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27 mars 2014

LE LEVIATHAN DE L'ESPACE - ROBERT F. YOUNG

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La plupart des nouvelles qui composent ce recueil sont construites autour du thème de temps. Paradoxe temporel ou voyage dans le temps (Idylle dans un relais temporel du XIe siècle, La fille qui arrêta le temps), héritage du passé (L'arc de Jeanne, Poète, prends ton luth), recherche de nos origines (L'origine des espèces), Young explore quelques unes des nombreuses possibilités offertes par ce grand classique de la SF.

Il s'en sert notamment pour apporter ses propres réponses à quelques uns des mystères de l'histoire (les voix de Jeanne d'Arc, l'apparition de l'homme de Cro-magnon) ou revisiter la mythologie (nymphes des bois et satyres) et les contes de fées (La belle au bois dormant). Bref sa SF vient éclairer le fantastique de sa vérité alternative !

Young introduit aussi dans presque tous ses récits, une histoire d'amour improbable mais qui toujours se termine bien. Apparemment il a un goût prononcé pour les happy-end, avec mariage à la clé. Il semble aussi avoir des idées assez conservatrices sur les choses de l'amour et ne pas porter dans son cœur la frivolité ou l'obscénité. Mais tout cela est fait avec beaucoup d'humour, de l'ironie la plus subtile à la grosse farce. Un humour qui ne parvient toutefois pas à cacher une extrême sensibilité ainsi qu'une grande empathie envers l'homme et la nature.

L'arc de Jeanne Une jeune femme munie d'un arc aux propriétés étonnantes s'oppose à l'invasion de sa planète par les troupes du tout puissant O'Riordan. Ce dernier dépêche auprès d'elle un jeune et bel espion chargé de la séduire pour découvrir ses secrets. Quand Jeanne d'Arc reprend du service sous les traits d'une petite orpheline de la planète « Ciel bleu »

Les sables bleus de la Terre Des martiens débarque sur Terre longtemps après l'extinction de la race humaine. Ils découvrent que son sol a la propriété de faire pousser les objets que l'on y enterre, bouteilles et pourquoi pas, argent ? Un petit récit fort amusant où l'on découvre que les martiens ont des préoccupations proches des nôtres.

Idylle dans un relais temporel du XIe siècle La capsule temporelle d'Archer Frend tombe en panne alors qu'il aborde le XIème siècle. Tandis qu'il recherche la bobine de rechange dissimulée par le Centre de Reconstruction du Passé, il pénètre dans une demeure où les habitants semblent plongés dans un profond sommeil... Où Robert Young donne une version toute personnelle de La belle au bois dormant.

Orage sur Sodome Deux hommes et deux femmes font naufrage sans espoir de secours sur une planète qui semble avoir été mystérieusement vidée de ses habitants. La question de la perpétuation de l'espèce étant posée, les jeux de l'amour et du hasard commencent alors entre les quatre naufragés. Une histoire qui tend à donner raison à Martin Veyron : « L'amour propre ne le reste jamais très longtemps ».

La fille qui arrêta le temps Roger thompson est un incroyable veinard. Le même jour, à quelques instants d'intervalle, il fait la rencontre de deux adorables jeunes femmes. Mais les charmantes créatures ne sont peut-être pas ce qu'elles paraissent être. Une histoire qui mélange SF et fantastique, extra-terrestres et sorcières. Si, si, c'est possible.

Poète, prends ton luth Emily est la conservatrice de la « salle des poéte »s où sont exposés des androïdes à l'éphigie des chantres les plus célèbres. Faute d'une fréquentation suffisante la salle est menacée de fermeture. Emily va devoir faire preuve d'imagination pour sauver ses « amis » du ferrailleur. La nouvelle la plus délicate du recueil et un bel hommage à la poésie : « Leurs paroles seront étouffées s'ils ne peuvent les dire. Leur poésie mourra s'il n'y a personne pour l'écouter. »

L'origine des espèces Farrell est un éclaireur du temps chargé par la SIP de venir en aide aux touristes temporels. Cette fois, il doit récupérer un professeur et son assistante retenus au néolithique par des hommes de Néantherdals. Le mystère de la disparition de l'homme de Néanderthal enfin résolu !

