SF EMOI

08 août 2017

LA BROCANTE NAKANO - HIROMI KAWAKAMI

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Dans la même veine que « Les années douces », « La brocante Nakano » est la chronique douce-amère de la vie d’une brocante et de ses habitués dans un quartier populaire de Tokyo. Il y a là Haruo Nakano le propriétaire, un quinquagénaire impulsif mais néanmoins fort sympathique, sa sœur Masayo, une artiste du même âge, et deux jeunes employés, Hitomi la vendeuse et Takeo le chauffeur. D'autres personnages gravitent autour de ce noyau dont Sasiko et Murayama les compagnons respectifs des Nakano.

Tout au long des douze chapitres qui composent le roman nous assistons à la façon dont se nouent et se dénouent les histoires de cœur de ce quatuor. Nous suivons plus particulièrement celle qui se dessine entre le très renfermé Takeo et la non moins timide Hitomi et qui sert un peu de fil conducteur au récit. Avec beaucoup de tact et de simplicité, mais sans fausse pudeur, Hiromi Kawakami décrit fort joliment les rapports des uns et des autres. Il y a beaucoup de non-dit dans cette histoire. Les japonais semblent avoir du mal à dévoiler leurs sentiments et à se confier. Ils tournent autour du pot, s’épient, extrapolent mais répugnent à avoir une discussion franche. Cela génère forcément pas mal d’incompréhension et de frustration, de malentendus et de rendez-vous manqués.

Le lecteur amateur d’intrigues complexes ou d’histoires à rebondissements sera déçu car il faut bien avouer qu’il ne se passe pas grand-chose de notable. Chaque chapitre est axé sur un objet de la brocante et constitue une petite nouvelle qui permet à l’auteur d’égrener une succession de menus faits quotidiens sans grande importance. Mais pour anodins qu’ils soient, ils permettent de se faire une représentation précise du caractère de chaque personnage. Leur portrait n’est pas peint une fois pour toute mais se dessine chapitre après chapitre, jour après jour au gré des évènements qui surviennent dans leur vie quotidienne.

Se dessine ainsi une géographie intime des personnes et des lieux. Car la réussite du roman doit beaucoup à l’environnement dans lequel évoluent les personnages et à la façon dont l’auteur restitue l’ambiance de quartier. Il y a la brocante bien sûr, ce fourre-tout magique et dérisoire où se déroule une bonne part de l’histoire mais d’autres décors apportent leur touche de réalisme : la pâtisserie Poésie, la pension Kanamori avec son joli parc paysagé et ses hôtes acariâtres, les salles de vente ou le minuscule studio d’Hitomi. Cela permet également de se faire une idée du mode de vie des japonais, de leurs habitudes de consommation ou encore du regard qu'ils portent sur leur passé récent.

Au final, « La brocante Nakano » est un roman bien rafraîchissant dont on ressort avec le sentiment de quitter de vieux amis et le regret qu’un tel lieu n’existe que dans l’imagination de l’auteur. 

Editions Philippe Picquier - 2007

  

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02 août 2017

ROMA AETERNA - ROBERT SILVERBERG

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Roma Aeterna est un livre qui mérite d’être lu. Onze nouvelles, deux mille ans d’histoire, des dizaines de personnages de premier plan, un travail de recherche considérable, une écriture solide et agréable de bout en bout, ce gros volume de plus de cinq cent pages ne manque pas de qualités. Mais malgré ces nombreux atouts, Robert Silverberg n’est pas parvenu à en faire le grand roman uchronique qu’il espérait. La faute à qui ? A son manque d’audace.

Cette histoire alternative où l’empire romain n’a jamais succombé aux assauts des barbares germains et des ottomans reste beaucoup trop sage. Une fois le concept posé, la nature et la chronologie des événements sont à peu près calquées sur celles que nous connaissons : découverte du nouveau monde, renaissance, première circumnavigation, terreur révolutionnaire, sa réalité bis ressemble beaucoup trop à la nôtre. L’évolution technique n’a été ni accélérée ni ralentie, pas d’invention surprenante ou de système politique novateur, tout reste très conventionnel ; jusqu'aux touristes qui visitent les ruines de Pompeï et font bronzette à Capri.

