SF EMOI

11 novembre 2018

EMPIRE DU SOLEIL - JAMES GRAHAM BALLARD

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Rendu célèbre par le film qu’en a tiré Steven Spielberg, « Empire du soleil » est un roman quasi autobiographique qui nous raconte les trois années que l’auteur a passé dans un camp d’internement japonais pendant la seconde guerre mondiale. Alors âgé de 11 ans, le jeune James vivait une vie heureuse et aisée dans le Shanghai des concessions occidentales, au sein d’une famille de riches expatriés britanniques. L’entrée en guerre du Japon va le sortir de son quotidien d’enfant pourri-gâté pour le plonger de la plus brutale des façons dans le monde des adultes. Séparés de ses parents, Jamie va faire le difficile apprentissage de la débrouille. Il va un temps errer dans les quartiers chics en visitant les villas abandonnées des relations de son père en quête d’abri et de nourriture puis, après quelques semaines de vagabondage, il est finalement arrêté par les soldats nippons.    

Commence alors le récit de sa captivité dans le camp de Longhua où sont regroupés une partie des ressortissants britanniques. Récit qui va occuper la majeure partie du roman et qui m’a interloqué par sa surprenante parenté avec d’autres livres qui traitent de la vie dans les camps (de concentration, de prisonniers, de travail…). Je pense en particulier à ceux de Primo Levi et Soljenitsyne qui ont avant lui parfaitement décrit le processus de déshumanisation à l’œuvre dans ces lieux où la survie engendre un égoïsme forcené. Celui de Ballard se rapproche de ces textes par la très grande précision avec laquelle il décrit le quotidien de son petit héros ainsi que par l’absence de réquisitoire contre ceux qui les tiennent enfermés.

Nous avons donc tout le temps de faire connaissance avec Jamie et voir comment il parvient à s’en sortir en dépit des privations, des maladies et des multiples dangers d’une guerre omniprésente. Nous le suivons dans tous les aspects de sa vie de prisonniers et notamment dans sa recherche constante de nourriture. Troc, vol, petits services rendus aux surveillants, il utilise tous les moyens à sa disposition pour améliorer un ordinaire franchement insuffisant, ce qui ne l’empêche pas de faire preuve à l’occasion d’altruisme et d’empathie. En fait, il sera tout au long de sa captivité écartelé entre les deux figures tutélaires que représentent Basie et le Dr Ransome. Le premier est un soldat américain manipulateur et débrouillard auprès duquel Jamie va apprendre l’art de la démerde. Mauvais génie ou ami dévoué (sans doute quelque part entre les deux), Basie est un personnage ambigüe dont l’influence est heureusement contrebalancée par celle du Dr Ransome qui aidera son protégé tant au niveau matériel que du point de vue de l’éducation et du sens moral.

Deux exemples, deux soutiens qui vont lui permettre de traverser toutes les épreuves sans y laisser sa peau. En revanche, sa personnalité et sa vision de l’humanité en ont sans doute été modifiés à jamais. Les multiples scènes d’horreur, les combats, les innombrables cadavres, les destructions dont il fut témoin, toutes ces visions apocalyptiques ont très vraisemblablement imprégnés son esprit et expliquent peut-être sa fascination pour le morbide, pour les atmosphères de pourrissement et les images de fin du monde. « Empire du soleil » nous propose donc une vision particulière de la guerre, celle d’un enfant confronté à la violence et la dureté de l’homme mais qui saura conserver intacte sa volonté de survie et sa capacité à rêver.

Gallimard - Folio - 1990

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04 novembre 2018

CHRISTOPHE SIEBERT - PARANOIA

Paranoia

Ce roman de Christophe Siebert me laisse perplexe. Je sais que j’ai aimé mais je serai bien en peine de vous dire exactement pourquoi. D’ailleurs je ne sais même pas vraiment ce que j’ai lu. Ca ne ressemble à rien de ce que je connais ou plutôt, ça ressemble à trop de choses à la fois. Tâchons d’y voir plus clair.

Premier indice, le roman est publié par les éditions Trash. On aurait donc naturellement tendance à penser qu’il s’agit d’un roman gore. Pourtant, ce n’est pas franchement le cas. Il y a bien quelques scènes de cul et pas mal de meurtres mais on ne tombe jamais dans l’excès. La violence et le sexe sont utilisés, si j’ose dire, à bon escient. Les descriptions sont précises, presque anatomiques, sans que le narrateur ne laisse passer la moindre émotion. Le but n’est pas de choquer mais d’informer, de montrer les choses dans leurs crudité et leur réalité.

