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SF EMOI
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20 janvier 2016

SOLO - WILLIAM BOYD

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Pas de repos pour les braves ! James Bond vient à peine de fêter son quarante-cinquième anniversaire qu’il est envoyé en Afrique pour neutraliser le chef de la rébellion d’un petit état pétrolier. Une mission a priori banale qui va cependant prendre un tour désagréable à cause d’une partenaire aussi jolie que dangereuse. 

Qu’il emprunte les traits de Sean Connery, de Roger Moore ou, pour les plus jeunes, de Daniel Craig, James Bond est avant tout un héros de cinéma. Le personnage inventé par Ian Fleming a depuis longtemps échappé à son créateur et s’est enfuit des pages de ses romans pour vivre une jeunesse éternelle sur la toile et les écrans. Je ne le connais moi-même qu’au travers des nombreux films qui lui ont été consacrés et dans lesquels l’action l’emporte presque toujours  sur l’intrigue.  Aussi, lorsque je suis tombé sur ce pastiche signé William Boyd, je me suis dit que l'occasion était belle de lire une aventure inédite du célèbre agent secret tout en découvrant un nouveau roman de l'auteur des "Nouvelles confessions" (un livre remarquable que je vous recommande chaudement).

La première chose que l’on remarque c’est que l’auteur a choisi de rester fidèle à l’oeuvre originale. L’histoire se déroule à la fin des années soixante soit juste après les dernières nouvelles écrites par Fleming. Internet n’existe pas encore, les portables non plus et 007 utilise ses neurones et l’espionnage à l’ancienne - filature et infiltration – pour accomplir sa mission. Une mission bien trouble où l'on se rend compte que James n'est pas le défenseur de la veuve et de l'orphelin ni le sauveur de l'humanité mais bel et bien un agent au service de son gouvernement et des intérêts du Royaume-Uni. Il montre bien ici et là quelques scrupules, verse une petite larme sur les enfants africains sous-alimentés mais l’objectif que lui a fixé M passe avant toute autre considération.

Une aventure de James Bond c’est aussi l’occasion de voyager. Ici ce sera Londres, Washington et l’Afrique. Cap sur le Zanzarim, un état imaginaire en proie à une guerre civile sur fond d’intérêts pétroliers qui rappelle la lutte que se sont livrés il y a peu les deux Soudan. Dans la moiteur de la brousse, notre séduisant agent va devoir tracer sa route entre une jolie espionne, des journalistes alcoolos, des mercenaires rhodésiens et de faux humanitaires. Boyd a choisi de nous montrer un héros faillible qui se fait mener en bateau un long moment avant d’être en mesure d’inverser la donne. Revanchard aussi puisque la seconde partie de l’histoire est consacrée à la traque de ceux qui l’on laissé pour mort et dont il entend bien tirer une vengeance à la mesure des souffrances endurées.

On est donc assez loin de l’homme invincible à qui rien, et surtout pas les femmes, ne résiste. Ce Bond là, c’est un 007 vieillissant, la quarantaine encore élégante mais qui commence à ressentir les premières atteintes du temps. Un homme presque ordinaire qui apprécie son petit confort et peut même tomber amoureux bref, un héros plus humain et de ce fait beaucoup plus intéressant que les machines à tuer d’Hollywood.

Editions du Seuil - 2014

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13 janvier 2016

2084 LA FIN DU MONDE - BOUALEM SANSAL

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« Yölah est grand est Abi est son délégué ». Depuis la fin du Châr, la grande guerre sainte, l’empire théocratique d’Abistan s’étend partout sur Terre. Dans chacune de ses soixante provinces, le dogme du saint Kabul rythme chaque instant de la vie des abistanais et pas un ne songerait à mettre en doute les préceptes de la foi. Ati pourtant s'interroge. Au cours de son long séjour dans un sanatorium isolé dans les montagnes, il a pris l'habitude d'observer et de réfléchir sur ce qui l'entoure : pourquoi existe-t-il des frontières et une armée pour les protéger si l'empire est partout victorieux ? Pourquoi Yölah tolère-t-il des rebelles et des mécréants si leur existence lui est intolérable ? De retour dans sa ville il se lance dans une dangereuse quête de la vérité.

Cela n'aura échappé à personne, Boualem Sansal entend marcher dans les pas de Georges Orwell avec cette uchronie dystopique. Outre le clin d'œil de son titre, son roman nous propose en effet de suivre le parcours d’un personnage qui, à l’instar de Winston Smith, est amené à remettre en question les règles qui régissent sa vie quotidienne. C’est que le système politique à l’œuvre en Abistan est régit selon les même principes liberticides qui ont cours en Angsoc. Dogme unique, surveillance constante, répression impitoyable, les fondamentaux du totalitarisme sont bien là.


L’existence des abistanais est organisée et contrôlée dans ses moindres détails par une administration pléthorique et la délation est érigée en système :  « …comment échapper à l’administration, aux Civiques, aux V, aux espions de l’Appareil, aux AntiRegs, aux patrouilles de l’armée, aux croyants justiciers bénévoles, aux miliciens volontaires, aux juges de l’Inspection morale, aux mockbis et à leurs répétiteurs, aux dénonciateurs divers, à ces voisins qu’aucun mur, aucune porte ne décourage ? ». Le pays vit dans un état de guerre permanent qui autorise la fermeture des frontières ainsi que des restrictions de toutes sortes, politiques et économiques. Quant à l’ennemi de l’intérieur, réel ou supposé,  il justifie la police secrète et l’espionnage quotidien puisque, comme le dit si bien l'auteur, « Il faut un renard dans les parages pour que le poulailler soit bien gardé ».


Le peuple est aussi et surtout maintenu dans l'ignorance la plus crasse qui est encore le meilleur moyen  de l'asservir longtemps. Pas de bibliothèques, de théâtres ou de cinémas et encore moins d'écoles  pour faire son éducation. Les gens sont isolés, par villes, par quartiers et les voyages sont proscrits à l’exception de rares pèlerinages rigoureusement encadrés. Aucuns échanges de population et donc aucune circulation des idées, aucune confrontation à l’autre, rien qu’un conformisme morne et insipide. L’abilang, la langue officielle de l’Abistan, est volontairement appauvrie afin d'empêcher l’exercice des arts, de la philosophie et de la rhétorique. D’une manière générale le régime a détruit et interdit tout ce qui attestait que l’on a pu et que l’on pourrait encore penser autrement ; ainsi des livres, des disques et de toute autre forme d'œuvre d'art.


On le voit, en matière de système arbitraire,  l’Abistan n’a rien à envier à l’Angsoc. La dictature religieuse est peut-être même la plus efficace des tyrannies. Pourquoi en effet justifier ce qui est révélé ? Et comment contester ce qui a été décrété par Dieu ?  Sans oublier aussi la promesse d’une seconde chance, d’une vie meilleure après une existence de souffrance et de misère...


Passé un très long premier chapitre sans doute nécessaire pour faire un état des lieux mais parfois un peu hermétique et monotone, nous entrons dans le vif du sujet avec le retour de Ati dans la capitale. A partir de ce moment le récit devient réellement passionnant. Nous suivons l’évolution de son état d’esprit au gré de ses découvertes et de ses réflexions. Nous le voyons prendre progressivement  du recul vis-à-vis de la société et adopter un point de vue critique sur ce qui l’entoure. Nous assistons enfin à ses manœuvres pour échapper à la suspicion ambiante tout en enquêtant sur la réalité du dogme. De ses escapades dans les zones contrôlées par les rebelles jusqu'à son infiltration dans les cercles les plus élevés du pouvoir, nous effectuons avec lui un dangereux voyage vers la vérité qui nous fera mesurer l'ignominie de ces scélérats déguisés en hommes de foi.


En nous montrant ainsi quel pourrait être notre avenir si nous laissons la religion entre les mains des barbares, des filous et des ignares, l'auteur nous adresse une sévère mise en garde. Il nous rappelle aussi que la guerre seule ne peut résoudre les problèmes de civilisation auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés et que plus que jamais l’ouverture à autrui est nécessaire pour éviter les replis communautaires.

Gallimard - 2015

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15 décembre 2015

L'ANNEE DE L'EVEIL - CHARLES JULIET

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Histoire romancée de l'enfance de l'auteur passée dans un établissement d'enseignement militaire.

« L’année de l’éveil » est un très beau roman d’apprentissage qui emprunte aussi à la littérature dite de pensionnat. Charles Juliet y livre ses souvenirs des quelques années qu’il a passé à l’école militaire d’Aix en Provence et nous fait découvrir  l’existence pénible et misérable qu’on y  menait alors et auprès de laquelle mes dix mois de service militaire me font l’effet d’un séjour au Club Med.

C’est que la vie d’un enfant de troupe dans le courant des années cinquante n’a rien d’une partie de plaisir. Outre une discipline de fer, le froid, la faim et l'ennui, les pauvres gamins doivent également composer avec la cruauté de certains gradés et les brimades des anciens qui reproduisent sur les plus jeunes les humiliations qu'ils ont subies.

Dans ce milieu d’une grande rudesse, il se trouve heureusement quelques figures amicales qui rendront supportables cette éducation militaire. Il pourra ainsi compter sur l’amitié d’un sergent et le soutien d’un professeur de français dont l'humanisme l'influencera pour le reste de sa vie. L’amour aussi tiendra une place importante dans sa toute jeune existence puisqu’il entretiendra une relation avec la femme de son chef de section.

De fait le jeune garçon va se retrouver écartelé entre l’admiration qu’il voue à  ce dernier et l’amour et le désir qu’il éprouve pour son épouse. Une lutte entre le bien et le mal ou plutôt, entre sa conception de la morale et les réalités de la vie, entre son sens du devoir et la force de ses sentiments. Les pensées qui agitent le jeune héros sont violentes et le conduiront au bord du suicide. Elles l'amèneront néanmoins à remettre en cause ses certitudes et sa foi en Dieu. Il apprendra ainsi que rien n'est totalement blanc ou noir, que les hommes sont capables du meilleur comme du pire et qu'il ne fait pas exception à la règle.

