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27 novembre 2016

LA VIE ETERNELLE - JACK VANCE

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Jack Vance est surtout connu pour ses Space-opera colorés et débordants d'imagination. Cette fois-ci pourtant il a délaissé ces mondes chamarrés dont il a le secret pour nous plonger dans une dystopie sérieuse quoique traitée avec une certaine légèreté grâce à un personnage parfaitement égoïste et opportuniste.

L’histoire se déroule à Clarges, dernier état civilisé d’un monde retourné à la barbarie après une effroyable famine. Protégés par une barrière électrique, bénéficiant d’un développement scientifique exceptionnel, ses habitants jouissent d’une vie aisée et parfois très longue. A Clarges en effet, la richesse ne se mesure pas en zéros alignés sur un compte en banque mais en années à vivre. L’espérance de vie y est déterminée en fonction des services rendus à la communauté, pouvant même aller jusqu’à l’immortalité pour les plus distingués contributeurs. Mais dans ce monde fermé où les matières premières sont comptées, les années gagnées par les uns sont forcément déduites du capital des autres. Un immortel supplémentaire et c’est quelques mois de moins à vivre pour l’ensemble des citoyens.

Dans ces conditions la concurrence entre les habitants de l’enclave est acharnée. Chaque compétiteur n’a d’autres préoccupation que de grimper au plus vite dans le « phyle » supérieur, passer de Couvée à Coin puis Troisième, Seuil et, peut-être, Amarante.  Une lutte de tous les instants, une compétition redoutable aux conséquences parfois désastreuses. Ainsi, les professions les plus rémunératrices en terme d’impact de carrière sont plébiscitées au détriment d’autres pourtant bien plus utiles (santé, administration…) tandis que la tension nerveuse permanente, le sentiment d’urgence qui habite tout un chacun sont cause de graves problèmes psychologiques pouvant aller jusqu’à une sévère catatonie.

Ainsi dépeinte, la société de Clarges ressemble comme une sœur à la nôtre. Il suffit de remplacer le temps par l’argent et les phyles par les classes sociales, et c’est bien notre système capitaliste qui fait les frais de cette satire intelligente où le lien de causalité entre la richesse éhontée des uns et la misère des autres est clairement mis en avant. Mais Jack Vance est américain et sa critique demeure finalement assez sage. Il ne remet pas en cause le système mais déplore simplement qu’il ne profite pas à davantage de personnes. Loin de vouloir sa disparition, il souhaite plutôt son élargissement au reste du monde, contraignant l’humanité à découvrir de nouvelles planètes qu’elle mettra en coupe réglée pour produire toujours davantage et satisfaire son appétit insatiable. Pas de partage, pas de décroissance : l’égoïsme a encore de beaux jours devant lui.

Pocket SF - 1987

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20 novembre 2016

ORAGES ORDINAIRES - WILLIAM BOYD

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Fraîchement débarqué à Londres où il venait postuler pour un emploi, Adam Kindred perd en l’espace d’une soirée tout ce qui constituait jusqu’alors son existence. Accusé du meurtre d’un chercheur  travaillant pour une puissante société pharmaceutique,dépouillé de son argent, de ses vêtements et de son identité, il se retrouve contraint de vivre caché parmi les exclus de la capitale britannique. Devenu un SDF comme tant d’autres il garde cependant chevillé au corps l’espoir de remonter la pente et de démasquer ceux qui l’ont condamné à une vie de misère. 

J’ai régulièrement recours à l’œuvre de William Boyd quand je suis à la recherche d’un roman susceptible de me fournir une bonne dose d’humour british.  L’auteur a en effet l’habitude de placer ses personnages timides et respectueux des convenances dans des situations impossibles, les enfonçant toujours plus profondément à mesure qu’ils cherchent à s’extraire des guêpiers dans lesquels ils se fourrent immanquablement . « Orages ordinaires » n’a toutefois rien à voir avec « Un anglais sous les tropiques » ou « La croix et la bannière » quand bien même son héros s’en prend , lui aussi, plein la gueule.

Il s’agit cette fois d’un thriller tout à fait classique tant au niveau de son intrigue que des personnages. On y retrouve le scénario éculé de l’individu lambda qui se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment et qui, comme dans un film d’Hitchcock du type « Les 39 marches » ou « Jeune et innocent »,  doit fuir la justice et le véritable assassin tout en cherchant à faire la lumière sur le meurtre dont il est accusé.

