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Depuis deux ou trois ans j’ai pris l’habitude de faire de petites incursions dans la littérature japonaise contemporaine. C’est ainsi que j’ai découvert la fraîcheur des romans d’Hiromi Kawakami, la jolie plume de Teru Miyamoto ou l’univers onirique de Keizo Hino. Avec ce roman d’Ira Ishida, c’est au polar nippon que je souhaitais me frotter, mais son « Ikebukuro West Gate Park » n’est pas à proprement parler un roman policier. En dépit de ses yakuzas, de ses policiers et de ses intrigues mafieuses, il tient davantage de l’étude sociétale et parfois même du documentaire.

Les quatre nouvelles qui composent ce recueil mettent en scène un échantillon de la jeunesse tokyoïte, celui des laissés pour compte du « japan way of life » guettés par la drogue, la violence et la prostitution. Dans ce quartier d’Ikebukuro, l’un des plus animés de Tokyo, nous faisons connaissance avec ces jeunes qui en ont fait leur terrain de jeu… ou de chasse. Nous y rencontrons des adolescents déboussolés, en rupture scolaire ou familiale, sans boulot ni perspectives. Qu’ils soient trafiquants de drogue, petits caïds de quartier ou apprenti yakuza, qu’ils zonent dans la rue ou qu’ils s’enferment dans leur chambre pendant des années, ils partagent tous un même mal de vivre et une mésestime des soi qui les empêche de s’intégrer dans cette société japonaise où la position sociale est sans doute plus importante qu’ailleurs.

C’est Mako qui nous sert de guide dans cette jungle urbaine. Majima Makoto, un vrai bon héros de roman. Un jeune gars de 19 ans éminemment sympathique, doté d’une grande empathie et qui porte sur ses contemporains un regard lucide mais jamais désabusé. Un personnage que l’on voit aussi évoluer en s’ouvrant notamment à d’autres cultures que celles de la rue ( il découvre puis se passionne pour la musique classique, s’intéresse à l’informatique et à la littérature, devient même pigiste pour un magasine sur la jeunesse…). Il nous raconte ses « aventures » dans un style très rafraîchissant malgré la noirceur des sujets évoqués. Des récits à la première personne, très « parlés » et imagés, avec une façon toute particulière d’interpeller le lecteur, de le prendre à témoin des saloperies que le monde réserve aux plus faibles. Mais il sait également se faire plus fin ou plus doux, poétique même lorsqu’il en vient aux scènes sentimentales. Dans tous les cas c’est un plaisir de l’écouter et de pénétrer son quotidien.

Quatre saisons, quatre enquêtes. Nous commençons par l’été, quand les jupes des filles raccourcissent et que les garçons zonent dans ce « West Gate Park » qui donne son nom au roman ainsi qu’à cette première nouvelle. Un étrangleur fait régner la terreur parmi les prostituées du quartier. Quand une proche amie de Makoto est retrouvée assassinée, le jeune homme fait jouer tous ses réseaux pour mettre en place une vaste chasse à l’homme. Mais le meurtrier est parfois plus proche qu’on ne l’imagine. Ce texte nous parle d’un véritable fait de société : l’Enjo Kosai, c’est-à-dire la prostitution de collégiennes et de lycéennes. Une pratique relativement répandue au Japon et qui se distingue de la prostitution « classique » en ce sens qu’elle reste occasionnelle et n’est motivée que par le désir de se payer des articles luxueux. Il permet aussi de dresser le décor (le parc, le magasin de fruits de la mère de Makoto…) et de faire connaissance avec des personnages récurrents : Makoto bien sûr, Takishi le chef du gang local, ses potes Masa et Shun ou encore l’inspecteur Yoshioka.

Le second récit, « Excitable boy », met le doigt sur la banalisation de la violence qui n’est plus désormais le fait des milieux maffieux mais se répand dans toutes les couches de la société, y compris les plus favorisées. L’automne vient à peine de s’installer quand un chef yakuza du clan Hazawa demande à Makoto de retrouver sa fille disparue. Il devra faire équipe avec l’un de ses hommes de main qui se trouve être un de ses anciens camarades de lycée…

Les deux nouvelles suivantes traitent d’une délinquance plus classique, universelle même puisqu’il s’agit du trafic de drogue et des guerres de gang. « Les amants de l’oasis » nous raconte comment Makoto parvient à mettre un terme aux activités d’un dealer qui menace un couple de ses amis. Un récit au cours duquel on voit se constituer autour de lui l’équipe de choc qui lui permettra de résoudre cette intrigue et quelques autres. On y découvre aussi le milieu de la prostitution et des salons de massage ainsi que les difficiles conditions de vie des travailleurs immigrés. Le recueil se termine en feu d’artifice avec « Guerre civile rue Sunshine », la nouvelle la plus longue, la plus complète et, pour Makoto, l’enquête la plus fouillée et la plus dangereuse. Le printemps est là et avec lui la chaleur et les pluies torrentielles. Les esprits s’échauffent aussi et le torchon brûle entre les G-Boys et les Red Angels. Makoto va se retrouver malgré lui au centre du conflit et devra tout faire pour ramener la paix. Il va aussi rencontrer le grand amour…

Ce livre date de 1998. L’auteur a publié depuis deux suites aux aventures de Makoto. Je suis en général assez réservé sur l’intérêt des suites mais là, je me laisserai bien tenter !

Editioins Phlippe Picquier - 2005