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19 mars 2017

LES ENFANTS DE L'ESPRIT - ORSON SCOTT CARD

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Si « Les enfants de l’esprit » ne clos pas définitivement le cycle d’Ender (l’auteur a sorti depuis trois recueils de nouvelles) il permet au moins de conclure l’intrigue développée dans les deux précédents volumes. Nous retrouvons donc la planète Lusitania là où nous l’avions laissée, c’est-à-dire sous la menace que fait peser sur elle la flotte stellaire et son désintégrateur moléculaire diligentés par le conseil des cent planètes. Mais les lusitaniens ne manquent pas de ressources. Humains, doryphores et piggies préparent leur évacuation vers de nouvelles colonies tandis que Jane, l’IA toute puissante, et les compagnons d’Ender s’emploient à empêcher l’attaque par divers moyens,

Est-ce parce que Ender en est quasiment absent - même si l’on parle beaucoup de lui – mais j’ai eu du mal à m’intéresser à l’histoire. Les autres personnages, Miro, Wang-Mu, Peter et Val ne sont pas parvenus à combler ce vide et leurs aventures sur différentes planètes et dans différentes cultures (japonaise, samoane) m’ont parues bien longues. Il y a beaucoup trop de discussions sur la culture justement, la puissance et l’influence de certains groupes, de certaines pensées ou philosophies. Ce n’est pas inintéressant mais ça ne fait guère avancer l’intrigue. Quant aux amours des couples Jane/Miro et Peter/Wang-Mu, leurs je-t’aime-moi-non-plus incessants finissent par lasser et seule peut-être l’incarnation de Jane et les sensations que lui procurent son corps présentent un certain intérêt.

Il faut attendre le dernier quart du livre pour retrouver ce ton et ce rythme qui faisaient la valeur et l’intérêt des deux précédents. Il est alors de nouveau question d’une menace extra-terrestre et des façons de la comprendre pour y faire échec. Cette manière d’enquête scientifique est toujours aussi passionnante grâce aux débats et confrontations d’opinions qu’elle génère. Elle n’est malheureusement pas au centre de l’histoire et n’influe presque pas sur la destinée de Lusitania et de ses habitants. Quant à la façon dont cette planète parvient à stopper la flotte interstellaire, elle s’avère un tantinet décevante, trop facile et trop simple. L’omnipotence de Jane est une nouvelle fois mise à contribution et l’on en vient presque à se demander si la menace était bien réelle et si nos héros jouaient vraiment leur vie dans cette partie d’échec galactique.

De vie et de mort il est pourtant question d’un bout à l’autre du roman. L’auteur aborde les deux bouts de l’existence sous tous leurs aspects, individuel et collectif, et il est aussi bien question de survie (d’une espèce ou d’un individu seul) que de transmission (de ses gênes ou d’une histoire familiale). Ses personnages se penchent aussi sur l’éventualité d’une vie après la mort, sur l’existence de l’âme et la possibilité de sa migration vers une autre forme d’existence, autant de thèmes qui nous rappellent que Card est mormon est qu’il s’agit là de problématiques qui ont pour lui de l’importance.

« Les enfants de l’esprit » est donc un roman assez moyen qui a pour principal mérite de donner une fin - provisoire - aux aventures d’Ender.

J'ai lu - 2008

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5 février 2017

FRANKENSTEIN OU LE PROMETHEE MODERNE - MARY SHELLEY

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Passionné par ses études sur la « philosophie naturelle » et la chimie, le jeune Victor Frankenstein entreprend de percer le secret de la vie. Au bout de longs mois de recherche et d’expérimentation, il parvient à créer un être vivant. Malheureusement, le résultat n’est pas à la hauteur de ses espérances. Le fruit de son travail n’est qu’une caricature d’être humain et, pour achever son désarroi, il lui échappe et entreprend de semer la mort dans son entourage.

Comme beaucoup je pense, j'ai découvert les films consacrés à Frankenstein bien avant de lire l’œuvre originale dont ils étaient tirés. En entamant la lecture du roman de Mary Shelley, j’avais donc présentes à l’esprit un certain nombre d’images bien ancrées désormais dans l’imaginaire collectif. J’en fus pour mes frais. Pas de château isolé ni de de laboratoire dans la plus haute de ses tours, pas de profanation de sépultures ni de cadavres, pas d’orage, pas de foudre et pas plus de paysans brandissant torches et fourches.

Qui plus est, la créature n’est pas ce monstre maladroit et abruti que la Hammer ou Hollywood en ont fait. Son allure est certes monstrueuse au point de faire fuir quiconque l’aperçoit mais sous son apparence repoussante elle dissimule une rare sensibilité. Prévenante, accessible à la beauté, respectueuse de la vie au point de refuser de se nourrir d’êtres vivants, elle se montre supérieur à son créateur à bien des égards. Certes la créature va tuer à plusieurs reprises mais ses crimes seront le fruit de son désespoir et non le résultat d’une quelconque perversion. Rejetée par les hommes et notamment par celui à qui elle doit la vie, affreusement seule, elle ne s’en prend aux proches de Victor Frankenstein que pour le contraindre à lui « fabriquer » une compagne faite à son image.

En comparaison, le savant fait preuve de beaucoup moins de grandeur d'âme. Il délaisse les siens pour s'occuper de son Grand Oeuvre et n’éprouve aucune compassion envers la « chose » qu’il a créée. Tout juste peut-on lui reconnaître un certain courage et une grande pugnacité dans sa traque du monstre qui le mènera jusqu'aux étendues glacées du pôle nord. Et même à l’heure de sa fin, alors que sa créature fait preuve d’un remord sincère, il reste inaccessible à la pitié et continue de se poser en victime, rejetant sur elle la responsabilité de ses malheurs. Victor Frankenstein est donc un homme peu équilibré guidé successivement par la passion, la peur et la vengeance.

On est finalement bien loin des histoires d'horreur auxquelles le nom de Frankenstein est généralement associé. Ceci étant, le titre complet du roman qui nous renvoie au mythe de Prométhée aurait dû me mettre la puce à l’oreille. L’auteur ne voulait sans doute pas tant effrayer le lecteur que lui donner à réfléchir sur la nature humaine et la vanité qui pousse l’homme à s'engager sur le chemin de la connaissance sans réfléchir aux conséquences de ses actes. En ce sens « Frankenstein » nous parle bel et bien de responsabilité. Responsabilité du scientifique à l’égard de la société, responsabilité du père envers son enfant et peut-être, responsabilité de Dieu envers sa création, ces hommes et ses femmes dont il ne semble guère s’occuper….

Marabout 1964

 

 

22 janvier 2017

REPLAY - KEN GRIMWOOD

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Après quarante-trois ans d’une vie de merde Jeff Winston est fauché par une crise cardiaque. A sa grande surprise, il se réveille peu après dans sa chambre d’étudiant, âgé à nouveau de dix-huit ans et bien décidé à profiter au mieux de la seconde chance qui lui est accordée. Mais l’argent, le pouvoir et les femmes ne sont pas nécessairement synonymes de bonheur…

Est-ce que vous vous rappelez « Un jour sans fin », ce film dans lequel Bill Murray se retrouve contraint de revivre indéfiniment la même journée ? Oui. Et bien « Replay » en est un peu la version écrite. En beaucoup plus long tout de même puisque ce ne sont pas vingt-quatre heures mais vingt-cinq années de sa vie que le héros de Ken Grimwood doit se coltiner encore et encore. Le sujet est plaisant. Qui n’a jamais rêvé de tout recommencer à zéro, de rejouer sa vie en mieux en évitant les erreurs passées et en influençant le destin pour se faire un avenir en or ? C’est précisément ce que l’auteur nous propose de suivre au travers des multiples existences de son personnage.

Disons-le tout de suite, je n’ai pas été emballé. Malgré quelques idées intéressantes et un traitement correct de la chose, les « replay » ou « recommencements » de son personnage n’ont rien de bien excitant. Je dirais même qu’ils sont tout à fait convenus et c’est sans aucune surprise qu’on le voit tour à tour s’enrichir, s’étourdir dans la drogue et le sexe, mener une vie de famille pépère ou se la jouer ermite-revenu-de-tout.  Il y a bien quelques clins d'œil sympathiques (l’hébergement dans son garage des créateurs d’Apple), quelques belles rencontres (Louis Armstrong à Saint-Germain) et un peu d’humour et de drame pour faire passer le tout mais globalement ça reste d’une grande banalité.

Grimwood n’évite d’ailleurs que d’extrême justesse la lassitude de son lecteur en introduisant un personnage féminin soumis aux mêmes aléas temporels. Cela relance quelque peu l’intrigue avec des confrontations d’idées nouvelles et son lot de rendez-vous manqués. Malheureusement, cela fait aussi sombrer l’histoire dans un mélo larmoyant dont elle ne se remettra pas. C’est d’ailleurs le principal défaut de ce roman que d’avoir envisagé le phénomène et ses conséquences quasi exclusivement sous l’aspect des relations sentimentales. Il y avait pourtant bien d’autres pistes et tant de possibilités !

Il faut en effet garder à l’esprit que Jeff et Pamela ne sont pas des immortels qui auraient une éternité devant eux. Ils ne font que revivre vingt-cinq années de leur existence, toujours les mêmes. Or, excepté un petit commentaire en toute fin de roman (lorsque Jeff se plaint d’écouter toujours la même musique), cet aspect de leur « aventure » n’est que très peu évoqué. C’est pourtant un point qui aurait mérité d’être approfondi car, si l’expérience accumulée leur donne une assurance supérieure, elle les prive aussi de tout imprévu. Leur existence perd l’attrait de la nouveauté. Finies les surprises et l’émotion des « premières fois »,  les héros de Grimwood ne sont plus que des vieillards dans des corps de jeunes adultes.

Autre faiblesse du roman, l’absence de solution à ce bégaiement du temps alors même que les personnages consacrent deux de leurs vies à en comprendre la nature ou la signification. On reste donc sur notre faim avec nos interrogations et nos déductions. C’est d’autant plus dommage que l’auteur a également lâché en cours de route une autre piste intéressante en la personne d’un troisième « replayer » qui se révèle être un serial killer. Une excellente idée riche de nombreuses possibilités mais qui restera là encore à l’état embryonnaire.

