SF EMOI

13 janvier 2019

LE GRAND MEAULNES - ALAIN-FOURNIER

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François Seurel entame sa dernière année à l’école communale de Sainte-Agathe dont son père est le directeur. L’arrivée dans sa classe d’Augustin Meaulnes, un grand adolescent attachant et fantasque va bouleverser son quotidien. Ce dernier l’entraîne en effet dans sa recherche d’une mystérieuse jeune fille entrevue l’espace de quelques heures dans un étrange domaine peuplé d’enfants où il accéda par hasard après s’être perdu.

Oui, je sais, «  Le grand Meaulnes » est un roman qu’on lit habituellement à l’adolescence, le plus souvent dans le cadre scolaire. Mais que voulez-vous, ma culture littéraire a des lacunes que je m’efforce de combler quand bien même la cinquantaine approche dangereusement. J’ai donc essayé de retrouver mon âme d’enfant l’espace de quelques heures pour apprécier au mieux cette histoire de passage à l’âge adulte et je dois dire que je ne suis pas resté insensible au charme qui se dégage de cette œuvre assez surprenante où se mêlent régionalisme, symbolisme et onirisme,

« Le grand Meaulnes" est une formidable illustration de l’enthousiasme juvénile, de la recherche de l’amour et de la quête d’absolu des adolescents. Augustin, Franz et dans une moindre mesure François sont des jeunes gens avec une sensibilité à fleur de peau. Tout leur est motif à exaltation. Une partie de campagne, l’arrivée d’une troupe de saltimbanques, un nouveau venu dans la classe suffisent à enflammer leur imagination et sublimer leur quotidien. Ce faisant, ils cherchent autant à s’amuser et stimuler leur potentiel imaginaire qu’à retarder leur entrée dans le monde adulte dont ils pressentent qu’il leur réserve une vie terne et monotone. Ils préfèrent fantasmer, s’illusionner, se mentir à eux-mêmes plutôt que d’accepter une triste réalité.

Bien sûr, les personnages de Fournier sont excessivement romantiques. Ils sont prêts à toutes les extrémités, tous les sacrifices pour conquérir leur belle ou respecter un serment. Mais, si l’on excepte ce romantisme un peu daté, sont-ils vraiment si différents de nos ados d’aujourd’hui au caractère parfois si entier, si intransigeant ? Pas sûr. En revanche il y a peu de chances que ces derniers se retrouvent dans les aventures de nos trois héros parce que, franchement, à l’époque des réseaux sociaux et de Google Map, ils trouveraient en un tournemain Yvonne, Valentine et le Domaine Mystérieux ! Sans doute était-il beaucoup plus facile de rêver en ces temps où l’on connaissait à peine le pays situé à une journée de marche de chez soi et où l’étranger, le bohémien, représentait à lui seul un monde de mystère et de nouveauté.

Quant à moi, c’est justement cette atmosphère surannée qui m’a plu. Cette plongée dans la France d’il y a un siècle et sa belle évocation de la campagne solognote avec son petit peuple de paysans, d’ouvriers et de boutiquiers est tout à fait charmante. Les chevauchées en carrioles ou à vélo, la vie d’une école communale, les occupations des uns et des autres témoignent avec beaucoup de finesse et de poésie d’une époque désormais bien lointaine.

Gallimard - Folio - 2009          

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06 janvier 2019

LE SENTIMENT DU FER - JEAN-PHILIPPE JAWORSKI

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Enchanté par ma lecture de Janua Vera, je n’ai pas tardé à éprouver l’irrépressible besoin de retourner baguenauder du côté du Vieux Royaume. J’ai d’abord été tenté par l’idée de Gagner la guerre mais devant l’ampleur de la tâche (et son nombre de pages) j’ai jugé plus raisonnable de m’en tenir à ce petit recueil où j’ai retrouvé presque tout ce qui m’avait séduit la première fois et en premier lieu la magnifique écriture de Jean-Philippe Jaworski. D’une finesse et d’une richesse hors pairs, elle contribue pour une très large part au plaisir de la lecture. Précise et délicate, ronflante ou intimiste, recherchée sans être pédante, elle sait aussi se faire changeante comme en témoigne la façon dont elle nous restitue le caractère et la personnalité des différents personnages au travers de leur langage : la gouaille du maître assassin, le parler ampoulé du troubadour, la cautèle du voleur, le ton de commandement d’un seigneur nain… Une parfaite réussite qui accompagne admirablement le récit et facilite grandement notre immersion dans l’univers de l’auteur.

