SF EMOI

25 mars 2020

ALIAS JANNA - MILENA MAKARIUS

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Lorsque sa fille Bojina commence à réaliser un documentaire sur ses origines bulgares, Milena Makarius est ravie de lui proposer son aide. Mais très vite, les relations entre la mère et la fille se tendent et, quand elles découvrent que Milena a été fichée comme agent du régime communiste alors que, jeune étudiante, elle participait à des colloques en tant qu’interprète, la situation s’envenime. Encore sous le choc de la révélation, Milena doit en effet faire face à sa fille qui souhaite se servir de son passé pour illustrer son travail. 

Budapest a eu son insurrection, Prague son printemps, Gdansk ses chantiers et Berlin son mur. Rien de tel à Sofia ou dans le reste de la Bulgarie, ce petit pays des Balkans qui ne s’est illustré ni par sa résistance au grand frère soviétique ni par un excès de zèle. Pourtant les bulgares ont eux aussi subis les rigueurs du totalitarisme stalinien. Le récit de Milena Makarius, même si tel n’est pas son propos, fourmille d’exemples du poids que le pouvoir communiste faisait peser sur son pays. La fiche de caractérisation qui résume tous vos faits et gestes, les interdictions de résidence, les restrictions de voyage et bien sûr, les camps, on trouve tout cela dans son livre. Il s’agit le plus souvent des souvenirs de l’auteur mais également d’histoires ou d’anecdotes qui lui ont été rapportées. Certaines sont amusantes ou rocambolesques d’autres carrément dramatiques, mais elles illustrent toutes les dérives d’un régime autoritaire où la majorité est brimée au seul profit d’un pouvoir dévoyé et d’une élite corrompue.

Tout cela est fort heureusement derrière nous. Pour autant il demeure important d’en garder le souvenir et de tirer les leçons du passé. Encore faut-il pour cela que le regard que l’on porte sur les « démocraties populaires », près de trente ans après la chute du rideau de fer, ne soit pas biaisé. Et c’est précisément là le sujet du livre de Milena Makarius, illustré de fort belle façon par l’incompréhension entre l’auteur et sa fille, entre celle qui a vécu dans la Bulgarie communiste et celle qui ne connaît ce pays et cette époque qu’à travers le prisme de ses études.

L’attitude de Bojina est d’une totale partialité. Son opinion est déjà faite, ses jugements sont péremptoires, définitifs. Il n’y a aucune nuance dans son approche. Les bons sont d’un côté, les méchants de l’autre et ses recherches ne servent qu’à valider ses convictions. Elle ne peut concevoir que l’on ait traversé cette période à peu près normalement, que l’on ait pu étudier, travailler, aimer comme tout le monde. Et si sa mère ne se considère pas comme une victime du régime, c’est donc qu’elle en a bénéficié, qu’elle a collaboré…

Pour autant le projet de Bojina va permettre à sa mère de prendre la mesure des dérives du stalinisme et l’obliger à reconsidérer son passé. Il y a bien sûr la découverte du fichage dont elle a fait l’objet et qui éclaire d’un jour nouveau les relations qu’elle a pu entretenir avec tel ami ou tel collègue. Il y a aussi la prise de conscience que son parcours, relativement épargné, ne fut pas forcément la norme et que tous les bulgares ne sont pas sortis indemnes ce cette période. On peut donc avoir vécu une époque, une situation particulière et ne pas être le mieux placé pour en parler. Il est en revanche bien difficile de juger l’attitude d’autrui sans la connaître parfaitement et sans être passé par les mêmes évènements.

Entre roman et récit autobiographique, « Alias Janna » est un livre passionnant, à la fois témoignage d’une époque particulièrement sombre et réflexion sur la perception que l’on peut avoir de notre passé.

Editions Anne Carrière - 2020

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18 mars 2020

SOUDAIN, J'AI ENTENDU LA VOIX DE L'EAU - KAWAKAMI HIROMI

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A la mort de leur mère, une femme et son frère âgés d'une cinquantaine d'années, reviennent vivre dans la maison de leur enfance.

