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3 avril 2018

EMPHYRIO - JACK VANCE

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A Ambroy, sur la planète Halma, le Service de Protection Sociale contrôle tout : les coopératives monopolistiques, les emplois, l’orthodoxie religieuse. Difficile dans ces conditions de trouver sa place lorsqu’on est un jeune homme qui brûle de découvrir le vaste monde. Ghyl Tarvoke l’apprendra à ses dépens lorsqu’il tentera, avec l’aide de son père et de quelques amis, de secouer les institutions et les mentalités. Mais il faudrait beaucoup plus que quelques brimades et injustices pour refroidir ses ardeurs… 

Si une grande partie de l’œuvre de Jack Vance est constituée de textes humoristiques ou à tout le moins assez légers (Tschaï, Les mondes de Magnus Ridolph, Les cinq rubans d’or, Space Opera…) on en trouve aussi de plus sérieux, du genre qui donnent matière à réflexion. C’est le cas des « Domaines de koryphon » qui explore la délicate question de la légitimité de toute possession territoriale ou bien de « La vie éternelle » qui peut être regardé comme une critique du libéralisme. Dans "Emphyrio" l'auteur semble cette fois se livrer à un réquisitoire contre le socialisme ce qui ne surprend guère quand connaît les opinions plutôt conservatrices du monsieur.

Ceci étant ses attaques portent davantage sur la façon dont est mise en œuvre cette théorie politique que sur ses qualités intrinsèques et c’est avant tout la perversion d’un régime qu’il dénonce dans ce roman. Il dépeint en effet un état où les besoins élémentaires des citoyens ne sont garantis qu'en échange d'une soumission aveugle au pouvoir et au prix de la suppression d'un certain nombre de libertés. Il nous montre également comment de beaux et grands principes peuvent être « oubliés » et remplacés pour permettre à une caste d’apparatchiks de s'enrichir sur le dos de la majorité.

En ce sens, "Emphyrio" est plus une critique du stalinisme que du communisme. Le régime totalitaire que nous décrit Jack Vance est un mélange très réussi de Russie soviétique et d’ancien régime. Du premier nous retrouvons un système coopératif sous l'emprise d'une administration intrusive qui contrôle absolument tout. Quant au second, il vient ajouter un petit côté moyenâgeux et obscurantiste avec ses corporations et ses guildes, la prohibition de toute innovation technologique et un clergé pointilleux sur la question du dogme. 

La première partie du roman permet de prendre la mesure de la vie à Ambroy. Une existence sous contrôle, sans perspectives ni espoir de changements. Nous ressentons parfaitement l’atmosphère étouffante dans laquelle Ghyl et ses amis se débattent, prisonniers de la quinzaine de quartiers qui forment leur seul horizon et d'un système qui leur impose métier, croyance et relations. On comprend ainsi les raisons de leur révolte et tous les espoirs qu’ils mettent dans leur « évasion ». La seconde partie est plus "remuante" et nettement moins sombre. Nous visitons quelques planètes - dont la Terre des origines - sur lesquelles Ghyl vivra quelques aventures qui donnent lieu à scènes cocasses et exotiques. Il y trouvera surtout au prix d’une longue enquête, le moyen de dénoncer l’imposture qui régit son monde. 

Nous le suivons d'autant plus volontiers dans ses pérégrinations et ses recherches qu'il constitue un héros vraiment attachant. C’est un personnage au caractère marqué que l'on voit grandir et s'affirmer tout en conservant intacts ses rêves d’enfant et sa capacité à se révolter. Son désir d’émancipation, sa quête du savoir et de la vérité seront le combat d’une vie et il accomplira sa destinée sans jamais sombrer dans la vengeance aveugle ou le brigandage, alors qu’il en aurait eu toutes les raisons et bien des occasions.

Quant à la chute, elle est particulièrement intéressante et bien amenée, trouvant sa substance dans cette fameuse légende d’Emphyrio qui nous invite à considérer le passé pour comprendre et réformer le présent.

Pocket SF - 1989

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19 février 2018

AU PAYS DES RICHES OISIFS - STEPHEN LEACOCK

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A Plutoria, la bonne société vaque à ses occupations mondaines. Entre les diners au club, les repas au Grand Palaver, les « party » à Castel Casteggio et la messe du dimanche, pas le temps de s’ennuyer. Mais l’on trouve toujours quelques minutes pour gagner un petit million de dollars, acheter une usine ou briguer un poste au conseil municipal… 

Stephen Leacock - 1869-1944 - écrivit « Au pays des riches oisifs » en 1914, époque désormais bien lointaine où le capitalisme et les bouleversements socio-économiques qu’il induisit n’en étaient encore qu’à leurs balbutiements. Pourtant, la société de nantis qu’il dépeint dans son roman, le monde des affaires et de la finance qu’il nous montre, tout cela ressemble à s’y méprendre à ce que nous connaissons encore aujourd’hui. Et oui ! Cent ans sont passés sans presque aucun changement. Comme il est triste de constater que malgré les progrès techniques et médicaux, malgré une meilleure éducation des masses et une plus grande circulation de l’information, une part toujours plus importante de la population mondiale vit dans la misère. Comme il est douloureux de songer que malgré deux guerres mondiales et quelques révolutions, la même classe et les même dynasties sont parvenues à conserver leurs privilèges, phagocytant le pouvoir et accumulant les richesses.

Cette classe dirigeante, ces « riches oisifs », l’auteur a choisi d’en faire la critique par le biais d’une satire sociale amusante et néanmoins extrêmement corrosive. Avec un humour gentiment féroce et un air de ne pas y toucher il brocarde la grande bourgeoisie de Plutoria, ses petits défauts et ses grands travers. Et qu’importe si Plutoria n’existe pas vraiment. Elle a quantité de sœurs jumelles, en Europe ou de l’autre côté de l’Atlantique. En fait, on retrouve un peu partout dans le monde ces havres de paix où tout n’est que luxe, calme et volupté, avec leurs avenues ombragées, leurs villas somptueuses et leurs mignonnes églises où l’on vient davantage pour se montrer que pour se recueillir.

Les heureux membres de ce monde parfait où l’on vit entre soi, Leacock les égratigne les uns après les autres.  Il le fait d’une manière redoutablement subtile et l’on en viendrait presque à plaindre ces riches inutiles tels le pauvre Peter Spillikins qui passe à côté du véritable amour pour s’être laissé aveugler par le strass et les paillettes, la ridicule Mme Rasselyer-Brown victime d’un excès de spiritualité ou encore les Newberry qui acceptent la tyrannie horticole de leur jardinier pour le seul plaisir d’en mettre plein la vue à leurs hôtes. Mais il y a aussi des universitaires imbus d’eux-mêmes et des curés mondains, des directeurs de clubs selects et de riches héritières, toute une kyrielle d’individus égoïstes et superficiels mais aussi fort drôles et, disons-le, plutôt sympathiques.

Heureusement le dernier chapitre nous rappelle fort opportunément leur véritable nature, celles d’hommes et de femmes prêts à tous pour maintenir leur statut social, y compris recourir à la corruption et à la concussion. Ils sont les ancêtres de ceux et celles dont les noms s’étalent à la une de la presse people ou dans les pages de l’actualité politico-judiciaire de nos magazines, nous prouvant sans conteste que ce roman demeure d’une surprenante actualité.

En rééditant cette moderne antiquité les éditions Wombat nous rappellent qu’il ne faut jamais cesser de se moquer des puissants, surtout lorsqu’ils nous prennent pour des cons. Ca ne change peut-être pas les choses mais ça permet d’en rire. Toujours ça de pris !

