SF EMOI

19 novembre 2017

LE PETIT ARPENT DU BON DIEU - ERSKINE CALDWELL

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Voilà quinze ans que Ty Ty Walden retourne ses champs à la recherche du filon d’or qui lui procurera la richesse tant espérée. Quinze ans qu’il s’échine sans avoir trouvée la moindre pépite et qu’il survit misérablement dans la vieille baraque où s’entasse toute sa famille, ses fils, Buck et Shane, sa fille Darling Jill et sa jolie bru Griselda. Mais Ty Ty est également le père de Rosamond qui a épousé  Will, un ouvrier des filatures de Scottsville, et de Jim Leslie, le seul de ses enfants à être parvenu à s’extirper de la misère. Les rancœurs et les jalousies des uns et des autres ainsi que l’incroyable sex-appeal de Griselda vont porter les tensions à leur paroxysme…

Si Emile Zola était né américain et avait vécu à l’époque de la grande dépression, nul doute qu’il eut écrit « Le petit arpent du bon Dieu ». Le roman de Caldwell partage en effet beaucoup avec l’œuvre du grand écrivain naturaliste. Comme lui, il a pris le parti de peindre le plus fidèlement possible la vie de ses personnages sans déformer ni enjoliver leur réalité. On est ici quelque part entre « La Terre » et « Germinal ». On côtoie la classe ouvrière du sud profond, ces paysans de Géorgie qui cultivent leurs champs de coton avec l’aide de leurs « nègres » ou bien les ouvriers des filatures de Caroline dont les conditions de vie et de travail n’ont rien à envier à celles des mineurs français de la fin du XIXème siècle.

Caldwell ne nous épargne aucun aspect de leur existence misérable. Il nous montre le dénuement total dans lequel ils se débattent jour après jour, l’absence de perspectives et la promiscuité. Il dévoile surtout un manque cruel d’éducation. Une misère intellectuelle peut-être plus grande encore que la misère économique, qui les confine dans la superstition, le racisme et des rapports sociaux dominés par le désir sexuel. On a d’ailleurs reproché à Caldwell – comme on l’avait fait à Zola en son temps – d’avoir écrit des obscénités, presque de la pornographie. Et c’est vrai que le sexe est particulièrement présent dans son livre. Les hommes n’y songent qu’à assouvir leurs pulsions tandis que les femmes semblent n’avoir rien de mieux à faire que de les aguicher. Le sexe est leur seul loisir, un dérivatif qui leur évite de sombrer dans la névrose. Il catalyse les désirs et les passions. Il est un exutoire à leurs frustrations.

L’auteur nous raconte le quotidien de la tribu Walden avec une langue qui a du relief. Les expressions de Ty Ty sont savoureuses et les dialogues irrésistibles par leur spontanéité et leur grossièreté. Cela n’empêche pas l’auteur de nous donner quelques pages assez poétiques sur les filatures, « les femmes aux seins tendus et les hommes aux lèvres sanglantes » qui les font tourner mais, dans l’ensemble, le ton est plutôt à la légèreté, presque à la loufoquerie.

L’histoire débute même dans une ambiance assez comique. Il est question d’une chasse à l’albinos, des maigres tentatives de Pluto pour recueillir des suffrages à l’élection de sheriff et de la façon dont Darling Jill le mène en bateau. Mais côté dérision c’est bien Ty Ty qui tient le haut du pavé. Ty Ty et sa fièvre de l’or qui le pousse à transformer ses champs de coton en un no mans land de trous et de bosses ; Ty Ty et ses petits arrangements avec le Seigneur concernant ce fameux arpent qu’il lui concède sur ses terres mais dont il ne cesse de changer l’emplacement.

Alors on rit de leur stupidité et de leurs colères, on s’amuse de leurs gesticulations et de leurs entreprises vouées à l’échec mais ce n’est pas sans un petit pincement au cœur que l’on voit le récit basculer dans la noirceur et le drame s’approcher inéluctablement. Ils sont « affreux, sales et méchants » et cependant, malgré tous leurs défauts, leur bêtise crasse et leur brutalité, on a plus envie de les plaindre que de les détester.

Gallimard - Le Livre de Poche - 1968

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13 novembre 2017

LA CONTREE AUX EMBUCHES - J. H. ROSNY JEUNE

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Sur le point de mourir le capitaine Pourbais remet  au soldat qui vient de le tirer de la tranchée où il agonisait, une carte sensée le mener à un trésor dissimulé quelque part le long de l’Amazone. C’est ainsi que Pierre Achard, une fois libéré de ses obligations militaires, s’embarque pour le Chili d’où il compte descendre le cours du fleuve à la recherche de cet Eldorado. Il ignore alors que c’est une découverte plus incroyable encore qui l’attend.