Encore un très joli roman dans lequel Hiromi Kawakami continue d’interroger les relations sociales du Japon contemporain. Après avoir traité de la différence d’âge au sein d’un couple (Les années douces) et de la famille monoparentale (Cette lumière qui vient de la mer) elle s’attaque à un sujet beaucoup plus délicat puisqu'il est cette fois-ci question d'une relation incestueuse entre un frère et sa sœur. Comme à l'accoutumé, elle le fait de façon extrêmement délicate, avec une approche très douce, s'ingéniant à suggérer plutôt que dévoiler brutalement la vérité. Une vérité que le lecteur est amené à deviner peu à peu, s’étonnant et s’interrogeant avant que de comprendre la nature exacte du lien qui unit Miyako et Ryô.

Et il met d'autant plus de temps à s’en rendre compte que le récit n'est pas tout à fait linéaire. La confession de Miyako prend des libertés avec la chronologie, fait des tours et des détours au gré de ses souvenirs. En réinvestissant la maison de son enfance, en redécouvrant les pièces et les objets qu’elle a jadis côtoyés, sa mémoire lui restitue des impressions, des odeurs, des images. Avec elles ressurgissent les questions sans réponses tandis que des réflexions nouvelles viennent troubler ses rares certitudes.

Ce rythme paisible, cette succession de scènes anodines ponctuées d’évènements plus sérieux, permet d’installer une certaine complicité entre elle et le lecteur. Aussi, lorsque son secret nous est révélé, il est alors bien difficile de s'en offusquer et c'est presque naturellement qu'on en vient à l'accepter. Et puis, de toute façon, ce n’est pas la question du tabou des relations sexuelles entre un frère et sa sœur qui préoccupe l’auteur. Ce qui constitue le cœur de son récit c’est la notion même de famille. Qu’est-ce qui la définit ? Les liens du sang ? L'hérédité ? Ou bien une histoire commune, des moments partagés et des habitudes ? Une proximité de cœur et d’esprit. Une question qui mérite d’autant plus d’être posée que celle de Miyako et Ryô n’a rien de conventionnelle avec cet oncle qui fait office de père et un géniteur qu'ils croyaient n'être qu'un simple ami de la famille. Ce faisant, Kawakami Hiromi nous pousse à nous interroger sur la nature des relations que l’on entretient avec nos proches, sur leur profondeur et leur signification, indépendamment des canons et des diktats de la société.

Philippe Picquier - 2016

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12 mars 2020

LE RESEAU DES MAGES - RICHARD COWPER

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S’il fallait trouver un point commun entre les quatre nouvelles qui composent ce recueil, ce serait sans doute l’impression de douce mélancolie qui se dégage de chacune d’elles. Qu’il s’agisse du Grand Maître d’un jeu compliqué qui attend l’avènement d’un héritier digne de lui, du physicien de renom qui se remémore un épisode de sa jeunesse ou de l’aventurier qui nous parle de ces terres vierges qu’il fut le premier à fouler, les héros de ces récits partagent le même sentiment d’avoir vécu une expérience unique qui les coupe de la communauté de leurs semblables. Nostalgie et solitude sont donc au menu de ces quatre récits qui traitent chacun à leur façon de la grande aventure de l’homme et de la femme sur le chemin de la connaissance.

La nouvelle qui ouvre le bal est sans conteste la plus faible. « Bois à cette coupe, Francesca » est un récit assez obscur à tendance pseudo-philosophique. C’est surtout une très ennuyeuse histoire de rencontre du troisième type qui ne parvient jamais à embarquer le lecteur.

« L’esprit d’Attleborough » est une bonne vieille histoire de fantôme qui s’avère beaucoup plus intéressante qu’elle n’y paraissait à première vue. Un scientifique est invité par un ami médecin à enquêter sur d’étranges manifestations qui troublent l’existence d’une paisible famille du Norfolk. Un ectoplasme semble à l’œuvre et il aurait un message à faire passer… Très plaisante malgré une construction extrêmement classique (esprit frappeur, possession, expérimentations…) la nouvelle bénéficie d’une chute excellente qui remet en perspective les certitudes des personnages et celles du lecteur.

« Où vont les grands navires » est un récit dans lequel on a un peu de mal à pénétrer. Difficile en effet de trouver sa place sur cette Terre subtilement différente de la nôtre. Les mœurs, les aspirations des personnages, leur rapport au temps et à l’espace nous restent étrangers et l’on peine à saisir l’importance de ce qui se joue à l’occasion du grand tournoi de Kalire. Pour autant, il s’en dégage une atmosphère délicatement poétique, propice au calme et à la méditation.

