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4 décembre 2019

LA CITE DU FUTUR - ROBERT CHARLES WILSON

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1872 : les hommes du futur ont créé dans les plaines de l’Illinois la cité de Futurity, deux immenses tours jumelles servant de porte d’accès aux touristes du XXIème siécle et de barnum technologique à destination des américains du cru. Pour avoir sauvé la vie du président Grant, Jesse Cullum, un autochtone affecté à la sécurité, se voit proposer une promotion. En compagnie d’une ancienne « marine », il enquêtera désormais sur le trafic d’objets du futur. Leurs investigations vont emmener les deux partenaires bien plus loin qu’ils ne le supposaient 

Le thème du voyage temporel est un sujet qui intéresse visiblement beaucoup Robert Charles Wilson. Il lui a consacré plusieurs romans dans lesquels il a exprimé cet intérêt de façon tantôt classique (A travers temps), tantôt  insolite (Les chronolithes). Ici, l’approche apparaît de prime abord très conventionnelle. Il y a une porte temporelle au fonds d’un bunker ultra protégé qui n’est pas sans rappeler la Stargate de la série télévisée, ainsi que ces inévitables scènes où les héros se tirent d’affaire grâce à leurs connaissances du futur et quelques objets d’une technologie toute neuve. Pourtant, ce n’est pas le voyage en lui-même qui intéresse l’auteur, ni les paradoxes qui l’accompagnent et qui sont d’ailleurs très vite évacués grâce à la notion de futurs multiples. Non, ce qui semble le passionner, c’est la confrontation de deux mondes et les réactions des gens face à l’inconnu et l’incompréhensible.

Ce choc des cultures – presque de civilisation - est plutôt bien restitué. Il occupe l’essentiel de la première des trois parties du livre, laquelle nous permet d’appréhender la nature des relations que les visiteurs du futur entretiennent avec les « locaux ». On est ainsi à même de mesurer le gouffre qui sépare leurs mentalités respectives, les premiers reprochant aux seconds leur racisme et leur misogynie tandis que ces derniers ont bien du mal à s’habituer à ces touristes venus d’un monde « de putains, de tapettes, de chinois et de nègres ». Le roman est riche de détails qui illustrent fort bien l’état d’esprit des uns et des autres, en particulier le sentiment de supériorité des « touristes » qui s’offusquent du manque d’hygiène de leurs hôtes mais s’interrogent aussi sur leurs responsabilités vis-à-vis d’eux (Peut-on influer sur leur destinée ? Est-il juste de leur refuser les connaissances qui permettraient de soulager certains de leurs maux ?).

Côté scénario, j’ai été moins séduit. Passées les deux premières parties où il est question de trafic d’armes du XXIème siècle et de fugitifs qui comptent refaire leur vie dans une jeune Amérique fantasmée, le récit se transforme en un thriller qui reprend le thème archi connu de la gosse de riche qui s’est enfuie pour faire la nique à son paternel et qu’il faut retrouver avant que le fenêtre temporelle ne se referme. C’est mené tambour battant, l’action est au rendez-vous, la reconstitution historique tient la route mais ça ne casse pas trois pattes à un canard. Fort heureusement, tout cela nous est raconté par Jesse, employé local de Futurity, qui traîne derrière lui un passé compliqué et un ennemi aussi vicieux que revanchard. Le duo qu’il forme avec Elisabeth, lui l’homme du passé, elle la femme du futur, et leur impossible histoire d’amour apporte au récit une touche sentimentale qui lui va bien sans toutefois le faire sombrer dans le sirupeux ou le larmoyant.

La qualité de ces personnages et la belle écriture de l’auteur m’ont donc une fois de plus happé dès les premières pages et j’avoue avoir eu du mal lâcher cette histoire avant que de l’avoir fini. D’autant qu’elle n’est pas seulement divertissante mais invite aussi à réfléchir. Peut-être verra-t-on alors dans les reproches adressés à Futurity par Jesse et quelques autres, une critique d’un capitalisme sans conscience qui s’installe, fait des profits en exploitant les richesses et les populations locales et se retire quand il n’y a plus rien à gagner, sans se soucier des conséquences de ses activités.

Denoël - Folio SF - 2019

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17 février 2019

LE DENTIER DU MARECHAL, MADAME VOLOTINEN ET AUTRES CURIOSITES - ARTO PAASILINNA

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Volomari Volontinen est un collectionneur, un vrai, prêt à tout ou presque pour s’approprier les objets qui lui ont tapés dans l’œil. Seul ou en compagnie de son épouse Laura, il parcoure la Finlande et même l’Europe pour assouvir sa passion et enrichir son petit musée de l’insolite. L’aventure et l’humour sont bien sûr au rendez-vous. 

« Le dentier du maréchal, Madame Volotinen et autres curiosités » ne viendra pas bousculer  « Le fils du dieu de l’orage » ou « La douce empoisonneuse » dans mon classement personnel des meilleurs Paasilinna. Il lui manque pour cela une intrigue digne de ce nom et ce petit supplément d’humour et de non-sens qui font la saveur des meilleurs romans de l’auteur. Ceci dit, cette histoire de collectionneur prêt à se plonger dans les pire emmerdes pour acquérir des objets tous plus improbables les uns que les autres ne manque pas de saveur.

Un peu comme dans « La brocante Nakano » de Hiromi Kawakami, chaque chapitre est construit autour de l’un de ces objets, permettant à l’auteur de faire vivre à ses personnages des aventures désopilantes pour acquérir chacun d’eux mais aussi de nous faire découvrir quelques éléments du patrimoine culturel finlandais. Car au gré des découvertes et des acquisitions des époux Volotinen c’est l’histoire de la Finlande qui se dessine en creux. Un dentier évoque la figure du maréchal Mannerheim qui présida aux destinées du pays pendant la seconde guerre mondiale, un sifflet de locomotive nous rappelle l’importance de l’industrie du bois dans ce pays couvert de forêts tandis qu’une antique pierre runique ou une planche funéraire laponne nous renseignent sur les différents peuplements du pays. Certaines illustrent aussi les relations quelque peu crispées entre la Finlande et l’Urss et nous rappellent que ce pays fut soumis à l’égard de son puissant voisin à une neutralité bienveillante dont elle ne sortit qu’à l’occasion de la chute du rideau de fer.

Mais l’action du roman n’est pas circonscrite aux limites de la Finlande. La collectionnite de Volomari Volotinen et son métier d’agent d’assurances l’amènent à tenter sa chance à l’étranger. Il visitera donc plusieurs pays d’Europe, de la France (une guillotine) à la Hongrie (un pressoir) et la Tchécoslovaquie (une cloche) avec même un petit détour par la Tunisie et l’Arabie saoudite (une calebasse). Chaque acquisition est bien sûr l’occasion de rencontres loufoques et alcoolisées qui placeront son héros dans les situations les plus invraisemblables l’amenant à voler la clavicule du christs, à déterrer un colonel de l’Armée Rouge ou à s’approprier le slip de Tarzan et la chapka de Lénine !

Malheureusement, s’il nous permet d’apprendre pas mal de choses sur la Finlande, ce roman souffre néanmoins d’un manque d’unité, se contentant de n’être qu’une succession d’anecdotes et d’informations dont l’auteur peine à faire un tout cohérent. On a le sentiment qu’il ne sait pas vraiment où il va et qu’il se contente de relier entre elles par un vague fil conducteur de petites saynètes humoristiques et instructives. Vivement le prochain Paasilinna !

Denoël et d'Ailleurs - 2016

2 décembre 2018

FUGHT CLUB - CHUCK PALAHNIUK

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La première règle du fight club c‘est qu’il est interdit de parler de fight club

La deuxième règle du fight club c‘est qu’il est interdit de parler de fight club

Deux mecs par combat, pas plus

Un combat à la fois

On combat sans chemise ni chaussures

Les combats durent aussi longtemps qu’il faut

Si c’est votre première soirée au fight club, vous devez vous battre 

C’est donc sans vergogne que je viole les deux premières règles du Fight Club pour vous parler de cet excellent roman de Chuck Palahniuk rendu célèbre par le film qu’en a tiré David Fincher à la toute fin des années 90. Un film lui-même tellement bon (Edouard Norton y est fantastique et le beau Brad pas mauvais non plus) que j’ai craint un moment que ma lecture ne soit phagocytée par les souvenirs qui m’en restait. Mais non. Le roman reste supérieur à son adaptation, plus complet, plus déconcertant, plus radical. Alors que le film était imprégné d’un humour certes déjanté mais néanmoins bien présent, le livre en est presque totalement dépourvu. Le ton est bien ironique, mais la tension qui imprègne le récit, son atmosphère de cocotte-minute prête à exploser, nous ôte l’envie d’esquisser plus qu’un sourire.

C’est que le sujet dont traite l’auteur est sérieux. Ses personnages ne sont pas seulement des trentenaires émasculés par une société castratrice, qui souhaitent retrouver leur virilité malmenée en se foutant sur la gueule. Non, le mal est beaucoup plus profond et sa cause tout autre. Ce responsable, Chuck Palahniuk le désigne sans la moindre ambigüité : c’est cette putain de société de consommation qui nous prend dans ses rets à grand coup de soldes et de promotions puis nous tient par les couilles grâce aux emprunts souscrits pour s’acheter un bel appart que l’on s’empresse de meubler avec des meubles scandinaves. Il ne s’agit pas d’un simple malaise mais d’une maladie incurable.