Alors si ce n’est pas du gore qu’est-ce donc ? De la SF peut-être puisqu’il est question d’une invasion de la planète par une armée de robots qui viendraient se substituer aux humains. C’est effectivement une piste. Plusieurs personnages sont en effet convaincus de la présence de ces androïdes et de l’existence d’un complot planétaire visant à éradiquer la race humaine. Le problème, c’est que les dits personnages ne sont pas exactement dignes de foi. Alcoolos ou camés, paranoïaques échappés de leur hôpital psychiatrique, ces hommes et ces femmes n’inspirent pas confiance. On aurait même plutôt tendance à croire que leurs visions sont dues aux substances qu’ils s’envoient dans le gosier ou les narines et qu’un régime au pain sec et à l’eau aurait tôt fait de les ramener à de plus saines occupations.

Ce n’est donc pas tout à fait de la SF mais ce n’est pas non plus du fantastique pur jus. On y cause bien des grands anciens, de Nyarlathotep et de ses petits copains, il y a des messes noires au fond d’une crypte et le maître de cérémonie s’envoie en l’air avec un gigantesque crapaud. Mais là encore il est difficile de faire la part des choses entre la réalité et le cauchemar, entre le délire et les faits.

Reste donc une seule possibilité : le polar. C’est sans doute de ce genre que « Paranoïa » se rapproche le plus. Mais un polar social alors, genre néo polar à la française, à la façon d’un Jonquet ou de ces auteurs pour lesquels l’ambiance, la forme et le cadre comptent au moins autant que l’intrigue. Siebert est en plein dedans. D’une écriture nerveuse, sèche et tranchante, il nous montre une frange de la société qu’on n’a pas l’habitude de côtoyer, les SDF et les laissés pour compte, les malades mentaux et les drogués, les masures sordides et les hôtels miteux. On s’en prend plein la gueule. C’est sombre et désespéré, c’est triste, c’est violent, c’est dégueu, mais c’est vrai.

Trash Editions - 2016

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23 octobre 2018

ET J'ABATTRAI L'ARROGANCE DES TYRANS - MARIE-FLEUR ALBECKER

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Si vous poussez quelqu’un à bout, il finit en général par exploser. Il en va de même des peuples. Vous pouvez les contrôler, les brimer, les torturer ou, plus insidieusement, les endormir à coup de télé et de RSA, lorsque le point de non-retour est atteint, quand la désespérance est trop vive, ils finissent toujours par se révolter. La France en sait quelque chose qui connut quantité de soulèvements populaires : 1789, 1830, 1848, la commune de Paris et jusqu’à ses derniers avatars : le front populaire et mai 68. Mais ce n’est pas de la France et de Paris que Marie-Fleur Albecker a choisi de nous parler. Elle a franchi la Manche pour nous raconter la Révolte des Paysans de 1381 qui vit les habitants du Kent et de l’Essex monter à Londres pour exiger du roi le renvoi de ses conseillers.

Quantité de raisons président à la naissance de ce mouvement spontané. Il y a les séquelles de la grande peste et la misère qui s’est installée depuis ; il y a la guerre contre la France qui n’en finit pas et les taxes toujours plus nombreuses pour la financer. Mais ce qui par-dessus tout pousse les paysans à quitter leurs fermes pour gagner la capitale, c’est l’injustice. Ou plutôt toutes les injustices. Celle qui fait d’un seigneur un individu tout puissant, celle qui empêche le serf de quitter son village pour aller chercher fortune ailleurs, celle qui accable d'impôts les humbles et enrichit les puissants sans oublier bien sûr les emprisonnements arbitraires, les spoliations, les exécutions…

« Et j’abattrai l’arrogance des tyrans » nous propose une immersion parmi ce petit peuple d’ouvriers, d’artisans et de paysans qui décidèrent un beau matin qu’ils en avaient assez. Des prémisses de leur révolte jusqu’à sa répression finale, nous suivons le long des routes cette troupe hétéroclite qui s’agrandit jour après jour de tous les mécontentements et de toutes les souffrances. Nous assistons donc au lynchage des collecteurs d’impôts de Brentwood qui lança le signal de la rébellion ; nous accompagnons les révoltés lors de la prise de Canterbury qui aboutit notamment à la libération de John Ball, ce prêtre dissident qui prêche l’égalité de tous ; nous participons avec eux au sac du palais du régent dans la bonne ville de Londres et aux rencontres avec le jeune souverain.

Mais, si nous côtoyons les grands noms de l’histoire, le roi, l’archevêque de Canterbury ainsi que le fameux Wat Tyler qui prit la tête de la rébellion, c’est à des individus beaucoup plus humbles que l’auteur a choisi de s’intéresser. Elle a choisi un panel assez représentatif dont elle nous fait partager le quotidien et pénétrer les pensées. Il y a là un vieux bourgeois épris de droiture et d’équité, un jeune homme fougueux avide de gloire, un vétéran des campagnes françaises, une femme. Cette femme c’est Johanna et c’est à travers ses yeux que nous contemplons ces quelques semaines de liberté et d’espoir. C’est une femme forte que Johanna. Une femme qui saisit là l’occasion de crier à la face du monde son besoin de liberté et qui décide de vivre enfin la vie qu’elle s’est choisie et non pas celle que son mari, sa famille, l’église et la société lui ont imposée. Johanna, c’est une révolte dans la révolte, c’est le féminisme avant même que le mot n’existe. C’est surtout une femme extrêmement touchante, blessée, rudoyée, rabaissée mais qui reste arcboutée à son désir d’émancipation.

