SF EMOI

23 septembre 2018

L'INCOLORE TSUKURU TAZAKI ET SES ANNEES DE PELERINAGE - HARUKI MURAKAMI

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Pendant ses années de lycée Tsukuru a fait partie d’un groupe de cinq amis inséparables jusqu’au jour où il en fut exclu sans la moindre explication. Une quinzaine d’années plus tard, bien qu’ayant parfaitement réussi sa vie professionnelle, Tsukuru est toujours perturbé par cet abandon qui l’avait précipité dans un vide psychologique intense et qui continu de saper sa confiance en lui-même. Sur les conseils de sa fiancée, il décide de renouer le contact avec ses anciens camarades afin de crever l’abcès. 

C’est poussé par l’enthousiasme ressenti à la lecture de mon premier Haruki Murakami (Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil) que je me suis jeté sur ce roman beaucoup plus récent du célèbre écrivain japonais. Hélas mon enthousiasme fut vite refroidi. Je n’y ai pas retrouvé l’univers vaguement onirique et le héros profond, plein d’hésitations et d’interrogations, que j’avais tant appréciés. En effet, si Tsukuru est incolore ce n’est pas seulement parce que, à la différence de ses anciens amis, son nom de comporte aucune allusion à une couleur mais bien parce qu’il est absolument insipide et sans relief. Il attend, subit, ne se révolte pas. Il ne tente rien ou presque et c’est seulement parce qu’il y est poussé par sa petite amie qu’il se décide à partir à la recherche de ses anciens camarades afin d’exiger des éclaircissements sur leur attitude d’une violence morale tout de même assez incroyable et qui l’a conduit au bord du suicide !

Malheureusement, les explications ne seront convaincantes ni pour le lecteur qui s’attend à une révélation plus étonnante, ni pour le héros qui n’obtient que des justifications assez insignifiantes et des remords du bout des lèvres. Mais là encore, il n’y aura de sa part nul ressentiment ou remarque acerbe. Juste une sorte de « ah bon d’accord », et puis l’on passe à autre chose, à un avenir que l’on imagine là encore terne et sans saveur comme semblent en témoigner ses relations bancales avec une copine qui le trompe d’ailleurs allègrement. Bref, Tsukuru est un personnage qui ne donne pas franchement envie qu’on s’y intéresse et dont la mollesse empêche toute empathie à son égard et finit par irriter.

Alors que retenir de ce roman beaucoup trop long pour ce qu’il a à nous proposer si ce n’est le portrait de quelques trentenaires qui se souviennent de leur adolescence et constatent ce qu’il est advenu de leurs projets et de leurs espérances…

Belfond - 10/18 - 2015

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16 septembre 2018

LE SOURIRE AUX LEVRES - ROBERT SABATIER

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Pour la plupart des lecteurs, Robert Sabatier est l’auteur des « Allumettes suédoises » et des sept autres livres qui composent le roman de ses jeunes années, du début des années trente à l’immédiat après-guerre. Pourtant, le monsieur en a écrit bien d’autres et même, le croirez-vous, un ouvrage qui appartient au domaine de la science-fiction : c’est de celui-ci que je vais vous entretenir.

Avant dernier roman de l’auteur, « Le sourire aux lèvres » est un peu le neuvième tome de ses mémoires. Des mémoires fantasmées où il s’essaye à imaginer à quoi ressembleraient la société et les lieux qu’il a parcourus, en 2040. Désormais âgé de 117 ans, reboosté grâce à quelques pilules miracles, il nous raconte sa vie de centenaire et nous fait partager les réflexions que lui inspirent les hommes et les femmes du vingt et unième siècle ainsi que leurs réalisations.

Le roman se divise en deux parties à peu près égales. La première s’attache à nous peindre sa nouvelle existence dans un Paris révolutionné par les progrès scientifiques. La « ville lumière » s’est transformée en une agglomération futuriste où les transports et les habitations n’ont plus grand-chose à voir avec ceux que nous connaissons. Les immeubles haussmanniens ont laissé la place à des ensembles modernes et high-tech qui laissent néanmoins la nature s’exprimer sur les toits ou sur les bords d’une Seine redevenue lieu de vie et d’échange. Les mentalités aussi ont évoluées, plus libres, plus tolérantes même si les relations paraissent parfois trop policées et un rien factices. L’auteur distille quelques indications sur ce qui a permis ces changements aussi rapides que complets de la civilisation et notamment sur la personnalité d’une jeune scientifique dont le regard visionnaire a permis de donner l’impulsion à cette révolution pacifique. On croise aussi d’autres personnages fort attachants (la milliardaire généreusement loufoque, le mathématicien autiste, la mystérieuse doctoresse) mais, malgré tout l’intérêt des longues conversations du narrateur avec les uns et les autres, tout cela finit par trainer un peu en longueur et devenir un rien ennuyeux.