« La contrée aux embûches » est mon deuxième Rosny Jeune puisque j’ai déjà lu de lui – et dans la même collection – « L’énigme du redoutable », une excellente et originale histoire de « mondes perdus ». C'est d'ailleurs un nouveau récit de civilisation cachée qui nous attend ici, même s'il constitue davantage un long aparté que le thème principal de l'ouvrage. Comme de juste, l’auteur nous emmène dans un cadre exotique propre à stimuler l'imagination du lecteur et encore suffisamment mystérieux pour rendre plausible la subsistance d’une société secrète (le roman date de 1920). C'est donc l'Amazonie, son fleuve, sa jungle et ses indiens que nous partons rencontrer à l’occasion d’une chasse au trésor menée dans les règles de l’art.

Rosny ne fait pas dans l’originalité. Il a recours aux figures imposées du genre et exhibe sans vergogne la carte au trésor cryptée, la caverne dissimulée par une chute d’eau et l'inévitable passage secret. Mais la recherche et la découverte du trésor ne pouvant occuper deux cent cinquante pages il a bien fallut lui adjoindre une idée supplémentaire d'où cette histoire de cité incas qui aurait survécu dans les méandres du grand fleuve.

S'il ne se sort pas trop mal de l'exercice, les aventures de son héros sont en revanche survolées. De son irruption dans l'antique cité jusqu’à son retour au monde tout se passe sans la moindre anicroche. Il est immédiatement adopté par les indigènes, séduit une princesse au premier regard et devient l'un des personnages les plus en vue du petit royaume. Et, alors qu’il commence à se languir de la France et de certaine française, une catastrophe vient à point nommé le libérer de ses obligations en inondant la cité qui résistait pourtant aux flots depuis cinq siècles !

Le roman pêche aussi par l’absence de profondeur des personnages qui sont exactement ce que l'on attend d'eux dans ce type de littérature : héros courageux et astucieux, brute sournoise, sauvage dévoué. La supériorité du héros blanc - et de surcroît français - sur les autochtones prête heureusement à sourire plus qu’elle ne choque. Il est même particulièrement amusant de voir l’européen fraîchement débarqué en Amazonie triompher du jaguar et du boa alors que les indiens du cru sont pétrifiés de peur !

D’une manière générale, l'attitude de Rosny Jeune vis à vis des amérindiens est paradoxale. S’il reconnaît la valeur des cultures autochtones et le mal fait aux peuples indigènes par les colonisateurs européens (« Que nous sommes petits avec nos idées étroites d’une certaine civilisation, avec notre conception de mœurs délimités, avec notre manie de tout ramener aux gestes de la pitoyable humanité blanche ! ») il n'arrive cependant pas à se départir d'une attitude vaguement condescendante à leur égard. Il se garde toutefois de trop de chauvinisme estimant, à juste titre, que les européens se sont définitivement discrédités par le monstrueux suicide collectif que représente à ses yeux la première guerre mondiale.

Albin Michel - Les Belles Aventures - 1942

 

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07 novembre 2017

IKEBUKURO WEST GATE PARK - IRA ISHIDA

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Depuis deux ou trois ans j’ai pris l’habitude de faire de petites incursions dans la littérature japonaise contemporaine. C’est ainsi que j’ai découvert la fraîcheur des romans d’Hiromi Kawakami, la jolie plume de Teru Miyamoto ou l’univers onirique de Keizo Hino. Avec ce roman d’Ira Ishida, c’est au polar nippon que je souhaitais me frotter, mais son « Ikebukuro West Gate Park » n’est pas à proprement parler un roman policier. En dépit de ses yakuzas, de ses policiers et de ses intrigues mafieuses, il tient davantage de l’étude sociétale et parfois même du documentaire.

Les quatre nouvelles qui composent ce recueil mettent en scène un échantillon de la jeunesse tokyoïte, celui des laissés pour compte du « japan way of life » guettés par la drogue, la violence et la prostitution. Dans ce quartier d’Ikebukuro, l’un des plus animés de Tokyo, nous faisons connaissance avec ces jeunes qui en ont fait leur terrain de jeu… ou de chasse. Nous y rencontrons des adolescents déboussolés, en rupture scolaire ou familiale, sans boulot ni perspectives. Qu’ils soient trafiquants de drogue, petits caïds de quartier ou apprenti yakuza, qu’ils zonent dans la rue ou qu’ils s’enferment dans leur chambre pendant des années, ils partagent tous un même mal de vivre et une mésestime des soi qui les empêche de s’intégrer dans cette société japonaise où la position sociale est sans doute plus importante qu’ailleurs.

C’est Mako qui nous sert de guide dans cette jungle urbaine. Majima Makoto, un vrai bon héros de roman. Un jeune gars de 19 ans éminemment sympathique, doté d’une grande empathie et qui porte sur ses contemporains un regard lucide mais jamais désabusé. Un personnage que l’on voit aussi évoluer en s’ouvrant notamment à d’autres cultures que celles de la rue ( il découvre puis se passionne pour la musique classique, s’intéresse à l’informatique et à la littérature, devient même pigiste pour un magasine sur la jeunesse…). Il nous raconte ses « aventures » dans un style très rafraîchissant malgré la noirceur des sujets évoqués. Des récits à la première personne, très « parlés » et imagés, avec une façon toute particulière d’interpeller le lecteur, de le prendre à témoin des saloperies que le monde réserve aux plus faibles. Mais il sait également se faire plus fin ou plus doux, poétique même lorsqu’il en vient aux scènes sentimentales. Dans tous les cas c’est un plaisir de l’écouter et de pénétrer son quotidien.