En fait, la seule véritable originalité de ce roman réside dans le fait que son auteur plonge son héros dans le milieu des SDF londoniens. L’histoire traite en effet pour une bonne part de la descente aux enfers de Adam Kindred. Celle-ci est d’ailleurs plutôt bien rendue et assez crédible. Sa plongée dans la mouscaille est rapide mais sans doute assez réaliste dès lors que vous n’avez plus ni famille, ni amis, ni logement et que, de surcroit, vous devez vous cacher. Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’il est assez facile de disparaître des radars lorsque vous vous fondez dans une mégapole de la taille de Londres et que vous n’utilisez plus ces mouchards de la vie moderne que sont les portables et les cartes de crédit. Toujours est-il que l‘insertion de l’infortuné Adam Kindred dans le monde de la cloche est agréable à suivre. De nuits à la belle étoile en soupe populaire, de mauvaises rencontres en âmes charitables, sa transformation en mendiant puis en roi de la débrouille offre des moments d’émotion et d’humour bien sympathiques.

En revanche, les circonstances qui lui permettent de rebondir doivent beaucoup trop à la simple coïncidence avec ce camarade de galère qui meurt opportunément en lui « léguant » ses vrais/faux papiers tout neufs, son appart et son boulot de brancardier qui lui permet d’enquêter dans le milieu hospitalier où se dissimule le fin mot de l’histoire. Mais bon, il faut bien que l’auteur fasse avancer son intrigue et ce n’est pas en faisant la manche que son héros risque de remonter rapidement la pente.

Pour ce qui est de l’intrigue policière c’est donc du côté de l’industrie pharmaceutique et des enjeux colossaux que représentent  la mise sur le marché d’un nouveau médicament que William Boyd nous emmène. La description de ce milieu de requins en costards qui font leur beurre sur le dos de la santé publique est conforme à l’idée que je m’en fait. Il n’est d’ailleurs que de suivre l’actualité journalistico-judiciaire pour se rendre compte que la plupart des grands laboratoires ont une batterie de casseroles bien crasseuses au cul.

« Orages ordinaires » est donc un titre dont on attendra ni surprises ni émotion particulière mais qui remplit parfaitement son rôle de page-turner divertissant.

Editions du Seui - 2010

15 novembre 2016

LE JEUNE HOMME, LA MORT ET LE TEMPS - RICHARD MATHESON

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Atteint d’une tumeur au cerveau inopérable Richard Collier n’a plus que quelques mois à vivre. Désireux de retrouver un peu de sérénité loin de la compassion un peu envahissante de sa famille, il part au hasard des routes californiennes et finit par atterrir à San Diego où il fait halte dans un hôtel au charme désuet. Le portrait d’une actrice du siècle dernier découvert sur l’un des murs de la vieille demeure va lui donner des raisons d’espérer encore en l’avenir en le plongeant dans une aventure extraordinaire.

Avec ce très beau roman, Richard Matheson nous propose un traitement original du thème du voyage dans le temps qui doit beaucoup plus au fantastique qu’à la SF. Pas de machine à remonter le temps, pas de porte temporelle, ici tout se fait par la seule force de la pensée. Cela permet du même coup à l’auteur de jouer de l'ambiguïté entre rêve et réalité. Son roman baigne tout du long dans une ambiance onirique et jusqu'aux toutes dernières pages, il sème le doute sur la véracité du récit de son héros, insistant sur la fragilité de sa santé mentale mais relevant aussi certains éléments qui au contraire étayent ses dires.

En ce sens, ce roman se rapproche beaucoup d'un « romanesque fantastique » à la Pierre Benoit ; rêve, délire, coïncidence, l'auteur ne prend jamais position et laisse le lecteur opter pour une explication merveilleuse ou rationnelle.  Il reprend en tout cas les canons du roman fantastique et l’on a parfois le sentiment de lire une histoire de fantômes ou de revenants. Le fait que le récit se déroule quasi exclusivement dans une vieille demeure victorienne à l’architecture tarabiscotée et isolée en bordure de l’océan participe grandement de cette impression.

