LA VIE ETERNELLE - JACK VANCE
Jack Vance est surtout connu pour ses Space-opera colorés et débordants d'imagination. Cette fois-ci pourtant il a délaissé ces mondes chamarrés dont il a le secret pour nous plonger dans une dystopie sérieuse quoique traitée avec une certaine légèreté grâce à un personnage parfaitement égoïste et opportuniste.
L’histoire se déroule à Clarges, dernier état civilisé d’un monde retourné à la barbarie après une effroyable famine. Protégés par une barrière électrique, bénéficiant d’un développement scientifique exceptionnel, ses habitants jouissent d’une vie aisée et parfois très longue. A Clarges en effet, la richesse ne se mesure pas en zéros alignés sur un compte en banque mais en années à vivre. L’espérance de vie y est déterminée en fonction des services rendus à la communauté, pouvant même aller jusqu’à l’immortalité pour les plus distingués contributeurs. Mais dans ce monde fermé où les matières premières sont comptées, les années gagnées par les uns sont forcément déduites du capital des autres. Un immortel supplémentaire et c’est quelques mois de moins à vivre pour l’ensemble des citoyens.
Dans ces conditions la concurrence entre les habitants de l’enclave est acharnée. Chaque compétiteur n’a d’autres préoccupation que de grimper au plus vite dans le « phyle » supérieur, passer de Couvée à Coin puis Troisième, Seuil et, peut-être, Amarante. Une lutte de tous les instants, une compétition redoutable aux conséquences parfois désastreuses. Ainsi, les professions les plus rémunératrices en terme d’impact de carrière sont plébiscitées au détriment d’autres pourtant bien plus utiles (santé, administration…) tandis que la tension nerveuse permanente, le sentiment d’urgence qui habite tout un chacun sont cause de graves problèmes psychologiques pouvant aller jusqu’à une sévère catatonie.
Ainsi dépeinte, la société de Clarges ressemble comme une sœur à la nôtre. Il suffit de remplacer le temps par l’argent et les phyles par les classes sociales, et c’est bien notre système capitaliste qui fait les frais de cette satire intelligente où le lien de causalité entre la richesse éhontée des uns et la misère des autres est clairement mis en avant. Mais Jack Vance est américain et sa critique demeure finalement assez sage. Il ne remet pas en cause le système mais déplore simplement qu’il ne profite pas à davantage de personnes. Loin de vouloir sa disparition, il souhaite plutôt son élargissement au reste du monde, contraignant l’humanité à découvrir de nouvelles planètes qu’elle mettra en coupe réglée pour produire toujours davantage et satisfaire son appétit insatiable. Pas de partage, pas de décroissance : l’égoïsme a encore de beaux jours devant lui.
Pocket SF - 1987