C’est en tout cas le diagnostic que pose Tyler, le héros de Palahniuk. Et le remède qu’il propose c’est de trancher dans le vif. Mais avant d’en arriver là, avant de faire ce constat sans appel, il passe par différents paliers. Des phases qui sont, là encore, nettement plus visibles dans le roman. On le voit ainsi commencer par pisser dans la soupe des clients du resto dans lequel il travaille, pousser une bourgeoise à la crise de nerf et faire du chantage à son employeur. On est encore très loin du projet Chaos (le lecteur en découvrira la nature en temps utile) et bien des choses se passeront encore avant qu’il ne franchisse son Rubicon à commencer bien sûr par la création des fight-clubs et par l’évolution de ses rapports avec sa copine Marla. Tout cela permet de mieux appréhender la montée en puissance de sa psychose et l’émergence de son dédoublement de personnalité. Une schizophrénie parfaitement restituée grâce notamment à la construction particulière du récit qui fait des allers-retours incessants entre passé et présent et un style saccadé qui lui apporte un ton obsessionnel parfaitement raccord.

Par bien des aspects, ce roman fait écho à d’autres parus à la même époque. Je pense bien sûr à « American Psycho » de Bret Easton Ellis qui nous montrait un yuppie new-yorkais qui ne parvenait à tenir sa place en société qu’en se défoulant à l’occasion d’effroyables crises d’ultra violence. Mais c’est surtout de « La plage » d’Alex Garland, sorti la même année, que « Fight Club » se rapproche le plus. Certes, l’atmosphère et l’histoire n’ont que peu en commun. Pourtant, ce qui guide les deux héros et les pousse à aller au bout de leur trip, c’est un même rejet de la société et une même volonté de vivre quelque chose de différent. S’ils se mettent en danger, c’est pour se sentir tout à fait vivant et, ainsi que le conclu Richard de retour de Thaïlande ou comme le dit Tyler à deux reprises, en retirer des cicatrices, c’est-à-dire conserver les traces patentes et indélébiles de leurs actes, la preuve de n’avoir pas vécu en vain.

Gallimard - Folio SF - 2011

21 décembre 2017

LA VIE SEXUELLE DES SUPER-HEROS - MARCO MANCASSOLA

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Qui a tué Robin, le compagnon de Batman ? Qui adresse de mystérieux messages d’adieu à Mystique ou Mr Fantastic ? Qui en veut aux vieux super-héros ? A New-York, au début du XXIème siècle, l’inspecteur  Dennis De Villa mène l’enquête tandis que son journaliste de frère couvre également cette étrange affaire. Pourront-ils sauver les héros de leur jeunesse ? 

Ne vous fiez pas à son titre racoleur, ce livre est beaucoup plus subtil qu’il n’y parait. Si l’on y parle des histoires de fesses de quelques représentants de la bande à Marvel c’est pour les découvrir sous un jour nouveau, sans leur costume et l’aura de gloire qui les accompagne. Alors, même s’il y a çà et là quelques scènes de cul, même si l’on apprend que Mr Fantastic n’a aucune influence sur la longueur de son sexe ou que Batman aime beaucoup les jeunes éphèbes, ce roman est tout sauf une pochade. C’est au contraire une belle histoire empreinte de nostalgie ainsi qu’une juste réflexion sur notre société et son évolution. L’auteur a en effet choisi de nous montrer des héros vieillissants.

Il situe son action au début du XXIème siècle soit une bonne trentaine d’années après leur heure de gloire. Nous découvrons des hommes et des femmes profondément humains qui, super pouvoirs mis à part, sont soumis aux mêmes soucis et exigences que le commun des mortels, aux mêmes passions... Ils peuvent ainsi, comme tout un chacun, vivre une passion tardive, avoir peur de vieillir ou se sentir terriblement seul. Ils doivent aussi composer avec les nécessités de l’existence et, si Batman peut se contenter de jouir de son immense fortune, les autres ont dû reprendre le collier et se réadapter à la vie « civile ». Il est d’ailleurs très amusant de voir Namor animer un talkshow au fond d’un aquarium ou Mystique vedette d’une émission TV dans laquelle elle prend l’apparence de célébrités du show-biz ou de la politique !

Tous évoluent désormais dans une société qui a bien changée et qui a appris à se passer de leurs services. Une société qui n’a plus besoin de super-héros comme elle n’avait déjà plus besoin de dieux. Dans ce monde qui s’est définitivement vendu à l’argent, à l’apparence et au prestige éphémère de la téléréalité, il semble qu’ils n’aient plus tout à fait leur place. Les années ont passé, sonnant le glas d’une époque où la frontière entre le bien et le mal était clairement définie et leur rôle plus évident.

Le roman est divisé en quatre parties à peu près égales. Nous suivons tour à tour Mr Fantastic, Batman puis Mystique. Outre les problèmes personnels évoqués plus haut, ils seront tous trois confrontés à un assassin qui semble vouloir éliminer les super-héros d’antan. Le quatrième récit est un flash-back vers les années 70/80 centré sur une mère de famille dotée elle aussi d’un étrange pouvoir. Son histoire est sans doute la plus intéressante du roman puisque son héroïne est la mère de Bruce et Dennis De Villa, le journaliste et le détective qui enquêtent sur les meurtres des idoles de leur enfance. Elle nous montre surtout une mutante qui n’utilise pas ses capacités hors-norme pour sauver la veuve et l’orphelin mais en fait un usage plus prosaïque quoique finalement tout aussi courageux.

« La vie sexuelle des super-héros » nous propose donc une approche originale du mythe du super-héros qui, si l’on en croit le succès des films issus de l’univers Marvel ou DC Comics, a encore de beaux jours devant lui.

Gallimard - Folio - 2012 

25 novembre 2017

LE SON DU COR - SARBAN

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Alors qu’il cherche à gagner l’Angleterre après s’être évadé du Stalag où il était prisonnier, Alan Querdilion se trouve projeté dans autre dimension où l’Allemagne a gagné la seconde guerre mondiale et où les nazis ont pu mettre en œuvre leur politique raciste et hégémoniste.

En matière d’uchronie, l’idée d’un Troisième Reich vainqueur de la seconde guerre mondiale est sans doute la plus répandue. Elle a en tout cas donné au genre quelques-unes de ses plus belles réussites parmi lesquelles « Le maître du Haut château » de Phlip K. Dick qui nous montre le monde de 1960 partagé entre les empires allemands et japonais et « Fatherland » de Robert Harris où il est question de l’escamotage de la solution finale par des nazis devenus les maîtres de l’Europe.

« Le son du cor » est beaucoup moins connu. Je ne suis d’ailleurs pas bien sûr qu’il s’agisse réellement d’une uchronie puisque son héros n’effectue qu’un séjour temporaire dans une Allemagne alternative avant de réintégrer son Angleterre natale et son époque habituelle. Pour autant le roman de Sarban est celui qui nous offre la vision la plus glaçante de ce qu’il aurait pu advenir en cas de victoire de l’Allemagne nazie. Il le fait d’une façon originale, en concentrant son histoire sur un tout petit bout d’Allemagne et sur un nombre très limité de protagonistes.

L’histoire se déroule pour l’essentiel à Hackelnberg sur les terres du Grand Maréchal de Louvèterie du Reich, en l’An 102 du premier millénaire germanique. Du reste du monde ou des conséquences de la seconde guerre mondiale nous ne savons à peu rien si ce n’est que l’Europe a été soumise puisque le héros côtoie aussi bien des esclaves slaves que des prisonniers français ou anglais. Mais ce que nous découvrons dans le domaine de ce dignitaire nazi nous donne une bonne idée de ce qui se passe partout ailleurs en Allemagne et dans les territoires soumis.

Hackelnberg synthétise en effet toute l’ignominie de la doctrine nationale-socialiste. Rien que la demeure du Grand Maréchal est un pur exemple de ce phantasme d’une race pure ayant gardée intacts ses liens avec sa terre et son histoire. Elle tient à la fois du relais de chasse et du château médiéval tandis que le décorum, les banquets qui s’y déroulent et les tenues des officiants rappellent la pompe nazie et les grand-messes de Nuremberg. Quant à la façon dont y sont traités les subordonnés et les représentants des prétendues races inférieures, elle illustre parfaitement la brutalité et l'inhumanité du régime. On y voit des femmes ravalées au rang d’objet utilitaire ou sexuel (femmes statues portant flambeaux ou offertes aux invités entre la poire et le fromage) et il y des domestiques auxquels on a retiré les cordes vocales ou que l’on a modifiés génétiquement pour obtenir des esclaves forts et dociles. Ce qui est à l’œuvre à Hackelnberg, c’est le même processus de déshumanisation que celui qui régnait dans les camps d’extermination.

Alan Querdilion, l’infortuné héros de ce roman, va en faire l’amère expérience, lui qui servira un temps de gibier humain pour amuser quelques riches invités. Cet aspect du roman rappelle irrésistiblement "Les chasses du comte Zaroff", ce film des années trente où il est question d’un aristocrate russe qui organise des chasses à l’homme sur une île perdue au milieu du Pacifique. On y retrouve effectivement quelques idées similaires et un peu de la violence et du sadisme du film de Schoedsack même si, sur le fond, les deux œuvres restent fort éloignées. Ici, les scènes d’action n’occupent finalement qu’une place assez secondaire et la fameuse chasse est assez vite expédiée. Qu’on se le dise !

Opta - Galaxie-Bis - 1970

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13 novembre 2017

LA CONTREE AUX EMBUCHES - J. H. ROSNY JEUNE

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Sur le point de mourir le capitaine Pourbais remet  au soldat qui vient de le tirer de la tranchée où il agonisait, une carte sensée le mener à un trésor dissimulé quelque part le long de l’Amazone. C’est ainsi que Pierre Achard, une fois libéré de ses obligations militaires, s’embarque pour le Chili d’où il compte descendre le cours du fleuve à la recherche de cet Eldorado. Il ignore alors que c’est une découverte plus incroyable encore qui l’attend.

« La contrée aux embûches » est mon deuxième Rosny Jeune puisque j’ai déjà lu de lui – et dans la même collection – « L’énigme du redoutable », une excellente et originale histoire de « mondes perdus ». C'est d'ailleurs un nouveau récit de civilisation cachée qui nous attend ici, même s'il constitue davantage un long aparté que le thème principal de l'ouvrage. Comme de juste, l’auteur nous emmène dans un cadre exotique propre à stimuler l'imagination du lecteur et encore suffisamment mystérieux pour rendre plausible la subsistance d’une société secrète (le roman date de 1920). C'est donc l'Amazonie, son fleuve, sa jungle et ses indiens que nous partons rencontrer à l’occasion d’une chasse au trésor menée dans les règles de l’art.