La seconde partie apporte donc fort opportunément un peu de nouveauté et même, on y croyait plus, de mouvement. Nous quittons la ville pour la campagne, direction l’Auvergne pour une zone tenue par de mystérieux rebelles qui s’avèrent finalement n’être que de gentils utopistes. Ce cher Robert nous présente alors une société selon son cœur, sans racisme ni conflits générationnels, où les hommes et les femmes sont parfaitement égaux et dans laquelle science et nature s’équilibrent et se complètent. Les ingénieurs côtoient les paysans, les laboratoires les plus performants jouxtent les bergeries et tout ce petit monde cohabite harmonieusement, un pied dans le futur et l’autre bien ancré dans les traditions.

C’est joli et rafraîchissant, un peu naïf aussi mais très représentatif de la personnalité de l’auteur où s’allient nostalgie du passé, gourmandise du présent et confiance en l’avenir.

Albin Michel - le livre de Poche - 2002

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09 septembre 2018

TRAIN 8017 - ALESSANDRO PERISSINOTTO

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A la libération, Adelmo Baudino a été mis à pied de son emploi d’enquêteur de la police ferroviaire pour de prétendues sympathies fascistes. Il gagne désormais sa vie en travaillant sur des chantiers et, à quarante ans passés, célibataire avec une mère à charge, il n’espère plus guère se refaire une situation. Lorsque deux anciens collègues des chemins de fer sont retrouvés assassinés dans des circonstances similaires, le limier qui sommeille en lui, reprend du service. Suspectant l’assassin d’assouvir une vengeance contre des cheminots il se lance à sa recherche avec l’aide et le soutien financier de son vieil ami Berto Galimberti. 

Comme dans « La chanson de Colombano », Alessandro Perissinotto nous propose avec « Train 8017 » de faire un saut dans l’histoire de l’Italie. Cette fois-ci le voyage temporel est beaucoup plus court puisque ce n’est pas le XVIème siècle mais l’immédiat après-guerre qui est évoqué. Nous sommes en 1946. L’Italie se relève à peine de cinq années de guerre et de deux décennies de fascisme. La population est exsangue, soumise aux privations et au marché noir tandis que le nouveau gouvernement organise la chasse aux phalangistes et autres chemises noires.

Un état des lieux finalement assez banal dans une Europe dévastée et c’est peut-être mon principal regret que de n’avoir pas réussi à m’immerger dans cette Italie par trop ressemblante à la France de la même époque. Malgré des noms propres qui se terminent en O ou en I, on pourrait être n’importe où dans l’hexagone, à Paris, à Lyon ou à Marseille. Il suffit pour cela de remplacer les partisans par les résistants, les fascistes par les collabos et l’on retrouve les mêmes individus qui écoutent radio Londres la nuit, qui se réfugient sous terre pour échapper aux bombardements alliés et qui tondent les femmes à la libération… Il y a heureusement quelques touches « couleur locale » qui nous prouvent que l’on est bien dans la patrie de Dante (la vieille ville de Bergame et son quartier médiéval, une plongée dans le sous-sol de Naples, la pizza encore inconnue dans le nord de l’Italie), mais dans l’ensemble le dépaysement n’est pas bien grand.

L’intrigue est en revanche beaucoup plus intéressante. Une fois encore, Alessandro Perissinotto l’a construite à partir d’un fait réel, une catastrophe ferroviaire qui causa la mort de plusieurs centaines de personnes mais qui passa néanmoins inaperçue au milieu des bouleversements que subissait l’Europe, Sur ce triste fait divers, l’auteur vient greffer une histoire de vengeance plutôt bien tournée à défaut d’être très originale. Elle bénéficie notamment d’une unité de cadre et d’une atmosphère très bien rendue. Tout tourne en effet autour de l’univers ferroviaire, ses trains, ses voies ferrées, ses tunnels et ses gares. L’enquête se déroule en divers points de la ligne Milan/Naples et nous fait découvrir avec beaucoup de réalisme et un grand souci du détail le petit monde des cheminots, des contrôleurs et autres agents de la SNCF italienne.

