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14 mai 2017

CARNAGE - CRAZY FARMER

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Clotide et Vanessa viennent d’emménager dans une vieille ferme des Ardennes où elles rêvent d’ouvrir un lieu de culture alternative, un endroit qui leur corresponde, indépendant et atypique. Mais deux jolies nanas seules dans un coin paumé ça suscite forcément des interrogations… et des envies. 

A la lecture du pitch de ce 19ème opus des éditions Trash, je m’attendais à un roman gore on ne peut plus classique, mettant en scène des citadins confrontés à des culs-terreux arriérés façon « Délivrance ». Ce en quoi je ne m’étais guère trompé même s’il me faut avouer que l’auteur est parvenu à me surprendre en détournant légèrement les codes de ce genre de littérature.

Il faut d’abord souligner le fait que Crazy Farmer (un pseudo de circonstance) n’est pas tombé dans l’excès. Si certains passages sont particulièrement éprouvants, le nombre de scènes de violence demeure finalement assez limité. Six morts en tout et pour tout, ce n’est vraiment pas beaucoup pour les amateurs d’hémoglobine. Idem côté sexe puisque, excepté quelques attouchements saphiques, on ne dénombre qu’une malheureuse scène de cul, deux si l’on compte les amours zoophiles de l’un des personnages ! Cela n’empêche toutefois pas « Carnage » de nous fournir quelques séquences bien cracra et très « visuelles » dont un dépeçage en règle réalisée par les deux charmantes héroïnes en tenue d’Eve.

C’est d’ailleurs la façon dont l’auteur utilise ces jolies demoiselles qui donne au récit toute son originalité. Dans le roman gore, les femmes jouent la plupart du temps le rôle de victimes et la violence, la perversion ou la domination y sont presque toujours l’apanage des hommes. Ici, c’est exactement le contraire puisque, perversité mise à part, tous les meurtres sont à imputer à Clotilde ou Vanessa. Renversement de point de vue ? Girl power ? Pas vraiment car si nos deux lesbiennes deviennent meurtrières, c’est à leur corps défendant et pour tout dire un peu par hasard. 

Les circonstances de leurs premiers assassinats sont même carrément burlesques et je dois dire que c’est un ton que j’aurais aimé voir perdurer. Mais cet humour décalé reflue très vite pour se réfugier presque exclusivement dans les titres des chapitres ou dans les monologues intérieurs d’un abruti consanguin. C’est peu mais néanmoins suffisant pour faire de « Carnage » un gore rondement mené qui remplit pleinement son rôle : deux heures d’une lecture bien sympa.

Trash Editions - 2016

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18 février 2024

LA PORTE DES MONDES - ROBERT SILVERBERG

Bien avant d’écrire « Roma Aeterna », Robert Silverberg avait déjà tâté de l’uchronie avec "La porte des mondes", roman très court et, oui, très mineur comparativement au reste de son oeuvre. Pourtant, le point de divergence historique choisi par l'auteur semblait très prometteur. Saignée à blanc par la grande peste de 1348, l'Europe occidentale s'est montrée incapable de résister à l'invasion ottomane. La conquête du nouveau monde n'a pas eu lieu. Les civilisations aztèque et incas se sont développées et ont prospéré jusqu'à devenir au XXème siècle les principales puissances mondiales. Dans cet univers bis où Londres n'est qu'une bourgade insignifiante, le jeune Dan Beauchamps décide d'aller tenter sa chance au Mexique...

 

Indiscutablement, il y avait là matière à concocter un récit qui aurait mêlé aventures picaresques et implications géostratégiques dans un monde où les cartes ont été rebattues. Hélas, l'auteur s'est contenté de nous livrer un simple roman d'apprentissage. Il se distingue toutefois des histoires de ce type par le fait que son jeune héros échoue dans toutes ses entreprises. Les batailles auxquelles il participe se soldent par des défaites monumentales, sa tentative d’espionnage d'un comptoir russe est un fiasco et il finit dépouillé par des pillards amérindiens. Même en amour, ses espoirs seront déçus et il finira par perdre la femme qui lui semblait pourtant promise ! A chaque fois que son destin se trouve à la croisée des chemins, devant l’une de ses portes des mondes auquel l'auteur fait allusion, il fait immanquablement le mauvais choix et se voit contraint de repartir de zéro.

 

En prenant ainsi le contrepied des histoires du genre qui voient presque toujours le jeune héros triompher de toutes les difficultés et se faire une place au soleil, Silverberg nous livre un récit d'aventure rafraîchissant mais sans grande profondeur. On n’en retiendra guère plus qu'une vision de l’Amérique du nord qui, ayant échappée à la colonisation européenne, a conservé intactes ses vastes étendues de nature vierge.

 

Pocket - Fantasy - 1982

19 novembre 2023

LES HORIZONS PERDUS - JAMES HILTON

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Obligés de quitter en urgence la ville indienne de Baskul en proie à des émeutes, quatre occidentaux voient leur avion détourné et contraint d’atterrir dans une vallée isolée de la chaîne himalayenne. Alors qu’ils désespèrent d’être secourus, le sage Conway, le jeune et bouillant Mallinson, la sévère Miss Brinklow et Henri Barnard, homme d’affaire américain peu recommandable, sont finalement recueillis par une caravane qui les mène à un mystérieux monastère tibétain…

 Ce roman de James Hilton a eu une destinée surprenante. Ecrit en 1932, il bénéficia très vite d'une adaptation cinématographique de Frank Capra qui lui donna une immense notoriété et contribua à asseoir le mythe de Shangri-La, royaume perdu des montagnes tibétaines, havre de paix et séjour de l'éternelle jeunesse. 

Pourtant, l’histoire que nous propose l’auteur est toute simple. Excepté les quelques péripéties qui précèdent l’arrivée de Conway et ses compagnons à Shangri-La ainsi que leur départ précipité, peu d'évènements rythment leur séjour. L'action du roman se résume pour l'essentiel à la découverte de la lamaserie et de ses habitants ainsi qu'aux longues conversations entre les différents personnages. Il n'en est pas moins extrêmement intéressant tant au niveau de l'étude de caractères qu'il nous propose que des mystères qui nous sont peu à peu révélés.

Cependant, bien que l’origine de cette oasis de spiritualité et de ses vertus, réelles ou supposées, sur le vieillissement de ses résidents soient effectivement dévoilés, nous restons dans l’expectative. Le roman ne fait que flirter avec le merveilleux et laisse le lecteur libre de choisir l’explication qui lui convient. Mystique ou romantique, il optera pour la thèse surnaturelle. Rationnel, il fera remarquer que le narrateur fut gravement gazé pendant la première guerre mondiale et en a conservé des troubles psychologiques qui l’ont poussé au délire et à l’affabulation.

Quant à l'écriture de Hilton, elle restitue fort bien l'atmosphère de calme et de sérénité de la lamaserie. Les échanges cordiaux, les débats philosophiques, les intermèdes musicaux à peine perturbées par les éclats du jeune Mallinson, loin d'être ennuyeux, donnent envie de se joindre à la compagnie et de profiter avec eux de la merveilleuse vue sur les pentes enneigées du Karakar…

J'ai Lu - Science-Fiction - 1973

18 octobre 2023

VOLNA - CHRISTOPHE SIEBERT

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Pour avoir recueilli un curieux petit singe, Roman et Catherina, citoyens lambda de la République Indépendante de Mertvecgorod, vont se retrouver piégés dans les méandres de la politique de la minuscule Cité-Etat. Police secrète, maître-chanteur, dealer et artiste underground vont se dresser entre eux et leurs rêves de vie meilleure. 

