QUAND LES RACINES - LINO ALDANI
Dans une Italie futuriste, un jeune homme qui ne supporte plus de vivre dans un monde aseptisé et sous contrôle, décide de retourner dans son village natal. Là, en compagnie d'une douzaine d'anciens, il mène une existence simple au plus près de la terre. Mais la femme qu'il aime ne parvient pas à s'acclimater à ces conditions de vie précaires et inconfortables...
Les amateurs de science-fiction le savent bien, les sociétés et les évènements que décrivent les romans du genre ne font souvent que précéder de quelques décennies la réalité. Pourtant, il est remarquable de constater à quel point Lino Aldani avait anticipé l'urbanisation galopante de nos pays et l'industrialisation de l'agriculture. Certes l'Italie qu'il nous donne à découvrir n'existe pas encore. Milan, Rome ou Turin ne s'étendent pas sur des centaines de kilomètres et les espaces naturels occupent toujours de belles surfaces. Mais la transformation est en marche. Jours après jours, les campagnes sont grignotées. Les zones commerciales et les lotissements fleurissent un peu partout, les sols sont plus pollués que jamais et la faune et la flore sauvages disparaissent peu à peu. En dépit de quelques résistances éparses, les populations continuent de s'entasser dans les mégapoles où elles se prosternent devant le dieu Capitalisme et sa sainte trinité libérale : "Métro Boulot Dodo.
Le monde dans lequel vit Arno, personnage central de cette fable dystopique et écologique, est donc fort peu éloigné de notre réalité. Juste un peu plus liberticide, un peu plus bétonné, un peu moins vivable. Du coup, son mal-être nous parle et on retrouve beaucoup de nos interrogations et de nos révoltes dans son cheminement. On comprend notamment la sensation de vide qu'il éprouve devant une existence qui ne lui procure plus qu'une illusion de liberté. Liberté de consommer, liberté de s'étourdir dans la drogue ou dans le sexe facile en échange de l'esclavage quotidien et du lavage de cerveau audiovisuel : "L'antenne de télévision sur le toit d'une maison est comme une croix plantée sur une tombe, le signe qu'au-dessous il n'y a que des cadavres".
Mais le malaise d'Arno est encore plus profond, presque physique. Ce qui lui manque le plus, c'est de pouvoir évoluer dans un environnement qui ne serait pas totalement domestiqué. Il a besoin de ressentir la nature sous son aspect originel, avec ses contraintes et ses avantages : pêcher le poisson qu'il va manger, couper le bois qui le chauffera... Il n'accepte plus de se contenter des ersatz que la société met à notre disposition, qui nous facilitent la vie mais nous coupent des réalités.
Au cœur du roman, cette rupture du lien entre l'homme et son milieu naturel n'est pas une simple préoccupation de bobos écolos ou de conservateurs rétrogrades adeptes du "c'était mieux avant". C'est au contraire un enjeu essentiel de la lutte pour la préservation du vivant dans nos sociétés modernes. Reconnecter les hommes et les femmes à leur environnement naturel, leur apprendre à ne plus vivre dans l'immédiateté et à accepter que leurs désirs ne soient pas tous satisfaits, voilà des combats bien difficiles à mener, mais ô combien nécessaires.
Denoël - Présence du Futur - 1977



