SF EMOI

18 mai 2018

LES CHRONOLITHES - ROBERT CHARLES WILSON

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En 2021 Scott Warden réside avec sa femme et sa fille en Thaïlande quand surgit près de Chumphon le premier chronolithe, un monument célébrant la victoire d’un certain Kuin survenue en 2041. Il ignore alors qu'il s'agit du premier d'une longue série et que son existence et celles de ses proches seront étroitement liées à ces étranges manifestations du futur.

Avant d’entamer la lecture de ce roman je comptais déjà deux RCW à mon compteur : « Darwinia » et « A travers temps ». Le premier comportait une idée époustouflante mais bien mal exploitée. Pour le second c’était exactement l’inverse : un sujet extrêmement classique (le voyage temporel) mais traité de fort agréable manière. Avec « Les chronolithes », l’auteur a réussi la synthèse de ces deux exigences : originalité et traitement intelligent.

Pour ce qui est de l'originalité il est vrai que l'on est dans le haut de gamme même si c'est une nouvelle fois le temps et ses paradoxes qui sont conviés. Imaginez de gigantesques obélisques qui surgissent un peu partout sur Terre et qui commémorent les victoires d'un conquérant... 20 ans plus tard ! Un tel postulat pose naturellement un grand nombre de questions dont on espère des révélations exceptionnelles. Qui est ce fameux Kuin qui figure sur ces incroyables monuments, est-il de nature humaine ou extra-terrestre, comment s’y prend-il pour les faire surgir dans le passé et bien sûr pourquoi ? La réponse à ces interrogations sera bien évidemment au cœur du récit avec une autre, sans doute la plus importante de toutes : peut-on empêcher ce futur angoissant de se produire.

Pour enquêter sur ce phénomène l’auteur a bien sûr réuni quelques grosses têtes. Il y a là Sulamit Chopra, une physicienne de renom aux théories aussi surprenantes que son physique et quelques autres scientifiques en compagnie desquels nous faisons connaissance avec des théories aussi absconses que les turbulences Tau ou les espaces Calabi-Yau. Heureusement, il y a aussi Scott Warden, le héros de l’histoire, dont la présence dans l’équipe de Sulamit oblige les scientifiques à se mettre à son niveau – et au notre- et à vulgariser ce qu’il faut pour nous empêcher de lâcher prise. Malgré tout, j’ai craint un moment que l'histoire ne bascule dans la hard-science pure et dure et que l’auteur ne finisse par nous endormir avec ses spéculations difficilement compréhensibles. Mais non. Il nous ramène très vite à un niveau plus intime et à des considérations plus terre à terre.

Dès la seconde partie (sur les trois que compte le roman), Scott reprend sa liberté pour s'occuper de sa famille. L'intrigue prend alors un tour bien différent qui s'apparente même le temps de quelques chapitres à une enquête policière avec exfiltration et tout et tout. Dès lors, l’histoire s’attache au quotidien de Scott, à celui de son ex, de sa fille, de sa nouvelle compagne… L’histoire couvre en effet une période d’une vingtaine d’années qui nous permettent de constater de quelle façon leur vie est impactée par cet évènement.

Robert Charles Wilson a particulièrement soigné le back-ground. Ses descriptions d'un futur pas très lointain ou le monde est confronté à une redoutable crise ecolomique (ou éconogique, c'est vous qui voyez !) et où les progrès scientifiques (télécommunications, santé) voisinent avec une misère d’un autre siècle (tickets de rationnement, troc, soupe populaire…) sont sobres mais frappantes. Mais l’influence des chronolithes se fait aussi sentir sur le plan moral et l’émergence de mouvements et de sectes favorables au conquérant du futur jouera aussi un rôle de premier plan.

Pour autant, RCW n’a pas oublié son sujet en cours de route. Il explore plus particulièrement la notion de « Boucle de rétroaction », un concept passionnant selon lequel la connaissance d’un évènement du futur agirait inconsciemment sur nos actes et favoriserait donc sa réalisation. Une idée qui n’est pas du goût de Sulamit Chopra qui lui oppose sa conviction que rien n’est jamais écrit et que le futur se forge dans le présent et non pas le contraire...

Denoël - Lunes d'Encre - 2003

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11 mai 2018

LES MAITRES SONNEURS - GEORGE SAND

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A Saint-Chartier, en Berry, Joset est un jeune homme qui se passionne pour la musique. Bien décidé à devenir joueur de cornemuse, il se rend dans le Bourbonnais pour y recevoir l'enseignement d'un maître sonneur réputé. Il va entrainer dans ses aventures Tiennet et La Brûlette, deux amis d'enfance avec lesquels il se retrouvera au cœur d’un méli-mélo sentimental.