Avec "Volna", Christophe Siébert ouvre un nouveau cycle - le troisième - dans l'univers de Mertvecgorod. Une Mertvecgorod un peu plus futuriste que dans les précédents volumes et surtout beaucoup plus décadente. La Cité-Etat vit désormais sous le joug d'une caste d’oligarques archi-corrompus qui a instauré un régime totalitaire et brutal. L'auteur se permet d’ailleurs quelques clins d'oeil en direction de l'oeuvre de Michael Moorcock et son sinistre empire de Granbretanne. Et il est vrai que l'ambiance extrêmement sombre et l'atmosphère de folie latente dans laquelle baigne le roman rappellent un peu les dérives mortifères des affidés du baron Méliadus.

Or donc, et même si c'est difficile à croire, les conditions de vie des citoyens de Mertvecgorod ont encore empiré. Le black-out est passé par là. Plus de satellites, plus d'internet. L'eau est rationnée et l'essence réservée aux activités prioritaires. La population est contrainte à une économie de la démerde et à un collectivisme forcé, sans autre idéologie que la loi du plus fort.

D'une manière générale, toutes les relations sociales sont construites sur des rapports de force, sur le pouvoir que vous confère la fonction, l’argent, les armes… Les instincts les plus primaires s’expriment sans contrainte avec toutes les dérives que l’on peut imaginer en matière de sexe et de violence. Guère d’entraide, peu d’empathie, rien que la peur. Celle que l’on ressent ou celle que l’on inspire.

Le récit est extrêmement vif. Les chapitre sont courts, le rythme haletant. Les personnages vont et viennent en un chassé-croisé survolté mais à la chorégraphie parfaitement réglée. Courses poursuites, passages à tabac, fusillades se succèdent à toute allure jusqu’à l’explosion finale, le tout dans une ambiance grise et humide, cafardeuse à souhait.

L’auteur nous accorde malgré tout quelques respirations bienvenues - mais pas forcément plus gaies - qui permettent de faire connaissance avec les différents protagonistes du roman. Il nous propose notamment deux beaux portraits de femmes, volontaires et fortes, mais engluées dans la fange d’une société qui ne leur offre d'espoir que dans le rêve d'un exil à l’étranger ou dans l'oubli fugace des paradis artificiels.

Court et intense, « Volna» est un nouveau pavé lancé dans la mare putride de la RIM ainsi qu’une nouvelle pierre à l’ambitieux édifice que Christophe Siébert est en train de construire, roman après roman.

Mnémos - Mu - 2023

21 mai 2023

D'UN LIEU LOINTAIN NOMME SOLTROIS - GILLES THOMAS

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Les romans de Gilles Thomas constituent la quintessence de cette SF populaire mise à l’honneur par la collection Anticipation du Fleuve Noir. Courts, vifs, dépaysants et bourrés d’action, ses récits sont en outre très bien écrits. Son style simple mais non dénué de poésie, lui permet d’embarquer le lecteur en quelques pages pour le déposer là où elle veut : un monde lointain, un univers parallèle, la Terre après l’apocalypse… Cette fois, ce sera sur l’une de ces planètes colonisées jadis par l’espèce humaine mais retournés depuis à la barbarie et l’obscurantisme.

La planète c’est Provence, mais l’action se déroule presque exclusivement à Rauluis et ses environs, une petite seigneurie gouvernée avec sagesse par Jiran. Las, le vieux seigneur est malade et il sait qu’à sa mort, son frère tentera d’écarter Jellal, l’enfant qu’il a eu d’une serv’. Et en effet, le jeune homme va très vite devoir faire face à la duplicité de son oncle, à l’inimitié d’un seigneur voisin et aux manigances de l’église de la Justice Fraternelle. Heureusement, la mystérieuse Dame Verte dont il s’est épris veille sur lui…

Des chevaliers, des inquisiteurs, des traitres, tout semble donc prêt pour nous offrir une épopée médiévale où le jeune héros aura l’occasion de faire la démonstration de ses vertus guerrières. Et bien non ! Par un subtil retournement de situation, Gilles Thomas va transformer le récit guerrier en ode à la non-violence et donner le premier rôle à un personnage féminin et… non-humain.

On ne s’en rend pas immédiatement compte puisque c’est Jellal lui-même qui nous raconte les évènements. Il demeure ainsi au centre de l’histoire et c’est bel et bien de ses mésaventures qu’il est question tout au long du récit. Pourtant, c’est sa compagne qui prend rapidement les choses en main et qui lui sauve la mise à plusieurs reprises. Certes, la Dame Verte a des capacités que n’ont pas les pauvres humains. Elle est capable de « ressentir » les pensées des hommes et des femmes ou de provoquer la confusion en leur esprit. Pour autant, c’est surtout du point de vue psychologique qu’elle prend l’ascendant sur son compagnon. Elle saura notamment le convaincre de ne pas recourir aux armes et d’user de la persuasion et de la compassion pour parvenir à ses fins.

Ce personnage étrange, à mi-chemin de l’animal et du végétal, est sans conteste l’idée la plus intéressante du roman. L’autrice fait preuve d’une belle inventivité pour nous décrire son mode de vie, ses besoins, ses aspirations et même la façon dont elle s’y prend pour s’envoyer en l’air avec un humain ! Boutade mise à part, Ralaï – c’est son nom – fait surtout preuve d’une immense ouverture d’esprit qui, par contraste, fait ressortir l’intolérance et le racisme des humains.

La fin du roman est sans doute un peu précipitée, mais elle apporte néanmoins des réponses aux origines du monde et de ses habitants. Elle évite aussi une conclusion qui passerait par des batailles et des combats et se trouve de la sorte parfaitement raccord avec le pacifisme de ses personnages.

Fleuve Noir Anticipation - 1991

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7 mai 2023

OWEN WINGRAVE - HENRY JAMES

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Le fantastique d’Henry James est si léger qu’on se demande si les fantômes et autres manifestations surnaturelles qui hantent les pages de ses récits n’existeraient pas seulement dans la tête de ses personnages. D’ailleurs, les narrateurs des quatre textes qui composent le présent recueil ne se prononcent pas. Ils se contentent de rapporter les faits dont ils ont été témoins en soulignant tout de même la fragilité psychologiques de ces derniers. Et en effet, ces nouvelles mettent en scène des individus perturbés par un environnement familial et affectif dégradé. Angoissés par l’avenir, visités par les souvenirs, ils sont la proie de tourments psychiques plus ou moins importants qui les rendent perméables à l'irrationnel. Les lieux et les objets parmi lesquels ils évoluent ajoutent à leur désarroi. Vieille demeure ou antique secrétaire, ces reliques du passé participent à l’ambiance de mystère qui les entoure et sont souvent même à l'origine de l'irruption de l'étrange dans leur existence.

Dans le premier texte qui donne son titre au recueil, le jeune Owen Wingrave est l'objet d'une pression familiale presque insoutenable. Dernier rejeton d'une dynastie de militaires, il est destiné depuis sa naissance à prendre la relève de ses aïeux. Mais le jeune homme s'y refuse et doit faire face à l'acharnement de ses proches qui voient dans son attitude un signe de lâcheté et non la manifestation de ses convictions pacifistes. Afin de prouver son courage, il accepte de passer la nuit dans une chambre du manoir familial réputée hantée.

Dans Sir Dominick Ferrand, un jeune écrivain découvre dans le secrétaire d'occasion qu'il vient d'acquérir, la correspondance d'un homme politique célèbre. Flairant un parfum de scandale, le propriétaire d'une maison d'édition lui promet de publier ses œuvres en échange des précieuses lettres. La femme dont le jeune homme est épris lui conseille au contraire de détruire les missives. Tiraillé entre l'amour et l'ambition, il ne sait qu'elle position adopter.

Les deux derniers textes sont beaucoup plus insipides. La vie privée nous convie à une soirée mondaine au cours de laquelle un individu se comporte de manières fort différentes selon les circonstances ou selon son interlocuteur. Frère jumeau, dédoublement de personnalité, double diabolique ? Les paris sont ouverts.