Quatre saisons, quatre enquêtes. Nous commençons par l’été, quand les jupes des filles raccourcissent et que les garçons zonent dans ce « West Gate Park » qui donne son nom au roman ainsi qu’à cette première nouvelle. Un étrangleur fait régner la terreur parmi les prostituées du quartier. Quand une proche amie de Makoto est retrouvée assassinée, le jeune homme fait jouer tous ses réseaux pour mettre en place une vaste chasse à l’homme. Mais le meurtrier est parfois plus proche qu’on ne l’imagine. Ce texte nous parle d’un véritable fait de société : l’Enjo Kosai, c’est-à-dire la prostitution de collégiennes et de lycéennes. Une pratique relativement répandue au Japon et qui se distingue de la prostitution « classique » en ce sens qu’elle reste occasionnelle et n’est motivée que par le désir de se payer des articles luxueux. Il permet aussi de dresser le décor (le parc, le magasin de fruits de la mère de Makoto…) et de faire connaissance avec des personnages récurrents : Makoto bien sûr, Takishi le chef du gang local, ses potes Masa et Shun ou encore l’inspecteur Yoshioka.

Le second récit, « Excitable boy », met le doigt sur la banalisation de la violence qui n’est plus désormais le fait des milieux maffieux mais se répand dans toutes les couches de la société, y compris les plus favorisées. L’automne vient à peine de s’installer quand un chef yakuza du clan Hazawa demande à Makoto de retrouver sa fille disparue. Il devra faire équipe avec l’un de ses hommes de main qui se trouve être un de ses anciens camarades de lycée…

Les deux nouvelles suivantes traitent d’une délinquance plus classique, universelle même puisqu’il s’agit du trafic de drogue et des guerres de gang. « Les amants de l’oasis » nous raconte comment Makoto parvient à mettre un terme aux activités d’un dealer qui menace un couple de ses amis. Un récit au cours duquel on voit se constituer autour de lui l’équipe de choc qui lui permettra de résoudre cette intrigue et quelques autres. On y découvre aussi le milieu de la prostitution et des salons de massage ainsi que les difficiles conditions de vie des travailleurs immigrés. Le recueil se termine en feu d’artifice avec « Guerre civile rue Sunshine », la nouvelle la plus longue, la plus complète et, pour Makoto, l’enquête la plus fouillée et la plus dangereuse. Le printemps est là et avec lui la chaleur et les pluies torrentielles. Les esprits s’échauffent aussi et le torchon brûle entre les G-Boys et les Red Angels. Makoto va se retrouver malgré lui au centre du conflit et devra tout faire pour ramener la paix. Il va aussi rencontrer le grand amour…

Ce livre date de 1998. L’auteur a publié depuis deux suites aux aventures de Makoto. Je suis en général assez réservé sur l’intérêt des suites mais là, je me laisserai bien tenter !

Editioins Phlippe Picquier - 2005

 

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01 novembre 2017

TERRITOIRE DE FIEVRE - SERGE BRUSSOLO

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Lors d’une mission d’exploration géologique menée par l’université de Santa Catala, un animal d’une taille comparable à celle d’une petite planète est découvert dérivant à travers l’espace. Une expédition scientifique est aussitôt dépêchée et trois cents scientifiques s’installent sur le corps de l’animal en état d’hibernation. Un an plus tard, Liza est chargée de constater l’avancement de leurs travaux…

Même s'il a beaucoup œuvré dans le domaine des littératures de l'imaginaire, Serge Brussolo a finalement peu écrit de Science-Fiction pure et quasiment pas de Space-opera. C'est donc avec un peu de curiosité que j'ai entamé ce roman, attendant de voir ce que l'auteur pouvait donner en la matière. Mais, à part les deux premiers chapitres et le fait que l'action se déroule sur un animal gigantesque au coeur du cosmos, on n’y trouve guère d’ingrédients du genre.

Une fois son héroïne posée sur l’animal-planète, l’histoire prend en effet l’allure d’un roman d’aventure où l'exploration de ce monde étrange et la découverte des diverses "tribus" qui le peuplent constituent l'essentiel de l'intrigue. Pour le reste, on ne s’étonnera  pas d’y retrouver les obsessions coutumières de l’auteur au premier rang desquelles le corps humain et les multiples transformations que l'on peut lui faire subir.

Avec "Territoire de fièvre" il est doublement à son affaire avec en premier lieu les descriptions hallucinantes de ce corps/monde où la moindre manifestation naturelle prend des proportions gigantesques : un furoncle qui éclate devient une éruption volcanique, une fièvre provoque une dangereuse élévation de la température tandis qu’une simple chair de poule se transforme en véritable tremblement de terre. Ce changement d’échelle permet de faire évoluer ses personnages dans des décors absolument surréalistes et de les soumettre à des conditions de vie particulièrement éprouvantes (évoluer en permanence dans la transpiration et le sebum ç’a n’est pas très glamour !). Mais cela ne lui suffit apparemment pas puisqu’il  les confronte ensuite à d’effroyables mutations physiques (vieillissement ou rajeunissement accéléré de certaines parties du corps, os qui se liquéfient…) et  à des perturbations mentales tout aussi redoutables (individus s’imaginant être des globules blancs et dévorant leurs semblables comme un leucocyte le ferait d’une bactérie) .