J’ai encore trouvé dans ce roman deux réflexions - sur Dieu et sur la religion -  qui à elles seules justifient sa lecture. Elles prennent une résonance toute particulière en ces temps où d’aucuns s’arrogent le droit de décider et de tuer au nom d’un dieu :

« Si Dieu est grand et tout-puissant, il n’a aucun besoin de mes louanges. S’il n’est qu’amour, alors il doit spontanément manifester sa bonté. A l’inverse, s’il n’est pas bon, si même il est un Dieu méchant, ce que tant de choses nous porteraient à supposer, quel intérêt aurions-nous à l’implorer, à vivre dans la soumission et la crainte, à entretenir le moindre rapport avec lui ? Ne vaut-il pas mieux ne compter que sur soi-même, ne se tenir debout que par ses propres forces ?

« Depuis le fond des âges, l’homme est dans un tel effroi face à la vie, la mort, l’immensité de l’univers et de ce qu’il ignore, qu’il a éprouvé le besoin d’imaginer un père tout-puissant, un père qui a pour rôle de le guider, le protéger, le consoler, un père qu’il ne cesse d’implorer et à qui il demande de dispenser largement  bonheur, réussite, richesse, un père qui lui assure qu’après avoir été jeté en terre, il ressuscitera, puis jouira d’une existence et d’une félicité éternelles. Tout cela est si puéril, si dérisoire. Comment l’homme peut-il pareillement se leurrer, fonder sa vie sur un tel tour de passe-passe, croire en un Dieu qui est le produit  de sa propre invention ? Cela est pour moi un mystère. D’ailleurs, que Dieu existe ou non, qu’elle importance !  En revanche, ce qui importe au plus haut point, c’est ce que nous sommes, et la manière dont nous nous conduisons avec autrui. Cet autre moi-même, mon semblable, est-ce que je le respecte, le traite en égal, fais preuve de rectitude dans mes rapports avec lui ? Ou au contraire, est-ce que je ne cherche pas, subtilement ou non, à le dominer ou l’exploiter ? A l’abaisser et l’humilier ? »

Gallimard - Folio - 2006

5 décembre 2015

LA LIBELLULE DE SES HUIT ANS - MARTIN PAGE

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Partant de l’idée que tout le monde a quelque chose à cacher et que certains sont prêt à tout pour garder leurs secrets, Fio adresse au petit bonheur des courriers anonymes avec cette seule mention : « Nous savons ce que vous avez fait, vous avez une semaine pour payer ». La rançon devant être déposée au parc des Buttes Chaumont, elle prend l’habitude de venir y peindre pour surveiller les versements sans se faire remarquer. Elle est alors loin d’imaginer que ses tableaux vont attirer l’attention d’un influent critique d’art.

On ne devrait jamais se fier à la quatrième de couverture. Celle de ce livre laissait espérer une amusante intrigue policière et ses conséquences inattendues. Malheureusement, cette histoire de chantage à l’aveugle qui promettait quelques situations croquignolesques tourne court et très vite le roman se transforme en une critique du monde de l’art.

Martin Page fait rencontrer à son héroïne à peu près tout ce que ce microcosme compte de professionnel ou de personnalités et, avec un humour redoutable, règle le compte d’individus jugés creux et superficiels. Aucun n’est épargné et la critique est parfois acerbe. En voici quelques exemples :
L’attaché de presse : «  Il exerçait un métier qui ne lui laissait le choix qu’entre l’hypocrisie et le cynisme »,
Le journaliste : « L’important est qu’ils aient des choses à baver dans leurs journaux, qu’ils écrivent, pondent des pages pour démontrer leur intelligence »,
Le critique : « Il tirait avec des mots, perpétrait des petites horreurs en première page des journaux, massacrait dans les salons, principalement l’art dont il se voulait le chevalier blanc »,
Le mondain : « Il était de ce genre de vide qui déborde, ce vide gonflé d’idées et de vêtements ».
Et ainsi de l’artiste, du grand couturier, du marchand d’art et du designer. Tout cela n’est pas désagréable. Certaines réflexions sont même assez pertinentes et les piques de l’auteur font presque toujours sourire. On a cependant la désagréable impression qu'il s'écoute parler, qu'il juge à l'avance de l'effet que produiront ses saillies bref, qu'il se conduit un peu comme ceux qu'il s'emploie à critiquer.

Il est vraiment dommage que son roman ait pris ces allures de recueil de bons mots. Les premiers chapitres baignaient dans une atmosphère quasi surréaliste grâce à un style poético-humoristique qui n'est pas sans rappeler celui d'un Pennac ou d'un Teulé. Nous y faisions connaissance avec son héroïne et quelques autres personnages passablement barrés et espérions encore que l'histoire conserverait ce ton jusqu'au bout. Hélas non ! 

J'ai Lu - 2004

10 novembre 2015

LE NUISIBLE - SERGE BRUSSOLO

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Patron d'une maison d'édition prospère, marié à une ravissante jeune femme, Georges a, semble-t-il, tout pour être heureux. Il dissimule pourtant sous l'apparence de l'homme qui a réussi, un profond mal être causé par un fort sentiment d'infériorité et le remord de n'avoir su empêcher le suicide de sa première épouse. C'est donc un homme fragile qui se voit proposer un bien étrange marché par un individu qui semble tout connaître de sa vie...

 

Qu'il donne dans le fantastique, la SF ou le roman policier, Serge Brussolo fait toujours preuve d'une imagination étonnante. Il le prouve une fois encore avec ce thriller efficace qui nous entraîne dans les méandres d'une machination délicieusement machiavélique. Pour cela, pas besoin de beaucoup de personnages. Trois lui suffisent. Quatre, si l'on compte celui de la défunte Jeanne dont le souvenir pèse sur toute l'histoire. Quatre individus assez borderline, dépressifs, suicidaires ou guettés par la folie.


Son intrigue est d'ailleurs toute entière construite sur la face sombre de ses personnages. Il nous promène dans leurs pensées les moins avouables, nous faisant découvrir leurs peu reluisantes motivations : envie, jalousie, vengeance, culpabilité. Tous leurs mauvais penchants seront disséqués et utilisés pour le plus grand bonheur des voyeurs un peu sadiques que nous sommes devenus.


Comme à son habitude, Brussolo nous tient en haleine grâce à de nombreux retournements de situation. Il nous emmène d'abord en terrain connu avec ce que l'on croit être une très classique histoire de chantage. Puis il bifurque, l'espace de quelques chapitres, dans une direction que l'on croirait presque fantastique. Mais ce n'était qu'une impression. L'intrigue policière reprend rapidement le dessus jusqu'à une chute finalement assez conventionnelle.

Le nuisible est donc un bon roman policier, court et intense. Le premier du genre pour maître Brussolo qui a depuis récidivé de très nombreuses fois.

Le Livre de Poche - 1997

 

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30 octobre 2015

LES GENS DE LA RUE DES RÊVES - MIYAMOTO TERU

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A Osaka, quelques épisodes de la vie des commerçants d'une rue populaire.

Entre roman et recueil de nouvelles « Les gens de la rue des Rêves » est une peinture intelligente et sensible du Japon d'aujourd'hui. Un Japon populaire bien éloigné de l'image un peu lisse de modernité et de tradition que nous renvoient les reportages ou les magazines. Ici ni tours de verre ni temples shintoïstes, pas plus d'ailleurs que d'ingénieurs en costards ou de de lycéennes branchées. Juste de petites gens et une rue, une seule, semblable à des milliers d'autres.


Dans cette rue, on trouve quantité de petits commerces, un restaurant, un bar, un débit de tabac, une boucherie, un horloger, un photographe, un coiffeur... Des boutiques tenues par des individus à la personnalité bien marquée et auxquels la rumeur publique attribue petites manies et vices cachés. Mais Miyamoto Teru ne s'en tient pas à ces on dits. Il nous fait franchir le seuil de ces échoppes pour s'immiscer dans la vie de leur propriétaire. Nous partageons leurs secrets, leurs passions, leurs regrets ou leurs espoirs. Nous les découvrons tels qu'ils sont vraiment, au-delà de leur réputation.


Nous comprenons ainsi pourquoi la patronne du bar couvre son visage d'un maquillage outrancier ou pourquoi le vieux Kikujirô refuse obstinément de vendre son vieil entrepôt désaffecté. Nous rencontrons la vieille Iseki Tomi qui a reporté son amour pour son défunt fils sur les hirondelles qui nichent sous son toit et Ryûichi le fils du boucher qui doit vivre avec ses erreurs de jeunesse. Il y a aussi le photographe homosexuel, l'horloger et son fils cleptomane et tant d'autres encore qui nous dévoilent un peu de leur passé, éclairant d'un jour nouveau leur vie présente ou leur caractère.


La plupart de ces tranches de vie pleines de tendresse et d'humour nous sont racontées par un apprenti poète qui loge au-dessus de l'un des magasins. Satomi Haruta est le spectateur privilégié, parfois même l'acteur, des joies et des peines de ses voisins. Un jeune homme un peu naïf, la bonne poire à qui les gens se confient et demandent d'accomplir les démarches embarrassantes. La timidité et l'indécision de ce personnage seront aussi cause de quelques scènes amusantes qui le verrons notamment passer à côté de l'amour ou d'un héritage inattendu.


"Les gens de la rue des Rêves" est donc un livre plein de fraîcheur qui vous donne envie d'aller vers les autres pour apprendre à les connaître au lieu de se contenter de jugements à l'emporte-pièce.

 Philippe Picquier - 2011

10 octobre 2015

CEUX D'EN BAS - MARIANO AZUELA

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Pendant la révolution mexicaine contre la dictature de Porfirio Diaz puis du général Huerta, les aventures picaresques d'un groupe de paysans révoltés.