Publié en 1853 "Les maîtres sonneurs" est le dernier des romans champêtres de Georges Sand. Il n'est donc pas surprenant d'y retrouver un peu de ceux qui l'ont précédé, en particulier au niveau des personnages. Il y a ainsi de La petite Fadette chez sa Brûlette qui lutte elle aussi contre la médisance des villageois tandis que Joset rappelle beaucoup le Sylvinet du même roman par son caractère excessif et ses problèmes de santé. Il y a aussi un Champi qui n’a, en revanche, guère à voir avec le célèbre François.

Ceci étant, le roman apporte tout de même quelques nouveautés. Tout d’abord, Georges Sand y fait une petite infidélité à son cher Berry puisqu’elle situe une partie de son histoire dans le Bourbonnais voisin, pays montagneux, plus austère et plus mystérieux que les environs de Nohant. Il est ensuite question de compagnonnage et de confréries avec leurs rites et leurs secrets propices, une fois n’est pas coutume, à quelques scènes d’action dans les profondeurs de la forêt ou dans l’obscurité des souterrains.

Mais, mis à part ces quelques passages un peu mouvementés, l'histoire n'a pas grand intérêt à moins d'être amateur d'intrigues sentimentales. Elle se résume en effet presque uniquement aux peines de cœur des cinq personnages principaux : Tiennet aime La brûlette qui lui préfère Huriel, lequel le lui rend bien mais n'ose se déclarer pensant qu'elle en tient pour Joset. Joset aime effectivement La brûlette sans être payé de retour et reporte son affection sur Thérence qui l'aimait mais qui, lasse de l’attendre, finit par tomber amoureuse de... Tiennet. Et hop, la boucle est bouclée ! J'ignore si le récit de Georges Sand est représentatif des amours campagnardes de l'époque mais quatre cent pages de déclarations d'amour, de protestations d'affection et de serments entrecoupés de doutes et de reculades sont venues à bout de ma patience.

Tout n’est pourtant pas à jeter dans ce roman où l’on apprend beaucoup sur les mœurs berrichonnes (les fêtes religieuses, les fêtes de villages, le déroulement d’une noce…) et sur certains métiers d’alors. Georges Sand met notamment en lumière trois professions - les fendeux (bûcherons), les musiqueux et les muletiers - qui ont en commun l’itinérance ce qui, dans un pays très rural où les axes de circulation demeurent limités, fait de ses membres des individus à part, suspects et parfois même redoutés.

Gallimard - Folio Classique

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05 mai 2018

PETITE CHANSON DANS LA PENOMBRE - ANNE DUGÜEL

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Ceux qui connaissent l’œuvre d’Anne Dugüel ne seront pas surpris de découvrir dans « Petite chanson dans la pénombre » une nouvelle histoire d’enfance brisée par la bêtise et la méchanceté des adultes. Cette fois-ci elle nous plonge dans les pensées d’un fantôme, celui d’une gamine de douze ans violée et tuée par un fermier voisin de ses parents, cinquante ans plus tôt. Au moment où commence le récit cela fait donc un demi-siècle que la petite Jeanne - ou plutôt son esprit - est prisonnière de l’étable où son meurtrier a enterré son corps. Un demi-siècle qu’elle ressasse sa haine contre son bourreau et qu’elle rêve de s’incarner pour réaliser enfin sa vengeance. Jusqu’à présent seuls quelques vaches et quelques oiseaux lui ont prêté leur corps mais les choses pourraient bien changer avec le rachat puis l’installation d’un couple de parisiens dans le vieux bâtiment.

Les deux bobos ont en effet une fille, une petite Zoé âgée de huit ans qui va très vite devenir son amie et lui offrir le moyen d’approcher l’assassin, toujours vivant et toujours impuni. Je ne vous dirai rien de la façon dont elle s’y prendra pour régler ses comptes - le châtiment sera à la hauteur du crime - mais cette vengeance est accomplie alors qu’on en est à peine à la moitié du livre. On se dit alors que le pire n’est peut-être pas derrière nous et que l’auteur nous réserve une surprise pas piquée des vers.

