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1 mai 2022

LA VOIE ROYALE - ANDRE MALRAUX

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Claude Vannec, un jeune archéologue français et Perken, un aventurier danois, se sont associés dans le but de voler les bas-reliefs de temples khmers non répertoriés. Perken espère aussi découvrir ce qu'il est advenu de l'un de ses amis : Grabot. Les deux hommes s'enfoncent au cœur de la jungle Cambodgienne jusque sur le territoire des redoutables Moïs.

Je connaissais le Malraux ministre de la culture de De Gaulle. Je savais son engagement dans la résistance pendant la seconde guerre mondiale. J’avais même entendu parlé de sa participation à la guerre d’Espagne. Ce que j'ignorais en revanche, c'est sa carrière d’aventurier dans l’Indochine des années vingt au cours de laquelle il s'adonna au trafic d'antiquités. Or, c’est précisément de cet épisode de son existence qu’il s’est servi pour écrire son livre.

"La voie royale" est un roman d'aventures exotiques comme on en écrivait encore beaucoup dans les premières décennies du siècle dernier. On y trouve d'ailleurs quantité de points communs avec d'autres œuvres parues à la même époque. L'évocation du vol de bas-reliefs des anciennes cités khmères m'a rappelé "Le roi lépreux" de Pierre Benoit sorti trois ans plus tôt et j'ai retrouvé un peu du Kurtz de Joseph Conrad dans les personnages de Grabot et Perken. En cherchant bien, on pourrait même trouver dans leur destinée quelques analogies avec celle des deux héros de Rudyard Kipling dans "L'homme qui voulut être roi".

Ceci étant, la comparaison s'arrête là. Les motivations des personnages de Malraux sont en effet bien différentes. Leur objectif n'est pas de s'enrichir en vendant quelques pièces de musées ou de se tailler un empire aux frontières du Cambodge et du Laos. Ou plutôt, il ne s'agit pas d'une fin en soi. L’important pour eux n’est pas le but mais le chemin emprunté pour y parvenir. Ils veulent éprouver le danger et toutes ces sensations fortes  qui, seules, leur rappellent qu'ils sont vivant. Pour reprendre le mot de Michel Audiard dans "Un singe en hiver", ce n'est pas le vin qu'ils recherchent, c'est l'ivresse.

J’ai été surpris de trouver dans leur attitude et dans leurs réflexions des accents existentialistes. Perken et Vannec sont davantage confrontés à l'angoisse provoquée par leur rapport au monde et à la vie qu'aux pièges de la jungle. Ils souhaitent s'extraire de la destinée commune ("Posséder plus que lui-même, échapper à la vie de poussière des hommes qu’il voyait chaque jour…"), de l'ennui d'une existence programmée ("Se libérer de cette vie livrée à l’espoir et aux songes, échapper à ce paquebot passif !"). L’aventure est un dérivatif à la vacuité de leur existence. Elle permet aussi l'oubli de la vieillesse et de la déchéance qui l'accompagne.

Roman d'aventures de facture classique rehaussé par l'introspection de ses personnages, "La voie royale" est malheureusement desservit par un style d'un lyrisme grandiloquent. Moins d'emphase aurait sans doute permis de mieux s'approprier les sentiments des personnages et de ressentir davantage la touffeur et les dangers de la jungle. 

Grasset - Le Livre de Poche - 1979

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24 avril 2022

LES FLEURS ET LE VENT - HUGUES DOURIAUX

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Orbret Afeytah n’a que dix-sept ans lorsqu’il entre au service du seigneur Wyolan Azuka. Affichant d’évidentes dispositions pour l’art de la guerre, il progresse rapidement dans la hiérarchie militaire. Mais l’amour partagé qu’il éprouve pour la concubine de son maître, rend sa position de plus en plus précaire. Alors que certains vassaux de l’empereur entrent en rébellion, Orbret va se retrouver déchiré entre sa fidélité à son seigneur et sa conception de la justice.

"Les fleurs et le vent" n'est pas, loin s'en faut, la première saga historique publiée par Hugues Douriaux pour le compte du Fleuve Noir Anticipation. Elle se distingue néanmoins des précédentes par le fait que le merveilleux en est totalement absent. Il ne s'agit donc pas de fantasy. Il n'y a aucune magie, aucun sorcier, pas plus que de dieu vengeur ou de déesse démoniaque. Les seuls dangers que les personnages auront à combattre sont ceux inventés par les hommes et ils sont déjà bien assez nombreux. Autre différence notable, l'univers dont il est question n'a rien à voir avec ces copies de l'Europe médiévale dans lesquelles il situait ses autres romans.

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Ici, c'est du Japon dont il est question, mais un Japon alternatif qui lui permet de s'affranchir de la réalité historique. On n'y parle donc pas de samouraïs ni de geishas et, d'une manière générale, l'auteur ne s'est pas senti tenu d'utiliser un vocabulaire spécifique ni de donner à tout prix dans le "couleur locale". Pour autant on y trouve bon nombre de détails (vestimentaires, cérémoniels...)  évoquant le pays du soleil levant. L'état d'esprit des personnages, formaté par les questions d'honneur et de fidélité absolue à une famille ou à un clan, rappelle aussi le Japon de l’époque des Shoguns.

Parmi ces personnages il y a Orbret. Le récit s'articule autour de lui et c'est son histoire qui, telle une légende en marche, nous est contée. Nous le suivons sur une période d’une vingtaine d’années qui le verront passer du jeune guerrier impétueux qui ne rêve que gloire et combats au soldat mature qui a compris que seul compte la valeur de la cause que l’on défend. C’est d’ailleurs la grande réussite de ce roman que de parvenir à rendre le cheminement intérieur du héros au moins aussi intéressant que ses exploits guerriers. Même sa vengeance contre celui qui l’aura poursuivi de sa haine pendant toute son existence, ne constituera pas le climax du roman.

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Pour autant, la guerre et les combats sont bel et bien au centre de l’histoire. La rivalité entre les seigneurs de la guerre et leurs révoltes incessantes contre l’autorité de l’empereur sont cause de nombreux conflits. Il y a donc quantité de batailles, d’embuscades et de duels. Hugues Douriaux se montre très à l’aise dans ce registre. Ses descriptions sont particulièrement immersives et, qu’il s’agisse du siège d’une citadelle ou d’une simple escarmouche, il sait restituer l’âpreté des combats avec son cortège d’émotions et de souffrances.

Ces épisodes guerriers sont heureusement entrecoupés de passages plus calmes où il est question de politique bien sûr, mais aussi d’amour. La romance entre Orbret et Zelmiane constitue un peu le fil conducteur de l’intrigue. Les deux amants cherchent chacun à leur manière à échapper aux obligations de leur rang et à la rigueur de leur statut. L’accomplissement de leur idylle sera donc aussi celui de leur quête de liberté.

De facture très classique, « Les fleurs et le vent » est l'un des tout meilleurs roman de l'auteur, l’un des plus maîtrisés grâce notamment à la profonde humanité de ses personnages dont il rend parfaitement les états d'âmes et les réflexions.

Fleuve Noir Anticipation - 1991

 

3 avril 2022

CANYON STREET - PIERRE PELOT

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Javeline et Jan les Etoiles ont décidé de quitter Canyon Street, la ville-monde qui bascule peu à peu dans la guerre civile. Ils comptent sur l’aide de Raznak pour les conduire hors de la cité. Mais peuvent-ils faire confiance à un fou pour échapper aux Cohortes, aux Abbés Speakers et aux hordes de pilleurs ?

La dystopie est un thème de la SF qui n'a rien de très joyeux. Celles que Pierre Pelot publia au mitan des années soixante-dix dans la collection Présence du Futur, sont particulièrement déprimantes. "Fœtus Party" évoque un monde surpeuplé et exsangue où les gouvernements encouragent les tendances suicidaires des citoyens, "La guerre olympique" met en scène des nations s’affrontant au cours d’olympiades où des athlètes dopés et surentrainés risquent leur vie tandis que « Parabellum Tango » nous propose une société typiquement orwellienne.

« Canyon Street » reste dans la même veine. Il s’agit d’une métaphore puissante et corrosive du système capitaliste qui, en échange d'une vie de labeur et d’obéissance, promet une retraite dorée pour les plus méritants. Mais la carotte n'est qu'un leurre. Une fois usés jusqu'à la trame, les travailleurs, tout comme les dissidents, sont réexpédiés dans la géhenne quartmondiste.