Editions Wombat - Les Insensés - 2018

3 mars 2018

LA FILLE DANS LE VERRE - JEFFREY FORD

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1932. Dans une Amérique en proie à la récession économique et au repli sur soi, Thomas Schell et ses deux comparses profitent de leurs talents de magiciens pour plumer de riches crédules. Au cours de l’une de ces arnaques, Thomas à la vision d’une petite fille dont il apprend quelques jours plus tard qu’elle a été enlevée. Perturbé par cette évocation, il décide d’enquêter sur la disparition de l’enfant sans se douter encore des multiples dangers que lui et ses amis vont devoir affronter.  

Mais que vient donc faire ce roman dans la collection « Lunes d’encre » des éditions Denoël ? Ce n’est pas de la SF - pas même de l’anticipation - et encore moins de la fantasy. Quant au fantastique il est à peine présent puisqu'il se limite à la vision d'un spirite, laquelle sera d'ailleurs remise en question à la fin de l'histoire. Les éditions Gallimard ne s'y sont pas trompées qui ont réédité ce livre en "Folio Policier". Alors si vous comptiez lire une histoire de fantômes et de communication avec l’au-delà, vous en serez pour vos frais.

Ceci étant le roman a d’autres arguments à faire valoir. Il y a d'abord son intrigue policière qui, sans être exceptionnelle, est bien amenée avec ce qu'il faut d'investigations et de rebondissements, le tout saupoudré de quelques scènes d'actions avec force coups de poings et rafales de mitraillette. Il y a ensuite le cadre, les Etats-Unis de 1932, et une époque intéressante, celle de la grande dépression et de la prohibition. L’occasion pour l’auteur de mettre en scène des bootleggers, ces contrebandiers d’alcool qui sévissaient sur la côte Est, et les fameux cirques de Coney Island où se produisaient (et étaient exploités) femmes à barbe, homme-araignées et autres phénomènes de foire. L’occasion aussi de nous parler du rapatriement des travailleurs mexicains et de certaines sociétés secrètes qui prônaient la suprématie de la race anglo-saxonne.

Mais c’est bien son trio de héros (l’Hercule de foire, le jeune apprenti et le sage) qui constitue le meilleur atout du roman. On tombe immédiatement sous le charme de Diego, le jeune narrateur qui, entre sa découverte des choses de l'amour et sa brutale confrontation aux saloperies de l'existence, fait une entrée mouvementée dans l'âge adulte. On est aussi attendri par les rapports profonds qui l’unissent à ses deux compagnons : Antony Cleopatra, le géant au grand cœur et bien sûr Thomas Schell, son mentor et son presque père. Quant aux séances de spiritisme truquées grâce auxquelles ils gagnent leur vie, elles apportent au roman quelques pages bourrées d’humour et concourent aussi grandement à l’atmosphère de mystères et de menace qui imprègne le récit.

"La fille dans le verre" est donc un bon petit polar historique qui brille surtout par ses personnages et son décor et dont le principal mérite est de montrer que l’Allemagne n’avait pas le monopole du racisme et des théories eugénistes.

Denoël - Lunes d'Encre - 2007

22 janvier 2018

PAS MÊME UN DIEU - JEAN MAZARIN

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A la suite d'une bataille stellaire un homme est projeté sur une planète restée à un stade médiéval. Il y rencontre une jolie et peu farouche « indigène », la féconde et disparaît en lui laissant... un pistolet laser. Devenu adulte, leur fils, élevé dans le culte du père, entreprend la conquête du pouvoir à l’aide de cette arme « magique ». 

La seule qualité de ce titre de Jean Mazarin est de me permettre d’expédier ma critique en deux coups de cuiller à pot. Franchement, j'ai beau me creuser le cervelet, je n'ai presque rien à dire, du moins de gentil, sur ce roman bâclé. Les personnages sont convenus et sans relief, l’intrigue est inexistante et la chute – altération du continuum espace/temps – est grotesque. Seul un collectionneur de FNA conservera ce livre pour ne pas dépareiller ses étagères. Les autres s'en sépareront avec soulagement.

Fleuve Noir Anticipation - 1976

13 janvier 2018

LE CHANT DE L'EQUIPAGE - PIERRE MAC ORLAN

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« Le chant de l’équipage » est incontestablement un hommage à « L’île au trésor ». Comme dans le roman de Stevenson l’histoire débute dans une pension de famille en bord de mer et il y a une carte au trésor, un voilier, un équipage de forbans, une île déserte… Mais hommage ne veut pas dire copie. Le livre de Pierre Mac Orlan diffère beaucoup de son illustre modèle par son ton parodique, un humour parfois très ironique et une chute étonnamment grinçante.

Le premier tiers du récit n’a d’ailleurs rien d’un roman d’aventures. Nous sommes quelque part entre Lorient et Pont-Aven, dans un petit coin de Bretagne sur lequel plane encore l’ombre de Gauguin et où le folklore celte conserve toute sa force. En cette année 191X les hommes sont au front et seuls demeurent les femmes, les vieux et… les étrangers. Parmi ceux-là on trouve Joseph Krühl, un hollandais fortuné et passionné par la mer et les histoires de pirates. Sa fortune et sa marotte vont donner à Simon Eliasar, un jeune escroc réformé, l’idée de monter une belle arnaque pour délester le riche batave d’une partie de ses picaillons.

Une fausse carte, quelques complices et hop, les voilà partis pour une chasse au trésor plus vraie que nature. Bien sûr, nous savons dès le départ que les dés sont pipés et que l’expédition vers les Antilles n’est qu’une gigantesque, une superbe mystification. Et pourtant, l’aventure est bien au rendez-vous. Joseph Krühl, et le lecteur avec lui, est embarqué dans une succession d’épisodes faussement héroïques. Il revit quelques scènes de la vie de ses héros littéraires, aborde un navire, se saoule dans des bouges infâmes ou folâtre avec une ravissante métisse. Il est mené en bateau, moqué et volé mais il vit l’aventure dont il rêvait. La facture sera sacrément salée mais réaliser ses phantasmes n’est pas donné à tout le monde !

Gallimard - Folio - 1999

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27 décembre 2017

TOXOPLASMA - DAVID CALVO

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Dans un Montréal sécessionniste qui tente de mettre en place une nouvelle forme de société, Nikki travaille dans un video-club spécialisé dans les films d’horreurs. Elle passe son temps libre à rechercher les chats perdus et à s’embrouiller avec sa copine Kim, une informaticienne extrêmement douée qui forme avec Meï et Jove un trio de hackers très recherché. Alors que la ville se prépare à subir l’assaut des troupes gouvernementales, ils vont se retrouver mêlés à une affaire aussi étrange que dangereuse. 

Je ne suis pas, loin s’en faut, ce que l’on appelle un geek. L’informatique reste pour moi une terra incognita sur laquelle je m’aventure avec beaucoup de prudence et les mots joystick, Game-Boy ou Play-Station ne m’évoquent aucun souvenirs. J’ai donc éprouvé quelques difficultés à m’immerger dans ce roman cyber punk où les nouvelles technologies tiennent une place importante. Les très nombreux passages consacré aux « runs » de Kim et de ses amis sur la toile (la grille) m’ont ainsi parus bien abscons et les nombreuses références aux films d’horreurs qui parsèment le roman ne m’ont pas toutes parlées. Je manque d’une certaine culture underground et il est très vraisemblable que certaines explications, certaines clés m’aient échappées. Pour autant, je n’ai pas été insensible à cet univers décalé, à l’ambiance générale du récit et à son ton si particulier.

Le cadre est en effet plaisant. Ce Montréal d’après-demain peuplé de hippies et de milices populaires fait penser à une nouvelle commune. Dans cette ville en état de siège qui ressemble à une cocotte-minute où mijotent les idées les plus folles, où l’on troque et où l’on s’autogère, chacun projette ses désirs et ses rêves les plus fous dans une utopie anarchisante, s’octroyant une petite parenthèse d’espoir avant la répression et le clap de fin.