Et, de fait, c’est exactement ce qui nous attend. « Petite chanson dans la pénombre » est une histoire à double détente. Après nous avoir fait aimer la petite Jeanne, nous l’avoir fait plaindre et encourager, l’auteur va nous la faire détester. Le gentil fantôme se transforme en ectoplasme rancunier et décide de rejouer son drame avec de nouveaux acteurs et en redistribuant les rôles…

Toute cette histoire nous est racontée avec le langage d’une ado de douze ans. L'auteur rend à merveille les pensées faussement innocentes de son héroïne, ses regrets, ses envies, ses colères, tout un panel de sentiments exacerbés, macérés dans la haine et le désespoir. Elle a aussi des mots fantastiquement sobres et justes pour décrire le gâchis de cette jeune existence fauchée si tôt (« Une vie qui s’arrête à douze ans parce qu’un salopard a voulu se vider le ventre, qu’est-ce que c’est moche ! ») et parvient même à introduire un peu d'humour et de légèreté au milieu de pages beaucoup plus rudes.

Florent-Massot - Poche Revolver Fantastique - 1996

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29 avril 2018

KAFKA A PARIS - XAVIER MAUMEJEAN

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Xavier Mauméjean a tiré l’idée de son roman du séjour que Franz Kafka et son ami Max Brod effectuèrent à Paris au printemps 1911. Pour originale qu’elle soit, cette idée de prendre pour personnages les deux écrivains pragois n’apporte cependant pas une grande plus-value à l’histoire. Hormis les premiers chapitres qui se déroulent à Prague et nous montrent un Kafka en conflit avec son père ou bien le caractère soupe au lait de Brod, le roman eut tout aussi bien fonctionné avec d’autres personnalités, d’autres touristes venus visiter la capitale française. Il s’agit avant tout d’une réjouissante et instructive plongée dans le Paris de l’époque, sans véritable histoire derrière l’idée de départ.

L’auteur a néanmoins travaillé son sujet. Son récit est truffé d’informations et d’anecdotes, des tarifs en vigueur dans les maisons closes aux menus que l’on trouvait dans les brasseries et il fait revivre avec beaucoup de réalisme et de précision la ville d’avant-guerre - la première - et ses habitants. Nous redécouvrons ainsi les petits métiers d’alors et visitons des lieux aujourd’hui disparus ou transformés : les entrailles du « Bon Marché », le cinéma Pathé installé dans le cirque d’hiver, la Ruche où les artistes survivent misérablement, le ratodrome où l’on parie sur la rapidité d’un chien à venir à bout d’une meute de rats…

On croise aussi quantité d’individus surprenants, fictifs ou réels. Parmi ceux-là, signalons un Fernand Léger complètement barré, un Appollinaire suspecté d’avoir volé la Joconde (véridique), l’artiste de cabaret Evatima Tardo et bien d’autres. Des personnages et des célébrités qui feront vivre à nos deux sympathiques tchèques des aventures particulièrement cocasses mais toujours instructives.

Alors, en dépit d’une intrigue quasi inexistante, « Kafka à Paris » nous fait passer un moment fort agréable grâce au style de l’auteur, plein de finesse, d’érudition et de simplicité qui sont, à n’en pas douter, la marque d’un grand écrivain.

Alma Editeur - 2015

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23 avril 2018

LE LIVRE D'OR DE LA SCIENCE-FICTION - JOHN WYNDHAM

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Editée dans le courant des années quatre-vingts par les éditions Pocket, la collection « Le livre d’or de la Science-Fiction » s’était donné pour objectif de mettre en lumière quelques grands noms de la SF au travers de leur talent de novelliste. Parmi eux, la place de Wyndham n’est assurément pas usurpée. Il est en effet l’un des plus célèbres représentant de l’école britannique et le papa de « La révolte des Triffides », des « Coucous de Midwich » et de « Choky ». En dix nouvelles - dont sa toute première parue en 1931 - nous découvrons des textes appartenant à toutes les branches de la SF (space opera, voyage temporel, invasion ET) avec même quelques intrusions dans le domaine du fantastique. Des textes au ton généralement assez léger avec un humour parfois franc et grossier mais le plus souvent beaucoup plus subtil, ironique voire même cruel.

Le troc des mondes est l’histoire d’une invasion extra temporelle : et si nos lointains descendants nous obligeaient à échanger leur planète vieillissante contre la nôtre ?

Le monstre invisible nous démontre que l’auteur de "Choky" sait faire peur et n’hésite pas à donner dans l'hémoglobine avec un texte où il est question d’une mystérieuse entité extra-terrestre qui se nourrit d’à peu près tout ce qui passe à sa portée.