Le dernier récit, le plus long, pourrait avoir écrit par Henry Rider Haggard. Les ingrédients de la Lost Race Tale sont en effet tous là : une vallée perdue au fin fond des montagnes persanes, l’antique cité de Khari-I-Batek, la reine Anahita, un secret millénaire...

Quatre nouvelles, quatre formes de SF différentes mais un seul et même style, très académique et qui met beaucoup trop de distance entre le lecteur et les personnages.

Denoël - Présence du Futur - 1981

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04 mars 2020

AUTOCHTONES - MARIA GALINA

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J’ai toujours apprécié les bouquins un peu barrés, avec une atmosphère étrange et des personnages décalés, des récits qui nous bousculent un tantinet et nous amènent à nous demander à qui et à quoi l’on peut bien avoir affaire. Avec ce roman de Maria Galina, j’ai été servi. On y suit un historien de l’art parachuté en Ukraine dans la bonne ville de Lviv afin d’effectuer des recherches sur un groupe artistique des années 20. Au début tout est sous contrôle. Les déambulations de Christophorov répondent à une logique indéniable. Il essaye de remonter le fil de l’histoire, rencontrer les personnes qui ont connus les protagonistes d’alors et collecter les informations qui lui permettraient d'en apprendre davantage sur les membres dudit groupe et, qui sait, de mettre la main sur la partition de leur unique représentation. Son enquête l'emmène dans les lieux les plus divers et lui fait côtoyer toute sorte d'individus. Il se promène dans les cimetières, visite des musées, hante les marchés aux puces. Il rencontre des conservateurs et des archivistes, discute avec des collectionneurs, des artistes, des marchands d’art... Il fait deux ou trois découvertes et lève quelques lièvres bref, sa quête s'annonce plutôt bien.

Et puis, insidieusement, le récit bascule dans l'irrationnel. Ce n'est d'abord qu'une vague sensation. Une sorte de flottement dans le déroulé de l'intrigue. Les scènes se ressemblent étrangement, paraissent se répéter et l'on en vient à confondre les lieux et les personnages. Ces derniers sont le plus souvent assez étranges et se révèlent être bien plus que ce qu’ils prétendent. En fait, rien ni personne n'est vraiment ce qu'il semble être de prime abord. Un chauffeur de taxi peut cacher un prof d’histoire et une serveuse peut se transformer en artiste peintre ou en passionaria révolutionnaire. Les sous-sols dissimulent des partisans qui attendent l’heure de la révolte, les auberges de jeunesse sont squattées par des bikers et, en y regardant bien, on peut également y voir des loups-garous, un sylphe et peut-être même des extra-terrestres !

Raconté comme ça, le récit peut sembler confus. Mais attention c’est une confusion sous contrôle, un côté kafkaïen savamment entretenu pour nous offrir une plongée inattendue dans une ville, dans son passé comme dans son présent. On se rend alors compte que la ville n'est pas unique, monolithique, éternelle. De même que son nom - Lliv, Lwow, Lemberg - a changé en fonction de la puissance occupante, la perception que ses habitants ont de leur cité varie selon les époques et selon les personnalités. Rien n'est figé. Il y a l'histoire officielle et toutes les histoires personnelles. Chacun à sa vision de sa ville et son interprétation des évènements qui s'y déroulent. Elle est carnaval pour les touristes, palais et demeures luxueuses pour les élites, bidonville pour les ouvriers. Elle est multiple et labyrinthique. Elle est changeante et intrigante. Et pour Maria Galina, elle est roman.

Agullo Fiction - 2020

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01 mars 2020

LE CIMETIERE DES ASTRONEFS - MICHEL PAGEL

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Gaba est un as de la démerde dont le métier consiste à transbahuter d’un bout à l’autre de l’univers tout ce qui se monnaye : drogues, armes, aphrodisiaques. Une occupation lucrative mais dangereuse qui lui fait côtoyer des individus peu recommandables. C’est ainsi qu’il se retrouve au service d’un richissime malfrat qui le charge de retrouver le légendaire cimetière des astronefs où les vaisseaux dotés d’un cerveau positronique sont censés aller s’échouer lorsqu’ils ont été gravement endommagés. Une mission a priori impossible mais quand Gaba est au commande, tout peut arriver… 

