SF EMOI

26 septembre 2017

LE TRAIN DU MATIN - ANDRE DHOTEL

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Gabriel Lefeuil est le fils du garagiste de Mocquy-Grange une petite ville des Ardennes. C’est un jeune dilettante qui partage son temps entre ses études de grec ancien et son activité de brocanteur amateur sans parvenir à se décider pour une carrière précise. Ses amours sont tout aussi floues puisqu’il n’ose déclarer sa flamme à la fière Jeanne Merandet qui ne songe qu’à partir à la recherche de son frère disparu en orient. Pour meubler son temps libre le jeune homme a l’habitude de se promener le long de la voie ferrée sans savoir que c’est là que va se jouer son avenir et celui de quelques autres.  

Exception faite du « Pays où l’on arrive jamais » - que l’on a sans doute un peu trop tendance à classer en littérature jeunesse - les romans d’André Dhotel sont encore largement méconnus du grand public. Il s’agit pourtant d’une œuvre originale et pleine de poésie qui rappelle un peu celle d’un Raymond Queneau par sa façon de créer des atmosphères quasi surréalistes à partir des objets et des lieux les plus banals. De manière insensible, à grand renfort de hasards et de coïncidences, il nous fait glisser dans une ambiance fantasmagorique et parfois absurde, mais sans jamais vraiment perdre pied avec la réalité. Une manière de nous inviter à considérer les choses et les gens autrement, à prendre notre temps pour regarder au-delà des apparences.

"Le train du matin" baigne dans cette étrangeté. Il débute comme une petite chronique provinciale, dans cette campagne ardennaise si chère à l’auteur. Là, entre Reims en Rethel, dans un pays de collines et de prairies, nous faisons connaissance avec des individus a priori tout à fait normaux. Il y a un brocanteur, une riche héritière, un arriviste et un jeune homme un peu simplet, la fille du garde-barrière et quelques autres. En leur compagnie, on semble être partie pour une comédie de mœurs où l’humour et l’amour vont se disputer les premiers rôles.

Et puis, sans que l’on s’en rende compte, le mystère s’insinue. Il est soudain question d’un vol de bijoux et d’un frère disparu dans d’étranges circonstances tandis que les personnages prennent des allures surprenantes. On croise désormais un amnésique et un hypnotiseur, il y a des femmes qui tombent des trains et des cheminots qui jouent les détectives. Car c’est aussi une véritable enquête qui nous est proposée avec pour seuls indices une carte postale, un camée et une statue grecque !

Le récit semble alors complètement embrouillé. Et pourtant tout est parfaitement sous contrôle. Toutes les pièces s’emboitent à la perfection pour une conclusion absolument logique et une fin bien entendu heureuse. Mais d’ici-là que de rencontres et de découvertes le long d’une ligne de chemin de fer qui devient pour l’occasion le centre d’un voyage initiatique. Elle est au cœur de l’histoire comme un trait d’union entre rêve et quotidien, entre passé et avenir. Elle est la promesse de changements nombreux et d’une vie moins monotone pour Gabriel Lefeuil, héros improbable d’une histoire qui ne l’est pas moins.

Gallimard - Folio - 2004

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20 septembre 2017

LE PETIT GARCON QUI VOULAIT ETRE MORT - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Avec ce recueil, Jean-Pierre Andrevon nous confronte à toutes nos angoisses, de la simple inquiétude à l'égard d'un futur que l'on pressent hostile aux peurs primales qui nous rongent face à la mort, la guerre, la vieillesse. Ce faisant, il nous met aussi face à nos responsabilités puisque c'est l'homme lui-même qui, la plupart du temps, est cause de cet environnement anxiogène, en détruisant son milieu naturel ou en s'en prenant à ses semblables.

Le petit garçon qui voulait être mort est une nouvelle qui nous invite à reconsidérer notre façon de nous adresser aux enfants, à éviter les périphrases et les métaphores pour aborder les sujets graves. Faute de quoi ils risquent de prendre nos explications au pied de la lettre.