Rapport sur le comportement sexuel des habitants d'Arcturus 10 Hubert Harrington et Alison Bennett sont  chargés d'une étude sur les moeurs sexuelles des Nonantanawites. Malheureusement pour eux, les primitifs habitants de la planète Arcturus 10 ne semblent pas aussi pacifiques que prévu et les voici bientôt prisonniers de l'une de leurs tribus. Un récit un peu olé olé dans lequel Young démontrera que « si le héros a pour habitude de sauver l'héroïne d'un sort pire que la mort il peut aussi la sauver d'une mort pire que le sort ».

Le léviathan de l'espace Avalé par une entité extra-terrestre gigantesque, la canonnier Jonathan Sands découvre à l'intérieur de son « hôte » un véritale univers avec un soleil et une planéte peuplée de descendants d'humains happés des siècles plus tôt. Grâce à ses connaissances supérieures il a tôt fait de se faire une place de premier plan parmi ces derniers. Mais les « conversations » qu'il entretient avec l'entité lui font entrevoir un terrible danger.

Très jolie et très poétique parabole sur la façon dont l'homme traite son environnement. C'est aussi une critique de la société de consommation assez bien tournée et plutôt étonnante dans un texte écrit en 1963. Robert Young y compare notamment les humains à des bactéries pathogènes qui dévorent leur hôte et provoquent ainsi sa fin...et la leur.

Cette nouvelle, comme d'autres de l'auteur (cf L'ascension de l'arbre) témoigne de sa fibre écologiste qui s'exprime encore ici : « Un monde plein de fraîcheur et de jeunesse, pensa Hubert avec tristesse ; un monde vierge, attendant innocemment que les premiers immigrants viennent le dépouiller, attendant comme une tendre jeune fille qu'on le mette sur la voie stellaire pour le vendre sur le grand marché de la prostitution galactique ».

Nouvelles Editions Oswald - 1985

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22 mars 2014

LA FLECHE JAUNE - VIKTOR PELEVINE

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Un train sans fin circule à travers une contrée indéterminée vers une destination inconnue. A son bord, des voyageurs qui vivent sans se préoccuper de l'absence d'arrêts, mangent, dorment, travaillent. Seuls Andreï et son ami Khan semblent se poser des question...

Dans les romans de Science-Fiction, un vaisseau-monde est un engin spatial gigantesque affrété pour un voyage d'une durée indéterminée et qui emporte dans ses flancs une population nombreuse avec tout ce qui est nécessaire à sa survie. "La flèche jaune" m'a fait penser à ce type de vaisseau. Un train-monde. Un convoi gigantesque dont on ne voit ni le début, ni la fin, parti pour on ne sait où ni pour combien de temps.

Le roman de Pelevine a un côté surréaliste très marqué et parfaitement assumé. Une sorte de Brazil sur rails. Il se résume à une suite de déambulations dans les différents wagons et aux rencontres qui s'ensuivent. Andreï, le narrateur, semble être le seul voyageur à avoir conscience du dehors et à s'interroger sur sa condition. Il multiplie les contacts et explore les compartiments, du wagon restaurant aux toits des voitures. Ce faisant il nous fait découvrir un univers étrange qui en rappelle un autre, bien réel celui-là.

La flèche jaune est bien sûr une métaphore de la Russie post-soviétique. Un pays qui ne sait plus très bien d'où il vient ni où il va, hésitant entre la pompe de la Russie millénaire et son héritage communiste. Le train de Pelevine est à son image. On y trouve un peu de tout : des businessmen décomplexés qui se livrent à toutes sortes de trafics sur le dos du bien public (les poignées de porte en laiton, les petites cuillers), des vieux qui regrettent le bon vieux temps de l'union soviétique, des exclus, des étrangers. Les riches y occupent des compartiments luxueux tandis que les plus démunis campent à même le sol. Quant à ceux qui dirigent tout ce petit monde, les conducteurs, il est impossible d'en tirer la moindre information. Ils ne savent peut-être pas eux-même où ils vont mais n'en détiennent pas moins le pouvoir. Notamment celui de vous attribuer un compartiment, une couchette ou de déclasser votre voiture sans la moindre justification. Bref, un pouvoir pas franchement démocratique.