Ce chemin, nous le faisons en compagnie d’Adelmo Baudino, un héros complexe et plein de contradictions. Adelmo est un homme brisé par les déceptions (sentimentale et professionnelle) qui vit mal la déchéance sociale où l’a précipité la fin de la guerre. Contraint à un travail de manœuvre, accablé par une mère acariâtre et envahissante, il accueille avec joie, soulagement même, cette enquête qui lui permet à s’évader d’un quotidien austère et de se sentir de nouveau vraiment utile. Nous le voyons au fil des pages retrouver son ardeur, ses réflexes et ses capacités intellectuelles jusqu’alors endormis. Il reprend petit à petit goût à la vie, ose de nouveau espérer en l’avenir et finit même par trouver l’amour. Bref, un nouveau personnage particulièrement réaliste et attachant, ce qui semble être la marque de fabrique d’Alessandro Perissinotto.

Gallimard - Folio Policier - 2008

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02 septembre 2018

LA TERRE DES GUERRIERES - AVRAM DAVIDSON

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Après que l’équipage du Perséphone se fut mutiné, le commandant Rond et les quelques hommes qui lui sont restés fidèles sont abandonnés dans une chaloupe spatiale. Les rescapés se dirigent vers une planète isolée où ils espèrent trouver de quoi fabriquer le carburant dont ils ont besoin pour regagner leur port d’attache. Hélas ils atterrissent sur la planète Valentine, un monde dont la civilisation n’a pas encore dépassé le stade médiéval et où le pouvoir est exercé par une caste de guerrières qui se livrent une guerre continuelle. Et comme si leur situation n’était déjà pas assez compliquée, la planète est bientôt attaquée par des pirates de l’espace… 

Comme sa couverture et son titre le laissent présager et bien qu’il ne date que de 1976, « La terre des guerrières » est un bon vieux pulp à l’ancienne qui nous rejoue la classique histoire du choc des civilisations entre une race pré-technologiques et des robinsons de l’espace. Mais classique ne veut pas dire mauvais et, malgré quelques facilités (l’antique prophétie qui s’accomplit, l’histoire d’amour entre la jolie autochtone et l’intrépide spationaute…) ce roman nous réserve quand même quelques bonnes idées.

La première concerne la nature de la société de la planète Valentine. Une société matriarcale où les hommes ont été écartés du pouvoir et traités comme les femmes le sont encore trop souvent sous nos latitudes, c’est-à-dire ravalés au rôle de boniche ou de repos du guerrier. Rien de très original là-dedans me direz-vous ? Certes, mais ici l’inversion des rôles est totale. Les femmes gouvernent tandis que les hommes pouponnent. Elles fourbissent épées et armures, s’adonnent à la chasse et à la guerre alors que leurs époux ou leurs mignons les attendent bien sagement au coin du feu. Même le roi n’est qu’un fantoche qui s’occupe de jardinage et de philosophie et contraint de laisser les rênes du pouvoir à la Haute Gardienne. 

On s’attardera plus volontiers sur l’autre grand thème de ce roman qui nous montre de part et d’autre des individus obligés de remettre en cause leurs certitudes et leurs préventions (code de l’honneur d’un côté, respect des consignes et de la hiérarchie de l’autre) afin de se rapprocher pour lutter contre un ennemi commun puis imaginer un autre avenir. Cela donne quelques belles pages autour de ces deux communautés dont l’une voit les fondements de sa société ébranlés par des concepts et des technologies nouveaux tandis que les autres comprennent que leur existence est désormais circonscrite aux strictes limites d’une planète rétrograde.

Bien sûr, on regrettera que le back-ground ne soit pas assez fouillé et que la psychologie des personnages soit trop peu travaillée mais en 180 pages il eut été difficile de faire beaucoup mieux. Le lecteur doit donc accepter d’être un peu bousculé et précipité au cœur de l’action sans avoir vraiment le temps de prendre pied sur la planète. C’est un peu frustrant. On aurait aimé en apprendre davantage sur son histoire ou sa géographie, avoir davantage de détails pour s’immerger plus totalement mais telle quelle l’histoire est tout de même fort plaisante et offre un bon divertissement.