Parmi ces malheureux, les habitués de l’œuvre du grand Serge retrouveront avec plaisir le docteur Mathias Mikofsky et sa légendaire moustache. Les autres personnages, au premier rang desquels son héroïne Liza, sont très brussoliens, c’est à dire ballottés en tous sens, sans plus de libre arbitre ou d’initiative qu’un nord-coréen sous Lexomil. Il est certes un peu frustrant de les voir se débattre en sachant  par avance que leurs actions sont vouées à l’échec, mais les péripéties qui leur échoient sont à ce point délirantes que l’on reste scotché au roman, hypnotisé par l’imaginaire démentiel de l’auteur qui trouve ici quelque unes de ses idées les plus extravagantes.

De ce point de vue « Territoire de fièvre » est un bel exemple de l'imaginaire décomplexé qui était le sien dans sa période « Fleuve Noir ». C’est aussi un roman un peu plus profond qu’il n’y parait. La destruction de leur planète par les scientifiques est un peu une métaphore de l’attitude des hommes envers la Terre, qu’ils détruisent à petit feu, se condamnant par la même occasion. A l’image de ce qu’il advient de la bête-monde, notre planète pourrait  bientôt n’être plus qu’une chose morte dérivant dans l’espace : « un monument à la bêtise humaine »

Fleuve Noir Anticipation - 1983

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26 octobre 2017

COMMENT VIVRE EN HEROS ? - FABRICE HUMBERT #MRL17

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« Vivre en héros ?». Que voilà un vaste programme ! Mais avant de chercher à l’appliquer, encore faut-il savoir ce qu’est un héros ? Ce qu’est un acte héroïque et, par opposition, ce qu’est une attitude lâche. C’est ce que Fabrice Humbert se propose de nous expliquer, du moins dans la première partie de son roman. Il a choisi pour cela un personnage tout simple, un individu lambda mis dans une situation finalement assez ordinaire : prendre ou non la défense d’une personne agressée dans le métro ou le train.

Devenir un héros ou se transformer en lâche, c’est donc ce qui attend Tristan Rivière. Il sera tour à tour l’un et l’autre. Lâche tout d’abord en laissant son ami se faire défoncer la tronche par trois loubards. Héros ensuite lorsque, quelques années plus tard et dans des circonstances similaires, il sauve une jeune femme de ses agresseurs. Deux évènements qui vont à chaque fois changer profondément sa vie. Et pourtant, dans l’un ou l’autre cas, il demeure foncièrement le même. Il s’en faut même d’un rien qu’il ne passe d’un état à un autre, qu’il agisse sans réfléchir ou qu’il pèse trop les risques et les conséquences. Réflexe ou réflexion, voilà peut-être ce qui sépare le héros du lâche. Pas grand-chose finalement.

Ce qui pèse en revanche c’est le regard des autres et le jugement que l’on porte sur soi. Et cela est parfaitement évoqué par l’auteur. De la déception d’un père lui-même héros de la résistance à la réaction d’une jeune femme qui place son sauveur sur un piédestal, il fait passer son personnage sous les fourches caudines de l’opinion publique. Nous voyons alors à quel point la rumeur peut rendre la vie compliquée, faire sombrer dans le spleen ou donner des envies de revanche, faire prendre tous les risques pour obtenir une sorte de rédemption.

Outre l’impact sur la vie de son personnage, l’auteur examine aussi la notion d’héroïsme sous un angle plus général. Et là encore il met le doigt sur des notions intéressantes, notamment sur le fait que l’héroïsme soit la plupart du temps envisagé sous la forme du courage physique alors que bien d’autres actes peuvent mériter cette étiquette. Plus généralement encore il nous montre à quel point la force est, dans certains milieux, plus et mieux respectée que l’intelligence ou la diplomatie. Il nous rappelle aussi à quel point notre société voue un culte aux héros guerriers, aux combattants, aux résistants même qui, souvent, doivent leur gloire à des actions violentes.

L’auteur soulève enfin bien d’autres sujets de réflexion. Il traite ainsi d’école et d’éducation, du rôle des parents, du problème des banlieues, d’aménagement du territoire. C’est parfois pertinent mais ça n’a la plupart du temps rien de bien original. Et c’est là le principal bémol que je mettrai dans mon appréciation de ce livre. Fabrice Humbert enfonce quand même pas mal de portes ouvertes. C’est bien écrit, c’est agréable et fluide avec aussi un sens de l’humour certain, mais ça a déjà été dit ou lu bien souvent. En fait, dès qu’il installe son héros dans sa vie de père de famille, son roman prend un tour trop conventionnel. Ce qui arrive à son fils, sa fille, ses beaux-parents n’ont plus grand-chose à voir avec son sujet et il se borne alors à nous démontrer que la vie est faite d’incertitude, qu’elle peut à tout moment prendre un tour imprévu mais que, malgré tout, elle en vaut quand même la peine. Mais qui en doutait ?