Regarde-le ! nous rappelle que Jean-Pierre Andrevon est un écologiste convaincu. Il établit ici un parallèle entre la disparition des dinosaures et celles, déjà plus ou moins programmées, de nombreuses espèces animales.

Et si nous allions danser ? est une excellente démonstration de la façon dont une politique concentrationnaire se met en place. L’auteur met notamment en avant l'incrédulité des victimes, leur volonté de ne pas croire au pire ou encore la passivité des autres voire leur adhésion tacite (il y a bien une raison…).

Demain, je vais pousser donne à réfléchir sur le regard que nous portons sur l'autre, immigré ou étranger. Nos réactions épidermiques, notre égoïsme feutré tiendraient-ils longtemps au contact de réfugiés miséreux ?  Comment réagirions-nous face à des hommes et des femmes de chair et de sang et non face à la multitude anonyme que nous montre les écrans de nos télés ? Un texte de 1999 qui demeure d'une actualité brûlante.

Mort aux vieux ! est une métaphore sur le temps qui passe et sur la brièveté d’une vie qui n’a de valeur que ce que l’on en fait. On rapprochera bien sûr ce texte de la nouvelle « Chasseurs de vieux » de Dino Buzatti qui figure dans son excellent recueil : « Le K ».

Qu’est-ce qui va encore arriver ? et Condamné sont deux nouvelles assez semblables qui nous parlent, l’une de la guerre, l’autre de tortures et d'exécutions. Toute deux sont joliment écrites mais l'accumulation de scènes violentes finit par être ennuyeuse. Certes on comprend bien que cette répétition est voulue, qu'elle participe au propos de l'auteur en accentuant sa démonstration. Il n'empêche qu'elles m'ont parues un peu redondantes et guère significatives.

Une erreur au centre est le texte le plus long du recueil. Il met en scène un homme qui s’avère n’être qu’une réplique, la troisième, de l’individu original. L’histoire est bien menée et bénéficie d'une bonne chute mais elle laisse malheureusement dans l'ombre les raisons de ces dédoublements : clones, incident technologique, cause surnaturelle ?

Les Belles Lettres - Le Cabinet Noir - 1999

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14 septembre 2017

LE ROUGE ET LE VERT - JEAN-BERNARD POUY

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Au cours d'un dîner mondain et d'une discussion autour du roman policier, Averell relève le défi de son hôte : enquêter sur quelque chose qu’il ne connaît pas à l’avance. Le voici donc à la recherche de tout et n’importe quoi, des petites et des grosses saloperies de notre monde. Et c'est bien connu, quand on cherche, on trouve !

Jean-Bernard Pouy a l’habitude d’écrire des polars qui, justement, ne ressemble pas à des polars. « Le rouge et le vert » est peut-être celui qui s’éloigne le plus du genre puisqu’il met en scène un personnage qui ne sait pas exactement sur quoi il doit enquêter. Averell cherche une piste, un sujet d'étude. C'est un « fouille merde aux aguets », "cynique et cinoque", à l'affût  d'une "affaire" qui ferait bien les siennes. Et forcément quand on remue la merde, ça finit toujours par sentir : « Toutes les personnes que je croisais avaient forcément quelque chose à se reprocher. Un gros truc dégueulasse. Ou une petite lâcheté nulle et dérisoire mais qui, empilée aux milliards d’autres petites lâchetés nulles et dérisoires entraînait le monde vers le Chaudron».

Il va ainsi s’intéresser successivement à la disparition de son patron, à la violence domestique chez ses voisins et aux conneries de son neveu. Mais ce sera finalement grâce à l’un de ses curieux hasards que vous réserve l’existence qu’il trouvera son bonheur. Enfin bonheur, c’est vite dit ! Car la surprise va prendre l’apparence d’un boomerang, du genre qui vous revient en pleine gueule, celle de son commanditaire d’abord, puis la sienne. Juste retour des choses, justice immanente ? Sans doute pas, mais en tout cas de quoi donner à réfléchir.

