SF EMOI

13 janvier 2018

LE CHANT DE L'EQUIPAGE - PIERRE MAC ORLAN

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« Le chant de l’équipage » est incontestablement un hommage à « L’île au trésor ». Comme dans le roman de Stevenson l’histoire débute dans une pension de famille en bord de mer et il y a une carte au trésor, un voilier, un équipage de forbans, une île déserte… Mais hommage ne veut pas dire copie. Le livre de Pierre Mac Orlan diffère beaucoup de son illustre modèle par son ton parodique, un humour parfois très ironique et une chute étonnamment grinçante.

Le premier tiers du récit n’a d’ailleurs rien d’un roman d’aventures. Nous sommes quelque part entre Lorient et Pont-Aven, dans un petit coin de Bretagne sur lequel plane encore l’ombre de Gauguin et où le folklore celte conserve toute sa force. En cette année 191X les hommes sont au front et seuls demeurent les femmes, les vieux et… les étrangers. Parmi ceux-là on trouve Joseph Krühl, un hollandais fortuné et passionné par la mer et les histoires de pirates. Sa fortune et sa marotte vont donner à Simon Eliasar, un jeune escroc réformé, l’idée de monter une belle arnaque pour délester le riche batave d’une partie de ses picaillons.

Une fausse carte, quelques complices et hop, les voilà partis pour une chasse au trésor plus vraie que nature. Bien sûr, nous savons dès le départ que les dés sont pipés et que l’expédition vers les Antilles n’est qu’une gigantesque, une superbe mystification. Et pourtant, l’aventure est bien au rendez-vous. Joseph Krühl, et le lecteur avec lui, est embarqué dans une succession d’épisodes faussement héroïques. Il revit quelques scènes de la vie de ses héros littéraires, aborde un navire, se saoule dans des bouges infâmes ou folâtre avec une ravissante métisse. Il est mené en bateau, moqué et volé mais il vit l’aventure dont il rêvait. La facture sera sacrément salée mais réaliser ses phantasmes n’est pas donné à tout le monde !

Gallimard - Folio - 1999

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07 janvier 2018

LA HORDE - SIBYLLE GRIMBERT

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C’est l’été. Laure, 10 ans, et ses parents viennent d’arriver dans le village de vacances où ils comptent profiter au mieux de leurs congés. Ils ignorent que le démon Ganaël a jeté son dévolu sur l’enfant et qu’il est sur le point de prendre possession de son corps… 

En entamant ce livre d’une autrice et d’une maison d’édition qui œuvrent habituellement dans la littérature blanche, je m’imaginais que l’argument fantastique n’y serait qu’un moyen détourné de discuter de problèmes tout à fait réels et non pas une fin en soi. Ce en quoi je me suis bien trompé car, s’il ne manque pas d’interrogations et de réflexions sur différents sujets (éducation, rapport à l’autre…), nous sommes bel et bien en présence d’un roman fantastique centré sur l’histoire d’un démon qui a décidé de s’incarner.

Ce thème de la possession est l’un des plus courus en matière de récits fantastiques. Les cinéphiles penseront bien sûr à « L’exorciste » tandis que les lecteurs évoqueront plus volontiers Lovecraft ou Graham Masterton. Pour ma part, c’est à « Petite chanson dans la pénombre » de la regrettée Anne Dugüel que j’ai immédiatement songé. Les deux romans partagent en effet l’idée d’une petite fille qui devient le jouet d’un esprit maléfique, fantôme chez d’Anne Dugüel, démon dans celui de Sibylle Grimbert. Dans les deux cas cet esprit tente, avec plus ou moins de réussite, de soustraire sa volonté à celle de l’enfant et ce sont ces essais et leurs conséquences sur la victime et son entourage qui nous sont décrits. La comparaison s’arrête toutefois là car dans « La horde », le combat que se livrent le démon et l’enfant est autrement plus difficile et plus subtil. Moins manichéen aussi puisque « possesseur » et possédée font tour à tour preuve de compassion et de méchanceté, le démon s’humanisant et la fillette découvrant son potentiel démoniaque.