Alors finalement, c’est quoi « vivre en héros » ? C’est peut-être simplement essayer de vivre la vie que l’on s’est choisie et non celle que notre entourage veut nous imposer. C’est aller au bout de ses envies, de ses idéaux sans se laisser détourner de son objectif par ses parents, son conjoint, ses enfants… Mais, et c’est paradoxal, vivre en héros c’est aussi être attentif aux autres, être capable, par amour ou altruisme, de faire passer ses intérêts ou ses rêves après ceux des autres. Une combinaison bien difficile à trouver : tout le monde n’est pas un héros !

Gallimard - 2017

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20 octobre 2017

LA VILLE SANS JUIFS - HUGO BETTAUER

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« Les juifs hors d’Autriche ! » C’est avec ce mot d’ordre que le Dr Schwertfeger, chef du parti social-chrétien a fait campagne. Devenu chancelier, il met en œuvre son programme en promulguant une loi qui oblige les non-aryens à quitter le pays. Mais tout ne va pas se passer comme il l’espérait et les autrichiens vont vite se rendre compte qu’un pays ne se prive pas de ses forces vives sans en subir les conséquences.

Ecrit en 1922, soit une dizaine d’années avant qu’Hitler ne s’empare du pouvoir en Allemagne, « La ville sans juifs » prouve que les théories nazies étaient déjà largement répandues dans la société autrichienne. C’est même très vraisemblablement pour cela que Hugo Bettauer a jugé nécessaire de les brocarder en proposant à ces concitoyens cet ouvrage qui a pris depuis une résonance toute particulière.

L’idée de son roman est fort simple. Il s’agit de démontrer par l’absurde que les autrichiens d’origine juive ne sont pas responsables des problèmes auquel le pays est confronté et que, loin d’améliorer la situation, leur départ ne ferait qu’aggraver les choses. Son récit commence donc par leur expulsion d’Autriche et notamment de Vienne où se déroule l’essentiel de l’histoire. Celle-ci se compose d’une succession de tableaux qui nous montrent les effets de cette décision sur la population et en particulier sur Léo Strakosch et Lotte Spineder, des Roméo et Juliette viennois dont les amours contrariées jouent un peu le rôle de fil conducteur.

L’ambiance est d’abord à la joie et l’allégresse. Les viennois se félicitent de trouver des logements vacants et de récupérer les emplois des juifs. L’Etat confisque une partie des biens des expulsés et les spéculateurs se frottent les mains. Seuls quelques grincheux trouvent motif à se plaindre : un député qui a voté la loi se rend compte un peu tard que son gendre est un juif converti et que ses petits enfants vont le suivre en exil, un avocat antisémite se plaint d’avoir perdu ses bouc-émissaires favoris et des femmes de petite vertu regrettent une clientèle fidèle et généreuse. Et puis, petit à petit, les choses s’enveniment. L’inflation s’installe, l’économie est en berne et l’avenir s’annonce sombre. Les commerçants peinent à gagner leur vie, les entrepreneurs font faillite, les ouvriers pointent au chômage et tous regrettent bientôt l’atmosphère de prospérité qui avait cours du temps des juifs.

Le livre de Bettauer est une satire extrêmement corrosive. Le monsieur n’y va pas avec le dos de la cuillère pour critiquer l’état d’esprit de ces concitoyens. Le trait est forcé et parfois même outrancier. Il est en effet difficile d’admettre que la situation économique et culturelle de l’Autriche puisse sombrer en l’espace d’une seule année. Difficile aussi de croire que les autrichiens soient si peu doués qu’ils ne parviennent pas à commercer, à diriger une banque ou une grande société ni même à écrire une pièce de théâtre digne de ce nom. Mais en montrant ses compatriotes aussi démunis après le départ des juifs Hugo Bettauer ne fait que démontrer la stupidité du discours antisémite selon lequel ces derniers accaparent les richesses et tiennent les leviers économiques, politiques et culturels du pays. Prenant ce postulat au pied de la lettre, le retournant à son profit, il nous montre tout à fait logiquement des chrétiens incapables d’exercer des tâches et des métiers qui n’étaient pas les leurs.

Il se moque également de l’aspiration des autrichiens – qui sera aussi celles des nazis - à un retour aux traditions germaniques et campagnardes. On ne s’habille plus qu'en loden ou en flanelle, on ressort les costumes tyroliens et bientôt la capitale prend des allures de grand village, un peu comme si avec le départ les juifs, l’esprit viennois et le rayonnement international de la ville s’en étaient allés.

Mais satire et dérision ne veulent pas nécessairement dire légèreté. L’humour n’enlève rien à la gravité des faits dénoncés et derrière la farce transparaît toute l’ignominie de l’idéologie nazie. On retrouve dans la bouche des dirigeants et des gens du peuple sa rhétorique assassine (la juiverie internationale, le complot maçonnique, la définition de ce qu’est un aryen de souche…) et, même s'il n'est pas question de solution finale, il est tout de même prévu de supprimer les juifs qui ne quitteraient pas le pays ou tenteraient d'y revenir.