Les intrigues de ces récits ont également tendance à se répéter. Ainsi, deux nouvelles mettent en scène le frère d'un empereur qui se révèle à la faveur de circonstances exceptionnelles et deux autres traitent d'un coup d'état. Il y a bien ici et là quelques sympathiques trouvailles comme la conquête de l'empire aztèque par un viking ou la façon dont l’islam est tué dans l’œuf par l’élimination de celui qui n’est encore qu’un marchand un peu excentrique, mais il faut attendre la toute dernière nouvelle du recueil pour avoir une idée vraiment originale avec ces juifs du XXème siècle bien décidés à trouver la Terre Promise parmi les étoiles.

Il faut dire aussi que Silverberg a choisi ses personnages parmi les classes supérieures - empereurs, généraux, consuls, riches marchands - s’empêchant par là même de nous faire découvrir la vie du petit peuple. J'aurais pourtant aimé découvrir en quoi le maintien de l’ordre impérial par-delà les siècles a pu influer sur leur existence quotidienne (rapport à l'autorité, justice, aspirations diverses, déplacements...). C’est d’autant plus dommage que la seule nouvelle (« Une fable des bois véniens ») qui ait pour héros des gens du commun permet d’apprendre beaucoup sur la perception que les peuples fédérés – ici les germains – ont du régime impérial et de leur qualité de citoyens romains.

Ceci étant, "Roma Aeterna" a les qualités de ses défauts. En nous faisant évoluer dans les hautes sphères du pouvoir, l’auteur nous donne un ouvrage très politique, une intéressante réflexion sur le pouvoir et l’usage que l’on en fait. Et puis ses personnages, pour mondains et haut placés qu’ils soient, sont extrêmement intéressants. Des personnages pas toujours très sympathiques mais forts convaincants. Qu’ils soient horripilants, attachants ou émouvants, ce sont eux qui apportent aux nouvelles, saveur et profondeur. J’ai notamment beaucoup aimé ce courtisan exilé à La  Mecque et qui cherche l’occasion de rentrer en grâce, ce diplomate en poste à Venise qui hésite entre amour et ambition ou encore ce militaire parti conquérir le nouveau monde et qui voit s’effondrer ses rêves de gloire.

Bref, si le fond est indéniablement bon, les choix de l’auteur ne permettent pas au lecteur de s’immerger totalement dans son univers. C’est regrettable car, avec davantage d'audace, de folie peut-être, Robert Silverberg aurait pu nous concocter un grand roman uchronique comparable au « Pavane » de Keith Roberts.

Le livre de Poche - 2009

 

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26 juillet 2017

LE MARCHAND DE SABLE - ROBERT SABATIER

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Au seuil de sa vie un vieil homme se souvient de quelques épisodes marquants de son existence.

Même s'il a beaucoup œuvré dans le domaine de la poésie en tant qu'auteur et anthologiste, le nom de Robert Sabatier est principalement associé aux "Allumettes suédoises" le premier volume d'un cycle autobiographique dans lequel il nous racontait son enfance parisienne et notamment ses jeunes années à Montmartre.

En entamant ce roman et en découvrant son héros, un jeune orphelin recueilli par son oncle, j'ai cru un instant qu'il allait nous livrer une histoire assez proche de ce modèle. Mais non. "Le marchand de sable" n’est pas un roman d'apprentissage. Du moins pas au sens habituel.

Nous suivons bien un homme tout au long de son existence mais cela se fait par le biais de flashbacks plus ou moins longs. Une succession de moments importants dont certains ont peut-être été vécus par l’auteur : découvrir l’amour que vous porte un parent, mériter la confiance d’un ami, souffrir d’une peine de cœur ou trouver l’âme-sœur…

De l’enfance à l’âge mûr, Robert Sabatier nous parle de ces instants lumineux qui donnent à votre vie une orientation nouvelle ou qui, plus simplement, vous permettent de continuer à avancer. Des moments de plénitude où l’on se sent vraiment vivant, loin des habitudes et des faux semblants, des mots sans valeurs et des gestes inutiles. La plupart du temps ils sont faits de rencontres et d’échanges, des moments de partage qui laissent en nous une empreinte durable.