Même constat côté style. L’écriture de David Calvo est novatrice. Abrupte, changeante avec un recours intéressant à différentes techniques de langages - les « clavardages » de Meï, la ventriloquie de Nikki – elle est en parfaite concordance avec l’ambiance. L’auteur innove, essaye, ose. Il donne à son roman un rythme trépidant, très visuel malgré quelques passages un peu ennuyeux dont le long chapitre central qui alterne à chaque paragraphe les aventures de Kim et celles de Nikki nous imposant des aller/retours un peu fastidieux. Les conversations techniques entre Meï et Kim m’ont également un peu lassé mais elles étaient sans doute nécessaires compte tenu du sujet.

Heureusement, le trio d’héroïnes évite, lui, tout ennui. Entre le sale caractère de Meï, le culte que Nikki voue à l’informatique et la culture vidéo de Nikki on a largement de quoi faire. Elles ne sont pas forcément sympathiques ces trois nanas mais elles sont entières et sans tabous, décidées à tirer leur épingle du jeu dans un monde bien pourri qui ressemble un peu au notre, juste un peu plus libéral, un peu plus égoïste, un peu plus dangereux. Elles n’ont pas totalement abdiqué leur joie de vivre et conservent l’espoir d’un avenir meilleur dans une Islande fantasmée où vivre libre et heureux est paraît-il encore possible…

Auparavant, il leur faudra résoudre une énigme tortueuse où il question d’expériences sur les rêves, de meurtres d’animaux et des sombres visées d’une multinationale. Une intrigue assez touffue qui met longtemps à se dessiner mais qui est joliment portée par l’atmosphère d’urgence et de no future qui imprègne tout le récit. Le tout se conclue sur une fin ouverte qui nous laisse libre de choisir la chute qui nous arrange même si on sait bien tout au fond de nous que ce sont toujours les méchants qui ont le dernier mot.

La Volte - 2017

7 janvier 2018

LA HORDE - SIBYLLE GRIMBERT

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C’est l’été. Laure, 10 ans, et ses parents viennent d’arriver dans le village de vacances où ils comptent profiter au mieux de leurs congés. Ils ignorent que le démon Ganaël a jeté son dévolu sur l’enfant et qu’il est sur le point de prendre possession de son corps… 

En entamant ce livre d’une autrice et d’une maison d’édition qui œuvrent habituellement dans la littérature blanche, je m’imaginais que l’argument fantastique n’y serait qu’un moyen détourné de discuter de problèmes tout à fait réels et non pas une fin en soi. Ce en quoi je me suis bien trompé car, s’il ne manque pas d’interrogations et de réflexions sur différents sujets (éducation, rapport à l’autre…), nous sommes bel et bien en présence d’un roman fantastique centré sur l’histoire d’un démon qui a décidé de s’incarner.

Ce thème de la possession est l’un des plus courus en matière de récits fantastiques. Les cinéphiles penseront bien sûr à « L’exorciste » tandis que les lecteurs évoqueront plus volontiers Lovecraft ou Graham Masterton. Pour ma part, c’est à « Petite chanson dans la pénombre » de la regrettée Anne Dugüel que j’ai immédiatement songé. Les deux romans partagent en effet l’idée d’une petite fille qui devient le jouet d’un esprit maléfique, fantôme chez d’Anne Dugüel, démon dans celui de Sibylle Grimbert. Dans les deux cas cet esprit tente, avec plus ou moins de réussite, de soustraire sa volonté à celle de l’enfant et ce sont ces essais et leurs conséquences sur la victime et son entourage qui nous sont décrits. La comparaison s’arrête toutefois là car dans « La horde », le combat que se livrent le démon et l’enfant est autrement plus difficile et plus subtil. Moins manichéen aussi puisque « possesseur » et possédée font tour à tour preuve de compassion et de méchanceté, le démon s’humanisant et la fillette découvrant son potentiel démoniaque.

Les relations entre l’un et l’autre sont donc au cœur du roman. Sibylle Grimbert prend tout son temps pour nous montrer de qu’elle manière Ganaël cherche à soumettre sa victime, comment il lutte contre sa volonté, usant de persuasion puis de violence et de contrainte. Toutefois, si le démon connaît bien l’espèce humaine pour l’avoir observée depuis fort longtemps, il va se rendre compte que vivre leur vie de l’intérieur est une expérience surprenante. Il découvre des sensations nouvelles et surtout la force des sentiments, la colère, l’amour... Du point de vue de l’enfant, l’expérience est tout aussi passionnante. La petite Laure ne s’en laisse pas conter et, après la surprise des premiers moments puis une période de déni, elle va devoir choisir entre la lutte ou l’acceptation de son hôte avec ses inconvénients mais aussi ses avantages.

Tout cela nous est raconté avec une extrême minutie et c’est lentement, jour après jour, que nous assistons à cet affrontement. Sibylle Grimbert a eu la bonne idée de situer l’action de son roman sur une courte période et dans un espace limité, en l’occurrence un village de vacances le temps des congés d’été. Cela lui permet de faire évoluer sa petite héroïne dans un cadre particulier où elle peut échapper à l’attention de ses parents, vivre de nouvelles expériences et se forger un caractère, une personnalité. On se rend ainsi compte que les enfants ne sont pas aussi innocents que l’on pourrait le croire et qu’ils peuvent faire preuve de duplicité et de méchanceté dans leurs relations avec les autres. Les parents de Laure, son entourage, ses amies et même Ganaël vont en faire l’expérience…

« La horde » est donc un bon roman fantastique qui nous propose une histoire de possession intimiste, sans effets de manches ni violence inutile. Si le fait de paraître dans une collection blanche peut lui permettre d’amener au fantastique un public habituellement peu féru du genre, je ne suis pas sûr en revanche que les amateurs de SF ou de fantastique le remarque d’autant que ni le titre, ni la couverture ne sont explicites. Et ce serait vraiment dommage car ils y trouveraient tout à fait leur compte.

Editions Anne Carrière - 2018

14 octobre 2017

LA ROUTE - CORMAC McCARTHY

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A sa sortie en 2006 "La route" a immédiatement rencontré le succès. Il a fait un tabac en librairie, obtenu dans la foulée le prix Pulitzer et fut adapté au cinéma avec l’excellent Viggo Mortensen dans le rôle principal. Une réussite relativement étonnante pour un roman qui, bien que paru dans une collection de littérature blanche, est incontestablement une œuvre de S-F.

Les amateurs du genre ne seront donc pas surpris par le thème ou l’univers explorés. On est là dans du très classique, du post-apo presque banal avec ses ingrédients habituels : terre inhospitalière, pillards de la pire espèce et le danger partout présent. Peu de confrontations pourtant et quasiment pas de violence. Juste quelques rencontres, la plupart du temps mauvaises, et la solitude, la méfiance, la peur de l’autre qui, dans ce monde dévasté, ne peut être qu’un ennemi ou un rival dans la lutte pour la survie.

L’intrigue est extrêmement simple et pour tout dire linéaire. Un homme et son fils cheminent le long d’une route, traînant un caddie qui contient toute leur fortune, couverture, conserves, eau. Ils marchent le jour, visitant les maisons abandonnées à la recherche de la moindre parcelle de nourriture. Le soir, ils se réfugient dans les bois pour y passer la nuit dans une relative sécurité. Chaque jour ressemble au précédent. Les mêmes séquences se répètent inlassablement (marcher, allumer le feu, manger, dormir) avec seulement d’infimes variations et de rares surprises (un abri anti atomique débordant de nourriture, un bateau échoué…).