Les relations entre l’un et l’autre sont donc au cœur du roman. Sibylle Grimbert prend tout son temps pour nous montrer de qu’elle manière Ganaël cherche à soumettre sa victime, comment il lutte contre sa volonté, usant de persuasion puis de violence et de contrainte. Toutefois, si le démon connaît bien l’espèce humaine pour l’avoir observée depuis fort longtemps, il va se rendre compte que vivre leur vie de l’intérieur est une expérience surprenante. Il découvre des sensations nouvelles et surtout la force des sentiments, la colère, l’amour... Du point de vue de l’enfant, l’expérience est tout aussi passionnante. La petite Laure ne s’en laisse pas conter et, après la surprise des premiers moments puis une période de déni, elle va devoir choisir entre la lutte ou l’acceptation de son hôte avec ses inconvénients mais aussi ses avantages.

Tout cela nous est raconté avec une extrême minutie et c’est lentement, jour après jour, que nous assistons à cet affrontement. Sibylle Grimbert a eu la bonne idée de situer l’action de son roman sur une courte période et dans un espace limité, en l’occurrence un village de vacances le temps des congés d’été. Cela lui permet de faire évoluer sa petite héroïne dans un cadre particulier où elle peut échapper à l’attention de ses parents, vivre de nouvelles expériences et se forger un caractère, une personnalité. On se rend ainsi compte que les enfants ne sont pas aussi innocents que l’on pourrait le croire et qu’ils peuvent faire preuve de duplicité et de méchanceté dans leurs relations avec les autres. Les parents de Laure, son entourage, ses amies et même Ganaël vont en faire l’expérience…

« La horde » est donc un bon roman fantastique qui nous propose une histoire de possession intimiste, sans effets de manches ni violence inutile. Si le fait de paraître dans une collection blanche peut lui permettre d’amener au fantastique un public habituellement peu féru du genre, je ne suis pas sûr en revanche que les amateurs de SF ou de fantastique le remarque d’autant que ni le titre, ni la couverture ne sont explicites. Et ce serait vraiment dommage car ils y trouveraient tout à fait leur compte.

Editions Anne Carrière - 2018

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27 décembre 2017

TOXOPLASMA - DAVID CALVO

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Dans un Montréal sécessionniste qui tente de mettre en place une nouvelle forme de société, Nikki travaille dans un video-club spécialisé dans les films d’horreurs. Elle passe son temps libre à rechercher les chats perdus et à s’embrouiller avec sa copine Kim, une informaticienne extrêmement douée qui forme avec Meï et Jove un trio de hackers très recherché. Alors que la ville se prépare à subir l’assaut des troupes gouvernementales, ils vont se retrouver mêlés à une affaire aussi étrange que dangereuse. 

Je ne suis pas, loin s’en faut, ce que l’on appelle un geek. L’informatique reste pour moi une terra incognita sur laquelle je m’aventure avec beaucoup de prudence et les mots joystick, Game-Boy ou Play-Station ne m’évoquent aucun souvenirs. J’ai donc éprouvé quelques difficultés à m’immerger dans ce roman cyber punk où les nouvelles technologies tiennent une place importante. Les très nombreux passages consacré aux « runs » de Kim et de ses amis sur la toile (la grille) m’ont ainsi parus bien abscons et les nombreuses références aux films d’horreurs qui parsèment le roman ne m’ont pas toutes parlées. Je manque d’une certaine culture underground et il est très vraisemblable que certaines explications, certaines clés m’aient échappées. Pour autant, je n’ai pas été insensible à cet univers décalé, à l’ambiance générale du récit et à son ton si particulier.

Le cadre est en effet plaisant. Ce Montréal d’après-demain peuplé de hippies et de milices populaires fait penser à une nouvelle commune. Dans cette ville en état de siège qui ressemble à une cocotte-minute où mijotent les idées les plus folles, où l’on troque et où l’on s’autogère, chacun projette ses désirs et ses rêves les plus fous dans une utopie anarchisante, s’octroyant une petite parenthèse d’espoir avant la répression et le clap de fin.

Même constat côté style. L’écriture de David Calvo est novatrice. Abrupte, changeante avec un recours intéressant à différentes techniques de langages - les « clavardages » de Meï, la ventriloquie de Nikki – elle est en parfaite concordance avec l’ambiance. L’auteur innove, essaye, ose. Il donne à son roman un rythme trépidant, très visuel malgré quelques passages un peu ennuyeux dont le long chapitre central qui alterne à chaque paragraphe les aventures de Kim et celles de Nikki nous imposant des aller/retours un peu fastidieux. Les conversations techniques entre Meï et Kim m’ont également un peu lassé mais elles étaient sans doute nécessaires compte tenu du sujet.