Le coin plaisant mer en scène un quinquagénaire de retour à New-York après plus de deux décennies passées en Europe. Alors qu'il visite la demeure de son enfance, il est saisi d'une sensation étrange, comme l'impression que le jeune homme qu'il fut alors, lui reproche l'existence qu'il a choisi.

Nouvelles Editions Oswald - 1983

7 août 2022

LA CLEF DES MENSONGES - JEAN-BERNARD POUY

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L’heure de la retraite a sonné pour le maréchal des logis Zapala. Enfin presque. Juste une dernière mission à remplir : escorter une jeune femme jusqu’au juge qui doit instruire son procès. La routine ? Pas si sûr que ça. Quand des tueurs tentent de les éliminer tous les deux, la prisonnière et son geôlier prennent la poudre d’escampette. Pour se protéger. Et pour comprendre… 

Si j’avais découvert Jean-Bernard Pouy par le biais de ce roman, il n’est pas certain que j’eusse été plus avant dans l’exploration de son œuvre. Et franchement, c’eut été dommage tant ses polars sont originaux aussi bien sur le fond que dans la forme. Ici, c’est justement cette originalité qui fait défaut et ce manque se fait d’autant plus sentir que l’intrigue n’est pas franchement excitante.

Il s’agit d’une histoire très classique de collusion entre le politique et le banditisme, de raison d’état et de témoin qu’il faut supprimer. Le récit se résume rapidement à une partie de cache-cache entre la police et deux fugitifs sans oublier quelques tueurs à gage lancés à leurs trousses. On comprend très vite que tout cela finira très mal et les fuyards ne se font d’ailleurs guère d’illusions sur leurs chances de fêter la nouvelle année.

Heureusement, la relation entre Alix et Pierre, la prévenue et le gendarme, la jeune femme et le vieux misanthrope, est dépeinte avec beaucoup de tendresse et de subtilité. Au fil du temps, au gré des épreuves surmontées ensemble, la méfiance et l’hostilité des débuts vont céder la place au respect et à la compréhension mutuelle. S’installe alors une relation père/fille assez touchante composée à part égale d’encouragements et de reproches, de non-dits et de confessions.

Gallimard - Folio Policier - 2009

3 septembre 2023

TRILOGIE DU SUBTIL CHANGEMENT - JO WALTON

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Les récits uchroniques dans lesquels le troisième Reich n'a pas perdu la seconde guerre mondiale sont si nombreux qu'il est désormais bien difficile d'y faire son nid. Jo Walton y est néanmoins parvenue en utilisant un angle d'attaque original. Laissant de côté l'Allemagne et ses conquêtes continentales, elle s'est concentrée sur l'Angleterre. Une Angleterre qui, lassée du sang, du labeur, des larmes et de la sueur promis par Churchill, s'est repliée sur elle-même après une prétendue paix dans l'honneur. L'autrice nous fait ainsi découvrir un pays où sont à l’œuvre les mêmes ferments que ceux qui portèrent Hitler au pouvoir : le racisme quotidien, la montée des extrêmes, l'acceptation de lois liberticides. Son subtil changement n'est donc pas tant celui de la divergence historique et de ses conséquences que celui qui s'opère dans les mentalités de la société britannique. Mais tous n'est pas noir et les trois romans qu'elle nous propose mettent en scène des personnages qui n'ont pas renoncé à défendre la justice et la liberté.

Chaque volume nous est raconté par une héroïne distincte. Nous suivons tout d'abord Lucy Eversley, jeune aristocrate en bute à l'hostilité de sa famille pour avoir épousé un juif. Presque tout le récit se déroule dans la demeure familiale des Eversley où "Le Cercle de Farthing" doit tenir réunion. L'ambiance rappelle celle des romans d'Agatha Christie. Un meurtre est commis, les invités présents sont assignés à résidence et Scotland Yard mène l'enquête. C'est l'inspecteur Carmichael qui s'y colle et, très vite, il se rend compte que si ses soupçons pouvaient se porter sur le mari de Lucy, personne n'y trouverait rien à redire. Ce premier roman est donc celui de la montée en puissance du fascisme et de son installation à la tête du pays. C'est aussi une très fine critique de la gentry britannique, fière de ses privilèges qu'elle entend conserver envers et contre tous.

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Changement de décor avec "Hamlet au Paradis" puisque c’est le milieu du théâtre qui est cette fois à l’honneur. Quelques mois se sont écoulés depuis les évènements narrés dans le roman précédent, qui ont vus un premier ministre fasciste s'installer à Downing Street. La répression contre les juifs et les communistes s'accentue et le pays se rapproche de l'Allemagne nazie. Des groupes de résistants commencent à se former et l'un d'eux projette un attentat contre Adolph Hitler à l'occasion de la première de Hamlet. L'une des actrices est sollicitée par ces derniers pour poser une bombe dans la loge du dictateur. Après Lucy Eversley, c'est donc Viola Larkin qui prend la parole pour nous raconter la préparation de l’attentat. Comme Lucy, Viola est issue de l’aristocratie, mais elle a rompu avec sa famille pour se consacrer à sa passion. Apolitique, frivole, elle va progressivement se rallier aux opinions des dissidents et faire sien leur combat. Le charme d’un bel irlandais ne sera pas étranger à sa prise de conscience… Parallèlement à son récit nous suivons l’inspecteur Carmichael, oui encore lui, qui remonte la piste des poseurs de bombes. L’occasion de se balader un peu dans le Londres de l’ordre nouveau et de prendre le pouls de la société britannique. 

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"Une demi-couronne" nous fait faire un bond de dix années. Nous sommes en 1960. Le régime fasciste est désormais bien installé en Angleterre et envisage même de créer des camps de concentration sur son territoire. L’inspecteur Carmichael s’est fut confié la tête du Guet, la gestapo anglaise. Il utilise sa fonction et ses prérogatives pour venir en aide aux opprimés en organisant leur exfiltration vers des pays sûrs. Cette fois, c’est par sa filleule que nous prenons connaissance des évènements qui vont secouer le pays. A 18 ans, Elvira Royston vient tout juste de finir ses études dans un couteux pensionnat suisse et s’apprête à faire son entrée dans la haute société londonnienne. Un malheureux concours de circonstances va la propulser au cœur de la lutte d’influence que se livrent le gouvernement et sa frange la plus droitière emmenée par le duc de Windsor. Préservée jusqu’alors par l’argent et la protection de son parrain, la jeune femme va prendre brusquement conscience de la réalité sociale de son pays et de la contestation qui enfle parmi la population. Ce dernier volume de la trilogie est aussi celui dans lequel le personnage de Carmichael est le plus mis en valeur. Sa proximité avec l’héroïne oblige l’autrice à s’attarder davantage sur sa vie privée. On découvre ainsi un personnage ambigu, attaché à l’ordre mais rejetant la dictature, contraint de dissimuler sa relation avec son compagnon et de concilier son métier et ses convictions.

Denoël - Folio SF - 2017

11 juin 2023

1969 - MURAKAMI RYU

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Bien que féru de littérature japonaise contemporaine, je ne m'étais encore jamais frotté à l'œuvre de Murakami Ryu. Pour remédier à cet oubli inadmissible, je me suis lancé dans ce roman autobiographique qui, malheureusement, n'est absolument pas représentatif du travail de l'auteur. Il s'agit en effet du récit nostalgique de sa dernière année de lycée alors que la jeunesse nippone vivait au rythme du rock, de la guerre du Vietman et des révoltes estudiantines.

Nous sommes donc en 1969 et le jeune Kensuke Yazaki, double littéraire de l'auteur, est bien décidé à profiter au mieux des quelques mois qui lui restent avant de prendre le chemin de l'université, dernière étape avant la vie active. En compagnie de quelques camarades, il va donc tour à tour se lancer dans l'activisme politique, la musique et le cinéma d'auteur. Kensuke n'est pourtant pas doté d'une conscience politique très affirmée et les films de Godard ou les textes de Simon & Garfunkel n'éveillent chez lui qu'une passion toute relative. S'il s'implique dans chacun de ces domaines c'est avant tout par esprit de contradiction, rejet de l'autoritarisme des adultes et... pour briller aux yeux des filles.