Et parmi les très nombreuses réflexions d'Averell, certaines nous éclairent sur la façon dont l’auteur conçoit le roman policier : «Le roman noir est un roman de crise, voire de crise de nerfs. Il décrit par essence, le rapport de chacun aux dysfonctionnements et à la douleur du monde. Il participe, en cela, de la critique sociale». Pour J-P-B, le polar est donc indissociable de l’observation et de l’analyse de la société. Tous les thèmes du roman policier, vol, meurtre, trafic, extorsion, trouvent leur origine dans une défaillance d’un système qui ne trouvera pas de solutions à ses problèmes tant  qu’il ne se posera pas les bonnes questions, dans les carences d’une société qui a remplacés les  « Où ? Quand ? Pourquoi ? Comment ?  par le seul Combien ? ».

L'intrigue et la chute de ce très court roman ne sont sans doute pas à la hauteur de l'attente suscitée par son originalité mais cela n'est pas bien grave car on y retrouve le style inimitable de l’auteur, cette écriture de cirque, clownesque et acrobatique, qui se grime et se contorsionne à coups de jeux de mots, d’aphorismes et d’allitérations.

Gallimard - Folio Policier - 2010

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08 septembre 2017

LES FEMMES DE STEPFORD - IRA LEVIN

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Joanna Eberhart, son mari et leurs deux enfants ont quitté New-York pour s’installer à Stepford, une petite commune du Connecticut. Femme active et photographe semi-professionnelle, elle est très vite intriguée par l’attitude de ses concitoyennes qui semblent n’avoir d’autre centre d’intérêt que les tâches ménagères. Les premières investigations à laquelle elle se livre la conduisent à s’intéresser au mystérieux Club des hommes où tous les époux de Stepford passent leurs soirées. Et notamment le sien…

J’ai littéralement dévoré ce petit roman d’Ira Levin. L’extrême fluidité de son style, la simplicité de sa prose facilitent il est vrai la lecture mais une chose est certaine, une fois commencé, il est bien difficile de le lâcher. On est immédiatement happé par l'histoire de cette jeune femme qui se rend compte que la petite bourgade dans laquelle elle vient d'emménager dissimule une bonne grosse saloperie derrière ses façades rutilantes et ses pelouses impeccables. Ira Levin gère parfaitement la montée en puissance de son intrigue. La tension grimpe lentement à mesure que les doutes de Joanna se transforment en certitudes et qu’elle soupçonne les hommes de la petite bourgade de transformer leurs épouses en femmes dociles et parfaites ménagères.

Tout commence par la surprise de la citadine confrontée à l’ambiance « provinciale » de son nouvel environnement, au manque de dynamisme de la communauté et à la passivité de ses voisines. Puis vient le temps des premières interrogations et des réflexions échangées avec les dernières arrivées. Quelques soupçons se font jour, des idées sont échangées et des théories élaborées. Enfin, lorsqu’un changement radical s’opère chez l’une d’entre elles, c’est la peur qui s’installe, l’envie de fuir et enfin la nécessité d’enquêter et de contre-attaquer…

On pourra certes trouver que ce roman constitue une critique un peu facile de la place des femmes dans la société américaine. Mais dans les années soixante-dix (le roman date de 1972) tout restait encore à faire en matière de libération de la femme et la satire, pour grossière qu’elle soit, fait indiscutablement mouche. Certains seront peut-être aussi déçus par une fin un peu abrupte et relativement attendue même si l'on espère jusqu'au bout qu'il en ira différemment. Elle n’en est pas moins glaçante dans sa simplicité et dans ses implications.

Pour ma part, ce qui m’a le plus gêné est l’absence d’explication concernant les motivations des hommes. Trouvent-ils leurs femmes trop émancipées, se sentent-ils menacés par le rôle grandissant qu’elles entendent jouer dans la société, ont-ils un projet à plus grande échelle ? Ces questions resteront sans réponses. Dommage.

J'ai Lu - Science-Fiction - 1976

 

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02 septembre 2017

GUERRES - TIMOTHY FINDLEY

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En 1915, le jeune Robert Ross s’engage dans l’armée canadienne pour rejoindre ses compatriotes engagés sur le front belge. Après une traversée de l’Atlantique éprouvante et dangereuse il découvre l’enfer des tranchées mais aussi l’angoisse et la tristesse où sont plongées les familles des soldats.