Presses de la Cité - Futurama - 1976

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26 août 2018

EUGENIE GRANDET - HONORE DE BALZAC

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Eugénie est la fille unique de Félix Grandet, un ancien tonnelier qui a fait fortune mais continue de vivre chichement dans l’antique maison familiale. Courtisée par deux prétendants plus intéressés par l’héritage de son père que par elle-même, Eugénie mène une vie morose aux côté de ses parents et de Nanon, leur servante. L’irruption dans son quotidien d’un cousin parisien va lui faire entrevoir une existence différente où les sentiments auraient autant d’importance que la richesse et ses compromissions.

J'ai longtemps été hermétique à la prose de Balzac. Ce ne fut pourtant pas faute d'avoir essayé puisque j'ai tenté à trois reprises de lire "La peau de chagrin" dont le côté fantastique me semblait le plus propre à susciter mon intérêt. Rien n'y fit, je renonçais à chaque fois. Et puis il y a peu, j'ai de nouveau tenté ma chance avec "Le colonel Chabert" et, cette fois, cela a fonctionné. Fort de ce petit succès j'ai décidé de poursuivre ma découverte de la « Comédie humaine » avec l’un des plus célèbres romans de l’auteur : Eugénie Grandet.

Outre une très belle peinture d'une petite ville de province et de sa bourgeoisie viticole (Saumur en l'occurrence), ce livre nous propose les formidables portraits d’un avare et de sa fille. Dans la première moitié c'est le père Grandet qui tient le haut du pavé. Nous faisons connaissance avec le vieux grigou, découvrons l'état de sa fortune, apprenons de quelle façon il l’a acquise et le plaisir qu'il prend à placer son argent, acheter de l’or et exploiter ses terres. Nous le voyons surtout dans sa vie de tous les jours et notamment dans ses rapports avec sa maisonnée, femme, fille et servante qu’il soumet à une vie austère, rognant sut tout, le bois de chauffage, la chandelle, le beurre…

Face à cet homme de tempérament, intelligent et déterminé, la pauvre Eugénie fait pâle figure. Jeune femme de 23 ans  effacée et soumise, elle n’attire guère l’attention et seul son statut de riche héritière la distingue aux yeux de la « bonne société ». Cependant, l’amour et la compassion vont la transformer en femme de caractère, une vierge farouche qui, malgré la perte de ses illusions, saura garder intactes ses convictions.

De ce point de vue, Eugénie est peut-être aussi pour Balzac, un moyen détourné de critiquer la société d’alors. Sa rébellion contre le pouvoir paternel, la façon dont elle tourne le dos au monde et à ses petits arrangements, son mépris envers les coureurs de dot et la magnanimité qu’elle oppose à l’avidité des ambitieux sont autant de camouflets lancées à la face des bourgeois et des aristocrates qui bradent leur parole et leurs sentiments pour une rente ou une charge.

Le Livre de Poche - Classiques

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19 août 2018

SILO - HUGH HOWEY

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Le silo est une structure souterraine de plus de 140 étages dans laquelle vivent les descendants d’une catastrophe de nature indéterminée, quelques milliers d’individus soumis à des lois strictes et une organisation rigoureuse destinée à permettre leur survie dans un espace extrêmement restreint. Chaque habitant se voit ainsi assigné un travail, un conjoint et seule une loterie détermine s’il aura ou non des enfants. Toute contestation, toute tentative d’émancipation ou de remise en cause du dogme officiel entraîne un bannissement immédiat hors du silo, c’est-à-dire la mort à très courte échéance. En enquêtant sur la mort du maire de la cité, le shérif Juliette Nichols se rend compte que l’organisation du silo est fondée sur un gigantesque mensonge. Elle va alors s’employer à faire éclater la vérité. 

Silo est un phénomène littéraire. D’abord publiées à compte d’auteur en version numérique, les nouvelles de Hugh Howey rencontrent un succès immédiat qui permet leur réédition en un volume, lequel va lui-même connaître une fantastique carrière de best-seller. Pour ma part, je n’avais pas prévu de céder à la « silomania », non pour me distinguer mais parce que son sujet me paraissait passablement éculé. Il faut dire que des récits de sociétés souterraines créées pour survivre à l’apocalypse, j’en ai déjà lus un bon nombre, quatre rien que dans la collection Anticipation du Fleuve Noir (« Malterre » de Hugues Douriaux, « L’heure perdue » de Guy Charmasson, « La légende des niveaux fermés » de Gilles Thomas et « Divine entreprise » de Roger Facon) sans oublier bien sûr le plus que célèbre « Age de cristal » adapté tant au cinéma qu’à la télévision. Dans ces conditions, difficile d’imaginer quelque chose de neuf sur un sujet aussi rabâché.