S’il met un coup de projecteur sur cet épisode méconnu de l’histoire d’Angleterre, le principal intérêt de ce roman est bien de nous montrer que les aspirations des peuples sont toujours les mêmes et que la soif de justice n’a pas faibli. Le besoin de liberté et d’égalité est toujours d’actualité. Il ne suffit pas de les ériger en principes et les inscrire au fronton des mairies, il faut les faire vivre, pleinement. Nos politiques feraient bien de ne pas l’oublier. A défaut, ils s’exposent à l’un de ses accès de fièvre qui renversent tout sur leur passage et n’accouchent pas forcément du meilleur. Et comme le dernier remonte à plus de 50 ans je ne serai pas surpris qu’un Wat Tyler ou une Johanna viennent très prochainement nous sortir de notre léthargie.

Le fait que Marie-Fleur Albecker fasse parler ses personnages exactement comme nos contemporains renforce cette proximité entre notre époque et la leur. Pour autant je dois avouer ne pas avoir été séduit par les intonations que cela donne parfois à son roman. Ce n’est pas le décalage, pour ne pas dire l’anachronisme, entre le langage d’aujourd’hui et le moyen-âge qu'elle fait revivre qui m’a gêné. Bien au contraire. Je déteste ces romans historiques dans lesquels l’auteur se croit obligé d’insérer un vocabulaire d'époque pour "faire vrai". C’est simplement que cet apport est parfois un peu outrancier et n’apporte aucune valeur ajoutée à son propos. Un exemple parmi d’autres : en page 145 elle présente le jeune roi Richard II en ces termes : « il est considéré comme plutôt beau gosse, grand avec le visage bien blanc et les cheveux blonds. Sans doute une sorte de jeune Brad Pitt avec de belles fringues brodées d’or ». Jusque-là, rien à dire. Le portrait est rapide, clair et la comparaison avec l’ex d’Angelina, parlante. Mais elle ne s’arrête pas là et continue en ces termes : « Paradoxalement, ça peut ramener de la minette ; de toute façon, quand t’es le King, tu chopes en masse ». Et là, j’ai le sentiment qu’elle recherche davantage la complicité avec son auditoire qu’à transmettre une information. J’ai un peu l’impression d’assister à l’un des cours de l’auteur (elle est prof d’histoire-géo) où elle tenterait d’intéresser ses élèves en s’exprimant comme eux et en se les mettant dans la poche avec un humour à deux balles.

Ceci étant, le résultat est globalement satisfaisant et l’objectif atteint. Marie-Fleur Albecker est bel est bien parvenue à nous intéresser au destin de ces hommes et de ses femmes qui vécurent il y a six cent ans mais qui nous paraissent pourtant si proches tant leurs aspirations ressemblent aux nôtres.

Aux Forges de Vulcain - 2018

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21 octobre 2018

PLOP - RAFAEL PINEDO

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Dans un univers post-apocalyptique indéterminé, le jeune Plop est bien décidé à grimper au plus vite au sommet de la hiérarchie de sa tribu. Il va vite comprendre que la conquête du pouvoir se paye au prix le plus fort. 

Le post-apo n’est pas un genre joyeux, c’est un euphémisme que de le dire. Mais avec « Plop » on touche carrément le fond en matière de lendemains qui déchantent. Imaginez la Terre d’après, après la bombe, après les pollutions, après les maladies, après toutes les saloperies qu’on lui impose et qui finiront par nous péter à la gueule. Imaginez une Terre donc où la pluie tombe continuellement et transforme le monde en un vaste bourbier. Une Terre où rien ne pousse qu’une végétation rabougrie, des champs de détritus, des bouts de verre et de plastique. Une terre ou les fleuves luisent la nuit et dissolvent presque instantanément quiconque a le malheur d’y tomber.

C’est sur cette Terre que vit Plop. « Plop », c’est le bruit qu’il fit en tombant sur un sol gorgé d’eau lorsque sa mère l’expulsa de son ventre. C’est aussi le nom que lui a donné la vieille Goro quand elle le recueillit, ou plutôt lorsqu’elle en devint propriétaire. Car dans la Brigade personne ne s’appartient vraiment. Soit vous êtes l’esclave de quelqu’un, soit vous servez la communauté. Dans le cas contraire c’est le recyclage immédiat en pâtée pour cochons. Mais, quelque-soit le sort qui vous est échu, la vie n’a rien d’une sinécure. C’est un combat continuel pour la survie. Il faut lutter sans cesse contre les tribus concurrentes, vaincre les éléments et, surtout, trouver de quoi manger : chasser les chats sauvages et les chiens, récupérer de vieilles conserves, voler…

En nous « invitant » au sein de cette communauté, Rafael Pinedo nous montre une société totalement déshumanisée, hommes et femmes ravalés au rang d’animaux. Aucune empathie. Pas d’amour. On « s’utilise » sans la moindre pensée pour le plaisir ou le bien-être de l’autre et seuls les sentiments violents (la colère, la haine, l’envie) et les besoins primaires (manger, jouir, dormir) trouvent à s’exprimer. L’écriture, sèche et dépouillée, avec des phrases les plus courtes possible et un vocabulaire simplissime ajoute à cette ambiance de désespoir et de résignation. Un style sans fioritures mais cruellement efficace qui vous fait ressentir l’extrême fragilité de la vie humaine.

