SF EMOI

02 mai 2021

PAGAILLE AU LOIN - JACK VANCE

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Si j’ai déjà lu un grand nombre de romans de Jack Vance, je n’avais en revanche jamais tâté de ses nouvelles. Aussi, en ouvrant ce recueil de récits écrits pour la plupart dans les années cinquante, j’étais curieux de voir ce que cet auteur pouvait donner au format court. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il s’en tire plutôt pas mal. Bien sûr on y trouve pas, ou peu, ce sens du détail qui est sa marque de fabrique, ce soin apporté à tous les aspects, sociaux, culturels, ethniques et anthropologiques, des planètes et des sociétés qu’il met en place. Pour autant ces récits de space opera ne manquent pas de saveur. Humour et tragédie s’y mêlent allègrement pour nous donner des histoires où il est question de rivalité et de difficulté à communiquer. Que ce soit entre humains et extra-terrestres, entre races humanoïdes, entre humains ayant suivis des parcours distincts, entre hommes et femmes ou entre concurrents, chaque nouvelle met en exergue l’importance d’aller vers l’autre et de se parler. A défaut, incompréhension et conflits ne sauraient tarder.

«Le don du bagout » nous rappelle que pour communiquer, il faut un langage commun. Oui mais voilà, lorsque votre vis-à-vis est un amphibien doté de tentacules et incapable d’émettre le moindre son, il est bien difficile de se comprendre. Le plus long récit du recueil n’est pas le plus percutant. Il n’en est pas moins intéressant par son côté « roman policier » et le profond humanisme de son héros.

« La Mytr » est la démonstration par l’exemple du vieux proverbe selon lequel Il ne faut pas se fier aux apparences. Une petite sauvageonne échouée sur une planète inhospitalière va l’apprendre à ses dépens.

 « Les dix livres » pose la question de savoir s’il est nécessaire qu’une civilisation soit confrontée aux difficultés pour se transcender et donner le meilleur d’elle-même ? Un récit qui donne à réfléchir mais qui demeure assez terne et peine à transporter le lecteur.

« Les potiers de Firsk » est le seul récit du recueil où l’on retrouve le Jack Vance orfèvre, créateur méticuleux d’univers et de civilisations En seulement vingt-cinq pages il nous livre une superbe histoire de choc des cultures où il démontre, entre autre choses, que la manière forte n’est pas forcément la plus efficace. Un récit de grande qualité qui nous fait regretter son format court.

« Qui perd gagne » nous rapporte la rencontre improbable entre une expédition terrienne et un unigène, organisme intelligent constitué d’énergie pure mais invisible à l’œil nu. Deux espèces on ne peut plus différentes qui vont pourtant nous démontrer que lorsqu’il s’agit de sa survie et des moyens de l’assurer, les décisions prises sont souvent identiques.

Rivalité toujours avec « La guerre des écologies » où il est question de deux fédérations qui se disputent la propriété d’une planète récemment découverte. Sa terraformation va être l’occasion d’une lutte acharnée, l’une des fédérations réduisant systématiquement à néant les efforts de l’autre. Excellente chute en forme de retournement de situation sur le modèle de l’arroseur arrosé.

Même s’il est une fois de plus question de relations tendues entre humains et extra-terrestres, c’est surtout des rapports hommes/femmes que Vance nous entretient dans « Mascarade sur Dicantrope ». Plus précisément entre un homme et sa femme, un couple isolé sur une planète en raison du travail de monsieur. La monotonie des jours, l’absence de perspectives et l’ennui ont distendu les liens matrimoniaux. L’arrivée d’un autre homme et les réactions un peu trop vives des autochtones va secouer leur existence morose et apporter une solution inattendue à leurs problèmes de couple.

Communication entre humains toujours avec «  La planète de Sulwen ». Et cette fois,  la chose est d’autant plus amusante que ce sont deux spécialistes du langage qui ne parviennent pas à s’entendre. Les professeurs Gensh et Kosmin se jalousent, s’épient, se jouent des tours pendables pour être les premiers à démêler les secrets d’une culture extra-terrestre. Lequel gagnera ? A moins qu’un troisième larron ne tire profit de la situation.

