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Fuinor est un monde magique perdu au milieu d'un vaste océan et divisé en sept contrées (de l'or, de l'amour, de la guerre, des semailles..) entourant le royaume du miroir sur lequel règne Turgoth III. Lorsque la princesse Rowena, sa fille, s'amourache du marchand de nuage, le monarque n'a d'autre choix que de l'exiler dans la contrée de la folie.

Là, elle devient l'élève d'un enchanteur qui entreprend d'en faire une sorcière. Rowena espère ainsi se venger de son père qui l'a bannie et du séducteur qui l'a abandonnée tandis que l'enchanteur compte se servir d'elle pour réformer la société du Fuinor.

Dans le même temps, un jeune homme tente d'échapper à sa condition et une ambitieuse essaye de s'emparer du trône. 

"Les flammes de la nuit" est un roman de fantasy atypique, sorte de conte de fées pour adulte qui revisite sur un mode décalé l'univers habituellement convenu et mièvre des frères Grimm ou de Charles Perrault.

De fait, il ne faut pas s'étonner d'y voir Michel pagel reprendre à son compte les codes de la littérature pour enfant puisqu'il s'en sert pour mieux les détourner, les ridiculiser et les dynamiter consciencieusement. Alors il convie rois et princesses, fées et sorcières, ogres et dragons mais aussi le vieux conseiller et la servante dévouée, le médecin à chapeau pointu et le bourreau encagoulé, la marâtre avide de pouvoir, le preux chevalier... Tous les personnages de l'imagerie populaire sont là, caricaturés à l'extrême et ne faisant que ce que l'on attend d'eux, ni plus, ni moins. Dépourvus de libre arbitre, sans initiatives, ils respectent scrupuleusement des lois qui semblent n'avoir d'autre objectif que la perpétuation d'un ordre établi une fois pour toutes. Ainsi la reine doit-elle invariablement mourir en couches, le baron félon être systématiquement vaincu et les princesses être belles mais stupides.

Cet ordre immuable est encore plus sensible dans la description des règles qui régissent la vie du trio femme/héros/fou. Ces petites cellules familiales qui résident dans une multitude de criques sur le pourtour de Fuinor, perpétuent à l'infini un schéma voulu par les dieux et instauré par les fées : à l'issu d'une épreuve initiatique opposant deux jeunes hommes, le vainqueur est proclamé héros et le vaincu devient le fou. Au premier les honneurs et les faveurs de la femme, au second tâches ingrates et mépris.

Mais l'auteur va bientôt semer le vent de la révolte et, par l'intermédiaire d'un fou, d'une princesse et d'un enchanteur, faire voler en éclat les principes millénaires en vigueur à Fuinor. Ces trois personnages, tour à tour alliés ou ennemis, seront le levier d'une révolution qui affectera les destinées de tout un chacun. Intéressants parce que complexes, déchirés, torturés, comptant à leur actif de bonnes et de mauvaises actions, ils captent l'attention par leur quête de la justice et leur recherche du bonheur. Ils refusent de suivre le chemin qu'on leur a tracé et sont prêts à tous les sacrifices pour donner un sens à leur vie. Douleur surtout, qui représente le mieux la lutte contre l'autorité et l'arbitraire qui règne à Fuinor mais aussi Rowena partagée entre sa vengeance et ses idéaux.

Les personnages secondaires ne leur cèdent toutefois en rien à commencer par Auriana qui campe une ambitieuse sans scrupules ou la brochette de doux dingues qui accompagnent la princesse.

Tout cela nous donne un récit plaisant, riche d'inventions et mêlant intelligemment drame et humour. Le final n'est pas non plus en reste et je dois avouer ne pas avoir vu venir une chute qui explique pourtant bien des choses.

Ce roman est en tout cas une jolie démonstration de l'arbitraire, du sexisme et de la violence que recèlent la plupart des contes de fées. Des histoires où les femmes sont bien souvent ravalées au rôle de potiches, où les inégalités foisonnent et où le petit peuple est asservi aux puissants.

Bref, de quoi réfléchir sur la moralité parfois douteuse de ces bouquins que nous donnons à lire à nos petites têtes blondes.

Fleuve Noir Anticipation - 1986