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30 décembre 2015

LE PONT DES ASSASSINS - ARTURO PEREZ-REVERTE

9782021078732Alors qu'ils se reposent à Naples après la terrible bataille navale des Bouches d'Escanderlu, le capitaine Alastriste et Inigo Balboa sont approchés par leur vieil ami Francisco de Quevedo. Celui-ci leur propose de participer à une mission secrète extrêmement risquée où il est question, ni plus ni moins, d'assassiner le doge de Venise. Et voici nos deux héros et quelques un de leurs compagnons en route vers la sérénissime où va se jouer l'une des parties les plus dangereuses de leur aventurière existence.

J'ai découvert le Capitaine Alatriste en 2000 lors de la sortie en poche des trois premiers épisodes de ses aventures. Je me rappelle les avoir lus d'une traite et avoir ensuite guetté avec impatience la sortie des suivants. Pourtant, j'ignore pourquoi, la sortie de ce septième opus m'avait totalement échappée. Erreur désormais réparée : je l'ai englouti en un week-end, retrouvant avec plaisir tous les ingrédients qui m'avaient alors enchanté.


Ce cycle de romans de cape et d'épée est en effet un must en matière de roman historique. Arturo Perez-Reverte se glisse juste ce qu'il faut dans les interstices de l'Histoire pour conférer à son récit toute les apparences de la vérité sans pour autant dénaturer la réalité historique. Une réalité qu'il connaît parfaitement comme en attestent les nombreuses références aux évènements de l'époque, diplomatiques ou politiques. Il est d'ailleurs tout aussi pointu dans l'ensemble de ses descriptions qu'elles concernent les objets usuels (vêtements, armes, repas) ou les mœurs d'alors.


J'apprécie tout particulièrement le fait que ses personnages agissent et raisonnent en individus de leur époque. Ici pas d'actes ou de sentiments anachroniques. L'époque est rude et les hommes le sont tout autant. Soldats ou sicaires, l'auteur les dépeint tels qu'ils sont vraiment, c'est à dire des hommes dont le métier est de tuer et qui ne s'encombrent pas de réflexions superflues. Le capitaine Alatriste ou le jeune Inigo Balboa ne bénéficient d'ailleurs d'aucun traitement de faveur. On les verra même à l'occasion abandonner leurs compagnons pour sauver leur peau ou frapper une femme pour lui faire avouer sa trahison. Il n'y a ni bons ni méchants, ni blancs ni noirs. Chacun est à sa place, ni plus ni moins.


Sa Venise est également fort bien évoquée avec son grand canal et ses monuments emblématiques (on visite l'Arsenal et la basilique Saint-Marc) mais surtout le dédale de ses ponts, places et ruelles si propices aux embuscades. Le fait que l'action se déroule en hiver apporte une touche supplémentaire de mystère. La neige étouffe le bruit des pas, le brouillard estompe les silhouettes conférant au tout une atmosphère délicieusement fantomatique.


Côté intrigue, "Le pont des assassins" revient à une trame plus classique après un sixième volume empreint de guerre et de fureur. Un épisode très intéressant puisqu'il réunit côte à côte et non l'un contre l'autre, le brave capitaine et son plus fidèle adversaire : Gualterio Malatesta. Cette cohabitation forcée des deux ennemis jurés constitue l'un des aspects les plus plaisants du roman. Les conversations entre les deux bravi usés par l'âge et les blessures ne manquent pas de lucidité et de dérision. L'inimitié reste entière mais un respect mutuel se fait jour.

Je suis en tout cas ravi du retour de l'assassin italien (que j'avais cru ne plus revoir après son arrestation à la fin du 5ème volume) car, l'avouerai-je, il est sans conteste mon personnage favori. Pour le reste, complot, espionnage et coups de main font de ce volume un fort bon millésime qui démontre que Perez-Reverte n'a rien perdu de son talent.

Editions du Seuil - 2012

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20 décembre 2015

BLUES POUR JULIE - PIERRE PELOT

pp5182-1984

Dans un village et une époque indéterminés, un jeune homme demande à un vieil écrivain de lui parler de Julie, la mère de la femme qu’il aime. Le vieil homme se lance alors dans une histoire de guerre et d’amour, personnelle autant qu’universelle et intemporelle.  

"Blues pour Julie" est un roman dans lequel il est difficile d’entrer. Est-ce d'ailleurs un roman, un livre de science-fiction ou une œuvre expérimentale ? Je ne saurais dire, mais une chose est certaine, il faut s'accrocher un bon moment avant de commencer à trouver des repères et comprendre où l'auteur veut nous emmener.