Cette vérité, Javeline et Raznak vont la mesurer tout au long du chemin qui les mène au Pays du Grand Ciel. Au gré de leurs rencontres et de leurs découvertes, ils verront s’effondrer les mythes et les fausses promesses de la religion et de la morale sociale, comprenant que l'une et l'autre ne sont là que pour aliéner les masses et leur faire accepter une existence de sacrifices et de privations.

Qu’il nous décrive la ville tentaculaire et ruinée où sont parqués les réprouvés ou la cité modèle qui tourne à vide depuis que l’a quittée la poignée d’élus qu’elle enrichissait, Pierre Pelot suscite des images saisissantes d’un monde déshumanisé par la misère et par l’indifférence. En dépit de scènes d’une violence extrême et d’une ambiance absolument désespérante, son écriture est puissamment évocatrice et, oui, résolument poétique.

Denoël - Présence du Futur - 1978

 

27 mars 2022

CAVALIERS DE L'ORAGE - MARC FALVO

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Deux histoires en une. C’est ce que Marc Falvo nous propose avec « Cavaliers de l’orage ». Deux trajectoires sanglantes, deux folies.

D’un côté il y a Malone, un ancien douanier qui a perdu son fils, puis son emploi et qui s’est recyclé hôtelier. Malone, c’est un peu la réincarnation du Norman Bates de « Psychose » ou, mieux encore, celle de Judd dans « Le crocodile de la mort » de Tobe Hooper. Dans son auberge truffée de passages secrets et de chambres de torture, il s’en prend aux plus agaçants de ses clients, ceux qui ont la conscience trop propre, qui se sentent à l’aise dans cette société sans frontières et sans règles.

De  l’autre, nous avons Vincent, Agnès et Clara, un trio de jeunes sans repères qui parcourent la France dans leur petite citadine. De motels en aire d’autoroutes, ils sèment les cadavres au gré de leurs rencontres et de leurs lubies, mélangeant sang et sexe en un cocktail halluciné.

L’auberge rouge d’un côté, la road story sanglante de l’autre. Deux classiques de la littérature et du cinéma d’horreur. Pas super original d’un point de vue scénaristique, mais sacrément efficace. L’écriture de Marc Falvo est d’une simplicité redoutable. En particulier dans sa façon de nous décrire les scènes de meurtres. Pas de figure de style, pas d’allégorie ni de périphrases. La réalité seule, dans son horreur la plus brutale. La description précise et minutieuse des sévices infligés, le sang, les chairs, les humeurs, les odeurs… Certaines scènes (meurtre à l’acide sulfurique, nécrophilie…) sont à la limite du soutenable et justifient amplement la mention « pour un public averti » qui figure en 4ème de couverture. Au moins, on n’est pas trompé sur la marchandise !

Bien entendu les deux intrigues finiront par se rejoindre pour un final inattendu qui permet de jeter un autre regard  sur ces tristes zhéros, monstres sanguinaires certes, mais peut-être aussi un peu victimes. Des asociaux, des inadaptés abandonnés sur le bord de la route du conformisme et qui se raccrochent à ce qu’ils peuvent, fut-ce le manche d’une hache ou d’un couteau.

Faute de Frappe - Chrysantem - 2022

Et pour vous procurer le livre, c'est ici : https://www.editionsfautedefrappe.fr/page-d-articles/cavaliers-de-l-orage-chris-anthem

 

 

20 mars 2022

LE GORILLE BLANC - HENRI VERNES

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Il m’arrive encore, lorsque je veux me reposer les neurones avec une lecture facile, de me faire un petit Bob Morane. J’y trouve à chaque fois ce que je suis venu y chercher : un style simple mais solide et de l’aventure en veux-tu en voilà.

Ce trente-deuxième volume des aventures du célèbre aventurier nous emmène en Centrafrique sur les traces d’un gorille albinos que le grand Bob a accepté de capturer pour le compte d’un marchand de bêtes sauvages. Il va trouver sur sa route un redoutable chasseur de fauves bien décidé à ajouter le grand singe à son palmarès.

Ce petit résumé le prouve, « Le gorille blanc » n’est pas le plus passionnant ni le plus original qu’ait écrit Henri Vernes. Gaëtan d’Orfraix, le grand méchant de l’histoire, a beau camper un personnage particulièrement détestable, imbu de lui-même et revanchard, il n’a pas l’envergure d’un Roman Orgonetz ou de l’Ombre jaune.

C’est donc plutôt du côté de la nature sauvage que viendra le danger. Léopards, éléphants, éruption volcanique, la jungle réserve bien des surprises à ceux qui osent s’y aventurer. Bob Morane et ses amis triompheront de ces épreuves sans trop de difficultés mais le célèbre aventurier en tirera néanmoins une petite leçon d’humilité.

Editions Gérard - Marabout Junior - Bob Morane - 1963

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13 mars 2022

ENDER PRELUDES - ORSON SCOTT CARD

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Après « Ender Premières rencontres » publié par l'Atalante, ce sont les éditions J'ai Lu qui nous ramènent dans l’univers de « La stratégie Ender » avec un nouveau recueil de nouvelles. Celles qui nous sont présentées ici ont été écrites entre 2005 et 2007. Trois reprennent le thème du petit génie sélectionné par la Flotte Internationale pour intégrer l’Ecole de Guerre. Une autre concerne Peter, le dangereux frère d’Ender, et la cinquième Mazer Rackham, le célèbre vainqueur de la première guerre formique.

C’est par celle-ci que débute le recueil. « Mazer en prison » se déroule juste après la première victoire contre les doryphores. La Terre s’en est tirée de justesse et ses gouvernants savent qu’il n’en ira peut-être pas de même la prochaine fois. Une flotte spatiale a donc été expédiée aux confins de l’univers pour détruire l’armada ennemie. On compte bien entendu sur Mazer pour la commander à distance via l’ansible mais, le voyage étant extrêmement long, celui-ci est placé dans un vaisseau voyageant en espace relatif afin de le conserver en vie pour l’instant crucial. Un récit qui mélange humour (ses dialogues avec le jeune colonel Graff) et tristesse (ses contacts avec la famille qu’il a dû abandonner et qui aura disparu depuis longtemps à son retour) et donne quelques informations sur la genèse de l’Ecole de Guerre.

La nouvelle suivante met en scène Bonito Bonzo, l’un des futurs rivaux d’Ender. Dans « Joli garçon » il est encore tout jeune et vit à Madrid entouré de l’amour d’un père célèbre et d’une mère au foyer. Le jeune prodige qui croit encore que le monde tourne autour de lui, va prendre brutalement conscience que tout un chacun, même ses parents, dissimule des failles.

« Le tricheur » est construit sur un schéma presque identique à celui du texte précédent. Enfant précoce et surdoué, le jeune Han Tzu a été repéré par la Flotte Internationale. Rêvant d’une destinée hors normes pour son fils, son père s’arrange pour lui faire connaître à l’avance le contenu des tests qu’il doit passer pour intégrer l’Ecole de Guerre. Une tricherie qui va lui faire considérer d’un œil nouveau l’ambition de son père et le monde surprotégé dans lequel il a vécu jusqu’alors.

Noël approchant, les membres de la famille d’Ender ressentent plus cruellement que d’habitude son absence. De son côté, Peter souffre de voir son cadet occuper la première place dans le cœur de ses parents. Mais le futur Hegemon a tôt fait de se reprendre et d’élaborer une technique pour inspirer de la sympathie à son entourage et gagner ainsi leur confiance. « Un cadeau pour Ender » nous montre un Peter plus sensible qu’on ne l’aurait cru tout en nous donnant des pistes sur la façon dont il parviendra à se rendre maître de la Terre.

Dans « Une guerre de dons » nous retrouvons de nouveau un petit génie confronté à la figure paternelle. Zeck est le fils d’un fondamentaliste chrétien qui lui a prodigué une éducation particulièrement stricte. Envoyé contre son gré à l’Ecole de Guerre, il oppose à l’institution un pacifisme sans faille et s’insurge contre l’interdiction faite aux élèves de pratiquer leur religion. Une attitude qui sera cause de bien des remous avant qu’Ender ne prenne les choses en mains. Un récit dans lequel le jeune Wiggin fait, déjà, la démonstration de son sens de la psychologie et de sa profonde empathie.

J'ai Lu - Science-fiction - 2016

13 février 2022

MAIS L'ESPACE... MAIS LE TEMPS... - DANIEL WALTHER

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Les romans de Daniel Walther se lisent davantage pour leurs ambiances et pour les images suscitées par sa prose un peu précieuse que pour la qualité de leurs intrigues. Celui-ci ne fait pas exception à la règle. C’est sans doute même l’un des plus étranges et abscons de l’auteur.