Rosny ne fait pas dans l’originalité. Il a recours aux figures imposées du genre et exhibe sans vergogne la carte au trésor cryptée, la caverne dissimulée par une chute d’eau et l'inévitable passage secret. Mais la recherche et la découverte du trésor ne pouvant occuper deux cent cinquante pages il a bien fallut lui adjoindre une idée supplémentaire d'où cette histoire de cité incas qui aurait survécu dans les méandres du grand fleuve.

S'il ne se sort pas trop mal de l'exercice, les aventures de son héros sont en revanche survolées. De son irruption dans l'antique cité jusqu’à son retour au monde tout se passe sans la moindre anicroche. Il est immédiatement adopté par les indigènes, séduit une princesse au premier regard et devient l'un des personnages les plus en vue du petit royaume. Et, alors qu’il commence à se languir de la France et de certaine française, une catastrophe vient à point nommé le libérer de ses obligations en inondant la cité qui résistait pourtant aux flots depuis cinq siècles !

Le roman pêche aussi par l’absence de profondeur des personnages qui sont exactement ce que l'on attend d'eux dans ce type de littérature : héros courageux et astucieux, brute sournoise, sauvage dévoué. La supériorité du héros blanc - et de surcroît français - sur les autochtones prête heureusement à sourire plus qu’elle ne choque. Il est même particulièrement amusant de voir l’européen fraîchement débarqué en Amazonie triompher du jaguar et du boa alors que les indiens du cru sont pétrifiés de peur !

D’une manière générale, l'attitude de Rosny Jeune vis à vis des amérindiens est paradoxale. S’il reconnaît la valeur des cultures autochtones et le mal fait aux peuples indigènes par les colonisateurs européens (« Que nous sommes petits avec nos idées étroites d’une certaine civilisation, avec notre conception de mœurs délimités, avec notre manie de tout ramener aux gestes de la pitoyable humanité blanche ! ») il n'arrive cependant pas à se départir d'une attitude vaguement condescendante à leur égard. Il se garde toutefois de trop de chauvinisme estimant, à juste titre, que les européens se sont définitivement discrédités par le monstrueux suicide collectif que représente à ses yeux la première guerre mondiale.

Albin Michel - Les Belles Aventures - 1942

 

10 février 2016

LE PRISONNIER DU CIEL - CARLOS RUIZ ZAFON

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Fermin s'apprête à épouser Bernarda et tous ses amis, les Sempere père et fils en tête, s'emploient à préparer la noce. C'est ce moment que choisi un étrange individu pour se rappeler à son bon souvenir, l'obligeant à effectuer une plongée douloureuse dans son passé
 
Ce roman est le troisième que l'auteur consacre à sa Barcelone romanesque du "Cimetière des livres oubliés". Il reprend les même lieux et, pour partie, les même personnages que dans les deux premiers et vient en quelque sorte les compléter, bouchant les espaces vides et lançant des passerelles de l'un à l'autre.


L'histoire se déroule cette fois en 1958 soit quelques années après les événements de "L'ombre du vent". Toutefois, le plus gros du roman est constitué d'un très long flash-back qui nous ramène en 1939 alors que le franquisme triomphant n'en finit plus de régler ses comptes avec les républicains de tout poil. Zafon nous embarque dans une nouvelle version du "Comte de Monte Cristo" où le fort de Montjuic remplace le château d'If tandis que David Martin et Fermin reprennent les rôles de l'abbé Faria et d'Edmond Dantes.


Bien qu’usée jusqu'à la trame, l'intrigue fonctionne plutôt bien grâce à la présence d'un « méchant » proprement ignoble dont on attend avec impatience qu'il en chie un peu à son tour. Le souci, c'est que la vengeance n'aura pas lieu. Et ça, c'est difficilement pardonnable s'agissant d'une histoire où la punition des scélérats est censée constituer le point d'orgue. Ca l'est même d'autant moins que la recherche du trésor – car trésor il y a - tourne également court. Dans ces conditions l'hommage à Alexandre Dumas est un peu tronqué et le plaisir du lecteur itou.


Alors fatalement, on ressort de tout cela un peu déçu. On est bien loin de la grande fresque populaire et du tourbillon de péripéties dans lesquels nous emportaient ses autres romans. Peut-être Zafon s'est-il imposé trop de contraintes en voulant faire coïncider les trois œuvres, s'empêchant par là même de lâcher la bride à son imagination. Toujours est-il que cette fois-ci, la magie n'a pas fonctionné.


Pour autant, « Le prisonnier du ciel » n'est pas un mauvais livre. J'ai apprécié de retrouver la jolie plume de l'auteur, l'humour acerbe de Fermin et tout ce petit peuple barcelonnais si sympathique. Alors si Zafon cède à l'envie de lui donner une suite, nul doute que je rempilerai, ne serait-ce que pour retrouver ces lieux magiques où le livre-roi n'en finit plus d'enflammer nos désirs et notre imagination.

Pocket - 2013

8 mai 2013

LA PESTE GRISE - DEAN KOONTZ

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Lorsque Paul Annendale et ses enfants arrivent à Black River pour leurs vacances annuelles, ils ignorent que la petite ville de montagne est le théâtre d'une expérience secrète sur le contrôle des cerveaux. Grâce à l'action conjuguée d'un agent chimique introduit dans l'eau potable et de messages subliminaux, la population est tombée sous la coupe de dangereux industriels qui se livrent à une répétition grandeur nature de leur projet d'asservissement du monde. Confronté à l'horreur d'une population aux ordres d'un fou dangereux, Paul devra surmonter ses réticences pour passer à l'attaque et contrecarrer ses projets criminels.  

Je désirais depuis longtemps lire du Dean Kootz, cet auteur américain considéré comme un maître du suspense et de l'épouvante, à l'instar de King ou de Masterton. Et bien c'est chose faite avec cette Peste grise, agréable mélange de thriller et de roman d'anticipation. 

Première constatation : Monsieur Koontz n'est pas un auteur pressé. Il prend son temps pour planter le décor et nous présenter tous ses personnages.

Il nous balade un peu partout dans la ville, nous fait visiter sa supérette, son église, son unique restaurant et même sa scierie. Il nous présente minutieusement tous les protagonistes de l'histoire, les gentils (le père de famille marqué par le décès de son épouse, sa fille de 11 ans incroyablement précoce ou encore le pharmacien local passionné par le nazisme et tout ce qui touche au contrôle des masses) mais aussi l'abominable triumvirat composé de l'intégriste religieux, du pervers sexuel et du militaire...Ce sont d'ailleurs ces affreux qui captent le plus son attention puisque de nombreux flash-backs nous font revivre la genèse de l'expérience secrète et les débuts de leur association. 

Une chose est en tout cas certaine : lorsque l'action se met en branle nous connaissons parfaitement la géographie locale et les acteurs du drame qui se joue sous nos yeux. Mais cette action, il aura fallu l'attendre longtemps. Près de 150 pages avant le premier dérapage du pervers et le meurtre odieux d'un jeune enfant. A partir de là les évènements s'enchaîneront rapidement jusqu'à une conclusion assez convenue mais bien amenée. 

Ce livre n'est sans doute pas celui qui valu à l'auteur son excellente réputation mais il constitue néanmoins un bon petit thriller a tendance psychologique.

Pocket Sf - 1979

 

5 mai 2013

CIMETIERE DES CHATS - ALAIN VENISSE

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Freyssac est une petite ville du Gévaudan comme beaucoup d’autres. Quelques paysans, une usine où travaillent la plupart des habitants, une librairie, un bar-tabac et même un fast-food. Bref, pas de quoi fouetter un chat ! Et pourtant des chats, il va en être sérieusement question. Des vilains matous qui semblent soudain pris de folie et s’attaquent aux habitants. Installés depuis peu, Jérémie et sa mère vont se trouver malgré eux embarqués dans une intrigue qui semble avoir ses racines dans les profondeurs d’un petit cimetière.

Dans ce livre, Alain Vénisse est parvenu à réunir presque tous les clichés des films d'horreur de série Z. Jugez plutôt. Une petite ville de province, un adolescent qui peine à s'intégrer, des notables véreux, un contremaître brutal, des animaux dangereux, un cimetière, des zombies, des produits chimiques enfouis et même un artefact d'origine extra-terrestre ! Sans oublier bien sûr la traditionnelle scène de cul. Et tout çà en 150 pages ! 

Malgré tout, il parvient à nous trousser une petite histoire de vengeance qui tient la route. Certes on n'est guère surpris par le déroulement de l'intrigue et on devine très vite que les vilains notables et leurs sbires recevront un juste et horrible châtiment. 

Mais peu importe puisque le véritable intérêt de ce roman réside justement dans la description de ces exécutions. Et il y en aura pour tous les goûts. On s’y étripe à coup de hachoir, de chalumeau, de lance-flammes et, bien sûr, de griffes. Des scènes bien gores pour un roman d’horreur très convenu mais pas si désagréable.

Fleuve Noir - Frayeur - 1995

 

4 mai 2013

48 - JAMES HERBERT

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Londres 1948. Voilà trois ans déjà que la guerre est finie. Trois ans que Hitler, se sachant au bord de la défaite, a lâché sur l’Angleterre ses V2 chargé des souches de la peste écarlate. Trois ans que la quasi-totalité des hommes et des femmes sont morts dans d’affreuses souffrances à l’exception d’une poignée de veinards porteurs du rhésus AB négatif. Hoke est l’un de ceux-là, qui traîne son désespoir au milieu d’une ville morte tout en essayant d’échapper aux Chemises Noires de Sir Hubble… 

Ce roman de James herbert est un petit post apo sans envergure  qui se contente de recycler les poncifs du genre sur fond d’uchronie. Des survivants qui errent seuls ou en petits groupes dans une ville à peu près déserte, des chiens redevenus sauvages, un dangereux mégalomane cherchant à imposer sa vision d’une nouvelle société : toutes ces idées ont déjà été abordées dans bien d’autres livres sur ce thème et avec davantage d’originalité. 