L’absence de repères ajoute à l’ambiance de désolation et de monotonie qui imprègne le récit. Les personnages n’ont pas de nom (l’homme, le petit) et les lieux sont également anonymes. L’histoire se passe aux Etats-Unis – ou ce qu’il en reste- mais elle pourrait aussi bien se passer n’importe où et presque n’importe quand. Quant à la cause de l’apocalypse, elle demeure aussi inconnue même si les conditions météo (nuages de cendres, absence de soleil, froid glacial) font penser à un hiver nucléaire qui serait la conséquence d’une guerre atomique ou de la collision d’un météore. Toujours est-il que cela nous donne un paysage uniformément gris et désolé, sans végétation ; rien que des arbres calcinés, de la neige et des ruines.

Le style adopté par l'auteur vient encore renforcer ce sentiment de dépouillement et de précarité. L’écriture de Cormac McCarthy est minimaliste, sans chapitres et presque sans ponctuation. Les conversations sont lapidaires et se limitent la plupart du temps à des échanges de questions/réponses, de consignes du père auxquelles l'enfant répond d’un sempiternel "d'accord". Les phrases sont tout aussi sobres, construites sans guère de recherche, avec notamment une accumulation de "et". Elles sont réduites à leur fonction d'information, de description un peu clinique sans aucun souci d'esthétisme. Enfin, peu d’introspection, quelques vagues souvenirs et de rares projections vers le futur, vers un sud chimérique toujours plus lointain et inaccessible.

Cela recentre tout naturellement le récit sur la relation entre l'homme et l'enfant. L’amour inconditionnel que le père éprouve pour son fils est en effet au cœur de l’histoire. Sa volonté de lutter - contre les éléments, contre les autres, contre l’évidence - va même au-delà de l'amour paternel. Il s'agit pour lui de conserver l’espoir d’un après, d'un recommencement. En protégeant l'enfant il se donne un but qui lui permet de continuer à avancer et à croire encore en un avenir qui ne serait pas tout à fait aussi affreux que le présent.

Alors « La route » mérite-il son Pulitzer ? Si on le juge sous l’angle du roman de science-fiction post-apocalyptique, il faut reconnaître qu’il y a déjà eu bien mieux, plus passionnant, plus émouvant, plus révoltant. Si on le considère du point de vue du procédé narratif, c’est en revanche une incontestable réussite avec ce style surprenant, quasi hypnotique et tout à fait raccord avec le contenu. S’il faut enfin le voir comme un avertissement lancé à la face d’une humanité aveugle et autodestructrice, le résultat est là aussi particulièrement probant. Mais dans tous les cas cette « Route » mérite bien qu’on y fasse un petit détour.

Editions de l'Olivier - Points - 2009

26 septembre 2017

LE TRAIN DU MATIN - ANDRE DHOTEL

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Gabriel Lefeuil est le fils du garagiste de Mocquy-Grange une petite ville des Ardennes. C’est un jeune dilettante qui partage son temps entre ses études de grec ancien et son activité de brocanteur amateur sans parvenir à se décider pour une carrière précise. Ses amours sont tout aussi floues puisqu’il n’ose déclarer sa flamme à la fière Jeanne Merandet qui ne songe qu’à partir à la recherche de son frère disparu en orient. Pour meubler son temps libre le jeune homme a l’habitude de se promener le long de la voie ferrée sans savoir que c’est là que va se jouer son avenir et celui de quelques autres.  

Exception faite du « Pays où l’on arrive jamais » - que l’on a sans doute un peu trop tendance à classer en littérature jeunesse - les romans d’André Dhotel sont encore largement méconnus du grand public. Il s’agit pourtant d’une œuvre originale et pleine de poésie qui rappelle un peu celle d’un Raymond Queneau par sa façon de créer des atmosphères quasi surréalistes à partir des objets et des lieux les plus banals. De manière insensible, à grand renfort de hasards et de coïncidences, il nous fait glisser dans une ambiance fantasmagorique et parfois absurde, mais sans jamais vraiment perdre pied avec la réalité. Une manière de nous inviter à considérer les choses et les gens autrement, à prendre notre temps pour regarder au-delà des apparences.

"Le train du matin" baigne dans cette étrangeté. Il débute comme une petite chronique provinciale, dans cette campagne ardennaise si chère à l’auteur. Là, entre Reims en Rethel, dans un pays de collines et de prairies, nous faisons connaissance avec des individus a priori tout à fait normaux. Il y a un brocanteur, une riche héritière, un arriviste et un jeune homme un peu simplet, la fille du garde-barrière et quelques autres. En leur compagnie, on semble être partie pour une comédie de mœurs où l’humour et l’amour vont se disputer les premiers rôles.

Et puis, sans que l’on s’en rende compte, le mystère s’insinue. Il est soudain question d’un vol de bijoux et d’un frère disparu dans d’étranges circonstances tandis que les personnages prennent des allures surprenantes. On croise désormais un amnésique et un hypnotiseur, il y a des femmes qui tombent des trains et des cheminots qui jouent les détectives. Car c’est aussi une véritable enquête qui nous est proposée avec pour seuls indices une carte postale, un camée et une statue grecque !

Le récit semble alors complètement embrouillé. Et pourtant tout est parfaitement sous contrôle. Toutes les pièces s’emboitent à la perfection pour une conclusion absolument logique et une fin bien entendu heureuse. Mais d’ici-là que de rencontres et de découvertes le long d’une ligne de chemin de fer qui devient pour l’occasion le centre d’un voyage initiatique. Elle est au cœur de l’histoire comme un trait d’union entre rêve et quotidien, entre passé et avenir. Elle est la promesse de changements nombreux et d’une vie moins monotone pour Gabriel Lefeuil, héros improbable d’une histoire qui ne l’est pas moins.

Gallimard - Folio - 2004

26 juillet 2017

LE MARCHAND DE SABLE - ROBERT SABATIER

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Au seuil de sa vie un vieil homme se souvient de quelques épisodes marquants de son existence.

Même s'il a beaucoup œuvré dans le domaine de la poésie en tant qu'auteur et anthologiste, le nom de Robert Sabatier est principalement associé aux "Allumettes suédoises" le premier volume d'un cycle autobiographique dans lequel il nous racontait son enfance parisienne et notamment ses jeunes années à Montmartre.

En entamant ce roman et en découvrant son héros, un jeune orphelin recueilli par son oncle, j'ai cru un instant qu'il allait nous livrer une histoire assez proche de ce modèle. Mais non. "Le marchand de sable" n’est pas un roman d'apprentissage. Du moins pas au sens habituel.

Nous suivons bien un homme tout au long de son existence mais cela se fait par le biais de flashbacks plus ou moins longs. Une succession de moments importants dont certains ont peut-être été vécus par l’auteur : découvrir l’amour que vous porte un parent, mériter la confiance d’un ami, souffrir d’une peine de cœur ou trouver l’âme-sœur…

De l’enfance à l’âge mûr, Robert Sabatier nous parle de ces instants lumineux qui donnent à votre vie une orientation nouvelle ou qui, plus simplement, vous permettent de continuer à avancer. Des moments de plénitude où l’on se sent vraiment vivant, loin des habitudes et des faux semblants, des mots sans valeurs et des gestes inutiles. La plupart du temps ils sont faits de rencontres et d’échanges, des moments de partage qui laissent en nous une empreinte durable.

Avec ce roman d’une grande sensibilité, l’auteur nous rappelle qu’une vie est rarement linéaire et que, à l’instar de celle de son héros, elle est faite de creux et de bosses, d'interrogations et de découvertes. Un livre à lire jeune pour se convaincre qu'une vie offre un nombre presque infini de possibilités et qu'il est possible de surmonter bien des difficultés ; ou vieux pour se rappeler que le chemin parcouru en valait la peine.  