Comme j’ai déjà pu le constater à plusieurs reprises (« L’oiseau de foudre », « Pour une poignée d’Helix Pomatias »), Michel Pagel est parfaitement à l’aise avec l’humour et la parodie. Il le prouve une fois encore avec ce roman qui est indéniablement un bon gros pastiche de SF mais pas seulement. En fait, « Le cimetière des astronefs » ressemble même plutôt à un film noir assaisonné à la sauce Space-Op’. Les personnages sont d’ailleurs parfaitement raccords avec ce genre puisqu’on retrouve le détective solitaire et désabusé plongé dans une sale affaire, un redoutable maffieux qui vous fait une proposition que vous ne pouvez pas refuser et une charmante donzelle qui cache sans doute pas mal de choses derrière son joli minois.

C’est donc surtout dans le décor qu’il faut aller chercher la SF, la vraie. Et là, on est pas déçu ! Astronefs supra-luminiques, extraterrestres à tentacules, cités futuristes et planètes étranges, y a pas à dire, le bouquin a vraiment sa place au Fleuve Anticipation. Même les héros apportent leur touche d’exotisme intersidéral. Gaba est doté d’un troisième œil baladeur, sa compagne est une bipecto – elle possède une deuxième paire de seins – et leur compagnon de route est un néo-lepreuchaun concupiscent qui ne pense qu’à féconder toutes les humanoïdes qu’il croise.

Le souci c’est qu’en dépit de ce trio bien sympathique l’histoire ne casse pas trois pattes à un canard. L’humour se limite presque essentiellement à la libido des personnages ou à des jeux de mots lamentables sur leurs noms (Aykip D. Foot, Sylma Tantanavey…) et l’action est quasi inexistante, ce qui est tout de même sacrément handicapant pour ce type de roman. En fait, toutes ces loufoqueries se font aux dépens d’une intrigue extrêmement légère qui ne sera même pas sauvée par une chute que l’on qualifiera diplomatiquement d’un peu facile. Isn’t it Mister Pagel !

Fleuve Noir Anticipation - 1991

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23 février 2020

DERRIERE L'ABATTOIR - ALBERT-JEAN

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La réédition de ce roman de 1923 a le double mérite de sortir son auteur de l’oubli et d’attirer notre attention sur un épisode peu connu de la première guerre mondiale. En 1917, la boucherie dure depuis déjà quatre ans et les généraux continuent de lancer des offensives aussi inutiles que couteuses en vies humaines. Le besoin de renfort se faisant cruellement sentir, le commandement militaire a alors l’idée de faire appel aux réformés, faisant ainsi d’une pierre deux coups : agrandir le réservoir à chair à canons et satisfaire une opinion publique qui voit partout des embusqués.

Les borgnes, les épileptiques, les cardiaques et les tuberculeux sont donc rappelés sous les drapeaux. Peu d’entre eux verront le front. La plupart seront confinés dans des casernements de l’arrière où des militaires en retraite sont chargés d’en faire des soldats acceptables. C’est dans l’un d’eux, en Bourgogne, qu’Albert-Jean nous emmène à la rencontre de ses fameux "récupérés de 17". De la visite d’incorporation aux derniers honneurs rendus à ceux qui laisseront leurs dernières forces dans cette épreuve, nous suivons le tragique parcours de quelques-uns de ces malheureux. Nous les voyons s'épuiser dans des marches inutiles ou s’exténuer dans les basses tâches que l’on confie avec dédain à ces « fonds de tiroir ». Nous espérons avec eux la réforme qui les rendrait à la vie civile, au bureau ou à la ferme, à leur femme ou à leur mère. Et nous les voyons finalement mourir bêtement, sans même la triste consolation d’avoir servi leur pays.

Tout le récit est porté par une écriture d’une ironie cinglante. On devine derrière l’humour une colère rentrée et l’on sent que l’auteur se retient pour ne pas exploser devant tant de bêtise, de lâcheté et de méchanceté. Son livre est un vibrant hommage à ces victimes d’une souffrance inutile, « ces bêtes malades que l’on poussait vers l’abattoir, sans besoin, sans raison, pour grossir le troupeau ».