Au final, « Replay » n’est ni un bon roman de science-fiction ni une belle allégorie de l’existence avec ses joies et ses peines, ses échecs, ses réussites et sa magnifique incertitude. Au lieu de cela, Grimwood se contente de considérations assez vagues, de lieux communs du genre « carpe diem, profitons de chaque instant sans penser à demain » bref, des idées assez fades. Du coup, j’me regarderai bien « Un jour sans fin » !

Editions du seuil - Points - 2009

 

1 janvier 2017

L'ASSASSIN HABITE AU 21 - STANISLAS ANDRE STEEMAN

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La police londonienne est sur les dents. Depuis quelques semaines un assassin multiplie les meurtres crapuleux en profitant de l’épais brouillard qui pèse sur la capitale britannique, signant chacun de ses crimes avec une carte de visite au nom de "Mr Smith ». Chargé de l’enquête, le superintendant Strickland parvient à remonter sa piste jusqu’à la pension de famille de Mrs Crabtree où résident une douzaine de pensionnaires et par conséquent une douzaine de suspects.

Que ceux qui ont déjà vu le célèbre film d’Henri-Georges Clouzot se rassurent, le roman diffère suffisamment de son adaptation cinématographique pour conserver intact le plaisir de sa lecture.Tout d’abord, l’histoire ne se déroule pas à Paris mais à Londres et l’atmosphère en est résolument british. Il y a des bobies, des reporters et des pubs ainsi qu’un fog particulièrement présent.

Il y a également beaucoup d’humour, britannique lui aussi, très pince sans rire, mélange d’absurde (les pauvres Smith subissant la vindicte de leurs concitoyens) et de répétitions (les inspecteurs qui voient invariablement l’homme qu’ils filent « être littéralement absorbé par le brouillard »). Je ne dirais rien de l’intrigue policière digne d’un Sherlock Holmes ou d’un Roulletabille auxquels l’auteur fait d’ailleurs allusion à travers leurs auteurs respectifs. Elle est en tout cas intelligente et surprendra le lecteur (du moins ceux qui n’ont pas vu le film) par sa grande simplicité et sa non moins grande efficacité.

Mais plus que l’aspect « policier » du roman c’est la qualité de ses personnages qui lui apporte toute sa saveur. Steeman nous en propose toute une galerie, un brin caricaturale il faut bien l’avouer. Nous avons ainsi le militaire en retraite vantard et irascible, un russe au charme redoutable, un fakir hindou, un médecin misanthrope du nom de Hyde, un représentant de commerce avare et émotif, un commerçant dominé par sa femme…

Les rapports et les discussions entre tous ses personnages contraint de cohabiter dans une pension de famille sont source de bien des scènes tragiques ou cocasses. Leurs  rivalités, leurs petites mesquineries, leurs idylles animent le récit mais éclairent aussi beaucoup sur l’état d’esprit et le mode de vie de la classe moyenne avant la seconde guerre mondiale.

Alors précipitez-vous sur ce petit roman typiquement british, écrit en français par un auteur belge !

Le livre de poche - 2008

 

24 décembre 2016

DEMAIN LES LOUPS - FRITZ LEIBER

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Ce recueil nous présente quatre  nouvelles se déroulant avant, pendant et après l’apocalypse nucléaire :

« Le loup solitaire » met en scène un individu qui rejette la fuite en avant d’une société toujours plus mécanisée et sophistiquée au détriment des relations humaines.

« La paire de loups » s’attache au parcours d’un couple au milieu des « terres mortes », ces étendues bouleversées par les bombardements et les radiations.

Enfin, « Loup fou » et « La horde des loups » nous content deux épisodes de la difficile reconstruction d’une société plus humaine et libérée de sa folie meurtrière. 

Toutes ces nouvelles ont en commun une lecture pessimiste de la nature humaine et de sa capacité à faire le bien de tous. L’auteur nous suggère d’ailleurs au travers des quelques portraits qu’il nous brosse, que cette propension au mal est due à la folie qui habite chaque homme. Mais une folie qu’il est néanmoins possible de canaliser et même d’utiliser à des fins autres que destructrices. Il suffit pour cela d’un peu de bonne volonté et surtout de savoir écouter autrui comme le démontre plus particulièrement la seconde nouvelle du recueil.

Malgré tout, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’avenir selon Leiber n’a rien de réjouissant.

Pocket - SF - 1986

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4 décembre 2016

LA FILLE DE LA NUIT - SERGE BRUSSOLO

 

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Sauvée in extremis après avoir été retrouvée à moitié morte avec une balle dans la tête, Jane Doe comme l’a nommée le personnel hospitalier, est désormais amnésique. Qui est-elle ? Pourquoi a-t-on voulu l’assassiner ? Qui lui en veut au point de tenter encore de l’éliminer ? Son ignorance est un calvaire. Mais la vérité est peut-être plus pénible encore. 

Le thème de l’amnésie est un classique de la littérature policière. La page blanche que constitue la mémoire de l'amnésique permet en effet toutes les spéculations, des plus raisonnables ou plus folles. Il n'est donc pas étonnant que Serge Brussolo s'en soit emparé pour, une fois de plus, laisser cours à son inépuisable imagination.

D’allusions en découvertes, à peu près toutes les hypothèses seront envisagées. Dédoublement de personnalité ou double jeu, folie ou comédie, on oscille constamment d’une certitude à une autre pour finalement cesser d’avancer la moindre supposition et attendre bien sagement que l’auteur ait fini de jouer avec nous.

Il faut dire que l’animal s’y entend pour brouiller les pistes. Petit à petit il instille le doute dans notre esprit et l’on en vient à penser que Jane Doe n’est peut-être pas la victime innocente que l’on croyait. Cette impression est d’ailleurs renforcée par le changement de mode narratif qui passe du point de vue neutre et impersonnel du narrateur extérieur à celui, plus intrusif et empreint de suspicion, de Sarah Calhoun.

En nous proposant de suivre l’enquête de ce nouveau personnage, l’auteur semble en effet changer d’héroïne et prendre ses distances avec Jane. Il est vrai que Sarah a du tempérament et un vécu qui ne manque pas de saveur. Avec une fille prisonnière d’une secte et un fils immuno déficient  vivant dans une bulle stérile elle a en effet de quoi s’occuper – et nous avec. L’intrigue s’en trouve relancée, les pistes se multiplient et la suspicion grandit…

Outre ses multiples rebondissements qui sont la marque de fabrique de Brussolo, ce roman est intéressant en ce sens qu'il interroge sur la question d'identité. Qu’est-ce qui caractérise un individu ? Dans quelle mesure ses traits de caractère, sa personnalité, sont-ils innés ? Quelle est la part de l'éducation, du milieu social, des expériences vécues ? Peut-on changer ou reste-on prisonnier de son passé ? Des questions auxquelles l’auteur ne répond pas mais qu’il a au moins le mérite de poser.

Le Livre de Poche - 1997

27 novembre 2016

LA VIE ETERNELLE - JACK VANCE

pp5271-1987

Jack Vance est surtout connu pour ses Space-opera colorés et débordants d'imagination. Cette fois-ci pourtant il a délaissé ces mondes chamarrés dont il a le secret pour nous plonger dans une dystopie sérieuse quoique traitée avec une certaine légèreté grâce à un personnage parfaitement égoïste et opportuniste.

L’histoire se déroule à Clarges, dernier état civilisé d’un monde retourné à la barbarie après une effroyable famine. Protégés par une barrière électrique, bénéficiant d’un développement scientifique exceptionnel, ses habitants jouissent d’une vie aisée et parfois très longue. A Clarges en effet, la richesse ne se mesure pas en zéros alignés sur un compte en banque mais en années à vivre. L’espérance de vie y est déterminée en fonction des services rendus à la communauté, pouvant même aller jusqu’à l’immortalité pour les plus distingués contributeurs. Mais dans ce monde fermé où les matières premières sont comptées, les années gagnées par les uns sont forcément déduites du capital des autres. Un immortel supplémentaire et c’est quelques mois de moins à vivre pour l’ensemble des citoyens.

Dans ces conditions la concurrence entre les habitants de l’enclave est acharnée. Chaque compétiteur n’a d’autres préoccupation que de grimper au plus vite dans le « phyle » supérieur, passer de Couvée à Coin puis Troisième, Seuil et, peut-être, Amarante.  Une lutte de tous les instants, une compétition redoutable aux conséquences parfois désastreuses. Ainsi, les professions les plus rémunératrices en terme d’impact de carrière sont plébiscitées au détriment d’autres pourtant bien plus utiles (santé, administration…) tandis que la tension nerveuse permanente, le sentiment d’urgence qui habite tout un chacun sont cause de graves problèmes psychologiques pouvant aller jusqu’à une sévère catatonie.

Ainsi dépeinte, la société de Clarges ressemble comme une sœur à la nôtre. Il suffit de remplacer le temps par l’argent et les phyles par les classes sociales, et c’est bien notre système capitaliste qui fait les frais de cette satire intelligente où le lien de causalité entre la richesse éhontée des uns et la misère des autres est clairement mis en avant. Mais Jack Vance est américain et sa critique demeure finalement assez sage. Il ne remet pas en cause le système mais déplore simplement qu’il ne profite pas à davantage de personnes. Loin de vouloir sa disparition, il souhaite plutôt son élargissement au reste du monde, contraignant l’humanité à découvrir de nouvelles planètes qu’elle mettra en coupe réglée pour produire toujours davantage et satisfaire son appétit insatiable. Pas de partage, pas de décroissance : l’égoïsme a encore de beaux jours devant lui.

Pocket SF - 1987

30 octobre 2016

LALA PIPO - HIDEO OKUDA

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De nos jours, à Tôkyo, les destins croisés de six personnages, leur solitude, leurs rencontres, leurs espoirs… 

« Je voudrais que tout le monde sache le genre de drame que vivent les perdants de la société, quelque part dans un coin de Tôkyô». Ces mots que Hideo Okuda met dans la bouche de l’un de ses personnages résument assez bien le projet auquel il s’est essayé avec ce livre. Ses six nouvelles mettent en scène quelques-uns des millions d’habitants que compte la capitale nippone, avec une nette préférence pour les laissés pour compte.