A l'instar de l’un des personnages de son roman, c’est en tant que médecin que Mariano Azuela a vécu la révolution mexicaine. Peut-être même avait-il lors de son engagement  aux côté des révolutionnaires, la même vision romantique de la guerre civile avec les gentils peons d'un côté et les vilains propriétaires terriens de l'autre. Mais si tel était le cas, il n'a pas tardé à réviser son jugement si l'on en croit la manière dont il nous présente ses anciens camarades de combat.


"Ceux d'en bas" nous montre en effet des combattants qui n'ont rien de Robin des Bois. Les personnages de Mariano Azuela luttent certes contre les fédéraux du général Huerta mais se conduisent aussi en véritables soudards. Ils pillent, volent et violent à qui mieux mieux et s'en prennent aussi bien aux riches caciques qu'aux pauvres paysans. Ils passent leur temps à boire et festoyer et l'on ne sent plus guère d'idéal dans leurs motivations. Ils ne savent d'ailleurs plus très bien pourquoi ils se battent. La révolution est devenue une fin en soi. Ils n'en espèrent plus rien si ce n'est quelques galons d'opérette et de vagues promesses de richesse.


Le point fort de ce roman est donc de nous présenter ces évènements sous un jour réaliste loin de la légende qui entoure les faits d'armes d'un Emiliano Zapata ou d'un Pancho Villa. Cela ne nous empêche pas pour autant d'éprouver de la sympathie à l'égard de ses pauvres hères qui n'ont pas choisi de prendre les armes. Ils y ont été contraint par les exactions et l'oppression subie jour après jour, par la misère sans cesse recommencée. Leur révolte est sanglante mais sans doute aussi légitime. C’est  l’ultime manifestation de leur désespoir.

Malgré ce sujet relativement sombre "Ceux d’en bas"  n'a rien de triste, bien au contraire. C'est presque toujours dans la bonne humeur que Demetrio Macias et les membres de sa troupe, Pancracio, La Caille, la Poudrée ou La Grosse se rencontrent, se battent, s'aiment, vivent. Le roman aurait d'ailleurs pu prendre la forme d'une pièce de théâtre. Les scènes comiques abondent et les dialogues sont omniprésents. Les propos échangés ont le plus souvent la saveur de l’argot populaire même si quelques envolées lyriques surgissent çà et là : « Et il croit avoir découvert un symbole de la Révolution dans ces nuages de fumée et de poussière qui fraternellement s’élèvent, s’embrassent, se confondent et se dissipent dans le néant ».

Les éditions de l'Herne ont donc eu une très bonne idée en rééditant ce texte vieux d’un siècle et qui plus est dans un format poche très agréable avec sa couverture à rabats, son papier de qualité, ses jolies illustrations et le choix d'une encre bleue du plus bel effet.

Editions de L'Herne - 2009

5 octobre 2015

BESTIALITE - JEAN ROLLIN

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Pourquoi Robert de la Fresnaye, ancien consul de France en Inde, est-il retourné vivre dans la vieille demeure familiale, conviant près de lui sa fille qu'il n'a pas vue depuis près de vingt ans ? Quelle étrange créature dissimule-t-il dans les combles du château ? Et que sait Miarka, la vieille bohémienne qui fut un temps sa maîtresse ? De bien lourds secrets pèsent sur les uns et les autres qui trouveront leur aboutissement dans un déchaînement de bestialité.

Après avoir lu les cinq volets consacrés aux aventures de ses orphelines vampires, j'étais curieux de voir ce que Jean Rollin était capable de faire sur un sujet différent. Je dois dire que j'ai été agréablement surpris même si son histoire ne brille pas par son originalité, que ce soit au niveau du thème (la lycanthropie), de l'intrigue (la malédiction familiale) ou du décor (vieux château et forêt solognote). Elle m'a cependant parut plus homogène et plus cohérente qu'à l'accoutumée.

Il évite notamment de partir dans tous les sens et de faire intervenir un trop grand nombre de personnages. Cette fois, son récit est centré sur une famille et sur les relations extrêmement tendues qu'entretiennent ses membres. Car ce qui se joue au château de la Fresnaye, c'est la rébellion de deux filles contre leur père, c'est l'acceptation de leur différence (Sita est rejetée autant pour sa lycanthropie que pour ses origines indiennes) et c'est le châtiment mérité des mauvaises actions passées.

Mais l'affrontement n'est pas que psychologique. Loup-garou oblige, nous avons droit à de nombreuses scènes d'égorgement et autres mises à mort bien sanglantes. Les pelles décapitent les pleureuses dans les cimetières, les fusils fauchent les louves assoiffées de sang tandis que les gitans font parler couteaux et crochets avant d'être victime de la vindicte populaire. Bref, rien de très neuf, mais plutôt bien traité.

Fleuve Noir - Frayeur - 1995

25 septembre 2015

LE TRIPORTEUR - RENE FALLET

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Pour échapper à un mariage qui ne le tente guère, Antoine Peyralout fuit le domicile parental sur le triporteur dont il vient de faire l'acquisition. S'en suit un voyage plein d'embûches vers Paris où le jeune homme projette d'assister à la finale de la coupe de France de football pour rencontrer son idole, le gardien Dabek Sarieloubal.

Quand j'entends le mot "triporteur" c'est invariablement le visage d'adolescent attardé de Darry Cowl qui s'impose à mon esprit. Il faut dire que le film dont il est le héros a totalement éclipsé le roman dont il s'inspire. C'est dommage car, si les deux œuvres mettent en scène l'équipée rocambolesque d'un jeune homme et de son tricycle, le film ne rend pas hommage à la subtilité de l'écriture de René Fallet ni à la poésie qui s'en dégage.


Certes, le voyage d'Antoine, de sa Bourgogne natale jusqu'à Paris, est avant tout comique. René Fallet place sur son chemin les rencontres les plus improbables qui le plongent à tous les coups dans des situations invraisemblables. Qu'il rencontre deux belles américaines (une femme et sa voiture), des parisiens en vadrouille ou un clochard philosophe, c'est à chaque fois l'occasion de malentendus et autres déconvenues. C'est encore pire lorsqu'il s'essaye au travail puisque son éphémère apprentissage du métier de berger se soldera par un échec tonitruant mettant un terme à une confrontation houleuse avec le monde paysan.


L'intérêt du roman faiblit néanmoins à mi-parcours lorsqu’Antoine arrive dans la cité libre de Saint-Flébène. La description de cette bourgade, « ville des chiffonniers, des vendeurs de muguet, des cinglés, des poètes, des poivrots officiels, des gagne-petit de tout poil, des traînes-semelles, des tourne-pouces, des filles de peu ou de pas grand-chose et de tous les flemmards de la région », est pourtant l'un des meilleurs moments du roman. Ce petit territoire sur lequel le travail est proscrit et la sieste sacrée est en effet propice aux scènes les plus cocasses et parfois même surréalistes. Ainsi de ce passage où la population entière, ébahie puis choquée, observe un cantonnier en plein travail ! Les habitants de la petite cité valent également le détour. Zanzi, Mammouth, Le Duc, Popeline, les filles Mouche et bien d'autres sont de biens joyeux lurons, agaçants parfois mais toujours attendrissants.


Malheureusement, les libations sans fin des personnages ainsi que leurs nombreuses visites aux péripatéticiennes locales deviennent un peu lassantes. Pénibles aussi les chapitres consacrés à la finale de la coupe de France. Certes, ce match entre le R. C. Pommard et le C. M. Haut-Médoc est le but du voyage du brave Antoine, l'ultime étape de son pèlerinage. Mais sa relation est beaucoup trop longue et fastidieuse, en particulier quand on n’est pas amateur de ballon rond !


"Le triporteur" reste néanmoins un fort bon divertissement doublé d'un remarquable travail d'écriture. La finesse de ses jeux de mots et autres calembours ( « Dans son arrière-boutique, la fleuriste cultivait les arrière- pensées ») en font une lecture particulièrement originale et plaisante. René Fallet est semble-t-il tombé dans l'oubli. C'est bien dommage pour cet auteur à l'univers et au style très proches de ceux d'un Raymond Queneau ou d'un Marcel Aymé.

Denoël - Folio - 1998

20 septembre 2015

LES VOLEURS DE VIE - LAURENT COURTIAUD

fn-frayeur26-1995Après ses mésaventures thaïlandaises et ses démêlés avec le démon Pak Luad, Eric Marquand est de retour à Paris. Désireux de se frotter de nouveau aux manifestations surnaturelles, il prend contact avec un ami de son oncle féru d'occultisme. Il ignore encore que le vieux savant est aussi le chef d'une mystérieuse secte vouée au culte d'Azramath et qu'à le côtoyer, il risque de perdre beaucoup plus que la vie.

« Les voleurs de vie » est le second roman de Laurent Courtiaud publié dans la collection Frayeur du Fleuve Noir. Bien qu'il ne s'agisse pas à proprement parler d'une suite aux « Enfants du sang », on y croise de nouveau Eric Marquand, le sympathique dilettante amateur de phénomènes étranges. On y trouve aussi le même ton, les même qualités et, il faut bien le dire, les même défauts.


J'ai donc pu apprécier une fois encore un récit au rythme endiablé où l'action est omniprésente. Laurent Courtiaud est toujours à son aise dans les scènes de combats. De Paris aux States en passant par les Alpes autrichiennes, ses héros s'étripent de toutes les manières possibles avec une petite prédilection pour les armes blanches.


Malheureusement, on déplore une fois encore un manque d'originalité évident et un recours à un fantastique beaucoup trop convenu. On sent pourtant chez l'auteur l'envie de faire du neuf. Ainsi de ses créatures démoniaques qui, sans se démarquer foncièrement des vampires avec lesquels ils partagent immortalité et besoin de voler le fluide vital des humains, apportent une petite touche de nouveauté à un mythe éculé.