Si la forme est admirable, le fond n’est pas en reste. C’est de guerre que nous parle ici Maître Jaworski. La guerre sous toutes ses facettes avec ses artisans, ses victimes et ses atrocités. Il nous fait tour à tour ressentir l’atmosphère d’urgence et de fébrilité d’une ville qui s’apprête à subir un siège, le dégoût suscité par les méfaits d’une bande de soudards ou l’horreur d’un champ de bataille au petit matin quand voleurs et détrousseurs récoltent leur ignoble provende. Il nous entrainera aussi dans une expédition guerrière à travers montagnes et cavernes puis nous fera assister à un épisode de la lutte souterraine que se livrent sorciers et magiciens. Cinq nouvelles que rapproche un thème commun mais qui demeurent néanmoins très différentes grâce au ton et à la nature des héros qu’il nous propose avec en prime, des chutes toujours inattendues et la plupart du temps fort caustiques.

Le sentiment du fer nous ramène à Ciudalia, capitale de cette république corrompue où s’affrontent condottiere et sénateurs dans un jeu de pouvoir où les assassins jouent les arbitres. Alors que la cité s’attend à être investie d’un jour à l’autre par les troupes du roi Maddan, nous suivons le maître assassin Cuervo Moera chargé de récupérer un manuscrit de grande valeur dans la demeure d’un illustre patricien. Un récit vif et haletant dans lequel un malfrat de la pire espèce se transforme sous nos yeux en héros de légende.

Dans L’elfe et les égorgeurs nous retrouvons l’elfe Annoeth qui faisait déjà une courte apparition dans Janua Vera. Et c’est de nouveau un petit bijou - de drôlerie et de cynisme cette fois – où nous voyons le troubadour aux oreilles pointues se jouer d’un quatuor de reîtres et démontrer ainsi la supériorité de l’intelligence et de la parole sur la force brute. S’il pouvait en aller toujours ainsi !

Profanation se présente sous la forme du procès d’un détrousseur de cadavre. En un long monologue à peine entrecoupé par les questions des prêtres du desséché qui président le tribunal, le prévenu Sabaude Cufart témoigne de la présence de morts vivants dans les contrées ravagées par la guerre. Un récit époustouflant de maîtrise, porté par l’aplomb et la parfaite mauvaise foi de l’ignoble sacripant.

Avec Désolation, Jaworski adresse un gros clin d’œil à Tolkien en mettant en scène des nains et des gobelins qui s’affrontent dans un décor qui ressemble à s’y méprendre à la Moria et à la désolation de Smaug. Mais les similitudes s’arrêtent là. Hjalmberich n’est pas Gimli et le dragon veille ici sur un secret bien plus précieux qu’une montagne d’or…

La troisième hypostase est un récit plus introspectif qui nous dévoile les états d’âme de la magicienne Lusinga séparée de ses compagnons elfes partis guerroyer en Léomance. D’abord purement mélancolique, le récit sombre peu à peu dans la noirceur et dans la peur avec l’apparition des archontes du Desséché.

Les Moutons Electriques - Hélios - 2017

 

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30 décembre 2018

PIERROT-LA-GRAVITE - KOTARO ISAKA

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A mi-chemin du polar et du roman de mœurs «  Pierrot-la-gravité » est un livre dans lequel on pénètre très rapidement grâce à une enquête passionnante et un trio de détectives pour le moins original. Nous avons là un nettoyeur de tags, le commercial d’une entreprise de génétique et un vieux monsieur atteint d’un cancer en phase terminale. Deux frères et leur père unis par les liens du sang - mais pas que -  qui fédèrent leurs efforts pour démasquer un incendiaire. Le pyromane laisse en effet sur les lieux de ses méfaits des messages que les trois héros tentent de décrypter afin de cerner sa personnalité et décoder son modus operandi. Une enquête qui s’avère riche en surprises et en révélations d’autant qu’un détective privé, une jeune et jolie stalker et un ignoble proxénète viennent brouiller les pistes.