Et puis Noël est passé par là et je l’ai trouvé au fond de ma chaussette. Bien obligé de le lire, j’ai encore attendu quelques mois afin de profiter de mes deux semaines de farniente estival pour me plonger dans ce pavé de plus de 700 pages. Finalement, il ne m’aura pas fallu plus de trois jours pour en venir à bout, ce qui en dit long sur sa capacité à tenir le lecteur en haleine. Et pourtant ça n’était pas gagné d’avance. J’ai même cru que mes craintes allaient se réaliser en découvrant l’univers du silo qui correspondait en tout point à ce que je m’attendais à y trouver, c’est-à-dire une société hiérarchisée et compartimentée, une gestion stricte des ressources et ses conséquences sur la vie sociale, des cultures hydroponiques et bien sûr de vilains dirigeants qui mentent à leurs concitoyens pour faire perdurer un système qui les avantage. Mais cette impression de déjà lu n’a pas duré bien longtemps, ou plutôt, elle fut largement compensée par un traitement original et tout à fait nouveau du sujet.

Tout d’abord, le roman de Hugh Howey commence là où la plupart des récits du genre se terminent. Dès les premiers chapitres, nous savons à quoi nous en tenir sur la nature de la société et sur le fait que «  l’extérieur » est sans doute bien différent de ce qu’il paraît être. Le scénario ne repose donc pas sur cette seule découverte mais sur une succession de rebondissements. C’est d’ailleurs la grande force de l’auteur que de parvenir à relancer constamment l’intrigue. On est en présence d’un véritable page-turner où chaque chapitre se termine sur la promesse d’une révélation.

En second lieu il convient de signaler que l’action est épaulée par de nombreux personnages de premier plan. Cela permet de suivre différents fils narratifs et d’introduire un peu de variété dans le récit. On suit ainsi à tour de rôle les aventures de Juliette hors du silo, la révolte des mécanos dans les plus bas étages ou la formation de Lukas au difficile métier de dirigeant. Ces personnages ont de la consistance, un vécu qui nous est abondamment détaillé et des espoirs dans un futur pourtant incertain. On apprend à les connaître, on s’attache à eux même si Hugh Howey n’hésite pas à les faire disparaître parfois fort rapidement.

Enfin, l’épaisseur du livre lui permet de peaufiner son décor. On a tout le temps de s’imprégner de cet univers si particulier où il faut près de trois jours pour parcourir les 144 étages qui le composent. Il y a quelques jolies trouvailles comme les ombres, ces apprentis qui suivent pas à pas le travailleur qu’ils sont appelés à remplacer un jour et, d’une manière générale, l’atmosphère sonne plutôt juste.

Le livre se termine malheureusement sur une fin provisoire qui appelle une suite. Celle-ci a été publiée un an après et, pour faire bonne mesure, elle a été précédée d’une préquelle. L’apprenti écrivain qui s’auto-éditait sur le web a bien grandi…

Actes Sud - Le Livre de Poche - 2016

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05 août 2018

LE MASQUE AU SOURIRE DE CROCODILE - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Lilianne peut être satisfaite, l’ouverture de son restaurant est une réussite. Tout ce que Kinshasa compte de gros bonnets et d’expats pleins aux as est au rendez-vous et les affaires s’annoncent florissantes. Seule ombre au tableau, sa rupture avec Jim Bamba, son amant zaïrois aussi beau qu’insupportablement macho. Leur séparation n’est toutefois pas aussi houleuse qu’elle se l’imaginait et Jim lui laisse même en souvenir un masque traditionnel de sa tribu. Mais à peine le fétiche accroché au mur de son restaurant, la poisse commence à s’acharner sur elle et son commerce… 

J'ignore si Jean-Pierre Andrevon a déjà mis les pieds en Afrique noire ou s'il tire ses connaissances d'une abondante documentation mais son roman, même s’il date de 1995, nous procure une remarquable immersion dans ce continent. Il faut dire qu’en vingt ans, au Zaïre ou dans les pays voisins, la situation n’a malheureusement guère changée. Aussi, cette plongée dans l’ex Congo belge, à Kinshasa d’abord puis dans la brousse équatoriale, semble toujours d’actualité et extrêmement réaliste : la moiteur omniprésente, la corruption, la misère et la violence, une société à deux vitesse où deux mondes - et presque deux époques – coexistent avec d’un côté les expatriés et les dignitaires et de l’autre la foule des anonymes qui survit comme elle peut. Quelques personnages typiques mais fort bien tournés viennent enrichir ce décor avec bien sûr la mama africaine, le vieil employé fidèle, le beau black macho, la copine nympho…