Mais ses efforts en matière de changement s'arrêtent là. Pour le reste, il pioche éhontément dans le folklore traditionnel : invocation démoniaque, sacrifice humain, runes et pentacle. Bref, des intentions, mais guère d'effets.

Fleuve Noir - Frayeur - 1995

2 juillet 2015

MONTSEGUR - ANTOINE DE LEVIS-MIREPOIX

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Récit des amours contrariées de Jordane de Montaure et de Gautier des Ormes sur fond de croisade contre les derniers cathares réfugiés dans la citadelle de Montségur.

L'histoire de Montségur c'est un peu Roméo et Juliette au pays des cathares ou plutôt Tristan et Yseult rapport au côté médiéval du roman. C'est en tout cas une de ces très belles et très romanesques histoires d'amour impossible entre un homme et une femme que tout, famille, histoire et croyance, séparent.


Malgré ce thème et quelques envolées un peu trop lyriques à mon goût, Lévis de Mirepoix nous livre là un très bon roman historique. Son moyen-âge n'est pas que de circonstances et il nous décrit plutôt bien les forces en présence et les enjeux de la prise de ce sanctuaire de la foi cathare.


Bien que descendant direct de ses seigneurs du nord qui vinrent soumettre la Provence, l'auteur ne prend parti à aucun moment. Hérétique ou catholique, chevalier faydit ou officier royal, consul ou sénéchal, tous les personnages sont abordés avec la même précision et la même sympathie. On sent bien parfois que le fanatisme des parfaits et leur mépris de la vie l'exaspèrent un peu mais leur volonté inflexible suscite aussi son admiration.


Montségur est donc un roman complet. L'amour, l'action et l'intrigue politique s'y mêlent agréablement pour nous donner une histoire qui illustre joliment cette date importante de l'histoire de France qui vit non pas tant la fin de la foi cathare que le rattachement de la Provence au royaume des capétiens.

J'ai Lu - 1971

27 juin 2015

FREAKSHOW ! - XAVIER MAUMEJEAN

baleine433-2007

C'est Noël au Bedlam Asylum où Hugo Van Helsing a convié quelques un de ses chasseurs à venir partager un petit moment de convivialité. Mais la fête tourne court lorsqu'un commando de vampires et de loups-garous joue les invités surprise. Un grand nombre d'amis du maître des lieux sont mis hors de combat et, plus grave encore, l'informatique du Club Van Helsing est piratée. Qui donc a orchestré ce coup de force ? Qui a pu réunir des créatures si différentes et souvent opposées ? Qui et surtout, pourquoi ?

Même s'il en respecte l'esprit, ce dernier opus de la saison 1 du Club van Helsing se démarque nettement des précédents. Xavier Mauméjean y prend en effet des libertés avec la principale règle de la série : un monstre, un chasseur. Et pas qu'un peu puisqu'il commence par inverser les rôles en plaçant Hugo Van Helsing dans la situation d'une petite souris avec laquelle un vilain matou aurait décidé de s'amuser.

Débusqué du Bedlam Asylum, privé de ses moyens matériels et financiers, le grand chef va devoir mouiller la chemise pour venir à bout d'un ennemi particulièrement coriace et grand connaisseur en matière de monstre : T.P. Barnum. Et des monstres justement, ce n'est pas ça qui manque. Des démons chinois faiseurs de pluie, des gorgones, des vampires et pas moins de trois espèces de lycanthropes, bref, une sacrée tripotée de vilains-pas-beaux qui aimeraient bien s'offrir la peau de leur ennemi juré.

Mais pas d'inquiétude. Hugo le Boss (désolé !) est également bien entouré car, deuxième entorse à la sacro-sainte règle, trois chasseurs l'accompagnent. Et pas des moindres. Il y a là Tatiana Dovchenko ex-exécutrice en chef du KGB dont les armes favorites sont un marteau et une faucille forgés avec de l'uranium de Tchernobyl. Il y a aussi la jolie Farimba, mannequin vedette capable de vous clouer le bec avec ses talons aiguilles. Il y a enfin James Citrin un porte-flingue expert en toute sorte d'armements. Il pourra également compter sur l'aide ponctuelle de guerrier zoulous ou japonais, sur l'assistance d'une compagnie de navy seal ainsi que sur les conseils pas toujours avisés d'un avocat new-age.

Voilà qui nous fait tout de même pas mal de monde. Un peu trop sans doute puisqu'il faut encore y ajouter un dessinateur de comics dont les dessins peuvent changer le cours des évènements, un escapologue (z'avez qu'à chercher dans le dico) et quelques bêtes de foire. Une véritable débauche de personnages qui vous tombent dessus sans même vous laisser le temps d'apprendre à les connaître.

De la même manière il y a aussi trop de pistes, de lieux différents et de références pour un roman d'à peine 200 pages. On finit par s'y perdre et comme l'affrontement final, le mano a mano annoncé entre TPB et HVH tourne court, on ressort de tout ça un peu déçu.

En fait, j'ai eu l'impression pas forcément très agréable que le seul but de ce roman était de servir de liaison entre la première et la seconde saison du Club Van Helsing. Une sorte de cliffhanger destiné à appâter le lecteur. J'ai aussi eu le sentiment que Xavier Mauméjean voulait surtout se faire plaisir, fut-ce au détriment de son histoire.Il s'en donne à cœur joie, manie l'humour le plus fin ou le plus grossier, nous fait profiter de son érudition éclectique mais ne parvient pas à nous intéresser aux aventures de ses héros.


Bon, pour être tout à fait honnête, je reconnais que ça ne passe malgré tout pas trop mal grâce à la qualité de son écriture. Qui d'autre que lui serait en effet capable de discuter des mérites comparés des albums de Lenny Kravitz au beau milieu d'une scène de combat sans pour autant perdre le fil de son propos ? Pour autant, il me semble être complètement passé à côté de l'exercice. Dommage.

Baleine - Club Van Helsing - 2007

22 juin 2015

LES HOMMES FRENETIQUES - ERNEST PEROCHON

MarSF0388-1971

Plusieurs millénaires après notre époque, alors que la Terre est sur le point de sombrer dans une guerre totale, un savant de renom s'inquiète de l'issue d'un nouveau conflit dans un monde où la science a permis la création d'armes redoutables.

"Les hommes frénétiques" est la seule incursion d'Ernest Pérochon dans le domaine de la science-fiction, ce qui est bien dommage au regard de la qualité de son roman. Il nous livre une œuvre remarquable empreinte d'un pessimisme profond du sans aucun doute à l'époque à laquelle il fut rédigé. Ecrit une dizaine d'années après la fin de la première guerre mondiale, il y exprime en effet son dégoût des combats et sa crainte d'un nouveau conflit encore plus destructeur.


Il le fait avec beaucoup de distance et d'ironie, à la manière d'un cours magistral donné par un maître de conférences. Une véritable leçon d'histoire où il nous raconte comment l'humanité, pourtant échaudée par un premier affrontement qui manqua l'exterminer, remit le couvert quelques centaines d'années plus tard. Ce mode de narration empêche toute empathie avec les rares personnages auxquels il s'intéresse. Il est vrai que ces derniers font partie de ces scientifiques auxquels il fait endosser une bonne part de responsabilité dans les hécatombes militaires.


C'est d'ailleurs l'une des idées forces de son roman. Tout du long, Pérochon plaide en faveur d'une science plus responsable. Selon lui, le savant devrait toujours avoir à l'esprit l'usage néfaste qui pourrait être fait de ses découvertes. Il déplore le fait que leurs recherches ne soient pas davantage encadrés :
« Sous le prétexte de liberté individuelle, le savant demeurait maître de ses actions tout aussi bien que le mortel le plus inoffensif » et propose même une mise sous tutelle de leur activité.


Les scientifiques ne sont pas ses seules cibles. Il s'en prend aussi violemment aux hommes politiques : «Ils avaient le courage obstiné, l'orgueil claironnant des grands féodaux chrétiens, des hardis chefs d'État, d'armées ou de bandes. Ils en avaient aussi l'ignorance sereine et la profonde insouciance. Et, derrière ces aveugles, on entendait déjà le piétinement des foules aventureuses et crédules» et dresse quelque portraits au vitriol de ces orateurs populistes qui n'aiment rien tant que diviser les peuples pour mieux les opprimer.


La religion, la nationalité, l'idéologie sont aussi présentés comme des facteurs de division :
« Harrison soulignait le danger des misérables rivalités ethniques et corporatives. L'humanité était trop puissamment armée pour jouer encore à ces jeux hasardeux ». Ici, ce qui sépare les belligérants est encore plus dérisoire puisqu'il s'agit de leur position sur le maillage du réseau énergétique qui quadrille la Terre. La guerre entre les parallèles et les méridiens est donc totalement absurde : « On ne trouvait point chez la plupart des meneurs, de convictions profondes et raisonnées. Il n'existait, d'ailleurs, entre les deux groupes, aucun conflit réel d'intérêts, mais ce qui était pire, une absurde opposition sentimentale, une grandissante aversion née du goût, longtemps comprimé, de la lutte et de l'aventure».  Pérochon insinue ainsi que les conflits ont rarement des motifs sérieux mais sont simplement le fruit du besoin atavique que l'homme éprouve à affronter ses semblables.