On navigue en effet constamment entre passé et futur, rêve et réalité, invention et histoire vécue. Ainsi les bombardements dont il nous parle sont-ils ceux de la seconde guerre mondiale ou bien ceux d'une guerre future ? La jeune héroïne est-elle Julie ou sa fille Mathilde, est-ce un personnage issu de son imagination ou une amie d'enfance ? Et le narrateur, c'est bien Vignault qui nous parle de lui-même lorsqu'il était jeune ou bien un jeune écrivain qui s'imagine plus vieux ?


En fait toutes ces hypothèses se valent. Pierre Pelot nous parle avant tout de création littéraire et du pouvoir quasi divin que possède l'écrivain, celui d'écrire et de réécrire à sa convenance. Ecrire pour partager ses sentiments, pour ne pas oublier, pour prolonger l'existence des êtres aimés. Ce faisant il se livre à nous, nous dit sa douleur et son bonheur d’écrire et nous plonge dans les affres de la création artistique : « … vous écrivez pour rester en vie, pour avoir l’impression de sauvegarder votre identité. Parce que, sans cela, vous n’êtes qu’une fumée-pantin, avec les mêmes gestes que des millions d’autres fumées-pantins. Et vous allez écrire cette histoire de Julie pour vous préserver, vous, de la mort. Pour conjurer le sort. Parce qu’elle est ce que vous auriez pu être : votre négatif. Elle est votre doute, vos instants de folie, vos larmes, vos tentations jamais écloses. Elle est votre envie de vous effacer à jamais, parfois. ». On devine ainsi l'interaction qui existe entre l'auteur et ses personnages, comment il agit sur eux et comment ces derniers le change en retour.

« Blues pour Julie » est donc un roman très personnel où l’auteur nous livre un peu de son rapport à l’écriture et sans doute aussi de sa vie (des allusions à son épouse, à une amie suicidée ?). C’est peut-être aussi une sorte d'exorcisme, une façon de se prouver que l'on peut inventer son existence, vivre un peu de ses rêves...

Pocket SF - 1984

15 décembre 2015

L'ANNEE DE L'EVEIL - CHARLES JULIET

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Histoire romancée de l'enfance de l'auteur passée dans un établissement d'enseignement militaire.

« L’année de l’éveil » est un très beau roman d’apprentissage qui emprunte aussi à la littérature dite de pensionnat. Charles Juliet y livre ses souvenirs des quelques années qu’il a passé à l’école militaire d’Aix en Provence et nous fait découvrir  l’existence pénible et misérable qu’on y  menait alors et auprès de laquelle mes dix mois de service militaire me font l’effet d’un séjour au Club Med.

C’est que la vie d’un enfant de troupe dans le courant des années cinquante n’a rien d’une partie de plaisir. Outre une discipline de fer, le froid, la faim et l'ennui, les pauvres gamins doivent également composer avec la cruauté de certains gradés et les brimades des anciens qui reproduisent sur les plus jeunes les humiliations qu'ils ont subies.

Dans ce milieu d’une grande rudesse, il se trouve heureusement quelques figures amicales qui rendront supportables cette éducation militaire. Il pourra ainsi compter sur l’amitié d’un sergent et le soutien d’un professeur de français dont l'humanisme l'influencera pour le reste de sa vie. L’amour aussi tiendra une place importante dans sa toute jeune existence puisqu’il entretiendra une relation avec la femme de son chef de section.

De fait le jeune garçon va se retrouver écartelé entre l’admiration qu’il voue à  ce dernier et l’amour et le désir qu’il éprouve pour son épouse. Une lutte entre le bien et le mal ou plutôt, entre sa conception de la morale et les réalités de la vie, entre son sens du devoir et la force de ses sentiments. Les pensées qui agitent le jeune héros sont violentes et le conduiront au bord du suicide. Elles l'amèneront néanmoins à remettre en cause ses certitudes et sa foi en Dieu. Il apprendra ainsi que rien n'est totalement blanc ou noir, que les hommes sont capables du meilleur comme du pire et qu'il ne fait pas exception à la règle.

J’ai encore trouvé dans ce roman deux réflexions - sur Dieu et sur la religion -  qui à elles seules justifient sa lecture. Elles prennent une résonance toute particulière en ces temps où d’aucuns s’arrogent le droit de décider et de tuer au nom d’un dieu :

« Si Dieu est grand et tout-puissant, il n’a aucun besoin de mes louanges. S’il n’est qu’amour, alors il doit spontanément manifester sa bonté. A l’inverse, s’il n’est pas bon, si même il est un Dieu méchant, ce que tant de choses nous porteraient à supposer, quel intérêt aurions-nous à l’implorer, à vivre dans la soumission et la crainte, à entretenir le moindre rapport avec lui ? Ne vaut-il pas mieux ne compter que sur soi-même, ne se tenir debout que par ses propres forces ?