Ce train étrange est aussi une métaphore de notre vie. Nous sommes lancés dans une longue fuite en avant sans plus prendre le temps d'observer et comprendre ce qui nous entoure : « Où vont-ils tous ? Pourquoi N'entendent-ils jamais le cliquetis des roues ? Ne voient-ils pas les plaines nues derrière les fenêtres ? Ils connaissent tout sur cette vie, mais ils continuent d'aller dans le couloir, des chiottes au compartiment, de la plate-forme au restaurant en transformant peu à peu aujourd'hui en un nouvel hier, et ils pensent qu'il existe un Dieu qui les récompensera ou les punira pour cela. » Dans La flèche jaune nul ne s'occupe de l'extérieur ni du but du voyage. Toutes les conversations, toutes les activités ont trait au ferroviaire : les livres, les chansons, les dessins... Le train n'est plus un moyen mais devient un but en soi. Son tac à tac lénifiant endort les consciences. Personne n'imagine plus vivre et penser autrement.

Andreï lui, finira par trouver le courage de descendre du train. Il saura arrêter le temps pour reprendre le contrôle de sa vie : « Comme le tintamarre des roues, derrière son dos s'estompait, il commença à distinguer clairement des bruits qu'il n'avait jamais entendus auparavant : la sèche stridulation de l'herbe, le bruit du vent, et le son étouffé de ses propres pas. » A nous de faire de même.

Denoël - & d'Ailleurs - 2006

17 mars 2014

A DIEU VAT... - BERNARD DELAFOSSE

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Pour échapper à la guerre thermo-nucléaire qui vient de se déclencher sur Terre, Alain Castro a décidé d'embarquer à bord de la fusée du défunt professeur Khor dont il était l'assistant. Sonia, la fille du professeur, l'accompagne. Les voici donc partis « à la recherche d'une planète accueillante et d'une humanité qui n'aurait pas pour but son propre anéantissement. » 

Avec sa couverture fade et sa fusée qu'on croirait dessinée par un enfant de 6 ans, ce roman fantastique d'anticipation", comme l'éditeur a cru bon de le qualifier, n'a pas grand chose d'engageant. Le premier tiers de l'histoire semble d'ailleurs confirmer cette mauvaise impression.

Il s'agit d'une longue entrée en matière qui s'attache tout juste à nous présenter les deux héros ainsi que les raisons de leur fuite dans l'espace. Nous rencontrons donc Alain Castro, matérialiste convaincu, intelligent et protecteur et Sonia Khor, une jeune femme ignorante des choses de la science mais portée par sa foi en Dieu.

Cette introduction comporte également un peu de vulgarisation scientifique qui fait parfois sourire concernant le fonctionnement de la fusée, la vitesse de la lumière, l'espace-temps et la théorie de la relativité. Heureusement, les choses se décantent lorsque nos voyageurs de l'espace commencent à explorer leurs première planètes.

Ils atterrissent d'abord sur Antigaea, monde désertique où la chaleur et le manque d'eau ont contraint la population à se réfugier sous terre. Ils y trouvent une société troglodytique qui ressemble beaucoup à la Corée des Kim. Un régime collectiviste et militariste dans lequel l'ensemble des moyens humains et matériels sont utilisés dans le seul but de continuer la guerre séculaire qui les oppose à leur satellite voisin. Tout individualisme y est formellement proscrit et l'impersonnalité de corps et de pensée est poussée à l'extrême. Les uniformes, les habitations, même les noms sont communs à tous (colonel X37, collective Z63) et leur crédo, la Prière impersonnelle, fait froid dans le dos :

Dieu, monstre d'égoïsme, n'existe pas.

Je ne dois pas adorer un créateur.

Qui ne serait que la projection pernicieuse

De l'amour de moi-même.

Je n'aime que l'état

Auquel je dois dévouement total et vie entière.

Ils parviendront heureusement à s'en échapper et, après un bref intermède sur une planète pourvue d'une faune du jurassique, ils atteignent Harmone, l'exact opposé d'Antigaea.

Ils y découvrent ce qui pourrait être la société idéale, « un monde qui a résolu les problèmes de l'équilibre social et du bonheur matériel de l'humanité ». Après des siècles de guerre, la paix mondiale y a été instaurée et la population baigne dans le bonheur. Emploi, urbanisme, santé, loisirs, science, tout concours à son épanouissement. Et nos deux voyageurs de s'extasier sur les inventions qui facilitent la vie de ce peuple remarquablement évolué (routes magnétiques et voitures automatiques, cinéma en couleur et relief), mais qui n'ont plus grand chose de fictionnel de nos jours.