Nous le suivons donc dans quelques-unes des entreprises hasardeuses qui jalonneront son année de terminale : installer une banderole contestataire sur le toit de son lycée, tourner un film totalement abscons, organiser le "Festival des petites bandaisons matinales"... On s'attardera aussi longuement sur ses manœuvres pour séduire la jolie "Lady Jane" et ses nombreuses et lamentables tentatives pour perdre sa virginité.

C'est très sympa, ça se lit avec une grande facilité mais ça ne se démarque absolument pas de ce qui a déjà été écrit sur le sujet par d'autres auteurs, dans d'autres pays. D'ailleurs le plus surprenant dans ce roman c'est de constater que les jeunes japonais des sixties étaient passés par les mêmes engouements que les jeunes occidentaux d'Europe ou d'Amérique. Eh oui, le monde était déjà tout petit.

Philippe Picquier - 2020

30 avril 2023

LE TEMPS DES GRANDES CHASSES - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Des millénaires après la guerre nucléaire qui fit rage à sa surface, la Terre est redevenue un monde sauvage parcouru par quelques clans d’humains retournés à une existence primitive. Le « clan des hommes » est l’un de ceux-là et Roll et Reda comptent parmi les meilleurs chasseurs de la petite communauté. Leur existence toute simple mais néanmoins heureuse prend fin le jour où ils sont capturés par les descendants d’une lointaine colonie terrienne et emmené sur leur monde pour participer à des jeux mortels. 

Daté de 1973, « Le temps des grandes chasses » est seulement le deuxième roman de Jean-Pierre Andrevon. On y trouve pourtant déjà ce qui fera la force de son œuvre : une écriture solide et fortement évocatrice ainsi qu’un intérêt pour l’écologie et la chose sociale qui ne se démentira jamais. Deux thèmes qui sont cœur de ce récit même s’ils sont exploités ici de façon très manichéenne avec d’un côté de bons sauvages qui mènent une vie saine au plus près de la nature et de l’autre une société ultra sophistiquée, aliénante et ecocidaire.

Pour simpliste qu’elle soit, la démonstration de l’auteur est néanmoins bien amenée. Ses descriptions d’une Terre retournée à sa sauvagerie originelle sont bien tournées tout comme est bien rendu le désarroi de Roll et de ses compagnons face à l’irruption dans leur quotidien des habitants de la planète Orum. Leur transfert sur ce monde lointain est également bien vu, riche de scènes tantôt drôles et tantôt déchirantes.

En revanche, la vision qu’il nous offre de la planète Orum est beaucoup plus succincte. Hormis une ou deux balades dans sa capitale tentaculaire, elle se limite pour l’essentiel au complexe « sportif » où sont détenus les gladiateurs. On devine tout de même une société qui ressemble beaucoup à la nôtre : l’euro pour monnaie et un « prolétariat oisif » maigrement pensionné et abreuvé de grand-messes télévisuelles, avatars modernes du panem et circences des romains.

D’ailleurs, c’est bien de la Rome antique que s’est inspiré l’auteur pour donner corps à la société de la planète Orum. Le recours aux esclaves pour effectuer les tâches ingrates, l’existence d’une aristocratie militaire toute puissante et bien sûr ces gladiateurs qui s’entre-tuent dans l’arène dans l’espoir d’une hypothétique liberté : autant d’aspects intelligemment recyclés et modernisés.

Bref, malgré quelques longueurs dans la narration et une happy-end un peu surprenante, Jean-Pierre Andrevon signe là un roman solide avec une intrigue simple mais efficace et un héros dont on prend plaisir à suivre l’évolution psychologique.

Denoël - Présence du Futur - 1980

16 avril 2023

LES RECITS DE LA DEMI-BRIGADE - JEAN GIONO

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Il y a près de vingt ans, j’avais pris énormément de plaisir à lire la trilogie que Jean Giono a consacré au personnage d’Angelo Pardi et dont « Le hussard sur le toit » constitue le volet le plus célèbre. Ce plaisir, je l’ai de nouveau ressenti, et plus encore, avec ce recueil de nouvelles. J'y ai retrouvé cette écriture chaleureuse et virevoltante qui m'avait enchanté et ce style à la fois robuste et délicat qui nous fait toucher du doigt la vie des habitants de Haute-Provence sous le règne de Louis-Philippe.

Nous sommes en effet en 1831 et c'est le capitaine Martial Langlois qui nous relate les grandes et les petites heures de la demi-brigade de gendarmerie de Saint Pons. Il nous conte avec rudesse et bonhomie ses démêlées avec les bandits de grands chemins et les conspirateurs légitimistes ou ses relations tantôt cordiales, tantôt houleuses, avec le colonel Achille.

Tout au long des six récits dont il est le héros involontaire, on ressent son énorme joie de vivre, ce bonheur fou qu'il éprouve à galoper à travers combes et prairies en sentant sous lui la complicité d'un fier destrier. Personnage truculent pour qui "le travail bien fait est encore ce que j'ai de mieux pour me distraire", Langlois se joue de sa hiérarchie, des préfets et des agents du gouvernement. Il ne se fie qu'à sa parfaite connaissance du terrain et sa capacité à manier le fusil ou le pistolet d'ordonnance.

Et il a bien raison car l'action ne manque pas. Il y a des chevauchées dans la neige, des attaques de diligence, des poursuites et des embuscades. On se fusille à bout portant ou on se tire comme à la foire bref, on ne se fait pas de cadeau. Cela n'exclut toutefois pas le respect mutuel et même une certaine forme de courtoisie. Les brigands, comme la noblesse, ont leur sens de l'honneur et les conflits se règlent tout aussi bien autour d'une bonne table !

Gallimard - Folio - 2000

8 octobre 2023

REVOLVER - NAKAMURA FUMINORI

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Comme il l'avait fait avec son "Pickpocket", Fuminori Nakamura nous fait une fois encore pénétrer les pensées les plus secrètes d'un homme. Cette fois, il s'intéresse à un individu tombé sous le charme d'une arme à feu et dont la vie va se retrouver bouleversée par cette passion étrange. Il nous livre ainsi le récit d'une emprise qui s'amplifie et modifie peu à peu le comportement d'un jeune étudiant.

Nakamura décortique parfaitement les différentes étapes de cette métamorphose. Du sentiment de puissance que lui procure la possession d'un revolver jusqu'à l'envie irrépressible de l'utiliser, nous assistons au développement de cette obsession et à ses conséquences dans sa vie sociale et amoureuse. 

On regrettera peut-être que, en dépit de quelques scènes où il est question de son environnement familial, on n’en sache pas davantage sur sa vie d’avant et sur un éventuel déséquilibre dans sa personnalité qui le prédisposerait à l’autodestruction. En revanche, la méticulosité avec laquelle ses faits et gestes nous sont ensuite rapportés donnent une densité incroyable au drame qui se joue.

Avec les atmosphères sombres et l’absence d’espoir qui imprègne ses récits, Nakamura est décidément le peintre de la face obscure de la société japonaise.

Philippe Picquier - 2015

17 septembre 2023

CUGEL SAGA - JACK VANCE

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Le scénario de ce deuxième volet des aventures de Cugel est en tout point semblable à celui du premier. Cugel s’est une fois encore attiré l’inimitié de Iucounu et le puissant magicien l’a de nouveau téléporté à l’autre bout du monde connu. Voilà donc notre escroc favori contraint d’entreprendre un autre long et dangereux voyage pour retrouver Almery et, peut-être, se venger de son ennemi de façon définitive.