LGF - Livre de Poche - 1982

 

 

 

8 septembre 2017

LES FEMMES DE STEPFORD - IRA LEVIN

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Joanna Eberhart, son mari et leurs deux enfants ont quitté New-York pour s’installer à Stepford, une petite commune du Connecticut. Femme active et photographe semi-professionnelle, elle est très vite intriguée par l’attitude de ses concitoyennes qui semblent n’avoir d’autre centre d’intérêt que les tâches ménagères. Les premières investigations à laquelle elle se livre la conduisent à s’intéresser au mystérieux Club des hommes où tous les époux de Stepford passent leurs soirées. Et notamment le sien…

J’ai littéralement dévoré ce petit roman d’Ira Levin. L’extrême fluidité de son style, la simplicité de sa prose facilitent il est vrai la lecture mais une chose est certaine, une fois commencé, il est bien difficile de le lâcher. On est immédiatement happé par l'histoire de cette jeune femme qui se rend compte que la petite bourgade dans laquelle elle vient d'emménager dissimule une bonne grosse saloperie derrière ses façades rutilantes et ses pelouses impeccables. Ira Levin gère parfaitement la montée en puissance de son intrigue. La tension grimpe lentement à mesure que les doutes de Joanna se transforment en certitudes et qu’elle soupçonne les hommes de la petite bourgade de transformer leurs épouses en femmes dociles et parfaites ménagères.

Tout commence par la surprise de la citadine confrontée à l’ambiance « provinciale » de son nouvel environnement, au manque de dynamisme de la communauté et à la passivité de ses voisines. Puis vient le temps des premières interrogations et des réflexions échangées avec les dernières arrivées. Quelques soupçons se font jour, des idées sont échangées et des théories élaborées. Enfin, lorsqu’un changement radical s’opère chez l’une d’entre elles, c’est la peur qui s’installe, l’envie de fuir et enfin la nécessité d’enquêter et de contre-attaquer…

On pourra certes trouver que ce roman constitue une critique un peu facile de la place des femmes dans la société américaine. Mais dans les années soixante-dix (le roman date de 1972) tout restait encore à faire en matière de libération de la femme et la satire, pour grossière qu’elle soit, fait indiscutablement mouche. Certains seront peut-être aussi déçus par une fin un peu abrupte et relativement attendue même si l'on espère jusqu'au bout qu'il en ira différemment. Elle n’en est pas moins glaçante dans sa simplicité et dans ses implications.

Pour ma part, ce qui m’a le plus gêné est l’absence d’explication concernant les motivations des hommes. Trouvent-ils leurs femmes trop émancipées, se sentent-ils menacés par le rôle grandissant qu’elles entendent jouer dans la société, ont-ils un projet à plus grande échelle ? Ces questions resteront sans réponses. Dommage.

J'ai Lu - Science-Fiction - 1976

 

2 août 2017

ROMA AETERNA - ROBERT SILVERBERG

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Roma Aeterna est un livre qui mérite d’être lu. Onze nouvelles, deux mille ans d’histoire, des dizaines de personnages de premier plan, un travail de recherche considérable, une écriture solide et agréable de bout en bout, ce gros volume de plus de cinq cent pages ne manque pas de qualités. Mais malgré ces nombreux atouts, Robert Silverberg n’est pas parvenu à en faire le grand roman uchronique qu’il espérait. La faute à qui ? A son manque d’audace.

Cette histoire alternative où l’empire romain n’a jamais succombé aux assauts des barbares germains et des ottomans reste beaucoup trop sage. Une fois le concept posé, la nature et la chronologie des événements sont à peu près calquées sur celles que nous connaissons : découverte du nouveau monde, renaissance, première circumnavigation, terreur révolutionnaire, sa réalité bis ressemble beaucoup trop à la nôtre. L’évolution technique n’a été ni accélérée ni ralentie, pas d’invention surprenante ou de système politique novateur, tout reste très conventionnel ; jusqu'aux touristes qui visitent les ruines de Pompeï et font bronzette à Capri.

Les intrigues de ces récits ont également tendance à se répéter. Ainsi, deux nouvelles mettent en scène le frère d'un empereur qui se révèle à la faveur de circonstances exceptionnelles et deux autres traitent d'un coup d'état. Il y a bien ici et là quelques sympathiques trouvailles comme la conquête de l'empire aztèque par un viking ou la façon dont l’islam est tué dans l’œuf par l’élimination de celui qui n’est encore qu’un marchand un peu excentrique, mais il faut attendre la toute dernière nouvelle du recueil pour avoir une idée vraiment originale avec ces juifs du XXème siècle bien décidés à trouver la Terre Promise parmi les étoiles.

Il faut dire aussi que Silverberg a choisi ses personnages parmi les classes supérieures - empereurs, généraux, consuls, riches marchands - s’empêchant par là même de nous faire découvrir la vie du petit peuple. J'aurais pourtant aimé découvrir en quoi le maintien de l’ordre impérial par-delà les siècles a pu influer sur leur existence quotidienne (rapport à l'autorité, justice, aspirations diverses, déplacements...). C’est d’autant plus dommage que la seule nouvelle (« Une fable des bois véniens ») qui ait pour héros des gens du commun permet d’apprendre beaucoup sur la perception que les peuples fédérés – ici les germains – ont du régime impérial et de leur qualité de citoyens romains.

Ceci étant, "Roma Aeterna" a les qualités de ses défauts. En nous faisant évoluer dans les hautes sphères du pouvoir, l’auteur nous donne un ouvrage très politique, une intéressante réflexion sur le pouvoir et l’usage que l’on en fait. Et puis ses personnages, pour mondains et haut placés qu’ils soient, sont extrêmement intéressants. Des personnages pas toujours très sympathiques mais forts convaincants. Qu’ils soient horripilants, attachants ou émouvants, ce sont eux qui apportent aux nouvelles, saveur et profondeur. J’ai notamment beaucoup aimé ce courtisan exilé à La  Mecque et qui cherche l’occasion de rentrer en grâce, ce diplomate en poste à Venise qui hésite entre amour et ambition ou encore ce militaire parti conquérir le nouveau monde et qui voit s’effondrer ses rêves de gloire.

Bref, si le fond est indéniablement bon, les choix de l’auteur ne permettent pas au lecteur de s’immerger totalement dans son univers. C’est regrettable car, avec davantage d'audace, de folie peut-être, Robert Silverberg aurait pu nous concocter un grand roman uchronique comparable au « Pavane » de Keith Roberts.

Le livre de Poche - 2009

 

14 septembre 2017

LE ROUGE ET LE VERT - JEAN-BERNARD POUY

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Au cours d'un dîner mondain et d'une discussion autour du roman policier, Averell relève le défi de son hôte : enquêter sur quelque chose qu’il ne connaît pas à l’avance. Le voici donc à la recherche de tout et n’importe quoi, des petites et des grosses saloperies de notre monde. Et c'est bien connu, quand on cherche, on trouve !

Jean-Bernard Pouy a l’habitude d’écrire des polars qui, justement, ne ressemble pas à des polars. « Le rouge et le vert » est peut-être celui qui s’éloigne le plus du genre puisqu’il met en scène un personnage qui ne sait pas exactement sur quoi il doit enquêter. Averell cherche une piste, un sujet d'étude. C'est un « fouille merde aux aguets », "cynique et cinoque", à l'affût  d'une "affaire" qui ferait bien les siennes. Et forcément quand on remue la merde, ça finit toujours par sentir : « Toutes les personnes que je croisais avaient forcément quelque chose à se reprocher. Un gros truc dégueulasse. Ou une petite lâcheté nulle et dérisoire mais qui, empilée aux milliards d’autres petites lâchetés nulles et dérisoires entraînait le monde vers le Chaudron».