On est tout de suite captivé par les déductions du père et les investigations de ses fils qui nous baladent un peu partout dans Tokyo. Hôtels miteux, immeubles high-tech ou petits restos à ramen, on enchaîne les visites et les rencontres en s’offrant au passage un panorama assez complet de la capitale japonaise. Et c’est un plaisir de suivre Haru et Izumi, d’assister à leurs rencontres et de suivre toutes leurs discussions où ils confrontent leurs idées. Car les deux frangins ne parlent pas seulement de leur enquête. Ils échangent sur quantité d’autres sujets, littéraires, scientifiques ou philosophiques sans oublier bien sûr les préoccupations des jeunes de leur âge : le boulot, les sorties, les filles… »

Le récit est également émaillé de nombreuses incursions dans leur passé qui nous dévoilent quelques épisodes touchants ou cocasses de leur jeunesse ou de celle de leurs parents. Loin d’alourdir l’histoire, ces flash-backs éclairent la personnalité des deux frères et les rapports qui les unissent l’un à l’autre. La famille et tout ce qui gravite autour de cette notion, est en effet au centre du récit. Kotaro Isaka s’interroge sur quantité de sujets qui ont trait aux relations familiales : la part de l’éducation et de l’hérédité, l’amour filial et fraternel, l’inné et l’acquis…. Tout cela donne au roman une dimension un peu plus large que celle d’un simple polar et invite le lecteur à s’interroger et se poser les mêmes questions que les personnages.

Picquier Poche - 2015

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22 décembre 2018

LES DAMNES DE L'ASPAHLTE - LAURENT WHALE

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Après « Les étoiles s’en balancent », « Les damnés de l’asphalte » est le second roman que Laurent Whale consacre aux aventures post-apocalyptiques des frangins Costa. Disons-le de suite, il n’est pas du même niveau que le premier. Pour cela, il lui aurait fallu une intrigue digne de ce nom. Ici, nous n’avons qu’un simple fil conducteur qui se résume à peu de choses près au dangereux voyage d’un groupe de compagnons parti à la recherche de deux des leurs disparus dans le nord de l’Espagne.

Cela nous donne une sorte de road trip assez violent, pas particulièrement imaginatif, mais néanmoins très efficace. Beaucoup d’action, de nombreux combats dont certains à l’arme blanche, de belles chevauchées dans des décors variés, bref on ne s’ennuie pas un instant. Il y manque cependant ce petit quelque chose qui lui apporterait une dimension supérieure, peut-être le côté « politique » du premier opus avec ses négociations âpres entre les communautés de survivants ou bien la menace d’une invasion qui pesait sur nos héros. Ici, la seule question qui se pose est de savoir s’ils retrouveront leurs amis vivants. Il y a bien aussi la crainte suscitée par la présence des « Rugosos », créatures amphibies et apparemment dangereuses mais cela reste tout de même assez mince d’autant que l’environnement dans lequel évoluent les personnages n’est guère plus imaginatif.

C’est un univers très classique que nous propose Laurent Whale. Qu’il s’agisse des dangers rencontrés (chiens sauvages, despotes locaux, vilains religieux) ou du décor (pollution, ruines, climat détraqué…) on n’y trouve rien ou presque qui n’ai déjà été utilisés maintes et maintes fois dans ce type de récit. Ceci dit, pour être conventionnelles, ces idées n’en sont pas moins parfaitement utilisées. Ainsi des « sectiens », ces fanatiques religieux qui rappellent très opportunément les heures sombres de l’inquisition - après tout nous sommes en Espagne ! - ou des différents modes de transport utilisés tout au long du périple de nos héros (chars à voiles, radeaux…) qui permettent de rompre la monotonie du voyage.

Le décor est plutôt bien planté lui aussi. On passe des cols enneigés aux bords de mer en buttant çà et là sur des bidonvilles ou des villages fortifiés, à la découverte d’un monde qui retourne progressivement à la barbarie. Car c’est bel et bien une humanité en train de régresser que nous propose l’auteur. Les survivants du vingt et unième siècle ne créent plus rien. Ils se contentent de recycler, de réparer, de troquer. Même les armes à feu commencent à se faire rares et ceux qui en possèdent encore disposent d’une force de frappe qui fait d’eux des véritables demi-dieux.