C’est donc une intrigue sans surprises particulières qui attend le lecteur mais cela ne signifie pas pour autant que l'ennui le guette, bien au contraire. A l'instar du pauvre Cugel, il se retrouve embarqué dans un tourbillon de situations rocambolesques qui lui feront rencontrer des personnages hauts en couleurs et découvrir les villes et les communautés les plus étranges. Des grèves de Shanglestone à Lausicaa où les hommes se dissimulent sous d'amples vêtements pour échapper à la lubricité des femmes, de Port Perdusz à Kaspara Vitatuz, Cugel exercera les métiers les plus divers : chercheur d’écailles, conducteur de vers des mers, fabricant de colonnes, caravanier… Il participera aussi à la Grande Exposition de Prodiges du duc Orbal, déflorera les dix-sept vierges de Lumarth, triomphera de la sorcière Nissifer et se mettra dans des situations impossibles dont seule son imagination et sa pugnacité réussiront à le tirer d’affaire.

Et de la volonté il lui en faudra. Gonflés de leur importance réelle ou supposée, réclamant en toutes circonstances des passe-droits et des privilèges et n’hésitant pas à recourir aux moyens les plus vils pour les obtenir, les habitants de la Terre mourante sont encore plus fourbes et égoïstes que lui. D’ailleurs, en y réfléchissant d’un peu plus près, c’est à ce détail que l'on ressent le plus l’ambiance crépusculaire de ce monde. En effet, plus que les descriptions d’un soleil proche de sa fin ou l’atmosphère rougeoyante dans laquelle baignent toutes choses, c’est dans cette volonté de jouir vite et sans contraintes, que se manifeste le mieux l’angoisse de tout un chacun.

Vives et réjouissantes, les aventures de Cugel offre un divertissement sans pareil pour échapper à la morosité du quotidien. Pour ma part je vais tacher de me consoler avec l’ultime volume du cycle de la Terre mourante : « Rhialto le merveilleux » !

J'ai Lu - 1984

9 août 2023

VIVE LE FEU - CHRISTOPHE SIEBERT

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Je vais régulièrement sur la page Facebook de Christophe Siébert pour y découvrir son actualité, ses posts souvent fort drôles et ses coups de gueule. Il y a peu, il nous y parlait de son activité de directeur de collection aux éditions de La Musardine et notamment de la façon dont il avait convaincu l’un de « ses » auteurs de privilégier la profondeur de ses personnages à la recherche d’une intrigue sensationnelle. Et bien le moins que l’on puisse dire c’est que le bonhomme applique à la lettre les conseils qu’il donne à ses poulains. 

L’intrigue de « Vive le feu » est en effet plutôt mince. Sur cent cinquante pages, il nous déroule, d’abord en accéléré, puis de façon de plus en plus lente et précise, la vie de Masha. Pas un long fleuve tranquille la vie de cette divorcée mal dans sa peau. Plutôt une succession d’épreuves qui nous plongent dans le pathos le plus absolu : dépression, licenciement, deuil, alcoolisme, médocs, solitude. Solitude surtout. Solitude de ceux qui ne se reconnaissent pas dans notre société de l’image et de l’hyper-communication. Solitude de ceux qui refusent de hurler avec les loups ou de communier avec les foules. Solitude de ceux qui répugnent à bouffer la soupe insipide qu’on leur sert jour après jour. 

Avec un hyper réalisme parfois dérangeant, l’auteur nous décrit le quotidien de son héroïne et ses maigres tentatives pour garder la tête hors de l’eau. Ce faisant, il nous fait ressentir de manière presque physique la vacuité de son existence et, d’une certaine manière, celle de toutes les existences. Et c’est ainsi que, l’air de rien, c’est la vie de la classe moyenne de la République Indépendante de Mertvecgorod qui prend corps avec ses trajets en voiture sur l’avtostrada, les dimanches dans les gigantesques centres commerciaux conçus pour dépouiller les braves citoyens de leurs maigres économies, les émissions de télé-réalité à la con, les réseaux sociaux délétères… Une vie qui ressemblerait assez à celle de l’occidental moyen s’il n’y avait en sus quelques joyeusetés locales : la zona et ses immenses décharges à ciel ouvert, ses usines de retraitement des déchets, ses bidonvilles…

Lourd et oppressant, le récit prend un rythme plus soutenu avec l’apparition de Pavel, un ado en rupture avec lequel Masha projette une action d’éclat, histoire de finir en beauté. La relation entre ces deux paumés sera l’occasion de quelques passages assez touchants  avec, ici et là, quelques notes d’un humour noir et désespéré. Comme de juste, tout cela finira mal et l’ultime pied de nez à une société exécrée aura des allures de pétard mouillé. Ils n’auront pourtant pas totalement échoués puisque nous aurons été, l’espace de quelques heures, les témoins de leurs différences, de leur souffrance et de leur révolte.

Zone 52 Editions - Karnage - 2023

2 juillet 2023

LA SPHERE DE PLATINE - J. M. LO DUCA

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Ce livre publié en 1927 est une curiosité. D'abord, parce qu'il ne fait absolument pas son âge. Son style, son rythme, son propos, tout y est très moderne et pourrait avoir été écrit de nos jours. Ensuite, parce qu'il a été rédigé par un adolescent de seize ans, ce qui laisse pantois eu égard à la qualité de l'ensemble. Enfin, parce qu'il s'agit d'une œuvre étrange et inclassable à mi-chemin du roman de science-fiction et du conte philosophique.

"La sphère de platine " est une sorte de fable où il est question d'un artefact permettant de lire la pensée d'autrui. J. M. Lo Duca met donc en scène une société futuriste où il est devenu impossible de dissimuler ses sentiments, ses petits secrets ou ses mauvaises actions. Et comme l'homme et la femme de l'an 10000 après J-C ne sont guère différents de leurs ancêtres du XXIème siècle, que l'orgueil et l'envie continuent de dominer leurs faits et gestes, la situation va vite devenir ingérable. Les gouvernants ne parviennent plus à embobiner le peuple, les maris volages doivent rendre des comptes à leurs épouses et, pire que tout, il est désormais impossible de s'illusionner sur l'opinion de notre entourage. La vérité créée des ravages dans l'ego de tout un chacun et l'auteur nous prouve ainsi qu'une dose de mensonge et d'hypocrisie est nécessaire aux relations sociales.

Comme je l'ai dit plus haut, c'est très bien écrit, souvent très profond et parfois même fort drôle. Hélas, c'est aussi passablement ennuyeux. Ce qui fait défaut à cette histoire, c'est une véritable intrigue et des personnages dignes de ce nom. Ici, nous n'avons qu'un vague fil conducteur et des figures désincarnées qui ne donnent pas envie de s'intéresser à leur sort. Comme c'est très court, on peut néanmoins s'y attarder deux ou trois heures pour méditer sur quelques-unes des réflexions de l'auteur : "Le courage est le contraire de la peur : non à cause de la différence de sens, mais par l'usage qu'on en fait. La peur - quoique éprouvée par tous - est un mot ignoré, particulièrement quand on parle de ses propres exploits ; le courage, dont personne ne devrait parler, est un mot très commun et employé à tout propos."

Denoël - Présece du Futur - 1983

12 mars 2023

HIER ET DEMAIN - JULES VERNE

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"Hier et demain" est un recueil de nouvelles assez disparates qui mélange le conte de fée, le récit de voyage et la science-fiction. Les sujets comme les ambiances y sont extrêmement variés et l'on passe sans coup férir de la comédie au drame populaire et à l'anticipation la plus pessimiste.

La famille Raton est un vrai conte de fée à l'ancienne. Construite sur le concept de métempsycose, l'histoire nous fait suivre les aventures d'une famille qui passe par tous les stades de l'évolution - mollusques, poissons, oiseaux, mammifères - avant d'atteindre l'état d'être humain. Un sorcier et un riche ambitieux tentent de subjuguer la fille de la maisonnée. Heureusement, une bonne fée veille au grain et chaque transformation permet à la famille de se tirer des pièges où leurs ennemis tentaient de les faire tomber. Une gentille morale, beaucoup d'humour et de charmantes bêbêtes font de ce texte une œuvre à destination des plus jeunes.