Heureusement, le trio d’héroïnes évite, lui, tout ennui. Entre le sale caractère de Meï, le culte que Nikki voue à l’informatique et la culture vidéo de Nikki on a largement de quoi faire. Elles ne sont pas forcément sympathiques ces trois nanas mais elles sont entières et sans tabous, décidées à tirer leur épingle du jeu dans un monde bien pourri qui ressemble un peu au notre, juste un peu plus libéral, un peu plus égoïste, un peu plus dangereux. Elles n’ont pas totalement abdiqué leur joie de vivre et conservent l’espoir d’un avenir meilleur dans une Islande fantasmée où vivre libre et heureux est paraît-il encore possible…

Auparavant, il leur faudra résoudre une énigme tortueuse où il question d’expériences sur les rêves, de meurtres d’animaux et des sombres visées d’une multinationale. Une intrigue assez touffue qui met longtemps à se dessiner mais qui est joliment portée par l’atmosphère d’urgence et de no future qui imprègne tout le récit. Le tout se conclue sur une fin ouverte qui nous laisse libre de choisir la chute qui nous arrange même si on sait bien tout au fond de nous que ce sont toujours les méchants qui ont le dernier mot.

La Volte - 2017

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21 décembre 2017

LA VIE SEXUELLE DES SUPER-HEROS - MARCO MANCASSOLA

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Qui a tué Robin, le compagnon de Batman ? Qui adresse de mystérieux messages d’adieu à Mystique ou Mr Fantastic ? Qui en veut aux vieux super-héros ? A New-York, au début du XXIème siècle, l’inspecteur  Dennis De Villa mène l’enquête tandis que son journaliste de frère couvre également cette étrange affaire. Pourront-ils sauver les héros de leur jeunesse ? 

Ne vous fiez pas à son titre racoleur, ce livre est beaucoup plus subtil qu’il n’y parait. Si l’on y parle des histoires de fesses de quelques représentants de la bande à Marvel c’est pour les découvrir sous un jour nouveau, sans leur costume et l’aura de gloire qui les accompagne. Alors, même s’il y a çà et là quelques scènes de cul, même si l’on apprend que Mr Fantastic n’a aucune influence sur la longueur de son sexe ou que Batman aime beaucoup les jeunes éphèbes, ce roman est tout sauf une pochade. C’est au contraire une belle histoire empreinte de nostalgie ainsi qu’une juste réflexion sur notre société et son évolution.L’auteur a en effet choisi de nous montrer des héros vieillissants.

Il situe son action au début du XXIème siècle soit une bonne trentaine d’années après leur heure de gloire. Nous découvrons des hommes et des femmes profondément humains qui, super pouvoirs mis à part, sont soumis aux mêmes soucis et exigences que le commun des mortels, aux mêmes passions... Ils peuvent ainsi, comme tout un chacun, vivre une passion tardive, avoir peur de vieillir ou se sentir terriblement seul. Ils doivent aussi composer avec les nécessités de l’existence et, si Batman peut se contenter de jouir de son immense fortune, les autres ont dû reprendre le collier et se réadapter à la vie « civile ». Il est d’ailleurs très amusant de voir Namor animer un talkshow au fond d’un aquarium ou Mystique vedette d’une émission TV dans laquelle elle prend l’apparence de célébrités du show-biz ou de la politique !

Tous évoluent désormais dans une société qui a bien changée et qui a appris à se passer de leurs services. Une société qui n’a plus besoin de super-héros comme elle n’avait déjà plus besoin de dieux. Dans ce monde qui s’est définitivement vendu à l’argent, à l’apparence et au prestige éphémère de la téléréalité, il semble qu’ils n’aient plus tout à fait leur place. Les années ont passé, sonnant le glas d’une époque où la frontière entre le bien et le mal était clairement définie et leur rôle plus évident.

Le roman est divisé en quatre parties à peu près égales. Nous suivons tour à tour Mr Fantastic, Batman puis Mystique. Outre les problèmes personnels évoqués plus haut, ils seront tous trois confrontés à un assassin qui semble vouloir éliminer les super-héros d’antan. Le quatrième récit est un flash-back vers les années 70/80 centré sur une mère de famille dotée elle aussi d’un étrange pouvoir. Son histoire est sans doute la plus intéressante du roman puisque son héroïne est la mère de Bruce et Dennis De Villa, le journaliste et le détective qui enquêtent sur les meurtres des idoles de leur enfance. Elle nous montre surtout une mutante qui n’utilise pas ses capacités hors-norme pour sauver la veuve et l’orphelin mais en fait un usage plus prosaïque quoique finalement tout aussi courageux.