Ici, l’auteur se distingue juste par une conclusion alternative et décalée de la seconde guerre mondiale et ce n’est malheureusement pas suffisant pour nous maintenir en haleine. Ses apprentis nazis avides de sang pur (plus pour une bonne transfusion que par idéologie) sont finalement assez pathétiques et la scène des rats enflammés dans le métro londonien m’a rappelé d’autres opus de Monsieur Herbert : sans doute un réflexe de l’auteur. 

Pour ma part, je ne retiendrais de ce livre qu’une seule idée, celle de ce pilote allemand qui, malgré la fin de la guerre, continue son petit blitz personnel sur la capitale britannique.

Presses de la Cité - Paniques - 1999

 

4 mai 2013

DE VAGUES ET DE BRUME - JEAN-PIERRE ANDREVON

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En 2248, la Terre est profondément différente de ce qu'elle était au XXIème siècle. Les catastrophes climatiques ont modifié sa géographie et la "Nouvelle Fédération Mondiale" préside désormais à sa destinée. 

Lucy Liu, jeune franco-chinoise dotée de facultés sensorielles particulières est l'un de ses agents. Sa nouvelle mission va l'emmener au coeur du croissant de San Juan, un conglomérat d'îlots nés de l'effondrement de la faille de San Andreas.

C'est là que le docteur Josserand Mulstein, généticien de renom, est soupçonné d'avoir trouvé refuge. Lucy doit vérifier cette hypothèse et surtout, s'assurer qu'il ne s'y livre pas à des recherches interdites


Entre nouvelle un peu longuette et roman trop court la novella est un format bâtard qui convient néanmoins à certains récits. C'est le cas pour ce petit texte dynamique et sans temps morts dans lequel Monsieur Andrevon nous propose sa version de " L'île du Dr Moreau ". 

Enfin, plus qu'une nouvelle version, il s'agit davantage d'une variante moderne du roman d'H. G. Wells. Les deux œuvres ont en commun le cadre insulaire de leur action, la figure du savant isolé et les manipulations génétiques. En revanche les motivations de Moreau et de Josserand sont profondément différentes puisque le premier veut "humaniser" les animaux tandis que le second souhaite améliorer l'espèce humaine grâce à eux. 

Guère plus de ressemblance du côté des autres personnages. Lucy est une femme moderne et émancipée à cent lieues du naufragé de Wells et les îliens qui peuplent l'archipel sont une création originale. La description de leurs mœurs archaïques et de leur environnement est d'ailleurs l'un des aspects les plus plaisants du récit. Les igloos de pierre qui constituent leur habitat, les vents incessants qui balaient leurs îles ou l'originalité de leur cellule familiale (la mariade) sont convaincants. Convaincante aussi est la chute, légèrement surprenante et bien amenée. 

Editions du Rocher - Novella SF - 2004

 

7 mai 2013

LE JEU DE LA POSSESSION - JOHN BRUNNER

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Godwin Harpinshield mène une existence merveilleuse. Il possède un appartement luxueux, des voitures de collection, dîne dans les meilleurs restaurants et fréquentent les femmes les plus jolies. De temps en temps, il peut même réaliser quelques-uns de ses rêves comme sauver une petite fille des flammes pendant le Blitz londonnien et être décoré par le roi en personne. Le prix à payer pour tout cela ? Trois fois rien. Juste une petite mission de temps à autre consistant à recruter les personnes qu'on lui désigne. Mais les choses sont- elles vraiment aussi simples qu'elles en ont l'air ? Qui sont ses "employeurs" ? D'où tiennent-ils leur puissance et surtout, quel jeu mènent-ils ? 


Le mythe de Faust revu et visité par John Brunner. Présenté de la sorte, ce livre ferait envie à n'importe quel amateur de SF ou de littérature fantastique. Pourtant, je me suis profondément ennuyé à sa lecture et il a fallu attendre les 20 dernières pages pour que mon intérêt se réveille. 

Le reste de l'histoire se résume à une succession de rencontres entre le héros et ses pairs. De bien longues pages dans lesquelles John Brunner laisse dériver son imagination : des plantes qui marchent, des fauteuils qui flottent, des décors qui changent sans cesse. 

Au début c'est amusant bien qu'un peu déconcertant et puis çà fini par devenir franchement lassant. En fait, l'intrigue met beaucoup trop de temps à se décanter même si l'on se rend bien compte à quelques indices que la vie de Godwin n'est pas aussi fantastique qu'il le pense. On se doute même qu'il y a comme qui dirait "une couille dans le potage" et on attend que les "patrons" (comme Godwin les appelle) montrent le bout de leur nez. 

Et ils le montreront, à la toute fin du récit, mais pas suffisamment pour que l’on saisisse leur véritable nature. Dieux, démons, extra-terrestres, toutes les réponses restent possibles. En revanche leurs motivations nous sont dévoilées. Des motivations finalement bien futiles, ludiques. Un jeu. Le jeu de la possession. 

Et un Brunner très, très mineur, à ne lire que si l'on a déjà lus tous les autres titres du monsieur. 

Pocket SF - 1984

 

 

20 octobre 2017

LA VILLE SANS JUIFS - HUGO BETTAUER

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« Les juifs hors d’Autriche ! » C’est avec ce mot d’ordre que le Dr Schwertfeger, chef du parti social-chrétien a fait campagne. Devenu chancelier, il met en œuvre son programme en promulguant une loi qui oblige les non-aryens à quitter le pays. Mais tout ne va pas se passer comme il l’espérait et les autrichiens vont vite se rendre compte qu’un pays ne se prive pas de ses forces vives sans en subir les conséquences.

Ecrit en 1922, soit une dizaine d’années avant qu’Hitler ne s’empare du pouvoir en Allemagne, « La ville sans juifs » prouve que les théories nazies étaient déjà largement répandues dans la société autrichienne. C’est même très vraisemblablement pour cela que Hugo Bettauer a jugé nécessaire de les brocarder en proposant à ces concitoyens cet ouvrage qui a pris depuis une résonance toute particulière.

L’idée de son roman est fort simple. Il s’agit de démontrer par l’absurde que les autrichiens d’origine juive ne sont pas responsables des problèmes auquel le pays est confronté et que, loin d’améliorer la situation, leur départ ne ferait qu’aggraver les choses. Son récit commence donc par leur expulsion d’Autriche et notamment de Vienne où se déroule l’essentiel de l’histoire. Celle-ci se compose d’une succession de tableaux qui nous montrent les effets de cette décision sur la population et en particulier sur Léo Strakosch et Lotte Spineder, des Roméo et Juliette viennois dont les amours contrariées jouent un peu le rôle de fil conducteur.

L’ambiance est d’abord à la joie et l’allégresse. Les viennois se félicitent de trouver des logements vacants et de récupérer les emplois des juifs. L’Etat confisque une partie des biens des expulsés et les spéculateurs se frottent les mains. Seuls quelques grincheux trouvent motif à se plaindre : un député qui a voté la loi se rend compte un peu tard que son gendre est un juif converti et que ses petits enfants vont le suivre en exil, un avocat antisémite se plaint d’avoir perdu ses bouc-émissaires favoris et des femmes de petite vertu regrettent une clientèle fidèle et généreuse. Et puis, petit à petit, les choses s’enveniment. L’inflation s’installe, l’économie est en berne et l’avenir s’annonce sombre. Les commerçants peinent à gagner leur vie, les entrepreneurs font faillite, les ouvriers pointent au chômage et tous regrettent bientôt l’atmosphère de prospérité qui avait cours du temps des juifs.

Le livre de Bettauer est une satire extrêmement corrosive. Le monsieur n’y va pas avec le dos de la cuillère pour critiquer l’état d’esprit de ces concitoyens. Le trait est forcé et parfois même outrancier. Il est en effet difficile d’admettre que la situation économique et culturelle de l’Autriche puisse sombrer en l’espace d’une seule année. Difficile aussi de croire que les autrichiens soient si peu doués qu’ils ne parviennent pas à commercer, à diriger une banque ou une grande société ni même à écrire une pièce de théâtre digne de ce nom. Mais en montrant ses compatriotes aussi démunis après le départ des juifs Hugo Bettauer ne fait que démontrer la stupidité du discours antisémite selon lequel ces derniers accaparent les richesses et tiennent les leviers économiques, politiques et culturels du pays. Prenant ce postulat au pied de la lettre, le retournant à son profit, il nous montre tout à fait logiquement des chrétiens incapables d’exercer des tâches et des métiers qui n’étaient pas les leurs.

Il se moque également de l’aspiration des autrichiens – qui sera aussi celles des nazis - à un retour aux traditions germaniques et campagnardes. On ne s’habille plus qu'en loden ou en flanelle, on ressort les costumes tyroliens et bientôt la capitale prend des allures de grand village, un peu comme si avec le départ les juifs, l’esprit viennois et le rayonnement international de la ville s’en étaient allés.

Mais satire et dérision ne veulent pas nécessairement dire légèreté. L’humour n’enlève rien à la gravité des faits dénoncés et derrière la farce transparaît toute l’ignominie de l’idéologie nazie. On retrouve dans la bouche des dirigeants et des gens du peuple sa rhétorique assassine (la juiverie internationale, le complot maçonnique, la définition de ce qu’est un aryen de souche…) et, même s'il n'est pas question de solution finale, il est tout de même prévu de supprimer les juifs qui ne quitteraient pas le pays ou tenteraient d'y revenir.