M. Ré-Dièze et Mlle Mi-Bémol est une sorte de conte de Noël sans grand intérêt si ce n'est de nous apprendre quantité de choses sur les métiers d'organiste et de facteur d'orgues. Il vaut aussi pour son atmosphère et ses descriptions d'un petit village suisse à la veille des fêtes de la nativité.

La destinée de Jean Morenas a des allures de Conte de Monte Cristo. Un homme injustement condamné s'évade du bagne de Toulon. Plutôt que de se mettre à l'abri en quittant la France, il retourne sur les lieux de son prétendu crime où vivent encore le véritable coupable et la femme qu'il a aimé. La vengeance est à portée de main, mais Jean Morenas n'est pas Edmond Dantes...

Jules Verne s'est toujours beaucoup intéressé aux Etats-Unis où il a situé bon nombre de ses romans. La vigueur de cette jeune nation et l'esprit d'entreprise de ses citoyens semblent l'avoir vivement impressionné et c'est sans doute pourquoi il y situe cette sympathique chronique du monde des affaires et de la publicité. Le Humbug nous raconte en effet comment un entrepreneur rusé parvient à s'enrichir en exploitant la crédulité et l'appât du gain des habitants de la ville d'Albany.

Il faut donc attendre la cinquième nouvelle pour trouver un texte où il est question de Science-Fiction. Au XXIXe siècle : La journée d'un journaliste américain en 2889 est un récit qui rappelle beaucoup Paris au XXème siècle. Il s'agit d'une sorte de flânerie dans le monde du journalisme en compagnie d'un capitaine d'industrie. L'occasion de constater les prouesses technologiques auxquelles les hommes du troisième millénaire sont parvenus. Visioconférence, engins volants, nourriture synthétique, voyages intercontinentaux dans des tubes pneumatiques, communications avec d'autres planètes... longue est la liste des inventions de nos lointains descendants !

L'éternel Adam est un récit beaucoup plus sombre. Des bouleversements géologiques considérables ont provoqué la disparition des continents. Un petit groupe de survivants erre longuement en mer avant d'accoster sur une nouvelle terre surgie au milieu de l'océan Atlantique. L'espèce humaine semble sauve mais la civilisation s'apprête à faire un bond en arrière de plusieurs centaines d'années. Le désespoir du narrateur confronté à cette régression est semblable à celui du héros de "La Terre demeure" de George Stewart, qui lutte lui aussi pour préserver les connaissances de l'humanité.

Le Livre de Poche - 1976

26 février 2023

LA FÊTE DE LA VICIEUSE - PHILIPPE BATTAGLIA

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Les habitués de la collection Gore des Alpes trouveront au roman de Philippe Battaglia quelques ressemblances avec ceux de Stéphanie Glassey et de Jordi Gabioud. Comme dans "L'éventreuse", on y parle en effet de maternité et de sorcellerie tandis que les conflits entre les habitants d'un minuscule village du Valais rappellent l'atmosphère de "Tantine Chevrotine". Deux sujets qui se disputent à part presque égales la première partie du récit. D'une part, l'histoire du couple Pittet et de leurs pratiques démoniaques qui aboutissent à la conception d'un monstre. De l'autre la description du village d'En L'haut La Pointe et sa galerie de portraits pas piqués des vers. D'un côté, le drame et l'horreur, de l'autre l'humour vachard.

Une fois le décor planté et les personnages présentés, il n'y a plus qu'à laisser parler les bas instincts des uns et des autres. On commence donc par s'amuser des rancunes entre villageois et des mauvais tours qu'ils se jouent. Et il y a beaucoup à dire avec un maire véreux qui ne supporte plus ses administrés, un curé libidineux, des amatrices de fleurs qui se tirent la bourre, un agriculteur vindicatif et même des mafieux russes. Puis c'est l'irruption de l'horreur avec l'arrivée d'une palanquée de gnomes cruels et vicieux qui s'attaquent à tout ce qui bouge. S'en suivra une mêlée furieuse où monstres et villageois s'affrontent avec férocité, griffes et crocs contre fourches et fusils.

Philippe Battaglia clôt son histoire sur une apocalypse liquide du plus bel effet qui rappelle beaucoup celle de "La robe de béton". C'est chouette, sans doute aussi pratique pour mettre un point tout à fait final à son roman, mais faudrait pas que ça devienne une habitude !

Gore des Alpes - 2020

19 février 2023

L'ODYSSEE DU VAGABOND - LUKE RHINEHART

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"L'odyssée du vagabond" date de 1983, c'est à dire quelques années avant que Gorbatchev et sa perestroïka ne viennent mettre un terme à la guerre froide entre les pays de l'OTAN et ceux du pacte de Varsovie.  La menace d'un conflit nucléaire était alors toujours d'actualité (elle l'est redevenue depuis peu), et représentait dans l'esprit du plus grand nombre, le risque d'apocalypse le plus probable. Il est donc tout à fait logique que la bombe atomique soit présente dans la plupart des récits post-apocalyptiques de l'époque. Celui de Luke Rhinehart ne fait pas exception à la règle. Il est même l’un de ceux où les conséquences immédiates d’un tel conflit sont le mieux exposées.

Le roman commence alors que les Etats-Unis et l’URSS viennent tout juste d’entrer en guerre. New-York, Washington et bien d’autres villes sont immédiatement atomisées et les retombées de cendres radioactives menacent toute la côte Est. Un groupe de quelques amis partis faire du yachting à bord d’un trimaran, décide de prendre le large pour échapper à la menace sanitaire et à la violence des hommes.

L’essentiel de l’histoire se passe donc sur mer et les personnages sont confrontés à presque tous les dangers que l’on peut y rencontrer. Tempêtes ou calme plat, actes de piraterie, abordages, mutinerie, rien ne leur sera épargné. Apparemment, l’auteur dispose de connaissances solides en matière de navigation qui lui permettent de rendre particulièrement crédible l’odyssée maritime de ses personnages.

Celle-ci sera tout de même entrecoupée de quelques escales à terre plus ou moins longues. Le manque de nourriture et de médicaments, la nécessité d’effectuer des réparations les obligera ainsi à aborder en Caroline du nord et dans diverses îles des Antilles. A chaque fois, ils pourront constater le délitement des institutions. A Morehaed City, ils devront fuir les conséquences de la loi martiale décrétée par ce qui reste de l’armée américaine tandis qu’aux Bahamas, ils échapperont de peu à l’appétit de douaniers corrompus. Mais c’est aux îles vierges qu’ils vivront les épreuves les plus pénibles, coincés à terre par des émeutes raciales, une épidémie et les adeptes d’une nouvelle religion.

Pour autant, leur fuite sur l’océan ne les met pas totalement à l’abri de la folie des hommes. Alors que le monde s’écroule autour d’eux, les rescapés du « Vagabond » se montrent incapables de se départir de leurs mauvais penchants. Instinct de propriété, besoin de commander ou d’obtenir plus que son voisin sans oublier les combats de coqs autour des rares femmes disponibles, les motifs de dissensions restent nombreux. Le leadership du petit groupe fera aussi l’objet d’âpres discussions et le soin apporté aux caractères des personnages rend cette lutte pour le pouvoir réellement passionnante.

Avec un parfait équilibre entre les nombreuses scènes d’action et les séquences consacrées aux échanges de points de vue sur la situation et la conduite à tenir, « L’odyssée du vagabond » nous offre une vision convaincante de ce qui pourrait attendre les hommes et les femmes s’ils ne parviennent pas à surmonter leurs différends.

