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Jeune étudiant en géologie, Isherwood Williams est mordu par un serpent alors qu’il effectuait une randonnée dans les montagnes californiennes. Après quelques jours de fièvre au cours desquels il frôle la mort, il se sent suffisamment rétabli pour redescendre vers la baie de San Francisco où réside sa famille. Arrivé dans la vallée, il constate que pendant son absence une épidémie extrêmement virulente a presque décimé l’espèce humaine, ne laissant que quelques survivants éparpillés ici et là. Bien que désespéré, il choisit néanmoins de continuer à vivre pour voir ce qu’il adviendra de l’homme et de ses réalisations. Sa rencontre avec une jeune femme et quelques autres compagnons va lui donner de nouvelles raisons d’espérer.   

L’amateur de récits post-apocalyptiques que je suis souhaitait lire depuis longtemps ce roman de Stewart qui jouit d’une réputation de classique du genre depuis sa parution en 1949. Le problème est qu’il n’a été édité que deux fois en France, la première en 1951 chez Hachette sous le titre « Un pont sur l’abîme » et la seconde en 1980 dans l’excellente collection « Ailleurs et demain » des éditions Robert Laffont. Difficile dans ces conditions de mettre la main dessus sauf à l’acheter à un tarif stratosphérique sur Etruc ou Pricemachin. J’ai donc pris mon mal en patience et m’en suis remis au hasard lequel faisant parfois très bien les choses, a fini par me sourire au détour d’une brocante où j’ai pu l’acquérir à un prix plus que raisonnable*.

Mon attente fut amplement récompensée. « La terre demeure » est sans conteste l’un des tout meilleurs romans post-apocalyptiques et a très vraisemblablement servi de modèle à plus d'un auteur. Il s’agit d’un véritable condensé du genre où la plupart des thèmes inhérents à ce type de récit sont évoqués de façon pertinente et passionnante. Qu’il s’agisse de la question de la solitude des rescapés, du désir de reconstruire et de préserver la civilisation ainsi que des inévitables dangers qui guettent le survivant – rats, chiens, pillards - le roman de Stewart aborde tous ces sujets avec la même justesse. Sans jamais sombrer dans l’excès - de violence, de misanthropie ou d’espoir béat – l’auteur nous livre un formidable roman d’aventures doublé d’une excellente réflexion sur l’homme, la civilisation, la transmission du savoir et la quête du bonheur.

Cette incontestable réussite, le roman la doit à deux qualités principales. Il y a d’abord l’extrême minutie avec laquelle nous est racontée l’existence d’Ish et de ses compagnons. Exception faire du voyage de son héros à travers les States pour se rendre compte de la situation du pays, l’action est circonscrite à la seule ville de San Francisco. C’est là, dans un quartier de banlieue avec ses maisons proprettes et ses petits jardinets que les rescapés organisent leur survie. Nous y assistons à la rencontre du héros et de sa future compagne, à la formation d’une petite communauté et à son organisation sociale. Nous les suivons aussi bien dans les menues occupations de leur vie quotidienne que dans les circonstances les plus dramatiques. Il est question de justice, d’éducation, voire même de la nature des relations à entretenir avec d’autres tribus de survivants. C’est pertinent et précis sans jamais être ennuyeux. C’est l’une des grandes réussites de ce roman.

Son second point fort, c’est le spectre temporel très large couvert par son intrigue, laquelle va des premiers jours de la catastrophe à une cinquantaine d’années plus tard. Cela permet à l’auteur de ne pas s’en tenir à la description des bouleversements nés du cataclysme ou aux prémices de la reconstruction. Ici, il peut imaginer comment évolue la vie de ces hommes, de ces femmes et de leur descendance dans un monde où le confort qui était le leur disparait progressivement. Nous les voyons ainsi utiliser les vestiges de la civilisation puis s’adapter peu à peu à la disparition de l’électricité, de l’eau courante, des conserves, de la poudre… Nous comprenons en même temps qu’eux combien il est difficile d’être prévoyant, de former des compétences et de préserver les connaissances. Ce sera d’ailleurs la principale préoccupation du personnage principal.

Tout au long du roman Ish s’acharne à transmettre son savoir et sauver ce qu’il peut de la civilisation. Il créée une école pour les enfants de sa communauté et cherche à les intéresser à la culture, aux sciences puis, plus modestement, à leur inculquer quelques techniques qui pourraient leur servir dans l’avenir. Il en va ainsi de la fabrication des arcs ou de la façon de faire du feu qui n’intéressent que modérément des jeunes gens qui ont encore à leur disposition des fusils, des balles et des allumettes ! Ish se désespère donc de constater qu’après lui ses enfants régresseront inéluctablement et que la société qu’il a connue, sa richesse intellectuelle et son dynamisme disparaîtront.

S’il n’a pas tort pour ce qui concerne le recul technologique auquel sera confrontée sa descendance, il se trompe en revanche lourdement en mettant en balance le monde qu’il a connu et celui qui s’annonce, en mesurant le bonheur d’un peuple à la seule aune de son degré d’avancement scientifique. Malgré son adaptation au monde de l’après, malgré son empathie envers sa communauté, Ish se montre incapable de tourner la page. Il reste prisonnier de sa conception de la société, de sa vision de la culture. C’est un homme de l’ancien monde, un monde dont il n’arrive pas à faire le deuil et ses tentatives pour le préserver sont infiniment tristes et émouvantes.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, « La terre demeure » est un roman qui mérite d’être découvert. C’est un livre prenant, passionnant et intelligent de bout en bout avec un héros qui s’interroge en permanence et nous pousse à faire de même. Une grande réussite ou, pour paraphraser John Brunner qui en signe la préface, un chef d’œuvre. Je terminerai en signalant que le roman est complété par une étude de Rémi Maure sur les « recommencements post-catastrophiques » où l’amateur de post-apo trouvera une analyse pertinente et détaillée de ce genre littéraire ainsi que bien des pistes de  lecture.

* Le roman vient tout juste d'être réédité aux Editions Fage

Robert Laffont - Ailleurs et Demain - Classiques - 1980