Et pour le satisfaire, l'homme n'est pas avare d'idées : guerre chimique, bactériologique, météorologique, tout lui est bon. Avec un peu de complaisance et un humour bien noir, il nous raconte sur plusieurs dizaines de pages les ravages de cette nouvelle guerre mondiale. Il s'attarde en particulier à décrire les effets abominables des féériques, une arme effrayante et mal maîtrisée. Peut-être espère-t-il, en le choquant, provoquer une prise de conscience chez le lecteur. Ses descriptions font en tout cas froid dans le dos :
« Des chiliens aveugles, phosphorescents et hilares, fouissaient verticalement les parties meubles du sol et n'avaient de répit qu'ils ne fussent enterrés la tête en bas » ;
« ...des mexicains rongeaient en pleurant le crâne de leurs enfants, mais après l'avoir épilé avec des précautions minutieuses et une tendresse infinie » ;
« Cinq millions de chinois du Yunnam parallèle eurent, tout à coup, des os cassants comme verre ; les malheureux périrent au bout de peu de temps, après d'atroces souffrances, le squelette émietté, la chair bourrée d'esquilles » ;

« Les persans d'un alignement général surpeuplé devenaient en quelques heures poilus, griffus, prodigieusement sexués ; comme si une force invisible les eût poussés aux étreintes mortelles, ils s'agglutinaient en essaims et, râlant de fureur, s'étouffaient mutuellement ».


Malgré ce déchaînement de violence et de bêtise, les trois derniers chapitres concluent le livre sur une note d'espoir, l'humanité parvenant à éviter de justesse l'extinction totale. Mais, ultime pied de nez de l'auteur envers cette race humaine si obtuse et belliqueuse, cette renaissance sera le fait d'un couple de parfaits idiots.


Au vu de ce qui précède, peut-on dire des
"Hommes frénétiques", qu'il est un roman prophétique ? La ressemblance avec les évènements de la première moitié du XXème siècle est en tout cas troublante et ses féériques préfigurent sans conteste l'arme atomique. De toute évidence, Ernest Pérochon avait une vision extrêmement pessimiste de l'avenir de l'homme et craignait, avec raison, que sa science ne progresse plus vite que sa sagesse.

Bibliothèque Marabout - 1971

10 juin 2015

LE DIEU DE LUMIERE - JEAN-PIERRE ANDREVON

FnAnt1656-1988En 2003 la Terre est dans une situation critique. La surpopulation conjuguée à une pression économique accrue ont considérablement obérées ses ressources, obligeant l'humanité à envisager un exode vers une autre planète. Un vaisseau spatial capable de voyager à la vitesse de la lumière est donc apprêté pour tenter de découvrir un monde susceptible d'accueillir de futurs colons. Ses quatre membres d'équipage ignorent encore qu'ils vont faire un voyage dans l'espace... et dans le temps.

Jean-Pierre Andrevon est décidément un grand conteur. Il le prouve une fois encore avec ce roman qui ne brille pourtant pas par l'originalité de son intrigue. Le thème de la découverte d'une exoplanète, qu'elle soit habitée par une peuplade primitive ou au contraire extrêmement évoluée, est en effet un classique du space-opera. Quant au coup de la « boucle temporelle » on nous l'a déjà fait et ce n'est pas Stefan Wul et son "Orphelin de Perdide" qui nous diront le contraire.

Pour autant, j'ai été immédiatement happé par cette histoire d'expédition spatiale et de voyage supra-luminique. En premier lieu parce que les quatre spationautes que l'auteur nous propose de suivre sont extrêmement sympathiques. Deux hommes et deux femmes aux caractères très marqués, qui animent agréablement le récit de leurs chamailleries, de leurs débats et de leurs ébats.

En second lieu grâce à la remarquable inventivité dont fait preuve l'auteur. Qu'il s'agisse des vaisseaux spatiaux ou des deux mondes qui seront visités, il déploie une imagination riche et colorée qui ajoute beaucoup aux aventures de ses quatre héros.

Finalement, mon seul véritable regret concerne la conclusion du roman. On comprend très vite que la solution aux questions que se posent les quatre compagnons est liée à un paradoxe temporel et qu'ils marchent, comme qui dirait, sur leurs propres traces. Cela n'enlève toutefois pas trop au plaisir de cette lecture, attrayante et dépaysante.

Fleuve Noir Anticipation - 1988

21 mai 2015

LE TRAIN POUR L'ENFER - ROBERT BLOCH

neosff109Ce deuxième recueil de nouvelles de Richard Bloch publié par les éditions Néo comprend 15 textes parus de 1953 à 1963 aux États-Unis. Tous les genres de prédilections de l'auteur y sont convoqués, le policier bien sûr mais aussi la SF et le fantastique. Toutefois, les frontières étant parfois floues et il n'est pas rare qu'ils se chevauchent à l'occasion : fantastique et policier (Cher fantôme !), SF et fantastique (Le casque à penser).

Les thèmes choisis ne sont pas foncièrement originaux. Des grands classiques de la SF (voyage temporel, exploration planétaire, fin du monde), aux intemporels du fantastique (diable et fantômes, Faust et Circé) nous sommes en terrain de connaissance. Mais d'autres sujets reviennent fréquemment : la folie, la création littéraire ou encore le monde du cinéma.

Toutes ces nouvelles se distinguent par la qualité de leur chute et le fait qu'il faille presque toujours attendre la toute fin du récit, parfois même la dernière phrase, pour en apprécier toute la saveur. Autre constante, l'humour. Un humour souvent noir et ironique mais parfois aussi un peu potache, voire un tantinet égrillard (Si vous n'y croyez pas, Mon barman et son monstre).

Bloch manie même un humour encore plus grinçant lorsqu'il s'agit d'égratigner la société américaine et ses « ... pittoresques maisons blanches modernes, avec leur lignes légères et leurs lourdes hypothèques...". Bref, un recueil de fort belle tenue.

Le casque à penser Une nouvelle Circé appâte un écrivain en manque d'inspiration grâce à un casque permettant de stimuler son imagination par le rêve. Mais s'agit-il bien de songes ?

Le lecteur impénitent Sympathique petite nouvelle qui confronte les classiques de la littérature (Les voyages de gulliver, L'Odyssée) à la découverte d'une forme particulière d'intelligence.

Si vous n'y croyez pas Ou comment Bloch nous rejoue Roméo et Juliette sur fond de dissensions entre un scientifique cartésien et un partisan des pouvoirs paranormaux.

Cher fantôme ! Le spiritisme et la convocation des esprits peuvent rendre de grands services lorsqu'on est confronté à une famille qui en veut à votre argent.

Mon barman et son monstre Une rencontre du troisième type qui démontre que les bonnes relations entre les humains et les extra-terrestres tiennent parfois à peu de choses.

A l'aube du grand soir Le survivant d'un bombardement nucléaire découvre ce qui reste de sa ville. Sans doute la nouvelle la plus sombre du recueil. Bloch y suscite quelques tableaux apocalyptiques d'une grande tristesse mais néanmoins traitées avec une pointe d'ironie à tel point que l'on se demande parfois s'il faut en rire ou en pleurer. Voici un bel exemple de cet humour macabre : « Au centre de la pièce se dressait le chevalet, mais l'artiste avait disparu. Ce qui restait de lui était étalé en une masse dégoulinante sur le tableau, comme si l'artiste avait finalement réussi à mettre quelque chose de lui-même dans sa peinture... ».

Le train pour l'enfer Petite variation sur le thème de Faust se distinguant par la nature du vœu accordé, en l'occurrence la possibilité de bloquer l'écoulement de sa vie lorsqu'on pense avoir trouvé le bonheur le plus absolu. Mais à quoi le reconnaît-on ?

Le bracelet vivant A peine trois pages et pourtant une histoire bien complète : adultère et tentative de meurtre, retournements de situation, serpent, pistolet... et un final !

L'homme aux doigts d'or Histoire de machination financière et boursière assez pertinente qui conserve sans aucun doute son actualité.

In vino veritas Tout comme "Le train pour l'enfer", ce texte nous parle de quête du bonheur et démontre que chaque époque à ses bons et ses mauvais côtés. C'est aussi un petit hommage à H. G. Wells et sa « Machine à explorer le temps ».

Tel est pris Belle illustration du célèbre proverbe avec cette nouvelle qui met en scène une escroquerie dans le milieu des producteurs de cinéma.

Le sosie de Napoléon Guère d'originalité pour cette nouvelle qui se contente de jouer outrancièrement du thème de la coïncidence et qui se conclue par une chute que l'on voit venir de fort loin.

Un crime impardonnable Une actrice vieillissante tendre de séduire un homme qu'elle avait délaissé pour obtenir le rôle qui relancerai sa carrière. Portrait sans concession et néanmoins touchant d'une starlette déchue qui se conclue sur une note d'humour très noir.

Belzebuth Récit qui nous fait vivre la progression de la folie chez un homme stressé, obsédé par un besoin de reconnaissance.

Nouvelles Editions Oswald - 1984

15 mai 2015

LE MONSTRE DES HAWKLINE - RICHARD BRAUTIGAN

9782264040572Greer et Cameron, deux tueurs à gage très efficaces, prennent du bon temps dans un bordel de Portland lorsqu'une jeune indienne vient leur proposer d'entrer au service de sa patronne. La demoiselle étant ravissante et guère farouche, les deux compères acceptent de suite et se retrouvent bientôt au fin fonds de l'Orégon dans une étrange demeure qu'il doive débarrasser d'un hôte encombrant. Mais les choses ne sont pas aussi simples qu'elles le paraissent !

« Le monstre des Hawkline » fait partie de ces livres qu'il est difficile de ranger dans une catégorie bien précise car flirtant avec des genres aussi différents que le western, la SF et le récit humoristique.

Le western, c'est surtout pour le décor. L'histoire se déroule aux States en 1902, et plus précisément dans les Dead Hills, une région paumée de l'est de l'Orégon. Il y a un shérif, des diligences et les branches des arbres témoignent de la justice expéditive qui avait cours à l'époque dans ces contrées sauvages. Pour autant l'intrigue n'a pas grand chose à voir avec le mythique Far West. Pas de duel au soleil ou d'indiens sur le sentier de la guerre. Pas de grandes chevauchées non plus. Au contraire. Brautigan a choisi de nous plonger dans un huis-clos déroutant pour une chasse au monstre pas banale.

