SF EMOI

22 juillet 2018

EXOPLANETES - DAVID FOSSE

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Je ne sais plus trop à quand cela remonte mais je me souviens que lorsque j’ai appris que le système solaire ne constituait qu’une infime partie de la constellation de la voie lactée et qu’elle-même était ridiculement petite à l’échelle d’un univers peuplé de milliards d’étoiles, je fus saisi d’une impression de vertige. Comment en effet concevoir l’inconcevable ? Comment imaginer que notre monde n’est qu’une particule insignifiante du « grand tout » et que d’autres espèces intelligentes existent très vraisemblablement et se posent peut-être en ce moment les mêmes questions que nous ? Cet univers où se heurtent et se croisent en un fantastique pandemonium les planètes les plus invraisemblables, David Fossé nous le présente en se référant aux découvertes les plus récentes.

Il le fait avec beaucoup de méthode en prenant les choses par le début. Nous découvrons donc tout d’abord comment sont repérées ces fameuses exoplanètes (planètes situées dans d’autres systèmes solaires) et de quelles manières elles se forment. On apprend à cette occasion qu’elles migrent ou s’évaporent, qu’elles sont orphelines ou possèdent deux ou trois soleils et que certaines sont alignées quand d’autres peuvent être éjectées. L’auteur évoque ensuite l’aspect qu’elles peuvent revêtir (gazeuses ou rocheuses, métalliques ou couvertes d’un seul et gigantesque océan) et la possibilité que certaines puissent abriter la vie. Il nous explique notamment comment on détermine la « zone habitable », c’est-à-dire à qu’elle distance de son étoile une planète doit se situer pour être dotée d’eau et n’être ni congelée, ni grillée. Il s’interroge enfin sur la possibilité d’entrer en contact avec une civilisation extra-terrestre, nous rappelant que quelques tentatives en ce sens ont déjà eu lieu et nous dit même quelques mots du célèbre Paradoxe de Fermi.

J’ai parfois regretté de n’avoir pas été plus attentif lors de mes cours de physique et de chimie car certaines notions évoquées par l’auteur ainsi que certaines de ses démonstrations me sont un peu passées au-dessus de la tête. Néanmoins, je suis dans l’ensemble parvenu à suivre son propos grâce notamment aux nombreux croquis et schémas qui viennent expliciter certaines théories. Il y a aussi de nombreux apartés qui illustrent d’autres aspects de ce domaine passionnant : l’astronomie participative, la façon de nommer une exoplanète, les lunes du système solaire… Et puis il y a les superbes illustrations de Manchu qui viennent souligner son propos et donner de la matière à ses hypothèses.

Une chose reste en tout cas certaine, toutes ces tentatives de deviner à quoi ressemblent exactement les quelques 3800 exoplanètes découvertes à ce jour, resteront limitées en raison d’une part des outils dont nous disposons pour le moment mais surtout parce que nous les imaginons en fonction de schémas propres à notre système solaire. Il y a donc fort à parier qu’en la matière comme en beaucoup d’autre, la réalité dépasse la science-fiction !

Belin - 2018

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11 juillet 2018

ICEBERG LTD - SERGE BRUSSOLO

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Après la traumatisante affaire du club des dévorés vifs de Key West, Peggy Mitchum se voit contrainte d’accepter la proposition d’une jeune japonaise. Il s’agit de retrouver le père de cette dernière, un génie de l’informatique dont l’avion s’est écrasé quelque part au-dessus du pôle nord. En Alaska, elles louent les services de Rolf Amundssen et de son brise-glace, le seul à accepter de les convoyer au milieu des icebergs en cette période de l’année. L’atmosphère à bord du navire est vite pesante. Le capitaine a des tendances suicidaires, la commanditaire de Peggy semble lui cacher bien des choses et l’équipage s’avère hostile. Lorsqu’un matelot est retrouvé mort, la peur s’installe définitivement. Qui s’acharne à leur perte : le capitaine fou et suicidaire, l’homme-phoque des légendes inuits, des yakuzas ? 

Après « Les enfants du crépuscule » et « Baignade accompagnée », « Iceberg Ltd » est le troisième roman mettant en scène le personnage de Peggy Mitchum. Le fait de ne pas avoir lu les deux premiers ne m’a aucunement gêné. Exceptées les quelques allusions qui y sont faites (l’assassinat de sa sœur, ses échecs professionnels) le passé de l’héroïne n’a aucune incidence sur le déroulement de l’aventure qu’elle va vivre. L’auteur ne perd d’ailleurs pas beaucoup de temps à nous la présenter et il expédie de même en quelques pages la présentation des autres protagonistes de l’histoire. Pourtant, c’est bien leur caractère et leur vécu qui sont au cœur de ce quasi huis clos où les mensonges des uns vont se heurter à la folie et aux obsessions des autres.