Ce roman de 1958 fait donc tout à fait son âge. Il contient néanmoins quelques bons moments et quelques réflexions tout à fait intéressantes dont celle-ci : Le niveau de vie, c'est le niveau des besoins. Malheureusement, trop de clichés romanesques et bien pensants gâchent un peu ces bonnes intentions.

Editions Copelat - Aventures - 1960

 

11 mars 2014

GARGOUILLE - ANNE DUGUËL

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Un jour qu'elle fait du rangement dans ses papiers, Claire tombe sur une photo qui l'interpelle. Le vieux cliché sur lequel elle pose avec ses copines de CM2 pour la traditionnelle photo de groupe est en effet fort étrange. Au lieu des gamines de dix ans qui devraient s'y trouver, ce sont les quinquagénaires qu'elles sont devenues qui sourient au photographe. Affolée, elle contacte ses anciennes camarades qui constatent toutes la même anomalie. Elles décident alors de se réunir pour éclaircir ce mystère et retrouver la trace de la seule qui manque à l'appel : Marie-Rose.

Une bonne part des romans d'Anne Duguël est construite autour du thème de l'enfance blessée. C'est le cas de ce « Gargouille » qui nous relate la vengeance d'un souffre-douleur contre ses camarades de pensionnat. Une vengeance à retardement puisque la petite rancunière va profiter de leurs retrouvailles, quarante ans plus tard, pour assouvir ses pulsions meurtrières.

Les premiers chapitres permettent de faire connaissance avec ses anciens bourreaux et futures victimes. Un chapitre pour chacune avec, à chaque fois, le portrait de la quinquagénaire d'aujourd'hui et un épisode de sa vie au pensionnat illustrant les prémisses de sa future personnalité. Nous faisons ainsi connaissance avec Maureen l'avocate dominatrice, Martine la prostituée, Anne l'écrivaine, Gigi la charcutière, Lou l'antiquaire... Neuf quinquas qui se retrouvent avec plus ou moins de plaisir afin de tenir, malgré elle, une promesse d'enfance.

Cette confrontation entre passé et présent est la partie la plus sympa du bouquin. La suite est beaucoup plus basique. Elle déroule la sempiternelle histoire du groupe coincé dans un endroit désert, sans espoir de secours et confronté à un tueur sadique. Les éléments surnaturels que l'auteur introduit dans son récit ne lui apportent pas grand chose et seule la façon dont chaque femme est trucidée (sa mort rappelle à chaque fois une niche qu'elle avait infligé à la meurtrière) lui donne un  peu de piquant.

Fleuve Noir - Frayeur - 1995

7 mars 2014

DERRIERE LA COLLINE - XAVIER HANOTTE

xavier-hanotte-derriere-la-colline

1948. Chargé d'entretenir les cimetières militaires de la grande guerre, un jardinier se souvient de sa participation au conflit et de ses amis morts au combat. Il évoque en particulier la mémoire de l'un d'entre eux dont la disparition eut sur son existence des conséquences inattendues.

Enfant, j'ai passé une bonne partie de mes vacances en Picardie, dans un petit village de l'Aisne où se trouvait un cimetière de soldats britanniques. Je me souviens très bien de la petite nécropole avec ses alignements de pierres blanches et ses pelouses impeccables. Je me rappelle aussi y avoir lu les noms de ces anglais venus mourir en France et de l'étonnement que j'éprouvais quand, comparant la date de naissance à celle du décès, je découvrais que des gamins de dix-huit ou dix-neuf ans pouvaient mourir à la guerre. Ce roman m'a fait éprouver un sentiment similaire. Il m'a fait ressentir à nouveau l'immense tristesse de ce gâchis sans nom et réaliser l'incroyable tragédie que représentent ces jeunes vies fauchées avant que d'avoir pu s'accomplir pleinement.