Pour célébrer à ma façon le centenaire de la première guerre mondiale, j’ai décidé de lire chaque année, entre 2014 et 2018, un roman consacré à la fameuse der des ders. J’ai ainsi lu il y a trois ans « Derrière la colline » de Xavier Hanotte » puis « Schlump » de Hans Herbert Grimm et l’année derrière ce fut « Les croix de bois » de Roland Dorgelès. Or donc, après avoir suivis tour à tour les anglais, les allemands et les français, j’ai eu envie de m’intéresser à l’une des « petites » nations de ce conflit. Mon choix s’est porté sur le Canada avec ce roman de Timothy Findley au titre on ne peut plus évocateur.

« Guerres » se présente sous la forme d'un reportage sur un jeune volontaire canadien effectué par un journaliste, une soixantaine d'années après la guerre. Il fait alterner entretiens avec des témoins de l'époque, compte rendus d'archives, description de photographies et extraits de journaux intimes avec un récit beaucoup plus conventionnel lorsqu'il s'agit d'évoquer la vie du jeune Robert Ross sur le front ou lors de ses permissions en Angleterre. Cela donne une intrigue parfois un peu confuse et malaisée à suivre mais lui apporte aussi une dimension bien plus importante que celle du simple récit de guerre.

L’histoire s’attache en effet beaucoup à la personnalité de son héros ainsi qu’à son environnement, à sa famille et ses connaissances bref à tout ce qui pourrait expliquer sa conduite lors d’un évènement qui ne nous sera dévoilé qu’à la fin du livre mais dont on sait dès le début qu’il motive cette enquête. Les scènes guerrières sont néanmoins bien présentes et d’une violence glaçante sans toutefois l’emporter sur tout ce qui se passe à l’arrière. Et c’est tout l’intérêt de ce livre que de nous faire vivre à parts presqu’égales la vie dans les tranchées et les conséquences du conflit sur le reste de la population.

Car, au-delà des conditions épouvantables que subissent les soldats canadiens dans les environs d’Ypres, il est surtout question des autres effets de cette guerre et notamment du profond désarroi dans lequel elle plonge tout un chacun. Désarroi des soldats qui sombrent dans la folie ou le suicide, dans l’autoritarisme ou la violence gratuite. Désarroi des mères qui perdent leurs enfants, des épouses transformées en veuves ou des femmes qui à l’instar d’une Barbara d’Orsey, s’étourdissent dans les conquêtes pour éviter de s’attacher à un homme qu’elles pourraient perdre.

« Guerres » nous rappelle donc avec justesse à quel point les esprits autant que les corps ont été ravagés par cette abominable guerre.

Editions du Rocher - 2000

 

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27 août 2017

LA GUERRE DES MONDES - H. G. WELLS

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En 1896, la paisible campagne du Surrey est le théâtre de la première rencontre avec des extra-terrestres. Mais ce qui devait être un évènement scientifique considérable se transforme rapidement en cauchemar. Les martiens ne sont en effet pas animés de bonnes intentions et entreprennent de conquérir la planète. 

H. G. Wells est à juste titre considéré comme le père de la science-fiction moderne. En seulement quatre ou cinq romans il a jeté les bases des grands thèmes de ce genre littéraire, du voyage temporel ( La machine à explorer le temps) au savant fou (L’homme invisible, L’île du docteur Moreau) et du voyage interplanétaire (Les premiers hommes dans la lune) à l’invasion extra-terrestre, sujet de cette « Guerre des mondes » dont je vais vous entretenir.