Avec ce roman d’une grande sensibilité, l’auteur nous rappelle qu’une vie est rarement linéaire et que, à l’instar de celle de son héros, elle est faite de creux et de bosses, d'interrogations et de découvertes. Un livre à lire jeune pour se convaincre qu'une vie offre un nombre presque infini de possibilités et qu'il est possible de surmonter bien des difficultés ; ou vieux pour se rappeler que le chemin parcouru en valait la peine.  

LGF - Livre de Poche - 1982

 

 

 

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21 juillet 2017

LE DIEU JAUNE - HENRY RIDER HAGGARD

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Désireux de faire fortune afin d’obtenir la main de la femme qu'il aime, Alan Vernon s'embarque pour l'Afrique. Il espère y retrouver le pays des Asikis où son oncle missionnaire se rendit vingt ans plus tôt et dont il ramena le souvenir d'une contrée sauvage particulièrement riche en or. Accompagné de Jeekie, son vieux serviteur originaire de la région, il entreprend donc une dangereuse expédition sous la menace des éléments déchainés, des tribus sauvages et de divinités particulièrement redoutables. 

Henry Rider Haggard est le maître incontesté du « Lost Race Tale » ces histoires de mondes perdus et de civilisations cachées qui connurent leur heure de gloire au début du vingtième siècle. Son œuvre regorge de récits de ce genre qu’il a plus qu’aucun autre contribué à codifier. Nous lui devons notamment ces merveilleux romans que sont « Les mines du roi Salomon » ou « She », lesquels ont donnés naissance aux figures désormais classiques de l’aventurier blanc et de la grande prêtresse. Quant à ses descriptions de l’Afrique, ce continent qu'il connaissait bien pour y avoir longuement séjourné, elles sont depuis belle lurette tombées dans le domaine public et quantité d'auteurs se sont appropriées depuis ces pages pleines de jungles, de déserts, de pygmées agressifs et de guerriers cannibales. 

Roman mineur dans l'œuvre de l'auteur, "Le dieu jaune" s'inscrit pleinement dans ce cadre. Il comporte même de nombreux points communs avec le fameux "She" puisqu'il est question d'une cité cachée au cœur du continent africain sur laquelle veille une déesse immortelle attendant depuis plusieurs millénaires la réincarnation de l'homme qu'elle aime. De plus, si la divinité, les rites où la géographie de ce royaume perdu sont bien différents de ceux du royaume de Kôr, on retrouve cependant des ressemblances frappantes dont la moindre n'est pas cette salle où reposent les momies des amants qui se sont succédés dans le lit de la jolie souveraine. 

Ecrit avant « She », « Le dieu jaune » pourrait donc être regardé comme une intéressante ébauche du chef-d’œuvre de Rider Haggard. Rédigé sept ans plus tard il n’en est qu’une pâle copie. L’histoire et ses principaux développements ne présentent que peu d'intérêt et le couple grande prêtresse/aventurier ne souffre pas la comparaison avec celui formé par Aysha et Leo Vincey. Ici, Azika paraît plus colérique que dangereuse et sa passion à l'égard de Vernon plus démonstrative que véritablement profonde. A aucun moment il n'émane d'elle cette froide détermination qui sourdait de toute la personne d'Aysha et faisait d’elle une quasi déesse. Quant à Alan Verrnon il est encore plus insipide. Rien à voir là encore avec un Leo Vincey partagé entre sa passion pour Aysha et le rejet de son côté sombre. Lui n’a d’autres ambitions que de rapporter suffisamment d’or en Angleterre pour épouser sa dulcinée. Bon chrétien et soucieux de sa réputation, c'est un personnage beaucoup trop raisonnable qui se fait manœuvrer d'un bout à l'autre de l'histoire, par ses associés d'abord puis par Azika et enfin par son serviteur. 