Jeune femme obèse, épouse délaissée, écrivain aigri ou rabatteur pour club, qu’ils aient foirés leurs études, échoués à s’intégrer dans le monde du travail ou qu’ils souffrent de leur différence, tous ses personnages ont raté le train de leur vie. Ils se retrouvent à des degrés divers exclus de la société et l’auteur nous dévoile la pauvreté de leur vie sociale et affective. Il étale leurs petits travers, leurs fantasmes et leurs désirs faisant de nous les témoins de leur quotidien. Ou plutôt des voyeurs puisque c’est sous l’angle de leur sexualité que la vie de ses z’héros nous est présentée. Et ce que nous découvrons n’est pas bien gai.

Leurs relations intimes sont dévoyées,. Il n’y a pas de liens, peu de partage, juste la recherche d'un plaisir égoïste et solitaire. Le sexe n’est plus qu'un exutoire ou pire, un objet de consommation comme un autre. Il symbolise parfaitement la médiocrité des rapports humains dans une ville où tout semble s’exprimer en termes de domination et de possession. Il n’y a plus de véritable communication. Les gens ne se livrent  jamais totalement mais semblent jouer un rôle. C’est une comédie des apparences où seule compte l’image que l’on renvoie, laquelle doit être conforme à son statut social ou à sa réussite professionnelle.

Chaque nouvelle est contée du point de vue d’un personnage qui jouait un rôle secondaire dans la nouvelle précédente. Le procédé n’est pas neuf mais il fait toujours son petit effet. Cela permet de revivre certaines scènes sous un angle différent et de donner un nouvel éclairage aux attitudes des uns et des autres. Cela renforce aussi le sentiment d’isolement de tous ces gens qui se côtoient quotidiennement sans pourtant se connaître. Ils sont voisins ou travaillent dans le même immeuble, fréquentent la même bibliothèque ou le même karaoke et pourtant ils demeurent parfaitement étrangers les uns aux autres.

C’est cru, c’est triste, ça se termine parfois mal mais c’est aussi très drôle. Les situations sont décalées et souvent excessives. On aime ou on déteste ces messieurs-dames tout le monde, on les juge sans vraiment les connaître mais surtout, on les plaint car « Que la vie soit à rire ou à pleurer, il faut quand même la vivre. » 

Ce roman d’Hideo Okuda est donc une excellente découverte et je sens que je reviendrai bientôt vers ces éditions Wombat et notamment sa collection « Iwazaru » où j’ai d’ores et déjà repéré quelques titres bien tentants.

Wombat - Iwazaru - 2016

 

15 octobre 2016

LE GARCON - MARCUS MALTE

 

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Histoire d’un homme qui a vécu jusqu’à l’âge de quatorze ans loin de la société des hommes et qui, au décès de sa mère, part à la découverte du monde. De 1908 à 1938, nous le suivons dans ses voyages et ses rencontres dans une France qui s’apprête à subir de grands bouleversements. 

Difficile de classer « Le garçon » dans une catégorie bien précise. C'est un roman protéiforme qui ne cesse de changer tout au long de ses cinq cents et quelques pages. S’il est incontestablement un roman initiatique, celui d’un enfant sauvage, vierge de tout, sans préventions ni opinion préétablie, il emprunte aussi à bien d’autres genres. En fait, presque tous.

Il y a d’abord du roman populaire et l'on pense d’emblée au Rémi d’ Hector Malot pour les passages où ce garçon est recueilli par un patriarche campagnard le temps d’un été provençal ou bien lorsqu’il accompagne un lutteur de foire dans ses tournées à travers une France encore très rurale. Puis c’est le roman d’amour qui s’invite et se transforme rapidement en roman libertin avec moult galipettes et références au divin marquis mais aussi à d’autres auteurs plus classiques dont j’ignorais qu’ils avaient donné dans la rime grivoise et égrillarde.

Le récit de guerre prend ensuite la relève et l’on pense cette fois aux grands romans sur la boucherie de 14/18, à Barbusse, à Genevoix, à Dorgelès. Mais c’est surtout au "Capitaine Conan" de Roger Vercel que j’ai songé pour sa dénonciation de l’hypocrisie d’un pays qui encourage le meurtre en temps de guerre mais le réprime (à juste titre) une fois la paix revenue. Des nombreux chapitres consacrés aux épreuves vécus par son héros lors de la première guerre mondiale, deux seulement lui suffisent pour montrer toute l’absurdité et l’horreur de ce conflit. Le premier, plutôt comique, ironise sur les liens de parenté existant entre toutes les familles royales européennes : « C’est donc une affaire de famille. On lave son linge sale : dix-neuf millions de morts ». L’autre est en revanche d’une tristesse infinie. Il s’agit de l’énumération des soldats décédés lors d’une unique offensive. Nom, prénom, date et lieu de naissance, date du décès ; sur douze pages s’égrènent  la longue litanie de toutes ces vies fauchées inutilement.

Roman populaire, roman d’amour, récit de guerre mais aussi roman épistolaire, poésie sans oublier non plus quelques-uns de ces jeux érotico-littéraires comme savaient en composer Sand et Musset. Bref, quantité de façons de nous conter la vie de son héros et des quelques personnes qu’il rencontre et qui toutes imprimeront leur marque sur son existence. Des personnages forts et charismatiques dont on se souviendra longtemps. Comment en effet résister à la gaieté et au sens de l’honneur de Brabeck, à l’humanisme de Gustave et à l’amour d’Emma, à sa passion exclusive et dévorante. Comment ne pas souhaiter les rejoindre et partager quelques instants de leur vie, voyager en roulotte en compagnie de faux ogres mais vrais champions de lutte, chiner des livres érotiques sur les quais de Seine et faire l’amour sous un saule pleureur, vivre « quelques ravissements parmi nombre de ravages ».

Et si vous n’êtes pas encore convaincus par la nécessité de lire ce roman, sachez que l’écriture de Marcus Malte est particulièrement belle. Elle coule à la façon d’une rivière, tantôt calme et placide, tantôt torrentueuse, mais toujours poétique et inventive, s’accordant à merveille au rythme du roman comme aux aléas de l’histoire.

Zulma - 2016

#MRL16

10 octobre 2016

CRISTAL QUI SONGE - THEODORE STURGEON

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Après avoir fuis ses parents adoptifs qui le maltraitaient, Horty est recueilli par les membres d’un cirque ambulant. En compagnie des nains Zena, Bunny et La Havane il grandit en évitant soigneusement tout contact avec le directeur du cirque, Pierre Ganneval alias le Cannibale, un ancien médecin parfaitement misanthrope qui a découvert de mystérieux cristaux aux propriétés surprenantes. Devenu adulte, Horty retourne dans la ville de son enfance pour y revoir son amie Kay Hallowell et, peut-être, tirer vengeance de son père.

« Cristal qui songe » est un roman à la croisée des genres. Il s’agit indéniablement d’une œuvre de SF puisqu’il met en scène une race extra-terrestre foncièrement originale et radicalement différente de la nôtre. Toutefois c’est bien le fantastique qui prédomine grâce à l’atmosphère horrifique générée par la présence d'un cirque étrange peuplé de nombreux freaks. Ceci dit, ces anomalies de la nature ne sont pas là pour effrayer le lecteur mais pour permettre à l'auteur de délivrer un message.


C’est en effet de différence que Theodore Sturgeon entend nous parler. Différence entre les hommes et les femmes dits normaux et ceux que leur apparence physique distingue de leurs congénères. Différence aussi entre les humains et les cristalins, ces copies humaines créées par les fameux cristaux. En confrontant toutes ces individualités et ces espèces différentes, l'auteur s’interroge sur ce qui les rapproche et ce qui les sépare. Il nous démontre entre autre que l’humanité ne se mesure pas en termes de critères physiques mais en fonction de nos qualités morales. Etre humain ce n'est pas avoir un nez, une bouche, deux mains et deux pieds, c'est être capable d’altruisme et de compassion. La scène finale illustre parfaitement son propos : les masques tombent et la véritable nature de tout un chacun est révélée. On se rend alors compte que les monstres n’étaient pas forcément ceux que l’on croyait et que la laideur dissimule parfois de bien belles choses.


La construction du récit est un peu déconcertante puisqu'il s’attache successivement à Horty, au Cannibale puis à Kay Hallowell nous dévoilant à chaque fois des pans entiers de leur vie et nous montrant comment leur personnalité s’est forgée. Mais le véritable héros n’est autre que Zena. Malgré les apparences, c’est bien la jolie lilliputienne  qui tient le premier rôle. C’est elle qui comprendra le mieux la nature des cristaux et saura comment s’en faire des alliés. C’est elle aussi qui prendra Horty sous son aile et lui donnera les moyens de lutter contre le Cannibale. C’est elle enfin qui fera le sacrifice de sa vie pour empêcher ce dernier de détruire les humains. Des humains qui ne méritent pas forcément sa pitié mais qu’elle aime cependant au point de vouloir devenir leur semblable. 


Au final, « Cristal qui songe » n’est sans doute pas ce grand classique de la science-fiction qu'on nous présente souvent mais il n'en demeure pas moins une bien jolie fable sur la différence.

J'ai Lu - 1972

5 octobre 2016

LA FILLE DU CAPITAINE - ALEXANDRE POUCHKINE

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Jeune noble tout juste entré dans la carrière militaire, Pierre Griniev est envoyé dans une petite ville de garnison sur les bords du fleuve Oural. Alors que, loin des plaisirs de Saint Petersbourg, il pense sombrer dans l’ennui le plus profond, deux évènements vont le sortir de sa torpeur : son amour pour Macha, la jolie fille du commandant de la petite place forte et la révolte des cosaques menés par le terrible Pougatchev. 

Mes connaissances en matière de littérature russe sont proches de zéro. J’ai bien lu deux bouquins de  Nabokov mais comme le loustic a tourné ricain j’hésite à les comptabiliser. J’ai ensuite lu ce superbe pamphlet anti-stalinien qu’est « Une journée d’Ivan Denissovitch » de Soljenitsyne et, plus près de nous, j’ai tâté du post-soviétisme avec l’étonnant Viktor Pellevine. Mais en matière de classiques, exception faite du « Double » un Dostoievski mineur qui ne m’a laissé presque aucun souvenir, mon carnet de chasse est désespérément vierge. Pas un Tolstoï, pas le moindre Tourgueniev, pas même un petit Tchekov pour sauver l’honneur. 