Pocket - Science-Fantasy - 1993

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25 avril 2021

CONAN LORD CARNETS SECRETS D'UN CAMBRIOLEUR - SERGE BRUSSOLO

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Un trio de voleurs est engagé par un mystérieux commanditaire afin de mettre la main sur un tableau qui permettrait d’identifier le responsable d’une série de meurtres particulièrement horribles commis une dizaine d’années plus tôt. Usant d’un subterfuge pour s’introduire dans la demeure où le tableau est censé être dissimulé, les trois cambrioleurs vont découvrir que l’antique demeure recèle bien d’autres secrets. 

Ce premier opus des aventures de Conan Lord est un Brussolo pur jus. Les fans du maître français du thriller y seront donc en terrain connu et retrouveront avec plaisir l’habituel cortège de personnages hors normes, d’idées géniales et farfelues, de rebondissements incessants. Ici, c’est un trio de freaks qui donne le La. Derrière le nom de Conan Lord et la légende de la gueule cassée reconvertie en gentleman cambrioleur se cache en effet trois enfants de la balle contraints de voler pour survivre à la faillite de leur cirque. Nous accompagnons donc la dompteuse de fauves, le lilliputien et l’homme obus dans leur tentative de s’emparer d’un tableau d’une valeur toute particulière.

Si les trois personnages sont assez attachants grâce à leurs faiblesses et leurs addictions, le décor et l’époque n’apportent pas grand-chose à l’intrigue. Le Londres d’après-guerre avec ses ruines, ses rationnements et sa populace encore groggy offrait sans doute beaucoup plus de possibilités. Ici, ce back-ground n’est qu’entre aperçu, sous employé même, et l’on doit se contenter comme souvent dans les romans de l’auteur, d’une mystérieuse et labyrinthique demeure qui fut le théâtre d’évènements dramatiques.

L’ambiance est donc plutôt décevante mais c’est surtout la construction du roman qui constitue son principal défaut. L’intrigue autour du fameux tableau se déplace vite vers d’autres mystères et les suspects (de vol, de recel, de meurtre…) se multiplient au fur et à mesure que de nouvelles découvertes se font jour. Ce jeu de fausses pistes et de révélations multiples est certes la marque de fabrique de l’auteur mais ici, il m’a semblé moins convaincant que d’habitude, plus artificiel. Un peu comme si l’auteur s’était aperçu en cours de route que l’idée de départ n’allait pas le mener assez loin et qu’il lui fallait alors meubler du mieux qu’il pouvait. Cela nous donne au final un roman assez prenant mais qui laisse un goût légèrement insipide, comme un bonbon périmé.

Le Masque - 1995

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18 avril 2021

QUINZINZINZILI - REGIS MESSAC

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Alors que la coalition germano-japonaise et le bloc russo-américain se livrent une guerre enragée, Gérard Dumaurier visite une grotte sur les hauteurs de la Lozère en compagnie d'un groupe d'enfants. Miraculeusement sauvés des effets dévastateurs des armes chimiques et du cataclysme écologique qui s'ensuivit, les survivants se trouvent soudainement ramenés à une existence extrêmement précaire.

Ceux qui suivent ce blog le savent, j’ai un gros faible pour les récits post-apocalyptiques. J'en ai déjà lu une bonne centaine et parmi ceux-là, « La terre demeure » est incontestablement l’un de mes favoris. Dans cet excellent roman, George Stewart met en scène un personnage qui vit dans la crainte d’un retour à la barbarie et s’acharne, envers et contre tous, à entretenir la flamme de la connaissance.

Des scrupules que le héros de « Quinzinzinzili » ne partage assurément pas. Lui se moque éperdument de ce qui peut advenir des quelques enfants dont il partage le quotidien. A sa décharge, on signalera que l'humanité dont il est l'un des derniers représentants vient de s'annihiler avec une férocité et une bêtise inouïe. Désabusé, profondément déçu par la nature humaine, il en vient à se demander s'il ne vaudrait pas mieux que celle-ci disparaisse définitivement : "Quand je songe à l'avenir, je vois un nouveau calvaire collectif, une nouvelle ascension pénible et douloureuse vers un paradis illusoire, une longue suite de crimes, d'horreurs et de souffrances."