Le roman de Bettauer se termine néanmoins par une happy-end et une vision de l’avenir plutôt optimiste. L’histoire lui donnera malheureusement tort. Trois ans plus tard il tombera sous les balles d’un nazi et les décennies suivantes verront les juifs d’Europe subir le sort que l’on sait.

Belfond - Vintage - 2017

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14 octobre 2017

LA ROUTE - CORMAC McCARTHY

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A sa sortie en 2006 "La route" a immédiatement rencontré le succès. Il a fait un tabac en librairie, obtenu dans la foulée le prix Pulitzer et fut adapté au cinéma avec l’excellent Viggo Mortensen dans le rôle principal. Une réussite relativement étonnante pour un roman qui, bien que paru dans une collection de littérature blanche, est incontestablement une œuvre de S-F.

Les amateurs du genre ne seront donc pas surpris par le thème ou l’univers explorés. On est là dans du très classique, du post-apo presque banal avec ses ingrédients habituels : terre inhospitalière, pillards de la pire espèce et le danger partout présent. Peu de confrontations pourtant et quasiment pas de violence. Juste quelques rencontres, la plupart du temps mauvaises, et la solitude, la méfiance, la peur de l’autre qui, dans ce monde dévasté, ne peut être qu’un ennemi ou un rival dans la lutte pour la survie.

L’intrigue est extrêmement simple et pour tout dire linéaire. Un homme et son fils cheminent le long d’une route, traînant un caddie qui contient toute leur fortune, couverture, conserves, eau. Ils marchent le jour, visitant les maisons abandonnées à la recherche de la moindre parcelle de nourriture. Le soir, ils se réfugient dans les bois pour y passer la nuit dans une relative sécurité. Chaque jour ressemble au précédent. Les mêmes séquences se répètent inlassablement (marcher, allumer le feu, manger, dormir) avec seulement d’infimes variations et de rares surprises (un abri anti atomique débordant de nourriture, un bateau échoué…).

L’absence de repères ajoute à l’ambiance de désolation et de monotonie qui imprègne le récit. Les personnages n’ont pas de nom (l’homme, le petit) et les lieux sont également anonymes. L’histoire se passe aux Etats-Unis – ou ce qu’il en reste- mais elle pourrait aussi bien se passer n’importe où et presque n’importe quand. Quant à la cause de l’apocalypse, elle demeure aussi inconnue même si les conditions météo (nuages de cendres, absence de soleil, froid glacial) font penser à un hiver nucléaire qui serait la conséquence d’une guerre atomique ou de la collision d’un météore. Toujours est-il que cela nous donne un paysage uniformément gris et désolé, sans végétation ; rien que des arbres calcinés, de la neige et des ruines.

Le style adopté par l'auteur vient encore renforcer ce sentiment de dépouillement et de précarité. L’écriture de Cormac McCarthy est minimaliste, sans chapitres et presque sans ponctuation. Les conversations sont lapidaires et se limitent la plupart du temps à des échanges de questions/réponses, de consignes du père auxquelles l'enfant répond d’un sempiternel "d'accord". Les phrases sont tout aussi sobres, construites sans guère de recherche, avec notamment une accumulation de "et". Elles sont réduites à leur fonction d'information, de description un peu clinique sans aucun souci d'esthétisme. Enfin, peu d’introspection, quelques vagues souvenirs et de rares projections vers le futur, vers un sud chimérique toujours plus lointain et inaccessible.

Cela recentre tout naturellement le récit sur la relation entre l'homme et l'enfant. L’amour inconditionnel que le père éprouve pour son fils est en effet au cœur de l’histoire. Sa volonté de lutter - contre les éléments, contre les autres, contre l’évidence - va même au-delà de l'amour paternel. Il s'agit pour lui de conserver l’espoir d’un après, d'un recommencement. En protégeant l'enfant il se donne un but qui lui permet de continuer à avancer et à croire encore en un avenir qui ne serait pas tout à fait aussi affreux que le présent.

Alors « La route » mérite-il son Pulitzer ? Si on le juge sous l’angle du roman de science-fiction post-apocalyptique, il faut reconnaître qu’il y a déjà eu bien mieux, plus passionnant, plus émouvant, plus révoltant. Si on le considère du point de vue du procédé narratif, c’est en revanche une incontestable réussite avec ce style surprenant, quasi hypnotique et tout à fait raccord avec le contenu. S’il faut enfin le voir comme un avertissement lancé à la face d’une humanité aveugle et autodestructrice, le résultat est là aussi particulièrement probant. Mais dans tous les cas cette « Route » mérite bien qu’on y fasse un petit détour.