« La vie sexuelle des super-héros » nous propose donc une approche originale du mythe du super-héros qui, si l’on en croit le succès des films issus de l’univers Marvel ou DC Comics, a encore de beaux jours devant lui.

Gallimard - Folio - 2012 

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14 décembre 2017

LE ROI LEPREUX - PIERRE BENOIT

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Pour se faire une situation qui lui permette d’épouser la fille d’un riche industriel lyonnais, Raphaël Saint-Sornin accepte un poste administratif en Indochine. Un concours de circonstances l’amène à remplacer le conservateur du site d’Angkor où il rencontre deux femmes qui vont changer le cours de son existence. 

De huit à quinze ans, j’ai passé presque toutes mes vacances dans un petit village picard où mes parents possédaient une résidence secondaire, une vieille baraque que mon père retapait été après été. Les jours de pluie, je me réfugiais au grenier où s’entassait un bric-à-brac d’objets hétéroclites, fruit d’héritages et de déménagements successifs. Parmi toutes ces antiquités se trouvait quantité de vieux bouquins, quelques classiques, deux ou trois Jules Verne et beaucoup de Guy des cars, de Pearl Buck et autres livres forts romanesques. Il y avait surtout un grand nombre de romans de Pierre Benoit, auteur à succès de l’entre-deux guerres avec ses histoires un peu formatées mais très bien écrites et dont les titres (L’Atlantide, Le désert de Gobi, Les compagnons d’Ulysse…) constituaient de véritables invitations au voyage.

Et de fait, le dépaysement était presque toujours au rendez-vous. Grâce à lui j’ai chassé le tigre en Sibérie, j’ai succombé aux charmes d’une déesse dans le désert du Hoggar et j’ai combattu les colombiens aux côtés des lanciers d’Arequipa. J’ai ainsi parcouru le vaste monde en oubliant l’espace de quelques heures le ciel bas de Picardie. Et c’est pour retrouver un peu de mes émotions d’alors que je me suis plongé dans ce « Roi lépreux » qui me promettait une équipée exotique dans les ruines de la mystérieuse cité d’Angkor. Hélas cette fois-ci la magie n’a pas opéré.

J’ai pourtant retrouvé ce qui avait excité mon imaginaire d’adolescent : une destination lointaine, un héros sûr de lui, une revanche à prendre sur l’adversité et même la mise en abyme finale que l’on retrouve dans de nombreux titres de l’auteur. Malheureusement, les petites facilités dont il abuse parfois et quelques autres défauts ont gâché mon plaisir. Je ne parle pas du prénom de ses héroïnes qui commence invariablement par la lettre A ni du fait que ses histoires prennent presque toujours la forme d’une confession rapportée par un personnage qui n’est pas le héros des aventures qu’il nous narre. Non, ce qui m’a gêné au point de rendre ma lecture laborieuse, c’est l’absence quasi complète d’action ainsi que les trop nombreux épisodes mondains - cocktails, réceptions et autres soirées au casino – qui viennent alourdir le récit. On déjeune de mets délicats et de vins rares, on discute et l’on flâne, on se fait de grands serments d’amour et d’amitiés mais qu’est-ce qu’on s’emm…

C’est à peine si le récit d’Apsara et les révélations sur ses origines et le rôle qu’elle doit jouer dans la libération de la Birmanie du joug britannique sont parvenus à éveiller mon intérêt. Plus gênant encore, son évocation du Cambodge et de la mythique cité khmère est insipide. On reste au niveau d’un exotisme de carte postale, sans aucune profondeur, sans jamais ressentir la touffeur de la jungle ou le poids de l’histoire qui pèse sur ces vieilles pierres. Je me faisais une joie de cette lecture mais finalement, quelle déception ! Oserais-je un jour tenter de nouveau ma chance ? Pas sûr. Il est des livres et des auteurs que l’on ne devrait jamais relire pour garder intacte la couleur de nos souvenirs.

Kailash - Les Exotiques - 1996

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07 décembre 2017

DIVINE ENTREPRISE - ROGER FACON

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« Divine entreprise » est le genre de roman de science-fiction que j’ai l’impression d’avoir déjà lu dix fois. Une guerre totale, une de plus, a ravagé le monde et contraint ce qui reste de l’humanité à se réfugier sous terre, à l’abri des miasmes et des radiations. Le gouvernement chargé de la bonne marche de cette société recluse a viré totalitaire et maintient le peuple dans l’obéissance absolue et l’ignorance, dissimulant notamment la possibilité de retourner à la surface. Un policier chargé d’enquêter sur la mort de l’un des dignitaires du régime va mettre au jour les mensonges du système ainsi qu'un complot destiné à le renverser. Vous conviendrez qu’il n’y a rien là de très nouveau même si la recette fonctionne toujours comme l’a prouvé encore récemment Hugh Lowey avec son « Silo ».