Mais, entre cette longue mise en place du décor et des personnages, puis l'énumération des emmerdes qui se mettent à pleuvoir sur la pauvre Lilianne et enfin son éprouvante équipée à travers la jungle il n’y a guère d’évènements notables. En fait, mis à part son ambiance, tout l’intérêt du récit réside dans la manière dont l’auteur amène chez son héroïne - et chez son lecteur - la conviction qu’elle est victime d’un envoûtement. L’auteur le fait lentement, par petites touches. De petits contretemps en grosses tuiles, de peines de cœur en problèmes d’argent, il installe une sorte de crescendo dramatique qui verra Lilianne basculer progressivement dans l’irrationnel.

Pour autant le récit garde les pieds sur terre et deux explications, l’une scientifique, l’autre fantastique, restent possibles selon l’état d'esprit du lecteur ou ses croyances. Comme nous le dit l’auteur, la sorcellerie ne fonctionne que sur ceux qui y croient et il faut sans doute être africain pour admettre le pouvoir des marabouts et de leurs fétiches. Il a donc eu une excellente idée en choisissant pour héroïne une occidentale née en Afrique et qui, imprégnée des deux cultures, se trouve un peu à la croisée des chemins.

Ce petit roman de l’éphémère collection « Aventures et Mystères » du Fleuve Noir vaut donc surtout pour son atmosphère, chaude, dépaysante et dangereuse. Comme l’Afrique ?

Fleuve Noir - Aventures et Mystères - 1995

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22 juillet 2018

EXOPLANETES - DAVID FOSSE

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Je ne sais plus trop à quand cela remonte mais je me souviens que lorsque j’ai appris que le système solaire ne constituait qu’une infime partie de la constellation de la voie lactée et qu’elle-même était ridiculement petite à l’échelle d’un univers peuplé de milliards d’étoiles, je fus saisi d’une impression de vertige. Comment en effet concevoir l’inconcevable ? Comment imaginer que notre monde n’est qu’une particule insignifiante du « grand tout » et que d’autres espèces intelligentes existent très vraisemblablement et se posent peut-être en ce moment les mêmes questions que nous ? Cet univers où se heurtent et se croisent en un fantastique pandemonium les planètes les plus invraisemblables, David Fossé nous le présente en se référant aux découvertes les plus récentes.

Il le fait avec beaucoup de méthode en prenant les choses par le début. Nous découvrons donc tout d’abord comment sont repérées ces fameuses exoplanètes (planètes situées dans d’autres systèmes solaires) et de quelles manières elles se forment. On apprend à cette occasion qu’elles migrent ou s’évaporent, qu’elles sont orphelines ou possèdent deux ou trois soleils et que certaines sont alignées quand d’autres peuvent être éjectées. L’auteur évoque ensuite l’aspect qu’elles peuvent revêtir (gazeuses ou rocheuses, métalliques ou couvertes d’un seul et gigantesque océan) et la possibilité que certaines puissent abriter la vie. Il nous explique notamment comment on détermine la « zone habitable », c’est-à-dire à qu’elle distance de son étoile une planète doit se situer pour être dotée d’eau et n’être ni congelée, ni grillée. Il s’interroge enfin sur la possibilité d’entrer en contact avec une civilisation extra-terrestre, nous rappelant que quelques tentatives en ce sens ont déjà eu lieu et nous dit même quelques mots du célèbre Paradoxe de Fermi.

J’ai parfois regretté de n’avoir pas été plus attentif lors de mes cours de physique et de chimie car certaines notions évoquées par l’auteur ainsi que certaines de ses démonstrations me sont un peu passées au-dessus de la tête. Néanmoins, je suis dans l’ensemble parvenu à suivre son propos grâce notamment aux nombreux croquis et schémas qui viennent expliciter certaines théories. Il y a aussi de nombreux apartés qui illustrent d’autres aspects de ce domaine passionnant : l’astronomie participative, la façon de nommer une exoplanète, les lunes du système solaire… Et puis il y a les superbes illustrations de Manchu qui viennent souligner son propos et donner de la matière à ses hypothèses.