Le roman se présente comme un long témoignage, celui d’un écrivain philosophe, une qualité qui permettra à l’auteur quelques apartés et réflexions sur la nature humaine. Ce narrateur, personnage principal de l’histoire, n’a cependant rien d’un héros et c’est tout à fait par hasard qu’il se retrouve au plus près des évènements dont il nous parle. Il n’y jouera cependant aucun rôle et restera de bout en bout un simple observateur. Il va néanmoins faire œuvre de journaliste en nous contant le plus exactement possible cette invasion dont il vécut la plupart des péripéties ou dont il eut connaissance par le biais de son frère ou de quidams rencontrés en chemin.

Nous n’ignorerons donc rien des différentes phases de l’attaque, de l’atterrissage des premiers « cylindres » martiens aux ultimes combats. Il s’étend tout particulièrement sur les destructions spectaculaires provoquées par les envahisseurs : campagnes ravagées, villes anéanties, populations massacrées. Il s’attarde aussi beaucoup sur leur technologie en nous expliquant assez précisément le fonctionnement de leurs machines et de leur armement. Enfin, il consacre également quelques pages aux martiens, à leur particularités anatomiques et leur curieuse façon de s’alimenter.

Ce qui surprend toutefois le plus dans son récit c’est le ton dépassionné et raisonné avec lequel il relate son histoire. Il est bien sûr choqué par ce qu’il voit et horrifié par les effets de l’invasion. Il se sent comme tous les autres, démuni face à cet ennemi tout puissant et sera bien évidemment soulagé de leur échec final. Pour autant, il ne vitupère pas contre les martiens et semble même comprendre les raisons de leur attaque, presque les justifier. Il assimile d’ailleurs leur attitude à celle des hommes envers la gent animale qu’ils dominent et exploitent. Il compare aussi à plusieurs reprises les hommes à des fourmis qu’on écarte de son chemin lorsqu’elles vous gênent, qu’on écrase sans presque s’en rendre compte et se demande même si les martiens ont conscience de l’intelligence des hommes.

C’est paradoxalement à l’espèce humaine qu’il réserve ses jugements les plus sévères ; Au travers des quelques portraits qu’il brosse – la couardise du vicaire, la forfanterie de l’artilleur – et des scènes de sauve qui sait général où l’égoïsme et les plus bas instincts réapparaissent rapidement, il montre le peu d’estime et de confiance qu’il porte à ses congénères. Et finalement on peut se demander si son roman, avec ses engins de guerre futuristes (véhicules blindés, mise au point d’engins volants, gaz asphyxiants), ses scènes de destructions massives et ses exodes, ne préfigurerait pas davantage les futures guerres mondiales qu’une véritable guerre des mondes.

Gallimard - Folio - 1987

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08 août 2017

LA BROCANTE NAKANO - HIROMI KAWAKAMI

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Dans la même veine que « Les années douces », « La brocante Nakano » est la chronique douce-amère de la vie d’une brocante et de ses habitués dans un quartier populaire de Tokyo. Il y a là Haruo Nakano le propriétaire, un quinquagénaire impulsif mais néanmoins fort sympathique, sa sœur Masayo, une artiste du même âge, et deux jeunes employés, Hitomi la vendeuse et Takeo le chauffeur. D'autres personnages gravitent autour de ce noyau dont Sasiko et Murayama les compagnons respectifs des Nakano.

Tout au long des douze chapitres qui composent le roman nous assistons à la façon dont se nouent et se dénouent les histoires de cœur de ce quatuor. Nous suivons plus particulièrement celle qui se dessine entre le très renfermé Takeo et la non moins timide Hitomi et qui sert un peu de fil conducteur au récit. Avec beaucoup de tact et de simplicité, mais sans fausse pudeur, Hiromi Kawakami décrit fort joliment les rapports des uns et des autres. Il y a beaucoup de non-dit dans cette histoire. Les japonais semblent avoir du mal à dévoiler leurs sentiments et à se confier. Ils tournent autour du pot, s’épient, extrapolent mais répugnent à avoir une discussion franche. Cela génère forcément pas mal d’incompréhension et de frustration, de malentendus et de rendez-vous manqués.