Editions de l'Olivier - Points - 2009

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08 octobre 2017

L'ARCHIPRETRE ET LA CITE DES TOURS - JEAN D'AILLON

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1357, dans une France mise à feu et à sang par la guerre que se livre anglais et français, les trois bourgs qui ne forment pas encore la cité d’Aix en Provence ont décidé de s’unir pour préserver leur indépendance et assurer leur protection face aux multiples dangers qui les menacent. Ils sollicitent auprès de la ville de Florence un prêt qui doit leur permettre d’équiper leurs soldats afin de résister à Arnaud de Cervole, l’un des mercenaires les plus redoutés du royaume. C’est Pietro da Sangallo qui est mandaté par la république italienne pour convoyer l’argent. Mais à son arrivée, les cités sont en émoi. Deux des partisans de l’unité ont été assassinés et un troisième ne tarde pas à subir le même sort. Pour préserver sa vie et les intérêts de sa ville, le jeune toscan va devoir faire la lumière sur une affaire où les suspects sont légion. 

Jean d’Aillon est l’un des grands maîtres du polar historique français. Avec des personnages récurrents tels que Louis Fronsac, Guilhem d’Ussel ou Lucius Gallus il nous entraîne dans des enquêtes qui ont pour cadre la France à différentes périodes de son histoire, l’antiquité, le moyen-âge ou encore l’ancien régime. « L’archiprêtre et la cité des Tours » est quant à lui un one-shot qui se déroule à Aix en Provence pendant la guerre de cent ans. Une époque troublée qui vit s’affronter les royaumes de France et d’Angleterre au cours d’un conflit aussi complexe que meurtrier. Un back-ground très intéressant que l’auteur utilise au mieux pour nous livrer une intrigue bien embrouillée où le politique et le guerrier vont le disputer au policier.

Car c’est bien l’ombre de Machiavel qui flotte sur ces pages où l’on voit s’affronter différentes factions aux intérêts et ambitions divergents. Roi de France, reine de Naples, empereur germanique ou pape, tous avancent leurs pions sur l’échiquier provençal où des acteurs locaux - petits seigneurs, bourgeois et ordres religieux - se disputent également le pouvoir et les prébendes qui l’accompagne. Pour compléter ce tableau déjà bien rempli, il faut y ajouter les nombreuses bandes de mercenaires, ces fameux bandoulliers qui mettent le pays à feu et à sang, pillant les campagnes et rançonnant les cités.

Et c’est dans ce nid de vipères que l’auteur plonge son héros. Il a fort heureusement choisi un personnage qui a du répondant. Capitaine de la milice de Florence, sachant lire et écrire et ayant même quelques notions de médecine, Pietro da Sangallo n’est pas un perdreau de l’année. Il maîtrise aussi bien le métier des armes que les arcanes de la diplomatie et s’avèrera l’homme de la situation. Néanmoins et malgré l’attachement que l’on ne tarde pas à lui porter, j’ai été un peu déçu par ce héros au cœur un peu trop tendre. Pietro est en effet présenté comme un ancien condottiere, l’un de ces chefs de guerre qui ravageaient la péninsule italienne en se vendant au plus offrant, c’est-à-dire un mercenaire tout aussi sanguinaire que ceux qu’il affronte en Provence. J’ai donc eu un peu de mal à admettre qu’un homme habitué à torturer les hommes et violer les femmes puisse changer aussi radicalement au point de risquer sa vie pour, entre autres choses, assurer le bonheur de deux jeunes tourtereaux…

Ceci étant, l’enquête où il se trouve plongé s’avère absolument palpitante. L’auteur ne lui laisse pas le temps de souffler et ses investigations lui font courir les plus grands risques : emprisonnements, évasions, assassinats et quantité de combats. Quant au siège final, parfaitement orchestré et « lisible » grâce aux nombreuses précisions distillées tout au long du récit sur la défense d’une cité et son organisation militaire, il conclut parfaitement une histoire où l’on ne s’ennuie pas une seconde.

Pour être tout à fait honnête je reprocherai à l’auteur quelques ficelles un peu trop grosses (la dissimulation d’une corde et de clefs sur les lieux de l’évasion de Pietro comme s’il savait à l’avance qu’il aurait besoin de pénétrer à nouveau dans sa prison ou encore le personnage de Calagaspague qui semble n’avoir d’autre utilité que de lui permettre de rencontrer Arnaud de Cervole) et une happy-end presque anachronique avec ses trois gentils mariages. Mais ces petits défauts sont largement compensés par des explications passionnantes et précises sur la façon dont est organisée une ville médiévale avec ses juridictions civiles et religieuses ainsi que par la jolie peinture de l’Aix du XIVème siècle encore profondément marquée par son passé romain.

Le Masque - 2017

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02 octobre 2017

SUCCUBES - JEAN-MARC LIGNY

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« Succubes » est le second volume du cycle des chimères, un ensemble de romans de fantasy écrits par différentes plumes de la SF française : Bruno Lecigne et sa comparse Sylviane Corgiat à l’origine du concept, mais aussi Alain Paris, Jean-Pierre Hubert, Pierre Vernay. Chaque ouvrage s’insère dans un univers et un cadre définis. L’univers c’est Galova, un monde où les vivants doivent composer avec la présence des chimères, des entités immatérielles issues d’Avolag, la face sombre, le reflet inversé de Galova. La cadre lui est tout à fait classique, médiéval et merveilleux, avec de vilains religieux, de puissants sorciers, des nobles arrogants et des héros ballottés en tous sens par une destinée cruelle. Dans le présent volume, nous suivons plus particulièrement les aventures croisées de Feïn le berger et Thazi la petite pêcheuse de Fleijo appelés à renverser le pouvoir des Manes et des Raconteurs.