Xavier Hanotte met des visages sur ces noms gravés dans la pierre. Il nous invite à partager l'existence de plusieurs de ces jeunes britanniques qui ne furent pas que des soldats mais des hommes avec une famille, des espoirs et des peines. Nous découvrons grâce à lui la lucidité teintée d'amertume du lieutenant Burrell, la gouaille de Frank- putain de wombat-Bates ou l'amour sans faille qu'Evans porte à son épouse. Nous découvrons surtout la formidable amitié qui unit Nigel et William, leur rencontre à Londres et  leur engagement dans un de ces « bataillons de copains » composés d'amis, de collègues ou de voisins.

Nous les suivons tous dans les environs de Thiepval où se prépare la terrible offensive qui verra la mort de la plupart d'entre eux et nous les côtoyons au quotidien, à l'arrière ou dans les tranchées. Dès lors, le destin de tous ces hommes ne peut plus nous laisser indifférent. Les sentiments qu'ils éprouvent avant l'assaut, leur peur, leur impatience, sont un peu les notre, tout comme le sera le désarroi des survivants.

Même s'il illustre les premières heures de la bataille de la Somme, « Derrière la colline »n'est pas un roman guerrier. Les combats n'y occupent pas une grande place, tout juste une grosse cinquantaine de pages sur les 400 que compte le livre. Mais elles sont intenses et montrent parfaitement leur âpreté ainsi que la soudaineté de la mort sur un champ de bataille : « L'obus qui me faucha ne me cherchait pas davantage que les dizaines, les centaines, les milliers de projectiles qui éclataient au même moment sur le front de Somme. Le ciel vint à ma rencontre tel le fond d'un puits. J'y plongeait la tête la première, dans les eaux noires d'un sommeil sans rêves où je sombrai bientôt, oublieux d'un monde qui, probablement, ne méritait rien d'autre ». Elles reflètent aussi le sentiment d'impuissance et d'abandon de ces soldats déboussolés, abrutis de peur et de douleur et qui ne souhaitent plus qu'une chose : en finir au plus vite.

Quant à la description de ce no man's land où ils souffrent et meurent, elle est proprement hallucinante. Une vision d'enfer digne de Dante : « Aussi loin que portait le regard, une vérole d'entonnoirs défigurait le paysage retourné par la charrue folle d'un géant ».

On en ressort complètement ahuri. Dégouté aussi par l'ampleur du carnage. Près de 60000 tués et blessés en une seule journée, tel est le bilan de cette attaque mal pensée ou mal préparée. En tout cas inutile. Dans ces conditions, difficile pour les survivants de trouver une justification au sacrifice de leurs compagnons. Difficile aussi de comprendre pourquoi ils ont survécus et d'imaginer quoi faire du supplément de vie qui leur est accordé.

Le héros de Xavier hanotte est de ceux-là. Un rescapé qui, à défaut d'avoir trouvé un sens à la mort de ses amis, essaye d'en donner un à sa vie. Un homme qui n'est certes pas mort en même temps que ses camarades mais dont l'existence n'en est pas moins restée bloquée au 1er juillet 1916. Depuis, il perpétue le souvenir des défunts en veillant sur leurs sépultures. Une façon de rester près d'eux et d'éviter que leur souvenir ne disparaisse trop tôt : «  Un mort qu'il me fallait sauver coûte que coûte de l'oubli, de la dissolution, du grand plongeon dans le noir absolu de l'anonymat ».

Plus qu'un roman sur la guerre, Derrière la colline est donc un roman sur l'amitié, la vraie, capable de survivre à la honte et au remord. Capable même de survivre à la mort. C'est aussi un livre remarquablement écrit, souvent poétique et parfois même onirique. D'ailleurs, quitte à spoiler un peu, je ne résiste pas à la tentation de citer l'un des derniers paragraphes qui est aussi l'un des plus beaux : « Quand le moment sera venu, je vous retrouverai tous. Toi d'abord, papa, que je pourrai enfin serrer entre mes bras. Toi qui, j'en suis sûr, comprendras. Vous aussi, mon lieutenant, vous qui savez déjà ce qu'il y a derrière la colline, alors que moi, j'ai pris peur sur le seuil. Et vous, mes amis d'avant, dont la fidélité fut si mal récompensée. Peut-être même toi, Béatrice, que je ne puis ni haïr, ni pardonner. Et puis toi, William, mon frère, qui m'a offert bien plus que tu ne le sauras jamais ».

Un grand merci à Babelio et aux éditions Belfond pour m'avoir fait découvrir ce très beau livre.