Mais ce roman n’est pas pour autant dénué de qualités. Il présente tout d’abord, et ce n'était sans doute pas si courant à l'époque, une critique sévère de la bourse, de la spéculation et de la City de Londres comparée à un panier de crabes. Il comporte ensuite quelques réflexions sur la religion qui me plaisent beaucoup (« Je suis convaincu que nous sommes simplement des mammifères très évolués nés par hasard et que, lorsque notre heure est venue, nous regagnons le noir néant d’où nous sommes venus ») même s’il les met dans la bouche du grand méchant de l’histoire et non dans celle de son gentil héros, laissant ainsi entendre que, peut-être, il ne les partage pas. Il est enfin bourré d’humour grâce à la personnalité et aux réparties de Jeekie, le serviteur noir de Alan. 

Ce personnage truculent, matois et fort en gueule est sans conteste le véritable héros du roman. Avec son caractère surprenant, mélange de puritanisme anglican et de fatalisme africain, il anime à lui seul le récit grâce à ses interventions toujours très drôles, exprimées dans un sabir savoureux ponctué de dictions populaires. Sa bonhomie ne l'empêche toutefois pas d'agir toujours très à propos et de sauver à plus d'une reprise la mise de son maître, faisant ainsi preuve d'une intelligence et d'un courage que son apparente couardise ne parvient pas à dissimuler. Et quant à la façon dont il se débarrasse du grand rival d'Alan, elle vaut bien à elle seule de lire ce livre jusqu’au bout !    

Garancière – Aventures Fantastiques - 1985

 

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15 juillet 2017

DE LA PART DES COPAINS - RICHARD MATHESON

product_9782070434527_195x320Chris et Helen Martin coulent des jours paisibles dans les environs de Los Angeles entre leur boutique de disques et leur joli pavillon de banlieue. Alors qu'ils se préparent à passer une soirée tranquille en famille, un appel téléphonique va les plonger dans un engrenage infernal.

Richard Matheson est un grand nom de la Science-Fiction et des romans comme « Je suis une légende » et « L’homme qui rétrécit » font désormais partie des classiques du genre. Il a aussi versé dans le polar et donné à la Série Noire trois titres parmi lesquels celui dont je vais vous entretenir aujourd’hui.

« De la part des copains ». Un titre qui annonce plutôt bien le thème du roman à savoir la vengeance de trois truands envers celui qui les a trahis. Je lui préfère toutefois le titre original (« Ride the nightmare ») qui restitue beaucoup mieux son contenu et son ambiance puisqu’il s’agit d’un thriller très rythmé qui met en scène un couple d’américains moyens soudainement confrontés à des malfrats de la pire espèce.

Matheson ne laisse en effet aucun répit à ses personnages. Chris et Helen sont plongés sans crier gare dans un véritable cauchemar. Agression, enlèvement, chantage, les épreuves s’enchaînent à une cadence effrénée sans leur laisser le temps de beaucoup réfléchir. De fait, l’histoire ne laisse que peu de place à l’introspection et l’on apprend finalement peu sur les époux Martin, juste quelques pans de leur passé et presque rien de leur caractère.

D’un bout à l’autre du récit, on reste au niveau de l’émotion et des réactions primaires, peur, haine, révolte. Instinct de survie aussi, car ils devront faire preuve d’une détermination sans faille pour sauver leur peau et celle de leur fille. La tension est permanente et l'auteur nous réserve quelques scènes palpitantes dont un face à face éprouvant entre Helen et ses deux geôliers.

Un roman à lire d’une traite, sans reprendre son souffle.

Gallimard - Carré Noir

 

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09 juillet 2017

A TRAVERS TEMPS - ROBERT CHARLES WILSON

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Suite à une rupture sentimentale douloureuse accompagnée de la perte de son emploi, Tom Winter retourne s’installer à Belltower, la petite ville côtière qui l’a vu grandir. Il a accepté un poste de vendeur de voiture dans l’une des entreprises de son frère aîné et fait l'acquisition d'une maison sur Post Road, une route à flanc de coteau, un peu en retrait de la bourgade. Très vite, il se rend compte que la réputation d’étrangeté qui pèse sur la bâtisse n’est pas usurpée. Mais il ignore encore la nature du secret qu’elle renferme et à quel point sa vie va s’en trouver changée. 