Richard Matheson effectue d’ailleurs un gros travail sur le décor d’époque et parvient notamment à ressusciter l’état d’esprit des gens d’alors. Il s’agit en effet d’un temps où les convenances avaient beaucoup plus d’importance qu’aujourd’hui, où le travail emplissait les journées et où l’ont accordait une grande place à certains sujets ou certaines choses comme le respect de la parole donnée ou la nourriture. Cela lui permet aussi de glisser çà et là quelques passages humoristiques liés à certains aspects pratiques de la vie d’alors et notamment la difficulté de se raser avec un coupe-chou !

Mais plus que les péripéties qui attendent Richard en 1896, c’est la façon dont il remonte la piste de sa bien-aimée qui m’a le plus emballée. Tombé amoureux d'une actrice de la fin du XIXème siècle à partir d’une simple photo, il se livre à une véritable enquête sur la vie de sa dulcinée. Epluchant coupures de journaux et biographies il met au jour des zones d’ombres dans le cours de son existence et finit par entrevoir des indices laissant supposer qu’il l’aurait rencontrée, soixante-quinze ans plus tôt. La méthode utilisée pour la rejoindre qui allie spiritisme et méthode Coué donne également lieu à des scènes passionnantes, tantôt amusantes et tantôt dramatiques et, comme toujours en matière de voyage dans le temps, on retrouve aussi quelque uns de ces fameux paradoxes, ces « embrouillaminis de causes et d’effets entrecroisés qui donnent le vertige ».

S’il ne révolutionne pas franchement le genre, « Le jeune homme, la mort et le temps » reste une intéressante histoire de voyage temporel mais surtout une fantastique histoire d’amour par-delà la barrière du temps, le triomphe de l’esprit sur les contingences matérielles.   

Gallimard - Folio SF - 2000

10 novembre 2016

LE COUP DE VAGUE - GEORGES SIMENON

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Au Coup-de-Vague près de la Rochelle, ce sont les femmes qui portent la culotte. Emilie s’occupe de la ferme tandis qu’Hortense à la haute main sur l’élevage de moules qu’elle exploite avec l’aide de leur neveu Jean, un gaillard de 28 ans qu’elles ont élevé ensemble. Une vie de routine qui convient parfaitement au jeune homme libre de s’adonner à ses menus plaisirs, le billard, la moto et les bals où il multiplie les conquêtes. Lorsqu’il met enceinte  Marthe, la fille de l’ancien maire, il s’en remet tout naturellement à ses tantes pour trouver une solution. Ces dernières vont alors prendre les choses en mains. Sérieusement. Un peu trop même…

Ce n’est pas un hasard si mon premier Simenon ne fut pas un Maigret. Je voulais en effet éviter de tomber sur un livre dont j’aurais déjà vu l’adaptation au ciné ou à la télé avec un Gabin, un Jean Richard ou un Bruno Krémer sous les traits du fameux commissaire à pipe. Je n’ai pas regretté ce choix.

« Le coup de vague » c’est avant tout la peinture d’une époque – 1939 – où le médecin et l’instituteur peuvent mépriser les paysans du haut de leur science, où l’Algérie est un département français et où l’avortement est illégal. C’est aussi celle d’une certaine ruralité où l’on respecte les convenances à grand renfort d’hypocrisie tout en pratiquant la médisance avec assiduité. Ne rien laisser paraître, dissimuler, sauver les apparences envers et contre tout, on est bien loin de Facebook et de notre culture nombriliste et exhibitionniste.

Cela donne une ambiance étouffante et poisseuse, pleine de non-dits, de racontars et de secrets de famille. Un récit âpre et sans concessions, sans bons ni méchants, sans assassin ou enquêteur, sans même un crime. On peut d’ailleurs se poser la question de sa présence dans la collection Policier de Gallimard puisque l’intrigue repose essentiellement sur le mystère qui entoure les origines de Jean et sur les motivations de ses tantes.

C'est d'ailleurs presque essentiellement à une étude de caractères que se livre l'auteur en nous brossant le portrait de cet homme et de ces femmes, lui, trop lâche et trop paresseux pour faire entendre sa voix, elles, bien décidées à n’en faire qu’à leur tête. Oui, Emilie et Hortense sont froides, dures et calculatrices mais ont elles d’autre choix si elles souhaitent rester maîtresses de leur vie ? Peuvent-elles se comporter différemment si elles ne veulent pas être battues par un mari violent, comme Adélaïde la mère de Marthe ou bien engrossée puis mariée de force comme cette dernière ? Ce ne sont pas elles qui sont monstrueuses, mais l’époque et le milieu dans lequel elles vivent.