« Depuis le fond des âges, l’homme est dans un tel effroi face à la vie, la mort, l’immensité de l’univers et de ce qu’il ignore, qu’il a éprouvé le besoin d’imaginer un père tout-puissant, un père qui a pour rôle de le guider, le protéger, le consoler, un père qu’il ne cesse d’implorer et à qui il demande de dispenser largement  bonheur, réussite, richesse, un père qui lui assure qu’après avoir été jeté en terre, il ressuscitera, puis jouira d’une existence et d’une félicité éternelles. Tout cela est si puéril, si dérisoire. Comment l’homme peut-il pareillement se leurrer, fonder sa vie sur un tel tour de passe-passe, croire en un Dieu qui est le produit  de sa propre invention ? Cela est pour moi un mystère. D’ailleurs, que Dieu existe ou non, qu’elle importance !  En revanche, ce qui importe au plus haut point, c’est ce que nous sommes, et la manière dont nous nous conduisons avec autrui. Cet autre moi-même, mon semblable, est-ce que je le respecte, le traite en égal, fais preuve de rectitude dans mes rapports avec lui ? Ou au contraire, est-ce que je ne cherche pas, subtilement ou non, à le dominer ou l’exploiter ? A l’abaisser et l’humilier ? »

Gallimard - Folio - 2006

10 décembre 2015

BAYOU - ZAROFF

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Il s’en passe de belles à Crooked Bayou. Les sheriffs sont pendus aux arbres, les enfants disparaissent au fond des marigots et des croix brûlent la nuit. La peur et le soupçon empuantissent la vie des habitants et les esprits s’échauffent. C’est dans ces circonstances pour le moins troublées qu’un policier new-yorkais muté pour faute grave vient prendre ses fonctions dans la petite bourgade perdue au fin fonds de la Louisiane.

Le seul reproche, bien timide, que j’avais adressé à Zaroff sur son premier roman tenait au manque de surprises de son intrigue. Et encore, cela était en partie dû au fait qu’il s’inspirait alors de faits réels - de l’itinéraire d’un tueur en série - ce qui réduisait d’autant le champ de ses possibilités.

Avec « Bayou » il a eu les coudées plus franches et ne s’en est pas privé. Ku Klux Klan, sorciers vaudou, zombies, braconniers zoophiles et jolie nymphomane, le bougre n’a pas lésiné sur les moyens. Mais avant de me répandre en louanges sur son chouette bouquin je vais tout de même lui faire quelques petites observations vicelardes, histoire de lui rabattre un peu de sa superbe.

Ma première observation est d’ordre stylistique. Zaroff s’est bien documenté, en particulier sur le Ku Klux Klan et le culte vaudou. Cela apporte une réelle plus-value à son roman, lui donne davantage de fond, du véridique. Mais la façon dont certains termes spécifiques sont introduits et parfois un peu maladroite. Un exemple : « La femme se releva et remua son açon, hochet sacré fait d’une calebasse recouverte d’une résille de grosses perles de couleur et de vertèbres de serpents. Elle le tenait d’une… ». L’explication du mot açon, ainsi présentée, a tout de la notice encyclopédique. Un simple renvoi en bas de page eut été plus efficace. Nous aurions ainsi bénéficié de la définition de ce terme inconnu et la lecture en eut été allégée.  

Mon second bémol a trait au contenu. C’est une évidence, le sexe est une figure imposée du gore. Mais dans « Bayou », il est omniprésent, trop à mon goût. Presque tous les chapitres comportent une scène de cul et, contrairement à ce que prétend Rocco, trop de cul, tue le cul. Elles sont heureusement extrêmement variées. Zaroff connaît son kamasutra. Il a une imagination débordante et ses personnages ne se contentent pas toujours des trois orifices que les dieux ont donnés à la gent féminine (merci Gainsbarre). Les femmes sont d’ailleurs ravalées au rang d’objets sexuels sur lesquels les hommes assouvissent leurs fantasmes les plus crus.  Et oui « Bayou », c’est pas un bouquin à mettre entre les mains d’une femen !

Mais qu’on se rassure, tout cela nous est heureusement conté avec un humour redoutablement efficace. Qu’il soit vulgaire ou plus fin, plein de sous-entendus et de private joke, il fait mouche à tous les coups. Les situations sont toujours extrêmement cocasses (la turlute dans les chiottes est un véritable morceau d’anthologie) et même les scènes les plus gores sont hilarantes tellement la violence en est outrancière.