S’il ne révolutionne pas le thème du voyage temporel, « A travers temps » nous propose une approche pour le moins originale de ce classique de la SF. Les héros de Wilson ne sont pas des scientifiques qui espèrent s’affranchir des limites de l’espace-temps. Ce ne sont pas non plus des voyageurs temporels souhaitant découvrir le passé ou le futur. Tom ne sait pas qu’il emprunte un passage temporel et Billy Gargullo ignore vers quelle époque il se rend. L’un et l’autre sont à la recherche de paix et de sécurité. Ils fuient un danger ou se fuient eux-mêmes, ils veulent simplement rompre avec un quotidien insurmontable. On ne trouvera donc pas de paradoxe temporel qui viendrait mettre le récit en abîme et, si Tom envisage un temps de sauver ses parents de leur accident de voiture, il ne se servira guère de sa connaissance du futur et le passé ne sera quasiment pas impacté.

Mais ce qui fait vraiment la singularité de l’histoire de Wilson c’est la nature de son personnage principal. Car le véritable héros ce n’est pas Tom, ni Joyce, ni même Billy mais la maison de Post Road. Tout part de là, tout y revient et ce n’est pas un hasard si le récit s’y attarde longuement avant le départ de Tom pour les sixties et si, une fois ce dernier parti, nous y revenons par le biais de nouveaux personnages. Dès le début du roman l’accent est mis sur la réputation de cette maison étrange, à l’écart de la ville, inhabitée mais pourtant en parfait état. L’intrigue reste longtemps axée sur ses particularités et ses mystères. Qui était son ancien propriétaire, mystérieusement disparu, par quel prodige la maison reste-t-elle toujours d’une propreté immaculée, que dissimulent les fondations du bâtiment ? Toutes ces questions donnent lieu à une enquête sympathique menée par Tom et, si l'auteur nous a mis d'emblée dans la confidence pour ce qui est du passage temporel, les détails qui nous sont révélés ne manquent cependant pas d’intérêt, notamment ces drôles d’anges gardiens que sont les nano-insectes ménagers ou son concierge temporel qui se régénère patiemment.

Pour autant, le soin apporté aux autres personnages et en particulier à celui de Tom, est remarquable. L'approche psychologique est d'une grande finesse et diantrement fouillée. L’auteur nous le présente sous toutes les coutures et l'on ignore plus grand-chose de son passé, de ses sentiments et de l'état de son moral. On rencontre presque toute sa famille, son frère, sa belle-sœur et même son ex qui s’inquiète de sa santé mentale. Ses compagnons ne sont pas en reste puisque Joyce la hippie de Greenwich Village, Doug Archer l’agent immobilier adepte du surnaturel ou Catherine Simmons la voisine bénéficient du même travail de précision.

Enfin, si l’action est peu présente, elle n’est pas absolument absente. Elle se réfugie principalement dans les souvenirs du soldat du futur Billy Gargullo et dans la chasse à l'homme à laquelle il se livre dans Greenwich village grâce à son armure ultra sophistiquée qui fait de lui un guerrier presque invincible. La menace qu’il fait peser sur Tom, ses proches et tous les hôtes de la maison de Post Road installe une atmosphère d’urgence et ajoute au récit cette intensité et ce rythme qui tiennent le lecteur en haleine jusqu’au bout.

Denoël - Lunes d'encre - 2010

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03 juillet 2017

LA PETITE FADETTE - GEORGE SAND

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Au hameau de la Cosse, les époux Barbeau sont les heureux parents de jumeaux. Les deux frères sont à ce point inséparables que lorsque leur père est contraint de louer les services de Landry à un fermier des environs, Sylvinet demeure inconsolable. Landry prend les choses moins à cœur. Il s’adapte plutôt bien à sa nouvelle vie et envisage sérieusement de se fiancer avec la jolie Madelon, la nièce de son maître. Sa rencontre fortuite avec Fanchon Fadet, une jeune fille à laquelle la rumeur publique prête tous les vices, va bouleverser sa vie et, incidemment, celle de son frère. 