Mais, si l’atmosphère du roman est une incontestable réussite, j’ai trouvé l’auteur un peu trop complaisant avec le sang et le sexe. Je comprends qu’il ait voulu nous présenter un monde où la violence est banalisée et où la vie n’a presque pas de valeur. Mais était-il pour autant nécessaire de multiplier les exemples ? Rafael Pinedo ne nous épargne rien. Il y a pléthore de combats, de meurtres et de viols mais aussi des séquences plus dérangeantes, des scènes de démembrements et de cannibalisme, des tortures immondes et des vengeances particulièrement retorses. Cela ne s’arrête jamais et jusqu’aux toutes dernières pages il nous faut supporter sévices et hémoglobine. Et du coup, un doute m’étreint. « Plop » ne serait-il pas un roman gore qui prendrait prétexte d’une histoire de conquête du pouvoir dans un univers post-apo pour mieux décliner une multitude de scènes de sexe et de violence ? Ce ne serait en soi guère dérangeant mais je m’attendais à autre chose, à un peu plus de profondeur et de réflexion d’autant que l’auteur a levé quelques pistes sur la religion, le pouvoir ou la famille qui auraient pu déboucher sur d’intéressantes digressions.

L'Arbre Vengeur - Forêt Invisible - 2011

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14 octobre 2018

LES MORTS - CHRISTIAN KRACHT

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Afin de lutter contre l’hégémonie hollywoodienne sur l’industrie du cinéma, un haut-fonctionnaire japonais à l’idée d’initier un rapprochement culturel entre Tokyo et Berlin. Et quoi de mieux pour sceller un accord que de réaliser une œuvre commune. C’est ainsi qu’Emil Nageli, un metteur en scène suisse démarché par la UFA, se retrouve au Japon pour tourner un film d’épouvante. Il compte en profiter pour y retrouver Ida, sa fiancée allemande et accéder enfin à la célébrité. Les choses ne vont pas se passer exactement comme prévu… 

S’il est plutôt facile de chroniquer un roman que l’on a aimé ou détesté, il est en revanche beaucoup plus compliqué de parler d’un livre qui vous a laissé indifférent. Et c’est bien là le problème auquel je suis confronté avec celui de cet écrivain suisse qui m’était jusqu’alors inconnu. Pourtant, « Les morts » avait a priori tout pour me plaire. Son cadre (le Japon et l’Allemagne des années trente), ses personnages (un cinéaste suisse, un diplomate japonais et une actrice allemande) et même son sujet (le cinéma) laissaient présager une histoire détonante où le drame comme l’humour auraient pu s’exprimer de bien des manières.

Cela commence d’ailleurs plutôt bien avec les portraits croisés d’Emil Nageli et Masahiko Amakasu, le cinéaste et le diplomate. On découvre tout d’abord leur enfance marquée par un rapport compliqué à l’autorité, paternelle pour le premier, institutionnelle pour le second. Puis on embraye sur leur existence actuelle grâce à quelques scènes assez cocasses qui se déroulent à Berlin ou à Tokyo et où il est aussi bien question d’une beuverie chez un dignitaire du Reich que d’un attentat contre le premier ministre japonais et Charlie Chaplin ! Malheureusement, il faut presque attendre la troisième et dernière partie pour qu’Emil et Masahiko se rencontrent et qu’on ait enfin l’espoir qu’il se passe quelque chose de significatif. Mais non ! L’histoire bascule alors dans un quasi vaudeville avant de rebondir une toute dernière fois pour sombrer dans la noirceur la plus totale.

Le lecteur lui, sort de tout cela un peu désorienté, sans être parvenu à comprendre quel était l’objectif recherché par l’auteur. A moins qu’il ne faille trouver une piste dans les réflexions que celui-ci prête à l’un de ses personnages et notamment celle-ci : « … à présent il doit créer quelque chose de théâtral, tourner un film explicitement artificiel, qui donne au public un sentiment de maniérisme et surtout d’incongruité ». Théâtral, artificiel, maniéré et incongru sont en effet des adjectifs qui collent parfaitement à ce livre. Théâtral parce que ce roman peut se lire comme une succession de saynètes indépendantes les unes des autres ; artificiel car l’ensemble manque d’unité et demeure parfaitement abscons ; maniéré à cause de son style précieux, presque pédant, et ses phrases extrêmement longues et bourrées de point-virgule, de guillemets et autres parenthèses ; incongru enfin parce que l’ensemble laisse une impression d’extravagance et de loufoquerie.