De fait, la seule originalité du récit de Roger Facon a trait à la nature de sa société souterraine calquée sur la hiérarchie de l’entreprise. Nous découvrons ainsi comment elle fut progressivement érigée en modèle sociétal puis en religion, comment les PME et les multinationales échappèrent au contrôle de l’Etat puis, une fois devenues toutes puissantes, imposèrent leur lois (rétablissement du servage, euthanasie des chômeurs…), comment enfin l’église vint s’associer à ce nouveau pouvoir pour établir une théocratie.

Toutefois ce n’est pas par son manque de nouveauté que le roman pêche le plus mais à cause d’une intrigue mal maîtrisée. Il y a sans doute trop de personnages et trop de pistes à suivre pour un récit aussi court (les 180 pages réglementaires de FNA) et l’auteur est contraint de prendre des raccourcis pour mener l'histoire à son terme. Dans les trente dernières pages, le récit s’emballe. Les révélations pleuvent et de nouveaux personnages, des confréries, des groupuscules au rôle pourtant déterminant surgissent le temps d’un chapitre, font avancer les choses puis disparaissent sans crier gare. Tout cela est un peu frustrant et débouche sur une fin quelque peu bâclée.

L’auteur sait heureusement faire preuve de pas mal d’humour. Malgré un style parfois lourdingue (les fins de phrases du genre : « c'est le pactole, Anatole », « faut s’en servir, Casimir », ça va bien cinq minutes), il lui arrive de se lâcher et de faire montre d’une réelle inventivité. A preuve, cette présentation de Jésus façon « lutte des classes » : « Notre grand pote n’est-il pas né parmi les OS, dans une cave de Béthléem, n’a-t-il pas choisi d’être enfanté par une fille mère ? Son CAP de menuisier en poche, que fait-il ?... Il se coltine avec le fondé de pouvoir d’une multinationale qui colonise Israël, devient un exclu, recrute des copains chez les sicaires et les loubards. Et il est persécuté par le directeur de la PME Hérode Antipas ! On lui crache au visage, on le flagelle, on le crucifie ! On lui reproche de multiples infractions au code du travail parce qu’il guérit les malades et ressuscite les morts le dimanche ! On essaye de le faire passer pour un briseur de grève de boulanger parce qu’il multiplie les pains à l’issue d’un meeting ! ».

Fleuve Noir Anticipation - 1988

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01 décembre 2017

LA CHANSON DE COLOMBANO - ALESSANDRO PERISSINOTTO

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Dans les alpages au-dessus de la petite ville de Chiomonte, au mois de mai 1533, une famille de bergers est retrouvée morte au milieu de ses bêtes. Après que l’hypothèse de la peste eut été écartée les soupçons se portent sur Colombano Romean, leur voisin tailleur de pierre qui a entrepris de creuser un tunnel pour irriguer la vallée. Appolito Berthe, jeune juge fraîchement nommé dans la petite paroisse est chargé par le prévôt d’Oulx de tout faire pour innocenter l’accusé. Il va vite se rendre compte que l’affaire est plus complexe qu’elle n’y parait.

C’est en effectuant des recherches pour sa thèse de doctorat sur le folklore alpin qu’Alessandro Perissinotto a découvert l’existence de la chanson de Colombano. Le texte, chanté par une vieille montagnarde dans un patois mélangeant le piémontais et le provençal étant malheureusement incomplet, il ne put sans servir pour sa soutenance. Des années plus tard, devenu un éminent sémiologue et un jeune écrivain, il entreprend de plus amples investigations afin de découvrir si l’histoire de Colombano Romean est fondée sur des faits réels. Son roman est donc pour partie le résultat d’une enquête minutieuse menée dans les archives régionales de France et d’Italie et d’autre part le fruit de son imagination.