Serge Brussolo nous propose quatre personnages hauts en couleur, quatre personnalités forts différentes mais tout aussi extrêmes. En plus de notre héroïne, jeune femme socialement inadaptée et souffrant d’un grand manque de confiance en soi, nous avons ici un capitaine suicidaire hanté par la mort de sa famille, une japonaise intrigante et un vieil esquimau superstitieux. Dans un décor minimaliste qui se limite à un navire marchand puis à un bout de banquise, ils vont se livrer à un jeu de dupes, obligés de démêler constamment le vrai du faux et la réalité derrière la légende car, comme le dit l’auteur, « Quand la peur se met à gangrener la logique, la conscience devient étrangement perméable à la superstition ».

Malgré un cadre limité, le récit est bourré d’action et de rebondissements. Outre cette menace indéterminée qui rôde autour d’eux et laisse des cadavres dans son sillage il doivent aussi lutter contre les multiples dangers du climat arctique : eau gelée, esquilles de glace, montagnes de neige branlantes, ours sauvages et bien sûr l’omniprésence du froid. Mais il faut aussi compter avec l’incroyable capacité de Serge Brussolo à relancer sans cesse son intrigue grâce à des trouvailles aussi fantastiques qu’improbables telles ce charmant petit cottage reconstitué dans les soutes du navire ou une base militaire désaffectée plantée au milieu des glaces…

Tout cela nous donne un roman très prenant dans lequel on s’immerge avec une grande facilité à condition de ne pas trop prendre garde aux invraisemblances même si l’auteur prend soin de toujours rester dans les limites du plausible.

Gérard de Villiers - Livre de Poche - 2002

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05 juillet 2018

LE VILLAGE EVANOUI - BERNARD QUIRINY

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Un beau matin de septembre 2012, la commune de Chatillon-en-Bierre se retrouve coupée du monde. Impossible de s’éloigner de plus de cinq kilomètres du village. Quels que soient la direction ou le chemin empruntés, les voitures tombent en panne et les piétons ont beau marcher des heures, ils ne parviennent nulle part et sont contraints de faire demi-tour. Pire encore, toute communication avec « l’extérieur » s’avère impossible. Le temps passant, les villageois sont contraints de s’organiser pour assurer à tout un chacun le nécessaire vital et éviter ainsi les dissensions entre ceux qui possède quelque chose et ceux qui n’ont plus rien. Mais certains agriculteurs refusent de mettre leurs terres au service de la collectivité et décident de faire sécession… 

J’aime les robinsonnades à peu près autant que les romans post-apocalyptiques. Rien d’étonnant à cela puisque ces deux genres partagent une même idée, celle d’hommes et de femmes obligés de repenser les rapports communautaires à l’aune d’un bouleversement total de leurs habitudes de vie. Avec « Le village évanoui » Bernard Quiriny nous en propose une un peu particulière puisque c’est une ville entière et ses environs qui se trouvent transformés en île : « un vaisseau miniature et arboré, comme une planète en réduction ». Les habitants de Châtillon-en-Bierre ne sont donc pas de nouveaux vendredis échoués sur une île déserte. Ils n’ont quittés ni leur pays ni leurs maisons et continuent de vivre dans leur environnement quotidien. Les changements auxquels ils sont confrontés sont donc moins radicaux ; iIs n’en sont pas moins intéressants.

C’est donc sur un territoire d’une quinzaine de kilomètres carrés et peuplés de deux à trois mille âmes que se déroule l’histoire. Un espace limité mais suffisant pour permettre à l’auteur de dérouler une intrigue avec assez de personnages et un décor conséquent où les faire évoluer. Et cela commence plutôt pas mal avec la description du phénomène d’isolation, de sa découverte aux premières réactions qu’il suscite : incompréhension, émotions diverses et variées, tentatives pour s’échapper… Vient ensuite le temps de la résignation avec pour conséquence la nécessité de s’organiser dans le temps. Les premières difficultés surgissent alors et notamment le problème de l’approvisionnement en produits de première nécessité. L’occasion pour l’auteur de glisser quelques passages amusants dont celui relatif à la baisse des réserves d’alcool dans les troquets ou les scènes de ruées vers le supermarché et les épiceries qui préfigurent mal des relations futures entre les villageois