« La petite Fadette » est le troisième - et à mon sens le meilleur - des grands romans champêtres de Georges Sand. C’est aussi une nouvelle déclaration d’amour au Berry, cette région qu’elle chérie entre toutes et qui lui semble une espèce de paradis originel où tout est simple et bon. Elle y emploie de nouveau ce style faussement naïf mâtiné de patois pour nous rapporter l'une de ces histoires paysannes comme il s'en raconte le soir à la veillée et qui tiennent à la fois du conte et du ragot de vieille femme. De commérage il est justement question et c’est un peu au procès de la médisance et des préventions fondées sur l'apparence et la réputation que nous sommes conviés. La dame de Nohant a beau aimer ces paysans berrichons et la rusticité de leurs mœurs, elle ne se prive pas de relever leurs travers et leurs mauvais penchants, l’avarice, l’appât du gain, l’intolérance...

Mais "La petite Fadette" c’est avant tout une très belle histoire d’amour ou, pour être plus précis, deux histoires. Celle qui se noue entre la petite héroïne et Landry et celle, différente mais tout aussi forte, qui unit ce même Landry à son frère jumeau. C’est d’ailleurs sur l’histoire des bessons Barbeau que s’ouvre le roman et nous les accompagnons de la naissance à l’heure de l'adolescence en découvrant la puissance du lien qui les attache l'un à l'autre et la passion quasi morbide de Sylvinet envers son frère. Cette première partie de l’ouvrage permet aussi de mettre en place le décor, un coin de nature idyllique avec ses jolies chaumières, ses prés et ses pâturages où les travaux des champs rythment la vie de tout un chacun.

Il faut donc patienter près de 80 pages – presque un tiers du roman - pour qu'apparaisse enfin Fanchon Fadet alias la petite Fadette, jeune sauvageonne dont la réputation souffre des mœurs légères de sa mère et des « sorcelleries » de son aïeule. L’histoire prend alors une autre tournure et c’est désormais le couple Fanchon/Landry qui occupe le devant de la scène. Nous assistons avec beaucoup de plaisir à l’éclosion et à l’évolution de leur relation. George Sand rend parfaitement les premiers émois et les tâtonnements de ces jeunes gens. La façon dont ils se cherchent et s’évitent, se taquinent à défaut de s’aimer encore est on ne peut plus crédible et la scène où ils se déclarent leur amour en se reprochant l’un l’autre leurs défauts est réellement inoubliable, un chef-d’œuvre de sensibilité et d’émotion.

Chemin faisant, c’est aussi le fantastique portrait d’une jeune femme indépendante et intelligente que nous brosse l’auteur. Plus que l’amour et la loyauté de Landry, c’est bien l’ingéniosité de Fanchon qui permettra aux deux amoureux de surmonter les obstacles et de rendre possible leur mariage. Avec beaucoup de finesse, elle saura changer de comportement et d'apparence pour rentrer dans le moule et renvoyer l’image que l’on attend d’une jeune fille de sa condition. Quant à la façon dont elle se joue du père Barbeau en lui dévoilant, l’air de rien, sa fortune soudaine, elle est digne du plus roué commerçant. Elle parviendra cependant à être acceptée et aimée pour elle-même, démontrant ainsi qu’il faut se garder des jugements hâtifs et, comme Landry, regarder au-delà des apparences.

Gallimard - Folio Classique - 2004

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27 juin 2017

LA DERNIER AUBE - PAUL BERNA

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Sept adolescents pensionnaires d’un centre équestre près d’Amboise entreprennent de rallier la Lozère à cheval pour participer à un rassemblement de jeunes cavaliers. Malheureusement, leur voyage coïncide avec l’irruption de la comète Kryla dans le système solaire. Une peur irraisonnée s’empare des populations et c’est avec bien des difficultés qu’ils parviennent dans les Cévennes où les attend un vieil original chargé de les héberger dans sa demeure millénaire. A peine installés, la comète frôle la Terre et provoque une chute vertigineuse de la température…

Paul Berna a beaucoup écrit pour la jeunesse et notamment quelques ouvrages de SF. "La dernière aube" fait partie de ceux-là mais je pense qu'il aurait aujourd’hui bien du mal à satisfaire de jeunes lecteurs. Sa fin ouverte, son style daté et surtout les réactions et le langage de ses jeunes héros ne manqueraient pas de faire sourire nos ados 2.0.