Et c'est là que la SF prend le relais. Mais une SF à l'ancienne avec savant fou, vieille demeure isolée et laboratoire souterrain. Quant au monstre qui donne son nom au titre, il s'agit bien sûr d'une vilaine créature échappée au contrôle de son papa. Une sorte d'ectoplasme capable de se fondre dans le décor et doté du pouvoir d'influer sur l'esprit et même de modifier la matière. Ces dons quasi-divins seront la cause de bien des situations drôles ou scabreuses, les personnages se voyant contraints d'agir en dépit du bon sens ou succombant à des lubies aussi soudaines qu'étranges.

Et tiens, parlons-en des personnages. Il n'ont pas franchement besoin d'un monstre pour être bizarres. Deux porte flingues dont l'un est à moitié autiste et passe son temps à compter tout et n'importe quoi, une paire de jumelles fortement portées sur la chose, un majordome géant qui se transforme en nain... bref une jolie brochette de barjeots.

Mais le plus amusant est sans conteste la façon dont l'auteur nous conte son histoire. Il utilise un humour pince sans rire fait de non sens et de répétitions. De répétitions surtout. Brautigan ne se donne pas la peine de chercher des synonymes et répète ad libitum les même mots ou expressions. Ainsi du « porte-parapluies en forme de patte d'éléphant » qui revient une bonne demi douzaine de fois en l'espace de deux ou trois pages ou des sœurs Hawkline désignées non par leurs prénoms respectifs (on ne les connaîtra que très tardivement) mais par un unique Miss Hawkline, cause de nombreux quiproquos.

Tout cela donne lieu à des scènes et des dialogues complètement surréalistes et insuffle au roman un ton résolument décalé, joyeusement foutraque, original et surtout drôle de bout en bout.

Christian Bourgeois - 10/18 - 2004

 

23 avril 2015

LE CLAN DU SORGHO - MO YAN

9782868695475Un homme évoque quelques séquences de l'histoire de sa famille qui se confondent avec celle de la Chine pré-communiste.

« Le clan du sorgho » de Mo Yan est davantage connu du grand public sous le titre de son adaptation cinématographique couronnée au Festival de Berlin : « Le sorgho rouge ». Comme je n'ai pas vu le film, je ne vous parlerai pas des mérites comparés de l'un et de l'autre. Je me contenterai de vous toucher un mot du roman qui, pour être fort court, n'en a pas moins des allures de saga familiale.

Le narrateur, peut-être s'agit-il de l'auteur lui-même, nous y raconte un épisode marquant de l'histoire de sa famille : l'embuscade que le commandant Yu, son grand-père, dirigea contre l'occupant japonais en 1939. Ce fait d'arme où son aïeul mais aussi son père alors âgé de 14 ans s'illustrèrent, n'est cependant pas le seul épisode qui nous soit conté.

Son récit fait de fréquents aller/retour avec d'autres moments marquants de la vie de sa famille et de son village. Seront ainsi évoqués des évènements aussi divers que le mariage de sa grand-mère, la punition d'un violeur ou le supplice d'un paysan dépecé vif par les japonais.

Aussi différentes soient-elles, ces péripéties illustrent chacune à leur manière la vie à Gaomi, petite bourgade campagnarde perdu au milieu des champs de sorgho. Elles dévoilent aussi le visage d'une Chine à peine sortie de la féodalité et sur laquelle pèsent encore des traditons millénaires, les mariages forcés, les pieds bandés...

Roman guerrier empreint de violence et de barbarie, « Le clan du sorgho » est aussi un très beau roman d'amour d'où émerge une figure de femme forte, bien décidée à vivre sa vie en faisant fi des coutumes et de la brutalité des hommes.

Actes Sud - 1990

18 avril 2015

LES HOMMES MARQUES - GILLES THOMAS

FnAnt1650-1988

Terra a perdu sa guerre face aux Mondes Associés et subit désormais la loi de fer du Président Farquart. Comme tous les rebelles survivants, Garral Saltienne est ravalé au rang d'Androïde, c'est à dire moins qu'un esclave et plus obéissant encore à cause du vadium inséré dans son système nerveux. Vendu à une riche mondaine de la planète Talsie, Garral n'aura de cesse de recouvrer sa liberté. 

Premier titre de l'auteur paru au Fleuve Noir Anticipation, « Les hommes marqués » est un roman trépidant mais à la trame ultra classique. Composée de trois parties d'égale longueur, l'histoire reprend en effet le canevas du « Comte de Monte cristo » : déchéance et captivité, évasion et découverte du moyen de se venger, retour au monde et punition des méchants.

Pour autant, on ne s'ennuie pas un seul instant. Les personnages sont suffisamment crédibles et sympathiques pour que l'on prennent rapidement fait et cause pour eux. On partage donc sans hésiter les humiliations et les souffrances subies sur Talsie, on frémit au cours des épreuves d'admission sur la planète Seconde Chance et l'on savoure avec eux les fruits de leur vengeance.

Tout du long, l'auteur fait preuve d'une jolie imagination pour donner corps et couleurs aux aventures de ses héros. C'est particulièrement sensible dans ses descriptions de la jungle bleue et de sa faune mutante mais aussi dans une foule de détails de la vie courante. De même, la découverte des différents pouvoirs dont Garral et Carmel sont investis est bien amenée, leur apprentissage et leur utilisation bien rendue.

L'action est également très présente mais il faut cependant reconnaître qu'à partir du moment où les deux héros se voient dôtés de ces capacités hors normes, l'intérêt pour les scènes de combats devient moindre puisque plus rien ne semble pouvoir leur arriver.

Ce roman est donc un excellent divertissement qui semble toutefois un peu à l'étroit dans le trop court format du Fleuve, obligeant l'auteur à abréger, voir passer sous silence certaines transitions.

Fleuve Noir Anticipation - 1988

24 mars 2015

LES BLANCS ET LES BLEUS - ALEXANDRE DUMAS

BlancsBleusDe 1793 à 1798, les grandes heures de la toute jeune république française confrontée à ses ennemis, à l'intérieur comme à l'extérieur.  

« Du reste, on doit le remarquer dans l'œuvre que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs, nous sommes plutôt historien romanesque que romancier historique. Nous croyons avoir fait assez souvent preuve d'imagination pour qu'on nous laisse faire preuve d'exactitude, en conservant toutefois à notre récit le côté de fantaisie poétique qui en rend la lecture plus facile et plus attachante que celle de l'histoire dépouillée de tout ornement. »

C'est ainsi qu'Alexandre Dumas définit le contenu de son ouvrage : un livre d'histoire romancée plutôt qu'un véritable roman historique. Il ne faut donc pas s'attendre à y suivre les rebondissements aventureux et sentimentaux d'une petite histoire qui viendrait se mêler à la grande. C'est tout juste s'il prend le temps de nous présenter la mystérieuse confrérie des Compagnons de Jéhu (dont il sera abondamment question dans le roman éponyme) et d'initier un embryon d'intrigue où l'on devine que la vengeance de Diane de Fargas et le courage suicidaire de Roland de Montrevel tiendront le devant de l'affiche.

Pour le reste, ce sont les douloureux évènements qui ont accompagnés la naissance de la première république qui sont à l'honneur. De la convention au consulat en passant par le directoire, nous revivons quelques-unes des grandes dates de ces années terribles. Le 13 vendémiaire et le 18 fructidor, la campagne d'Italie et l'expédition d'Egypte, l'armée du Rhin, le pont d'Arcole... de quoi réviser nos cours d'histoire.

Les grandes figures de cette période troublée sont bien sûr au rendez-vous. Saint-Just, Barras, Pichegru et Napoléon défilent sous nos yeux tandis que quelques personnages imaginaires viennent se mêler à ces grands noms et jouer le rôle de fil rouge. Ainsi du baron Charles de Sainte Hermine ou Coster de Saint Victor, côté royaliste, des vétérans Falou et Faraud, côté républicain. Mais leurs aventures restent secondaires et s'effacent derrière la vérité historique et l'ombre de Bonaparte.

Marabout Géant

 

14 mars 2015

LES BRONTOSAURES MECANIQUES - MICHAEL CONEY

pp5196-1985Après les dramatiques conséquences de l'effet relais survenues deux ans plus tôt, la planète Arcadie est au bord de la faillite. Une bonne partie de ses habitants a choisi d'émigrer, les commerces ferment les uns après les autres et la main d'œuvre commence à manquer dans les grandes exploitations agricoles. Bientôt, les arcadiens doivent se résoudre à accepter la proposition de l'Organisation Hetherington : lui louer leur planète, terre, mer, villes et infrastructures compris, pour une durée de cinq années en échange d'une remise à flot de son économie et d'une politique migratoire ambitieuse. Mais peuvent-ils réellement se fier à la toute puissante multinationale ?

Deux années seulement séparent les évènements de "Syzygie" de ceux qui nous sont narrés dans "Les brontosaures mécaniques". En dépit de cette proximité chronologique et bien que les deux romans partagent décor et personnages, le second ne constitue pas à proprement parler une suite au premier. On y retrouve néanmoins avec grand plaisir la petite cité de Rives et quelques uns de ses habitants emblématiques : Mark et Jane Swindon bien sûr, mais aussi l'acariâtre Mrs Earnshow ou encore Tom Minty, le sale gosse local.


Ce sont toutefois de nouveaux personnages qui occupent les premiers rôles. Il y a là Ralph Streng, individu misanthrope et imbu de lui-même, Kli A Po un extra-terrestre fermier et philosophe
et Mort Barker un publicitaire sans scrupules... Il y a surtout Kev Moncrieff, un ingénieur nautique venu chercher fortune sur Arcadie et par la bouche duquel l'histoire nous est dévoilée ainsi que Suzanna la jolie terrienne dont il va tomber éperdument amoureux et qui le soutiendra dans sa lutte contre l'impérialisme économique de l'Organisation Hetherington.