Ceci étant, et en dépit de tout ce qui précède, je dois avouer que j’ai lu ce livre sans déplaisir. Une fois habitué à l’écriture de Christian Kracht, on se laisse aisément entraîner par cet ensemble de péripéties et par ces personnages guère sympathiques mais néanmoins touchants dans leur quête, souvent très drôle, de reconnaissance. On se prend alors à penser que ces individus seraient peut-être bien ces morts du titre, « des créatures immensément solitaires entre lesquelles il n'y a pas de cohésion, qui naissent seules, meurent et renaissent également seules ». Emil, Masahiko et Ida sont morts aux autres à cause de leur égoïsme et de leur arrivisme, parce qu’ils sont incapables d’aimer et de se livrer à leurs proches.

Phébus - Littérature Etrangère - 2018

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07 octobre 2018

TROIS FOIS LA FIN DU MONDE - SOPHIE DIVRY - #MRL18

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Joseph Kamal, vingt ans et des poussières, a braqué une bijouterie avec son frangin. L’affaire a mal tournée. Son frère est mort et lui se retrouve en cabane. Commence alors une captivité éprouvante où Joseph va subir, jour après jour, les pires brimades. Une petite faille dans un réacteur nucléaire va le tirer de cet enfer. Pour le plonger dans un autre ? 

Depuis Daniel Defoe et son Robinson, les histoires d’hommes et de femmes isolés de leurs congénères et confrontés à la solitude ont inspirés bon nombre d’écrivains. Elles sont même devenues l’un des thèmes principaux des récits post-apocalyptiques qui traitent de la fin du monde ou du dernier humain sur la Terre. Le roman de Sophie Divry se situe quelque part entre les deux, empruntant aux histoires d’anticipation la cause de l’isolement de son héros et à la robinsonnade l’environnement sauvage - ou disons plutôt naturel - dans lequel il se voit contraint de vivre.

Il commence cependant sur une note tout à fait différente, par la confession d’un jeune homme qui vient d’être incarcéré à la suite d’un braquage qui a mal tourné. J’ignore dans quelle mesure la peinture de l’univers carcéral que nous livre Sophie Divry est le fruit d’un travail de recherche ou celui de son imagination, mais je dois dire qu’elle m’a parue particulièrement convaincante. La promiscuité, la violence continuelle, l’injustice et la désespérance qu’elle fait ressortir m’ont fait frémir. Ceux qui pensent que la prison est une peine trop légère devraient lire ces quelques pages, ils seraient aussitôt convaincus du contraire.

Cette première partie qui occupe un bon tiers du livre permet de faire connaissance avec le jeune héros qui deviendra par la suite le personnage unique du récit. On découvre donc quelques bribes de son histoire personnelle et les circonstances qui l’on menées là où il en est. On découvre surtout les conditions de vie abominables dans lesquelles il se débat désormais. La description très réaliste de sa vie en prison avec son horizon borné, sa saleté et les effroyables odeurs de la misère a aussi pour but de marquer la différence avec la vie pastorale qui l’attend. Car c’est en effet un nouveau bouleversement que Joseph va devoir affronter, sans doute moins douloureux que le premier mais tout aussi brutal.

L'auteur ne s'étend pas sur les circonstances du retour à la liberté de son personnage. Tout juste est-il question d’un incident nucléaire bien pratique qui a pour effet de vider une moitié de la France de ses habitants et d’une immunité providentielle qui lui permet de transformer Joseph en Robinson du causse. Elle est en revanche beaucoup plus prolixe pour ce qui est de nous décrire sa survie au quotidien. Désormais seul dans un environnement rural, Joseph est très vite obligé d’effectuer un véritable retour à la terre et de s’installer dans le long terme pour assurer sa subsistance. Il se transforme donc en paysan et enchaîne les corvées : semailles, irrigation, récolte, élevage de lapins, chasse et pêche ; une vie totalement nouvelle qui l’oblige à renoncer au confort du monde moderne. Une perte toutefois largement compensée par des découvertes sur lui-même et son environnement. Dépouillé du superflu, il peut désormais profiter de joies toutes simples. Il apprend à vivre au rythme des saisons et à se contenter de ce que la terre et son travail lui offrent. Il retrouve aussi la maîtrise de son temps, prend l’habitude de contempler ce qui l’entoure et s’enrichit au contact des animaux et de la vie sauvage.

Une vie qui serait idyllique s’il avait quelqu’un avec qui la partager. La solitude qu’il avait tant appréciée à sa sortie de prison, finit par lui peser, en particulier l’hiver lorsqu’il est inoccupé. Il ressasse alors ses idées noires, songe à ce qu’il aurait pu faire de sa vie si les choses avaient tournées autrement et il faudra une troisième fin de son monde pour qu’il décide de retourner vers les hommes, accomplissant ainsi une boucle sur lui-même. Soustrait de la société des hommes pour avoir trop aimé son frère, puis dégoutté du genre humain au point d’entamer une vie d’ermite, Joseph finit par se rendre compte qu’il ne peut se passer des autres. Le constat est sans appel : l’homme est un animal social qui ne peut se passer du contact de ses semblables.