Adaptation commence comme une histoire classique de conquête et de terraformation de la planète Mars et se termine sur un retournement complet de point de vue : et si c'était à l'homme de s'adapter à son environnement ?

Indiscrets passe-temps de Pawley ressemble fort au « Martiens go home » de Fredric Brown sauf qu’ici ce ne sont pas de facétieux ET qui ennuient les habitants de Westwich mais des voyageurs du futur venant observer la façon dont vivaient leurs ancêtres.

Péril rouge est un petit space opera assez classique où il est question d’une entité extra-terrestre ressemblant à une gelée rouge qui se propage dangereusement dans l’univers. Toute comparaison avec certaine doctrine communiste ne serait absolument pas fortuite.

La roue m'a rappelé la fin de "Ravage" de René Barjavel. Dans un village qui semble vivre à l’ère du néolithique un jeune garçon qui vient d’inventer la roue est condamné par sa communauté. Son grand-père lui explique pourquoi toute forme de progrès est taboue.

Casse-tête chinois est la nouvelle la plus délibérément comique du recueil. Avec ce texte qui met en scène les troubles causés par l’introduction d’un dragon asiatique au Pays de Galles, Wyndham en profite pour égratigner de nouveau le communisme au travers d’un militant syndical ridicule et outrancier tout en se moquant des gallois et de leurs traditions.

Abus de confiance appartient également au genre fantastique. Un petit échantillon de londoniens est précipité en enfer. Ils vont constater que le monde des ténèbres, comme le paradis, n’engage que ceux qui y croient.

Ce rêve étrange et pénétrant est une nouvelle anecdotique et sans grand intérêt qui nous conte les déboires de deux femmes qu’un homme vient visiter dans leurs rêves.

La quête aléatoire est une jolie histoire d’amour qui oscille entre rêve et réalité et où il est question du passage du temps et des caprices de la vie.

Pocket - Le Livre d'Or de la Science-Fiction - 1987

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15 avril 2018

HEVEL - PATRICK PECHEROT

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Janvier 1958. Gus et André gagnent leur vie en transportant toutes sortes de marchandises dans leur camion antédiluvien. Dans les environs de Dôle, le manque de fret et l’état de leur Citroën les oblige à faire halte dans le routier de Simonne. Là, ils se trouvent confrontés aux répercussions sur le territoire métropolitain des « évènements » d’Algérie, coincés entre une présence policière inaccoutumée et les manifestations d’ouvriers algériens. Deux rencontres vont définitivement sceller leurs destins. 

Après la commune, la première guerre mondiale et celle de 39/45, Patrick Pécherot a de nouveau choisi une heure sombre de l’histoire de France comme thème de son nouveau roman. Cette fois-ci c'est dans le Jura des années cinquante qu’il nous transporte pour nous conter une histoire de conscience sur fond de guerre d’Algérie. Un peu comme Didier Daeninckx l’a fait dans des romans comme : « Meurtre pour mémoire » ou « Le bourreau et son double », il nous parle des séquelles que ce conflit a laissé dans les esprits ou plutôt est en train de laisser, puisque son roman à lui se déroule bel et bien pendant la guerre et non des décennies plus tard.

Cela lui permet de faire revivre cette époque difficile pour le populo dont les conditions de vie sont encore relativement précaires en dépit du plein emploi dans un pays qui se reconstruit. Son récit est donc très orienté sur les aspects sociaux de l'époque. On prend le pouls de la société d’alors en compagnie de Gus et André, on visite les petites entreprises qui vivotent, les routiers où se côtoient les ouvriers, le zinc où l’on refait le monde à grand coups de canons, les premières cités... La guerre, elle, n’est que suggérée. On n’en sait que ce que la TSF veut bien en dire ou ce que les témoins en racontent. Pour le reste il faut se contenter du discours officiel ou de ses répercussions en métropole : les manifestations des travailleurs algériens et les porteurs de valises.

Les héros de Pécherot n’y sont confrontés que par la bande. Et encore, c’est davantage à leurs démons intérieurs qu’ils ont affaire. Ils vont notamment devoir surmonter leur rancune et leurs préjugés et apprendre à juger les gens « au singulier », à voir le gamin dans le bidasse ou le père de famille dans l’arabe et décider s’il y a une différence à faire passer la frontière à un juif en 1945 ou exfiltrer un membre du FLN ou un déserteur en 1958. Ce faisant, il nous rappelle cette évidence trop souvent oubliée qui consiste à ne pas considérer les individus en fonction de leur milieu, de leur race, ou de leur religion.