Le roman a en effet pour thème principal la résistance des habitants d'une petite colonie face aux ambitions hégémoniques d'une multinationale aux méthodes plus que discutables. Michael Coney nous y propose une critique discrète du capitalisme au travers de cette entreprise redoutable, véritable quintessence de ces grandes sociétés pourries jusqu'au trognon, manipulant l'information et les gens et prêtes à tout pour parvenir à leurs fins. L'enjeu est il est vrai d'autant plus important qu'elle pense avoir trouvé sur Arcadie le moyen d'asservir définitivement les consommateurs...

Écrit dans les années soixante-dix, on sent dans ce roman l'influence des idées en vogue à l'époque et notamment l'aspiration à une société nouvelle, plus pacifique, plus écologique et plus juste. Elle se manifeste au travers de l'activisme politique des personnages (grève, actions coup de poing, mise en place d'un système alternatif de paiement) et par une vision un peu utopique du rapport de force entre citoyens et institutions. Les adversaires ne luttent pas à armes égales et le pot de terre n'a aucune chance face à un pot en acier trempé.

Mais comme je l'ai dit plus haut, la critique de l'auteur est timide. Si les méchants sont clairement désignés, il s'en sortent finalement sans trop de dommage. Il leur suffira de dégainer le chéquier pour s'en aller l'esprit tranquille en laissant derrière eux quelques cadavres et beaucoup de vies brisées.

Michael Coney, ou du moins ses personnages, semble s'en accommoder, jugeant impossible d'obtenir plus. Et c'est là où je ne le rejoins pas. Selon lui, une entreprise n'est qu'une entité immatérielle qui ne saurait être condamnée, pas plus d'ailleurs que les individus qui la représentent : le PDG parce que trop éloigné des réalités du terrain, les employés parce qu'ils ne font qu'appliquer les ordres reçus et les actionnaires parce qu'ils n'ont fait qu'investir leurs économies.

Je pense pour ma part précisément le contraire. Tous sont coupables ou du moins responsables, dès lors qu'ils agissent en connaissance de cause. Un employé peut toujours refuser d'exécuter un ordre manifestement illicite et les actionnaires peuvent s'abstenir d'acheter les actions des groupes sans morale. Quant aux dirigeants, prétendre qu'ils ne peuvent influer sur la politique de leur entreprise, c'est un peu nous prendre pour des cons. Le choix est toujours possible. Difficile sans doute, mais possible.

L'une des particularité du style de Michael Coney réside dans l'extrême minutie avec laquelle il dépeint les relations entre ses personnages. Cela ralentit considérablement le déroulement de l'intrigue et d'aucun trouveront ses romans un peu lents. Mais c'est un rythme qui me convient. Il nous laisse le temps de nous imprégner de l'atmosphère de la petite ville, d'en connaître tous les habitants, leur tempérament et leurs habitudes. On a l'impression de les côtoyer depuis toujours, d'être l'un des leurs. On se trouve alors dans une position idéale pour appréhender leurs réactions et comprendre leurs motivations ce qui est une bonne chose puisque le roman traite aussi (c'est une constante chez l'auteur), de notre rapport à l'autre.

Ici, il le fait de manière détournée grâce aux amorphes, une espèce extra-terrestre tout à fait étonnante qui a développé une technique de survie originale consistant à adopter l'apparence et l'état d'esprit le plus susceptible de plaire à l'être auquel ils sont confrontés. Mis en présence d'un humain, ils ont ainsi tendance à se transformer en l'homme ou la femme modèle aux yeux de ce dernier.

Or, si l'Organisation Heterrington les utilise surtout comme des esclaves serviles, les habitants de Rives vont vite voir en eux le moyen le plus rapide de trouver l'être idéal. Pourquoi en effet faire des efforts vis à vis d'autrui, conjoint ou ami, pour le conquérir ou pour conserver son amitié alors que l'amorphe vous accepte comme vous êtes et se conforme à tous vos désirs sans même que vous les ayez exprimés ?

Kev se rendra toutefois compte que les amorphes ne sont pas une panacée. Il le découvrira notamment en constatant le vide laissé par la disparition de Strengh et de Barker, des individus détestables mais intellectuellement stimulants : vivre au milieu de bénis oui-oui n'a rien de bien réjouissant et sans contradiction la vie est finalement bien fade.

Bref, encore un excellent roman de l'auteur dans lequel action et réflexion font bon ménage, sans oublier une chute surprenante et particulièrement belle, à la fois triste et pleine d'espoir.

Pocket - SF- 1985

22 février 2015

SCHLUMP - HANS HERBERT GRIMM

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En 1915, alors qu'il vient de fêter ses 17 ans, Emil Schulz alias Schlump, s'engage dans l'infanterie. Il est d'abord affecté à Loffrande où sa connaissance du français le désigne comme chef de la Kommandantur locale. Loin des combats, il en oublierait presque la guerre qui fait rage à deux pas de là. Mais celle-ci a tôt fait de le rattraper. Il se retrouve alors en première ligne où il découvre l'horreur des combats et la folie des hommes.

Ce roman de Hans Herbert Grimm est l'un des plus surprenant qu'il m'ait été donné de lire sur la première guerre mondiale. Non qu'il soit plus réaliste ou plus pointu que d'autres mais le ton utilisé par l'auteur le démarque résolument du reste de la production. C'est en effet sur un mode gentiment bonhomme que nous sont racontés les aventures militaires du soldat Schlump.

De ses premiers pas dans la guerre en tant qu'administrateur de villages jusqu'à la débâcle finale, il conservera son optimisme et sa joie de vivre, un peu comme un nouveau Candide déterminé à voir le meilleur dans tout ce qui lui arrive. Les horreurs du front ne lui seront pourtant pas épargnées même si elles se limiteront à une longue attente dans des conditions épouvantables (le froid, la boue, la faim et la peur) et à une attaque des positions adverses qu'il vivra dans un état quasi second. Mais ce seront les seuls épisodesguerriers.

Le plus gros du roman traite en effet de la vie à l'arrière. Certains passages se déroulent en Allemagne à l'occasion de permissions ou de séjours du héros dans un hôpital militaire et la majeure partie du récit a pour cadre les villes françaises et belges administrées par l'armée allemande. C'est dans ces secteurs préservés que Schlump occupera divers postes administratifs qui lui permettront de couler des jours relativement tranquilles.

Le contraste entre ce calme relatif et l'enfer des tranchées contribue à démontrer l'absolu inanité de cette guerre ignoble et absurde. L'horreur des combats est telle que ceux qui ne les ont pas vécus ne peuvent pas la concevoir et que les autres préfèrent l'oublier. A l'arrière, la guerre est perçue comme un cauchemar lointain, une espèce d'ogre affamé qui dévore les hommes par milliers. Elle perd un peu de sa réalité et de sa crudité pour ne plus exister que dans les récits des soldats et dans le lointain grondement des canons (« De l'ouest, par beau temps, on entendait retentir les coups de canons du front et cela leur rappelait que des milliers de jeunes gens mouraient là-bas de la plus cruelle des façon»). Et c'est heureux, car serait-il possible autrement de vivre normalement alors qu'à quelques kilomètres des hommes se battent dans des conditions inhumaines ? Pourrait-on accepter une telle abomination sans se révolter ?


Schlump lui, ne se pose plus de questions. Ses velléités d'héroïsme ont rapidement fait place à l'envie de rester en vie. Il côtoie les simulateurs, les profiteurs et les planqués. Il se livre même à quelques trafics sur le dos des soldats et des civils chassés de chez eux par la guerre. Bref un anti héros qui prouvera que la débrouillardise vaut mieux que l'héroïsme.

Sorti en 1928, "Schlump" fut, parait-il, éclipsé par le célèbre roman de Remarque. Il n'en est pas moins plus corrosif et plus violemment antimilitariste que "A l'ouest rien de nouveau". L'absurdité de la guerre y est plus évidente et les critiques - des stratèges, des gradés, des patriotes - bien plus virulentes. Il n'est que de lire cette violente diatribe du héros pour s'en convaincre : « De toute façon, dit-il, la guerre est cruelle, c'est une abjecte boucherie, et une humanité qui supporte une chose pareille ou qui en est témoin pendant des années ne mérite aucun respect. Quant à celui qui a créé les êtres humains, qu'Il rampe de honte, car son œuvre est une infamie ! »

Un dernier mot pour signaler la beauté des dessins qui accompagnent le récit ainsi que la superbe couverture tirée d'une œuvre d'Emil Preetorius, un artiste que j'ai bien envie de découvrir plus avant.

Presses de la Cité - 2014

17 février 2015

LES MONDES DE MAGNUS RIDOLPH - JACK VANCE

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Magnus Ridolph, dandy épicurien célèbre pour ses talent de détective, promène son snobisme décontracté dans toutes les régions de l'espace où le Commonwealth a étendu l'ombre de la civilisation terrienne. Sa propension a vivre au-dessus de ses moyens et sa tendance à effectuer des placements financiers hasardeux le contraignent régulièrement à proposer ses services moyennant rétribution. Rien d'étonnant donc à ce qu'on le rencontre aussi bien sur la cosmopolite Sclerotto que sur la décadente Morabita, dans la Roue de Sagittarius supérieur ou au spa des étoiles de la planète Eta.

Les mondes de Magnus Ridolph fait partie de ces œuvres de Jack Vance où l'histoire n'est qu'un prétexte pour vagabonder de part les milles et un mondes merveilleux issus de son imagination fertile. Comme dans Space Opera ou Les Cinq rubans d'or, nous y emboîtons le pas d'un personnage haut en couleur et particulièrement doué pour se plonger dans les situations les plus délicates.