Tout cela, Laurent Whale nous le montre avec un grand sens du détail. Chez lui, rien n’est passé sous silence ou simplement suggéré. Il faut chasser pour se nourrir et ramasser du bois pour faire du feu, les fusils ne fonctionnent que si on les entretient et les chevaux ont besoin d’être bouchonnés Cela peut paraître futile, mais je trouve au contraire que le récit s’en trouve enrichit. Cela lui donne de la matière et rend tout à fait crédibles les aventures que vivent les personnages. Bon, j’avoue qu’au bout de la vingtième scène de bivouac, aussi criante de vérité soit-elle, j’ai eu envie que l’auteur accélère. Et justement il maîtrise suffisamment bien son sujet pour relancer l’action au bon moment et mettre constamment en danger ses héros. Des héros bien sympathiques avec lesquels on a tout le temps de faire connaissance et envers lesquels on éprouve une grande sympathie. C’est d’ailleurs l’une des grandes réussites de ce roman que de nous proposer des héros tout simples auxquels il est très facile de s’identifier. L’empathie fonctionne à fond, on prend fait et cause pour « ces damnés de l’asphalte » qui devront s’employer tant et plus pour mener à bien leur mission !

Au moment où je referme ce livre, sort un troisième volume consacré aux aventures de la famille Costa dans ce monde qui sombre dans un nouveau moyen-âge. Et vous savez quoi ? Je crois bien que je vais me laisser tenter.

Gallimard - Folio SF - 2016

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16 décembre 2018

LE FACTEUR FATAL - DIDIER DAENINCKX

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Cinquième et dernier ouvrage que Didier Daeninckx a consacré à l’inspecteur Cadin, « Le facteur fatal » est un peu le testament de son personnage fétiche. Il se compose de sept nouvelles dont quatre se déroulent dans les villes qui ont servis de cadre à ses premières enquêtes. Nous repassons donc par Marsheim, Hazebrouck, Courvilliers et Toulouse pour y vivre en sa compagnie le quotidien d’un inspecteur de police. Agression sexuelle, viol, meurtre ou délit de fuite, rien que du sordide et du bien moche engendré par la solitude, la bêtise et la misère. Ajoutons-y la corruption et le poids du politique et nous avons  là les piliers de presque toutes les saloperies auxquelles l’ami Cadin se trouve confronté. On notera aussi dans chacun de ces textes les allusions aux affaires que son personnage a précédemment démêlées. Cela réveille quelques souvenirs chez le lecteur et lui démontre s’il en était besoin, qu’un policier s’occupe rarement d’une seule affaire à la fois, aussi importante soit-elle.

Les trois nouvelles suivantes nous montrent un Cadin toujours plus désespéré. Dans « «Un privé à la dérive », il a quitté la police nationale pour devenir détective privé. Entre les affaires d’épouse adultère et sa fiasque de whisky, notre héros est sur la mauvaise pente. Ca se confirme avec la suivante qui nous présente un Cadin en voie de clochardisation : « Souvenir à la fenêtre » est une nouvelle dans la nouvelle puisqu’elle est constituée d’un texte rédigé par Cadin lui-même. Un récit d’une incroyable noirceur qui nous permet de découvrir sa famille, la raison de son pessimisme naturel et de son intérêt pour les faits divers les plus surprenants. Quant à la dernière nouvelle, je ne vous en dirai rien si ce n’est qu’elle met un terme définitif à la carrière du plus dépressif des flics français !

Gallimard - Folio Policier - 1999

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09 décembre 2018

ROCHE-LALHEUE - HUGUES DOURIAUX

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Marie et Jeanne de Roche-Lalheue vivent chichement dans le vieux château de leurs ancêtres et partagent leur temps entre leur boulot et les soins qu’elles prodiguent à leur grand-mère grabataire. Une vie sans perspectives que Jeanne tente d’oublier dans des aventures sans lendemain tandis que sa sœur se réfugie dans son travail de libraire et ses rêveries. Mais depuis peu, ce sont des rêves un peu particuliers qui viennent la visiter. Des rêves ou bien des cauchemars ? Illusion ou réalité ? 

Roche-Lalheue est un roman qui n’a pas été publié au bon moment. Vingt ans plus tôt, il avait sa place dans la collection Angoisse du Fleuve Noir. Trois plus tard, il pouvait intégrer la collection Frayeur du même éditeur. Hélas, sorti en 1991, il dut se contenter de la collection Anticipation devenue dans ses dernières années une sorte de fourre-tout où l’on trouvait aussi bien de la SF que de la fantasy ou du fantastique. C’est dommage car cela ne lui a sans doute pas permis de trouver son véritable public, celui des amateurs de frissons et d’hémoglobine.