Si la morale de l’histoire est un peu simpliste elle est en revanche joliment amenée grâce au style extrêmement fluide de l’auteur qui sait aussi bien restituer le parler 9-3 d’un jeune banlieusard que la magie toute simple d’un coucher de soleil sur le causse quercynois.

Noir sur Blanc - Notabilia - 2018

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30 septembre 2018

ESPOIR DU CERF - ORSON SCOTT CARD

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Pour légitimer ses droits sur le trône du Burland dont il vient de s’emparer, Palicrovol a été contraint d’épouser la fille du souverain déchu en la violant publiquement ainsi que l’exigeaint les antiques traditions. Humiliée, exilée, la jeune Asineth ne rêve plus que vengeance. Devenue une redoutable sorcière capable de réduire à sa merci les anciens dieux, elle tient enfin sa revanche : renversé à son tour, Palicrovol est condamné à errer sans fin à travers le royaume tandis que ses compagnons sont transformés en misérables bouffons contraints de servir celle qui se fait désormais appeler Beauté. Des siècles plus tard, Palicrovol engendre un fils appelé à rétablir le culte du dieu-cerf et mettre fin aux sombres agissements de la terrible souveraine. Mais le jeune Orem ignore tout du rôle qui lui est dévolu… 

Si tous les récits de fantasy étaient du niveau de ce roman d’Orson Scott Card, nul doute que j’en lirai plus souvent. Et pourtant, il m’a fallu m’accrocher pendant les quatre-vingt premières pages, soit un bon quart du roman, avant d’être véritablement happé par cette histoire de vengeance et de destinée. L’auteur nous embarque en effet dans ce qui ressemble à une tragédie grecque avec des personnages un peu monolithiques et guidés par des passions violentes, sens du devoir, vengeance, pouvoir… Cette entrée en matière est sans doute nécessaire pour planter le décor et initier l’intrigue mais il faut tout de même faire preuve d’une belle persévérance pour en venir à bout car cela nous est raconté d’une façon un peu désincarnée. On a le sentiment d’écouter un aède nous chanter une vieille épopée, égrenant les hauts faits et les malheurs des grands rois, des belles dames et des magiciens sans vraiment chercher à nous faire ressentir leurs sentiments ni donner corps à leur univers.

Heureusement, la donne change radicalement avec l’apparition d’Orem Hanches-Maigres, un jeune héros envers lequel il est bien difficile de ne pas éprouver de la sympathie. Orem rappelle un peu Ender, personnage emblématique dans l’œuvre de l’auteur. Il partage avec lui une enfance douloureuse où ses capacités supérieures et son empathie en font la cible de ses compagnons de classe et, comme lui, ses talents seront utilisés à son insu par des forces qui le dépassent. Si ce thème de l’élu est un classique de la fantasy, l’auteur propose en revanche une mythologie novatrice avec notamment un panthéon animal original. Il se distingue aussi par la nature du pouvoir dont il a doté son héros, lequel s’avère être une « éponge » capable d’annuler quand il le désire les effets de la magie d’autrui.

Mais ce qui, plus que tout, fait la qualité de ce roman, ce sont les superbes descriptions de la cité d’Inwit où se déroule l’essentiel de l’histoire. Quel plaisir ce fut d’y vagabonder en compagnie d’Orem et de Puce Buzz, de passer des bas-fonds de la Porte Pisseuse aux splendeurs des palais, de s’égarer dans le quartier des prostituées ou de s’aventurer dans celui des magiciens, d’écouter le chant du puits, d’assister aux combats de serpents pleureurs et même de subir une éprouvante captivité dans la terrible Fosse aux bœufs. On touche, on goute, on sent. On rit et on frémit, on souffre et on jouit au milieu d’un maelström de petites gens, marchands roublards, voleurs et assassins. C’est tellement bon que j’ai été presque déçu de voir Orem accéder enfin à l’antichambre du pouvoir et entamer sa lutte contre la tyrannie de la reine Beauté.

A partir de là le récit prend un tour plus politique. De nouveaux personnages, grands seigneurs et courtisanes, apparaissent et la magie se fait plus prégnante. On retrouve alors la distance des débuts et la légende prend de nouveau le pas sur la petite histoire. Le récit reste tout de même de bonne facture et la confrontation finale tient toutes ses promesses : les soldats osent de nouveaux défier les sorciers, les dieux se réveillent et la destinée s’accomplit…

Ecrit d’une plume aussi belle qu’exigente, Espoir-du-cerf fait donc partie de ces romans de fantasy qui se méritent mais dont on ne regrette assurément pas la lecture. Il prouve aussi que le Card auteur de fantasy n’a rien à envier au Card écrivain de SF réputé et multi récompensé.