Belfond - 2014

 

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2 mars 2014

PAVANE - KEITH ROBERTS

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Pavane est un parfait exemple de roman uchronique. C'est même l'un des textes fondateurs de ce genre particulier qui s'exprime au conditionnel et où tout commence par un si... Et si Elisabeth Ière avait été assassinée. Et si l'invincible Armada avait conquis l'Angleterre. Et si le monde était tombée sous le joug de l'église romaine. Voilà le postulat sur lequel est construit ce recueil de six longues nouvelles.

Les deux premières jouent un peu le rôle d'entrée en matière. Deux nouvelles fort jolies qui sont aussi deux portraits d'hommes amoureux de leur métier. Elles nous dévoilent l'Angleterre d'un XXème siècle alternatif où la science est restée figée. Le moteur à explosion, le téléphone et l'électricité sont encore dans les limbes et l'on circule toujours à bord de locomotives qui assurent l'essentiel du transport des marchandises.

La "Lady Margaret" a justement pour héros John Strange, un conducteur de locomotive. Nous le suivons au cours d'une nuit bien remplie qui le verra déclarer sa flamme à la femme qu'il aime, retrouver un vieux compagnon et faire face à une attaque de brigands. Une histoire amère et douce qui se conclura néanmoins sur une note d'humour inattendue.

Le signaleur est beaucoup plus triste. Il s'agit d'un récit d'apprentissage. Le rêve devenu réalité d'un enfant qui espère intégrer la mystérieuse caste des signaleurs. Nous le suivons dans chaque étape de sa longue formation jusqu'à son premier poste dans un sémaphore isolé. Avec lui notre horizon s'élargit jusqu'à la lointaine Londinium et les châteaux de la noblesse. Elle se conclura néanmoins de façon tragique dans la lande de Durnovaria où l'on pressent que des forces obscures sont à l'œuvre.

Ce n'est donc qu'à partir de la troisième que l'on découvre le vrai visage de cette Angleterre sous la domination de Rome. Un pays où l'inquisition brûle, torture, soumet ou extermine ceux qui pensent différemment ou s'opposent à son autorité. Un royaume où le roi lui même n'a que peu de pouvoirs face à une Église toute puissante qui couvre d'or ses cathédrales alors que le peuple crie famine.

Le pauvre Frère Jean en fera l'amère expérience. Sommé par sa hiérarchie de prêter son concours à une session du Tribunal de l'inquisition, il va sortir profondément meurtri de cette épreuve. Dès lors, il n'aura de cesse de prêcher la révolte à travers le pays.

Seigneurs et gentes dames constitue une respiration. Elle fait aussi le lien entre la première et les trois dernières nouvelles qui ont toutes pour personnage principal un représentant de la famille Strange. Elle permet enfin de se rendre compte que les nantis ne sont pas forcément du côté de Rome et prennent même quelques libertés avec le dogme.

Corfe Gate est le morceau de choix du recueil. Le cadre géographique, temporel et politique est posé. L'affrontement peut désormais avoir lieu. Et si la victoire finale penche encore du côté de l'église, les fondements de son pouvoir en sortent passablement ébranlés. Là encore l'auteur dresse un très beau portrait, celui d'une femme attachée à sa terre et fidèle à ses idées envers et contre tous.

Enfin Coda est une courte nouvelle qui n'apporte pas grand chose au recueil sinon de le conclure sur une note optimiste.

C'est peu dire que Keith Robert écrit bien. Ses textes sont d'une grande beauté et dotés d'une puissante force évocatrice. On est happé par la magie des mots et envoûté par les images qu'ils suscitent. L'envie nous prend alors d'aller nous promener du côté de Durnovaria, entre lande et falaises et d'y rencontrer quelques unes des figures attachantes qu'il a brossées. Tout cela nous donne un livre superbe qui parle aussi bien d'amour (de sa famille, de sa région, de son métier) que de liberté et de dépassement de soi.

Livre de Poche - SF - 1977

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FLEUVE NOIR
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  • Blog consacré à mes lectures dans les domaines de la fantasy, du fantastique et de la science fiction. Mais comme je ne suis pas sectaire et que mes goût sont assez éclectiques, il n'est pas exclu que j'y parle aussi d'un bon polar ou d'un essai.
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