Une chose reste en tout cas certaine, toutes ces tentatives de deviner à quoi ressemblent exactement les quelques 3800 exoplanètes découvertes à ce jour, resteront limitées en raison d’une part des outils dont nous disposons pour le moment mais surtout parce que nous les imaginons en fonction de schémas propres à notre système solaire. Il y a donc fort à parier qu’en la matière comme en beaucoup d’autre, la réalité dépasse la science-fiction !

Belin - 2018

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11 juillet 2018

ICEBERG LTD - SERGE BRUSSOLO

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Après la traumatisante affaire du club des dévorés vifs de Key West, Peggy Mitchum se voit contrainte d’accepter la proposition d’une jeune japonaise. Il s’agit de retrouver le père de cette dernière, un génie de l’informatique dont l’avion s’est écrasé quelque part au-dessus du pôle nord. En Alaska, elles louent les services de Rolf Amundssen et de son brise-glace, le seul à accepter de les convoyer au milieu des icebergs en cette période de l’année. L’atmosphère à bord du navire est vite pesante. Le capitaine a des tendances suicidaires, la commanditaire de Peggy semble lui cacher bien des choses et l’équipage s’avère hostile. Lorsqu’un matelot est retrouvé mort, la peur s’installe définitivement. Qui s’acharne à leur perte : le capitaine fou et suicidaire, l’homme-phoque des légendes inuits, des yakuzas ? 

Après « Les enfants du crépuscule » et « Baignade accompagnée », « Iceberg Ltd » est le troisième roman mettant en scène le personnage de Peggy Mitchum. Le fait de ne pas avoir lu les deux premiers ne m’a aucunement gêné. Exceptées les quelques allusions qui y sont faites (l’assassinat de sa sœur, ses échecs professionnels) le passé de l’héroïne n’a aucune incidence sur le déroulement de l’aventure qu’elle va vivre. L’auteur ne perd d’ailleurs pas beaucoup de temps à nous la présenter et il expédie de même en quelques pages la présentation des autres protagonistes de l’histoire. Pourtant, c’est bien leur caractère et leur vécu qui sont au cœur de ce quasi huis clos où les mensonges des uns vont se heurter à la folie et aux obsessions des autres.

Serge Brussolo nous propose quatre personnages hauts en couleur, quatre personnalités forts différentes mais tout aussi extrêmes. En plus de notre héroïne, jeune femme socialement inadaptée et souffrant d’un grand manque de confiance en soi, nous avons ici un capitaine suicidaire hanté par la mort de sa famille, une japonaise intrigante et un vieil esquimau superstitieux. Dans un décor minimaliste qui se limite à un navire marchand puis à un bout de banquise, ils vont se livrer à un jeu de dupes, obligés de démêler constamment le vrai du faux et la réalité derrière la légende car, comme le dit l’auteur, « Quand la peur se met à gangrener la logique, la conscience devient étrangement perméable à la superstition ».

Malgré un cadre limité, le récit est bourré d’action et de rebondissements. Outre cette menace indéterminée qui rôde autour d’eux et laisse des cadavres dans son sillage il doivent aussi lutter contre les multiples dangers du climat arctique : eau gelée, esquilles de glace, montagnes de neige branlantes, ours sauvages et bien sûr l’omniprésence du froid. Mais il faut aussi compter avec l’incroyable capacité de Serge Brussolo à relancer sans cesse son intrigue grâce à des trouvailles aussi fantastiques qu’improbables telles ce charmant petit cottage reconstitué dans les soutes du navire ou une base militaire désaffectée plantée au milieu des glaces…

Tout cela nous donne un roman très prenant dans lequel on s’immerge avec une grande facilité à condition de ne pas trop prendre garde aux invraisemblances même si l’auteur prend soin de toujours rester dans les limites du plausible.