Et de fait les chatillonais vont devoir s’adapter… et faire des choix. Faut-il changer de régime politique ou conforter dans leur rôle le maire et les gendarmes ? Doit-on mettre en commun toutes les ressources ou laisser fonctionner la loi du marché ?  Deux questions parmi tant d’autres auxquelles il faut répondre urgemment dans ce monde qui semble faire marche arrière, où la « hiérarchie des compétences » se renverse et où ceux qui savent coudre, réparer, cultiver et chasser deviennent les personnes importantes de la communauté. On le voit, il y avait de la matière à exploiter. Malheureusement, on reste beaucoup trop en surface. Il eut fallu approfondir les personnages et prendre le temps de faire évoluer les choses, mais tel n’était sans doute pas le but recherché par l’auteur.

Ici, on est davantage dans la fable moderne qui doit permettre de donner quelques axes de réflexion, de s’interroger sur soi-même et sur la vie que nous menons. Et il est vrai que les pistes que soulève l’auteur sont nombreuses et pertinentes. Cette micro société recentrée sur elle-même redécouvre en effet le mode de vie des anciens. Plus de télé, plus de téléphone ou d’informatique, on se déplace à pied ou en vélo, on redécouvre sa région à défaut de partir en vacances à l’autre bout du monde, on relocalise les activités de production, en un mot on mène un mode de vie plus écolo qu’aucun militant de Greenpeace n’aurait osé l’imaginer.

Tout cela est indéniablement intéressant mais, si ces réflexions constituaient le véritable objectif de l’auteur, pourquoi donc consacrer une si grosse part de son intrigue au personnage de Verviers, au régime pseudo féodal qu’il met en place sur ses terres et à ses relations tumultueuses avec les autres châtillonais ? Pourquoi en faire le personnage principal, je n’ose dire le héros tant le bonhomme est détestable, pour finalement le faire disparaître sans tambour ni trompettes et revenir à un statu quo ante assez décevant ? Quant à la fin, elle est tout aussi frustrante. Le phénomène d’isolement ne sera pas expliqué, ce qui en soi n’est pas bien grave, mais surtout aucun des problèmes de la communauté ne se trouve résolu et l’histoire se conclut sur un nouveau mystère. J’espérais mieux !

Flammarion - J'ai Lu - 2014

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29 juin 2018

LE JARDIN DU BOSSU - FRANZ BARTELT

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Ah le con, mais quel con alors ! Faut vraiment être con pour se bourrer la gueule dans un troquet quand on a des biftons pleins les poches et se vanter par-dessus le marché d’en avoir encore plus à la maison. Un con pareil ça devrait pas exister. Mais puisqu’il est là, à portée de main, avec tout son pognon en petites coupures, on aurait vraiment tort de laisser passer une occase pareille. Sûr ! Mais à con, con et demi… 

Et ben mes cadets, et ben mes p’tits frères, ça faisait un bail que je ne m’étais pas autant fendu la poire avec un bouquin ! Un polar en plus. Et vous savez quoi ? C’est même pas un San Antonio bien que, par moment, la plume du sieur Bartelt se fasse quasiment dardesque, l’argot en moins. Fleurie, imaginative, vulgaire et poétique, on en prend plein les esgourdes. Tout au long de ses deux cent trente pages, c’est un feu d’artifice de réflexions drôles et pertinentes, presqu’un seul et long monologue entrecoupé de temps à autre de dialogues tout aussi savoureux et de quelques rares scènes d’action. Une plume absolument jouissive, un véritable florilège de pensées et de sentences bien senties dont voici un petit échantillon :

« Devant l’œil noir d’un flingue, le sage baisse les yeux et remet à plus tard le débat sur les atteintes aux libertés individuelles. »

« En noir et blanc, les pires conneries ont un petit quelque chose d’art et d’essai. C’est la dignité de l’endeuillé. »

« Mourir chez une pute c’est comme mourir chez le médecin : ça ne fait pas une bonne publicité au commerce. »