Il n'est donc pas très enclin à venir en aide aux neuf petits survivants et c'est d'un ton éminemment sarcastique qu'il nous décrit leurs tribulations. Sous son œil moqueur nous assistons à une régression intellectuelle aussi rapide que totale. Trop peut-être car, s'il est amusant de voir le "parler" des jeunes sauvageons se simplifier à l'extrême, si l'on rit de leurs réactions apeurées face aux vestiges de la civilisation, si l'on suit avec intérêt les querelles de pouvoir et d'ego, on a tout de même un peu de mal à concevoir que tout cela survienne en si peu de temps.

Cet aspect du roman fait bien entendu penser à "Sa majesté des mouches" qui met également en scène un groupe d'enfants livrés à eux-mêmes. Mais le roman de William Golding nous montre avec beaucoup plus de finesse les mécanismes à l’œuvre dans la mise en place d'une société tribale. C'est donc plutôt du roman d'Ernest Perochon (Les hommes frénétiques) que celui de Régis Messac se rapproche le plus. Les deux histoires partagent en effet les mêmes descriptions cauchemardesques des conséquences d'une guerre totale et l'idée que la survie de l'espèce sera le fait de jeunes crétins.

L'Arbre vengeur - L'Alambic - 2007

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11 avril 2021

LE VILLAGE PATHETIQUE - ANDRE DHOTEL

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« Le village pathétique » est l’histoire de la difficile et houleuse acclimatation de deux jeunes gens dans une bourgade ardennaise. Odile et Julien Bouleurs sont de jeunes mariés qui, après quelques mois de vie commune, décident de divorcer sitôt finies leurs vacances d’été.  Sur le chemin du retour, les jeunes parisiens s’arrêtent à Vaucelles, un village établi à proximité d'une zone marécageuse dans lequel ils décident de s'installer quelques temps. Après un accueil favorable, les relations entre Odile et Julien - qui vivent désormais séparément - et les habitants de la petite commune vont tourner à l'aigre.

Il ne s’agit pourtant pas d’une confrontation entre citadins et villageois pas plus d’ailleurs que d’une querelle entre anciens et modernes même s’il y a un peu de cela dans l’aspiration de la jeunesse du village à s’émanciper et faire entrer Vaucelles dans une nouvelle ère. Le clivage se situe ailleurs, dans les caractères des nouveaux venus et plus particulièrement dans celui de la jeune citadine. C’est d’ailleurs à ses pas que le récit s’attache tout d’abord.

Odile est une jeune femme de caractère. Décidée, volontaire, elle sait ce qu'elle veut. Qu'importe ce que l'on pense d'elle, qu'importent les conventions, elle va son chemin et on ne peut s’empêcher d’admirer son esprit d'entreprise et son courage. Aussi sommes-nous portés à prendre sa défense lorsqu'elle se trouve confrontée à la vindicte des villageois qui, de médisance en ragots, aboutira à une forme de lynchage. Julien, lui, arrondit les angles. Il accepte les invitations et les conseils même si cela lui pèse ou contrarie ses projets. Il se laisse vivre, ne s'occupant que de réparer quelques vélos, mais sait se faire accepter, allant vers les autres et essayant de les comprendre. C'est en observant sa façon de faire que l'on saisit ce qui, chez Odile, suscite opposition et réprobation.

Odile est trop entière, trop intransigeante, trop sûre d’elle-même. Elle n’écoute pas les autres et n’admet aucune contrainte. Bien entendu, elle a le droit le plus strict de se comporter comme elle l'entend. Mais, sauf à vivre en ermite, il faut savoir tenir compte de l’opinion et des sentiments de ceux qui nous entourent.  Les relations humaines ne sont pas une mécanique qui répond à la seule raison et c’est sans doute l’erreur fondamentale d’Odile que de vouloir forcer les choses et les gens à s’adapter à elle et reconnaitre la valeur de ses projets. Il y a un temps pour tout et pour chacun. Il faut l’admettre, comme il faut admettre que la nature continue d’aller son rythme ainsi que le montrera cette fin d’été avec ses bourrasques, ses incendies et ce marais où faune et flore continuent de prospérer, indifférents aux querelles des hommes.