Ceci dit, la reconstitution de cette histoire de meurtre et du procès qui s’ensuivit, pour pertinente qu’elle soit n’est pas la qualité première de ce roman. La quatrième de couverture de la présente édition évoque « Le nom de la rose » d’Umberto Eco et « Les piliers de la terre » de Ken Follett ce qui est tout de même bien exagéré puisqu’on y trouve ni l’érudition du premier ni le côté « grande fresque historique » du second. L’enquête policière proprement dite n’est pas exceptionnelle. On est très vite aiguillé vers le mobile et vers les coupables et si la façon dont le héros démasque ces derniers n’est pas dénuée d’intérêt, elle est loin d’être captivante.

En revanche l’immersion dans une petite communauté montagnarde de la première moitié du XVIème siècle fonctionne parfaitement. La méfiance, les jalousies, le qu’en-dira-t’on mais aussi les silences et les non-dits de ces populations généralement peu disertes, l’auteur les rend parfaitement. Il restitue également très bien les rapports entre humbles et puissants dans ces régions isolées où, plus qu’ailleurs, l’aristocrate, le riche marchand et le savant peuvent écraser le petit peuple du haut de leur pouvoir et de leur science.

Quant au juge enquêteur héros de cette histoire, il est, et ce n’est pas si fréquent en matière de roman historique, parfaitement en phase avec son époque. J’ai beaucoup aimé ce personnage de paysan pauvre qui a embrassé la vie religieuse puis le métier de juge moins par conviction que pour s’assurer un avenir. Son attitude mêlée de curiosité et de crainte, de bonté naturelle et d’égoïsme, de révolte et d’obéissance servile est très juste. Son empathie pour l’accusé le poussera certes à faire la lumière sur les crimes qu’on impute à Colombano mais, dès que sa propre sécurité est en jeu et notamment lorsque l’inquisition pointe le bout de son nez, il fait profil bas et assure ses arrières. Bref, un individu normal, totalement raccord avec les mentalités de ce siècle et qui apporte au récit sa crédibilité.

Gallimard - Folio Policier - 2004

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25 novembre 2017

LE SON DU COR - SARBAN

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Alors qu’il cherche à gagner l’Angleterre après s’être évadé du Stalag où il était prisonnier, Alan Querdilion se trouve projeté dans autre dimension où l’Allemagne a gagné la seconde guerre mondiale et où les nazis ont pu mettre en œuvre leur politique raciste et hégémoniste.

En matière d’uchronie, l’idée d’un Troisième Reich vainqueur de la seconde guerre mondiale est sans doute la plus répandue. Elle a en tout cas donné au genre quelques-unes de ses plus belles réussites parmi lesquelles « Le maître du Haut château » de Phlip K. Dick qui nous montre le monde de 1960 partagé entre les empires allemands et japonais et « Fatherland » de Robert Harris où il est question de l’escamotage de la solution finale par des nazis devenus les maîtres de l’Europe.

« Le son du cor » est beaucoup moins connu. Je ne suis d’ailleurs pas bien sûr qu’il s’agisse réellement d’une uchronie puisque son héros n’effectue qu’un séjour temporaire dans une Allemagne alternative avant de réintégrer son Angleterre natale et son époque habituelle. Pour autant le roman de Sarban est celui qui nous offre la vision la plus glaçante de ce qu’il aurait pu advenir en cas de victoire de l’Allemagne nazie. Il le fait d’une façon originale, en concentrant son histoire sur un tout petit bout d’Allemagne et sur un nombre très limité de protagonistes.

L’histoire se déroule pour l’essentiel à Hackelnberg sur les terres du Grand Maréchal de Louvèterie du Reich, en l’An 102 du premier millénaire germanique. Du reste du monde ou des conséquences de la seconde guerre mondiale nous ne savons à peu rien si ce n’est que l’Europe a été soumise puisque le héros côtoie aussi bien des esclaves slaves que des prisonniers français ou anglais. Mais ce que nous découvrons dans le domaine de ce dignitaire nazi nous donne une bonne idée de ce qui se passe partout ailleurs en Allemagne et dans les territoires soumis.

Hackelnberg synthétise en effet toute l’ignominie de la doctrine nationale-socialiste. Rien que la demeure du Grand Maréchal est un pur exemple de ce phantasme d’une race pure ayant gardée intacts ses liens avec sa terre et son histoire. Elle tient à la fois du relais de chasse et du château médiéval tandis que le décorum, les banquets qui s’y déroulent et les tenues des officiants rappellent la pompe nazie et les grand-messes de Nuremberg. Quant à la façon dont y sont traités les subordonnés et les représentants des prétendues races inférieures, elle illustre parfaitement la brutalité et l'inhumanité du régime. On y voit des femmes ravalées au rang d’objet utilitaire ou sexuel (femmes statues portant flambeaux ou offertes aux invités entre la poire et le fromage) et il y des domestiques auxquels on a retiré les cordes vocales ou que l’on a modifiés génétiquement pour obtenir des esclaves forts et dociles. Ce qui est à l’œuvre à Hackelnberg, c’est le même processus de déshumanisation que celui qui régnait dans les camps d’extermination.