Au Forges de Vulcain - 2023

29 janvier 2023

LES DISPARUS - ANDRE DHÔTEL

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Quelques années après que son ami Casimir eut disparu dans les environs de Sommeperce, Maximin revient s'installer dans la petite ville avec l'idée de retrouver sa trace. Dans cette bourgade tranquille dirigée par les descendants des comtes de Rouzy, le jeune homme va découvrir qu’il est des vérités que tous ne sont pas prêts à entendre.

« Le village pathétique » est le titre du second roman d'André Dhôtel mais il conviendrait tout aussi bien à son trente-huitième. "Les disparus" nous transporte en effet dans une petite bourgade des Ardennes sur laquelle pèse la chape de plomb de la tradition et du conformisme. A Sommeperce, chacun doit rester à sa place. Les notables sont regroupés dans la ville haute, les commerçants et les artisans occupent le centre de la bourgade au bas de la colline et les touristes sont cantonnés au camping. Les comportements "originaux" y sont bannis et si vous vous hasardez à jouer de la trompette ou de l'harmonica, nul doute qu'un édile vienne bientôt vous conseiller de changer de passe-temps.

Dans cet univers morose et monotone où chaque jour ressemble au précédent, il n'est pas étonnant que les petits riens d'hier et d'aujourd'hui prennent une dimension singulière. La mort d'un hobereau, la disparition de quelques jeunes du village, des actes de vandalisme, il n'en faut pas plus pour créer un sentiment d'insécurité et évoquer les puissances surnaturelles. Les faits divers se mêlent alors aux anciennes légendes et la forêt toute proche cristallise les passions et les peurs.

Comme souvent chez l'auteur, l'énigmatique et le merveilleux finiront par s'effacer derrière une réalité bien plus prosaïque. L’assassinat du dernier comte de Rouzy n’est peut-être qu’un banal accident de chasse et la clairière magique où disparaissent les jeunes du village n’a de fantastique que sa beauté sauvage et presque vierge. Les légendes et les commérages ne font que masquer la vérité et éviter de regarder la réalité en face. Mais qu’importe ! Une fois de plus André Dhôtel nous aura embarqué dans une aventure extraordinaire à partir de presque rien, un relais de chasse perdu au fonds des bois, les restes d'une tapisserie, l'envie d'ailleurs d'une jeunesse qui s'ennuie.

Phébus - Libretto - 2005

18 décembre 2022

MAGIE SOMBRE - GILLES THOMAS

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Pour assouvir sa passion de la lecture, Jef Buron fréquente assidûment les bouquinistes. Il tombe un jour sur un livre qui parle de magie et décide d'essayer l'une de ses "recettes". A sa grande surprise, le sort de chance qu'il a lancé fonctionne parfaitement et Jef gagne une belle somme au tiercé...

Fantastique, fantasy, SF, Gilles Thomas a abordé toutes les littératures de l’imaginaire avec un égal bonheur. Elle en a aussi exploré la plupart des thèmes qu’il s’agisse de space-opera, de pouvoirs psy, de post-apo ou de dystopie. Cette fois, c’est à un fantastique des plus classiques qu’elle s’attaque avec une histoire toute simple d’apprenti sorcier qui se brûle les ailes aux feux de la connaissance démoniaque.

La bonne idée de l’auteur est d’avoir ancré son récit dans le quotidien de ses personnages. Ici, pas de vieux grimoire ni de demeure gothique. L’histoire a pour cadre principal une HLM de banlieue et les invocations auxquelles se livre Jef ont tout simplement lieu dans sa chambre d’ado. Quant aux ingrédients qu’il utilise pour mener à bien ses sortilèges, il les tire là encore de la vie courante : exit le sang de crapaud ou la décoction de mandragore et place au sirop de fraise et à l’huile de vidange.

L’autre atout du roman, ce sont ses personnages et plus particulièrement son jeune héros. Gilles Thomas restitue bien l’état d’esprit d’un gamin de dix-huit ans avec toute son impatience et sa précipitation. Ses envies aussi. Celles d’un jeune homme célibataire et fauché qui peut soudainement donner corps à ses rêves d’argent et de sexe. Le fait qu’il soit le narrateur de sa propre histoire lui apporte aussi davantage de consistance. Son langage tout simple avec son argot des années quatre-vingt contribue à nous le rendre plus proche surtout si, comme moi, vous aviez sensiblement le même âge à cette époque.

Les lieux et les personnages donnent donc beaucoup de réalisme au récit. Ils lui apportent aussi une dimension sociale qui, sans être au cœur du roman, n'en est pas moins bien présente. On la trouve notamment dans ses descriptions d’une famille de français moyens et de la banlieue dans laquelle ils résident. Il y là une foule de détails qui sonnent vrai : la mère qui tient les cordons de la bourse et qui « séquestre » la paye de l'aîné qui vit encore sous son toit, les vêtements qu’il faut faire durer et qu’on reprise tant et plus, les vacances chez la grand-mère auvergnate... On est replongé dans cette époque où la surconsommation et le jetable n'avaient pas encore triomphé.

Quant à l’argument fantastique du roman, il faut bien avouer qu'il n'a rien d'époustouflant. Exception faite de succubes et d’un leprechaun, les manifestations démoniaques demeurent peu visibles. Elles sont néanmoins suffisantes pour instiller ce qu'il faut d'angoisse et de peur dans la vie de Jef et nous intéresser tout du long à sa bonne fortune et à ses déboires.

Fleuve Noir Anticipation - 1993

 

6 novembre 2022

TANTINE CHEVROTINE - JORDI GABIOUD

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Comme ses petits camarades de la collection Gore des Alpes, Jordi Gabioud nous transporte au cœur du massif alpin avec ce roman qu’on pourrait presque qualifier de régionaliste. Un village niché au creux d’une charmante vallée, des pâturages recouverts par le blanc manteau neigeux, de mignons chalets, le décor de « Tantine Chevrotine » est à première vue paradisiaque. Mais ces paysages de carte postale dissimulent une réalité beaucoup moins idyllique. Remaret est un bourg isolé qui suinte l’ennui. Une bourgade où l’on passe son temps à s’épier, où tout se sait et où ce qui ne se sait pas se suppose ou s’invente. Les jalousies et les rancœurs y sont nombreuses, les conflits familiaux tenaces.

L’histoire débute alors que le dégel vient de mettre au jour le cadavre de l’aïeul des Fournier, une famille d’abrutis consanguins qui sèment la terreur dans les environs. La nouvelle pourrait être anecdotique si ces derniers n’étaient pas persuadés que leur ancêtre a été assassiné par le vieux Simon dont Monique est la dernière descendante. Poussés par un patriarche vindicatif, la tribu entreprend de se venger sur cette dernière, mais ils vont tomber sur un os…

C’est donc à une bonne vieille vendetta de derrière les fagots que nous convie l’auteur. D’un côté une famille de psychopathes alcooliques, de l’autre une mamie de septante piges qui en a encore sous la pédale. Les menaces et les insultes cèdent rapidement la place aux vexations de toutes sortes et le récit prend alors des allures de western. Fusillades, prise d’otages, attaque de chalets, on s’étripe joyeusement sous le ciel bleu des Alpes.

La montée en puissance du règlement de compte est parfaitement orchestrée, mais Jordi Gabioud ne nous raconte que cela. Pas de surprise, pas de révélation, pas de petite pirouette finale. Rien. Rien que ce à quoi l’on pouvait s’attendre : une succession de morts violentes, affreuses, obscènes et, oui, parfois amusantes. A condition bien sûr d’aimer l’humour noir.

Gore des Alpes - 2020

30 octobre 2022

UN MONDE MAGIQUE - JACK VANCE

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Si Jack Vance n'est pas un pur spécialiste de la fantasy, la plupart de ses romans baignent néanmoins dans ces ambiances médiévales et rétrogrades propres aux œuvres du genre. Il y mélange allègrement les sciences les plus évoluées, vaisseaux spatiaux et voyages sub-luminiques, avec des sociétés arriérées aux coutumes étranges et surprenantes. Inversement, le cycle de "La Terre mourante" dont "Un monde magique" constitue le premier volume, nous propose un univers de fantasy dans lequel subsistent les vestiges des anciennes civilisations et quelques bribes de leur science.