Gallimard Folio - 1974

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04 avril 2021

ENDER L'EXIL - ORSON SCOTT CARD

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Je me souviens qu’après avoir fini « La stratégie Ender » je m’étais précipité sur les trois livres qui en constituaient la suite. Je me rappelle aussi avoir éprouvé une petite déception en constatant que son jeune héros était devenu un homme mûr et que bien des années s’étaient écoulés depuis sa victoire sur les doryphores. Ma déception avait bien sûr été tempérée par la très grande qualité de « La voix des morts » et de « Xénocide » (je suis plus réservé au sujet des "Enfants de l’esprit ") mais malgré tout, il me manquait un petit quelque chose, un lien entre ces deux Ender, si semblables et pourtant si différents.

Ce roman, écrit près de vingt ans plus tard, comble ce vide. Nous y retrouvons un Ender de tout juste treize ans, auréolé de gloire martiale mais profondément marqué par le xénocide que les circonstances l’ont contraint à réaliser. Admiré autant que craint par les nations terriennes qui n’en finissent plus de se déchirer, il accepte de partir pour un voyage sans retour vers une lointaine colonie.

Cette nouvelle contribution à l’histoire de l’un des personnages les plus attachants de la SF n'a pas été tout à fait à la hauteur de mes espérances. J’ai certes été ravi de retrouver l’enfant prodige tel que je l’avais laissé. J’ai apprécié de le voir lutter à nouveau contre les fâcheux de tout poil, contre la bêtise de certains et l'égoïsme des autres. J'ai aussi pris beaucoup de plaisir à ses passionnants débats avec sa sœur ou à ses échanges épistolaires avec le colonel Graff que l'on découvre à cette occasion sous un jour complètement nouveau. L'histoire est prenante même quand Ender s'efface derrière d'autres personnages.

Mais il faut tout de même reconnaître qu'elle souffre d'une construction un peu artificielle dû au fait que l’avant (La stratégie Ender), l’après (La voix des morts et suivants) et même le pendant (Le cycle de l’ombre) ont déjà été écrits lorsque Card en entame la rédaction. Il lui faut donc veiller à l’insérer du mieux possible dans cet univers déjà  très complet. De ce point de vue, le pari est réussi. Mise à part une légère contradiction dont l’auteur s’explique dans la postface, les nouvelles aventures d’Ender s’intègrent parfaitement aux anciennes. Cette contrainte pèse néanmoins lourdement sur le déroulé de l’intrigue. Card, n’est plus totalement maître de la destinée de son héros. Il doit composer avec ce qu’il a déjà écrit. Cela le bride et l’histoire s’en ressent.

Pour intéressants qu’ils soient, les trois épisodes marquant du roman (ses démêlées avec un amiral arriviste et jaloux, sa courte carrière de gouverneur sur la planète Shakespeare puis sa confrontation avec un dangereux rejeton de Bean et Petra) peinent à former un tout.  Ils se lisent néanmoins avec grand plaisir grâce à de nouveaux personnages de qualité (Dorabella et sa fille Alessandra, le biologiste Sal Menach) et apportent même des réponses aux questions que l’on a pu se poser à la lecture des autres volumes. On apprend ainsi dans quelles circonstances il écrivit « La reine & L’hégémon » et pourquoi il choisit de voyager en espace relatif afin de mettre le plus d’années lumières entre lui et sa légende.

Mais surtout, « L’exil » nous donne une idée plus précise du caractère d’Ender. Il nous montre un adolescent, puis un jeune homme, naturellement bon et désintéressé, ce qui lui vaut bien des déboires dans un monde où ces qualités sont si peu partagées. Son immense intelligence et sa compréhension des relations humaines lui permettront néanmoins de tracer sa route en s’appliquant à faire triompher sa vision du monde, sans violence mais non sans détermination.