Le choix des personnages y est aussi pour beaucoup. Comme dans « Night Stalker », l'auteur a opté pour les figures traditionnelles des séries B américaines. Un shérif qui traîne un lourd passif, une adjointe sexy et peu farouche, un maire autoritaire… rien de particulièrement original, mais les portraits sont soignés et les personnalités délicieusement poussées à l'extrême. Il y a également plein de seconds rôles qui n'influent en rien sur l'intrigue mais donnent à l'ensemble une touche "couleur locale" du plus bel effet. Je pense notamment au chasseur de ratons laveurs, ceux qui ont lu le livre comprendront !

Mais c’est surtout dans les dialogues que Zaroff donne le meilleur de lui-même. Son roman est un véritable festival de répliques désopilantes. Les conversations entre ses personnages sont absolument tordantes, parfois même presque surréalistes. Je me suis en tout cas régalé de bout en bout et le sourire n’a pas quitté un seul instant le coin de mes lèvres.  Zaroff est décidément un grand maître du gore comique.

Pour ce qui est de l’intrigue, on n’est pas déçu non plus. Comme je l’ai dit plus haut, l’histoire est plus aboutie que celle de « Night Stalker ». Il y a cette fois une enquête originale, un vrai mystère à élucider. J’aurais sans doute préféré un peu plus d’investigations de la part de son shérif, qu’il agisse davantage et subissent moins les évènements, mais les 150 pages en vigueur chez Trash ne permettent pas forcément ce genre de développements. En l’état, elle est néanmoins tout à fait satisfaisante. Les chapitres très courts lui donnent un rythme endiablé et cette confrontation originale entre le KKK et la magie vaudou tient toutes ses promesses.

Alors si vous aimez le sang, les larmes, les glaires et les sécrétions séminales, ce livre est fait pour vous.

« C’est dégueulasse. »

« C’est le bayou… »

Trash Editions - 2015

5 décembre 2015

LA LIBELLULE DE SES HUIT ANS - MARTIN PAGE

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Partant de l’idée que tout le monde a quelque chose à cacher et que certains sont prêt à tout pour garder leurs secrets, Fio adresse au petit bonheur des courriers anonymes avec cette seule mention : « Nous savons ce que vous avez fait, vous avez une semaine pour payer ». La rançon devant être déposée au parc des Buttes Chaumont, elle prend l’habitude de venir y peindre pour surveiller les versements sans se faire remarquer. Elle est alors loin d’imaginer que ses tableaux vont attirer l’attention d’un influent critique d’art.

On ne devrait jamais se fier à la quatrième de couverture. Celle de ce livre laissait espérer une amusante intrigue policière et ses conséquences inattendues. Malheureusement, cette histoire de chantage à l’aveugle qui promettait quelques situations croquignolesques tourne court et très vite le roman se transforme en une critique du monde de l’art.

Martin Page fait rencontrer à son héroïne à peu près tout ce que ce microcosme compte de professionnel ou de personnalités et, avec un humour redoutable, règle le compte d’individus jugés creux et superficiels. Aucun n’est épargné et la critique est parfois acerbe. En voici quelques exemples :
L’attaché de presse : «  Il exerçait un métier qui ne lui laissait le choix qu’entre l’hypocrisie et le cynisme »,
Le journaliste : « L’important est qu’ils aient des choses à baver dans leurs journaux, qu’ils écrivent, pondent des pages pour démontrer leur intelligence »,
Le critique : « Il tirait avec des mots, perpétrait des petites horreurs en première page des journaux, massacrait dans les salons, principalement l’art dont il se voulait le chevalier blanc »,
Le mondain : « Il était de ce genre de vide qui déborde, ce vide gonflé d’idées et de vêtements ».
Et ainsi de l’artiste, du grand couturier, du marchand d’art et du designer. Tout cela n’est pas désagréable. Certaines réflexions sont même assez pertinentes et les piques de l’auteur font presque toujours sourire. On a cependant la désagréable impression qu'il s'écoute parler, qu'il juge à l'avance de l'effet que produiront ses saillies bref, qu'il se conduit un peu comme ceux qu'il s'emploie à critiquer.

Il est vraiment dommage que son roman ait pris ces allures de recueil de bons mots. Les premiers chapitres baignaient dans une atmosphère quasi surréaliste grâce à un style poético-humoristique qui n'est pas sans rappeler celui d'un Pennac ou d'un Teulé. Nous y faisions connaissance avec son héroïne et quelques autres personnages passablement barrés et espérions encore que l'histoire conserverait ce ton jusqu'au bout. Hélas non ! 

J'ai Lu - 2004

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