Le roman de Bettauer se termine néanmoins par une happy-end et une vision de l’avenir plutôt optimiste. L’histoire lui donnera malheureusement tort. Trois ans plus tard il tombera sous les balles d’un nazi et les décennies suivantes verront les juifs d’Europe subir le sort que l’on sait.

Belfond - Vintage - 2017

10 avril 2023

VALENTINA - CHRISTOPHE SIEBERT

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Bienvenue dans la RIM, la République Indépendante de Mertvecgorod, minuscule état coincé entre l’Ukraine et la Russie, pays dépotoir livré aux oligarques et aux mafieux. Si vous avez lu les deux livres que l'auteur a déjà consacrés à cet univers, vous savez où vous mettez les pieds. Dans le cas contraire, préparez-vous à vous prendre une bonne claque dans la gueule. Avec "Valentina",  Christophe Siébert nous précipite dans un tourbillon de sons, de drogues, d’alcool et de sexe. Un maelström de misère, de crasse et de violence. Une apnée de deux cent cinquante pages dont on ressort essoré, harassé d’avoir touché du doigt le quotidien des habitants de la Zona, le quartier le plus pollué, le plus dangereux, le plus sordide d'un pays quarmondisé.

Contrairement à "Images de la fin du monde" et "Feminicid", on s'écarte ici des "grandes heures" de la RIM pour se concentrer sur le petit peuple. C'est donc un récit à hauteur d'homme que nous propose l'auteur ou, plus justement, à hauteur d’enfant. Les cinq héros de ce roman, si tant est que "héros" soit bien le terme qui convienne, sont en effet des ados de 15/16 ans que l’on va suivre sur quelques journées. L'occasion de découvrir l'horizon terriblement borné de ces jeunes qui ont bien compris que l'avenir sera encore plus gris que le présent.

C'est Klara qui nous sert de guide mais cela aurait pu tout aussi bien être Laska, Sbrod, General ou Kreditka, l'un quelconque de ses camarades de mouise. Ils partagent tous la même vie pourrie, les mêmes parents condamnés à vie au chômage ou à l'usine, la même absence de perspectives. Leurs journées sont toutes pareilles : la schola obligatoire jusqu'à leurs 16 ans, les plans thunes, les teufs et bien sûr la défonce sous toutes ses formes : gnôle, pétards, speed, coke. Une existence précaire et souvent dangereuse.

Pourtant, malgré la mouscaille qui leur colle aux basques et les fait vieillir avant l'heure, ils conservent encore une minuscule parcelle d'innocence. C'est ce dernier vestige de candeur que Christophe Siébert s'ingénie à faire briller. Il va la dénicher dans des petits riens : la solidarité qui unit ce club des cinq version punk, le regard attendri que Klara porte sur son petit frère ou leur capacité à s'émouvoir du meurtre d'un vieux travesti. Aussi endurcis et désabusés qu'ils soient, ils ont encore besoin de savourer des moments de bonheur tout simple et de rêver, l’espace d’un instant, à une autre existence.

Alternant les descriptions bien cracra et des séquences très touchantes, "Valentina" est un roman surprenant et diablement immersif. Original aussi avec toutes ces références musicales qui fourmillent et qui viennent souligner un état d'esprit, une émotion. Je vous invite d'ailleurs à aller faire un tour sur la page facebook de l’auteur. Vous y trouverez des liens youtube vers toutes les références musicales qu’il cite dans son livre. Des trucs sympas, surprenants, entêtants, pour prolonger votre séjour à Mertvecgorod. Si tant est que vous en ayez encore envie…

Au Diable Vauvert - 2023

26 juin 2022

JOURNAL D'UN TUEUR SENTIMENTAL - LUIS SEPULVEDA

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C’est « Le vieux qui lisait des romans d’amour » qui a apporté sa notoriété à Luis Sepulveda, au tout début des années quatre-vingt-dix. Comme beaucoup de monde à l’époque, j’avais succombé à l’attrait de ce roman au titre si étrangement évocateur. Presque trente ans plus tard il ne m’en reste presque rien. Je ne me rappelle ni les personnages, ni l’intrigue et la seule chose dont je me souvienne c’est que l’histoire se déroulait dans la forêt amazonienne. Aussi, pour me refaire une petite idée de la plume du célèbre auteur chilien, je me suis lancé dans ce très court roman au titre tout aussi déconcertant.

« Journal d’un tueur sentimental » nous offre une plongée dans la tête d’un tueur à gage. Luis est un professionnel très demandé. Froid, déterminé, expérimenté, il enchaîne les contrats aux quatre coins du monde. Pas de famille, pas d’amis, juste quelques putes pour la gaudriole. Aucune attache, personne pour le distraire ou l’empêcher de rester sur ses gardes. Aussi, quand une jolie française fait irruption dans sa vie, ses certitudes commencent à vaciller.

Luis Sepulveda parviens je crois assez bien à rendre le désarroi de cet homme qui voit les sentiments s’immiscer dans son existence. Amour, possession, besoin de tendresse ? Difficile de définir le lien qui l’unit à sa compagne. Ce qui est sûr en revanche, c’est que lorsque la demoiselle lui avoue qu’elle aime un autre homme, c’est la jalousie qui domine. Grâce à la technique du monologue intérieur, on découvre en même temps que Luis les émotions qui l’assaillent et les questions qu’il se pose sur sa relation, son travail, son avenir.

L’introspection n’empêche pas pour autant l’action. Quatre-vingt-trois pages, ça ne laisse pas beaucoup de place pour s’épancher. Tout va donc très vite. Il y a des dialogues bien sentis, des scènes chocs et la simplicité du style, sa sécheresse, rendent parfaitement le caractère du tueur : économie de moyen et efficacité. On regrettera sans doute que la fin soit un peu téléphonée mais le format du roman ne permettait vraisemblablement pas une conclusion plus fouillée.

Métailié - 2021

17 avril 2022

LE CIEL DU FAUBOURG - ANDRE DHÔTEL

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Marc Fontan travaille comme comptable pour un petit entrepreneur en bâtiment. Il loge chez sa belle-sœur et n'a guère d'autres loisirs que ses discussions avec son voisin Timard et la réparation d'une vieille automobile. Sa vie tranquille et monotone va se trouver bouleversée par une conjonction d'évènements et de mystères touchant ses proches et, par ricochet, tous les habitants de la petite rue où il réside.

Au premier abord, « Le ciel du Faubourg » semble assez éloigné des univers bucoliques dans lesquels baignent habituellement les romans d’André Dhôtel. L’histoire se déroule pour l'essentiel en banlieue parisienne et a pour cadre un quartier populaire coincé entre une usine à gaz, les murs d'un pensionnat et une ligne de chemin de fer. Pourtant la nature est loin d'être absente de ce récit. Elle se niche dans les cours d'immeubles ou les terrains vagues et, plus encore, dans les rêves de vacances des citadins, dans leurs longues discussions sur les coins de campagne que possèdent les uns et les autres et dans ce mystérieux domaine qui appartiendrait à « l’homme aux gants verts » dont l'ombre plane sur le quartier.

La recherche de ce domaine justement, fera l'objet d'une véritable enquête qui nous mènera de Paris aux portes du Morvan. La tâche est loin d'être aisée. Marc Fontan et Paul Dassigne, les deux jeunes héros de cette histoire, ne disposent que de maigres indices. Il leur faudra un peu de chance et beaucoup de ténacité pour parvenir à leurs fins. Ils y parviendront toutefois et solutionneront par la même occasion bien d'autres énigmes, leur enquête se transformant alors en quête, celle d’un paradis perdu qu’ils ne feront qu’entrevoir avant d'être à nouveau précipité dans la grisaille banlieusarde.

On le voit, "Le ciel du faubourg" est un livre étrange. On y trouve un peu de tout, des amours contrariées, un soupçon de polar et surtout une atmosphère. Il m’a rappelé certains romans de Pierre Véry empreints de ce réalisme merveilleux qui transmute les évènements du quotidien en rêves ou en contes.

Ici le vecteur du mystère, c’est la rumeur populaire. De bavardages en commérages, elle circule parmi le petit peuple de la rue des Freux. Elle déforme ou enjolive les faits et finit par créer une sorte de légende urbaine à laquelle tout un chacun finit par croire. La bande à Angèle y participe aussi grandement. Ce trio de gamins délurés qui sillonne le quartier à l'affût du moindre ragot, est l'une des belles trouvailles du roman. Leurs jeux et leurs déambulations rythment le récit tandis que leurs indiscrétions suscitent et orientent les actes des personnages.

Ces derniers en ont d'ailleurs bien besoin. Marc Fontan est un jeune homme effacé qui se laisse porter par les évènements et son ami n'est guère plus entreprenant. Quant aux femmes, en dépit de leur caractère, elles ne parviendront pas plus à fléchir leur destinée commune. Ils semblent tous soumis à une fatalité qui les enchaîne à leur banlieue et les empêche de prendre leur essor. Quoi qu'ils tentent, où qu'ils aillent, tout les ramène à cette rue des Freux, théâtre de leurs petits malheurs mais, peut-être aussi, d'un grand bonheur.

Grasset - Les Cahiers Rouges - 1984

5 juin 2015

CRIANT DE VERITE - KÂÂ

fn-frayeur20-1995David Grandfons est un jeune écrivain un peu excentrique qui vit retiré au fin fonds de l'Auvergne entre sa chatte, son cheval, son piano à queue et sa traction avant. Au cours d'une de ces balade en forêt qu'il affectionne, il ramasse un objet brillant perdu par un cavalier qui prend la fuite en l'apercevant. En examinant de plus près sa trouvaille, David découvre qu'il s'agit d'une sculpture en or massif reproduisant avec une fidélité stupéfiante une main de femme. Intrigué, il décide de mener sa petite enquête...

Bien que publié dans cette collection frayeur où pullulent fantômes, loups-garous et autres vilaines bêbettes, ce roman aurait bien davantage sa place dans une collection de romans noirs ou, à la limite, de romans gore. On y trouve en effet aucun élément d'ordre surnaturel, juste un grand méchant issu du croisement improbable entre un savant fou et un artiste déjanté.