Alors, pour combler cette lacune vaste comme la Sibérie, j’ai décidé de me taper un petit Pouchkine qui, contrairement à ce qu’a pu prétendre certain chanteur à cravate à poix, n’est pas un café moscovite mais le petit père de la littérature russe moderne. Mon choix s’est porté sur la plus romanesque de ses œuvres et c’est une décision que je n’ai pas regrettée puisque je me suis retrouvé embarqué dans un roman historique qui n’a rien à envier à ceux de notre Alexandre Dumas national.

« La fille du capitaine » est une histoire d’amour toute simple sur fond de révolte des cosaques. Il y a de l’épique et du dramatique, de l’humour et de l’émotion le tout sur un rythme enlevé qui ne laisse pas beaucoup de temps pour l’introspection. Et pourtant, les personnages sont beaucoup plus profonds et signifiants qu’il n’y parait  d’abord.

Je ne parle pas du triangle amoureux Griniev/Macha/Chvabrine qui campent des individualités beaucoup trop conventionnelles, héros fidèle et courageux,  jeune vierge dévouée et traître infâme et libidineux. Je ne pense pas non plus au brigand  Pougatchev ou à la Grande Catherine, personnages bien réels que l’auteur a incorporé à son récit pour lui donner un peu de consistance historique et qu’il semble étrangement placer sur un pied d’égalité en les montrant l’un et l’autre faire preuve tout à tour de la même sévérité et de la même mansuétude. Non, les personnages les plus intéressants, ceux qui font vivre cette Russie du XIXème siècle et donnent au roman son authenticité, sa verve et sa saveur, ce sont les seconds rôles.

Il y a d’abord papa et maman Grinev qui illustrent parfaitement cette caste de riches propriétaires terriens libéraux, francophiles et éclairés mais néanmoins attachés à leurs privilèges (leur richesse se compte en âmes c’est-à-dire en serfs). Il y a ensuite le couple Mironov dans lequel madame semble porter la culotte jusqu’à ce que les circonstances révèlent le courage du Capitaine et l’amour de son épouse. Il y a enfin Savélitch, le serviteur du jeune Griniev, dont les récriminations incessantes à l’égard de tout un chacun apportent au roman sa petite note d’humour.

Signalons enfin que l’action est bien présente avec rien moins qu’un duel, un assaut et un siège dans les règles de l’art, le tout dans les superbes paysages enneigés des plaines de l’Oural.

Le Livre de Poche - Classiques

10 septembre 2016

LA FERME DES ANIMAUX - GEORGE ORWELL

9782070375165

Affamés et maltraités, les animaux de la Ferme du Manoir chassent le fermier et ses ouvriers agricoles pour prendre en main leur destinée. Grâce à leur intelligence supérieure les cochons assurent le gouvernement de la basse-cour et établissent un système politique fondé sur le principe d’égalité de toutes les bêtes. Très vite cependant des dissensions apparaissent et certains semblent vouloir s’affranchir des obligations qui incombent à tous.

 

"La ferme des animaux"  étant au programme de la classe de 3ème de ma fille, j'ai décidé de rentabiliser cet achat obligatoire en lisant moi aussi ce texte du célèbre auteur de "1984". Et bien m'en a pris car j'ai éprouvé un plaisir énorme à découvrir cette fable politique qui dépeint avec intelligence et originalité la façon dont le régime stalinien s'est mis en place. Certes, des ados de 13/14 ans n'ont peut-être pas la culture générale suffisante pour comprendre toutes les allusions et reconnaître Lénine, Trotsky et Staline dans les cochons Sage l'Ancien, Boule de neige et Napoléon, mais pour le reste, la démonstration est redoutable de simplicité et de précision.


Il décrit parfaitement comment les idéaux de la première heure sont progressivement corrompus par un groupe d'apparatchik (les cochons) qui s’appuie sur l'armée (les chiens) et des masses peu éduquées (les moutons) pour gouverner. Il montre avec justesse comment cette nomenklatura détourne à son profit les richesses, accablant le peuple de travail et de privations et le payant de promesses jamais tenues. Il évoque aussi les renoncements et les compromissions, le travestissement de la vérité et la manipulation des masses. Tout est parfaitement en place jusqu’aux procès politiques, aux séances d’auto critique et aux purges en passant par le culte de la personnalité et les défilés devant la dépouille du vieux sage.


Sous son aspect anodin et presque enfantin, ce petit livre est donc une critique extrêmement efficace du totalitarisme soviétique en même temps qu'un remarquable exercice de style. Aucune raison de s'en priver.

Gallimard - Folio - 2015

5 septembre 2016

LES FAUCHEURS SONT LES ANGES - ALDEN BELL

foliosf459-2013Il y a vingt-cinq ans, sans que l’on sache pourquoi ni comment, les morts sont revenus à la vie. Le monde a alors sombré dans le chaos et les survivants tentent depuis de sauver ce qui peut encore l’être. A quinze ans Temple est déjà une jeune femme aguerrie. Eprise de liberté, elle parcourt les States sans chercher à s’intégrer à l’une des nombreuses communautés qu’elle croise. Deux rencontres vont toutefois bouleverser le mode de vie qu'elle s'est choisi.

 

Le zombie est à la mode. Cela fait déjà quelques années qu’on en voit fleurir un peu partout dans la littérature de genre et non plus seulement dans les histoires fantastiques, à Haïti ou dans les laboratoires des savants fous. Ils ont quittés les pages des romans gores et des films de série B pour s’épanouir dans une SF plus classique jusqu’à devenir la cause la plus répandue de futur apocalyptique. Il y a eu Walking dead et World War Z chez les Ricains et, plus près de nous, L’évangile cannibale de Fabien Clavel ou Pop et Kok de Julien Péluchon.


Alden bell ne fait donc pas preuve d'une grande audace en invitant des morts vivants dans son roman. Il ne fait d’ailleurs preuve de guère plus d’originalité dans les autres aspects de son post-apo puisque nous retrouvons les traditionnelles villes en cours de délabrement, des communautés qui tentent, çà et là, de préserver des îlots de civilisation et des individualistes qui s’accommodent avec plus ou moins de bonheur de ce monde chamboulé.


En fait, tout l’intérêt de son histoire repose sur sa jeune héroïne. Temple a du caractère. Elle manie aussi bien la machette que le revolver, sait ce qu’elle veut et entend bien faire respecter ses choix. C’est un personnage féminin qui sort des sentiers battus et nous change agréablement des rôles de victime ou de tendre moitié auxquels les femmes sont trop souvent cantonnées dans ce style de littérature.


Mais plus encore que ses qualités de combattante ou sa personnalité, c’est le regard qu’elle porte sur son environnement qui apporte du neuf dans un genre passablement usé. Dans ce "monde d’après", Temple évolue en effet comme un poisson dans l’eau. Elle n’a pas connu l’avant, n’en sait que ce qu'on lui en a raconté ou ce qu’elle peut encore en voir. Elle n’éprouve pas d’attachement particulier pour ces vestiges ni de nostalgie pour un mode de vie disparu. Elle ne cherche pas à préserver le passé comme le font les Grierson, barricadés dans leur demeure coloniale où ils entretiennent l'illusion d'une existence normale. Elle ne souhaite pas non plus tirer parti de la situation pour dominer ses semblables ainsi que l’espère la tribu de dégénérés qui la tiendra un temps en captivité.

Elle se contente de prendre ce qui vient et profite des menus plaisirs et des belles surprises que lui réserve encore l’existence. Même les zombies n'ont pour elle rien de particulièrement effrayant, juste un danger comme un autre, des animaux venimeux dont il faudrait se méfier. Finalement, le danger viendra une fois de plus des hommes, encore et toujours dominés par leurs peurs et leurs passions.

Gallimard - Folio SF - 2013

23 juillet 2016

LES CROIX DE BOIS - ROLAND DORGELES

9782253003137

Histoire romancée des expériences vécue par l'auteur sur les champs de bataille de la première guerre mondiale.

"Les croix de bois" fait partie de ces romans sur la première guerre mondiale écrits par des hommes qui l'ont vécu. Outre une véracité sans doute plus grande, ils sont en général plus intimistes que les textes plus récents et ne versent que rarement dans l'héroïsme grandiloquent, un peu comme s'il y avait une certaine réserve de leur part, une volonté de ne pas se mettre en avant alors que tant de leurs compagnons de combat ne sont plus là. 

Roland Dorgelès a écrit le sien en 1919, soit à peine un an après la fin de cette guerre qui l'a vu s'engager dès 1914 malgré une santé fragile. Il a combattu dans les tranchées, en Argonne et dans l'Artois, avant de prendre un peu de hauteur en rejoignant l’aviation. Son récit s'est donc nourrit de son expérience du combat. Les batailles dont il nous parle, il les a vécues. Les hommes dont il a fait les héros de son roman, il les a rencontrés. On ne trouvera pourtant dans son livre aucune référence de lieux ou de dates. Les spécialistes de la grande guerre reconnaîtront sûrement telle ou telle bataille, tel ou tel village dans les descriptions de l'auteur mais, pour les autres, c'est l'anonymat qui domine. On pourrait être en n'importe quel endroit du front et presque à n'importe quel moment.

Il en va de même pour les personnages. Ils s’appellent Sulphart, Broucke, Belin, Demachy ou Bouilloux. Ils viennent du Nord, de Normandie, de Corse et de Paris. Ils sont paysans ou étudiants. Ils sont ses compagnons d'arme tout autant que le produit de son imagination. Ils sont tous les autres soldats, semblables et différents. L'auteur lui-même s'efface derrière le narrateur, un dénommé Jacques Larcher, sorte de double romanesque dont on devine à certains détails qu'il partage avec lui origine socio-professionnelle et bagage intellectuel. Un personnage qui participe aux évènements qu'il raconte mais qui n'est jamais mis en avant, se contentant de retranscrire les faits dont il est le témoin.