Il va ainsi s’intéresser successivement à la disparition de son patron, à la violence domestique chez ses voisins et aux conneries de son neveu. Mais ce sera finalement grâce à l’un de ses curieux hasards que vous réserve l’existence qu’il trouvera son bonheur. Enfin bonheur, c’est vite dit ! Car la surprise va prendre l’apparence d’un boomerang, du genre qui vous revient en pleine gueule, celle de son commanditaire d’abord, puis la sienne. Juste retour des choses, justice immanente ? Sans doute pas, mais en tout cas de quoi donner à réfléchir.

Et parmi les très nombreuses réflexions d'Averell, certaines nous éclairent sur la façon dont l’auteur conçoit le roman policier : «Le roman noir est un roman de crise, voire de crise de nerfs. Il décrit par essence, le rapport de chacun aux dysfonctionnements et à la douleur du monde. Il participe, en cela, de la critique sociale». Pour J-P-B, le polar est donc indissociable de l’observation et de l’analyse de la société. Tous les thèmes du roman policier, vol, meurtre, trafic, extorsion, trouvent leur origine dans une défaillance d’un système qui ne trouvera pas de solutions à ses problèmes tant  qu’il ne se posera pas les bonnes questions, dans les carences d’une société qui a remplacés les  « Où ? Quand ? Pourquoi ? Comment ?  par le seul Combien ? ».

L'intrigue et la chute de ce très court roman ne sont sans doute pas à la hauteur de l'attente suscitée par son originalité mais cela n'est pas bien grave car on y retrouve le style inimitable de l’auteur, cette écriture de cirque, clownesque et acrobatique, qui se grime et se contorsionne à coups de jeux de mots, d’aphorismes et d’allitérations.

Gallimard - Folio Policier - 2010

2 septembre 2017

GUERRES - TIMOTHY FINDLEY

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En 1915, le jeune Robert Ross s’engage dans l’armée canadienne pour rejoindre ses compatriotes engagés sur le front belge. Après une traversée de l’Atlantique éprouvante et dangereuse il découvre l’enfer des tranchées mais aussi l’angoisse et la tristesse où sont plongées les familles des soldats.

Pour célébrer à ma façon le centenaire de la première guerre mondiale, j’ai décidé de lire chaque année, entre 2014 et 2018, un roman consacré à la fameuse der des ders. J’ai ainsi lu il y a trois ans « Derrière la colline » de Xavier Hanotte » puis « Schlump » de Hans Herbert Grimm et l’année derrière ce fut « Les croix de bois » de Roland Dorgelès. Or donc, après avoir suivis tour à tour les anglais, les allemands et les français, j’ai eu envie de m’intéresser à l’une des « petites » nations de ce conflit. Mon choix s’est porté sur le Canada avec ce roman de Timothy Findley au titre on ne peut plus évocateur.

« Guerres » se présente sous la forme d'un reportage sur un jeune volontaire canadien effectué par un journaliste, une soixantaine d'années après la guerre. Il fait alterner entretiens avec des témoins de l'époque, compte rendus d'archives, description de photographies et extraits de journaux intimes avec un récit beaucoup plus conventionnel lorsqu'il s'agit d'évoquer la vie du jeune Robert Ross sur le front ou lors de ses permissions en Angleterre. Cela donne une intrigue parfois un peu confuse et malaisée à suivre mais lui apporte aussi une dimension bien plus importante que celle du simple récit de guerre.

L’histoire s’attache en effet beaucoup à la personnalité de son héros ainsi qu’à son environnement, à sa famille et ses connaissances bref à tout ce qui pourrait expliquer sa conduite lors d’un évènement qui ne nous sera dévoilé qu’à la fin du livre mais dont on sait dès le début qu’il motive cette enquête. Les scènes guerrières sont néanmoins bien présentes et d’une violence glaçante sans toutefois l’emporter sur tout ce qui se passe à l’arrière. Et c’est tout l’intérêt de ce livre que de nous faire vivre à parts presqu’égales la vie dans les tranchées et les conséquences du conflit sur le reste de la population.

Car, au-delà des conditions épouvantables que subissent les soldats canadiens dans les environs d’Ypres, il est surtout question des autres effets de cette guerre et notamment du profond désarroi dans lequel elle plonge tout un chacun. Désarroi des soldats qui sombrent dans la folie ou le suicide, dans l’autoritarisme ou la violence gratuite. Désarroi des mères qui perdent leurs enfants, des épouses transformées en veuves ou des femmes qui à l’instar d’une Barbara d’Orsey, s’étourdissent dans les conquêtes pour éviter de s’attacher à un homme qu’elles pourraient perdre.

« Guerres » nous rappelle donc avec justesse à quel point les esprits autant que les corps ont été ravagés par cette abominable guerre.

Editions du Rocher - 2000

 

3 juin 2017

TREMBLEMENT DE TERRE - RUDOLPH WURLITZER

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Depuis le temps qu’on l’attendait il a enfin pointé le bout de son nez. Et le reste avec. Qui ? Le Big One bien sûr ! Le bon gros tremblement de terre qui vous ratatine Los Angeles et la Californie en une poignée de minutes. Au milieu des ruines, dans le bordel sans nom qui suit la grande frousse, la lutte pour la survie prend le pas sur la philanthropie et les bonnes manières. La violence aveugle et l’esprit de meute sont de retour…

Initialement paru en 1976 sous un titre (Quelle secousse !) et une couverture beaucoup plus provoc, c'est sous son titre original que ce roman de Rudolph Wurlitzer a été réédité par les éditions Christian Bourgeois. Pour autant son contenu est toujours aussi transgressif et outrancier et en cela bien représentatif de ce qui se faisait dans les seventies.

Est-ce l’atmosphère de libération sexuelle ou la peur de la fin du monde que faisait alors peser la menace nucléaire mais c’est une histoire totalement radicale que nous propose l’auteur, joyeusement libertaire et résolument nihiliste. Pas de paragraphes, pas de chapitres, rien qu’un long texte entrecoupé de dialogues. Une succession de séquences fortes, sans ordre ni raison, sans causes ni conséquences.

Une vision absolument chaotique de la société ou plutôt de ce qu’il en reste car, en même temps que s’écroulent immeubles et buldings, c’est toute la structure sociale qui s’effondre. Les corps constitués et toute autre forme d’autorité disparaissent laissant les personnalités libres de s’exprimer sans contraintes (« Une petite parenthèse de dépravation où nous pouvons nous ébattre à notre guise »). Et comme on pouvait s’en douter, c’est le pire qui se révèle. Orgies, viols, tortures, exécutions sommaires, l'homme retourne très vite à sa nature animale, laissant libre cours à sa frénésie sexuelle et reprenant la lutte atavique pour le territoire.

"Tremblement de terre" est donc un roman surprenant, une peinture ultra réaliste d'un lâcher prise généralisé dont on se demande toutefois l’utilité. L’auteur ne pose aucune question, n’apporte aucune réponse et n’initie pas la moindre intrigue. Un exercice un peu vain…

Christian Bourgeois - Collection Fictives - 1995

 

5 mai 2017

LE DIEU CARNIVORE - CLARK ASHTON SMITH

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Des sept volumes parus chez Néo j’ai déjà lu « Ubbo- Sattlah » et « Les abominations de Yondo ». Je suis donc  familiarisé avec l’écriture pointue et rigoureuse de M. Smith ainsi qu’avec les différents cycles (Zothiques, Poseidonis, Averoigne…) auxquelles se rattachent la plupart de ses nouvelles. Le présent recueil se distingue toutefois par le fait qu’il nous propose huit récits qui, justement,  n’appartiennent à aucun de ces cycles. Quatre nouvelles fantastiques et quatre autres qui s’apparentent à la SF. Des textes la plupart du temps horrifiques et angoissants mais dont l’humour n’est cependant  jamais totalement absent. 