L'Atalante - La dentelle du Cygne - 2010

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28 mars 2021

JOURNAL DES ANNEES DE POUDRE - RICHARD MATHESON

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Je suis d’une génération élevée au western. Celle qui n’aurait manqué pour rien au monde les rendez-vous du mardi soir avec Eddy Mitchell et pour qui John Wayne, Gary Cooper, ou Audy Murphy ne sont pas d’illustres inconnus. Alors forcément, il m’en reste un petit quelque chose et c’est toujours avec grand plaisir que je regarde les rares rediffusions de ces vieux films en cinémascope où les peaux rouges affrontent les tuniques bleus tandis que le gentil sheriff triomphe de l’ignoble pilleur de banque. 

« Journal des années de poudre » a donc très logiquement fait resurgir en moi un tas de vieux souvenirs : l’attaque de la diligence par les indiens, les parties de poker dans le saloon,  les règlements de compte à OK Corrall… Mais si Matheson fait admirablement revivre ces images d’Epinal de l’ouest légendaire, son propos est un peu plus complexe que cela.

D’abord, son Far West est beaucoup moins romancé que celui d’Hollywood. Plus réaliste aussi. Sur la frontière, la civilisation est balbutiante et la loi approximative. La force ou l’argent dominent encore très largement les relations humaines et les représentants de l’ordre ont bien du mal à se faire respecter. Shérifs et hors la loi ne sont d’ailleurs pas bien différents et seules les circonstances les font basculer d’un côté ou de l’autre.

Clay Halser, le héros de l’histoire, est le parfait représentant de ce monde jeune et sauvage où les fortunes et les réputations se font à coups de revolvers. C’est son journal que nous lisons, à peine révisé par un journaliste de ses amis. Il a la simplicité de son auteur et la même franchise.  Il s’y livre sans filtre, jour après jour, sur ses  rencontres, ses amours, ses espoirs… Cela ne l’empêche pas d’être lucide sur lui-même et les autres et de porter un regard pénétrant sur son statut de légende de l’ouest.

Cela permet aussi à Richard Matheson de décortiquer la construction d’un mythe. Il nous montre qu’il peut suffire d’un journaliste en mal de copie et de lecteurs avides de frissons pour transformer un cow-Boy agile de la gâchette en héros invincible. En suivant le parcours de Clay Halser, on comprend aussi comment la réputation d’un homme peut prendre le pas sur la réalité et de quelle manière elle en vient à influer sur sa destinée. Se dessine alors le portrait infiniment triste d’un homme qui voit sa vie lui échapper, prisonnier de sa légende, solitaire et malheureux.

Denoël - Lunes d'Encre - 2003

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21 mars 2021

WARRIOR - HUGUES DOURIAUX

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Warrior est le champion des Aigles, l'un des trois clans qui se partagent les ruines de la cité. Après qu'un groupe rival eut massacré les siens, il se retrouve contraint de quitter sa ville en compagnie d'une trafiquante d'armes et d'une jeune "sœur" du clan des loups. Bien que se méfiant les uns des autres, les trois rescapés vont devoir faire front commun pour échapper aux multiples dangers du "dehors".

En entamant ce livre, j'ai d'abord cru que Douriaux allait nous servir une vague copie du "Blue" de Joël Houssin, avec ses clans de combattants ultra violents qui se battent pour le contrôle d'une ville en ruine. Mais très vite, ses trois héros quittent la cité pour un périple à travers un pays dévasté et c'est donc plutôt du côté de Gilles Thomas et son "Autoroute sauvage" qu'il faut aller chercher un lien de parenté. Les deux romans sont en effet forts proches puisque tous deux mettent en scène un dur à cuire égoïste qui va s'humaniser au contact d'une femme (deux chez Douriaux) qui va lui faire changer sa vision de l'existence.

Pour l'essentiel "Warrior" s'avère donc peu original. L'auteur n'a pas su, ou pas voulu, s'éloigner des sentiers battus du post-apo et l'on retrouve sans surprises les éternels dangers du monde d'après, les bandes de chiens sauvages, les groupements humains soumis à la loi du plus fort ou du plus malin, la violence généralisée, etc... Cela reste toutefois de facture honnête et il y a même quelques idées marquantes dont cet antagonisme jeune/vieux que l'on retrouvera plus tard dans un roman tel que "Le pire est avenir" de Maia Mazaurette.