Gérard de Villiers - Livre de Poche - 2002

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05 juillet 2018

LE VILLAGE EVANOUI - BERNARD QUIRINY

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Un beau matin de septembre 2012, la commune de Chatillon-en-Bierre se retrouve coupée du monde. Impossible de s’éloigner de plus de cinq kilomètres du village. Quels que soient la direction ou le chemin empruntés, les voitures tombent en panne et les piétons ont beau marcher des heures, ils ne parviennent nulle part et sont contraints de faire demi-tour. Pire encore, toute communication avec « l’extérieur » s’avère impossible. Le temps passant, les villageois sont contraints de s’organiser pour assurer à tout un chacun le nécessaire vital et éviter ainsi les dissensions entre ceux qui possède quelque chose et ceux qui n’ont plus rien. Mais certains agriculteurs refusent de mettre leurs terres au service de la collectivité et décident de faire sécession… 

J’aime les robinsonnades à peu près autant que les romans post-apocalyptiques. Rien d’étonnant à cela puisque ces deux genres partagent une même idée, celle d’hommes et de femmes obligés de repenser les rapports communautaires à l’aune d’un bouleversement total de leurs habitudes de vie. Avec « Le village évanoui » Bernard Quiriny nous en propose une un peu particulière puisque c’est une ville entière et ses environs qui se trouvent transformés en île : « un vaisseau miniature et arboré, comme une planète en réduction ». Les habitants de Châtillon-en-Bierre ne sont donc pas de nouveaux vendredis échoués sur une île déserte. Ils n’ont quittés ni leur pays ni leurs maisons et continuent de vivre dans leur environnement quotidien. Les changements auxquels ils sont confrontés sont donc moins radicaux ; iIs n’en sont pas moins intéressants.

C’est donc sur un territoire d’une quinzaine de kilomètres carrés et peuplés de deux à trois mille âmes que se déroule l’histoire. Un espace limité mais suffisant pour permettre à l’auteur de dérouler une intrigue avec assez de personnages et un décor conséquent où les faire évoluer. Et cela commence plutôt pas mal avec la description du phénomène d’isolation, de sa découverte aux premières réactions qu’il suscite : incompréhension, émotions diverses et variées, tentatives pour s’échapper… Vient ensuite le temps de la résignation avec pour conséquence la nécessité de s’organiser dans le temps. Les premières difficultés surgissent alors et notamment le problème de l’approvisionnement en produits de première nécessité. L’occasion pour l’auteur de glisser quelques passages amusants dont celui relatif à la baisse des réserves d’alcool dans les troquets ou les scènes de ruées vers le supermarché et les épiceries qui préfigurent mal des relations futures entre les villageois

Et de fait les chatillonais vont devoir s’adapter… et faire des choix. Faut-il changer de régime politique ou conforter dans leur rôle le maire et les gendarmes ? Doit-on mettre en commun toutes les ressources ou laisser fonctionner la loi du marché ?  Deux questions parmi tant d’autres auxquelles il faut répondre urgemment dans ce monde qui semble faire marche arrière, où la « hiérarchie des compétences » se renverse et où ceux qui savent coudre, réparer, cultiver et chasser deviennent les personnes importantes de la communauté. On le voit, il y avait de la matière à exploiter. Malheureusement, on reste beaucoup trop en surface. Il eut fallu approfondir les personnages et prendre le temps de faire évoluer les choses, mais tel n’était sans doute pas le but recherché par l’auteur.

Ici, on est davantage dans la fable moderne qui doit permettre de donner quelques axes de réflexion, de s’interroger sur soi-même et sur la vie que nous menons. Et il est vrai que les pistes que soulève l’auteur sont nombreuses et pertinentes. Cette micro société recentrée sur elle-même redécouvre en effet le mode de vie des anciens. Plus de télé, plus de téléphone ou d’informatique, on se déplace à pied ou en vélo, on redécouvre sa région à défaut de partir en vacances à l’autre bout du monde, on relocalise les activités de production, en un mot on mène un mode de vie plus écolo qu’aucun militant de Greenpeace n’aurait osé l’imaginer.

Tout cela est indéniablement intéressant mais, si ces réflexions constituaient le véritable objectif de l’auteur, pourquoi donc consacrer une si grosse part de son intrigue au personnage de Verviers, au régime pseudo féodal qu’il met en place sur ses terres et à ses relations tumultueuses avec les autres châtillonais ? Pourquoi en faire le personnage principal, je n’ose dire le héros tant le bonhomme est détestable, pour finalement le faire disparaître sans tambour ni trompettes et revenir à un statu quo ante assez décevant ? Quant à la fin, elle est tout aussi frustrante. Le phénomène d’isolement ne sera pas expliqué, ce qui en soi n’est pas bien grave, mais surtout aucun des problèmes de la communauté ne se trouve résolu et l’histoire se conclut sur un nouveau mystère. J’espérais mieux !

Flammarion - J'ai Lu - 2014

Posté par Lekarr76 à 18:57 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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