C’est Genius Loci qui ouvre le bal par une histoire de lieu hanté. Non, pas de maison ni de château écossais mais une mare perdue au milieu des prés. Un cadre bucolique propice aux idylles mais qui, sous la plume de Smith, prend des allures de cloaque immonde suscitant chez ceux qui s’en approche des visions morbides qui les poussent au suicide.

Le paysage aux saules a la candeur et la fraîcheur d’un conte pour enfants. Dans la Chine impériale, un vieil érudit est contraint de vendre un à un les trésors dont il a hérité : jades, ivoires, porcelaines. Pourras-t-il  se résoudre à se séparer d’une huile sur soie représentant un paysage agreste où il aime à vagabonder par la pensée ?

Le neuvième squelette et Les cendres du passé sont deux histoires dans lesquelles le narrateur vit une expérience extra lucide : vision du passé pour la première, prémonition pour la seconde. 

Suivent quatre récits de science-fiction : 

Le monde éternel fait irrésistiblement songer à « La machine à explorer le temps ». Comme dans le grand roman de H. G. Wells, un savant parvient à construire un appareil qui lui permet de voyager vers le futur. Une erreur de calcul le projette « au-delà du temps, aux confins d’univers oubliés, là où le temps n’existait peut-être même plus et où, par conséquent, rien ne pouvait jamais se produire. » Un concept intéressant mais pas assez fouillé, l’histoire reprenant trop vite une tournure beaucoup plus conventionnelle.

Science-fiction très classique aussipour La cité première qui nous offre un récit de cité perdue,  protégée par une terrible malédiction. Un texte beaucoup trop court pour accrocher le lecteur en dépit  de descriptions assez convaincantes.

Si Vulthoom ne figurait pas dans un recueil consacré à C. A. Smith, je l’aurais attribué sans l’ombre d’une hésitation à C. L. Moore tant le cadre, l’intrigue et le ton ressemblent à ceux des nouvelles qu’elle a composé pour « Shambleau ».La planète rouge,une demeure sinistre qui dissimule des secrets millénaires, un être aussi puissant que dangereux, deux héros en quête d’aventure… on se croirait bel et bien dans l’une des aventures de Northwest Smith et Jarol. Une différence toutefois, l’histoire se termine mal pour les deux héros.

Dans Mutation cosmique, le pauvre Lemuel Sarkis ne s’en sort pas mieux même si lui est victime de la sollicitude des habitants de la planète Mlok et non de leurs visées expansionnistes ! 

Des trois récits « médiévaux » issus du cycle d’Averoigne, La vénus de Périgon est le plus intéressant grâce à son double niveau de lecture. Peu après la découverte de la statue d’une déesse païenne dans le potager d’une abbaye, un certain relâchement des mœurs est constaté chez la plupart des frères. Un puissant sortilège émane-t-il de la Vénus ou bien sont-ce ses rondeurs de marbre qui tourneboulent les pensées de moines sevrés des plaisirs de la chair ?

Le colosse d’Ylourgne est un classique de l’œuvre de Smith puisqu’il met en scène un redoutable nécromant qui ourdit une terrible vengeance contre les habitants de la ville qui l’a rejeté. Rien de très nouveau mais quelques jolies scènes de ce fameux colosse ravageant une contrée pacifique.

Le satyre est un agréable récit qui nous conte l’infortune conjugale du Seigneur de la Frénaie. Mais alors que l’on pense assister au récit de sa vengeance, Smith passe en un rien de temps de la tragédie à la comédie en introduisant un troisième larron qui vient ridiculiser les deux rivaux ! 

Zothique est un univers qui emprunte à la fois à l’Egypte ancienne et aux contes des mille et une nuits. Rois tous puissants, vils sorciers, jeunes vierges et guerriers courageux évoluent dans un décor oriental fantasmé aussi plaisant à l’œil que dangereux.

Le jardin d’Adompha en est le meilleur exemple qui nous emmène visiter le paradis secret du roi de Sotar, un parc orné d’arbres sur lesquels des morceaux de corps humains - nez, cheveux, seins, mains ou oreilles – ont été greffés grâce à la magie du sorcier Dwerulas…

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Le dieu carnivore nous propose une aventure qui aurait pu être vécue par le célèbre barbare de R. E. Howard. A Zul-Bha-Sair, cité vouée au culte du Dieu Mordiggian auquel sont offerts les cadavres de tous les défunts, Phariom a fort à faire pour récupérer le corps de son épouse cataleptique. Atmosphère angoissante, culte mystérieux et sorciers félons sont à l’honneur dans ce texte où l’action est aussi bien présente. 

Des combats encore avec Le Supérieur noir de Puthuum qui nous emmène à la suite de deux guerriers chargés d’escorter la nouvelle favorite de leur souverain. Dans les profondeurs sauvages et désolées du désert d’Izdrel, Zobal et Cushara vont affronter les maléfices d’Ujuk, fils d’un moine et d’une lamie. Une nouvelle animée qui se conclue sur une note féministe. Si, si !

La fileuse de momies est en revanche beaucoup plus sombre. Sur ordre de leur roi, trois soldats doivent récupérer une momie enfouie dans les ruines de la cité maudite de Chaon Gacca. Une fin funeste les y attend… 

Nouvelles Editions Oswald - 1987

23 avril 2017

LE PRONOSTIQUEUR - JOEL HOUSSIN

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Luc Gérin travaille pour « Galop d’or », un journal spécialisé dans les courses hippiques dans lequel il tient la rubrique des pronostics. Mais cela fait un bail qu’il n’a plus donné le moindre résultat, pas même un petits tiercé dans le désordre et, s’il ne couchait pas avec la fille du patron, il pointerait au chômage depuis longtemps. Aussi, lorsqu’il reçoit un courrier avec la liste des vainqueurs de la prochaine réunion, il ne peut s’empêcher d’y accorder un peu d’intérêt. Mauvaise blague ou signe du destin ? Luc va apprendre à ses dépens que la chance est une maîtresse volage. 

Sur les deux mille titres que compte la collection Anticipation il en est certains dont on se demande bien pourquoi ils ont été publiés sous cette étiquette. C’est le cas de ce roman de Joël Houssin qui a beaucoup plus à voir avec le roman policier que la science-fiction.

Il y a bien un argument qui flirte avec le roman d'anticipation mais il est extrêmement ténu. La fiction a d’ailleurs été rattrapée par la réalité car, si la miniaturisation des ordinateurs et les études sur le cerveau en étaient encore à leurs balbutiements en 1981, les choses ont considérablement évoluées depuis.

C'est donc une intrigue policière extrêmement classique qui nous attend avec ses flics, ses truands et ses journaleux. Il y est question de meurtres, de chantage et d’une gigantesque escroquerie aux paris hippiques.

L’immersion dans l’univers des courses est pour le coup tout à fait crédible et nous découvrons avec pas mal de détails un milieu assez nauséabond où gros sous et magouilles fleurissent allègrement sur le crottin des purs sangs.

Tout cela nous est raconté dans un style tout simple mâtiné d’un argot qu’on croirait tout droit sorti de chez Michel Audiard et qui donne au récit une note d’humour qui est sans doute son meilleur atout.

Fleuve Noir Anticipation - 1981

26 mars 2017

PAULINE - ALEXANDRE DUMAS

product_9782070412303_195x320Le narrateur, Alexandre Dumas lui-même, rencontre chez leur maître d’arme commun son vieil ami Alfred de Nerval. Ce dernier lui raconte alors l'étrange aventure survenue à Pauline de Meulien et à laquelle il fut en partie mêlé.