L'Arbre Vengeur - L'Alambic - 2017

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16 février 2020

WANG - PIERRE BORDAGE

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La science-fiction est souvent utilisée comme un moyen détourné pour nous faire réfléchir au devenir de notre société. En imaginant des futurs possibles, en forçant le trait, en appuyant là où ça fait mal, les auteurs de SF nous invitent à prendre conscience des dangers qui nous guettent, à considérer nos responsabilités et qui sait, à réfréner nos mauvais penchants. C’est probablement ce que Pierre Bordage a voulu faire avec Wang en nous proposant un futur dystopique où l’Occident aurait rompu avec le reste du monde en érigeant un mur infranchissable.

Retranché derrière une gigantesque barrière électromagnétique, les occidentaux, européens et nord-américains, coulent donc des jours heureux dans des cités futuristes et entièrement automatisées. Les aléas du climat ont été domptés, l’espérance de vie considérablement allongée et leur seul véritable souci est d’éviter de sombrer dans l’ennui. Ils utilisent pour cela les sensors, appareils ultra sophistiqués qui leur permettent de ressentir les émotions d’autrui, notamment celles des participants aux jeux uchroniques, des affrontements grandeur nature au cours desquels se rejouent les grands conflits de l’histoire de l’humanité. Bien sûr, les participants ne se bousculent pas pour participer à un jeu où ils risquent leur peau. Raison pour laquelle tous les deux ans, le Mur s’ouvre pour laisser passer un certain nombre d’immigrants qui se pressent pour échapper aux néo-triades de la République Populaire Sino-Russe ou aux mollah de la Grande Nation de l’Islam, ignorants qu’un sort peu enviable les attends au-delà du rideau. Parmi eux Wang, un jeune chinois déterminé à faire tomber le mur et cesser l’exploitation de ses semblables.

En opposant les forces vives d’un « deuxième monde » gorgé d’une jeunesse vigoureuse et combative à la décadence d’un Occident peuplé de vieillards dégénérés, en désignant le vieux continent et l’Amérique comme seuls responsables des misères du reste du monde, Pierre Bordage se laisse aller à un altermondialisme béat un peu agaçant. Certes, beaucoup de ses critiques sont fondées et certaines de ses remarques pertinentes. Je pense notamment à ses attaques contre les multinationales plus puissantes que les états ou les dérives de la société-spectacle. Malheureusement, sa démonstration est tellement caricaturale et grossière qu‘elle en perd toute force de persuasion. Dommage !

Par contre, la qualité de l’intrigue et la richesse des personnages sont indéniables. L’histoire est portée par un souffle épique remarquable, particulièrement sensible dans sa toute première partie qui narre l’épopée de Wang et Lhassa vers la porte de Most. Il y a dans ces pages une multitude de détails qui permettent de susciter des sensations, des odeurs, des impressions. On a froid et faim en même temps qu’eux. On espère et on craint. On s’aime et on s’emporte. Nous sommes plongés dans un quotidien misérable et terriblement dangereux, dans une lutte pour la survie absolument terrifiante… Les jeux uchroniques qui constituent les morceaux de bravoure du récit ne manquent pas non plus d’attrait. Guerre des Gaules ou des Boers, glaive et armure, fusil et cavalerie, les amateurs de stratégie et d’épopées guerrières seront servis. Une certaine routine finit bien par s’installer mais globalement ces passages guerriers s’intègrent parfaitement au récit, ponctuent l’intrigue et la relancent même parfois.

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Quant au jeune Wang, le héros de cette histoire, il figure un personnage auquel il est bien agréable de s’attacher. Volontaire, débrouillard et fidèle à ses idéaux il poursuivra jusqu’au bout la mission dont il se sent investi non sans passer par des phases de découragements, d’excitation ou de doute. Sa compagne, la douce Lhassa, ne joue en revanche qu’un rôle très secondaire, largement supplanté par d’autres individualités beaucoup plus riches : le stratège aveuglé par ses rêves de gloire, la jeune idéaliste en quête d’absolu, la psychologue tiraillée entre ambition et sentiment…

Tout cela fait donc de « Wang » un fort bon roman que l’on rapprochera facilement du célèbre « Hunger Games » pour l’idée de personnages jouant leur vie dans des combats mortels diffusés à la télé, mais avec un côté « politique » plus assumé.

Le Livre de Poche - 2018

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09 février 2020

MISSION GRAVITE - HAL CLEMENT

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Une mission de scientifiques terriens est chargée de récupérer une sonde très couteuse sur une planète où il est difficile pour des hommes de séjourner. Ils se voient donc contraint de confier cette tâche à un équipage de marins locaux qui accepte d’entamer un long et dangereux voyage dans des contrées jusqu’àlors inexplorées. 