N’ayant lu que le présent opus je me garderai bien de juger le projet dans son ensemble. Je peux en revanche vous assurer que ce « Succubes » ne restera pas dans les annales du genre. Jean-Marc Ligny y déploie un style grandiloquent, fait d’envolées lyriques et de tournures alambiquées qui mettent beaucoup trop de distance entre l’action et sa narration, entre le lecteur et les personnages. Ses dialogues, ses scènes de combat et même ses scènes de cul manquent de consistance. On ne s’attache à aucun des protagonistes de l’histoire et j’ai eu souvent l’impression de lire un récit de la table ronde ou bien ces contes et légendes avec leurs héros mythiques mais désincarnés.

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L’auteur eut gagné à prendre son temps afin de donner au récit plus de matière et de concret que d’effets de manche même si je reconnais que son écriture est solide et parfois même fort poétique. Ses héros sont trop vite jetés dans le vaste monde, au cœur d’une lutte qui les dépasse et dont ils ne comprennent pas les enjeux. Leurs caractères sont trop peu dessinés et les relations entre les uns et les autres ont quelque chose d’artificiel.

L’autre défaut de ce roman est de nous laisser trop longtemps dans le flou le plus complet concernant les dessous de l’intrigue. On a beaucoup de mal à relier ensemble les différents fils de l’histoire et à comprendre la nature des forces en présence, ce que Feïn et Thiza doivent accomplir et pourquoi. L’auteur nous fournira bien toutes les réponses mais il le fera in extremis et d’un bloc, juste avant la fin. Voilà qui manque de finesse et gâche un peu le plaisir de la découverte !

Fleuve Noir Anticipation - 1990

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26 septembre 2017

LE TRAIN DU MATIN - ANDRE DHOTEL

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Gabriel Lefeuil est le fils du garagiste de Mocquy-Grange une petite ville des Ardennes. C’est un jeune dilettante qui partage son temps entre ses études de grec ancien et son activité de brocanteur amateur sans parvenir à se décider pour une carrière précise. Ses amours sont tout aussi floues puisqu’il n’ose déclarer sa flamme à la fière Jeanne Merandet qui ne songe qu’à partir à la recherche de son frère disparu en orient. Pour meubler son temps libre le jeune homme a l’habitude de se promener le long de la voie ferrée sans savoir que c’est là que va se jouer son avenir et celui de quelques autres.  

Exception faite du « Pays où l’on arrive jamais » - que l’on a sans doute un peu trop tendance à classer en littérature jeunesse - les romans d’André Dhotel sont encore largement méconnus du grand public. Il s’agit pourtant d’une œuvre originale et pleine de poésie qui rappelle un peu celle d’un Raymond Queneau par sa façon de créer des atmosphères quasi surréalistes à partir des objets et des lieux les plus banals. De manière insensible, à grand renfort de hasards et de coïncidences, il nous fait glisser dans une ambiance fantasmagorique et parfois absurde, mais sans jamais vraiment perdre pied avec la réalité. Une manière de nous inviter à considérer les choses et les gens autrement, à prendre notre temps pour regarder au-delà des apparences.

"Le train du matin" baigne dans cette étrangeté. Il débute comme une petite chronique provinciale, dans cette campagne ardennaise si chère à l’auteur. Là, entre Reims en Rethel, dans un pays de collines et de prairies, nous faisons connaissance avec des individus a priori tout à fait normaux. Il y a un brocanteur, une riche héritière, un arriviste et un jeune homme un peu simplet, la fille du garde-barrière et quelques autres. En leur compagnie, on semble être partie pour une comédie de mœurs où l’humour et l’amour vont se disputer les premiers rôles.

Et puis, sans que l’on s’en rende compte, le mystère s’insinue. Il est soudain question d’un vol de bijoux et d’un frère disparu dans d’étranges circonstances tandis que les personnages prennent des allures surprenantes. On croise désormais un amnésique et un hypnotiseur, il y a des femmes qui tombent des trains et des cheminots qui jouent les détectives. Car c’est aussi une véritable enquête qui nous est proposée avec pour seuls indices une carte postale, un camée et une statue grecque !

Le récit semble alors complètement embrouillé. Et pourtant tout est parfaitement sous contrôle. Toutes les pièces s’emboitent à la perfection pour une conclusion absolument logique et une fin bien entendu heureuse. Mais d’ici-là que de rencontres et de découvertes le long d’une ligne de chemin de fer qui devient pour l’occasion le centre d’un voyage initiatique. Elle est au cœur de l’histoire comme un trait d’union entre rêve et quotidien, entre passé et avenir. Elle est la promesse de changements nombreux et d’une vie moins monotone pour Gabriel Lefeuil, héros improbable d’une histoire qui ne l’est pas moins.

Gallimard - Folio - 2004

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