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Roma Aeterna est un livre qui mérite d’être lu. Onze nouvelles, deux mille ans d’histoire, des dizaines de personnages de premier plan, un travail de recherche considérable, une écriture solide et agréable de bout en bout, ce gros volume de plus de cinq cent pages ne manque pas de qualités. Mais malgré ces nombreux atouts, Robert Silverberg n’est pas parvenu à en faire le grand roman uchronique qu’il espérait. La faute à qui ? A son manque d’audace.

Cette histoire alternative où l’empire romain n’a jamais succombé aux assauts des barbares germains et des ottomans reste beaucoup trop sage. Une fois le concept posé, la nature et la chronologie des événements sont à peu près calquées sur celles que nous connaissons : découverte du nouveau monde, renaissance, première circumnavigation, terreur révolutionnaire, sa réalité bis ressemble beaucoup trop à la nôtre. L’évolution technique n’a été ni accélérée ni ralentie, pas d’invention surprenante ou de système politique novateur, tout reste très conventionnel ; jusqu'aux touristes qui visitent les ruines de Pompeï et font bronzette à Capri.

Les intrigues de ces récits ont également tendance à se répéter. Ainsi, deux nouvelles mettent en scène le frère d'un empereur qui se révèle à la faveur de circonstances exceptionnelles et deux autres traitent d'un coup d'état. Il y a bien ici et là quelques sympathiques trouvailles comme la conquête de l'empire aztèque par un viking ou la façon dont l’islam est tué dans l’œuf par l’élimination de celui qui n’est encore qu’un marchand un peu excentrique, mais il faut attendre la toute dernière nouvelle du recueil pour avoir une idée vraiment originale avec ces juifs du XXème siècle bien décidés à trouver la Terre Promise parmi les étoiles.

Il faut dire aussi que Silverberg a choisi ses personnages parmi les classes supérieures - empereurs, généraux, consuls, riches marchands - s’empêchant par là même de nous faire découvrir la vie du petit peuple. J'aurais pourtant aimé découvrir en quoi le maintien de l’ordre impérial par-delà les siècles a pu influer sur leur existence quotidienne (rapport à l'autorité, justice, aspirations diverses, déplacements...). C’est d’autant plus dommage que la seule nouvelle (« Une fable des bois véniens ») qui ait pour héros des gens du commun permet d’apprendre beaucoup sur la perception que les peuples fédérés – ici les germains – ont du régime impérial et de leur qualité de citoyens romains.

Ceci étant, "Roma Aeterna" a les qualités de ses défauts. En nous faisant évoluer dans les hautes sphères du pouvoir, l’auteur nous donne un ouvrage très politique, une intéressante réflexion sur le pouvoir et l’usage que l’on en fait. Et puis ses personnages, pour mondains et haut placés qu’ils soient, sont extrêmement intéressants. Des personnages pas toujours très sympathiques mais forts convaincants. Qu’ils soient horripilants, attachants ou émouvants, ce sont eux qui apportent aux nouvelles, saveur et profondeur. J’ai notamment beaucoup aimé ce courtisan exilé à La  Mecque et qui cherche l’occasion de rentrer en grâce, ce diplomate en poste à Venise qui hésite entre amour et ambition ou encore ce militaire parti conquérir le nouveau monde et qui voit s’effondrer ses rêves de gloire.

Bref, si le fond est indéniablement bon, les choix de l’auteur ne permettent pas au lecteur de s’immerger totalement dans son univers. C’est regrettable car, avec davantage d'audace, de folie peut-être, Robert Silverberg aurait pu nous concocter un grand roman uchronique comparable au « Pavane » de Keith Roberts.

Le livre de Poche - 2009