Il débute à la façon d’un space opera tout à fait classique où il est question d’un empire interstellaire militariste et dictatorial et d’un écrivain qui supporte mal sa vie dans une société sous contrôle. Anjak Devister, c’est son nom, décide donc de partir à la recherche d’une planète légendaire dont un vieil ivrogne lui a vanté l’étrangeté.

Cette partie du roman est plutôt bien tournée. On suit avec intérêt les déboires du héros sur son monde d’origine, la façon dont il parvient à s’en extraire et les efforts consentis pour retrouver la trace de la planète Phalline. Mais une fois sur place, le récit prend une tournure bien différente. La SF se mâtine de fantasy et l’on est embarqué dans une sorte de voyage initiatique.

Cités abandonnées, mers ignorées, pêcheurs taciturnes et guerriers mélancoliques, voilà quelques-unes des rencontres qu’il lui sera donné de faire. On ignore s’il s’agit de la réalité ou de rêveries provoquées par une drogue quelconque mais tout cela reste très contemplatif. Et ce ne sont pas les coquetteries stylistiques de l’auteur, les intermèdes et les passages en majuscule, qui viennent changer la donne.

On sort donc un peu déçu de cette lecture qui nous parle sans nous convaincre de pouvoir, de liberté et d’amour.

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2 janvier 2022

CROISIERE SANS ESCALE - BRIAN ALDISS

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« Croisière sans escale » est l’un des récits de vaisseaux générationnels les plus connu. Pourtant, la première moitié du livre de Brian Aldiss ressemble bien davantage à une histoire d’apprentissage et de quête comme on en trouve dans les romans de fantasy. Outre une société sclérosée et dominée par une religion austère on y retrouve en effet  la traditionnelle figure du jeune héros qu’un esprit aventureux et une volonté d’émancipation vont extraire de son milieu et conduire à bouleverser la vie de ses congénères.

Les premiers chapitres sont donc fort logiquement consacrés à la tribu du jeune Roy Complain et aux règles qui la régissent. On découvre une micro société de chasseurs cueilleurs qui survit misérablement des maigres ressources de son environnement. Une société dans laquelle Roy se sent à l’étroit et dont il supporte de plus en plus mal les contraintes et la hiérarchie. Après la punition de trop il accepte sans trop d’hésitation de se joindre à l’expédition que le prêtre Marapper a montée dans le plus grand secret. Là encore, le cheminement de l’intrigue emprunte davantage à la fantasy qu’à la SF. Une communauté de compagnons aux aspirations les plus diverses, un voyage dans un environnement hostile, des rencontres avec d’autres groupes humains ou espèces pour le moins surprenantes, des dangers multiples…

La seule différence avec ce type de récits est le cadre dans lequel l’action se déroule. Le lecteur a en effet un avantage considérable sur les personnages puisqu’il sait que ces derniers évoluent dans un vaisseau spatial. Il est donc attentif aux différents pièges qui les guettent et savoure par avance les mauvaises surprises qui les attendent. Et elles ne manqueront pas. La jungle des cultures hydroponiques dont rien n’entrave plus la prolifération, les marécages formés par les anciennes piscines, les zones d’apesanteur qui donnent l’impression de marcher la tête en bas…

Il faut donc attendre la rencontre avec le « peuple de l’avant » pour que la SF s’installe véritablement. A partir de là tout va aller beaucoup plus vite. Le récit prend un tour plus politique et les révélations se succèdent à vive allure. Comment la majeure partie de l’équipage a-t-elle régressé à un stade primitif ? Pourquoi subsiste-t-il ici et là des îlots de civilisation ? Qui sont les hors-venus et les géants ? Toutes les questions que le lecteur s’était posées trouveront leur réponse tandis que les différents groupes humains s’affrontent ou s’allient pour la prise de contrôle du vaisseau.

La chute laissera peut-être à certains un petit goût d’inachevé. Pour ma part elle ne m’a pas déplu. J’y ai vu une métaphore de notre humanité placée devant les conséquences de ses actes et qui réalise un peu tard et ô combien douloureusement, qu’elle va devoir continuer de vivre sur un monde qu’elle a contribué à dévaster.

Denoël - Présence du Futur - 1983

19 décembre 2021

LA FLÛTE DE VERRE FROID - GILLES THOMAS

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« La flûte de verre froid » fait partie de ces romans de Fantasy qui me rappellent pourquoi j'ai cessé de m'intéresser de près au genre. Des livres sans originalité qui se contentent d’utiliser les mêmes vieilles recettes avec  les mêmes ingrédients un peu périmés. Et c’est bien le cas ici avec cette histoire on ne peut plus classique où il est question d’une dangereuse quête menée par un guerrier sans peur et presque sans reproche.

Le récit de Gilles Thomas manque d'enjeu et de profondeur.  Il se résume à une succession d’épreuves au cours desquelles son héros affrontera une idole de bronze, un serpent de mer, un arbre anthropophage, des libellules géantes, un ogre à trois têtes et bien d’autres saloperies, dentues, poilues, griffues ... A priori, pas de quoi s'ennuyer. Et pourtant, si. En dépit de leur diversité, les dangers auxquels le brave Jax et son chat se trouvent confrontés finissent par être répétitifs et installent une sorte de lassitude que rien ne vient secouer et surtout pas les autres personnages, monolithiques et sans envergure.

Le back-ground aussi n'est qu'esquissé. La qualité des descriptions n'est pas en cause mais on reste beaucoup trop en surface : paysages, vêtements, bâtiments, rien que du factuel. Pas un mot sur la culture ou les régimes politiques ni sur les interactions entre les différents peuples rencontrés. Il est certes difficile de s'en tirer avec seulement 190 pages mais tout de même, en retranchant deux ou trois scènes de combat et quelques galipettes, l'auteur eut trouvé un peu de place pour étoffer son univers et lui donner davantage de matière.

« La flûte de verre froid » n’est donc qu’un petit divertissement sans prétention qui ne laissera pas grand souvenir chez le lecteur. Un lecteur qui fera bien de ne pas s’en tenir à ce seul opus pour découvrir l’œuvre de l’auteur qui, par ailleurs, en vaut vraiment la peine.

Fleuve Noir Anticipation - 1993

12 décembre 2021

UN CHÂTEAU EN BOHÊME - DIDIER DAENINCKX

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Après en avoir terminé avec les enquêtes de l’inspecteur Cadin, je poursuis mon exploration de l’œuvre de Didier Daeninckx avec ce one-shot qui met en scène un privé bien plus rigolo.

François Novacek est un  ancien journaliste reconverti en détective privé. Sollicité par une ancienne collègue, il accepte de se rendre dans la toute jeune République Tchèque – nous sommes en 1994 – afin de retrouver la trace de son écrivain de mari.

Disons-le tout de suite, l’enquête n’est guère palpitante. Il y a pourtant ce qu’il faut de filatures et de scènes d’action pour maintenir le lecteur éveillé tout au long des deux cent et quelques pages que compte le bouquin.. Il n’empêche, les déambulations du détective, ses rencontres, ses discussions et même ses découvertes ne parviennent pas à nous passionner. Le fait qu’il dispose de contacts bien placés qui aplanissent considérablement les difficultés y est sans doute pour quelque chose. Quant à l’intrigue secondaire sur l’attitude de son père avant qu’il n’émigre en France, elle n’apporte absolument rien à l’histoire.

Reste donc une peinture intéressante d’un pays qui entame sa transition vers l’économie de marché sans avoir tout à fait réglé ses comptes avec son passé soviétique. L’ambiance encore austère est également parfaitement rendue avec ses files de HLM staliniens, ses statues déboulonnées, le froid, la neige… Et puis l’histoire se déroule dans l’univers du livre, entre bouquinistes, bibliothèques, archives, cercles littéraires et conventions. Les amoureux de vieux papiers seront ravis.

Gallimard - Folio Policier - 1999

1 novembre 2021

CHAK DE PALAR - P-J HERAULT

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Les vahussis sont en danger. Une terrible maladie décime la population et rien ne semble pouvoir l'enrayer. Et comme un malheur ne vient jamais seul, une secte de fanatiques a entrepris d'exterminer tous ceux qui présentent le moindre signe du mal. Tout en cherchant un remède au fléau, Cal et Giuse apportent leur aide à un chef de guerre qui leur semble doté de la clairvoyance nécessaire au rétablissement de la situation. 