Les amateurs d’intrigues alambiquées ou d’enquêtes rondement menées seront sans doute déçus. C'est un instantané de vie que nous propose l’auteur et les seuls mystères à éclaircir sont ceux qui se lovent dans la personnalité des personnages, dans les recoins intimes de leur cerveau. Le roman n’en est pas moins passionnant et l’on se demande jusqu’au bout quelle route vont emprunter les protagonistes. Celle de la colère et de l’appât du gain ou celle de la compassion.

L’écriture est en revanche particulièrement soignée. Elle possède une puissance d’évocation peu commune grâce à une plume qui mêle l’argot à la littérature pour accoucher d’une poésie de la dèche. Si vous ne me croyez pas, ces quelques lignes devraient suffire à vous convaincre : « Sept bâtisses barrant l’horizon comme pour le rayer de la carte. Des fenêtres à fientes, des caniveaux à reflux, des puanteurs de marais. Quatre cent personnes à loger. Des familles, les mômes en ribambelle, cannes de serins et morve au nez. Les hommes usés avant terme, les femmes plus fanées que leurs couronnes de mariées. De la fatigue à chaque étage et des tâches ménagères qu’on ne s’imagine plus. Les marches à grimper, les brocs à transbahuter, les lessives à casser le dos, le charbon à monter, les corvées de patates et la cuisson des nouilles. La toilette à la bassine, les matelas côte-côte et les sommeils tête-bêche. Des aubes froides, des jours crasseux et le soir, lumière éteinte dans la carrée unique, les étreintes expédiées à la va-comme-je-te-pousse. »

Gallimard - Série Noire - 2018

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09 avril 2018

LES LOUVETIERS DU ROI - SERGE BRUSSOLO

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Frédéric Lemât est un peintre qui rencontre un certain succès auprès de la bonne société parisienne. Mais en ce début de XVIIIème siècle, ce ne sont pas les rares acquisitions de ses riches clients qui lui permettent de vivre selon ses désirs. Aussi, pour arrondir ses fins de mois, Frédéric pratique l’assassinat sur commande à l’aide de ses tableaux inflammables ou empoisonnés. Tout irait donc pour le mieux si les peintures prophétiques du mystérieux Ikonos ne lui faisaient pas de l’ombre…

Serge Brussolo aime s’immiscer dans les coulisses de l’histoire. Il l'a prouvé à maintes reprises en situant l'intrigue de ses romans dans l'Egypte ancienne, l'antiquité gréco-romaine et surtout, le moyen-âge. C’est en revanche la première fois qu'il nous propose une immersion au coeur de l'ancien régime. Une excellente idée puisqu’il s’agit d’une époque charnière où les idées du siècle des lumières coexistent avec un obscurantisme quasi médiéval. C'est donc sous le double signe de la superstition et de la science que vont se dérouler ces « faits & exploits de Frédéric Chevaslier de Lemât, peintre de cour & assassin ».

Frédéric n'est pas un héros brussolien typique. C'est un homme décidé, peintre par goût, assassin par nécessité. Un esprit libre et déterminé à tout faire pour le rester. On est donc bien loin de l’habituel héros-victime, ballotté d'un bout à l'autre du récit et sans prise sur les évènements. Certes, Frédéric sera abusé à plus d'une reprise mais il n’aura de cesse de découvrir la vérité et de se battre pour ses idées, fussent-elles contraires à ses intérêts. Une démarche bien compliquée en ces temps incertains qui suivent la mort de Louis XIV. La régence est en effet une période instable. Après plus de soixante ans de monarchie absolue, il souffle sur la France un vent de nouveauté et d’incertitude. Le dauphin est encore bien jeune, la noblesse turbulente et le régent prend goût au pouvoir. Le papier monnaie et la spéculation pointent le bout de leur nez avec déjà les premières banqueroutes. C’est dans cette atmosphère de poudrière que l’histoire débute.