Alan Querdilion, l’infortuné héros de ce roman, va en faire l’amère expérience, lui qui servira un temps de gibier humain pour amuser quelques riches invités. Cet aspect du roman rappelle irrésistiblement "Les chasses du comte Zaroff", ce film des années trente où il est question d’un aristocrate russe qui organise des chasses à l’homme sur une île perdue au milieu du Pacifique. On y retrouve effectivement quelques idées similaires et un peu de la violence et du sadisme du film de Schoedsack même si, sur le fond, les deux œuvres restent fort éloignées. Ici, les scènes d’action n’occupent finalement qu’une place assez secondaire et la fameuse chasse est assez vite expédiée. Qu’on se le dise !

Opta - Galaxie-Bis - 1970

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19 novembre 2017

LE PETIT ARPENT DU BON DIEU - ERSKINE CALDWELL

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Voilà quinze ans que Ty Ty Walden retourne ses champs à la recherche du filon d’or qui lui procurera la richesse tant espérée. Quinze ans qu’il s’échine sans avoir trouvée la moindre pépite et qu’il survit misérablement dans la vieille baraque où s’entasse toute sa famille, ses fils, Buck et Shane, sa fille Darling Jill et sa jolie bru Griselda. Mais Ty Ty est également le père de Rosamond qui a épousé  Will, un ouvrier des filatures de Scottsville, et de Jim Leslie, le seul de ses enfants à être parvenu à s’extirper de la misère. Les rancœurs et les jalousies des uns et des autres ainsi que l’incroyable sex-appeal de Griselda vont porter les tensions à leur paroxysme…

Si Emile Zola était né américain et avait vécu à l’époque de la grande dépression, nul doute qu’il eut écrit « Le petit arpent du bon Dieu ». Le roman de Caldwell partage en effet beaucoup avec l’œuvre du grand écrivain naturaliste. Comme lui, il a pris le parti de peindre le plus fidèlement possible la vie de ses personnages sans déformer ni enjoliver leur réalité. On est ici quelque part entre « La Terre » et « Germinal ». On côtoie la classe ouvrière du sud profond, ces paysans de Géorgie qui cultivent leurs champs de coton avec l’aide de leurs « nègres » ou bien les ouvriers des filatures de Caroline dont les conditions de vie et de travail n’ont rien à envier à celles des mineurs français de la fin du XIXème siècle.

Caldwell ne nous épargne aucun aspect de leur existence misérable. Il nous montre le dénuement total dans lequel ils se débattent jour après jour, l’absence de perspectives et la promiscuité. Il dévoile surtout un manque cruel d’éducation. Une misère intellectuelle peut-être plus grande encore que la misère économique, qui les confine dans la superstition, le racisme et des rapports sociaux dominés par le désir sexuel. On a d’ailleurs reproché à Caldwell – comme on l’avait fait à Zola en son temps – d’avoir écrit des obscénités, presque de la pornographie. Et c’est vrai que le sexe est particulièrement présent dans son livre. Les hommes n’y songent qu’à assouvir leurs pulsions tandis que les femmes semblent n’avoir rien de mieux à faire que de les aguicher. Le sexe est leur seul loisir, un dérivatif qui leur évite de sombrer dans la névrose. Il catalyse les désirs et les passions. Il est un exutoire à leurs frustrations.

L’auteur nous raconte le quotidien de la tribu Walden avec une langue qui a du relief. Les expressions de Ty Ty sont savoureuses et les dialogues irrésistibles par leur spontanéité et leur grossièreté. Cela n’empêche pas l’auteur de nous donner quelques pages assez poétiques sur les filatures, « les femmes aux seins tendus et les hommes aux lèvres sanglantes » qui les font tourner mais, dans l’ensemble, le ton est plutôt à la légèreté, presque à la loufoquerie.