Tout cela, nous le devons à un personnage éminemment sympathique, poète parfois, voleur souvent et pilier de comptoir le reste du temps. Un individu « basé sur l’idée de gauche » qui jette sur lui-même et sur le monde un regard aussi drôle qu’acéré. Un bonhomme qui pourrait presque être honnête s’il n’était pas accro à Karine, sa régulière qui, c’est un comble, ne se contente pas d’amour et de bière fraîche mais lui réclame du pognon à tout bout de champs ! Pour lui donner la réplique il y a le con, alias Jacques Cageot-Dinguet, fils d’une ancienne speakerine et d’un industriel. Un gars de la haute qui a la fâcheuse habitude de séquestrer les gens pour un faire ses larbins. Pas mauvais bougre, attentionné même, mais qui peut piquer des colères noires si on lui chie dans les bottes. Deux gars qui n’ont pas grand-chose en commun mais qui vont tout de même tenter de s’apprivoiser dans un jeu de dupes où chacun se croit plus intelligent que l’autre.

Côté histoire en revanche, c’est pas la même confiture. Faut dire qu’une intrigue limitée aux strictes relations entre un prisonnier et son geôlier dans une maison, aussi grande soit-elle, ça limite forcément le champ des possibles. Pourtant et malgré le peu de rebondissements de ce quasi huis-clos, on ne s’ennuie pas une seconde. Le séquestré essaie de s’évader, tente de communiquer avec l’extérieur, de trouver de quoi estourbir le con. Mais surtout il gamberge et nous conte son quotidien avec humour et pas mal de détachement. Tout cela est extrêmement bien tourné et se conclue sur une révélation de derrière les fagots qui m’a laissée sur le cul mais qui colle parfaitement au ton et à l’intrigue. Bref du grand art.

Franz Bartelt vient d’entrer dans mon Panthéon des écrivains français de romans noirs aux côté des Pouy, Jonquet, Manchette et autres Daeninckx. Gageons qu’il y restera.

Gallimard - Folio Policier - 2006

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23 juin 2018

KONNAR ET COMPAGNIE - PIERRE PELOT

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Rien ne va plus au Pays des Héros. Les mortels ont cessé de croire en eux et ne font plus appel à leurs bons services depuis fort longtemps. Résultat, les héros s’emmerdent. Pour rallumer la flamme et réveiller l’intérêt des mortels, le Grand Konnar a pris une décision radicale : organiser un concours qui permettra à l’un d’entre eux d’accéder au statut de Héros. Manque de bol, c’est Gilbert Lafolette qui rafle la mise… 

« Konnar et Compagnie » est à ma connaissance la seule incursion de Pierre Pelot dans le domaine de la Fantasy. Espérons qu’elle le reste !

Ce cycle paru au Fleuve Noir Anticipation dans les années 90 est en effet d’une rare indigence. Exception faite peut-être du premier volume qui sert d'introduction et bénéficie de ce fait de l'impression de nouveauté, l'ensemble ne présente aucun intérêt. Tout au long de ses cinq maigres tomes, l’auteur se contente de jouer - se jouer ? - avec son lecteur. Il le prend à témoin, discute avec lui et, sous couvert de lui expliquer les ficelles du métier, de le mettre dans la confidence de la création, il ne fait que meubler. Il se permet même de débuter chaque volume par un long rappel des précédents, s’assurant ainsi une trentaine de pages à peu de frais et multiplie les présentations de ses personnages quitte à se répéter là encore d’un titre à l’autre. Pour le reste il égrène une intrigue étique qui consiste en tout et pour tout pour ses pseudos héros à récupérer l’un des leurs égaré au pays des mortels. C’est creux, sans le moindre suspense et bourré de redites, notamment à propos d’un quiproquo né de l'échange de corps entre deux personnages.

Alors bien sûr il s’agit d’une parodie et c’est avant tout l’humour et la bonne humeur qui sont recherchés. Mais là encore on est loin du compte. Rien qu’avec les noms des personnages à base de contrepèteries navrantes (Konnar le Barbant, Yvil le Viran…) on comprend que cela ne volera pas très haut. Mais c’est pire que ça. L’humour est poussif, daté, parfois vulgaire, bref, un vrai pensum que j’ai quand même lu jusqu’au bout. Oui, je suis maso. Mais en tout cas quelle déception, quel naufrage. Où est le Pelot de Canyon Street, de Fœtus Party, de Parabellum Tango ? Où est le créateur d’univers sombres et désespérés, où est le merveilleux conteur doté d’une imagination sans borne et d’une plume d’une rare créativité ? C'est la première fois que je suis déçu à ce point par un bouquin du grand Pierre. Ceci étant, le bonhomme en a écrit tellement qu'il est tout à fait normal d'y trouver, de ci, de là, quelques déchets. Le génie a bien le droit de se reposer de temps en temps !