Son récit comporte finalement peu d'épisodes guerriers. Il semble préférer nous montrer ses compagnons dans tous les autres moments de leur vie de biffins. Une vie rude mais non dénuée de moments de gaieté et de franche camaraderie. Nous les côtoyons au feu ou à l'arrière, assistons aux corvées de soupe et à la distribution du courrier, à l'épouillage, à toutes ces menues tâches qui rythment leur quotidien entre de longues périodes d'attente : « Alors on se rassied, le dos au mur, et on attend. Faire la guerre n’est plus que cela : attendre. Attendre la relève, attendre les lettres, attendre la soupe, attendre le jour, attendre la mort… Et tout cela arrive, à son heure : il suffit d’attendre… ». Les scènes de combat sont donc peu nombreuses mais néanmoins suffisantes pour montrer toute l'horreur de cette guerre, les vagues de soldats montant à l'assaut et se brisant les unes après les autres, le pilonnage incessant des obus, les blessures, les mutilations bref toute l’absurdité d’un sacrifice aussi inhumain qu'inutile.

Le dernier chapitre traite du retour à la vie civile de l'un des personnages. L’occasion de nous montrer un peu la vie loin des combats ainsi que le décalage qui s’est instauré entre ceux qui ont vécu la guerre dans leur chair et ceux pour qui elle demeure une menace encore lointaine. On y ressent aussi l’amertume de l’auteur qui pressent que ses concitoyens s’empresseront d’oublier tant de mauvais souvenirs même s’il faut pour cela oublier ceux qui ne rentreront jamais du front : « On oubliera. Les voiles du deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois. ». Et c'est précisément pour éviter que ces hommes ne meurent à nouveau que Roland Dorgelès a écrit ce livre, Pour leur rendre hommage bien sûr mais surtout pour laisser une trace de leur passage, témoigner qu'ils ont vécu, rit, pleuré, souffert.

Le Livre de Poche

 

25 juin 2016

LA HORDE DU CONTREVENT - ALAIN DAMASIO

foliosf271-2015Dans un monde livré à la férocité de rafales et de bourrasques aussi puissantes que meurtrières, un groupe d’hommes et de femmes avance pied à pied afin de gagner l’Extrême-Amont et découvrir la source du vent. Une quête longue et dangereuse où se sont déjà perdues trente-trois hordes pareilles à la leur… 

Enfin un bouquin de Fantasy foncièrement original qui ne soit pas une resucée de Tolkien ou de Howard. Une originalité qui ne réside pas dans des détails tels que sa pagination inversée ou dans les symboles qui précèdent chaque prise de parole de l’un des personnages de ce roman choral ; une coquetterie qui aurait même plutôt tendance à nous embrouiller si l’éditeur n’avait pas eu la bonne idée de nous fournir un marque page récapitulatif. Non, la singularité de ce roman et l’audace de l’auteur résident dans son univers construit sur un concept unique : le vent. Histoire, religion, métiers, technologies, langage, philosophie, tout s’articule autour de cet élément intangible et pourtant si puissant.

Du début à la fin du roman c’est lui qui donne le La. Il sculpte les décors, détermine l’ambiance, influence l'économie, les déplacements, les combats... Alain Damasio a réussi la performance de nous rendre ce vent palpable, présent dans chaque aspect de la vie, titillant chacun de nos sens. Pour ce faire il a fait preuve d’un travail remarquable sur le langage avec quantité de trouvailles linguistiques évoquant son mouvement et sa fluidité, son rythme ou son imprévisibilité. Ce n’est pas un simple exercice de style mais une vraie réflexion sur la manière de faire passer des sensations.

Mais il n’y a pas que la forme qui soit intéressante. Le fonds l’est tout autant avec en premier lieu cette horde composée d’hommes et de femmes formés depuis l’enfance à une unique tâche et contraint de vivre ensemble leur vie entière. Les relations entre ces personnages aux caractères bien marqués occupent en conséquence une bonne part du roman. Il y a de la matière puisque l’auteur a convoqué un peu de tout, un guerrier, des chasseurs, une guérisseuse et même un troubadour. Tout ce petit monde s’aime et s’engueule, se jalouse et s’estime. La cohabitation est parfois difficile mais l'entraide est toujours là. Ce roman est d'ailleurs pour beaucoup une histoire d'amitié et de partage, de confiance en l'autre et de dépassement de soi.

Il lui manque peut-être un peu, non pas d’action, mais de surprises et de rebondissements pour animer une intrigue par trop linéaire. La lutte constante de la horde contre toutes les manifestations du vent est certes dantesque mais d’autres aspects de sa quête auraient mérités d’être approfondis. Je pense notamment à quelques pistes ou allusions dont on attend en vain qu’elles s’étoffent. Ainsi en est-il de cette "Poursuite" qui cherche à empêcher les hordes successives de mener à bien leur mission ou de la rivalité avec les "Obliques"  qui utilisent d’immenses chars à voile pour se déplacer.

J’aurais également préféré que l’auteur rabatte une ou deux centaines de pages à son roman. Certes, le Damasio maintient de bout en bout un haut niveau d’exigence littéraire mais certains passages sont affreusement longs et d’autres absolument inutiles. La fin surtout m’a paru fastidieuse avec ses trop nombreuses digressions sur la nature des chrones et sur les sentiments des hordiers confrontés à la disparition de leurs compagnons et à la certitude de leur mort prochaine. C'est certes l'occasion de bien jolies réflexions sur la vie, la mort et ce qui reste de nous après le grand saut mais à ce stade du roman, c’est-à-dire avec déjà 600 pages dans les mirettes et plus guère de patience à gaspiller, elles m'ont profondément ennuyé.  Dans ces conditions j’ai éprouvé autant de difficulté que la horde à venir à bout des pentes de Norska et je n’étais sans doute plus en état d’apprécier la chute à sa juste mesure. Une fin qui n’est peut-être pas tout à fait à la hauteur de mes attentes mais qui possède malgré tout un je-ne-sais-quoi de grandiose… et de dérisoire. Comme la vie.

Gallimard - Folio - 2015

20 juin 2016

MORT AUX CONS - CARL ADERHOLD

9782253124870-T

S'étant rendu compte qu'un petit nombre d'individus empêchent la majorité de vivre sereinement, un homme entreprend de se débarrasser de tous les gêneurs qu'il rencontre. Ce faisant, il développe une théorie de la connerie.


De temps à autre, je pioche dans les rayonnages de ma bibliothèque municipale un roman humoristique, histoire de passer quelques heures tranquilles sans trop m'épuiser les neurones. Avec « Mort aux cons », j'ai tout de suite su que j'avais mis la main sur le livre parfait. Rien que le titre semblait une invitation à la déconnade et cette histoire de tueur de cons promettait quelques délicieux moments de plaisir sadique et régressif. Et je n'ai pas été déçu car Carl Aderhold m'a fourni exactement ce que je cherchais, et même un peu plus.


Si son bouquin fonctionne si bien c'est que l'on se retrouve un peu dans son personnage. Qui n'a jamais été confronté à l'un de ses individus insupportables qui vous bouffe l'existence ? Qui n'a jamais eu envie d'utiliser la manière forte face à un voisin tapageur ou une personne grossière ? Avec lui, le rêve devient réalité. Il punit à notre place les malappris de tout poil et l'on peut apprécier sans mauvaise conscience le juste châtiment de tous ces emmerdeurs. On le fait d'autant plus volontiers que la mortelle croisade de ce drôle de héros n'est jamais crédible. Carl Aderhold reste toujours dans la grosse farce évitant ainsi de donner au récit un côté par trop dérangeant. J'ai donc suivi avec beaucoup d'amusement les aventures de ce héros peu ordinaire qui commence par supprimer les nuisibles de son entourage avant de se lancer dans une véritable croisade contre la connerie.


Mais qu'est-ce qu'un con ? La question est plus compliquée qu'il n'y paraît. La connerie n'a rien à voir avec la bêtise. On peut être intelligent et con ; l'un n'exclue pas l'autre. C'est ailleurs un des postulats de base du personnage : les cons sont partout, dans toutes les professions et toutes les classes sociales. Alors comment faire pour les reconnaître ? Il y a bien sûr les cons évidents, le raciste, le chauffard, le chasseur. Mais la liste est loin d'être exhaustive. Il faut donc déterminer ce qui caractérise le con, tenter une définition.


Pour cela, il se lance dans une véritable nomenclature de la connerie, traquant ses multiples manifestations. Il croit d'abord l'avoir débusquée sous la forme de l'abus de pouvoir, de la domination réelle ou psychologique exercée sur les faibles. Puis il penche pour une tendance à la victimisation : le con n'est jamais responsable, c'est toujours la faute d'autrui ou de la société. Il se déterminera finalement en faveur de l'absence d'humanité et de valeur morale. Par égoïsme, indifférence, intérêt ou mépris, le con est celui qui opprime ses semblables.


Mais qu'on se rassure, le roman ne tourne pas au traité philosophique. Les réflexions de son personnage, pour pertinentes qu'elles soient (sur l'entreprise, la religion et la société en général) ne nuisent pas au bon déroulement de l'histoire. Il continue d'éradiquer les gêneurs, faisant preuve d'une imagination sans limite pour les faire disparaître. Des assassinats exécutés avec beaucoup d'humour et d'à-propos et souvent accompagnés de commentaires non moins amusants. Ainsi de sa DRH qui, pour avoir mis fin aux heures supplémentaires verra ses jours supplémentaires supprimés. Mais il y a bien d'autres scènes fort drôles tel ce tournage d'un film X au cours duquel toute l'équipe, scénariste, techniciens et acteurs discutent amour platonique.


"Mort aux cons" est donc un excellent divertissement, truffé de bons mots et délicieusement immoral. C'est aussi une très fine observation de la nature humaine et, si son héros est un misanthrope de la pire espèce, je pense qu'il en va tout autrement de l'auteur. Pour peindre les gens avec autant de précision, cons ou pas, Carl Aderhold  a du longuement les observer, quasi amoureusement.

Hachette - Le Livre de Poche - 2009

17 mai 2016

L'ARMURE DE VENGEANCE - SERGE BRUSSOLO

9782253170969-TA la suite d'un enchaînement de circonstances étranges, Jehan de Montpéril est chargé de faire la lumière sur une série de meurtres commis sur les épouses et les enfants de seigneurs locaux. Son enquête lui fera suspecter tour à tour l'entourage d'un hobereau puis les membres d'une troupe de saltimbanques. Il devra surtout découvrir le rôle exact joué par une mystérieuse armure noire qui semble animée d'une existence maléfique. 