Denoël - Présence de Futur - 1984

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23 septembre 2018

L'INCOLORE TSUKURU TAZAKI ET SES ANNEES DE PELERINAGE - HARUKI MURAKAMI

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Pendant ses années de lycée Tsukuru a fait partie d’un groupe de cinq amis inséparables jusqu’au jour où il en fut exclu sans la moindre explication. Une quinzaine d’années plus tard, bien qu’ayant parfaitement réussi sa vie professionnelle, Tsukuru est toujours perturbé par cet abandon qui l’avait précipité dans un vide psychologique intense et qui continu de saper sa confiance en lui-même. Sur les conseils de sa fiancée, il décide de renouer le contact avec ses anciens camarades afin de crever l’abcès. 

C’est poussé par l’enthousiasme ressenti à la lecture de mon premier Haruki Murakami (Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil) que je me suis jeté sur ce roman beaucoup plus récent du célèbre écrivain japonais. Hélas mon enthousiasme fut vite refroidi. Je n’y ai pas retrouvé l’univers vaguement onirique et le héros profond, plein d’hésitations et d’interrogations, que j’avais tant appréciés. En effet, si Tsukuru est incolore ce n’est pas seulement parce que, à la différence de ses anciens amis, son nom de comporte aucune allusion à une couleur mais bien parce qu’il est absolument insipide et sans relief. Il attend, subit, ne se révolte pas. Il ne tente rien ou presque et c’est seulement parce qu’il y est poussé par sa petite amie qu’il se décide à partir à la recherche de ses anciens camarades afin d’exiger des éclaircissements sur leur attitude d’une violence morale tout de même assez incroyable et qui l’a conduit au bord du suicide !

Malheureusement, les explications ne seront convaincantes ni pour le lecteur qui s’attend à une révélation plus étonnante, ni pour le héros qui n’obtient que des justifications assez insignifiantes et des remords du bout des lèvres. Mais là encore, il n’y aura de sa part nul ressentiment ou remarque acerbe. Juste une sorte de « ah bon d’accord », et puis l’on passe à autre chose, à un avenir que l’on imagine là encore terne et sans saveur comme semblent en témoigner ses relations bancales avec une copine qui le trompe d’ailleurs allègrement. Bref, Tsukuru est un personnage qui ne donne pas franchement envie qu’on s’y intéresse et dont la mollesse empêche toute empathie à son égard et finit par irriter.

Alors que retenir de ce roman beaucoup trop long pour ce qu’il a à nous proposer si ce n’est le portrait de quelques trentenaires qui se souviennent de leur adolescence et constatent ce qu’il est advenu de leurs projets et de leurs espérances…

Belfond - 10/18 - 2015

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16 septembre 2018

LE SOURIRE AUX LEVRES - ROBERT SABATIER

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Pour la plupart des lecteurs, Robert Sabatier est l’auteur des « Allumettes suédoises » et des sept autres livres qui composent le roman de ses jeunes années, du début des années trente à l’immédiat après-guerre. Pourtant, le monsieur en a écrit bien d’autres et même, le croirez-vous, un ouvrage qui appartient au domaine de la science-fiction : c’est de celui-ci que je vais vous entretenir.

Avant dernier roman de l’auteur, « Le sourire aux lèvres » est un peu le neuvième tome de ses mémoires. Des mémoires fantasmées où il s’essaye à imaginer à quoi ressembleraient la société et les lieux qu’il a parcourus, en 2040. Désormais âgé de 117 ans, reboosté grâce à quelques pilules miracles, il nous raconte sa vie de centenaire et nous fait partager les réflexions que lui inspirent les hommes et les femmes du vingt et unième siècle ainsi que leurs réalisations.

Le roman se divise en deux parties à peu près égales. La première s’attache à nous peindre sa nouvelle existence dans un Paris révolutionné par les progrès scientifiques. La « ville lumière » s’est transformée en une agglomération futuriste où les transports et les habitations n’ont plus grand-chose à voir avec ceux que nous connaissons. Les immeubles haussmanniens ont laissé la place à des ensembles modernes et high-tech qui laissent néanmoins la nature s’exprimer sur les toits ou sur les bords d’une Seine redevenue lieu de vie et d’échange. Les mentalités aussi ont évoluées, plus libres, plus tolérantes même si les relations paraissent parfois trop policées et un rien factices. L’auteur distille quelques indications sur ce qui a permis ces changements aussi rapides que complets de la civilisation et notamment sur la personnalité d’une jeune scientifique dont le regard visionnaire a permis de donner l’impulsion à cette révolution pacifique. On croise aussi d’autres personnages fort attachants (la milliardaire généreusement loufoque, le mathématicien autiste, la mystérieuse doctoresse) mais, malgré tout l’intérêt des longues conversations du narrateur avec les uns et les autres, tout cela finit par trainer un peu en longueur et devenir un rien ennuyeux.

