seuil-pts2156-2009b

A sa sortie en 2006 "La route" a immédiatement rencontré le succès. Il a fait un tabac en librairie, obtenu dans la foulée le prix Pulitzer et fut adapté au cinéma avec l’excellent Viggo Mortensen dans le rôle principal. Une réussite relativement étonnante pour un roman qui, bien que paru dans une collection de littérature blanche, est incontestablement une œuvre de S-F.

Les amateurs du genre ne seront donc pas surpris par le thème ou l’univers explorés. On est là dans du très classique, du post-apo presque banal avec ses ingrédients habituels : terre inhospitalière, pillards de la pire espèce et le danger partout présent. Peu de confrontations pourtant et quasiment pas de violence. Juste quelques rencontres, la plupart du temps mauvaises, et la solitude, la méfiance, la peur de l’autre qui, dans ce monde dévasté, ne peut être qu’un ennemi ou un rival dans la lutte pour la survie.

L’intrigue est extrêmement simple et pour tout dire linéaire. Un homme et son fils cheminent le long d’une route, traînant un caddie qui contient toute leur fortune, couverture, conserves, eau. Ils marchent le jour, visitant les maisons abandonnées à la recherche de la moindre parcelle de nourriture. Le soir, ils se réfugient dans les bois pour y passer la nuit dans une relative sécurité. Chaque jour ressemble au précédent. Les mêmes séquences se répètent inlassablement (marcher, allumer le feu, manger, dormir) avec seulement d’infimes variations et de rares surprises (un abri anti atomique débordant de nourriture, un bateau échoué…).

L’absence de repères ajoute à l’ambiance de désolation et de monotonie qui imprègne le récit. Les personnages n’ont pas de nom (l’homme, le petit) et les lieux sont également anonymes. L’histoire se passe aux Etats-Unis – ou ce qu’il en reste- mais elle pourrait aussi bien se passer n’importe où et presque n’importe quand. Quant à la cause de l’apocalypse, elle demeure aussi inconnue même si les conditions météo (nuages de cendres, absence de soleil, froid glacial) font penser à un hiver nucléaire qui serait la conséquence d’une guerre atomique ou de la collision d’un météore. Toujours est-il que cela nous donne un paysage uniformément gris et désolé, sans végétation ; rien que des arbres calcinés, de la neige et des ruines.

Le style adopté par l'auteur vient encore renforcer ce sentiment de dépouillement et de précarité. L’écriture de Cormac McCarthy est minimaliste, sans chapitres et presque sans ponctuation. Les conversations sont lapidaires et se limitent la plupart du temps à des échanges de questions/réponses, de consignes du père auxquelles l'enfant répond d’un sempiternel "d'accord". Les phrases sont tout aussi sobres, construites sans guère de recherche, avec notamment une accumulation de "et". Elles sont réduites à leur fonction d'information, de description un peu clinique sans aucun souci d'esthétisme. Enfin, peu d’introspection, quelques vagues souvenirs et de rares projections vers le futur, vers un sud chimérique toujours plus lointain et inaccessible.

Cela recentre tout naturellement le récit sur la relation entre l'homme et l'enfant. L’amour inconditionnel que le père éprouve pour son fils est en effet au cœur de l’histoire. Sa volonté de lutter - contre les éléments, contre les autres, contre l’évidence - va même au-delà de l'amour paternel. Il s'agit pour lui de conserver l’espoir d’un après, d'un recommencement. En protégeant l'enfant il se donne un but qui lui permet de continuer à avancer et à croire encore en un avenir qui ne serait pas tout à fait aussi affreux que le présent.

Alors « La route » mérite-il son Pulitzer ? Si on le juge sous l’angle du roman de science-fiction post-apocalyptique, il faut reconnaître qu’il y a déjà eu bien mieux, plus passionnant, plus émouvant, plus révoltant. Si on le considère du point de vue du procédé narratif, c’est en revanche une incontestable réussite avec ce style surprenant, quasi hypnotique et tout à fait raccord avec le contenu. S’il faut enfin le voir comme un avertissement lancé à la face d’une humanité aveugle et autodestructrice, le résultat est là aussi particulièrement probant. Mais dans tous les cas cette « Route » mérite bien qu’on y fasse un petit détour.

Editions de l'Olivier - Points - 2009