Pour ma part c’est son côté « Angoisse » qui m’a séduit, c’est-à-dire grosso modo la première partie de l’histoire, celle qui met en place l’ambiance et le décor. Oh, rien que de très classique puisque nous n’avons là qu’une petite bourgade de campagne, un vieux manoir décrépi et deux jeunes femmes prisonnières du carcan familial qui se trouvent confrontées à l’irruption de l’irrationnel dans leur vie terne et maussade. Mais le caractère des deux héroïnes, l’une volage, l’autre un peu coincée, la tyrannie qu’exerce sur elles une aïeule acariâtre et, malgré leur particule, les problèmes d’argent auxquels elles sont confrontés, tout cela donne au récit une matière sociale assez intéressante. A tel point que l’on est presque surpris, pour ne pas dire déçu, lorsque surviennent les premières manifestations maléfiques.

Il faut dire que ces dernières ne sont guère passionnantes et se limitent pour l’essentiel à des scènes de possession démoniaque au cours desquelles Marie et Jeanne se livrent à des galipettes classées X. Quant à l’aspect « Frayeur » de l’histoire, on le trouvera uniquement dans les descriptions très explicites et écœurantes des scènes de crimes puisque l’auteur se contente de nous montrer le résultat (les flots de sang, les corps démembrés…) et non l’acte meurtrier. Je ne suis pas un grand fan de romans d’horreur mais il me semble que dans ce type de littérature, c’est justement la confrontation entre l’assassin et sa victime, entre le monstre et sa proie qui apporte au récit une bonne part de sa tension et de son intérêt. Ici, cette absence est d’autant plus dommageable que l’on sait très vite d’où vient le mal et que le seul mystère qui reste dès lors à éclaircir a trait à l’identité du démon. S’agit-il du beau peintre, de l’abominable grand-mère, du père qui réapparait un peu trop opportunément, de l’idiot du village ? Quel suspens !

Fleuve Noir Anticipation - 1991

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02 décembre 2018

FUGHT CLUB - CHUCK PALAHNIUK

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La première règle du fight club c‘est qu’il est interdit de parler de fight club

La deuxième règle du fight club c‘est qu’il est interdit de parler de fight club

Deux mecs par combat, pas plus

Un combat à la fois

On combat sans chemise ni chaussures

Les combats durent aussi longtemps qu’il faut

Si c’est votre première soirée au fight club, vous devez vous battre 

C’est donc sans vergogne que je viole les deux premières règles du Fight Club pour vous parler de cet excellent roman de Chuck Palahniuk rendu célèbre par le film qu’en a tiré David Fincher à la toute fin des années 90. Un film lui-même tellement bon (Edouard Norton y est fantastique et le beau Brad pas mauvais non plus) que j’ai craint un moment que ma lecture ne soit phagocytée par les souvenirs qui m’en restait. Mais non. Le roman reste supérieur à son adaptation, plus complet, plus déconcertant, plus radical. Alors que le film était imprégné d’un humour certes déjanté mais néanmoins bien présent, le livre en est presque totalement dépourvu. Le ton est bien ironique, mais la tension qui imprègne le récit, son atmosphère de cocotte-minute prête à exploser, nous ôte l’envie d’esquisser plus qu’un sourire.

C’est que le sujet dont traite l’auteur est sérieux. Ses personnages ne sont pas seulement des trentenaires émasculés par une société castratrice, qui souhaitent retrouver leur virilité malmenée en se foutant sur la gueule. Non, le mal est beaucoup plus profond et sa cause tout autre. Ce responsable, Chuck Palahniuk le désigne sans la moindre ambigüité : c’est cette putain de société de consommation qui nous prend dans ses rets à grand coup de soldes et de promotions puis nous tient par les couilles grâce aux emprunts souscrits pour s’acheter un bel appart que l’on s’empresse de meubler avec des meubles scandinaves. Il ne s’agit pas d’un simple malaise mais d’une maladie incurable.