« Mission Gravité » est un Space- Opera relativement classique qui met en scène la traditionnelle équipe d’explorateurs confrontés aux spécificités d’une planète inconnue. L’essentiel de l’intrigue repose donc sur la découverte d’un monde bien différent du nôtre avec ses conditions de vie particulières et la présence de natifs plus ou moins bienveillants. La planète Mesklin est en effet dotée d’une gravité infiniment plus forte que sur Terre. Outre la forme ellipsoïdale que cela lui confère, les déplacements y sont rendus quasi impossibles pour des humains dont l’enveloppe corporelle ne supporterait pas une telle pression. Un postulat qui induit une certaine originalité puisque le périple que l’auteur nous propose de suivre n’est pas accompli par des humains mais par une espèce autochtone bien différente des humanoïdes que nous sommes.

Les mesklinites ressemblent en effet à des scolopendres de 45 cm de long qui, sur un monde où chuter de plus de quelques centimètres serait fatal, vivent à ras du sol et éprouvent une peur panique à l’idée de grimper, sauter et bien sûr voler. Heureusement pour eux, et pour nous, Barlennan, Dondragmer, Hars et leurs petits camarades sont plus intrépides que la moyenne de leurs congénères. Guidés par les terriens qui communiquent avec eux par radio, ils vont s’affranchir d’une partie de leurs craintes et acquérir des connaissances qu’ils n’auraient jamais soupçonnées.

La science est en effet au cœur de l’intrigue. Qu’il s’agisse de franchir gouffres et falaises, de se diriger dans des contrées désolées ou de faire face aux différentes peuplades rencontrées, c’est à chaque fois grâce à l’application concrète d’une théorie scientifique que nos petits héros se tireront d’affaire. Leur ingéniosité seule n’y suffisant pas, ils feront leur miel des avisés conseils des terriens jusqu’à entrevoir un avenir bien différent de celui qui leur était jusqu’alors promis.

Roman de hard-science très abordable, « Mission Gravité » démontre l’importance que Hal Clement, professeur de physique dans la vraie vie, apportait à la recherche scientifique et sa conviction que celle-ci peut triompher de tous les obstacles.

Pocket - SF - 1982

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02 février 2020

TOUS LES PETITS ANIMAUX - WALKER HAMILTON

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Pour échapper à un beau-père violent, un simple d'esprit s'enfuit de chez lui. Il croise la route d'un vieil homme étrange qui parcourt la campagne afin d'enterrer les cadavres des animaux des bois et des champs.

Je dois bien l’avouer, c’est son titre sirupeux et sa couverture kitschissime qui ont tout d’abord suscité mon intérêt pour ce tout petit roman de Walker Hamilton. La quatrième de couverture et le fait que ce roman ait été écrit en 1968 – année de ma naissance – ont fait le reste et me voilà lancé dans une lecture que je n’ai pu stopper avant que d’en avoir terminé.

Il faut dire que ce livre se lit remarquablement bien. Cela s’explique en partie par le fait que l’histoire nous est racontée par un demeuré, avec ses mots à lui et sa compréhension limitée du monde qui l’entoure. Cette vision déformée et incomplète de son environnement donne au récit l’aspect d’un conte. Mais un conte cruel, une sorte de "Blanche-Neige" moderne. Ici pas de jolie princesse, de méchante reine ou de nains mais un grand dadais de 31 ans contraint de fuir Le Gros, ce beau-père qui en veut à son patrimoine et qui trouve refuge au fond des bois auprès d’un vieil ermite un peu cinglé. Et puis aussi, il y a plein d’animaux… morts.

Raconté comme ça, le roman peut sembler passablement farfelu et il est vrai qu’il y a quelques scènes bien décalées dont l’accident de camion sur lequel s’ouvre l’histoire. Pour autant l’auteur ne se contente ni d’un style, ni d’une ambiance. En fait, derrière les minuscules aventures de ces deux paumés se cache une jolie petite fable écologique. Bobby et M. Summers sont effectivement des inadaptés : deux laissés pour compte, deux solitudes. Mais pas que. L’innocence de l’un, un drame vécu par l’autre, les ont coupés de la vie moderne et de son rythme halluciné. Retournés à la nature, ils prennent le temps d’observer et d’apprécier. Ils regardent voler les papillons, écoutent le vent bruisser entre les feuilles des arbres et rendent un dernier hommage à toutes les petites bêtes victimes de la circulation automobile et, plus généralement, des activités humaines. Une vie toute simple mais peut-être aussi plus vraie que celle de leurs contemporains. Une philosophie de l'existence qui s’oppose radicalement à celle du Gros - à la nôtre ? - purement matérialiste et intéressée.