L'enquête que l'auteur nous propose de suivre commence plutôt bien. Le cadre n'est pas banal et le personnage principal ne manque pas d'intérêt non plus. Cet écrivain épris de solitude est en effet fort sympathique, travaillé par ses passions et sa quête de la beauté sous toute ses formes. Un héros qui s'avérera cependant bien démuni face à un trio de malfaisants sans scrupules dont une femme animée d'un besoin viscéral de faire le mal.

Mais, en dépit de quelques scènes sanguinolentes et grand guignolesques saupoudrées d'une pincée de cul, l'histoire peine à maintenir intact l'intérêt du lecteur. Il lui manque un peu de suspens ou de tension et peut-être l'auteur dévoile-t-il trop vite l'identité et la personnalité des coupables.

La fin est également un peu précipitée et un rien confuse. Les trois assassins sont pistés par beaucoup trop de personnes puisque ce sont pas moins de quatre couples qui leur filent le train. Nous suivons ainsi alternativement un duo formé par une journaliste et une de leurs victimes, un autre composé du héros et d'un ancien complice ainsi que deux paires de gendarmes et de policiers... voilà qui ne facilite pas la fluidité du récit.

Il y a heureusement une atmosphère. La montagne auvergnate à l'automne, la brume et la pluie, les petits restos de campagne où l'on déguste le tripoux ou l'aligot. Bref, divertissant, sans plus.

Fleuve Noir Fraur - 1995

23 novembre 2014

ONDE DE CHOC - ALAIN BLONDELON

imgLorsque Lionel et Alain regagnent leurs domiciles après une agréable journée passée à pêcher sur les bords de Loire, ils constatent avec effarement que villes et villages ont été vidés de leurs habitants. Pour autant les deux amis ne sont pas tout à fait seuls puisque des militaires sillonnent la campagne et exécutent sans autre forme de procès les rares survivants qu'ils découvrent. Après être venus en aide à deux jeunes femmes qui se joignent à eux et avoir survécu à une terrible onde de choc, ils se mettent à la recherche d'un abri sûr tout en cherchant à comprendre les raisons de ces bouleversements. Commence alors un dangereux périple à travers une France ravagée qui retourne lentement à la barbarie.

La lecture d'Onde de choc m'a laissé l'impression que l'auteur avait voulu se faire plaisir en écrivant un roman qu'il aurait aimé lire lorsqu'il était plus jeune, un peu comme ces histoires dont on est le héros et que l'on peut faire évoluer à sa convenance. C'est sans doute pour cela qu'on ressent si fort le côté personnel qu'il y a mis et pas seulement dans le prénom de son héros. Il est évident que les régions par lesquelles passent ses personnages (Morvan, vallée du Rhône, île d'Yeu) lui sont familières et il est tout aussi vraisemblable que certains de leurs traits de caractère ont été empruntés à ses connaissances.

Ce dont je suis en tout cas certain, c'est qu'Alain Blondelon est un passionné de SF puisque sa France post-apocalyptique doit beaucoup aux classiques du genre. Mais, malgré toute sa bonne volonté, j'ai le sentiment qu'il n'a pas su trouver sa voie entre un post-apo qui fait la part belle à l'action (A comme Alone pour rester dans les publications de Rivière Blanche) ou qui privilégie la description du quotidien (Malevil par exemple).

Cela se traduit par une alternance de scènes «domestiques » qui sonnent plutôt juste et quelques passages plus actifs mais nettement moins probants. Pourtant, entre les meutes de chiens, la marée grouillante des rats et les vilains militaires, ses héros ont largement de quoi faire. Mais on sent très vite qu'il ne leur arrivera jamais rien de fâcheux. Une petite morsure par-ci, une foulure par-là et tout rentre dans l'ordre. C'est dommage car ça nuit à l'intérêt dramatique du récit. Ca lui enlève de l'intensité et une bonne part de son attrait.

Il y a aussi pas mal de naïveté dans son histoire, à commencer par les rapports entre les personnages. Ses héros sont deux amis inséparables qui rencontrent deux cousines extrêmement séduisantes et sympathiques comme tout. Comme de juste, tout ce beau monde va tomber amoureux et hop, à chacun sa chacune. Rien d'impossible à cela bien sûr, mais son récit aurait gagné en authenticité et ses personnages en profondeur s'il avait un peu compliqué les choses : une rivalité amoureuse, des tensions parmi les membres de la communauté, des visions divergentes de l'avenir...

Ici, tout se passe sans le moindre accroc et nos deux couples en viennent même à préférer la situation présente à leur vie d'avant ! On a un peu l'impression que l'auteur répugne à mettre ses personnages en danger et même à troubler leur bonheur naissant. Il prend visiblement un grand plaisir à imaginer de quelle manière ce groupe d'amis jette les bases d'une nouvelle société et repart de zéro. Il y a un peu du rêve de gamin dans cette histoire, une envie de cabane dans les arbres, de jouer les Robinson, qui lui donne un côté sans doute plus optimiste que réellement naïf mais qui conviendra davantage à un lectorat adolescent qu'à un quadra désabusé.

Pour ce qui est de l'écriture, elle aurait gagné à être plus instinctive et spontanée, particulièrement au niveau des dialogues parfois un peu creux ou artificiels. L'auteur devrait se lâcher davantage. Que diable, lorsqu'il vous arrive une grosse tuile, il est bien plus naturel de jurer comme un charretier que comme une dame patronesse. Alors Alain, finis-en avec tes « zut » et balance nous du « bordel, fait chier, putain, merde !!! ». Je sais que tu peux le faire. 

Même constat au niveau du style qui souffre de la recherche constante du mot juste, du synonyme qui va bien et d'un surcroit d'explications nuisant au plaisir de la lecture et à la fluidité du récit. Mais ce sont là des petits défauts tout à fait pardonables pour un premier roman. Ils se corrigeront sans trop de difficultés.

Une dernière remarque en passant : la cause de la catastrophe ainsi que la façon dont les survivants en réchappent sont assez similaires à celles évoquées dans « Le deuxième matin du monde » de Manuel de Pedrolo ; un post-apo jeunesse justement.

Black Coat Press - Rivière Blanche - 2009

22 septembre 2016

RESEAUX SOMMEIL - P-J HERAULT

 

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Alors qu'il s'adonne à la voile entre Corse et Sardaigne, l'agent secret Loïc Prach vient en aide à un jeune allemand en qui il reconnaît le fils d'Albert Ziecher, un criminel de guerre réputé être en possession de la liste des agents dormants de l'URSS. Flairant l'aubaine, le contrespionnage français décide de suivre le rejeton de l'ancien nazi en espérant qu'il les conduise à son père. C'est ainsi que Loïc se retrouve en Colombie où il va avoir fort à faire entre les israéliens du Shin Beth et des espions russes déterminés à récupérer la fameuse liste.

Avant de devenir le spécialiste du space opera que l'on connaît, P-J Herault a commencé par le roman d'espionnage et "Réseaux sommeil" est le premier des trois titres du genre qu'il a écrit pour le Fleuve Noir dans les années 70. Mais si le genre diffère, le style reste le même.

On y trouve déjà son sens du récit ainsi que son goût du détail et du véridique. Sa description de Bogota et du reste de la Colombie avec ses routes pierreuses, ses posadas ou les différentes ethnies qui peuplent le pays semble correcte. De même, l'aspect "renseignement" est convenablement évoqué et on s'immerge avec intérêt dans les méandres de ces réseaux clandestins. Par contre, les trop nombreux exposés sur les mérites comparés d'un Mauser, d'un Webley ou d'un 357 Magnum finissent par être lassants. Ils intéressent peut-être le lecteur américain membre de la NRA mais moi, je m'en contrefous.

Le thème du roman n'est pas non plus très passionnant et se résume à une longue filature à travers la Colombie. Elle est heureusement entrecoupée d'enlèvements et d'échauffourées qui amènent un peu de rythme aux discussions et réflexions de notre agent secret. Il y a aussi deux scènes de cul qui, à défaut d'être osées, sont particulièrement drôles. Le héros s'envoie ainsi en l'air avec une espionne israélienne bien que tous deux soient prisonniers dans une cave et aient les mains liées derrière le dos. Bonjour les contorsions ! Puis c'est la cheftaine de la tribu matriarcale des Chibchas qui lui fait subir un véritable viol à répétition ! Quelques détails font également sourire comme ces références à des publicités désormais datées (la solution, c'est Paic citron !) ou le fait que notre espion préfère s'envoyer un Dubonnet plutôt qu'un Martini Dry. Bref, on est bien loin du séducteur en smoking.


Enfin, côté action, on est plutôt bien servis. Combats au couteau ou au revolver, savates et coups de poings, poursuites en voiture, jeep, pirogue... Pas le temps de s'ennuyer. L'histoire se termine même sur un vol en hydravion assez mouvementé. Eh oui, la passion de PJ Herault pour le pilotage est perceptible dès son premier roman !

Fleuve Noir - Espionnage - 1971

5 juin 2016

LES CHRONIQUES DE VONIA - HUGUES DOURIAUX

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Après un siècle de guerre contre l'empire de Tehlan, Vonia peut enfin croire à l'avènement de la paix. Le roi Illert a épousé Elka la fille de son ancien ennemi et tous deux s’apprêtent à gouverner le puissant royaume. Hélas le souverain sombre dans la folie laissant à sa jeune épouse les rênes du pouvoir. Ses puissants vassaux se sentent alors pousser des ailes et commencent à contester son autorité…  

Avec ses sept volumes et ses presque deux mille pages, « Les chroniques de Vonia » s’annonçaient comme une bonne grosse saga de fantasy pleine de bruit et de fureur. De ce seul point de vue, il me faut avouer ne pas avoir été déçu. Beaucoup de personnages, de villes et de contrées, des duels et des combats en veux-tu en voilà, de la magie blanche ou noire bref, on n’est pas volé question quantité. Pour ce qui est de la qualité en revanche, c’est une autre affaire.