C’est en tout cas le diagnostic que pose Tyler, le héros de Palahniuk. Et le remède qu’il propose c’est de trancher dans le vif. Mais avant d’en arriver là, avant de faire ce constat sans appel, il passe par différents paliers. Des phases qui sont, là encore, nettement plus visibles dans le roman. On le voit ainsi commencer par pisser dans la soupe des clients du resto dans lequel il travaille, pousser une bourgeoise à la crise de nerf et faire du chantage à son employeur. On est encore très loin du projet Chaos (le lecteur en découvrira la nature en temps utile) et bien des choses se passeront encore avant qu’il ne franchisse son Rubicon à commencer bien sûr par la création des fight-clubs et par l’évolution de ses rapports avec sa copine Marla. Tout cela permet de mieux appréhender la montée en puissance de sa psychose et l’émergence de son dédoublement de personnalité. Une schizophrénie parfaitement restituée grâce notamment à la construction particulière du récit qui fait des allers-retours incessants entre passé et présent et un style saccadé qui lui apporte un ton obsessionnel parfaitement raccord.

Par bien des aspects, ce roman fait écho à d’autres parus à la même époque. Je pense bien sûr à « American Psycho » de Bret Easton Ellis qui nous montrait un yuppie new-yorkais qui ne parvenait à tenir sa place en société qu’en se défoulant à l’occasion d’effroyables crises d’ultra violence. Mais c’est surtout de « La plage » d’Alex Garland, sorti la même année, que « Fight Club » se rapproche le plus. Certes, l’atmosphère et l’histoire n’ont que peu en commun. Pourtant, ce qui guide les deux héros et les pousse à aller au bout de leur trip, c’est un même rejet de la société et une même volonté de vivre quelque chose de différent. S’ils se mettent en danger, c’est pour se sentir tout à fait vivant et, ainsi que le conclu Richard de retour de Thaïlande ou comme le dit Tyler à deux reprises, en retirer des cicatrices, c’est-à-dire conserver les traces patentes et indélébiles de leurs actes, la preuve de n’avoir pas vécu en vain.

Gallimard - Folio SF - 2011

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24 novembre 2018

MALBOIRE - CAMILLE LEBOULANGER

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Après que la Grande Première eut recouvert la planète de ses eaux salées, toutes les ressources en eaux potables de la planète ont été irrémédiablement dégradées. Les quelques survivants qui échappèrent à la catastrophe en sont réduits à vivoter au milieu de marais pestilentiels ou sur des terres où plus rien ne pousse. Un vieux sage, la cheffe d’une bande de pillards, un jeune idéaliste et sa compagne, s’acharnent chacun à leur manière, à donner un sens à leur vie et, peut-être, à faire renaître l’espoir. 

Comme le dit fort justement la quatrième de couverture, ce roman est une petite fable écologique dans laquelle l’auteur nous montre les conséquences possibles, voire même probables, des activités humaines sur notre environnement et en particulier sur la plus importante de nos ressources : l’eau. Le monde que nous a concocté l’auteur est en effet presque totalement dénué d’eau potable. Exception faite de la pluie et de quelques rares sources profondément enterrées, le précieux liquide est devenue extrêmement rare au point de devenir une richesse inestimable, voire une monnaie d’échange.

Pourtant, de l’eau, le monde de la Malboire n’en manque pas. Mais comme son nom l’indique, elle est presque toujours impropre à la consommation. A cause de la folie des hommes et de leur recherche immodérée de productivité et de profit, la terre est désormais pourrie, polluée par les pesticides, par le sel des océans qui submergèrent les continents, par toutes les saloperies qu’on lui fit subir année après année. Elle demeure cependant au centre des préoccupations des personnages qui devront tout au long du roman composer avec ses diverses manifestations : marais putrides, neige et rivières, flots libres et fuyants ou prisonniers d’un barrage ou d’une digue, l’eau sera tour à tour synonyme de danger ou d’espoir.

Une omniprésence qui nous rappelle à quel point elle est précieuse et combien il est nécessaire de la préserver et de la partager. L’auteur se livre d’ailleurs dans les derniers chapitres de son roman à une critique sévère des puissants qui, possédant tout, se goinfrent le monde pour leur seul plaisir, sans soucis des conséquences. Il nous renvoie aussi à nous-même qui continuons à consommer comme si de rien n’était, nous voilant la face derrière nos cartes de crédit et nous donnant bonne conscience en faisant du tri sélectif ou en installant un bac à compost dans le fond du jardin.