Le lecteur amateur d’intrigues complexes ou d’histoires à rebondissements sera déçu car il faut bien avouer qu’il ne se passe pas grand-chose de notable. Chaque chapitre est axé sur un objet de la brocante et constitue une petite nouvelle qui permet à l’auteur d’égrener une succession de menus faits quotidiens sans grande importance. Mais pour anodins qu’ils soient, ils permettent de se faire une représentation précise du caractère de chaque personnage. Leur portrait n’est pas peint une fois pour toute mais se dessine chapitre après chapitre, jour après jour au gré des évènements qui surviennent dans leur vie quotidienne.

Se dessine ainsi une géographie intime des personnes et des lieux. Car la réussite du roman doit beaucoup à l’environnement dans lequel évoluent les personnages et à la façon dont l’auteur restitue l’ambiance de quartier. Il y a la brocante bien sûr, ce fourre-tout magique et dérisoire où se déroule une bonne part de l’histoire mais d’autres décors apportent leur touche de réalisme : la pâtisserie Poésie, la pension Kanamori avec son joli parc paysagé et ses hôtes acariâtres, les salles de vente ou le minuscule studio d’Hitomi. Cela permet également de se faire une idée du mode de vie des japonais, de leurs habitudes de consommation ou encore du regard qu'ils portent sur leur passé récent.

Au final, « La brocante Nakano » est un roman bien rafraîchissant dont on ressort avec le sentiment de quitter de vieux amis et le regret qu’un tel lieu n’existe que dans l’imagination de l’auteur. 

Editions Philippe Picquier - 2007

  

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02 août 2017

ROMA AETERNA - ROBERT SILVERBERG

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Roma Aeterna est un livre qui mérite d’être lu. Onze nouvelles, deux mille ans d’histoire, des dizaines de personnages de premier plan, un travail de recherche considérable, une écriture solide et agréable de bout en bout, ce gros volume de plus de cinq cent pages ne manque pas de qualités. Mais malgré ces nombreux atouts, Robert Silverberg n’est pas parvenu à en faire le grand roman uchronique qu’il espérait. La faute à qui ? A son manque d’audace.

Cette histoire alternative où l’empire romain n’a jamais succombé aux assauts des barbares germains et des ottomans reste beaucoup trop sage. Une fois le concept posé, la nature et la chronologie des événements sont à peu près calquées sur celles que nous connaissons : découverte du nouveau monde, renaissance, première circumnavigation, terreur révolutionnaire, sa réalité bis ressemble beaucoup trop à la nôtre. L’évolution technique n’a été ni accélérée ni ralentie, pas d’invention surprenante ou de système politique novateur, tout reste très conventionnel ; jusqu'aux touristes qui visitent les ruines de Pompeï et font bronzette à Capri.

Les intrigues de ces récits ont également tendance à se répéter. Ainsi, deux nouvelles mettent en scène le frère d'un empereur qui se révèle à la faveur de circonstances exceptionnelles et deux autres traitent d'un coup d'état. Il y a bien ici et là quelques sympathiques trouvailles comme la conquête de l'empire aztèque par un viking ou la façon dont l’islam est tué dans l’œuf par l’élimination de celui qui n’est encore qu’un marchand un peu excentrique, mais il faut attendre la toute dernière nouvelle du recueil pour avoir une idée vraiment originale avec ces juifs du XXème siècle bien décidés à trouver la Terre Promise parmi les étoiles.

Il faut dire aussi que Silverberg a choisi ses personnages parmi les classes supérieures - empereurs, généraux, consuls, riches marchands - s’empêchant par là même de nous faire découvrir la vie du petit peuple. J'aurais pourtant aimé découvrir en quoi le maintien de l’ordre impérial par-delà les siècles a pu influer sur leur existence quotidienne (rapport à l'autorité, justice, aspirations diverses, déplacements...). C’est d’autant plus dommage que la seule nouvelle (« Une fable des bois véniens ») qui ait pour héros des gens du commun permet d’apprendre beaucoup sur la perception que les peuples fédérés – ici les germains – ont du régime impérial et de leur qualité de citoyens romains.