Tout d’abord le roman de Douriaux est beaucoup trop manichéen. Seul le personnage d’Elka, partagée entre sa passion pour Khor Varik et son amour du pouvoir, est véritablement digne d’intérêt. Les autres se contentent de faire (en bien ou en mal) ce que l’on attend d’eux et, à de très rares exceptions près, ne nous surprennent jamais. Et c’est bien dommage car avec des vassaux se retournant contre leur suzerain, un chambellan qui complote contre sa reine, un héritier qui convoite le trône de son père, des barbares et une guerre de religion, il avait matière à nous concocter quelque chose comme un « Game of Thrones » à la française.  

Hélas, malgré un gros travail sur le background (coutumes, lieux, religions, histoire...) et la volonté de n'épargner aucun personnage, l'histoire ne décolle jamais vraiment. L'intrigue demeure convenue et, pire encore, tout semble écrit d'avance puisque les humains ne sont apparemment que les pions d'un jeu conçu par les dieux.

L'autre aspect du roman qui m'a un tantinet gêné est l'activité sexuelle débridée des personnages. Je ne pense pas être particulièrement prude mais en matière de littérature, je n’apprécie le sexe (ou la violence) que s’il est mis au service de l’intrigue. Or, dans la saga de Douriaux, c’est presque le contraire. Le nombre de scène de cul est tel qu’on a l’impression que l’histoire n’a été conçue que pour lui permettre de décrire les ébats amoureux de ses personnages. Le monsieur a certes une imagination fertile en la matière mais à raison d'une galipette par chapitre on finit tout de même par se lasser de la chose.  

Il semble d’ailleurs s’en être rendu compte puisqu’il fait dire à l’une de ses héroïnes : « Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais qu’est-ce que ça compte, le sexe, dans cette histoire ! Vous imaginez, non ? Bâtir des intrigues à partir des poils de cul des reines ? ». Il ne se prend dès lors plus beaucoup au sérieux et le dernier tome de sa saga prend des allures de parodie. Il s’y moque de sa propre intrigue, soulignant ce qu’elle peut avoir de ridicule et termine son histoire sur une note joyeusement farfelue. 

Fleuve Noir Anticipation - 1990

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15 janvier 2023

VIPERES VORACES - JOËL JENZER

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Répondant à l'invitation d'un confrère suisse, l'herpétologue Adrian Thompson se rend dans le val d'Anniviers pour étudier une variété inconnue de vipères. Une mission qui pourrait être anodine si nous n'étions en 1941 alors que les nazis avancent leurs pions en territoire neutre.

L'intrigue de ce septième "Gore des Alpes" est construite autour du thème du savant fou qui voit sa créature échapper à son contrôle. La créature en question - ou plutôt les créatures - ce sont ces fameuses vipères qui donnent son titre au roman. D'une taille peu commune, agressives et donc particulièrement voraces, elles s'attaquent à tous les imprudents qui croisent leur chemin sur les petits sentiers des montagnes valaisannes.

Comme de juste, cela nous donne quelques scènes bien sanguinolentes où les vilaines bestioles se repaissent de la cervelle et des viscères de leurs victimes. Mais cela n'ira pas plus loin. Le roman de Joël Jenzer est d'un gore très léger qui ne provoque ni peur, ni dégoût, à peine l'ombre d'un frisson. C'est beaucoup trop peu pour un livre du genre, d'autant que l'histoire se déroule en 1941 et met en scène de faux résistants, de vrais fascistes et quelques nazis bref, une belle brochette de bourreaux potentiels.

Si l'auteur n'a pas su tirer parti du cadre historique de son récit, il s'en sort en revanche beaucoup mieux dans la composition de ses personnages. De l'infâme collabo qui porte sur sa gueule les vilaines pensées qui l'habitent au garde forestier bas-de-plafond et imbu de lui-même en passant par le directeur d'hôtel un peu précieux, la bimbo écervelée ou le scientifique introverti , il nous offre un joli panel de personnages un peu caricaturaux mais néanmoins parfaitement croqués. Les relations entre les uns et les autres sont plaisantes à suivre, les dialogues bien menés mais ça ne suffit pas à masquer la faiblesse de l'ensemble. Dommage.

Gore des Alpes - 2020

4 décembre 2022

ACID COP - ZAROFF

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Zaroff est l’enfant naturel de Charles Bronson et de l’inspecteur Harry. Je sais, c’est dégueu, mais ça vous donne une petite idée du bonhomme. Il a été nourri aux films de vigilante. Il connait mieux les bas quartiers du Bronx que les alentours de la place Pigalle et il préfère la Budweiser à la Jenlain. Oui, il a aussi un goût de chiotte, mais après tout, personne n’est parfait. Tout ça pour vous dire combien il est à l’aise quand il s’agit de mettre ses pas dans ceux des ricains. C’est donc tout à fait logiquement qu’il nous emmène du côté de la Grosse Pomme pour un hommage à ces films qui ont bercé sa jeunesse et forgé son imaginaire.

Les personnages, les décors et même certaines scènes de son roman ont donc un air de déjà vus. Mais ce copié-collé est parfaitement assumé. L’auteur joue avec nos souvenirs. Il s’en sert pour prendre des raccourcis qui lui permettent d’aller à l’essentiel. Le résultat est parfois un peu caricatural mais cela donne à son récit un rythme trépidant qui pousse le lecteur à tourner les pages aussi vite qu’un camé en manque se prépare son rail de coke.

Côté intrigue, on est là aussi en terrain connu. Zaroff s’est beaucoup inspiré de certains de ses films cultes et son « Acid Cop » doit beaucoup au « Robocop » de Verhoeven. On y retrouve notamment l’idée d’un flic qui entreprend de se venger des malfrats qui l’ont horriblement torturé et laissé pour mort. Une vengeance qui m’a toutefois laissé sur ma faim. La punition des ordures sera expédiée en trois coups de cuiller à pot ce qui est tout de même assez étonnant puisqu’elle constituait le moteur du récit. Telle quelle, elle laisse une impression de déséquilibre. On a le sentiment que le châtiment n’est pas à la hauteur des méfaits commis.

Il y avait pourtant quelque chose à creuser du côté de ces Morlocks, des affreux avec lesquels l’auteur tenait de vrais bons méchants. Leur enfance dans un orphelinat où ils subirent les derniers outrages comme les petits gars de « Sleepers », leur haine revancharde contre la société, leur vie dans les égouts dont ils s’extraient à l’improviste, n’importe où et n’importe quand pour commettre vols et agressions en tout genre, autant de chouettes idées qui ne demandaient qu’à être exploitées davantage.

Zaroff a préféré insister sur la psychologie de son héros, sur sa descente aux enfers et sa misanthropie qui se transforme en haine pour la société. L’idée n’est pas mauvaise et la progression de la folie chez son héros est plutôt bien rendue. Malheureusement elle n’aboutit qu’à une succession de karnages joliment orchestrés mais finalement assez répétitifs.

Entendons-nous bien, le roman de Zaroff n'est pas mauvais, loin de là. Je l’ai torché en une petite après-midi, c’est dire si ça se lit bien. J’y ai retrouvé son sens de l’humour grotesque, la vivacité de sa plume et son énorme talent dans la conduite des dialogues. Mais j’attends désormais un peu plus de lui, qu’il sorte de sa zone de confort comme dise les journaleux. J'ai le sentiment qu'il ne se prend pas au sérieux alors qu’il est capable de faire encore mieux, en tout cas plus ambitieux. J’ai envie d’être tenu en haleine par une intrigue un peu plus complexe agrémentée ou non de scènes gores. Là, on reste exactement au même niveau que « Bayou ». C’est bien, mais ce n’est plus assez.

Alors Zaza, tu te sors les doigts du fondement. Tu t’installes devant ton ordi, un pack de six à portée de main, un disque d’ACDC sur ta platine (Bon Scott on vocal of course) et tu nous écris ce putain de chouette roman qu’on attend tous, bordel de merde !!!

Zone 52 Editions - 2021

29 novembre 2020

LES 500 MILLIONS DE LA BEGUM - JULES VERNE

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Deux scientifiques, un français et un allemand, héritent de la fortune d’un parent éloigné. Le premier décide d’utiliser sa part pour construire en Orégon une ville moderne qui servirait de laboratoire aux théories les plus récentes en matière d’urbanisme et de santé publique. Le second, nationaliste forcené et viscéralement anti-français, s’empresse lui aussi de construire une cité à proximité de la première dans le but évident de faire échec au projet de son concurrent. 

Bien qu’écrit en 1879 soit près de huit ans après la guerre franco-prussienne, ce vingtième volume des voyages extraordinaires est encore très imprégné par ce conflit qui vit la France perdre l’Alsace et une partie de la Lorraine au profit de son voisin d’outre Rhin. L’antagonisme entre les deux pays est en effet au cœur d’un récit qui prend un peu des allures de revanche du coq gaulois contre l’aigle germanique. Certes la confrontation a été transportée bien loin de la vieille Europe et ce ne sont pas les états qui s’affrontent directement. Mais la rivalité entre le Dr Sarrasin et le Dr Schultze, entre France-Ville et Stahlstadt est bel et bien l’occasion d’une revanche tricolore.

Bien entendu l’auteur s’est rangé dans le camp de ses compatriotes et le rôle du méchant de service est fort logiquement échu à l’infâme teuton. Et pour le coup, l’ami Jules n’y va pas avec le dos de la cuiller. Le pauvre Schultze est affublé de tous les défauts. C’est un homme avare, violent, sans scrupules et même un tantinet raciste puisqu’il ne cesse de clamer haut et fort la supériorité des saxons sur les latins en insistant tout particulièrement sur la dégénérescence héréditaire des français. Il lui attribue aussi les tares et les petits travers, réels ou  supposés, de ses congénères, buveurs de bière invétérés, mangeurs de choucroute assoiffés de guerre et animés d’un insatiable esprit de domination.