Le périple de Stève, Raphaël, Josette et les autres n'est cependant  ni mièvre ni fleur bleue. Leur bucolique randonnée équestre se transforme très vite en épopée survivaliste et les épreuves qui les attendent n'ont rien d'un sympathique jamboree. L’auteur leur évite toutefois les mauvaises rencontres qui pullulent habituellement dans tout post-apo qui se respecte. Ici, l'essentiel de l'intrigue repose sur leur capacité à faire face au froid glacial qui se répand sur la planète. C’est même le point fort de ce roman que de proposer une description minutieuse et crédible de cette glaciation éclair. Il nous propose ainsi quelques images saisissantes d’une France vide et silencieuse, recouverte d’un linceul blanc et seulement peuplée de statues de glace.

La façon dont les personnages échappent à l’étreinte du froid en trouvant refuge dans les cavernes situées sous une vieille commanderie templière occupe donc un bon tiers du roman. Paul Berna prend tout son temps pour nous conter par le menu les différentes phases de leur sauvetage, les affres de la faim, la recherche d’une source où s’abreuver et l’espoir qu’il faut conserver. Cette plongée dans les ténèbres au coeur du Causse de Sauveterre constitue sans conteste le point d'orgue de ce roman. C'est aussi une jolie métaphore sur le passage de l'enfance à l'âge adulte, une sorte de seconde naissance après un séjour au sein de la terre nourricière pour retrouver à leur sortie un monde aussi  vierge et pur que la neige qui le recouvre désormais. L’occasion de faire table rase du passé et tout réinventer.

On sent que le monde des adultes et la société qu'ils ont mise en place ne recueillent pas les faveurs de l'auteur. Exception faite de l'ermite de l'hospitalou qui n'entretient d'ailleurs guère de rapports avec ses semblables, les adultes sont plutôt décriés : parents délaissant leurs enfants, populations moutonnières, individus violent ou apeurés, incapables de concevoir un nouveau mode de vie, « des résignés vivant sur les bribes d’une civilisation pourrie ».

Par opposition, ses jeunes héros sont parés de toutes les qualités. Volontaires, entreprenants, sensibles, altruistes, ils ne regardent pas vers le passé et se laissent porter par leur énergie : « …aller toujours de l’avant ! passer d’un abri à l’autre en visant chaque fois une amélioration possible, chercher et secourir d’autres compagnons au cœur pur, rebâtir une petite communauté qui s’agrandirait peu à peu sans retourner à la sauvagerie des premiers âges, et préparer enfin, si peu que ce fut, une renaissance étalée sur des millénaires. »

« La dernière aube » est donc un roman qui a incontestablement vieilli mais qui procure néanmoins un fort bon moment de lecture grâce à ses grandes qualités d’écriture.

Editions G. P. - Grand Angle - 1974

 

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21 juin 2017

LE BOURREAU ET SON DOUBLE - DIDIER DAENINCKX

imagesA peine débarqué à Courvilliers, l’inspecteur Cadin est confronté à un double décès, celui de Claude et Monique Werbel, tous deux employés par les usines Hotch et accessoirement militants pour les droits des travailleurs immigrés. Les premières constatations laissent penser à un crime passionnel suivie d'un suicide. Mais l’inspecteur Cadin n’a pas l’habitude de se contenter des apparences…

A force d’être muté dans les patelins les plus déprimants de l’hexagone, l’inspecteur Cadin devait bien finir par échouer en banlieue parisienne. C’est chose faite avec ce volume qui le voit prendre ses quartiers à Courvilliers (La Courneuve ?) ville typique de Seine Saint Denis avec ses HLM, ses petits délinquants et sa forte population immigrée. Il y a aussi les usines Hotch, fleuron de l’industrie locale et principal employeur de la commune ou, présenté autrement, parangon du capitalisme et négrier des temps modernes.