Fleuve Noir Anticipation - 1990

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17 juin 2018

UNE AFFAIRE DE MORALITE - BARRY UNSWORTH

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Martin Ball et sa compagnie théâtrale font route vers Durham où ils doivent donner une représentation en l’honneur du seigneur des lieux. Contraint de s’arrêter en chemin pour enterrer l’un des leurs et gagner quelque argent, ils font halte dans une petite ville où ils jouent quelques-unes de leurs pièces. Le succès n’étant pas au rendez-vous, ils ont l’idée de monter un spectacle à partir d’un fait divers qui vient de secouer la bourgade : l’assassinat d’un jeune garçon par une bergère guère plus âgée. Ils ignorent encore que leur exhibition va faire la lumière sur une affaire plus sombre qu’il n’y paraît.

"Une affaire de moralité" est un bel hommage au théâtre médiéval et à ces acteurs pour la plupart inconnus qui ont fait vivre et évoluer leur art à une époque où leur profession était si peu considérée. Le roman de Barry Unsworth est donc tout à fait logiquement centré sur la vie d’une troupe de comédiens au moyen-âge. L’histoire fourmille de menus détails sur leur quotidien qu’il s’agisse de la façon dont ils exerçaient leur métier ou des difficultés qu’ils rencontraient avec les autorités séculières et religieuses.

Nous côtoyons donc en leur compagnie quelques curés et quelques représentants de la noblesse, mais pour l’essentiel nous restons au plus près du peuple, dans les cours d’auberges, les tavernes et les champs.L’histoire est rythmée par les répétitions et les représentations de nos saltimbanques. Cela permet de découvrir leur tenues, leurs techniques et jeux de scène où l’improvisation tient souvent une grande place. La plupart du temps cependant, ils se bornent à jouer des moralités, sortes de petites fables où les acteurs personnifient des qualités ou des défauts (l’avarice, la franchise, la loyauté…) afin de mettre en avant des préceptes moraux. Il leur arrive aussi de mettre en scène des personnages bibliques ou historiques mais beaucoup plus rarement des gens du commun, des individus qui ressembleraient à leur spectateurs. Or, c’est précisément ce qu’ils vont faire ici en s’inspirant de « l’actualité judiciaire » de la petite ville où ils se produisent.

En jouant leur pièce ils vont être amenés à remettre en cause un jugement qui a abouti à condamner une jeune bergère. Au gré de leurs improvisations, ils en dévoilent les points faibles, posant les bonnes questions, mettant à jour les incohérences et la validité des témoignages : comment la meurtrière savait-elle que la victime avait une bourse bien garnie, pourquoi avoir si mal caché son butin à son domicile, pourquoi fut-elle suspectée aussi vite ? Leurs spectacles prennent peu à un peu l’allure d’une reconstitution criminelle où chaque acteur – et même quelques spectateurs – y va de sa théorie. Cela apporte une petite touche d’originalité dans la façon d’aborder une intrigue policière même s’il y a aussi quelques investigations plus traditionnelles.

Pour ce qui est du cadre on reste en revanche en terrain connu. Il est question de la peste, d'un tournoi de chevalerie et des saloperies que la noblesse et la soutane font subir aux plus faibles. Assurément rien de très neuf mais chacun de ces aspects est utilisé à dessin et non pas seulement pour apporter un peu de matière. D’une manière générale d’ailleurs, le roman de Barry Unsworth reste très sobre dans l’utilisation des caractéristiques réelles ou fantasmées de l’Europe médiévale. Ici, pas d’excès de misérabilisme ou de violence, les personnages sont représentés avec simplicité et justesse, qualités et défauts en parts à peu près égales. Raison pour laquelle sans doute nous prenons tant de plaisir à les accompagner dans leur recherche de la vérité.