Ceci étant, "Roma Aeterna" a les qualités de ses défauts. En nous faisant évoluer dans les hautes sphères du pouvoir, l’auteur nous donne un ouvrage très politique, une intéressante réflexion sur le pouvoir et l’usage que l’on en fait. Et puis ses personnages, pour mondains et haut placés qu’ils soient, sont extrêmement intéressants. Des personnages pas toujours très sympathiques mais forts convaincants. Qu’ils soient horripilants, attachants ou émouvants, ce sont eux qui apportent aux nouvelles, saveur et profondeur. J’ai notamment beaucoup aimé ce courtisan exilé à La  Mecque et qui cherche l’occasion de rentrer en grâce, ce diplomate en poste à Venise qui hésite entre amour et ambition ou encore ce militaire parti conquérir le nouveau monde et qui voit s’effondrer ses rêves de gloire.

Bref, si le fond est indéniablement bon, les choix de l’auteur ne permettent pas au lecteur de s’immerger totalement dans son univers. C’est regrettable car, avec davantage d'audace, de folie peut-être, Robert Silverberg aurait pu nous concocter un grand roman uchronique comparable au « Pavane » de Keith Roberts.

Le livre de Poche - 2009

 

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26 juillet 2017

LE MARCHAND DE SABLE - ROBERT SABATIER

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Au seuil de sa vie un vieil homme se souvient de quelques épisodes marquants de son existence.

Même s'il a beaucoup œuvré dans le domaine de la poésie en tant qu'auteur et anthologiste, le nom de Robert Sabatier est principalement associé aux "Allumettes suédoises" le premier volume d'un cycle autobiographique dans lequel il nous racontait son enfance parisienne et notamment ses jeunes années à Montmartre.

En entamant ce roman et en découvrant son héros, un jeune orphelin recueilli par son oncle, j'ai cru un instant qu'il allait nous livrer une histoire assez proche de ce modèle. Mais non. "Le marchand de sable" n’est pas un roman d'apprentissage. Du moins pas au sens habituel.

Nous suivons bien un homme tout au long de son existence mais cela se fait par le biais de flashbacks plus ou moins longs. Une succession de moments importants dont certains ont peut-être été vécus par l’auteur : découvrir l’amour que vous porte un parent, mériter la confiance d’un ami, souffrir d’une peine de cœur ou trouver l’âme-sœur…

De l’enfance à l’âge mûr, Robert Sabatier nous parle de ces instants lumineux qui donnent à votre vie une orientation nouvelle ou qui, plus simplement, vous permettent de continuer à avancer. Des moments de plénitude où l’on se sent vraiment vivant, loin des habitudes et des faux semblants, des mots sans valeurs et des gestes inutiles. La plupart du temps ils sont faits de rencontres et d’échanges, des moments de partage qui laissent en nous une empreinte durable.

Avec ce roman d’une grande sensibilité, l’auteur nous rappelle qu’une vie est rarement linéaire et que, à l’instar de celle de son héros, elle est faite de creux et de bosses, d'interrogations et de découvertes. Un livre à lire jeune pour se convaincre qu'une vie offre un nombre presque infini de possibilités et qu'il est possible de surmonter bien des difficultés ; ou vieux pour se rappeler que le chemin parcouru en valait la peine.  

LGF - Livre de Poche - 1982

 

 

 

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21 juillet 2017

LE DIEU JAUNE - HENRY RIDER HAGGARD

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Désireux de faire fortune afin d’obtenir la main de la femme qu'il aime, Alan Vernon s'embarque pour l'Afrique. Il espère y retrouver le pays des Asikis où son oncle missionnaire se rendit vingt ans plus tôt et dont il ramena le souvenir d'une contrée sauvage particulièrement riche en or. Accompagné de Jeekie, son vieux serviteur originaire de la région, il entreprend donc une dangereuse expédition sous la menace des éléments déchainés, des tribus sauvages et de divinités particulièrement redoutables. 