L’histoire débute même dans une ambiance assez comique. Il est question d’une chasse à l’albinos, des maigres tentatives de Pluto pour recueillir des suffrages à l’élection de sheriff et de la façon dont Darling Jill le mène en bateau. Mais côté dérision c’est bien Ty Ty qui tient le haut du pavé. Ty Ty et sa fièvre de l’or qui le pousse à transformer ses champs de coton en un no mans land de trous et de bosses ; Ty Ty et ses petits arrangements avec le Seigneur concernant ce fameux arpent qu’il lui concède sur ses terres mais dont il ne cesse de changer l’emplacement.

Alors on rit de leur stupidité et de leurs colères, on s’amuse de leurs gesticulations et de leurs entreprises vouées à l’échec mais ce n’est pas sans un petit pincement au cœur que l’on voit le récit basculer dans la noirceur et le drame s’approcher inéluctablement. Ils sont « affreux, sales et méchants » et cependant, malgré tous leurs défauts, leur bêtise crasse et leur brutalité, on a plus envie de les plaindre que de les détester.

Gallimard - Le Livre de Poche - 1968

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13 novembre 2017

LA CONTREE AUX EMBUCHES - J. H. ROSNY JEUNE

albin-rosny1948

Sur le point de mourir le capitaine Pourbais remet  au soldat qui vient de le tirer de la tranchée où il agonisait, une carte sensée le mener à un trésor dissimulé quelque part le long de l’Amazone. C’est ainsi que Pierre Achard, une fois libéré de ses obligations militaires, s’embarque pour le Chili d’où il compte descendre le cours du fleuve à la recherche de cet Eldorado. Il ignore alors que c’est une découverte plus incroyable encore qui l’attend.

« La contrée aux embûches » est mon deuxième Rosny Jeune puisque j’ai déjà lu de lui – et dans la même collection – « L’énigme du redoutable », une excellente et originale histoire de « mondes perdus ». C'est d'ailleurs un nouveau récit de civilisation cachée qui nous attend ici, même s'il constitue davantage un long aparté que le thème principal de l'ouvrage. Comme de juste, l’auteur nous emmène dans un cadre exotique propre à stimuler l'imagination du lecteur et encore suffisamment mystérieux pour rendre plausible la subsistance d’une société secrète (le roman date de 1920). C'est donc l'Amazonie, son fleuve, sa jungle et ses indiens que nous partons rencontrer à l’occasion d’une chasse au trésor menée dans les règles de l’art.

Rosny ne fait pas dans l’originalité. Il a recours aux figures imposées du genre et exhibe sans vergogne la carte au trésor cryptée, la caverne dissimulée par une chute d’eau et l'inévitable passage secret. Mais la recherche et la découverte du trésor ne pouvant occuper deux cent cinquante pages il a bien fallut lui adjoindre une idée supplémentaire d'où cette histoire de cité incas qui aurait survécu dans les méandres du grand fleuve.

S'il ne se sort pas trop mal de l'exercice, les aventures de son héros sont en revanche survolées. De son irruption dans l'antique cité jusqu’à son retour au monde tout se passe sans la moindre anicroche. Il est immédiatement adopté par les indigènes, séduit une princesse au premier regard et devient l'un des personnages les plus en vue du petit royaume. Et, alors qu’il commence à se languir de la France et de certaine française, une catastrophe vient à point nommé le libérer de ses obligations en inondant la cité qui résistait pourtant aux flots depuis cinq siècles !

Le roman pêche aussi par l’absence de profondeur des personnages qui sont exactement ce que l'on attend d'eux dans ce type de littérature : héros courageux et astucieux, brute sournoise, sauvage dévoué. La supériorité du héros blanc - et de surcroît français - sur les autochtones prête heureusement à sourire plus qu’elle ne choque. Il est même particulièrement amusant de voir l’européen fraîchement débarqué en Amazonie triompher du jaguar et du boa alors que les indiens du cru sont pétrifiés de peur !

D’une manière générale, l'attitude de Rosny Jeune vis à vis des amérindiens est paradoxale. S’il reconnaît la valeur des cultures autochtones et le mal fait aux peuples indigènes par les colonisateurs européens (« Que nous sommes petits avec nos idées étroites d’une certaine civilisation, avec notre conception de mœurs délimités, avec notre manie de tout ramener aux gestes de la pitoyable humanité blanche ! ») il n'arrive cependant pas à se départir d'une attitude vaguement condescendante à leur égard. Il se garde toutefois de trop de chauvinisme estimant, à juste titre, que les européens se sont définitivement discrédités par le monstrueux suicide collectif que représente à ses yeux la première guerre mondiale.

Albin Michel - Les Belles Aventures - 1942

 

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