Albin Michel - 1996

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11 juin 2018

LE DECHRONOLOGUE - STEPHANE BEAUVERGER

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1640, l’Espagne occupe et exploite d’une main de fer le nouveau monde d’où elle tire les richesses qui lui permettent de dominer l’Europe. Comme des guêpes attirées par le miel, les pirates de tous horizons infestent les eaux des Caraïbes et harcèlent les navires espagnols. Parmi ceux-là, le capitaine Henri Villon s’est taillée une solide réputation et son savoir-faire est souvent réclamé pour les coups de main les plus audacieux. Alors qu’il prête son concours à un projet pour s’emparer de Tortuga, des évènements étranges vont contrecarrer ses plans…  

« Le déchronologue » est la preuve incontestable que l’on peut encore faire du neuf avec les bonnes vieilles histoires de pirates. Certes, Stéphane Beauverger a agrémenté la sienne d’un soupçon de SF, mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est bel et bien la grande époque des corsaires et des flibustiers qui est au centre de son roman. Et c’est de fort belle manière qu’il fait revivre les Caraïbes du XVIIème siècle. Tout y est, les riches cités d’or, les galions bourrés de pistoles, les amérindiens qui subissent le joug espagnol et bien sûr les fameux « frères de la côte » qui jouent leur fortune et leur vie à chaque abordage.

En fait, on a presque le sentiment de lire un texte écrit par un spécialiste du roman maritime, un Cecil Forester ou un Alexander Kent, tant le sens du détail y est important. L’auteur a manifestement réalisé un gros travail de recherche pour donner autant de réalisme à son récit. Tout sonne juste, du vocabulaire d’époque aux termes techniques de la marine à voile en passant par des scènes de combats navals à couper le souffle jusqu’aux descriptions très précises d’un campement de boucaniers, d’un palais colonial ou d’une geôle. C’est criant de vérité. On est totalement immergé dans cette époque flamboyante et sordide et c’est avec le plus grand intérêt que l’on regarde les personnages évoluer dans ces décors bien dépaysant.

On le fait d’autant plus aisément que l’irruption du futur dans le quotidien de nos personnages se fait de manière très progressive. D’abord anodine la présence des « maravillas » ne change pas grand-chose à la vie des hommes et des femmes du XVIIème siècle. Boites de conserve ou pénicilline améliorent certes leur ordinaire mais sans bouleverser leur mode de vie ni influencer le jeu politique. Il en va en revanche tout autrement quand apparaissent des objets plus sophistiqués ou aux implications militaires évidentes (radios, armes…). L’équilibre des forces se trouve alors rompu et la réalité historique fait place à l’uchronie. Le récit s’emballe. Les espagnols perdent de leur superbe, font face à une révolte indienne et à l’appétit des pirates français tandis qu’une menace plus grande encore rôde dans les eaux turquoises de la mer des Caraïbes.

Le destin de nos héros s’en trouve aussi grandement modifié. Ces bouleversements vont leur permettre selon le cas de réaliser leurs ambitions ou de se transformer en dernier rempart contre les incursions d’un futur insaisissable et dangereux. Et ils sont nombreux à se tirer la bourre entre Tortuga et Hispaniola. Nous avons là un gouverneur retors, un fier commandant espagnol qui voit son univers et ses certitudes s’effondrer, un boucanier haut en couleurs et des pirates de tout poil. Et que dire de Henri Villon, narrateur et personnage principal du roman, de ses envolées lyriques presque aussi poétiques que celles de son illustre homonyme, capitaine de fortune qui noie ses remords et ses déceptions dans la vinasse et le tafia et qui nous conte sa destinée d’une manière merveilleusement cynique et profondément désabusée.

Un mot enfin de la construction du roman. Une construction déstructurée qui ne respecte pas la chronologie et qui en gênera sans doute certains. Ceux-là consulteront avec profit l’index du roman qui permet de rétablir si besoin l’ordre chronologique. Les autres feront confiance à l’auteur et ne s’en porteront pas plus mal. C’est ce que j’ai fait et il m’a semblé que, loin d’être une simple coquetterie, cette « trouvaille » permettait de renforcer l'impression de désordre temporel dans lequel se débattent les personnages et nous donnait une petite idée de leur désarroi.

Tout cela nous donne un roman passionnant et orignal qui revisite avec panache le roman d’aventures maritimes et vous donne des envies d’iles au trésor et de Robinsons. A découvrir.