Après un cinquième volume en forme de parenthèse, P-J Herault revient à son schéma habituel pour nous conter une nouvelle intervention de ses héros dans la destinée des habitants de la planète Vaha. Leurs « protégés » ont cette fois atteint un développement technique rappelant celui du XVIIIème siècle européen de notre bonne vieille Terre. On ne s’étonnera donc pas d’y retrouver quelques-uns des ingrédients du roman de capes et d’épées comme savaient en produire les Zevaco, Féval et autres champions du roman d’aventures populaires. 

lI y a donc moult combats à l'épée ou au sabre, des charges de cavalerie et des canonnades, des batailles rangées et des embuscades. Cal et Giuse doivent aussi compter avec les préjugés de cette époque. Il leur faut donc lutter contre l'obscurantisme d'une partie de la population et contre une aristocratie arrogante. Beaucoup d'action donc, des cabales et des complots ainsi que quelques moments plus tendres...

Côté SF on est en revanche beaucoup moins bien servis. Cal continue de s'interroger sur "l'humanisation" progressive de ses androïdes et des conséquences qui pourraient en découler. Il a aussi entrepris la terraformation de "La folle", une planète qu'il a détournée de son orbite et dont il souhaite faire un petit paradis à sa convenance. P-J Herault développe ici pour la première fois un thème qui lui tient à cœur et que l'on retrouvera à de multiples reprises dans ses œuvres plus tardives.

Tout cela donne au final un roman d'une qualité certes moyenne mais c'est toujours avec beaucoup de plaisir que je continue de suivre les aventures anachroniques de Cal et Giuse, "demi-dieux" autoproclamés mais bienveillants de la planète Vaha.

Fleuve Noir Anticipation - 1980

24 octobre 2021

SOMMEIL DE SANG - SERGE BRUSSOLO

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Almoha est un enfer. Une boule de sable perdue dans le cosmos. A l’exception des villes-forteresses gouvernées par les maîtres des abattoirs, il est impossible de s’établir sur ses dunes mortifères. Seules quelques tribus de nomades végétariens s’y aventurent grâce à leurs chameaux et aux peaux des animaux-montagnes sur lesquelles ils bivouaquent. Des animaux qui constituent par ailleurs la seule source de nourriture des citadins. Exclusivement carnivores, ces derniers confient les travaux de dépeçage des gigantesques bestioles aux autonomes qui, eux, se nourrissent de leur propre pilosité. Le fragile équilibre qui règne entre les trois groupes semble sur le point de se rompre… 

Serge Brussolo est un phénomène. Je connais peu d’écrivains de SF capable comme lui de créer des univers aussi hallucinants et de nous sortir des idées extraordinaires presqu’à chaque page. Des idées qu’il triture, déforme, malaxe dans tous les sens pour en tirer des intrigues toujours démentielles mais néanmoins cohérentes. Une sorte de délire sous contrôle.

« Sommeil de sang » est un parfait exemple de cette manière de faire. A partir de deux trouvailles à priori anodines (une planète désertique recouverte d’un sable qui dissout toute matière organique et des animaux gigantesques dont la peau est la seule matière résistant à la silice corrosive), il nous déroule une histoire de rivalités entre différentes castes qui se sont adaptées comme elles ont pu à leur environnement.

L’intrigue est un peu lâche. On y suit tout à tour Ghal, le chef d’une tribu confrontée aux particularités de la peau sur laquelle elle s’est établie, Natanesh le Grand Ecorcheur qui s’inquiète des crises de violence et d’agressivité qui s’emparent de plus en plus souvent de son peuple et enfin An, l’autonome contrainte de fuir dans le désert pour échapper aux conséquences funestes d’un accident. On imagine mal où l’auteur veut nous emmener et comment il va réussir à relier entre elles les trois destinées. Tout finira pourtant par s’emboiter pour le plus grand malheur des différents protagonistes.

Serge Brussolo n’a aucune empathie pour ses personnages. Il les soumet aux derniers outrages, leur inflige toute sorte d’épreuves et de tortures sans leur accorder le moindre répit, sans même leur offrir l’espoir d’une rédemption. Des personnages qui flirtent avec la folie, qui se fuient sans savoir où aller, qui n’ont pas ou peu de prises sur les évènements, qui subissent…

An, Ghal et Natanesh boiront le calice jusqu’à la lie. Prisonniers des coutumes de leurs peuples, incapables d’infléchir durablement le cours de leur destinée, ils ne pourront s’opposer à l’effondrement de leur monde. Une fin sinistre et un peu trop vite expédiée à mon goût mais qui a cependant le mérite d’expliquer le pourquoi de ce monde à la fois technologique et rétrograde.

Denoël - Présence du Futur - 1982

10 octobre 2021

AELITA - ALEXIS TOLSTOI

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Depuis la mort de son épouse, l’ingénieur Loss s’est tout entier consacré à son grand oeuvre : concevoir un engin spatial capable de rejoindre la planète Mars. Une fois son projet abouti, il s’envole dans l’espace en compagnie de Goussev, un soldat de l’armée rouge. Les deux hommes vont découvrir une civilisation dirigée par une caste d’ingénieurs et Loss va succomber au charme d’Aélita, la fille du tout puissant Touscoub… 

J’ai toujours beaucoup aimé les vieux romans d’anticipation. Verne et Wells continuent de m’enchanter et c’est avec beaucoup de plaisir que je me laisse prendre au charme de ces antiquités, malgré - ou à cause de - la naïveté des procédés scientifiques dont il est question et la saveur vaguement désuète de leur style. Hélas, cela n’a pas suffi à me faire aimer « Aélita ».

Cela ne débutait pourtant pas trop mal. Après une entrée en matière dans une Saint-Petersbourg soviétique ; après une rapide présentation du professeur Loss et du soldat Goussev ; après quelques digressions techniques et un voyage d’une étonnante rapidité, les deux héros de Tolstoï posaient le pied sur la planète rouge. Jusque-là, son récit n’avait rien à envier aux histoires de voyages dans l’espace écrits par ses contemporains. Les descriptions de Mars, de ses paysages arides et de ses célèbres canaux sont plutôt réussies comme le sont aussi celles de la civilisation martienne.

Ce n’est donc pas le décor qui pêche dans ce roman, mais la façon dont les évènements s’enchaînent. Qu’il s’agisse de la romance entre Loss et Aélita ou de la révolution qui embrase la société martienne, tout va beaucoup trop vite, sans signes avant-coureurs et sans prémices. Tout juste est-il question d’une vague opposition lors d’une réunion du Conseil Supérieur qui préside aux destinées des martiens, mais cela ne va guère plus loin.

Il manque aussi de personnages. Exception faire des deux terriens, d’Aélita et de son père, on ne dénombre que quelques utilités dont on ne saura à peu près rien. Or, quatre personnages, c’est un peu court pour nous parler d’une révolution et de la chute d’un monde ? D’autant que ces quatre- là sont monolithiques et sans nuances. Seul Goussev tire son épingle du jeu. Militaire fendard et plein de vie qui entend transporter sur Mars la lutte des classes et les soviets, il apporte au récit une touche d’humour et de bonne humeur. Les autres ne sont que ce qu’ils paraissent : très intelligent, très méchant ou très amoureux.

Les scènes de combats qui occupent tout de même une bonne part du récit sont également assez ternes. Tolstoï ne semble pas à l’aise dans ce genre d’exercice ou bien cela ne l’intéresse pas. Toujours est-il que sa relation des émeutes, des combats aériens ou de la lutte contre de vilaines araignées est insipide. Aucun souffle, aucune tension. Les sentiments des personnages sont à peine palpables. On ne ressent ni la colère des révoltés, ni la peur des dirigeants. D’une manière générale le style de l’auteur  ne m’a pas emballé avec ses tournures de phrases un peu laborieuses ou qui sonnent mal et un manque de fluidité qui gêne la lecture.

Bon, il y a quand même de bonnes choses dans ce roman, notamment du côté des innovations scientifiques. On passera vite sur l’engin spatial utilisé pour le voyage supraluminique  (un œuf de métal propulsé par une matière explosive : l’ultraliddite) et on s’attardera davantage sur les "miroirs brumeux", des écrans reliés entre eux par un système de câbles et d’antennes qui préfigurent la télévision, la visioconférence, presque les ordinateurs… Il y a aussi des vaisseaux volants qui rappellent beaucoup ceux du cycle de John Carter. Mais Touma n’est pas Barsoom, et Tolstoï n’a pas le sens de l’aventure de Burroughs. On signalera encore une intéressante théorie sur la fin de l’Atlantide et la migration vers Mars de ses habitants ainsi qu’une jolie chute, bien triste et bien romantique.