Après une longue présentation du héros et de ses activités artistiques et criminelles, nous entrons dans le vif du sujet avec l'irruption d'un rival dont les œuvres éclipsent celles de Frédéric. Serge Brussolo déploie alors quelques idées surprenantes tournant autour de la peinture. On retiendra notamment ces "tableaux pelures d’oignons" dont les couches s’écaillent progressivement, dévoilant une succession de dessins qui  racontent une histoire, un peu comme une BD ou un film au ralenti. Mais attention, pas n’importe quelle histoire ! Les scènes qui s’affichent sur ces toiles représentent ni plus ni moins que l’avenir, celui de la personne qui l’acquiert ou celui de la France…

A partir de là le récit s’emballe. Frédéric cherche à découvrir la véritable identité de cet Ikonos et remonte sa piste jusqu’en Bretagne. Dans le même temps une mystérieuse confrérie semble le poursuivre de sa vindicte. Combats, chevauchées, on pense être parti pour un roman d'aventures teintées de mystère et puis finalement non. On retombe sur un scénario plus fade, du Brussolo classique, lu maintes et maintes fois. On retrouve alors ses obsessions et ses thèmes de prédilection : la folie, l’enfermement, une Bretagne arriérée avec landes et dolmens. Six longs chapitres qui ne servent au développement de l’intrigue que dans la mesure où ils permettent de faire la connaissance d’Ikonos, le peintre au don de double vue. Les autres évènements - la jacquerie, les méfaits d’un faux loup-garou (on ne saura jamais s’il s’agit d’Ikonos ou du curé !), la rencontre de Frédéric et de la petite Yoëlle - ne servent qu’à meubler. Ce n’est qu’un joli décor d’où émergent quelques images saisissantes (les sculptures d’animaux exotiques qui parsèment la forêt) ou prophétiques (les têtes coupées de Danton et Robespierre).

C’est donc avec grand plaisir que l’on voit l’action se recentrer sur la capitale pour un final tonitruant, un peu convenu (on se doute dès le début que la demeure de Timoléon à Passy aura un rôle à jouer) mais néanmoins parfaitement efficace. Et puis, une fois n’est pas coutume chez Brussolo, nous avons droit à une fin très bien tournée et pas trop désespérée. Ca change !

Plon - 2010

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03 avril 2018

EMPHYRIO - JACK VANCE

pp5134-1982

A Ambroy, sur la planète Halma, le Service de Protection Sociale contrôle tout : les coopératives monopolistiques, les emplois, l’orthodoxie religieuse. Difficile dans ces conditions de trouver sa place lorsqu’on est un jeune homme qui brûle de découvrir le vaste monde. Ghyl Tarvoke l’apprendra à ses dépens lorsqu’il tentera, avec l’aide de son père et de quelques amis, de secouer les institutions et les mentalités. Mais il faudrait beaucoup plus que quelques brimades et injustices pour refroidir ses ardeurs… 

Si une grande partie de l’œuvre de Jack Vance est constituée de textes humoristiques ou à tout le moins assez légers (Tschaï, Les mondes de Magnus Ridolph, Les cinq rubans d’or, Space Opera…) on en trouve aussi de plus sérieux, du genre qui donnent matière à réflexion. C’est le cas des « Domaines de koryphon » qui explore la délicate question de la légitimité de toute possession territoriale ou bien de « La vie éternelle » qui peut être regardé comme une critique du libéralisme. Dans "Emphyrio" l'auteur semble cette fois se livrer à un réquisitoire contre le socialisme ce qui ne surprend guère quand connaît les opinions plutôt conservatrices du monsieur.

Ceci étant ses attaques portent davantage sur la façon dont est mise en œuvre cette théorie politique que sur ses qualités intrinsèques et c’est avant tout la perversion d’un régime qu’il dénonce dans ce roman. Il dépeint en effet un état où les besoins élémentaires des citoyens ne sont garantis qu'en échange d'une soumission aveugle au pouvoir et au prix de la suppression d'un certain nombre de libertés. Il nous montre également comment de beaux et grands principes peuvent être « oubliés » et remplacés pour permettre à une caste d’apparatchiks de s'enrichir sur le dos de la majorité.

En ce sens, "Emphyrio" est plus une critique du stalinisme que du communisme. Le régime totalitaire que nous décrit Jack Vance est un mélange très réussi de Russie soviétique et d’ancien régime. Du premier nous retrouvons un système coopératif sous l'emprise d'une administration intrusive qui contrôle absolument tout. Quant au second, il vient ajouter un petit côté moyenâgeux et obscurantiste avec ses corporations et ses guildes, la prohibition de toute innovation technologique et un clergé pointilleux sur la question du dogme. 