Gallimard - Folio Policier - 1999

 

 

 

 

 

5 novembre 2016

LES SEIGNEURS DES MOISSONS - KEITH ROBERTS

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Keith Roberts est un grand maître du format court et des recueils tels que « Pavane », « Les géants de craie » ou « Survol » témoignent de son immense talent de novelliste. C’est donc avec beaucoup de plaisir que je me suis attaqué à ces sept récits d’une grande qualité stylistique, au vocabulaire très riche bien que parfois un peu technique et au rythme plutôt lent mais qui convient parfaitement à ces histoires où le décor et l'atmosphère priment l’action.

S'il fallait trouver un point commun aux nouvelles qui composent ce recueil ce serait du côté de la mélancolie et de la fatalité que j'irai le chercher. Toutes sont en effet  marquées par le sentiment d'impuissance  de personnages qui n’ont pas de prise sur les événements ou qui sentent leur existence leur échapper. Ambiances fin de siècle, impression d’échec ou de gâchis, catastrophes inéluctables, l’heure est grave. Alors dépêchons nous de découvrir ces beaux textes.

Nous commençons par un récit uchronique assez classique où le troisième Reich a remporté la guerre. Dans une Angleterre soumise aux nazis, un haut fonctionnaire britannique se retrouve coincé entre amour et ambition. La nouvelle s’intitule Weihnachtsabend, un titre incompréhensible pour les non germanistes, comme d’ailleurs bon nombre de dialogues en allemand non traduits !

Uchronie encore avec Le bateau blanc, une nouvelle qui prend place dans le même univers que celui de « Pavane » où Roberts nous proposait une Angleterre alternative, catholique et rétrograde. Il brosse cette fois le joli portrait d’une jeune pêcheuse fascinée par un bateau qui vient régulièrement mouiller au pied des falaises où elle travaille et sur lequel elle projette ses fantasmes de liberté et d'émancipation.

Du Planet Op pour continuer avec trois nouvelles qui, chacune à leur manière, illustrent le mercantilisme des hommes et l’impact néfaste de leur présence sur les planètes où ils s'installent. A noter qu'il est à chaque fois question d'une forme de voyage spatial par désintégration et recomposition de la matière : la spire.

La première, L’extinction des dragons, nous emmène sur la planète Epsilon Cygnus VI transformée en « terril automatisé » par l’industrie minière. Raclée, épluchée, pelée jusqu’à la trame elle n’offre plus aux derniers  « dragons » qui l’a peuplent que quelques îlots préservés où ils s’éteignent peu à peu. Une histoire dramatique mais néanmoins traitée avec beaucoup de légèreté grâce à l’humour qui émane des relations entre un jeune pilote idéaliste et un scientifique désabusé.

Place ensuite à la planète Xerxès et aux Kaltis, son petit peuple de bateliers inoffensifs confrontés aux appétits des humains. L’arbre de vie fait figure d’entrée en matière, nous permettant de prendre la température de ce monde encore vierge, à la nature exubérante entrecoupée d'un vertigineux réseau de canaux tandis que Le lac de Tuonela nous emmène dans le sillage d’un terrien bien décidé à prouver qu’une colonisation respectueuse de l’environnement et du mode de vie des autochtones est possible. Deux très beaux textes qui m'ont laissé un goût de trop peu tant j'aurais aimé découvrir plus avant cet univers, son peuple, sa culture et sa mythologie.

Les seigneurs des moissons est une longue nouvelle, presqu’une novella, qui nous emmène en Alaska. Un Alaska bien différent de celui que l'on connaît puisque transformé en un immense open-field parcouru par de gigantesques moissonneuses-batteuses. Toute l’histoire se déroule sur l’un de ces engins comparables à des plates-formes pétrolières mobiles sur lesquels vit et travaille une population équivalente à celle d’une petite ville. C’est un journaliste qui nous sert de guide dans ce futur pas si lointain où les grandes nations se disputent les derniers hectares de terre fertile.

C’est J’ai perdu Médée qui clôt le recueil. Une nouvelle déconcertante et un peu confuse qui s'apparente à un cauchemar éveillé où les fantômes viennent se mêler aux vivants.

Opta - Galaxie Bis - 1981

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