Macha - 2021

22 août 2021

CANARD AU SANG - ROBERT SABATIER

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Comme il l'a déjà fait avec les environs de la place Pigalle (Boulevard) et comme il le fera plus tard avec le Montmartre des années trente (Les allumettes suédoises), Robert Sabatier fait revivre dans "Canard au sang" un petit bout du quartier latin. Nous sommes à la fin des années cinquante et ces quelques rues coincées entre le Panthéon et le musée de Cluny n'ont pas encore été colonisées par les bobos et les grandes enseignes.

On y trouve donc des concierges et des petits fonctionnaires, des bistrotiers et des crémiers. Un petit peuple laborieux que l'auteur nous montre dans son quotidien. Nous pénétrons dans les boutiques et dans les loges, dans les appartements et les cafés. Nous rencontrons leurs occupants et vivons avec eux leurs grandes peines et leurs petits bonheurs, leurs espoirs et leurs déceptions. Il y a là un mari cocu, une veuve solitaire et craintive, une concierge vacharde, un jeune orphelin...

Des étudiants aussi. Et c'est à cinq d'entre eux que Robert Sabatier nous propose d’emboiter le pas. Oscar, Durban, l’English, Brigitte et Typo sont d’origines et de milieux différents. Ils se ressemblent pourtant comme des frères. Désœuvrés et avides de frissons, ils se sentent à l’étroit dans leur existence. Ils aspirent à une vie différente de celle de leur parents et préfigurent cette jeunesse qui, dix ans plus tard, fera sa révolution sur le même pavé. En attendant ils se saoulent d’alcool et de mots. Ils ont des rêves de grandeurs et d’aventures mais vont se laisser prendre au piège de la drogue et de la petite délinquance.

Ils vont heureusement croiser la route de Rocroy, vieux faune érudit et mal embouché qui sous ses airs bourrus cache des trésors d’empathie. C’est lui qui nous sert de guide dans ce quartier de la montagne Sainte-Geneviève et qui fait le lien entre tous les protagonistes de l’histoire. Il opposera au mal être des jeunes gens un fantastique appétit de vivre en dépit de son âge et de certains plaisirs qui lui sont désormais refusés.

« Canard au sang » est l’un des premiers romans de Robert Sabatier. On y sent encore la fougue des débuts et une envie d'écrire qui déborde d’un peu partout. Son écriture ne s’est pas encore arrondie et il se laisse aller à des envolées pas toujours lyriques où le classicisme et l’argot s’entremêlent pour produire une langue particulièrement vivante et jouissive.

Albin Michel 

11 juillet 2021

MMA RAMOTSWE DETECTIVE - ALEXANDER McCALL SMITH

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La collection « Grands détectives »  des éditions 10/18 nous fait voyager dans l’espace et dans le temps. Non, non, pas de Science-Fiction ! Juste des enquêtes policières qui se déroulent dans des contrées et des époques extrêmement variées : la Russie Médiévale, l’Australie de la première moitié du XXème siècle, la France de Louis XVI…  Alexander McCall Smith a choisi l’Afrique. Le Botswana plus précisément, un pays qu’il connait bien pour y avoir passé presque toute son enfance. On peut donc considérer comme fidèle son évocation de cet état méconnu d’Afrique australe.

Ce premier volume consacré à Mma Ramotswe constitue une sorte d’entrée en matière. Il permet de faire connaissance avec l’héroïne et les personnages qui gravitent autour d’elle tout en s’imprégnant de l’ambiance d’un pays qui vit selon des codes sacrément différents des nôtres ? Un pays très patriarcal où le poids des traditions et de la religion pèse encore lourdement sur les relations sociales. Il est donc d’autant plus intéressant d’y suivre une femme détective.

Mma Ramotswe a de la ressource et ne s’en laisse pas conter. Un mariage calamiteux lui a appris à se méfier des hommes et elle connaît parfaitement les mauvaises habitudes et les petits travers de ses concitoyens. Sa perspicacité autant que son sens de la diplomatie font merveille pour résoudre au mieux des intérêts de ses clients les enquêtes qu’ils lui confient.

Pas de grande énigme dans ce roman. Juste une succession d’affaires toutes simples (mari volage, escroquerie à l’assurance, usurpation d’identité… ) qui permettent néanmoins de se faire une idée de la façon dont fonctionne le Botswana d’aujourd’hui, de la place des femmes, des problèmes de corruption, de la sorcellerie… Des enquêtes où la détective doit aussi bien se méfier des malfrats et des escrocs que des serpents et des crocodiles !

Malgré la chaleur écrasante qui impose son rythme, c’est charmant et rafraichissant. L’auteur et son héroïne prennent tout leur temps. On boit le thé rouge sous la véranda en regardant le soleil se coucher sur Gaborone et on discute sans fin des potins et du temps qui passe en se demandant si demain peut vraiment être mieux qu’hier.

10/18 - Grands Détectives - 2007

4 juillet 2021

LES PIERRES DE LUMIERE - HUGUES DOURIAUX

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Zullée, une réprouvée du clan des Ahl-Hâkans, tombe par hasard sur les ruines d’un temple consacrée à une puissante déesse. Celle-ci lui apparaît et l’investit d’une mission qui semble hors de portée : contrer l’expansion d’un peuple aussi puissant que cruel. Dès le lendemain, la jeune femme se met en route vers les terres désolées à la recherche de ses ennemis...

Au Fleuve Noir Anticipation, Hugues Douriaux a donné dans à peu près tous les genres de l’imaginaire mais c’est incontestablement dans le domaine de la fantasy qu’il a le plus œuvré. En seulement 7 ou 8 ans il a ainsi livré cinq sagas pour un total de plus de vingt volumes. « Les pierres de lumière » devait sans doute constituer le début de la sixième. L’arrêt de la collection quelques mois après sa parution mit un terme à ce projet. C’est donc un récit un peu tronqué qui nous est proposé avec ce volume unique qui n’en constitue pas moins un honnête divertissement.

La fantasy de Douriaux est une fantasy classique qui fait la part belle aux grands thèmes du genre. On y trouve donc tout à fait logiquement des héros forts en muscles, des demoiselles intrépides, des objets magiques, des quêtes… Il y apporte toutefois sa touche personnelle en accordant notamment une large place aux femmes, ce qui n’était pas encore si fréquent dans les années quatre vingt dix.

C’est précisément le cas dans ce roman où les premiers rôles sont tenus par deux sœurs dont l'une est chargée d'accomplir la prophétie d'une antique déesse. Rejetées par leur peuple, prisonnières d’une tribu de nomades puis esclaves sexuelles dans un bordel pour riches dépravés, les jeunes femmes devront surmonter bien des épreuves avant d'être en mesure de commencer leur quête.

Malheureusement le roman s’arrête là et l'on n’en saura donc pas plus sur la réussite de leurs projets. On aura néanmoins eu le temps d’entrevoir un univers original qui mélange adroitement post-apo et médiéval fantastique en nous montrant que le futur peut être aussi sombre et brutal que le passé le plus lointain.

Fleuve Noir Anticipation - 1996

27 juin 2021

TOKYO, LA NUIT - NICK BRADLEY

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J’ignore si c’était l’un des objectifs recherchés par Nick Bradley, mais c’est un roman très japonais qu’il nous propose ici. Pas parce qu’il se déroule à Tokyo et met en scène quelques-uns de ses habitants. Non. Son côté nippon, il le doit à son ton, entre pudeur et crudité, respect des convenances et jaillissement des passions les plus débridées. Un ton qui m’a rappelé celui du « Lala Pipo » d’Ideo Hokuda, autre roman choral où les personnages se croisent et se recroisent sans saisir véritablement les conséquences de ces télescopages.

Ici, les liens qui relient les personnages sont encore plus ténus. Ils sont pourtant l’essence même de la cité. Plus qu’un ensemble de rues, de constructions et de monuments, une ville est un enchevêtrement de destinées. Elle est faite de mouvement, de heurts et de rencontres. L’auteur l’a bien compris qui nous fait côtoyer les individus les plus étrangement simples. Un hikikomori nous ouvre les portes de sa prison domestique, un SDF tente de préserver sa conception de la dignité, des salarymen se tuent à la tâche puis s’oublient dans l’alcool et le sexe, un couple se déchire… Japonais ou étrangers, célibataires ou en couple, jeunes ou vieux, tous sont pris dans le tourbillon d’une ville oppressante dont il est bien difficile de s’extraire. Chaque tranche de vie qui s’offre à nous illustre à sa manière l’emprise de cette ville tentaculaire et les maux dont souffrent ses habitants : stress, harcèlement, solitude.