La première partie du roman permet de prendre la mesure de la vie à Ambroy. Une existence sous contrôle, sans perspectives ni espoir de changements. Nous ressentons parfaitement l’atmosphère étouffante dans laquelle Ghyl et ses amis se débattent, prisonniers de la quinzaine de quartiers qui forment leur seul horizon et d'un système qui leur impose métier, croyance et relations. On comprend ainsi les raisons de leur révolte et tous les espoirs qu’ils mettent dans leur « évasion ». La seconde partie est plus "remuante" et nettement moins sombre. Nous visitons quelques planètes - dont la Terre des origines - sur lesquelles Ghyl vivra quelques aventures qui donnent lieu à scènes cocasses et exotiques. Il y trouvera surtout au prix d’une longue enquête, le moyen de dénoncer l’imposture qui régit son monde. 

Nous le suivons d'autant plus volontiers dans ses pérégrinations et ses recherches qu'il constitue un héros vraiment attachant. C’est un personnage au caractère marqué que l'on voit grandir et s'affirmer tout en conservant intacts ses rêves d’enfant et sa capacité à se révolter. Son désir d’émancipation, sa quête du savoir et de la vérité seront le combat d’une vie et il accomplira sa destinée sans jamais sombrer dans la vengeance aveugle ou le brigandage, alors qu’il en aurait eu toutes les raisons et bien des occasions.

Quant à la chute, elle est particulièrement intéressante et bien amenée, trouvant sa substance dans cette fameuse légende d’Emphyrio qui nous invite à considérer le passé pour comprendre et réformer le présent.

Pocket SF - 1989

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28 mars 2018

LA CHUTE DU BRITISH MUSEUM - DAVID LODGE

9782743628253

Adam Appleby est un jeune doctorant londonien qui a pris l’habitude de travailler à sa thèse dans la salle de lecture du British Museum pour échapper aux jérémiades de ses enfants. Il est vrai que trois gamins, ça fait beaucoup pour un jeune homme de 25 ans, même catholique, que l’éventualité d’une nouvelle paternité n’enchante guère. C’est donc passablement perturbé qu’Adam commence une journée de travail qui va s’avérer riche d’incidents en tout genre. 

J’ai découvert David Lodge il y a déjà un bon bout de temps en lisant « Changement de décor » roman fort drôle dans lequel il se moquait sans ambages du microcosme universitaire. « La chute du British Museum » le précède d’une quinzaine d’années mais on y trouve déjà une critique assez corrosive de ce « tout petit monde » d’enseignants et de chercheurs qui se tirent la bourre pour une chaire rémunératrice ou qui passent des années à plancher sur des thèses absconses qui n’intéresseront que 4 ou 5 spécialistes à travers le monde. Ceci dit, le thème principal de ce roman a surtout trait à la difficulté pour les couples catholiques de concilier une vie sexuelle épanouie avec le respect des préceptes religieux et notamment la prohibition des contraceptifs. Il faut ici préciser que l’auteur est lui-même catholique et qu’il écrivit son histoire en 1965 soit peu de temps après le concile Vatican II qui fit souffler sur l’Eglise une petite brise libérale. Il n’est donc pas interdit de penser qu’il y a un peu de lui-même dans le personnage d’Adam Appleby, dans ses interrogations, dans ses soucis et dans ses espoirs.

Ce sujet délicat, Lodge l’aborde avec un sérieux et un flegme tout britannique qui n’empêchent toutefois pas l’histoire de basculer très vite dans le « nonsense » et l’absurde grâce à une pléthore de situations scabreuses. Son héros anxieux et malchanceux m’a d’ailleurs rappelé les personnages de Tom Sharpe ou de William Boyd, c’est-à-dire des individus timides et vaguement fantasques qui se retrouvent malgré eux plongés dans des problèmes inextricables où, quoi qu’ils fassent, ils s’enfoncent de plus en plus. Sur une seule journée, le pauvre Adam va ainsi accumuler les malentendus et les quiproquos. Il va provoquer l’évacuation de la bibliothèque du British Museum, se retrouver entraîné dans un trafic de manuscrits et frôler de près l’adultère. Il rencontrera aussi quantité d’individus étranges, des bouchers argentins, un curé irlandais, un bibliophile américain, une lycéenne dévergondée et des touristes chinois fans de Karl Marx.