Gallimard - Folio SF - 2011

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05 juin 2018

MARINA - CARLOS RUIZ ZAFON

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Dès qu’il le peut, le jeune Oscar s’échappe du pensionnat où il est interne pour déambuler dans les quartiers les plus reculés de Barcelone. A l’occasion de l’une de ces virées il rencontre Marina, une fille de son âge qui vit avec son père malade dans une villa décrépite. A l’affut de la moindre aventure, les deux ados s’intéressent à une femme qui, chaque dimanche, vient fleurir une tombe ornée d’un étrange papillon noir. Qui est-elle ? Quelle est l’identité de l’occupant de cette tombe anonyme ? Déterminés à percer ces secrets, Oscar et Marina vont se trouver confrontés aux ultimes rebondissements d’un mystère vieux de trente ans.                                                            

Bien que paru en France après les deux immenses succès littéraires que furent « L’ombre du vent » et « Le jeu de l'ange », « Marina » a été rédigé quelques années auparavant. On s’en rend immédiatement compte en constatant qu’il contient en germe ce qui fera le succès de ses œuvres futures. La ressemblance avec « L’ombre du vent » est d’ailleurs pour le moins frappante puisque la plupart des thèmes de ce roman s’y trouvent déjà abordés avec cet d’adolescent qui enquête sur la vie d’un homme disparut trente ans plus tôt, des amours contrariées et une relation père/fille qui n’est pas sans rappeler celle qui unit Daniel Sempere à son père. Sans oublier bien sûr cette Barcelone d’ombres et de mystère qu’il affectionne tant et où tout semble possible.

Carlos Ruiz Zafon a un véritable don pour créer des ambiances étranges et ténébreuses. Villa en ruine, cimetière, égouts, théâtre abandonné, il aime évoquer des lieux sombres et déserts, propres à susciter l’angoisse des protagonistes de son histoire et l’intérêt de son lecteur. Ici une foule de détails (les mannequins, la serre…) et de personnages (l’assassin à l’odeur infecte, la femme défigurée…) viennent ajouter à cette atmosphère inquiétante et embrouiller à plaisir une intrigue retorse. Plus le récit avance, plus nous en apprenons sur les méandres de cette sombre histoire et plus la vérité semble nous échapper.

C’est d’ailleurs une habitude de l’auteur que de faire progresser les recherches de ses héros grâce à une succession de confessions qui, bien souvent, compliquent les choses davantage qu’elles ne les éclairent. Ici, nous commençons par une simple énigme concernant une tombe sans nom pour nous retrouver emportés dans une vaste affaire de malversation financière, d’expérience interdite et de vengeance. Une histoire où il sera aussi question de monstres et d’immortalité car, si les romans du « Cycle du cimetière des livres oubliés » ne faisaient que flirter avec le fantastique, « Marina » y entre de plain-pied.

Il lui manque finalement peu de choses pour se hisser au niveau des opus suivants, un style un peu plus solide et quelques respirations dans le défilement des péripéties. Il eut aussi fallu travailler davantage sur le back-ground afin de parvenir à une immersion plus complète dans la capitale catalane. On s’y déplace beaucoup, on visite quantité d’endroits, on y prend le tramway ou le téléphérique mais il manque ce qui faisait l’une des qualités des autres romans : ce petit peuple barcelonais qui apportait au récit sa véracité et sa saveur. Ici, la toile de fond est à ce point délaissée que, si l’auteur ne l’avait précisé, on serait incapable de deviner que l’histoire se déroule en 1980 !

« Marina » est donc un roman mineur dans l’œuvre de Zafon mais il préfigure sans conteste ses réussites à venir.

Robert Laffont - 2011

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30 mai 2018

L'HYDRE DE TSWAMBA SALU - MICHEL HONAKER

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De retour d'une expédition au Kenya, Parsifal Crusader sauve in extremis le docteur Urquardt des griffes d'une tribu d'indigènes particulièrement coriaces. Quelques semaines plus tard, à Londres, ce même docteur est assassiné alors qu’il vient de révéler à Parsifal l’existence d’un secret d’état entourant la région de Tswamba Salu et la mystérieuse tribu des hommes-lunes. Le jeune aventurier se lance alors dans une dangereuse enquête qui le conduira de nouveau au cœur de l’Afrique et de ses insondables mystères.

« L’hydre de Tswamba Salu » est le premier des trois volumes que l’auteur a consacré au personnage de Parsifal Crusader. Les tomes 1 et 2 sont parus dans la collection « Aventures et Mystères » du Fleuve Noir tandis que le troisième a eu les honneurs de sa collection SF.