Mais la cité n’est pas qu’une immense ruche où s’agitent des millions d’abeilles affairées. Loin des buildings et des gares, derrière les karaokés et les love hôtels, il est encore possible de dénicher des lieux de partage où les apparences ne comptent plus guère. Et c’est la nuit, lorsque la ville reprend son souffle, que la magie opère le mieux. La morale reflue, les barrières cèdent et les caractères se révèlent. Hommes et femmes dévoilent alors leurs faiblesses et leurs cicatrices tandis que Tokyo nous montre un visage différent constitué d’immeubles décatis et de gargotes branlantes, témoignages d’un passé que la municipalité s’apprête à sacrifier sur l’autel des prochains jeux olympiques.

Tant sur le fond que dans la forme, « Tokyo, la nuit » est un premier roman plutôt réussi même si je ne suis pas convaincu par ses petites originalités (un chapitre en forme de BD et un autre illustré de photos sensées illustrer les posts d’un blog ou d’une page F…k). De petites coquetteries qui, comme l’ambiance fantastique qui affleure dans certaines nouvelles, n’apportent pas de réelle valeur ajoutée au récit.

Belfond - 2021

30 mai 2021

L'INVISIBLE - JEAN DE LA HIRE

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Disons le tout de suite, le principal intérêt de ce roman - le seul ? - est de proposer une suite à « L’homme invisible » de H. G. Wells. Il fallait y penser et c’est ce que l’auteur a fait en se souvenant que le secret de l’invisibilité n’avait pas disparu avec la mort de son inventeur. Ceux qui ont lu le livre de Wells se rappellent peut-être qu’un vagabond s’était emparé des trois volumes dans lesquels le scientifique avait consigné ses recherches et qu’il s’était ensuite évaporé dans la nature. Qu’à cela ne tienne ! Le héros du roman de Jean de la Hire retrouve le bonhomme, s’empare de son trésor et se lance à son tour dans la quête du pouvoir.

Joe Rollon aura beaucoup plus de réussite dans l’accomplissement de ses desseins que le Griffin de Wells. Jean de la Hire se permet d’ailleurs d’égratigner  son homologue britannique en soulignant le manque de préparation et de logique de son personnage qui n’a pas anticipé les difficultés que son nouvel état allait lui causer. Le sien en revanche a pensé à tout. Il s’est entouré d’un complice à sa dévotion et a songé à rendre invisible des vêtements et divers objets lui évitant ainsi de se déplacer totalement nu comme ce pauvre Griffin. Il a surtout pris le temps de mettre au point une « formule retour » qui lui permet de reprendre à loisir son apparence normale.

 Nous suivons donc Joe Rollon dans son ascension. Nous le verrons tour à tour utiliser son don pour soutirer de l’argent à des spirites amateurs, glaner les informations boursières qui lui permettent de s’enrichir rapidement et accéder enfin au sommet de l’état en utilisant contre eux les secrets de ses adversaires politiques. Il réussira dans toutes ses entreprises et conquerra même la femme de ses rêves en se débarrassant d’un mari gênant…        

Alors que je me réjouissais de cette fin assez amorale pour un roman de 1953, l’auteur fait prendre à son histoire un chemin radicalement différent. Le génie du crime se transforme subitement en honnête citoyen. Adieu pouvoir, argent et plaisirs. Il n’est de vrai bonheur que dans le mariage, les enfants et l’exercice d’un emploi au service de la collectivité. Tout cela n’est pas forcément faux mais pour le coup, la métamorphose est aussi totale que décevante ! Tout juste retiendra-t-on que Jean de la Hire arrive à la même conclusion que H. G. Wells, à savoir qu’il est des pouvoirs qu’il vaut mieux laisser hors d’atteinte des hommes.

Jaeger - D'Hauteville - Fantastic - 1953

2 mai 2021

PAGAILLE AU LOIN - JACK VANCE

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Si j’ai déjà lu un grand nombre de romans de Jack Vance, je n’avais en revanche jamais tâté de ses nouvelles. Aussi, en ouvrant ce recueil de récits écrits pour la plupart dans les années cinquante, j’étais curieux de voir ce que cet auteur pouvait donner au format court. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il s’en tire plutôt pas mal. Bien sûr on y trouve pas, ou peu, ce sens du détail qui est sa marque de fabrique, ce soin apporté à tous les aspects, sociaux, culturels, ethniques et anthropologiques, des planètes et des sociétés qu’il met en place. Pour autant ces récits de space opera ne manquent pas de saveur. Humour et tragédie s’y mêlent allègrement pour nous donner des histoires où il est question de rivalité et de difficulté à communiquer. Que ce soit entre humains et extra-terrestres, entre races humanoïdes, entre humains ayant suivis des parcours distincts, entre hommes et femmes ou entre concurrents, chaque nouvelle met en exergue l’importance d’aller vers l’autre et de se parler. A défaut, incompréhension et conflits ne sauraient tarder.

«Le don du bagout » nous rappelle que pour communiquer, il faut un langage commun. Oui mais voilà, lorsque votre vis-à-vis est un amphibien doté de tentacules et incapable d’émettre le moindre son, il est bien difficile de se comprendre. Le plus long récit du recueil n’est pas le plus percutant. Il n’en est pas moins intéressant par son côté « roman policier » et le profond humanisme de son héros.

« La Mytr » est la démonstration par l’exemple du vieux proverbe selon lequel Il ne faut pas se fier aux apparences. Une petite sauvageonne échouée sur une planète inhospitalière va l’apprendre à ses dépens.

 « Les dix livres » pose la question de savoir s’il est nécessaire qu’une civilisation soit confrontée aux difficultés pour se transcender et donner le meilleur d’elle-même ? Un récit qui donne à réfléchir mais qui demeure assez terne et peine à transporter le lecteur.

« Les potiers de Firsk » est le seul récit du recueil où l’on retrouve le Jack Vance orfèvre, créateur méticuleux d’univers et de civilisations En seulement vingt-cinq pages il nous livre une superbe histoire de choc des cultures où il démontre, entre autre choses, que la manière forte n’est pas forcément la plus efficace. Un récit de grande qualité qui nous fait regretter son format court.

« Qui perd gagne » nous rapporte la rencontre improbable entre une expédition terrienne et un unigène, organisme intelligent constitué d’énergie pure mais invisible à l’œil nu. Deux espèces on ne peut plus différentes qui vont pourtant nous démontrer que lorsqu’il s’agit de sa survie et des moyens de l’assurer, les décisions prises sont souvent identiques.

Rivalité toujours avec « La guerre des écologies » où il est question de deux fédérations qui se disputent la propriété d’une planète récemment découverte. Sa terraformation va être l’occasion d’une lutte acharnée, l’une des fédérations réduisant systématiquement à néant les efforts de l’autre. Excellente chute en forme de retournement de situation sur le modèle de l’arroseur arrosé.

Même s’il est une fois de plus question de relations tendues entre humains et extra-terrestres, c’est surtout des rapports hommes/femmes que Vance nous entretient dans « Mascarade sur Dicantrope ». Plus précisément entre un homme et sa femme, un couple isolé sur une planète en raison du travail de monsieur. La monotonie des jours, l’absence de perspectives et l’ennui ont distendu les liens matrimoniaux. L’arrivée d’un autre homme et les réactions un peu trop vives des autochtones va secouer leur existence morose et apporter une solution inattendue à leurs problèmes de couple.

Communication entre humains toujours avec «  La planète de Sulwen ». Et cette fois,  la chose est d’autant plus amusante que ce sont deux spécialistes du langage qui ne parviennent pas à s’entendre. Les professeurs Gensh et Kosmin se jalousent, s’épient, se jouent des tours pendables pour être les premiers à démêler les secrets d’une culture extra-terrestre. Lequel gagnera ? A moins qu’un troisième larron ne tire profit de la situation.

Pocket - Science-Fantasy - 1993

11 avril 2021

LE VILLAGE PATHETIQUE - ANDRE DHOTEL

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« Le village pathétique » est l’histoire de la difficile et houleuse acclimatation de deux jeunes gens dans une bourgade ardennaise. Odile et Julien Bouleurs sont de jeunes mariés qui, après quelques mois de vie commune, décident de divorcer sitôt finies leurs vacances d’été.  Sur le chemin du retour, les jeunes parisiens s’arrêtent à Vaucelles, un village établi à proximité d'une zone marécageuse dans lequel ils décident de s'installer quelques temps. Après un accueil favorable, les relations entre Odile et Julien - qui vivent désormais séparément - et les habitants de la petite commune vont tourner à l'aigre.