Les personnages français sont en revanche parés de toutes les qualités. Le Dr Sarrasin est une belle âme, un esprit éclairé et désintéressé qui ne souhaite rien tant que travailler au bonheur de l’humanité. Quant à Marcel Bruckmann, le véritable héros de cette l’histoire, c’est un garçon honnête et travailleur qui n’hésitera pas à risquer sa vie pour faire échec aux sombres visées de leur ennemi germanique. Alsacien de naissance, il trouvera également là l’occasion de venger l’affront subi lors de l’annexion de sa jolie province par les affreux casques à pointe !

Le clivage est tout aussi marqué en ce qui concerne les deux cités états construites grâce aux fameux millions de la Bégum. France-Ville est une cité radieuse pensée et construite pour le bien de ses habitants. La santé et l’hygiène sont au cœur du projet du Dr Sarrasin et l’urbanisme tient compte des dernières avancées en la manière : habitat aéré, évacuation des fumées par des canalisations souterraines, eau courante…

Stahlstadt ressemble davantage à une immense usine entièrement tournée vers l’industrie militaire. Sectorisée, ultra-sécurisée, construite au-dessus de mines de charbons, c’est aussi une forteresse imprenable soumise à la volonté d’un seul homme. Une monstruosité de charbon et d’acier à peine égayée par une jungle luxuriante qui prospère grâce à la chaleur émanant des usines sidérurgiques qui l’entourent.

La découverte de ces deux villes constitue indiscutablement le principal intérêt du roman. Mais, si la visite de France-Ville est assez rapide et se fait à la manière d’un guide touristique, l’exploration de sa rivale est beaucoup plus poussée. Elle se fera de l’intérieur grâce aux investigations de Marcel Bruckmann qui, tel un véritable espion, va infiltrer la « citadelle », la visiter du sol au plafond, des mines aux bureaux d’études, jusqu’à accéder aux premiers cercles du pouvoir. Espionnage, guerre, armement préfigurant le premier conflit mondial (Grosse Bertha et armes chimiques), « Les 500 millions de la Bégum » est un roman influencé de bout en bout par la guerre, passée et future.

Le Livre de Poche - Jules Verne - 1976

29 juin 2018

LE JARDIN DU BOSSU - FRANZ BARTELT

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Ah le con, mais quel con alors ! Faut vraiment être con pour se bourrer la gueule dans un troquet quand on a des biftons pleins les poches et se vanter par-dessus le marché d’en avoir encore plus à la maison. Un con pareil ça devrait pas exister. Mais puisqu’il est là, à portée de main, avec tout son pognon en petites coupures, on aurait vraiment tort de laisser passer une occase pareille. Sûr ! Mais à con, con et demi… 

Et ben mes cadets, et ben mes p’tits frères, ça faisait un bail que je ne m’étais pas autant fendu la poire avec un bouquin ! Un polar en plus. Et vous savez quoi ? C’est même pas un San Antonio bien que, par moment, la plume du sieur Bartelt se fasse quasiment dardesque, l’argot en moins. Fleurie, imaginative, vulgaire et poétique, on en prend plein les esgourdes. Tout au long de ses deux cent trente pages, c’est un feu d’artifice de réflexions drôles et pertinentes, presqu’un seul et long monologue entrecoupé de temps à autre de dialogues tout aussi savoureux et de quelques rares scènes d’action. Une plume absolument jouissive, un véritable florilège de pensées et de sentences bien senties dont voici un petit échantillon :

« Devant l’œil noir d’un flingue, le sage baisse les yeux et remet à plus tard le débat sur les atteintes aux libertés individuelles. »

« En noir et blanc, les pires conneries ont un petit quelque chose d’art et d’essai. C’est la dignité de l’endeuillé. »

« Mourir chez une pute c’est comme mourir chez le médecin : ça ne fait pas une bonne publicité au commerce. »

Tout cela, nous le devons à un personnage éminemment sympathique, poète parfois, voleur souvent et pilier de comptoir le reste du temps. Un individu « basé sur l’idée de gauche » qui jette sur lui-même et sur le monde un regard aussi drôle qu’acéré. Un bonhomme qui pourrait presque être honnête s’il n’était pas accro à Karine, sa régulière qui, c’est un comble, ne se contente pas d’amour et de bière fraîche mais lui réclame du pognon à tout bout de champs ! Pour lui donner la réplique il y a le con, alias Jacques Cageot-Dinguet, fils d’une ancienne speakerine et d’un industriel. Un gars de la haute qui a la fâcheuse habitude de séquestrer les gens pour un faire ses larbins. Pas mauvais bougre, attentionné même, mais qui peut piquer des colères noires si on lui chie dans les bottes. Deux gars qui n’ont pas grand-chose en commun mais qui vont tout de même tenter de s’apprivoiser dans un jeu de dupes où chacun se croit plus intelligent que l’autre.

Côté histoire en revanche, c’est pas la même confiture. Faut dire qu’une intrigue limitée aux strictes relations entre un prisonnier et son geôlier dans une maison, aussi grande soit-elle, ça limite forcément le champ des possibles. Pourtant et malgré le peu de rebondissements de ce quasi huis-clos, on ne s’ennuie pas une seconde. Le séquestré essaie de s’évader, tente de communiquer avec l’extérieur, de trouver de quoi estourbir le con. Mais surtout il gamberge et nous conte son quotidien avec humour et pas mal de détachement. Tout cela est extrêmement bien tourné et se conclue sur une révélation de derrière les fagots qui m’a laissée sur le cul mais qui colle parfaitement au ton et à l’intrigue. Bref du grand art.

Franz Bartelt vient d’entrer dans mon Panthéon des écrivains français de romans noirs aux côté des Pouy, Jonquet, Manchette et autres Daeninckx. Gageons qu’il y restera.

Gallimard - Folio Policier - 2006

4 mars 2015

H SUR MILAN - EMILIO DE' ROSSIGNOLI

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Dans une ville réduite à un tas de ruine, un couple tente péniblement de survivre en dépit des multiples dangers qui le guettent. 

Ce roman particulièrement sombre et pessimiste reflète parfaitement les craintes d'une époque. Lorsqu'il est écrit en 1967, la guerre froide bat son plein et le souvenir d'Hiroshima est encore vivace. L'apocalypse nucléaire n'est pas une menace en l'air et tout le monde a en tête le spectre de la bombe. Emilio De' Rossignoli donne corps à cette menace en décrivant de façon très précise les conséquences d'un conflit atomique.

Son récit débute quelques heures après l'explosion d'une bombe H et s'étale sur une poignée de journées. Il n'est donc pas question pour lui d'explorer les possibilités offertes par cette "remise à plat", de nous faire assister à la transformation d'un monde ou d'accompagner sa reconstruction. Pour reconstruire, il faudrait vivre. Or, dès le début du roman le narrateur exprime ses doutes quant à son avenir. L'ampleur de la catastrophe, les destructions, les irradiations laissent en effet peu de chances aux rares survivants de s'en sortir autrement qu'à moyen terme.

L'auteur se contente donc de promener ses personnages dans une ville dévastée. De longues déambulations parmi les ruines de la capitale lombarde qui lui permettent de nous offrir une succession de scènes dignes d'un tableau de Boch : enfants enterrés vifs dans les décombres d'un cinéma, longues processions d'aveugles, cimetière éventré vomissant ses cercueils et partout des corps, vitrifiés, carbonisés, vaporisés.

Ses descriptions sont parfois pénibles. De' Rossignoli s'appesantit longuement sur les manifestations affreusement variées des irradiations. Cela donne lieu à des scènes très dures telle la lente décomposition de "Barbichette" mangé par la gangrène radioactive ou encore la peinture minutieuse des patients d'un hôpital transformé en véritable antichambre de l'enfer.

Mais la bombe n'est pas seule responsable de toutes ces horreurs. La lutte pour la survie et la résurgence des instincts primaires qui l'accompagne y ont aussi leur part. On croise des milices qui brûlent les contaminés au lance-flammes, des travestis qui scalpent les femmes pour se parer de leurs chevelures sans oublier les vieilles haines qui s'exaspèrent entre "polenta" et "terùns", milanais de souche et immigrés du sud, « survivants contre survivants pour accélérer l'avènement du néant ».

De fait, les rencontres que font nos deux héros sont rarement amicales. L'entraide est quasiment inexistante et les rapports humains réduits à l'essentiel. La disparition des sentiments est d'ailleurs l'un des aspects les plus marquants du récit. L'amour, comme la pitié ou la compassion n'ont plus cours. Eperdus de souffrances, hagards, les survivants n'ont en tête que la satisfaction de leurs besoins immédiats : manger, boire, se protéger.

Les personnages principaux ne font pas exception à la règle. La relation entre Milva et le narrateur ne dégage aucune chaleur. S'ils sont ensemble, c'est davantage pour ne pas rester seul que par véritable amour. Lui est un individu cynique et désabusé, sans illusion sur l'avenir mais néanmoins déterminé à profiter encore des minuscules plaisirs que lui offre la vie. Milva, elle, n'est guère plus sympathique et cherche surtout une protection dans ce monde bouleversé qui l'effraye.

On sent dans ce roman la volonté de démontrer que non seulement une guerre nucléaire ne résoudrait rien mais qu'elle sonnerait aussi le glas, si ce n'est de l'espèce humaine, du moins de la civilisation. Ne nous leurrons pas, il n'y aura pas d'après ou, s'il y en a un, ce sera celui des loups et des renards, des brutes et des opportunistes. Un retour aux temps les plus sombres de notre histoire. Noir et désespéré de bout en bout ce roman est à ranger avec Fausse Aurore ou La fin du rêve dans la catégorie des post-apo les plus sombres. Sans doute les plus réalistes.

Denoël - Présence du Futur - 1967

 

 

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