Dans cet opus, Michel Honaker ne perd pas beaucoup de temps à nous présenter son héros. Quelques descriptions et réflexions éparses suffisent néanmoins à dresser un portrait assez complet de ce jeune lord britannique immensément riche qui combat son ennui en risquant sa vie dans les endroits les plus dangereux de la planète. Et oui, les riches ont décidément bien des soucis ! C'est en tout cas un personnage bien sympathique, peut-être un peu anachronique (un gars de la haute qui entretient une histoire d'amour avec une employée, passe encore mais avec une demoiselle Massaï, c'est assez improbable en ce début de 20ème siècle !). Plus classiques en revanche, "verniens" même, le fidèle valet qui le seconde toujours très opportunément et un grand méchant proprement ignoble avec œil de verre et tout et tout…

Tous vont trouver à employer leur énergie au cours d’aventures trépidantes qui les conduiront des très sélects clubs londoniens aux prisons tanzaniennes. Ils visiteront des égouts et des morgues, escaladeront des toits et voyageront en voilier ou en montgolfière. Mais c’est bien au cœur de l’Afrique, sur ce continent qui commence tout juste à livrer à l’occident quelques-uns de ses secrets immémoriaux que se déroule l’essentiel de l’histoire. Et là, l’auteur ne se contente pas de nous refaire le coup de l’antique civilisation perdue au fin fond de la forêt équatoriale. Il innove même carrément en remplaçant la traditionnelle déesse immortelle par une entité plus étonnante et ô combien plus dangereuse ainsi qu’en adossant à son intrigue africaine une sombre histoire de trafic d'influence et de marchands d’armes.

Tout cela nous donne un chouette roman d'aventures comme il s'en faisait dans les années trente ou quarante chez Tallandier et Ferenczy mais avec un ton beaucoup plus jeune et dynamique.

Fleuve Noir - Aventures et Mystères - 1995

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24 mai 2018

LE JARDIN ARC-EN-CIEL - OGAWA ITO

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Izumi, une trentenaire maman d’un jeune garçon vient à peine de divorcer quand elle s’éprend de Chiyoko une lycéenne de 19 ans rejetée par ses parents en raison de son homosexualité. Toutes deux décident de fuir la capitale pour s’installer dans une région reculée où elles espèrent vivre leur amour sans contrainte.  

Ce troisième roman d’Ito Ogawa ressemble beaucoup à son premier opus. Elle y met de nouveau en scène des citadins qui quittent Tokyo pour un petit village de montagne et nous raconte les péripéties de leur installation parmi les autochtones. Cette fois encore elle nous entraîne dans une petite bourgade idyllique où l'air est pur, les voisins bourrus mais charmants et les problèmes d'acclimatation vite résolus. Aussi, lorsque les deux héroïnes ouvrent leurs chambres d’hôtes et accueillent leur premier client j’ai cru qu’elle allait nous faire un copié-collé du « Restaurant de l’amour retrouvé ». Mais fort heureusement, « Le jardin arc-en-ciel » s’en distingue par bien des aspects même s’il comporte tout de même beaucoup de points communs, à commencer par son cadre et son atmosphère.

En premier lieu la forme du récit y est tout à fait différente. L'histoire nous est racontée tour à tour par les quatre principaux personnages, chacun prenant le relais du précédent. Si ce mode de narration n’autorise pas les points de vue multiples puisque le récit de l’un commence là où celui du précédent s’était arrêté, il permet en revanche de pénétrer la pensée de chaque personnage et de le découvrir par d’autres yeux que ceux de ses proches. Les sentiments des uns et des autres nous sont donc dévoilés avec sincérité, et l’on découvre peu à peu la nature des relations qu’ils entretiennent.

Une découverte progressive qui se déroule sur dix-sept années. Un laps de temps assez important qui nous permet de voir grandir et vieillir tous les membres de la famille Takashima, Izumi et Chiyoko construisent patiemment leur histoire, font grandir leur amour dans ce qui ressemble à un petit cocon de bonheur et de tolérance. Leurs enfants entament leur existence, font des choix et des erreurs, s’émancipent ou ont du mal à couper le cordon. Les caractères s’affirment, évoluent et nous réservent même quelques surprises…

« Le jardin arc-en-ciel » est aussi un roman plus « sérieux ». Il traite de sujets de société tels que l’homosexualité, le mariage gay, la maladie, le suicide. Il le fait avec beaucoup de simplicité et de pudeur sans pour autant faire l’impasse sur les scènes difficiles dont le décès et les funérailles de l’un des personnages. Cela permet de se rendre compte de la façon dont ces sujets sont abordés et vécus au Japon et, d’une façon plus générale, ce livre m’a permis d’en apprendre davantage sur la mentalité des japonais, laquelle est encore largement différente de celle des occidentaux.

Editions Philippe Picquier - 2016

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