Il ne s’agit pourtant pas d’une confrontation entre citadins et villageois pas plus d’ailleurs que d’une querelle entre anciens et modernes même s’il y a un peu de cela dans l’aspiration de la jeunesse du village à s’émanciper et faire entrer Vaucelles dans une nouvelle ère. Le clivage se situe ailleurs, dans les caractères des nouveaux venus et plus particulièrement dans celui de la jeune citadine. C’est d’ailleurs à ses pas que le récit s’attache tout d’abord.

Odile est une jeune femme de caractère. Décidée, volontaire, elle sait ce qu'elle veut. Qu'importe ce que l'on pense d'elle, qu'importent les conventions, elle va son chemin et on ne peut s’empêcher d’admirer son esprit d'entreprise et son courage. Aussi sommes-nous portés à prendre sa défense lorsqu'elle se trouve confrontée à la vindicte des villageois qui, de médisance en ragots, aboutira à une forme de lynchage. Julien, lui, arrondit les angles. Il accepte les invitations et les conseils même si cela lui pèse ou contrarie ses projets. Il se laisse vivre, ne s'occupant que de réparer quelques vélos, mais sait se faire accepter, allant vers les autres et essayant de les comprendre. C'est en observant sa façon de faire que l'on saisit ce qui, chez Odile, suscite opposition et réprobation.

Odile est trop entière, trop intransigeante, trop sûre d’elle-même. Elle n’écoute pas les autres et n’admet aucune contrainte. Bien entendu, elle a le droit le plus strict de se comporter comme elle l'entend. Mais, sauf à vivre en ermite, il faut savoir tenir compte de l’opinion et des sentiments de ceux qui nous entourent.  Les relations humaines ne sont pas une mécanique qui répond à la seule raison et c’est sans doute l’erreur fondamentale d’Odile que de vouloir forcer les choses et les gens à s’adapter à elle et reconnaitre la valeur de ses projets. Il y a un temps pour tout et pour chacun. Il faut l’admettre, comme il faut admettre que la nature continue d’aller son rythme ainsi que le montrera cette fin d’été avec ses bourrasques, ses incendies et ce marais où faune et flore continuent de prospérer, indifférents aux querelles des hommes.

Gallimard Folio - 1974

4 avril 2021

ENDER L'EXIL - ORSON SCOTT CARD

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Je me souviens qu’après avoir fini « La stratégie Ender » je m’étais précipité sur les trois livres qui en constituaient la suite. Je me rappelle aussi avoir éprouvé une petite déception en constatant que son jeune héros était devenu un homme mûr et que bien des années s’étaient écoulés depuis sa victoire sur les doryphores. Ma déception avait bien sûr été tempérée par la très grande qualité de « La voix des morts » et de « Xénocide » (je suis plus réservé au sujet des "Enfants de l’esprit ") mais malgré tout, il me manquait un petit quelque chose, un lien entre ces deux Ender, si semblables et pourtant si différents.

Ce roman, écrit près de vingt ans plus tard, comble ce vide. Nous y retrouvons un Ender de tout juste treize ans, auréolé de gloire martiale mais profondément marqué par le xénocide que les circonstances l’ont contraint à réaliser. Admiré autant que craint par les nations terriennes qui n’en finissent plus de se déchirer, il accepte de partir pour un voyage sans retour vers une lointaine colonie.

Cette nouvelle contribution à l’histoire de l’un des personnages les plus attachants de la SF n'a pas été tout à fait à la hauteur de mes espérances. J’ai certes été ravi de retrouver l’enfant prodige tel que je l’avais laissé. J’ai apprécié de le voir lutter à nouveau contre les fâcheux de tout poil, contre la bêtise de certains et l'égoïsme des autres. J'ai aussi pris beaucoup de plaisir à ses passionnants débats avec sa sœur ou à ses échanges épistolaires avec le colonel Graff que l'on découvre à cette occasion sous un jour complètement nouveau. L'histoire est prenante même quand Ender s'efface derrière d'autres personnages.

Mais il faut tout de même reconnaître qu'elle souffre d'une construction un peu artificielle dû au fait que l’avant (La stratégie Ender), l’après (La voix des morts et suivants) et même le pendant (Le cycle de l’ombre) ont déjà été écrits lorsque Card en entame la rédaction. Il lui faut donc veiller à l’insérer du mieux possible dans cet univers déjà  très complet. De ce point de vue, le pari est réussi. Mise à part une légère contradiction dont l’auteur s’explique dans la postface, les nouvelles aventures d’Ender s’intègrent parfaitement aux anciennes. Cette contrainte pèse néanmoins lourdement sur le déroulé de l’intrigue. Card, n’est plus totalement maître de la destinée de son héros. Il doit composer avec ce qu’il a déjà écrit. Cela le bride et l’histoire s’en ressent.

Pour intéressants qu’ils soient, les trois épisodes marquant du roman (ses démêlées avec un amiral arriviste et jaloux, sa courte carrière de gouverneur sur la planète Shakespeare puis sa confrontation avec un dangereux rejeton de Bean et Petra) peinent à former un tout.  Ils se lisent néanmoins avec grand plaisir grâce à de nouveaux personnages de qualité (Dorabella et sa fille Alessandra, le biologiste Sal Menach) et apportent même des réponses aux questions que l’on a pu se poser à la lecture des autres volumes. On apprend ainsi dans quelles circonstances il écrivit « La reine & L’hégémon » et pourquoi il choisit de voyager en espace relatif afin de mettre le plus d’années lumières entre lui et sa légende.

Mais surtout, « L’exil » nous donne une idée plus précise du caractère d’Ender. Il nous montre un adolescent, puis un jeune homme, naturellement bon et désintéressé, ce qui lui vaut bien des déboires dans un monde où ces qualités sont si peu partagées. Son immense intelligence et sa compréhension des relations humaines lui permettront néanmoins de tracer sa route en s’appliquant à faire triompher sa vision du monde, sans violence mais non sans détermination.

L'Atalante - La dentelle du Cygne - 2010

14 mars 2021

NOUS AVONS TOUS PEUR - B. R. BRUSS

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Jimmy Hoggins, jeune reporter du Winnipeg Standard, est dépêché par son journal dans la petite ville de Cockshill. Il doit y enquêter sur la cause des nombreux départs qui vident peu à peu la jolie bourgade. Très vite, le journaliste se rend compte que tous les habitants sont visités par un cauchemar d’une rare intensité dans lequel Blahom, un personnage épouvantable, leur promet les pires turpitudes.

Ce n’est pas pour rien si, avant d’être réédité par les éditions NéO, ce roman est initialement paru dans la mythique collection Angoisse du Fleuve Noir. L’angoisse est en effet le moteur de cette histoire qui réussit le tour de force de distiller une ambiance terrifiante sans s’appuyer sur les meurtres et les effusions de sang. Ici, les éléments horrifiques ou d’ordre fantastique semblent n’exister que dans les rêves des personnages et jamais l’auteur ne se prononce sur leur véracité. Il se contente de  nous communiquer leur terreur en nous décrivant les ravages de la peur sur la santé mentale et physique des habitants de Cockshill. Il le fait de façon très progressive en insistant notamment sur l‘évolution psychologique de son héros.

Bien que hanté par les mêmes visions cauchemardesques, Jimmy Hoggins réfute longtemps l’idée d’une manifestation surnaturelle. Son attitude est d’abord celle du citadin qui observe avec un peu de condescendance ces provinciaux victimes de leurs superstitions. Puis, devant la profondeur du mal et la rémanence de ces propres cauchemars, il finit par admettre que des forces malfaisantes sont à l’œuvre. Il se met alors en quête d’une explication qu’il veut rationnelle et, surtout, d’un coupable. Luttant contre ses propres frayeurs, usé par ses investigations, inquiet pour la sécurité de ses proches, il finira pourtant par s’effondrer comme les autres.

Entre temps il nous aura tout de même embarqués dans une véritable enquête policière, suspectant tour à tour le pasteur ou le médecin, récoltant les ragots et suscitant les confidences. Il aura aussi trouvé le temps de rencontrer une jeune femme du cru avec laquelle il va s’offrir une amourette qui constitue une sorte de respiration dans l’histoire avant qu’elle ne sombre définitivement dans la tristesse et le désespoir.

Si la transformation du narrateur et son « imprégnation » constituent le principal vecteur de l’angoisse, B. R. Bruss la rend également palpable grâce à ses descriptions d’une ville qui n’ose plus dormir. Les images inquiétantes (la fatigue sur les visages, les crises de nerfs…) et les scènes étranges (la cour d’école qu’aucun cri ne vient égayer, les habitants qui repoussent l’heure du coucher et hantent les cafés et les cinémas jusqu’aux premières heures du jour…) créent une ambiance particulièrement poisseuse qui donne envie au lecteur de découvrir ce qui se cache derrière Blahom : hystérie collective, manipulation mentale ou manifestation démoniaque.