La seconde partie apporte donc fort opportunément un peu de nouveauté et même, on y croyait plus, de mouvement. Nous quittons la ville pour la campagne, direction l’Auvergne pour une zone tenue par de mystérieux rebelles qui s’avèrent finalement n’être que de gentils utopistes. Ce cher Robert nous présente alors une société selon son cœur, sans racisme ni conflits générationnels, où les hommes et les femmes sont parfaitement égaux et dans laquelle science et nature s’équilibrent et se complètent. Les ingénieurs côtoient les paysans, les laboratoires les plus performants jouxtent les bergeries et tout ce petit monde cohabite harmonieusement, un pied dans le futur et l’autre bien ancré dans les traditions.

C’est joli et rafraîchissant, un peu naïf aussi mais très représentatif de la personnalité de l’auteur où s’allient nostalgie du passé, gourmandise du présent et confiance en l’avenir.

Albin Michel - le livre de Poche - 2002

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09 septembre 2018

TRAIN 8017 - ALESSANDRO PERISSINOTTO

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A la libération, Adelmo Baudino a été mis à pied de son emploi d’enquêteur de la police ferroviaire pour de prétendues sympathies fascistes. Il gagne désormais sa vie en travaillant sur des chantiers et, à quarante ans passés, célibataire avec une mère à charge, il n’espère plus guère se refaire une situation. Lorsque deux anciens collègues des chemins de fer sont retrouvés assassinés dans des circonstances similaires, le limier qui sommeille en lui, reprend du service. Suspectant l’assassin d’assouvir une vengeance contre des cheminots il se lance à sa recherche avec l’aide et le soutien financier de son vieil ami Berto Galimberti. 

Comme dans « La chanson de Colombano », Alessandro Perissinotto nous propose avec « Train 8017 » de faire un saut dans l’histoire de l’Italie. Cette fois-ci le voyage temporel est beaucoup plus court puisque ce n’est pas le XVIème siècle mais l’immédiat après-guerre qui est évoqué. Nous sommes en 1946. L’Italie se relève à peine de cinq années de guerre et de deux décennies de fascisme. La population est exsangue, soumise aux privations et au marché noir tandis que le nouveau gouvernement organise la chasse aux phalangistes et autres chemises noires.

Un état des lieux finalement assez banal dans une Europe dévastée et c’est peut-être mon principal regret que de n’avoir pas réussi à m’immerger dans cette Italie par trop ressemblante à la France de la même époque. Malgré des noms propres qui se terminent en O ou en I, on pourrait être n’importe où dans l’hexagone, à Paris, à Lyon ou à Marseille. Il suffit pour cela de remplacer les partisans par les résistants, les fascistes par les collabos et l’on retrouve les mêmes individus qui écoutent radio Londres la nuit, qui se réfugient sous terre pour échapper aux bombardements alliés et qui tondent les femmes à la libération… Il y a heureusement quelques touches « couleur locale » qui nous prouvent que l’on est bien dans la patrie de Dante (la vieille ville de Bergame et son quartier médiéval, une plongée dans le sous-sol de Naples, la pizza encore inconnue dans le nord de l’Italie), mais dans l’ensemble le dépaysement n’est pas bien grand.

L’intrigue est en revanche beaucoup plus intéressante. Une fois encore, Alessandro Perissinotto l’a construite à partir d’un fait réel, une catastrophe ferroviaire qui causa la mort de plusieurs centaines de personnes mais qui passa néanmoins inaperçue au milieu des bouleversements que subissait l’Europe, Sur ce triste fait divers, l’auteur vient greffer une histoire de vengeance plutôt bien tournée à défaut d’être très originale. Elle bénéficie notamment d’une unité de cadre et d’une atmosphère très bien rendue. Tout tourne en effet autour de l’univers ferroviaire, ses trains, ses voies ferrées, ses tunnels et ses gares. L’enquête se déroule en divers points de la ligne Milan/Naples et nous fait découvrir avec beaucoup de réalisme et un grand souci du détail le petit monde des cheminots, des contrôleurs et autres agents de la SNCF italienne.

Ce chemin, nous le faisons en compagnie d’Adelmo Baudino, un héros complexe et plein de contradictions. Adelmo est un homme brisé par les déceptions (sentimentale et professionnelle) qui vit mal la déchéance sociale où l’a précipité la fin de la guerre. Contraint à un travail de manœuvre, accablé par une mère acariâtre et envahissante, il accueille avec joie, soulagement même, cette enquête qui lui permet à s’évader d’un quotidien austère et de se sentir de nouveau vraiment utile. Nous le voyons au fil des pages retrouver son ardeur, ses réflexes et ses capacités intellectuelles jusqu’alors endormis. Il reprend petit à petit goût à la vie, ose de nouveau espérer en l’avenir et finit même par trouver l’amour. Bref, un nouveau personnage particulièrement réaliste et attachant, ce qui semble être la marque de fabrique d’Alessandro Perissinotto.

Gallimard - Folio Policier - 2008

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