Finalement, le seul vrai souci avec ce roman – car il y en a un – c’est qu’il a été écrit en 2018. Or, le post-apo est un sous-genre déjà fort ancien dans lequel il est désormais bien difficile de tracer son sillon. Tout ce que l’auteur y mentionne, tous les rebondissements de son intrigue - les groupements humains qui essayent de maintenir un semblant de civilisation, les bandes de pillards qui rendent leur existence précaire, les religions farfelues qui prospèrent sur la désespérance des gens et, last but not least, une terre inhospitalière sur laquelle tout ce beau monde tente de survivre – tout cela a déjà été écrits maint et maint fois.

Pour autant, Camille Leboulanger le fait plutôt bien. Son écriture est d’une belle simplicité et il sait alterner les passages durs et violents avec d’autres beaucoup plus tendres. Il sait aussi susciter de belles images (les engins agricoles qui continuent à martyriser la terre, les adeptes du Grand Clapot qui attendent le moment de surfer la grande vague) et nous réserve une conclusion si ce n’est surprenante, du moins parfaitement raccord avec son intrigue.

Et puis il y a Zizarre, le héros de cette histoire, dont l’innocence agace autant qu’elle émeut et qui fait penser à ces enfants qui ont besoin de se brûler pour comprendre qu’il faut se méfier du feu. Malgré les mises en garde, malgré les risques, il tente, il essaye, encore et encore, tout à son idée d’améliorer ce qui peut l’être. Il y a aussi Mivoix, sa compagne au verbe rare, qui peut se montrer aussi obstinée que lui lorsqu’il s’agit de protéger leur amour, Arsen le vieux sage et quelques autres qui viennent illuminer de leur présence cette farce sombre. Des personnages peu nombreux mais auxquels on s’attache immédiatement et que l’on accompagne avec grand plaisir.

Je recommanderai donc ce roman à celles et ceux qui n’ont pas encore l’habitude de ce type de récit. Il constitue une belle porte d’entrée dans ce genre très particulier et souvent prophétique qui nous renvoie à nos peurs en nous faisant entrevoir un avenir pas forcément très rose mais malheureusement fort plausible.

L'Atalante - La Dentelle du Cygne - 2018

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11 novembre 2018

EMPIRE DU SOLEIL - JAMES GRAHAM BALLARD

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Rendu célèbre par le film qu’en a tiré Steven Spielberg, « Empire du soleil » est un roman quasi autobiographique qui nous raconte les trois années que l’auteur a passé dans un camp d’internement japonais pendant la seconde guerre mondiale. Alors âgé de 11 ans, le jeune James vivait une vie heureuse et aisée dans le Shanghai des concessions occidentales, au sein d’une famille de riches expatriés britanniques. L’entrée en guerre du Japon va le sortir de son quotidien d’enfant pourri-gâté pour le plonger de la plus brutale des façons dans le monde des adultes. Séparés de ses parents, Jamie va faire le difficile apprentissage de la débrouille. Il va un temps errer dans les quartiers chics en visitant les villas abandonnées des relations de son père en quête d’abri et de nourriture puis, après quelques semaines de vagabondage, il est finalement arrêté par les soldats nippons.    

Commence alors le récit de sa captivité dans le camp de Longhua où sont regroupés une partie des ressortissants britanniques. Récit qui va occuper la majeure partie du roman et qui m’a interloqué par sa surprenante parenté avec d’autres livres qui traitent de la vie dans les camps (de concentration, de prisonniers, de travail…). Je pense en particulier à ceux de Primo Levi et Soljenitsyne qui ont avant lui parfaitement décrit le processus de déshumanisation à l’œuvre dans ces lieux où la survie engendre un égoïsme forcené. Celui de Ballard se rapproche de ces textes par la très grande précision avec laquelle il décrit le quotidien de son petit héros ainsi que par l’absence de réquisitoire contre ceux qui les tiennent enfermés.

Nous avons donc tout le temps de faire connaissance avec Jamie et voir comment il parvient à s’en sortir en dépit des privations, des maladies et des multiples dangers d’une guerre omniprésente. Nous le suivons dans tous les aspects de sa vie de prisonniers et notamment dans sa recherche constante de nourriture. Troc, vol, petits services rendus aux surveillants, il utilise tous les moyens à sa disposition pour améliorer un ordinaire franchement insuffisant, ce qui ne l’empêche pas de faire preuve à l’occasion d’altruisme et d’empathie. En fait, il sera tout au long de sa captivité écartelé entre les deux figures tutélaires que représentent Basie et le Dr Ransome. Le premier est un soldat américain manipulateur et débrouillard auprès duquel Jamie va apprendre l’art de la démerde. Mauvais génie ou ami dévoué (sans doute quelque part entre les deux), Basie est un personnage ambigüe dont l’influence est heureusement contrebalancée par celle du Dr Ransome qui aidera son protégé tant au niveau matériel que du point de vue de l’éducation et du sens moral.