Or donc, la Terre se meure. Ce bon vieux soleil n'est plus qu'une boule rouge réchauffant à peine une planète rendue à la barbarie. Une mosaïque de peuples et d'états qui s'ignorent se partagent ce monde sur sa fin. Seuls quelques aventuriers avides de richesses ou de connaissances osent encore voyager de l’un à l’autre. Bien peu reviennent…

La plupart des nouvelles composant ce recueil sont construites sur le même modèle et reprennent le classique thème de la quête d'un objet magique, d'un artefact, d’un secret... Il est donc très logiquement question de sorciers et de magiciens, de voleurs et d'enchanteresses, de démons et quantité d'autres créatures maléfiques. Les dangers sont multiples, les rivalités profondes et les derniers tenants de la science ne sont pas les moins acharnés à répandre le mal.

Aucun personnage n'est véritablement attachant. A de rares exception près, tous sont guidés par un égoïsme forcené, une volonté de jouir et de profiter qui les pousse à satisfaire immédiatement leurs envies, quelques puissent être les conséquences pour eux-mêmes et pour les autres. Deux ou trois individualités émergent néanmoins : T’saïs, jeune femme imperméable à toute forme de beauté et qui cherche le moyen de vaincre cette malédiction, Guyal de Sfere que la soif de connaissance emmènera aux confins du monde connu ou, dans un autre registre, Liane le voyageur,  attachante crapule victime de ses bas instincts.

Fantasy originale où la magie et la science s’entremêlent dans une ambiance de conte des mille et une nuits, « La terre mourante » est un cycle qui mérite d’être découvert. Ce que je vais continuer de faire avec « Cugel l’astucieux !

J'ai Lu - Science-Fiction - 1984

26 septembre 2022

LES CHEMINS DU LONG VOYAGE - ANDRE DHÔTEL

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C'est une histoire assez banale qu'André Dhôtel a choisi de nous raconter dans ce roman écrit en 1949. Un jeune ingénieur agronome trouve de l'embauche dans une grosse exploitation agricole de la région de Mâcon. Il y rencontre une jeune femme dont il tombe amoureux, mais la belle a deux autres soupirants... Des amours contrariés, un triangle, ou plutôt, un carré amoureux,  rien de très original. Et ce ne sont pas les nombreux chassés croisés ou la fin dramatique qui viennent changer la donne.

Et pourtant, cette histoire toute simple, André Dhôtel parvient à lui donner une allure de conte merveilleux. Il lui suffit de susciter quelques images vaguement inquiétantes - des visages qui apparaissent aux carreaux des fenêtres les soirs de pluie, un étrange boiteux qui rôde par la campagne, un voyageur fabuleux dont les apparitions hantent la mémoire de ceux qui l'ont connu - pour que son récit s'imprègne d'une aura de mystère que viennent encore amplifier quelques secrets de famille.

Une fois ce mystère à son comble, l'auteur lève le voile d'un seul coup. Il le fait par le biais d'un long flash-back qui remet en place les évènements et les personnages et éclaire l’histoire d'un jour nouveau. Tout s'explique alors très logiquement. Il n'y a plus ni mystère, ni magie. Rien que de bien réel et de tristement normal. En procédant ainsi, Dhôtel déconstruit son récit pour nous replonger dans la morosité du quotidien. L’histoire romanesque s’efface au profit d’une narration quasi naturaliste : les époux Cravart survivant modestement au fond de leur taudis, le métayer fabricant des milliers de boite à fromage, l’errance de la jeune Amélie dans la campagne bourguignonne, autant de portraits et d'images d'un petit peuple industrieux et misérable.

Heureusement, la nature n’est jamais bien loin et André Dhôtel la célèbre dans toute sa force et sa beauté, des plaines de Bourgogne aux plages du Cotentin en passant par les montagnes du Jura. 

Gallimard - Folio - 1984

17 juillet 2022

LA CHOSE - JOHN W. CAMPELL

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En 1982 John Carpenter réalisait "The Thing" qui allait devenir un film culte et rester pour longtemps un modèle de SF horrifique. En entamant le roman dont il s'inspire, je pensais retrouver la même ambiance d'épouvante et de terreur. Mes espoirs ont été vite déçus.

Si le décor reste le même, l'atmosphère de cauchemar qui imprégnait le film est ici beaucoup moins palpable. Cela est dû pour une large part aux descriptions de la créature qui ne peuvent concurrencer les images saisissantes de la pellicule. Certes, les capacités hors normes de La Chose font froid dans le dos et le danger est toujours présent, mais on ne ressent à aucun moment cette sensation de dégoût, cette répulsion instinctive que le monstre de Carpenter parvenait à susciter.

Les réactions des personnages y sont aussi pour beaucoup. La peur et la suspicion sont bien sûr de mise mais ils raisonnent en scientifiques qu'ils sont et, là encore, on ne ressent aucunement la panique que l'on s'attendrait à trouver en pareil cas. Ils restent de bout en bout maîtres de leurs nerfs et c’est avec méthode et minutie qu’ils tentent de démasquer la créature et déterminer lesquels d’entre eux ont été ou non « imités » par celle-ci. Expérimentations, réflexions, confrontations d’idées, les échanges entre ces hommes qui risquent leur vie pour empêcher un redoutable danger de se répandre sur la Terre sont passionnants mais ne parviennent pas à suppléer le manque d’action de ce huis clos polaire.

Bélial - Une Heure Lumière - 2020

8 mai 2022

COLD GOTHA - GUILLAUME LEBEAU

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La collection « Club Van Helsing » s’est donné pour objectif de remettre au goût du jour les vieux monstres de la littérature fantastique. Loups garous, vampires, zombies et autres vilaines bêbêtes d’outre-tombe reprennent du service et s’en vont de nouveau taquiner les pauvres humains apeurés.

Dans ce premier opus, Guillaume Lebeau a transposé la lutte pluriséculaire entre les Van Helsing et les vampires dans la Californie du XXIème siècle. Exit la Transylvanie, ses châteaux gothiques et ses chapelles millénaires, place aux buildings, aux clubs hype et aux luxueuses demeures hollywoodiennes.

Ca surprend un peu au début mais on s’y fait assez vite. Chasseurs et créatures de la nuit se sont adaptés à la vie moderne. Dracula se repose dans un bunker surprotégé et Hugo Van Helsing utilise toutes les ressources de son immense fortune. Avions, ULM, bolides en tout genre lui permettent de traquer les affreux suceurs de sang qu’il extermine à l’aide d’un arsenal des plus sophistiqué. On pardonnera à l’auteur sa fâcheuse tendance à nous décrire par le menu les caractéristiques techniques de tout ce matos - les marques, la vitesse, le coefficient de perforation et j’en passe - pour ne retenir que l’énergie et la force qui inondent son roman.

« Cold Gotha » est en effet un récit survolté, condensé sur une seule journée. Forcément, une telle débauche d’action ne peut se faire qu’au détriment de l’intrigue. Celle-ci est assez floue et l’auteur se contente d’évoquer un vaste complot visant à plonger le monde occidental dans le chaos afin de permettre aux vampires de prendre définitivement l’ascendant sur les humains. Il en profite aussi  pour donner sa vision, toute personnelle, des attentats du 11 septembre.

Ce volume 1 laisse donc entrevoir ce que nous réservent les prochains titres de la collection : du fantastique dépoussiéré et de l’action. Beaucoup d’action. L’initiative est intéressante… à condition de ne pas perdre de vue les fondamentaux du genre.

Baleine - Club Van Helsing - 2007

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