Dans presque toutes les nouvelles de ce recueil qui en compte six, Magnus est en effet victime de financiers filous, de marchands véreux et d'entrepreneurs indélicats qui tentent de l'escroquer ou d'utiliser ses talents pour leur propre compte. Heureusement pour lui, notre sympathique héros est doté d'un esprit d'à propos assez remarquable et retourne invariablement la situation à son avantage. « En général, je suis capable de m'adapter aux circonstances » nous dit-il et c'est vrai qu'il sait tirer parti des particularismes « régionaux » des planètes sur lesquels il est amené à séjourner. Cette qualité, ajoutée à sa connaissance de la nature humaine, lui permet de triompher de la cupidité des colons terriens et des coutumes parfois singulières des races autochtones.

Il parviendra ainsi à utiliser le tempérament belliqueux des guerriers insectoïdes de la planète Kokod pour châtier d'affreux bookmakers, il se servira du métabolisme si particulier des hurleurs de Naos V pour sauver sa récolte de ticholama et même en tirer un petit bénéfice supplémentaire et prouvera au roi des voleurs de Moribata qu'un terrien n'a pas de leçons à recevoir en matière de cleptomanie.

Mais la nouvelle qui illustre le mieux ses dons est sans conteste « Coup de grâce », véritable enquête policière façon Agatha Christie, dans laquelle Magnus Ridolph doit identifier le coupable d'un meurtre parmi dix suspects originaires de planètes, de races et de cultures différentes. Une façon de nous rappeler qu'il ne faut pas se laisser guider par les apparences et qu'avant de juger autrui, il faut avoir appris à le connaître.

Pocket - SF - 1982

12 février 2015

LES INCENDIAIRES - JEAN ROLLIN

sans-titre

Anissa est tombée sous la coupe de l'Homme Pourpre qui se sert d'elle pour attirer les deux orphelines vampires dans un piège redoutable. Mais les drôlesses ne manquent pas de ressort et, avec l'aide de rencontres de passage, elles découvriront le point faible de leur ennemi et le pousseront dans ses derniers retranchements.   

Ce cinquième et dernier volet des aventures des deux orphelines vampires est de loin le meilleur de la série. En lançant ses petites héroïnes sur les traces de leur ennemi de toujours, Jean Rollin nous propose pour la première fois une intrigue qui tient véritablement la route. Il nous embarque dans un véritable jeu de piste au terme duquel Pluviôse et Ventôse (tu parles de blases !) espèrent découvrir l'origine de ce jeu d'échecs surréaliste qui voit s'affronter l'homme pourpre et l'homme chantant.

Elles devront pour cela remonter la piste d'un mystérieux navire, chercher des indices dans les musées, recouper et interpréter des informations pour mettre la main sur le cercueil contenant le corps de leur adversaire qui, figurez-vous, serait un petit cousin de l'affreux des Carpathes (du moins un bonhomme originaire d'Europe de l'est et qui semble avoir pour habitude de roupiller dans sa bière).

Pour le reste, on demeure tout de même en terrain de connaissance avec quantité de cimetières et de souterrains ainsi que l'habituelle tripotée de dangereux farfelus. Jean Rollin n'innove donc que fort peu en introduisant quelques personnages (Gudule la voyante extra lucide, Véro l'avaleuse de sabre et Casimir Plantu, l'expert en phénomènes paranormaux) et de nouveaux lieux chargés d'histoire et de mystère : le donjon de la Roche-Guyon ou les îles Chausey.

"Les incendiaires" clôturent donc agréablement le cycle des "Orphelines vampires" sans toutefois apporter de réponses réellement satisfaisantes à toutes les énigmes soulevées. C'est là un défaut qui tient à la nature même des romans de Jean Rollin, des récits qui ressemblent à ces histoires pour enfants qu'on invente à mesure qu'on les raconte, sans trop se soucier de vraisemblance.

Fleuve Noir - Frayeur - 1995

2 février 2015

L'ULTIME RIVAGE - URSULA LE GUIN

imgVingt années se sont écoulées depuis les aventures relatées dans "Les tombeaux d'Atuan" et Ged occupe désormais la fonction d'Archimage à l'école de magie de Roke. C'est là que Arren, fils du roi d'Enlad, vient le trouver pour lui faire part d'une nouvelle inquiétante : les sorciers de son royaume ont perdu leurs pouvoirs. Ayant déjà eu vent de telles rumeurs en provenance d'autres contrées, Ged embarque pour le sud lointain à la recherche des causes de cette "épidémie". Le jeune prince l'accompagne...

L'ultime rivage reprend à peu près le même canevas que le premier opus de la « trilogie de Terremer ». Il nous propose d'accompagner Ged dans un nouveau voyage initiatique qui le conduira une fois encore au bout du monde à la recherche d'un ennemi redoutable.

C'est aussi pour Ursula Le Guin, l'occasion de nous faire découvrir les parties de cet univers maritime qui nous demeuraient encore étrangères. Nous visitons ainsi le sud mystérieux peuplés d'îliens austères et sauvages et l'ouest légendaire, patrie des dragons millénaires.

Mais plus que sur ces petits bouts de terre isolés les uns des autres, l'essentiel de l'intrigue se déroule sur l'océan, à bord de Voitloin, le désormais célèbre voilier de Ged. Ce décor minimaliste permet un face à face intense entre le mage vieillissant et le jeune prince à peine sorti de l'adolescence. Une confrontation à l'issu de laquelle le caractère d'Arren se révélera, non sans être passé par toutes sortes d'émotions et de sentiments.

Sur le fond, l'histoire n'a rien de particulièrement spectaculaire, juste quelques mésaventures avec des voleurs, des marchands d'esclaves ou des iliens sauvages, et la chute est assez prévisible, attendue même. Mais cela n'a finalement pas beaucoup d'importance puisque le voyage importe bien plus que la destination.

Il permet aux personnages de réfléchir à leur condition d'homme, à la fragilité de l'existence et à la nécessaire fin de toutes choses : « Rien n'est immortel. Mais il n'y a qu'à nous qu'il est donné de savoir que nous devons mourir. Et c'est un don précieux : c'est la chance d'être soi-même. Car nous ne possédons que ce que nous savons que nous devons perdre, ce que nous acceptons de perdre... Etre soi, c'est notre tourment, notre gloire et notre humanité ; et cela ne dure pas. ». Arren apprendra ainsi à accepter sa destinée ; non pas à être fataliste mais admettre qu'il existe des choses sur lesquelles on n'a pas de prise. Accepter sa condition d'humain, sans en tirer honte ni orgueil.

Comme beaucoup de romans de l'auteur, « L'ultime rivage » nous parle aussi de responsabilité - vis à vis des autres et vis-à-vis de notre environnement - et met en avant l'idée déjà évoquée dans Le sorcier de Terremer, d'un équilibre naturel qu'il faut à toute force préserver : « Mais nous, dans la mesure où nous avons un pouvoir sur le monde et sur les autres, nous devons apprendre à faire ce que la feuille et la baleine et le vent font naturellement. Nous devons apprendre à conserver l'Equilibre. Ayant l'intelligence, nous ne devons pas agir avec ignorance. Ayant le choix, nous ne devons pas agir sans responsabilité. ». Une fibre écologique que l'on retrouve encore dans son évocation du "peuple des radeaux", une communauté vivant en accord parfait avec l'océan et ne tirant de la mer que ce qui lui est nécessaire.

Ainsi se termine la célèbre trilogie d'Ursula Le Guin mais pas mon voyage en Terremer puisque l'auteur a écrit depuis deux autres ouvrages partageant le même univers et les même personnages.

 

Pocket SF - 1985

28 janvier 2015

LES TOMBEAUX D'ATUAN - URSULA LE GUIN

 

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A l'âge de cinq ans, la petite Tenar est enlevée à ses parents par les « Gardiens du Lieu » qui ont vu en elle la réincarnation de leur grande prêtresse, Arha la dévorée. Destinée à veiller sur les tombeaux d'Atuan et le labyrinthe où sont reclus les « innomables », Tenar suit un long et pénible apprentissage qui débouche sur une vie terne et monotone.  Une rencontre inattendue va bouleverser sa routine et ses toutes ses croyances... 

Autant Le sorcier de Terremer nous faisait voir du pays en nous menant aux quatre coins de Terremer, autant ce second tome est statique. L'action est circonscrite à la seule île d'Atuan en pays Kargue et plus encore dans le Lieu, enceinte religieuse entièrement close à l'instar d'un couvent ou d'un monastère. Un univers resserré dont l'atmosphère étouffante est encore accentuée par le fait qu'une bonne partie de l'histoire se déroule sous terre, dans les méandres d'un gigantesque labyrinthe.

L'auteur nous fait parfaitement ressentir l'isolement de l'héroïne, prisonnière de cet univers borné, sans autre perspective qu'une vie de recluse consacrée aux rites d'un culte qui semble sombrer dans l'oubli. A mesure qu'elle grandit, Tenar mesure la vacuité de son existence. Elle soupçonne d'abord certaines de ses compagnes de ne pas croire aux dogmes qu'elles perpétuent puis s'aperçoit que d'autres ont troqué la piété contre l'ambition. Ses certitudes s'effondrent les unes après les autres et l'irruption dans son monde du "sorcier de Terremer" va donner un nouveau sens à son existence.

Ce portrait de jeune femme courageuse mais désemparée est magnifique. Avec son écriture toute en retenue et finesse, Ursula Le Guin décrit admirablement les différentes phases de son émancipation et toute la palette de sentiments qui l'animent. Cela nous donne quelques passages superbes et poignants. Je pense notamment à sa première exploration du ténébreux labyrinthe qu'elle découvre du bout des doigts ou encore à l'appréhension mêlée de curiosité avec laquelle elle fait la connaissance du monde extérieur.

Ce deuxième volume du cycle de Terremer m'a encore plus emballé que le premier et c'est avec fébrilité et impatience que j'entame le troisième.

Pocket SF - 1985

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FLEUVE NOIR
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  • Blog consacré à mes lectures dans les domaines de la fantasy, du fantastique et de la science fiction. Mais comme je ne suis pas sectaire et que mes goût sont assez éclectiques, il n'est pas exclu que j'y parle aussi d'un bon polar ou d'un essai.
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