A cette poisse déjà suffisamment copieuse, il ajoute encore une singulière tendance à perdre pied avec la réalité, se transformant à l’occasion en un nouveau Walter Mitty. Mais à la différence du héros de James Thurber qui confondait rêve et réalité, Adam s’imagine revivre les scènes importantes de quelques-unes de ses lectures. Là, il me faut avouer que sans la préface qui fait une analyse très complète de ces passages, je serai passé à côté de la plupart de ces références littéraires ce qui, au demeurant, n’eut pas été si grave tant le roman recèle d’autres qualités.

Amateurs d’humour britannique, de burlesque et d’histoires un peu folles, n’hésitez plus. Précipitez-vous sans crainte sur cette lecture réjouissante ou, pour rester dans le thème, pénétrez-y à tête découverte ! Vous ne le regretterez pas.

Rivages Poche - Bibliothèque Etrangère - 2014

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22 mars 2018

SANG DORE - JACK WILLIAMSON

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Price Durand s'est associé avec Jacob Garth pour monter une expédition au cœur du désert arabique afin de découvrir la ville mythique d’Anz. Si le premier est mû par le désir d’aventures, le second n’est attiré que par les monceaux d’or que l’antique cité est censée renfermer. Très vite, les relations entre Durand et les soldats de fortune engagés par Garth s’enveniment et le jeune homme profite d’une dispute et des premières échauffourées avec les autochtones pour s’enfuir en compagnie d’une jeune captive. Mais, entre les mercenaires d’un côté et les mystérieux habitants d’Anz de l’autre, les deux fuyards vont aller de Charybde en Scylla.

Houlà, grosse déception que ce cinquième volume de la collection jaune des éditions Garancière qui m’avait jusqu’alors habitué à beaucoup plus de qualité avec du très connu (Rider Haggard, Poul Anderson) et du beaucoup moins (Carl Sherrell, Charles Saunders). Pourtant Williamson n’est pas le premier venu, même s’il est davantage réputé pour ses récits de SF que pour ses rares incursions dans le domaine du fantastique.

Ici, on est dans du très, très classique en matière de récit d’aventures et de monde perdu avec ce roman paru en 1933 qui louche copieusement du côté du déjà nommé Henry Rider Haggard pour son histoire d’amour et de haine qui se rejoue à deux mille ans d’intervalle entre la reine immortelle et le guerrier réincarné. Pour le reste, on retrouve tous les attributs du genre : l’expédition montée par un groupe d’individus disparates, l’antique cité, le trésor et les dangereux autochtones.

Ceci étant le manque d’originalité n’est pas forcément rédhibitoire et des romans très classiques sur le fonds ou dans la forme n’en demeurent pas moins très divertissants. Ce n’est toutefois pas le cas ici puisque Williamson pêche autant par la pauvreté de son style que par son absence d’idées. Il se montre notamment incapable de susciter ces visions extraordinaires et dépaysantes qui sont la substance de ce genre de littérature et tout au plus lui concèdera-t-on d’avoir eu la bonne idée d’opter pour un décor moyen-oriental en lieu et place de la jungle africaine, de la cordillère des Andes ou de l’Himalaya.

Ici, place à l’Arabie, ses déserts et ses oasis et je reconnais que les ruines de la cité d’Anz à moitié englouties sous les sables du désert ont éveillé un temps ma curiosité. Mais cela ne dure pas. Ses descriptions restent survolées et l’on ne parvient pas à ressentir l’atmosphère de chaleur et de sécheresse, l’aridité et la soif, la solitude… Il faut aussi compter avec quelques expressions extrêmement agaçantes telle cette « chance des Durand » dont il nous rebat les oreilles à tout bout de champ ou encore les fameux « yeux obliques » de l'un des personnages qui reviennent également tant et plus.

Les scènes de combats sont poussives et répétitives, sans aucun souffle héroïque malgré une intéressante confrontation entre un équipement moderne (tank, avion, mitrailleuse) et des armes moyenâgeuses. Et que dire de cette scène à mourir de rire où le héros, enfermé dans un tombeau et quasi asphyxié en raison du manque d'oxygène, décide de se griller une petite cigarette pour se rafraîchir les idées !

Quant aux personnages, ils ne valent guère mieux. Ils sont monolithiques, sans profondeur ni ambigüité. Les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Les uns foncièrement mauvais, les autres forcément altruistes et seule Vekyra, la nana aux yeux obliques, m’a parue touchante dans son amour déçu qui se transforme en haine.

On pourra donc aisément se dispenser de cette lecture qui, si elle n’a rien d'un pensum, n’apporte pas grand-chose en termes de distraction.

Garancière - Aventures Fantastiques - 1986

Posté par Lekarr76 à 06:04 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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