Henry Rider Haggard est le maître incontesté du « Lost Race Tale » ces histoires de mondes perdus et de civilisations cachées qui connurent leur heure de gloire au début du vingtième siècle. Son œuvre regorge de récits de ce genre qu’il a plus qu’aucun autre contribué à codifier. Nous lui devons notamment ces merveilleux romans que sont « Les mines du roi Salomon » ou « She », lesquels ont donnés naissance aux figures désormais classiques de l’aventurier blanc et de la grande prêtresse. Quant à ses descriptions de l’Afrique, ce continent qu'il connaissait bien pour y avoir longuement séjourné, elles sont depuis belle lurette tombées dans le domaine public et quantité d'auteurs se sont appropriées depuis ces pages pleines de jungles, de déserts, de pygmées agressifs et de guerriers cannibales. 

Roman mineur dans l'œuvre de l'auteur, "Le dieu jaune" s'inscrit pleinement dans ce cadre. Il comporte même de nombreux points communs avec le fameux "She" puisqu'il est question d'une cité cachée au cœur du continent africain sur laquelle veille une déesse immortelle attendant depuis plusieurs millénaires la réincarnation de l'homme qu'elle aime. De plus, si la divinité, les rites où la géographie de ce royaume perdu sont bien différents de ceux du royaume de Kôr, on retrouve cependant des ressemblances frappantes dont la moindre n'est pas cette salle où reposent les momies des amants qui se sont succédés dans le lit de la jolie souveraine. 

Ecrit avant « She », « Le dieu jaune » pourrait donc être regardé comme une intéressante ébauche du chef-d’œuvre de Rider Haggard. Rédigé sept ans plus tard il n’en est qu’une pâle copie. L’histoire et ses principaux développements ne présentent que peu d'intérêt et le couple grande prêtresse/aventurier ne souffre pas la comparaison avec celui formé par Aysha et Leo Vincey. Ici, Azika paraît plus colérique que dangereuse et sa passion à l'égard de Vernon plus démonstrative que véritablement profonde. A aucun moment il n'émane d'elle cette froide détermination qui sourdait de toute la personne d'Aysha et faisait d’elle une quasi déesse. Quant à Alan Verrnon il est encore plus insipide. Rien à voir là encore avec un Leo Vincey partagé entre sa passion pour Aysha et le rejet de son côté sombre. Lui n’a d’autres ambitions que de rapporter suffisamment d’or en Angleterre pour épouser sa dulcinée. Bon chrétien et soucieux de sa réputation, c'est un personnage beaucoup trop raisonnable qui se fait manœuvrer d'un bout à l'autre de l'histoire, par ses associés d'abord puis par Azika et enfin par son serviteur. 

Mais ce roman n’est pas pour autant dénué de qualités. Il présente tout d’abord, et ce n'était sans doute pas si courant à l'époque, une critique sévère de la bourse, de la spéculation et de la City de Londres comparée à un panier de crabes. Il comporte ensuite quelques réflexions sur la religion qui me plaisent beaucoup (« Je suis convaincu que nous sommes simplement des mammifères très évolués nés par hasard et que, lorsque notre heure est venue, nous regagnons le noir néant d’où nous sommes venus ») même s’il les met dans la bouche du grand méchant de l’histoire et non dans celle de son gentil héros, laissant ainsi entendre que, peut-être, il ne les partage pas. Il est enfin bourré d’humour grâce à la personnalité et aux réparties de Jeekie, le serviteur noir de Alan. 

Ce personnage truculent, matois et fort en gueule est sans conteste le véritable héros du roman. Avec son caractère surprenant, mélange de puritanisme anglican et de fatalisme africain, il anime à lui seul le récit grâce à ses interventions toujours très drôles, exprimées dans un sabir savoureux ponctué de dictions populaires. Sa bonhomie ne l'empêche toutefois pas d'agir toujours très à propos et de sauver à plus d'une reprise la mise de son maître, faisant ainsi preuve d'une intelligence et d'un courage que son apparente couardise ne parvient pas à dissimuler. Et quant à la façon dont il se débarrasse du grand rival d'Alan, elle vaut bien à elle seule de lire ce livre jusqu’au bout !    

Garancière – Aventures Fantastiques - 1985

 

Posté par Lekarr76 à 17:36 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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