Nouvelles Editions Oswald - SF / Fantastique - 1981

9 mars 2021

FERMENTATIONS - STPo

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Plus qu’une BD, « Fermentations » est un recueil de strips comme on en voit encore parfois dans la presse. Des histoires de quelques cases, très courtes et percutantes, immédiatement reconnaissables grâce à un style très affirmé.

Les dessins de STPo  sont réduits à leur plus simple expression. Un trait pour la silhouette, aucun remplissage. Les visages sont peu expressifs et seuls quelques détails et accessoires donnent une idée de la personnalité, du sexe, de la profession... La scène est toujours la même. Un comptoir, une ou deux personnes derrière, pas davantage devant. Cela donne des vignettes très épurées, un peu répétitives, mais qui conviennent très bien au propos de l’auteur.

Car bien davantage que ces dessins somme toute assez sommaires, ce sont les dialogues des citoyens lambda qu’il met en scène, qui apportent toute sa saveur à ce livre. Ces brèves de comptoir sont un reflet de la société. On y parle de tout. De politique bien sûr, du travail, des relations hommes/femmes, bref, de tout ce qui fait la vie. Le ridicule côtoie le profond. Le propos d’ivrogne succède à la réflexion bien sentie. Il y a des opinions nuancées et des sentences définitives ainsi que toutes ces contradictions que chacun d’entre nous porte en lui.

C’est drôle, parfois corrosif et il y a même matière à réflexion pour peu que l’on partage le point de vue de l’auteur sur les dérives du système libéral dans notre merveilleuse société de surconsommation. Le petit format du livre est agréable en main et permet de le trimbaler partout pour s’envoyer quand on le veut quelques pages de bonne humeur. Peut-être le contenu des phylactères est-il écrit un peu petit mais là, c’est le presbyte quinquagénaire qui parle !

Editions Le lapin - 2020

28 février 2021

L'HOMME INVISIBLE - H. G. WELLS

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Griffin, physicien de génie, à découvert la formule de l’invisibilité. Hélas pour lui, après avoir essayé sa découverte sur lui-même, il doit fuir son domicile avant d’avoir trouvé le moyen de réapparaître. Il se réfugie alors dans une petite ville provinciale où il espère mener à bien ses dernières expériences. 

Le chauvin qui sommeille en moi a un peu de mal à l’avouer mais il me faut pourtant le reconnaître, H.G. Wells est, bien davantage que notre Jules Verne national, le véritable père de la Science-Fiction. C’est lui qui le premier en a exploré à peu près tous les domaines, du voyage dans le temps à l’invasion extra-terrestre en passant par les thèmes du savant fou et du voyage spatial. C’est aussi lui qui, très tôt, a mis l’accent sur les risques d’une science dénaturée alors que le grand Jules est toujours demeuré un admirateur béat de la technologie, un chantre du progrès scientifique.

Parmi la flopée de romans qui l’ont rendu célèbre, « L’homme invisible » est sans aucun doute l’un des plus connus. Je ne m’attarderai donc pas sur les développements de l’intrigue ni sur les scènes très visuelles qu’elle comporte et qui expliquent le succès de ses adaptations cinématographiques. Je me contenterai d’attirer l’attention sur sa construction et son atmosphère ou plutôt ses atmosphères.

Il me semble en effet possible de diviser le livre en deux parties. La première nous est contée à la troisième personne par un narrateur externe qui se contente de relater les évènements. Il n'a, pas plus que les autres protagonistes de l'histoire, connaissance de l'identité ni de la personnalité de l'étrange voyageur qui vient de prendre pension dans l'auberge d'Iping. Narrateur et lecteurs sont donc tout aussi surpris que les personnages par l'irruption de l'extraordinaire dans leur quotidien.

Cette partie nous un contée sur le ton du badinage. L'accent est mis sur l'aspect cocasse des faits dont on nous parle. On s'attarde sur les mauvais tours joués au clergyman, aux tenanciers de l'auberge et à tous ceux qui tentent d'appréhender l'homme invisible. On s'amuse de leur effroi devant l'inexplicable et l'on a plutôt tendance à prendre fait et cause pour le savant persécuté que pour la foule ignare.

L'ambiance de la seconde partie est bien différente. Nous avons quitté Iping pour Londres, la campagne pour la grande ville. Le décor est plus sombre. Adieu prairies enneigées et charmantes bourgades, sympathiques villageois et bourgeois prospères. H. G. Wells nous plonge dans un décor digne de Dickens. La capitale anglaise est bruyante, sale, polluée. On y côtoie des logeurs âpres au gain, des boutiquiers misérables et la foule des petites gens, commis de grands magasins, employés, ouvriers…

Le mode de narration change également et c'est désormais Griffin qui prend la parole. Il s'adresse au docteur Kemp chez lequel il a trouvé un refuge momentané et auquel il confie la façon dont il devint invisible. Ce faisant, il nous dévoile ses pensées, ses réflexions et ses ambitions. Nous découvrons alors un individu assez peu sympathique, occupé par la seule réussite de ses expériences et qui prend peu à peu conscience de la précarité de sa situation. Invisible mais non invincible, contraint de se cacher derrière un assemblage de vêtements ou de se promener nu en plein hiver, son pouvoir se transforme en malédiction (J’étais devenu un mystère habillé, une caricature d’homme, tout en maillot et en bandages) et son état d’esprit s’en ressent au point qu’il semble sombrer dans la folie homicide, envisageant d’instaurer un règne de la terreur.

Le roman prend donc sur la fin une tournure résolument dramatique. Wells s’y montre pessimiste quant à la capacité des hommes à œuvrer pour le bien commun. Le bonhomme connaît apparemment bien ses congénères et sait quel risque il y a à mettre entre leurs mains de telles inventions…

Le livre de Poche

 

31 janvier 2021

IKEBUKURO WEST GATE PARK II - ISHIDA IRA

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Et revoilà Makoto, le "solutionneur" d’embrouilles du quartier d’Ibebukuro, toujours prêt à rendre service aux « loosers de cette société gouvernée par les lois du marché ».

Si j’ai une nouvelle fois été séduit par l’écriture simple et efficace de Ishida Ira et par la fraîcheur de son personnage, ce second volume m’a toutefois moins emballé que le précédent. Il m’a paru un peu trop formaté avec ses quatre épisodes de soixante-quinze pages chacun et leur schéma quasi identique.

Les deux premiers récits se ressemblent énormément. Dans chacun d’eux, Makoto sympathise avec un enfant qui zone dans le quartier, fait la connaissance de la maman puis se trouve amené à résoudre les problèmes de la petite famille :

« Le môme-compteur » est une banale histoire d'enlèvement avec rançon. Une entrée en matière sans grand intérêt qui permet cependant de reprendre contact en douceur avec les personnages et ce quartier de Tokyo qui sert de décor à leurs aventures.

« Fille à emporter 1ère rue ouest » se déroule dans l’univers des travailleurs du sexe. Bars à filles, souteneurs et petits malfrats sont au menu de cette histoire où la mère de Makoto vient prêter main forte à son fils.

Un peu de nouveauté avec « Un dieu vert pomme » dont le déroulement ressemble pourtant à une enquête policière tout à fait classique. Makoto y joue les détectives, interrogeant témoins et suspects, émettant des hypothèses, rendant compte à son « employeur » lequel n’est pas aussi blanc qu’il y parait. Une petite ambiance de film noir, la bouteille de whisky et le borsalino en moins. Son sujet est également plus convaincant. On y parle monnaie locale et trafic de faux billets, écologie et économie solidaire.

C’est « Casseur d’os » qui clôture le recueil, un chouette récit mélangeant rock underground et plongée dans l’univers des SDF. Des clochards sont agressés dans l'indifférence générale tandis qu'un groupe de rock enflamme la jeunesse d'Ikebikuro grâce à un son particulièrement entêtant. Y aurait-il un rapport entre les deux ?

Malgré les quelques réserves signalées plus haut, cet opus se lit fort bien. Le personnage de Makoto avec son empathie et sa modestie ainsi que ses relations avec le "monde de l'envers" est toujours aussi plaisant à suivre. Il est au diapason de la fibre sociale de l’auteur qui n'hésite pas à mettre en scène les exclus du système tout en s'interrogeant sur la possibilité de mettre en œuvre des politiques alternatives.

Philippe Picquier - Picquier Poche - 2009

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