Deux exemples, deux soutiens qui vont lui permettre de traverser toutes les épreuves sans y laisser sa peau. En revanche, sa personnalité et sa vision de l’humanité en ont sans doute été modifiés à jamais. Les multiples scènes d’horreur, les combats, les innombrables cadavres, les destructions dont il fut témoin, toutes ces visions apocalyptiques ont très vraisemblablement imprégnés son esprit et expliquent peut-être sa fascination pour le morbide, pour les atmosphères de pourrissement et les images de fin du monde. « Empire du soleil » nous propose donc une vision particulière de la guerre, celle d’un enfant confronté à la violence et la dureté de l’homme mais qui saura conserver intacte sa volonté de survie et sa capacité à rêver.

Gallimard - Folio - 1990

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04 novembre 2018

CHRISTOPHE SIEBERT - PARANOIA

Paranoia

Ce roman de Christophe Siebert me laisse perplexe. Je sais que j’ai aimé mais je serai bien en peine de vous dire exactement pourquoi. D’ailleurs je ne sais même pas vraiment ce que j’ai lu. Ca ne ressemble à rien de ce que je connais ou plutôt, ça ressemble à trop de choses à la fois. Tâchons d’y voir plus clair.

Premier indice, le roman est publié par les éditions Trash. On aurait donc naturellement tendance à penser qu’il s’agit d’un roman gore. Pourtant, ce n’est pas franchement le cas. Il y a bien quelques scènes de cul et pas mal de meurtres mais on ne tombe jamais dans l’excès. La violence et le sexe sont utilisés, si j’ose dire, à bon escient. Les descriptions sont précises, presque anatomiques, sans que le narrateur ne laisse passer la moindre émotion. Le but n’est pas de choquer mais d’informer, de montrer les choses dans leurs crudité et leur réalité.

Alors si ce n’est pas du gore qu’est-ce donc ? De la SF peut-être puisqu’il est question d’une invasion de la planète par une armée de robots qui viendraient se substituer aux humains. C’est effectivement une piste. Plusieurs personnages sont en effet convaincus de la présence de ces androïdes et de l’existence d’un complot planétaire visant à éradiquer la race humaine. Le problème, c’est que les dits personnages ne sont pas exactement dignes de foi. Alcoolos ou camés, paranoïaques échappés de leur hôpital psychiatrique, ces hommes et ces femmes n’inspirent pas confiance. On aurait même plutôt tendance à croire que leurs visions sont dues aux substances qu’ils s’envoient dans le gosier ou les narines et qu’un régime au pain sec et à l’eau aurait tôt fait de les ramener à de plus saines occupations.

Ce n’est donc pas tout à fait de la SF mais ce n’est pas non plus du fantastique pur jus. On y cause bien des grands anciens, de Nyarlathotep et de ses petits copains, il y a des messes noires au fond d’une crypte et le maître de cérémonie s’envoie en l’air avec un gigantesque crapaud. Mais là encore il est difficile de faire la part des choses entre la réalité et le cauchemar, entre le délire et les faits.

Reste donc une seule possibilité : le polar. C’est sans doute de ce genre que « Paranoïa » se rapproche le plus. Mais un polar social alors, genre néo polar à la française, à la façon d’un Jonquet ou de ces auteurs pour lesquels l’ambiance, la forme et le cadre comptent au moins autant que l’intrigue. Siebert est en plein dedans. D’une écriture nerveuse, sèche et tranchante, il nous montre une frange de la société qu’on n’a pas l’habitude de côtoyer, les SDF et les laissés pour compte, les malades mentaux et les drogués, les masures sordides et les hôtels miteux. On s’en prend plein la gueule. C’est sombre et désespéré, c’est triste, c’est violent, c’est dégueu, mais c’est vrai.

Trash Editions - 2016

Posté par Lekarr76 à 10:06 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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