Ce roman est le second et déjà le dernier que l'auteur a consacré au personnage de Jehan de Montpéril. Je le regrette un peu car ce bûcheron fait chevalier pour son courage au combat m'était bien sympathique. L'ambiguïté de sa situation surtout, en faisait un héros peu commun. Méprisé par la noblesse qui lui reproche ses origines roturières et mal à l'aise parmi le peuple qui ne le considère plus comme l'un des siens et se méfie même un peu de lui, il compose une figure originale dans ce moyen-âge par ailleurs tout à fait traditionnel.

D'un naturel simple et droit, Jehan fait en effet figure d'exception au milieu de seigneurs arrogants et de moines obtus et vindicatifs. Sa naïveté lui vaudra d'ailleurs d'être baladé par les uns et les autres tel un pion dans un jeu qui le dépasse.

Mais Jehan n'est pas le seul à se sentir dépassé par cette enquête difficile. Le lecteur se retrouve lui aussi perdu au milieu de très nombreux suspects - en fait presque tous les personnages - et cherchera en vain l'identité du coupable. Il faut dire que l'auteur a brouillé les pistes dès le début et bien malin celui qui découvrira avant l'heure le meurtrier.

Tout cela nous donne un polar historique bourré de fausses pistes, sans temps morts et aux rebondissements incessants. Un récit placé sous le signe de la passion (amour, quête d'absolu, vengeance) et agrémenté de quelques scènes ultra violentes dont la mort d'un homme dévoré vif par une meute de chiens ou celle d'un bébé mis à rôtir dans une armure...

Editions du Masque - Livre de Poche

12 mai 2016

LES ENNEMIS - P-J HERAULT

officine06-2005

A l’issue d’un combat entre un patrouilleur végien et un destructeur centaurien, quelques dizaines de rescapés des deux bords sont contraint de se poser sur une planète des confins peuplée de créatures du Jurassique. Sans espoir d’être secourus, les ennemis d’hier vont devoir s’apprivoiser pour survivre et peut-être fonder ensemble une colonie. C’est du moins ce qu’espère Ewen Pradec, un lieutenant des commandos végiens. Mais on n’efface pas comme cela huit années de guerre… 

« La négociation exige courage et persévérance, la guerre est à la portée du premier imbécile ». Cette citation tirée de « La parabole des talents » d’Octavia Buttler pourrait être la devise du héros de ce roman. Ewen Pradec fait en effet partie de ces hommes et de ces femmes capables de surmonter leurs préventions et faire taire leur rancœur lorsque les circonstances l’exigent. Tout au long du roman il s’emploie à rapprocher les naufragés, arrondissant les angles et ménageant les susceptibilités. Il a d’ailleurs fort à faire car l’opposition n’est pas qu’entre anciens ennemis, entre végiens et centauriens. Elle est aussi - et surtout - entre ceux qui s’adaptent et ceux qui restent figés, ceux qui voient loin et ceux qui raisonnent en fonction de critères désormais dépassés ou qui veulent conserver leurs anciens privilèges, maintenir une hiérarchie qui les avantage.

Ce thème de l’homme qui prend en main la destinée de ses compagnons d’infortune est un classique dans l’œuvre de P. J. Herault  tout comme d’ailleurs celui  d’ennemis contraints de faire front commun contre une terrible menace (Ceux qui ne voulaient pas mourir, La fédération de l’amas). Quant à la robinsonnade, c’est elle qui donne son cadre général au récit et permet à l’auteur de démontrer une fois de plus ses qualités de créateur d’univers et son sens du détail.

De même que son héros doit penser à tout pour permettre aux siens de survivre, P. J. ne laisse rien au hasard. C’est particulièrement sensible dans les nombreux passages où ses naufragés de l’espace doivent penser survie. Le choix du lieu où implanter une ville, la récupération du matériel  et sa transformation, les problèmes d’approvisionnement – en nourriture, en énergie – sont plus importants et plus intéressants que les scènes de combats contre les vilains dinosaures. Cela a beau être de la SF, tout paraît ici bien réel car expliqué et justifié.

On sent en tout cas que P. J. se plait à imaginer les prémisses d’une nouvelle société loin du carcan des règles anciennes. Une société fondée sur la recherche du bien commun où les décisions ne seraient pas imposées par les politiciens et les militaires responsables de la guerre («Une guerre ne se déclare pas toute seule, ce sont des hommes qui, par ambition personnelle, ou par incapacité, la laisse éclater, ou la provoquent délibérément»), une société où gouverner serait un sacerdoce, non une sinécure («Commander, cela veut dire être responsable des prolongements de tous ses actes, avoir prévu toutes les possibilités et les assumer»).

Notons enfin que malgré une confrontation parfois explosive entre les protagonistes, pas un seul mort n’est à déplorer. La preuve que l’on peut faire un bon roman d’action sans pour autant avoir un macchabée toutes les dix pages. La preuve aussi que la discussion, l’échange de points de vue et surtout, l’écoute, peuvent faire des miracles !

L'Officine - Fantastic Fiction - 2005

 

 

6 mai 2016

L'OEIL DE PÂQUES - JEAN TEULE

9782266220095

Qui a percé un tunnel dans la Manche ou, dit autrement, qui a fait un trou dans le crâne de Lucy Channel ? Est-ce Pâques la jeune femme à laquelle elle donnait des leçons de chant ? Est-ce Louis Levillain, le mari de son infirmière qui souhaitait faire main basse sur son argenterie ? Ou bien l'un des nombreux autres louftingues qui semblent s'être donné rendez-vous à Calais ?

Lorsque j'ai entamé ce polar de Jean Teulé, je me doutais bien que ça ne ressemblerai ni à du Simenon ni à de l'Agatha Christie. Ce en quoi je ne me suis pas trompé puisque, s'il y a bien meurtre et enquête, l'auteur s'attache davantage aux lieux et aux personnages qu'il décrits d'ailleurs avec beaucoup d'originalité et d'humour.

Côté décor, Teulé remonte carrément à la nuit des temps, lorsque la Terre n'a pas encore la gueule qu'on lui connaît et que les continents commencent à peine à se former. L'auteur nous montre la naissance de la vallée du Riff et des falaises de la côte d'albâtre avec les drôles d'animaux d'alors, ces dinosaures aux blazes imprononçables. Des noms et des lieux qui reviendront tout au long du récit, à la faveur de clins d'œil et de jeux de mots.

Pour les personnages, la remontée dans le temps n'est pas aussi vertigineuse. Trente ans, quinze ans ou deux semaines en arrière pour faire connaissance avec une française élevée dans un ashram ou un radio-tagueur guyanais et pour comprendre l'origine de la vocation d'un médecin légiste et d'un juge. Ajoutons-y pour faire bonne mesure un commissaire hydrophobe, un bricoleur de génie qui rêve de devenir chauffeur de taxi, une infirmière et une cantatrice chauve, et cela nous donne une belle brochette de personnages passablement barrés.

La résolution de l'énigme policière ira néanmoins à son terme mais se fera avec une logique surprenante et grâce à un ensemble de coïncidences un peu outrées. A l'instar d'un puzzle psychédélique, les pistes se rejoignent, les destinées s'emboîtent tandis que les personnages se découvrent quantité de points communs. Tout se termine fort logiquement par un happy end un peu immoral mais qui respire la joie et la bonne humeur, ce qui n'est pas si fréquent chez l'auteur.

"L'oeil de Pâques" est le deuxième roman de Jean Teulé mais on y trouve déjà ce ton à la fois trash et poétique qui sont sa marque de fabrique et sans doute aussi l'une des causes de ses succès futurs.

Julliard - Pocket - 2011

 

 

 

 

25 avril 2016

JUSTE UN REGARD - HARLAN COBEN

9782266159722Il aura suffi d'un malheureux cliché glissé dans ses photos de vacances pour que la vie de Grace Lawson soit bouleversée. Son époux disparaît, un dangereux criminel menace ses enfants et la police semble impuissante à les protéger. Déterminée à protéger sa famille et se méfiant désormais de tout le monde, Grace va mener sa propre enquête avec l’aide, toute paradoxale, d'un dangereux mafieux.

En dépit de sa réputation de maître du thriller, je ne connaissais jusqu’à présent Harlan Coben  qu’au travers de l’adaptation cinématographique de son roman le plus connu : « Ne le dis à personne ». Le film ne m’ayant guère emballé (la faute à François Cluzet) je n’avais encore jamais eu l’idée de lire un de ces bouquins. Cet oubli est désormais réparé mais il n’est pas sûr que je renouvelle l’expérience.

Le résultat est pourtant efficace : pas de temps mort, des indices distillés au compte-goutte, de l’action juste ce qu’il faut, l’ami Coben connaît son métier. Il alterne parfaitement les passages angoissants avec un tueur bien flippant (une espèce d’ostéopathe dément capable de vous briser les os un par un) et d’autres plus calmes qui permettent de souffler un peu. Mais surtout, son intrigue tient vraiment la route et j’avoue ne pas l’avoir éventée avant la révélation finale, ce qui est plutôt une bonne chose.

Néanmoins, son roman souffre d’un certain nombre de petits défauts. Tout d’abord il y a le style. Celui d’Harlan Coben est extrêmement simpliste : descriptions sommaires, dialogues excessivement longs et nombreux, situations un peu convenues, il va à l’essentiel, se reposant sur la qualité de l’énigme qu’il nous propose. On sent également un peu trop les ficelles du métier en particulier dans la façon dont les personnages secondaires entrent en scène.

Il m’est aussi apparu que son intrigue, en dépit de son intérêt, était beaucoup trop proche de celle de « Ne le dit à personne ». Dans les deux cas nous sommes en présence d’un personnage qui enquête sur la disparition de son conjoint, qui doit lutter contre un ennemi prêt à tout et qui trouve une aide inattendue auprès d’un caïd du milieu. On retrouve aussi la même idée de fuite, de dissimulation pour échapper à une vengeance, bref, cela donne un peu l’impression que l’auteur a trouvé la recette qui fonctionne et qu’il est bien décidé à l’exploiter à fond.