Le style est en revanche parfaitement adapté à ce type de récit. Nerveux, sec, incisif, sans fioritures ni digressions superflues, il s'accorde à l'ambiance et au format court du roman. La façon dont s'exprime le héros/narrateur ainsi que son état d'esprit reflètent à merveille l'éducation primaire qui fut la sienne. L'évolution de son caractère est également très bien rendue, notamment l'irruption dans sa vie de sentiments (l'amour, la compassion) auxquels il n'était pas habitué.

Une sympathique lecture qui, après celle de « Malterre », me confirme que je préfère Douriaux lorsqu'il écrit de la SF plutôt que des cycles de fantasy interminables.

Fleuve Noir Anticipation - 1994

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14 mars 2021

NOUS AVONS TOUS PEUR - B. R. BRUSS

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Jimmy Hoggins, jeune reporter du Winnipeg Standard, est dépêché par son journal dans la petite ville de Cockshill. Il doit y enquêter sur la cause des nombreux départs qui vident peu à peu la jolie bourgade. Très vite, le journaliste se rend compte que tous les habitants sont visités par un cauchemar d’une rare intensité dans lequel Blahom, un personnage épouvantable, leur promet les pires turpitudes.

Ce n’est pas pour rien si, avant d’être réédité par les éditions NéO, ce roman est initialement paru dans la mythique collection Angoisse du Fleuve Noir. L’angoisse est en effet le moteur de cette histoire qui réussit le tour de force de distiller une ambiance terrifiante sans s’appuyer sur les meurtres et les effusions de sang. Ici, les éléments horrifiques ou d’ordre fantastique semblent n’exister que dans les rêves des personnages et jamais l’auteur ne se prononce sur leur véracité. Il se contente de  nous communiquer leur terreur en nous décrivant les ravages de la peur sur la santé mentale et physique des habitants de Cockshill. Il le fait de façon très progressive en insistant notamment sur l‘évolution psychologique de son héros.

Bien que hanté par les mêmes visions cauchemardesques, Jimmy Hoggins réfute longtemps l’idée d’une manifestation surnaturelle. Son attitude est d’abord celle du citadin qui observe avec un peu de condescendance ces provinciaux victimes de leurs superstitions. Puis, devant la profondeur du mal et la rémanence de ces propres cauchemars, il finit par admettre que des forces malfaisantes sont à l’œuvre. Il se met alors en quête d’une explication qu’il veut rationnelle et, surtout, d’un coupable. Luttant contre ses propres frayeurs, usé par ses investigations, inquiet pour la sécurité de ses proches, il finira pourtant par s’effondrer comme les autres.

Entre temps il nous aura tout de même embarqués dans une véritable enquête policière, suspectant tour à tour le pasteur ou le médecin, récoltant les ragots et suscitant les confidences. Il aura aussi trouvé le temps de rencontrer une jeune femme du cru avec laquelle il va s’offrir une amourette qui constitue une sorte de respiration dans l’histoire avant qu’elle ne sombre définitivement dans la tristesse et le désespoir.

Si la transformation du narrateur et son « imprégnation » constituent le principal vecteur de l’angoisse, B. R. Bruss la rend également palpable grâce à ses descriptions d’une ville qui n’ose plus dormir. Les images inquiétantes (la fatigue sur les visages, les crises de nerfs…) et les scènes étranges (la cour d’école qu’aucun cri ne vient égayer, les habitants qui repoussent l’heure du coucher et hantent les cafés et les cinémas jusqu’aux premières heures du jour…) créent une ambiance particulièrement poisseuse qui donne envie au lecteur de découvrir ce qui se cache derrière Blahom : hystérie collective, manipulation mentale ou manifestation démoniaque.

Nouvelles Editions Oswald - SF / Fantastique - 1981

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09 mars 2021

FERMENTATIONS - STPo

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Plus qu’une BD, « Fermentations » est un recueil de strips comme on en voit encore parfois dans la presse. Des histoires de quelques cases, très courtes et percutantes, immédiatement reconnaissables grâce à un style très affirmé.