« Tous les petits animaux » est le premier et seul roman de Walker Hamilton, décédé un an après sa parution, à seulement trente-cinq ans.

Editions 10/18 - 2000

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26 janvier 2020

HOLOCAUSTE - CHRISTOPHE SIEBERT

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Le monde s’est effondré. Il aura suffi d’une gigantesque panne des moyens de communication et d’une pandémie particulièrement virulente pour mettre à bas les sociétés. Sur une Terre en proie à la violence et aux exactions, Olivia, Sylvain, Jean et quelques autres, tentent de continuer à vivre.

Depuis une dizaine d’années, le post-apo est à la mode. On en trouve absolument partout, dans les romans de SF comme en littérature générale. On l’utilise pour spéculer sur les dérives de nos sociétés, pour mettre en scène les peurs de notre époque ou tout simplement pour s’éclater avec du zombie putride et des péquins libérés de toutes contraintes. Bref, il est assaisonné à toutes les sauces, et pas que des plus digestes.

Le roman de Christophe Siebert, lui, ne délivre aucun message. Il n'adresse aucune mise en garde ou critique sur notre mode de vie. Ce n’est pas non plus une énième histoire de survivance et de reconstruction. Pour autant il offre matière à réflexion en se penchant sur nos réactions face à l’effondrement des sociétés, des cultures, de la civilisation. Car ce qui intéresse l’auteur ce ne sont pas les causes mais les effets. C'est la façon dont les hommes et les femmes se comportent face à la perte de leurs repères et des béquilles sociales sur lesquelles ils sont accoutumés à se reposer. Le pourquoi de cet effondrement est d’ailleurs assez vite évacué : apocalypse sociale liée à la disparition des moyens de communication (internet, téléphonie, TV…) puis pandémie surpuissante, très vite, la messe est dite. La population mondiale est réduite à peau de chagrin et les rares survivants, groggys, ont perdu l’envie de se battre pour leur existence.

En dehors du personnage d’Olivia qui sert un peu de fil rouge et dont les apparitions illustrent les différents aspects de la catastrophe et les réactions les plus courantes qu’elle suscite (violence, résignation, solitude, mysticisme…), les autres acteurs du drame ne font que passer. Pas le temps de s’attacher. A peine apparus qu’ils disparaissent déjà, victimes de la folie ambiante. D’ailleurs, le roman se présente comme une succession de saynètes qui nous montrent la soudaineté et l’ampleur du naufrage social. Deux chapitres un peu plus longs que les autres viennent illustrer ce passage rapide de l’homme civilisé à la bête sauvage, de la société organisée au règne du chacun pour soi. On suit ainsi un homme qui essaie d’obtenir justice pour le viol et le meurtre de son épouse puis les efforts d’un policier parisien qui tente de maintenir un semblant de justice dans une capitale livrée au mal et à la corruption. Bien entendu, l’un et l’autre échoueront.

Les descriptions de l'apocalypse selon Saint Siebert sont crues. Celles et ceux qui ont déjà lu l’un de ses ouvrages savent à quoi s'en tenir. Pour autant il ne fait pas dans la surenchère gratuite. Les images qu’il suscite sont plus cliniques que véritablement gore, simple constat d'une réalité insupportable. Une émeute dans un quartier urbain, une salle d’hôpital transformée en mouroir pour pestiférés, des meurtres et des viols, des assassinats de masse, la liste est longue des avanies que l’homme peut faire subir à ses semblables pour assurer sa propre survie, pour dominer, pour se distraire… Et devant tant de douleur, de bêtise et de cruauté, on en vient à se demander s’il faut louer le génie créatif de l'homme ou au contraire se réjouir de voir disparaître une espèce abominablement égoïste qui représente une menace mortelle pour elle-même et pour son environnement tant sont grandes sa capacité de nuisance et sa propension à l’autodestruction.

Black Coat Press - Rivière Blanche - 2016

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