Pocket - 2011

 

 

 

 

 

 

30 mars 2016

L'ÎLE DES RÊVES - KEIZO HINO

imagesShôzô Sakai est un veuf d’une cinquantaine d’années qui passe l’essentiel de son temps libre à déambuler dans Tôkyô pour admirer les tours de verre et d’acier qui fleurissent un peu partout dans la ville. S’étant un jour égaré sur les vastes terre-pleins qui bordent la zone portuaire il fait la connaissance d’une jeune femme excentrique qui va lui ouvrir les portes d’un univers étrange en marge de la ville et du temps.  

J'ai toujours eu un petit faible pour les romans qui, sans verser dans le fantastique ou la science-fiction, baignent dans une atmosphère étrange, onirique ou surréaliste. C'est exactement le cas de cette "Ile des rêves" qui nous fait évoluer dans un Tôkyô décalé, bien loin des quartiers traditionnels ou futuristes de la célèbre cité nippone.

Dans ce roman particulièrement minimaliste (un entrepôt, un bout de digue et seulement trois personnages) Keizo Hino nous emmène voir ce qui se cache derrière notre environnement quotidien. Il nous fait découvrir les vestiges de l’ancienne cité et nous promène dans les quartiers industriels ou sur les terrains vagues, nous forçant à regarder ces lieux déclassés où l'on ne met habituellement pas les pieds. Son île est ainsi un témoignage du passé recouvert par le modernisme des constructions d'après-guerre. Elle est aussi la preuve vivante de l’impact  du mode de vie occidental sur notre environnement. Elle est à la fois ce qu'on a oublié et ce que l'on préfère ignorer, un témoignage de notre passé et une vision de notre futur.

Mais pour le découvrir, encore faut-il s'engager sur des chemins de traverse et aller regarder le monde sous un angle nouveau. Comme Monsieur Sakai, ce n’est qu’en rompant avec notre routine que l’on peut accéder à ce monde parallèle. Pour cela, il faut accepter de sortir de sa zone de confort, il faut expérimenter, se mettre en danger.

« L’île des rêves » est donc autant une réflexion sur la ville et la place de l’homme dans l’habitat urbain qu’un appel à changer des habitudes qui, peut-être, nous font passer à côté de l’essentiel. C’est en tout cas un roman déconcertant qui m’a laissé une impression profonde. Il m’a aussi rappelé une autre île, de béton celle-là, dans laquelle James Ballard explorait déjà  les réactions de trois individus confrontés aux aberrations d’une urbanisation anarchique.

Philippe Picquier - 2012

 

 

25 mars 2016

NOUS ENTRERONS DANS LA LUMIERE - MICHELE ASTRUD

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L’homme a une fois de plus salopé sa planète et la bombe climatique qu’il a façonnée est en train de lui péter à la gueule. La France subit une sécheresse depuis déjà trois ans et les institutions du pays se délitent progressivement. Dans un pays où le règne du plus fort est en train de s’instaurer, un homme va tenter de renouer une relation avec sa fille malade tout en essayant de sauver les archives vidéo d’une vieille amie.

 

Cela fait déjà un paquet d’années que le post-apo a débordé les strictes limites de la SF pour se faire une petite place en littérature blanche. Il y a ainsi eu « Le voyage d’Anna Blume »  de Paul Auster et « La route »  de Cormac McCarthy pour ne citer que les plus célèbres. Mais bien d’autres ont depuis emboîté le pas à ces auteurs reconnus.

Rien de surprenant à cela. Le post-apo est un terrain propice aux expérimentations de toutes sortes, une façon de tabula rasa où l’écrivain peut, tout en conservant une part plus ou moins grande de notre réalité quotidienne, affranchir ses personnages des lois et des conventions de la société qu’il fait disparaître. Il peut ainsi les confronter au débordement des passions, tester leurs réactions face à l’inconnu, les laisser, au choix, détruire ou reconstruire, inventer ou régresser. Le post-apo, c’est le champ de tous les possibles.

La cause de l’apocalypse est en revanche assez secondaire. Dans « Nous entrerons dans la lumière » c’est une sécheresse exceptionnelle qui a raison de la cohésion de la société française. On ne sait presque rien de son origine. On ne peut qu’en constater les effets : la fuite à l'étranger de ceux qui en ont les moyens, le repli égoïste de ceux qui ont encore quelque chose, le rassemblement en meutes de jeunes loups de ceux qui n'ont plus rien.

Antoine le narrateur n’a lui-même plus grand-chose si ce n’est des responsabilités. Des responsabilités envers sa femme qui le presse de le rejoindre en Amérique ; envers l’oeuvre de documentariste de Sonia son amour de jeunesse ; envers sa fille Chloé, internée dans une institution psychiatrique depuis une dizaine d’années.

Trois femmes donc et trois façons de penser sa vie. Celle de son épouse tout d’abord qui ne pense qu'à l'avenir, à épargner, à prévoir, à se faire une situation fut-ce au détriment de sa famille. Celle de l'assistante de Sonia qui garde les yeux rivés vers le passé, ne pense qu’à conserver ses archives, préserver la mémoire bref qui ne vit  que pour et par des souvenirs. Il y a enfin sa fille qui, elle, est profondément ancrée dans le présent. Sans mémoire du passé et sans attente précise de l’avenir, elle ne réclame qu’un peu de temps et d’attention, des moments de partage, joies et peines confondues.

En fait, cette histoire m’a semblé être une parabole non pas sur le sens de l’existence mais sur la façon dont nous choisissons de l’affronter. Et c’est précisément là que cet univers post-apocalyptique retenu par l’auteur prend tout son sens puisque ce sont les évènements qui vont imposer leur choix aux personnages.

La précarité de leur situation va en effet leur imposer de vivre dans l’instant. Par la force des choses, Antoine va se dépouiller de son ancienne vie, de son confort et de toutes les choses qu'il croyait indispensables. Il retrouvera alors la spontanéité qu’il avait perdue et finira par accepter ce présent qui n’est pas nécessairement oubli du passé ni rejet du futur mais qui au contraire se nourrit des expériences vécues tout en demeurant ouvert à la nouveauté.

Cette histoire de relation père/fille dans un monde en pleine transformation est donc particulièrement touchante. J’ai pour ma part beaucoup aimé ce portrait de père qui prend enfin le temps de regarder grandir sa fille et qui finit par se rendre compte que les enfants sont bien plus forts qu’on ne le pense et sans doute plus aptes que nous à affronter le futur. Et d’ailleurs, le futur, n’est-ce pas eux ?

Aux Forges de Vulcain - 2016

25 février 2016

BAMBI BAR - YVES RAVEY

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Que cherchent les gendarmes dans la remise de Léon ? Pourquoi ce dernier espionne-t-il Caddie, la voisine d'en face ? Quelles activités répréhensibles dissimule le Bambi Bar ? Et quel est le lien entre ces trois questions ? C'est ce que Yves Ravey nous propose de découvrir.

Je crois bien que je suis en train de devenir accroc aux romans de Yves Ravey. J'adore ses récits courts et percutants qui se distinguent par leur mode narratif si particulier, racontés le plus souvent à la première personne dans un style simple et dépouillé qui ne laisse transparaître aucun sentiment. Des récits totalement désincarnés qui ressemblent un peu à une déposition : des faits, rien que des faits. D'ailleurs le parallèle avec l'interrogatoire policier s'impose. L'auteur s'attache à laisser les faits parler d'eux-mêmes, nous laissant le soin de tirer nos propres conclusions.

Cela ne l'empêche pas de nous mener exactement où il veut et quand il le veut. Son roman débute d'ailleurs par une fausse piste, une banale histoire d'accident de la route et de délit de fuite. On pense alors que tout va tourner autour de l'enquête sur la culpabilité, réelle ou supposée, d'un conducteur indélicat jusqu'à ce que l'intrigue se déplace vers le bar à hôtesse du coin.

Et d'un coup tout s'éclaire et l'on se retrouve plongé dans une sordide affaire de traite des blanches. On découvre comment fonctionnent ces "petites entreprises familiales" qui ont fait de la prostitution leur fonds de commerce et notamment comment elles s'approvisionnent en chair fraîche dans les pays où règne la misère.

Mais Yves Ravey n'oublie pas pour autant l'aspect polar de son roman. Il parvient en seulement 92 pages à nous trousser une intrigue qui tient parfaitement la route et qui se conclue par une chute bien noire. Noire comme le désespoir. Noire comme la vengeance.

Les Editions de Minuit - 2008

20 février 2016

LES RAVISSEURS D'ETERNITE - ALAIN PARIS & JEAN-PIERRE FONTANA

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 Ce cycle de trois romans signé Paris/Fontana est assez déconcertant. Il nous plonge dans une société dystopique relativement banale et qui rappelle, toute proportion gardée bien sûr, celle des "Monades urbaines". Comme dans le chef d’œuvre de Silverberg on retrouve en effet l'idée de cités totalement isolées de leurs campagnes afin de limiter leur expansion et préserver les ressources agricoles. Une différence de taille cependant puisqu'ici la croissance démographique exponentielle est considérée comme un fléau contre lequel il faut lutter, au besoin par la manière forte. D'où la fameuse loi dite de sénilité qui permet d’euthanasier tout individu de plus de soixante-quinze ans.

Dans le premier volume (Dernier étage avant la frontière) nous suivons les mésaventures d'un apprenti biologiste victime d'une machination. Pourchassé par la police et par de redoutables tueurs il va tenter de trouver refuge à l'extérieur de la cité où il pense trouver sécurité et réponses à ses questions, tandis qu’une mystérieuse organisation en quête du secret de l’immortalité semble s'intéresser de près à son sort.

La traque du pauvre étudiant et de sa dulcinée n'est pas très passionnante. Elle permet toutefois de faire l’état des lieux d’une société peut rassurante où l'argent est roi et la police toute puissante. Nous sommes ainsi baladés à travers Nouvelle-Jéricho, l’une de ces métropoles verticales où chaque mètre carré est compté et qui sont parcourues en tous sens par les hélicobulles, les pulsotaxis et les subrails. Une bonne partie du récit se déroule aussi dans les innombrables sous-sols de la ville qui accueillent les différents équipements nécessaires à son fonctionnement (égouts, plate formes d’approvisionnement, stations d'épuration et de retraitement des déchets…).