Les dessins de STPo  sont réduits à leur plus simple expression. Un trait pour la silhouette, aucun remplissage. Les visages sont peu expressifs et seuls quelques détails et accessoires donnent une idée de la personnalité, du sexe, de la profession... La scène est toujours la même. Un comptoir, une ou deux personnes derrière, pas davantage devant. Cela donne des vignettes très épurées, un peu répétitives, mais qui conviennent très bien au propos de l’auteur.

Car bien davantage que ces dessins somme toute assez sommaires, ce sont les dialogues des citoyens lambda qu’il met en scène, qui apportent toute sa saveur à ce livre. Ces brèves de comptoir sont un reflet de la société. On y parle de tout. De politique bien sûr, du travail, des relations hommes/femmes, bref, de tout ce qui fait la vie. Le ridicule côtoie le profond. Le propos d’ivrogne succède à la réflexion bien sentie. Il y a des opinions nuancées et des sentences définitives ainsi que toutes ces contradictions que chacun d’entre nous porte en lui.

C’est drôle, parfois corrosif et il y a même matière à réflexion pour peu que l’on partage le point de vue de l’auteur sur les dérives du système libéral dans notre merveilleuse société de surconsommation. Le petit format du livre est agréable en main et permet de le trimbaler partout pour s’envoyer quand on le veut quelques pages de bonne humeur. Peut-être le contenu des phylactères est-il écrit un peu petit mais là, c’est le presbyte quinquagénaire qui parle !

Editions Le lapin - 2020

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07 mars 2021

LA MAFIA DES OS - CHRISTIAN VILA

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Co-fondateur de l’agence DO spécialisée dans l’accompagnement et la logistique d’expéditions et de recherches privées, Gaël Desmonts voyage aux quatre coins du monde pour assurer le succès de sa société. Aussi, lorsqu’il s’agit de livrer un simple colis en Sibérie Orientale, l’intrépide entrepreneur n’hésite pas un instant. Mais la mission de routine va s’avérer moins simple que prévue et Gaël va se retrouver confronté à de redoutables barbouzes et à de non moins dangereuses créatures. 

Il est bien rare que les « Lost Race Tales » s’aventurent dans d’autres contrées que l’Afrique, le Proche Orient ou l’Amérique du Sud. Christian Vilà fait donc preuve d’une certaine originalité en situant son roman au beau milieu des Monts de Verkhoïansk, au fin fond de la glaciale Sibérie.

La période historique est également bien choisie. En 1994, la Russie de Boris Eltsine est en plein délitement. L’empire soviétique s’est effondré, la corruption gangrène toute la société et le chaos règne dans ses anciens satellites. Cette situation économique et géopolitique rend donc tout à fait crédible cette histoire de trafic d’antiquités impliquant d’anciens membres des services spéciaux et du KGB. 

Le seul petit souci c’est que cet aspect « espionnage » l’emporte beaucoup trop largement sur le côté fantastique. Cela est en partie dû à la nature du « peuple caché » dont il est question, laquelle exclue la traditionnelle immersion dans une civilisation antique et les déambulations dans les vestiges de sa grandeur passée.

La personnalité du héros renforce également l’aspect « jamesbondesque » de l’histoire. Gaël Desmonts est en effet un ancien champion olympique de pentathlon moderne, ce sport qui combine le tir, l’escrime, l’équitation, la natation et la course à pied. Cela fait donc de lui un athlète accompli capable de se sortir de presque tous les mauvais pas. Ajoutons à cela un charme tel qu’il lui permet de séduire tout ce qui porte jupon et l’on a bel et bien l’impression d’être en présence d’un 007 au petit pied.

Heureusement, le récit est porté par une bonne dose d’humour et d’autodérision qui permet de faire passer agréablement les 180 pages de ce roman d’aventures qui  nous propose de l’action et pas mal de dépaysement en compagnie d’un héros sympathique et de rudes autochtones.

Fleuve Noir - Aventures et Mystères - 1995

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