Daeninckx fait en effet le procès de ces multinationales toutes puissantes qui croient pouvoir s’affranchir des lois et mener leurs petites affaires comme bon leur semble. Il met le doigt sur leurs pratiques déloyales, de la collusion avec le pouvoir au chantage à l’emploi. Il nous montre comment elles découragent  toute résistance grâce à des syndicats maisons à leurs ordres et des services de sécurité qui brisent et déconsidèrent ceux qui s’opposent à elles. Il montre enfin comment elles exploitent la misère du monde, « important » une main d’œuvre à faible coût qu’on laisse sur le carreau sitôt qu’un nouveau conflit ou une nouvelle catastrophe leur en fournit une autre, moins chère ou plus malléable, laissant à l’état et à la collectivité le soin d’assumer leurs responsabilités à leur place.

L’intrigue, elle, ressemble un peu à celle de « Meurtre pour mémoire » puisque  la solution de l’énigme est cette fois encore à chercher dans des faits vieux de vingt ans et parce qu’elle fait revivre les heures sombres de la colonisation française. Elle fait converger deux histoires, deux lieux et deux époques (le suicide d’un syndicaliste et le carnet de route d’un appelé du contingent pendant la guerre d’Algérie) pour mieux nous montrer la persistance de l’horreur et le poids du remord.

Quant à Cadin, il demeure fidèle à lui-même, plus dépressif et seul que jamais, affecté au service de nuit et partageant son lit avec un matou sans gêne. Ca s’arrange pas vraiment !

Gallimard - Folio Policier - 2005

 

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15 juin 2017

COMME UN SEPULCRE BLANCHI - DOMINIQUE ARLY

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Gérard de Chanois est un propriétaire terrien qui vit confortablement de ses rentes dans son château provincial. Bien que déjà âgé, il n’a pas encore renoncé aux choses de l’amour et se laisse aller de temps à autre à quelques privautés sur sa femme de chambre. Aussi, lorsque la ravissante nièce de son intendant vient passer quelques jours dans sa vieille demeure, il tombe immédiatement sous le charme de la jeune femme au point de faire siennes toutes ses lubies. La jolie Liliane est en effet persuadée d’avoir trouvé dans la chapelle castrale le tombeau de Joseph Balsamo. Depuis, elle croit être guidée par le célèbre alchimiste dans la réalisation du Grand œuvre.  

Deuxième volume de Dominique Arly paru au Fleuve Noir Angoisse, « Comme un sépulcre blanchi » a beaucoup de point commun avec « Les revenantes » qui le précédait de quelques mois seulement au catalogue de la collection à la tête de mort. Les deux romans partagent en effet le même décor (une vieille demeure médiévale dans une petite bourgade provinciale), la même ambiance (un quasi huis-clos dans ledit château) et un même procédé narratif (la confession du principal protagoniste de l’histoire).

Quant à l’intrigue, elle semble presque calquée sur celle des « Revenantes » puisqu’il s’agit là encore d’une histoire de manipulation mentale sur fonds de manifestations surnaturelles et d’évocation d’esprits. Après Barbe bleue et Gilles de Rais, c’est cette fois le fantôme du célèbre comte de Cagliostro qui est appelé à la rescousse. On est donc plongé dans l’univers du célèbre aventurier et on enchaine allègrement les séances de spiritisme et de possession démoniaque. Toute la panoplie de l’apprenti alchimiste est également de la partie avec moult vieux grimoires, athanor et plomb changé en or… et vice versa. Car les expériences de Gérard de Chanois et de ses compagnons vont avoir une fâcheuse tendance à échouer et les réserves de métal précieux du vieux hobereau à fondre comme neige au soleil.

A ce point du récit vous vous direz sans doute que le pauvre homme est en train de se faire plumer par deux arsouilles. Peut-être ? Mais sachez tout de même que le roman se termine sur une jolie pirouette et que, comme dans la fable, tel est pris qui croyait prendre. Le lecteur le premier qui, sûr de lui, commençait à penser que l’auteur était en panne d’imagination. Bien joué monsieur Arly !

Fleuve Noir Angoisse - 1966

Posté par Lekarr76 à 19:35 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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