ldp5326Robert Maitland, architecte de trente cinq ans, marié, deux enfants, une Jaguar et une maîtresse, est un homme qui a réussi. Mais un après-midi où il circule trop vite sur le périphérique londonien, sa voiture fait une embardée et atterrit sur un terrain vague coincé en contrebas de plusieurs bretelles d’autoroute. Blessé et incapable de franchir le flot des véhicules qui l’entourent ou d'attirer l’attention des automobilistes, il se retrouve prisonnier de cette "île de béton" qui accueille déjà deux Vendredi : Proctor, un ancien trapéziste un peu simplet, et Jane, une prostituée. Ayant besoin de leur aide pour parvenir à s'évader de sa "prison", Mailtand va chercher à prendre l'ascendant sur ses compagnons qui, pour d’obscurs motifs, ne souhaitent pas rompre leur isolement.

 

Ce roman de J. G. Ballard est le second de sa célèbre « Trilogie de béton » à laquelle appartiennent aussi Crash et I.G.H. Dans chacun d'eux, l'auteur explore divers aspects de la société moderne et étudie l’attitude d'hommes et de femmes confrontés à certaines de ses dérives. Il parvient de la sorte à peindre d’admirable façon leur désarroi face à un mode de vie qu’ils ne contrôlent plus et qui, par bien des aspects, ne répond plus à leurs besoins essentiels.

Pour cela, nul besoin de recourir à la SF ni même à l'anticipation. Le monde qui sert de décor à ses romans, c'est le notre, ni plus, ni moins. Ballard se contente juste de forcer le trait, d'exagérer un tantinet pour faire mieux ressortir les aberrations qu'il souhaite dénoncer. Ce faisant, il appuie là où ça fait mal et nous met face à nos contradictions.

L'île de béton est bien entendu une critique d'une l'urbanisation excessive et incontrôlé, un réquisitoire contre ces espaces totalement déshumanisés, pensés pour la circulation ou le commerce mais guère adaptés à la vie sociale. L'exemple retenu par Ballard est celui des nœuds routiers, périphériques, bretelles d'autoroutes et autres voies d'accès sur lesquels l'homme ne fait que passer. Des zones désertées de toute présence humaine, véritables no man's land où l'on ne peut circuler qu'en voiture, cet autre symbole de la société du XXème siècle.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le récit emprunte au genre de la robinsonnade. Son roman est une histoire de survie en milieu hostile, une lutte d'autant plus paradoxale qu'elle se déroule à deux pas de Londres et de ses millions d'habitants. 

Ceci dit, nos trois robinsons sont-ils vraiment prisonniers de leur « île » ? Rien n'est moins sûr. D'ailleurs, dès lors qu'elle l'a décidé, Jane parvient à s'en échapper aisément. Assurément, Mailtand pourrait en faire de même. S'il ne le fait pas c'est que, en dépit des apparences, il accepte son isolement.

Il s'agit là encore d'une image. Par paresse et facilité nous acceptons l'existence toute faite que la société de consommation nous vend. Nous ne nous rendons même plus compte de notre asservissement et si, par extraordinaire nous en faisons le constat, nous n'avons pas le courage de lutter contre.

Le Live de Poche - 1979