Changement de personnages pour  "Le syndrôme Karelmann". Cette fois-ci nous emboîtons le pas à trois individus bien différents qui interviennent chacun leur tour. Il y a là Rudo Chiern expert en explosifs engagé pour dynamiter les lieux de plaisirs de la capitale, Hermann Strawn un tueur à gage chargé d’enquêter sur ces attentats et Karen Anderson une jeune biologiste qui cherche un remède au syndrome Karelmann, une maladie qui plonge ses victimes dans un état végétatif, le corps inerte mais le cerveau fonctionnant encore.

 L'essentiel de l'action se déroule à Sôroum, le quartier interlope de Nouvelle-Jéricho, lieu de perdition  mais aussi épicentre de la maladie. Nos personnages y font leurs petites affaires, se cherchent, se débusquent et s’éliminent sous l’œil tout sauf bienveillant d’Eric Wagner, le chef de la Pol Mun qui semble tirer les ficelles et jouer un double jeu.

Aucun lien ou presque avec le premier tome, exception faite de certains lieux et du susnommé Wagner dont le rôle a pris de l’ampleur. Le mystère s’épaissit et on attend avec impatiences que les auteurs veuillent bien lever le voile.

Hélas le troisième épisode (Les hommes-lézards) n’apporte qu’une réponse partielle à toutes ces énigmes. La mystérieuse organisation du premier volume a désormais un nom – Chronos - et semble décidée à s’emparer du pouvoir en déstabilisant le régime. C’est elle que l’on retrouve derrière la vague d’attentats dans le quartier Sôroum et qui fomente les violentes manifestations qui agitent la capitale. Elle a  également infiltré les institutions dont la Pol Mun puisqu’Eric Wagner s’avère être l’un de ses affidés.

Leurs projets semblent toutefois compromis par de nouveaux incidents : Eric Wagner, toujours lui, est démasqué et traqué par ses anciens subordonnés, mettant ainsi en danger les autres membres de Chronos. Plus inquiétant encore, les victimes du syndrome Karelmann dont certains auraient bien des révélations à faire, sortent de leur léthargie. Mais une mutation tissulaire s’est opérée, donnant à leur épiderme l’apparence de la peau du lézard.

Et c’est sur ce surprenant rebondissement que se clos ce cycle malheureusement inachevé. Un quatrième tome était prévu qui devait sans doute nous donner le fin mot de l’histoire. Son titre (Les froisseurs de temps) laisse en tout cas supposer que la clé est à chercher du côté de la notion de maîtrise du temps, qu’il s’agisse d’immortalité ou de paradoxe temporel…

Fleuve Noir Anticipation - 1984

30 janvier 2016

LE JEU DE L'ANGE - CARLOS RUIZ ZAFON

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Depuis son plus jeune âge, David Martin ne vit que par et pour les livres. Ceux qu'il a lus enfant et qui l'ont aidé à surmonter une existence misérable auprès d'un père toxicomane, et ceux qu'il a écrits lorsque, devenu adulte, il embrassa la carrière d'écrivain. Mais malgré le succès populaire de La ville des maudits, une série de romans d'aventures fantastiques, la consécration littéraire à laquelle il aspire n'est pas au rendez-vous. Dépité, il accepte la proposition de Corelli, un mystérieux éditeur qui lui propose une somme mirifique en échange d'un livre qui servirait de fondement à une nouvelle religion.
Alors qu'il a déjà commencé la rédaction de l'ouvrage, il découvre qu'il n'est pas le premier écrivain à avoir reçu une telle commande. Pire encore, il semblerait que son son prédécesseur ait connu une fin funeste. Déterminé à en savoir plus, il se lance dans une dangereuse enquête tandis que les cadavres commencent à s'accumuler autour de lui.

Ce n'est sans doute pas par hasard que Carlos Ruiz Zafon a choisi pour héros un écrivain. Son roman est un véritable hommage aux livres et à la création littéraire. On y croise des éditeurs et des romanciers, des archivistes et des rédacteurs. Les personnages passent leur temps dans les librairies, les bibliothèques et les journaux et l'on vit avec le jeune David Martin les affres et les délices de l'écriture, l'angoisse de la page blanche, les délais qu'il faut tenir, les rêves de notoriété...

Pour le reste, Ruiz Zafon reprend la recette qui avait assuré le succès de "L'ombre du vent". Nous retrouvons donc ce savoureux mélange de fantastique et d'enquête policière sur fond d'intrigue sentimentale. Présent aussi, le soin tout particulier apporté à l'ambiance et aux personnages. De nouveau, il nous balade par tous les quartiers de la capitale catalane même s'il s'agit cette fois de la Barcelone des années vingt où commence à se lire l'empreinte de Gaudi (chantier de la Sagrada Familia, Parc Güell) et de l'exposition universelle (téléphérique du port). Une Barcelone de ténèbres et de lumière, à cheval sur les rues sombres et sinueuses du quartier du Raval et les grandes avenues bordant la Plaza Catalunya.


Quant aux personnages, ils sont toujours aussi nombreux et finement travaillés. Le héros bien sûr, dont la personnalité particulière est au cœur du roman, Isabella et Cristina, deux femmes de caractère qui influenceront durablement le cours de son existence, Corelli, le mystérieux éditeur dont la nature profonde nous donne matière à spéculer et bien sûr les Sempere père et fils ou devrai-je dire, grand-père et père puisqu'il s'agit de l'aïeul et du géniteur du jeune héros de L'ombre du vent. La présence de ces deux personnages (et celle d'Isabella) constitue une véritable passerelle entre ces deux romans. Avec Le jeu de l'ange commence à se dessiner une grande fresque (qui compte même d'ores et déjà un troisième volume) et dans laquelle la librairie Sempere et le fameux "Cimetière des livres oubliés" constituent des points de repère.


En tout état de cause cet opus s'avère palpitant. L'intrigue va s'épaississant et nous sommes bientôt tout aussi désorienté que le pauvre David qui, cerné de toutes parts, aura bien du mal à se tirer d'affaire. A cet égard, les cent dernières pages sont absolument haletantes entre révélations, courses poursuites et traque du héros. Un "page-turner" captivant que l'on ne peut quitter avant la dernière ligne.

ATTENTION, CA VA SPOILER !

La fin justement, paraîtra peut-être un peu confuse en ceci qu'elle n'apporte pas de réponses claires concernant la personnalité de Corelli ou l'identité du meurtrier. Pour ma part, il me semble que deux explications sont envisageables. La première est d'ordre fantastique. Corelli est bien le diable et David Martin un nouveau Faust pris au piège d'un pacte redoutable. La seconde est beaucoup plus rationnelle. David a basculé dans la folie et souffre d'un dédoublement de la personnalité. Ce faisant, il refoule toute responsabilité et fait endosser les meurtres par son double démoniaque : Diego Marlasca. Plusieurs éléments me font pencher en faveur de la seconde hypothèse.


En premier lieu, le surnaturel ne fait son apparition qu'à compter du moment ou David voit ses espérances sombrer les unes après les autres. La femme qu'il aime lui préfère un autre homme ; le roman sur lequel il fonde ses ambitions littéraires est un échec alors que celui de son rival triomphe ; il est pris au piège d'un contrat d'édition qu'il ne peut rompre. Ajoutons qu'il est physiquement diminué, psychologiquement faible et terriblement seul dans sa vieille maison. Mis bout à bout, ces faits peuvent expliquer qu'il ait perdu la raison. D'ailleurs, ne passe-t-il pas quelques jours à l'hôpital jusqu'à sa prétendue guérison miraculeuse ? Et Sempere père, son seul véritable ami, ne s'inquiète-t-il pas de sa santé mentale, ne cherche-t-il pas à rompre son isolement en lui confiant l'éducation littéraire d'Isabella ?


Il faut ensuite considérer que la totalité des meurtres commis ne profitent qu'à David. La mort de ses éditeurs le libère d'un contrat qui lui pèse et les malfrats qui ont attaqué Isabella sont punis. Les personnes qui pourraient infirmer ses dires (la veuve Marlasca, Roures, Irene Sabino) sont tuées les unes après les autres, tout comme ceux qu'il a fini par détester (Cristina, Vidal, Valera). Enfin, les policiers qui tentent de l'arrêter sont également éliminés.


Ajoutons encore qu'il réside dans la maison de Diego Marlasca où il a trouvé la matière nécessaire pour inventer son histoire : photos, lettres, documents divers. D'ailleurs comment expliquer autrement toutes ces coïncidences entre son existence et celle de l'ancien occupant de la maison de la tour : même habitation, même travail, même livre échoué au cimetière des livres oubliés... L'inspecteur Victor Grandes va également démontrer que toutes les allégations de David sont fausses : c'est lui-même qui passe commande de la pierre tombale à son nom, c'est encore lui qui a réglé les honoraires de l'avocat, lui toujours qui portait la petite broche figurant un ange.


Enfin, n'oublions pas que le récit est écrit par David lui-même. Il peut donc nous montrer les évènements sous l'angle qui lui convient le mieux et s'y présenter comme une victime. On retrouve d'ailleurs dans son histoire la patte de l'auteur de roman d'aventures fantastiques qu'il n'a jamais cessé d'être. Il y est question de séances de spiritismes et de pratiques démoniaques dans un cimetière, d'un ange déchu et de la sorcière du Somorrostro, d'une chambre cachée contenant un squelette, en un mot, tout le grand guignol de La ville des maudits...


J'ignore si mon point de vue correspond à celui de l'auteur. J'aime néanmoins l'idée d'un assassin psychopathe qui se cacherait sous l'apparence inoffensive d'un écrivain maudit. En procédant de la sorte, Ruiz Zafon est parvenu à nous le rendre sympathique, à nous intéresser à ses déboires, ses passions refoulées et sa psychose. On s'attache à lui, on le plaint et on souhaite de tout cœur qu'il parvienne à s'en sortir.


Le saut de l'ange est en tout cas une bien belle et bien triste histoire d'espoirs déçus, à l'instar des grandes espérances de Charles Dickens, roman qui accompagna et illumina la jeunesse du héros... et accessoirement la mienne.

Robert Laffont - 2009

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