Hasard de mes lectures, « Pauline » est, après le « Frankenstein » de Mary Shelley, le deuxième récit enchâssé que je lis en l’espace de quelques semaines. Ces deux romans écrits au cours de la première moitié du XIXème siècle – respectivement en 1838 et 1818 –  partagent toutefois bien autre chose que cette construction façon « poupées russes » puisqu’on y trouve aussi les courants littéraires alors en vogue : le gothique et le romantisme.

Le premier est particulièrement prégnant dans le récit des aventures que vit Pauline dans la demeure normande de son époux. Portes dérobées, passages secrets, souterrains, abbaye en ruine, tous les ingrédients du genre sont présents jusqu’à la petite touche d’exotisme que représentent le serviteur malais d’Horace de Beuzeval et les aventures indiennes de son maître. Mais bien d’autres éléments (la nuit, le cachot, la substitution de cadavre) viennent encore ajouter à cette ambiance oppressante et quasi horrifique.

Le romanesque, lui, est presque entièrement contenu dans le caractère passionné et excessif des personnages. Leurs sentiments sont exacerbés par le sens de l’honneur et du devoir ainsi que par un besoin de changement et d’évasion qui viendraient fouetter leur petite existence terne et sans saveur. Pauline, Alfred et Horace sont de riches désœuvrés, des "enfants du siècle" mal dans leur époque, qui refusent le mode de vie de leurs parents mais désespèrent aussi de trouver un avenir à leur goût. Pour preuve cette tirade que Dumas fait dire à son héroïne : « Le grand malheur de notre époque est la recherche du romanesque et le mépris du simple. Plus la société se dépoétise, plus les imaginations actives demandent cet extraordinaire, qui tous les jours disparait du monde pour se réfugier au théâtre ou dans les romans ».

Mais si Alfred se laisse aller tout entier à sa passion dévorante pour Pauline tandis que cette dernière succombe à l’aura de mystère qui entoure la personnalité de son époux, seul Horace assume véritablement sa nature profonde dissimulée derrière un vernis d’honorabilité. Il est en cela le personnage le plus ambivalent et le plus fascinant du roman, le seul à mettre véritablement en pratique le mode de vie qui lui convient, fait d’aventures et de transgression.

Ambiance et personnages font donc de « Pauline » un très bon petit roman. Une œuvre qui n’a peut-être ni le souffle ni l’inventivité des grands succès d’Alexandre Dumas mais qui possède déjà une maîtrise certaine qui laisse entrevoir ses succès futurs.

Gallimard - Folio Classique - 2016

 

1 avril 2017

CES CHOSES QUE NOUS N'AVONS PAS VUES VENIR - STEVEN AMSTERDAM

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De la crainte du bug de l’an 2000 aux conséquences angoissantes du réchauffement climatique, l’auteur nous propose une succession de tableaux d'un avenir si ce n'est probable, du moins totalement plausible.

Difficile de faire du neuf en matière de post-apo. Que ce soit au niveau des causes du cataclysme ou de ses conséquences, on a déjà eu droit à toutes les combinaisons possibles, de la guerre nucléaire à l'invasion zombie en passant par les épidémies les plus variées. Steven Amsterdam n'innove pas davantage. Son roman est même un pot-pourri de tous ces cataclysmes.

Les neuf chapitres qui le composent  nous montrent son héros aux prises avec l’une ou l’autre de ces saloperies, luttant contre la sécheresse ou les inondations, échappant à la maladie, membre d'une secte ou agent gouvernemental s’occupant des réfugiés. Neuf épisodes de sa vie séparés les uns des autres par quatre ou cinq années. Neuf instantanés, sans prémisses et sans conclusion, sans que l’on sache jamais ce qui l’a conduit dans telle ou telle situation, sans que l’on connaisse même les causes de l’effondrement. C’est donc au lecteur de boucher les trous et d'imaginer ce que le personnage a pu faire pendant les intervalles, chaque passage se contentant de dépeindre la façon dont il parvient à surmonter les pièges de ce monde chamboulé.

Car le roman de Steven Amsterdam est avant tout une histoire de survivant. Son héros est un homme déterminé à vivre envers et contre tout. Il est prêt à toutes les compromissions et s'adapte en permanence. Il recherche la protection des puissants et se sert des autres, vit en marge de la société ou rentre dans le système quand son intérêt le commande. C’est un individu finalement bien peu sympathique et ce n’est pas l'anonymat dans lequel l'auteur le laisse qui change notre sentiment à son égard.

« Ces choses que nous n’avons pas vues venir » est donc un roman qui ne parvient pas à se démarquer assez franchement des standards du genre mais qui offre tout de même une approche nouvelle. Un effort qu'il convient de signaler.

Gallimard - Folio SF - 2012

 

9 mars 2017

LA VOIX DES MORTS - ORSON SCOTT CARD

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Bien que reprenant le personnage principal de « La stratégie Ender », "La voix des morts" n’en est pas à proprement parler une suite. Trois mille ans se sont en effet écoulés depuis la victoire d’Ender Wiggins sur les doryphores et la Terre a depuis essaimé à travers l’univers. Toutes ces colonies sont désormais gouvernées par le conseil des cent planètes qui veille au respect de principes propres à assurer la cohésion et la paix entre les différents peuplements humains ainsi qu’à préserver les espèces extra-terrestres.

C’est que depuis le xénocide perpétré sur les doryphores, l'humanité a pris la mesure de ses responsabilités. Aussi, lorsqu'une nouvelle race intelligente est découverte sur la planète Lusitania, elle prend des mesures draconiennes pour éviter d'interférer dans l'évolution des piggies, de petits humanoïdes à faciès de cochon.

L’histoire débute après qu’un biologiste qui étudiait ce « petit peuple » ait été odieusement torturé et assassiné par les sujets de son étude. Ender Wiggins, toujours en vie grâce à ses incessants voyages à la vitesse de la lumière, est devenu porte-parole des morts auxquels il rend hommage en racontant leur vie. Appelé sur Lusitania par un membre de la famille du défunt, il va se livrer à une véritable enquête sur sa vie et déterminer les raisons de son décès, bouleversant les certitudes des uns et les croyances des autres.

Orson Scott Card  nous plonge donc dans une sorte de polar ethnologique où la solution de l’énigme ne réside pas dans les motivations de l’assassin ou la signification de son geste mais dans le décryptage de la biologie intime d’une planète. Tout au long de ce roman riche de réflexions diverses, il invite ses personnages – et ses lecteurs - à reconsidérer leur façon de voir et de juger les autres. Il les encourage à adopter une attitude ouverte et tolérante, à agir en connaissance de cause et pas seulement selon une perspective purement humaine. Enfin  et surtout, il leur enjoint de ne pas décider pour autrui.

Ethnologie, biologie, religion, intelligence artificielle, les thèmes abordés sont nombreux. J’ai rarement lu un roman de SF qui m’ait donné autant de motifs de réflexion. Et l’intrigue n’est pas en reste. On est tenu en haleine de bout en bout par l’envie de percer le mystère de Lusitania et par une foule d’intrigues parallèles. La tension et permanente, les débats entre les divers protagonistes plus que passionnants et la chute sera tout à fait à la hauteur de nos attentes.

Ma seule petite réserve a trait au fait que l’auteur prépare manifestement le terrain à une suite et que cela se voit beaucoup trop. Il n’est ainsi pas bien difficile de deviner que l’intrigue tournera autour de la résistance de Lusitania face au conseil des cent planètes et que les principaux protagonistes en seront, outre Ender, sa sœur valentine et Jane l’intelligence artificielle omnisciente et rancunière.

J'ai Lu - 1998

5 mars 2017

LA STRATEGIE ENDER - ORSON SCOTT CARD

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Il y a cinquante ans, les doryphores ont été à deux doigts de conquérir la terre et sans les talents de stratège du légendaire Mazer Rackham, la flotte humaine aurait été défaite et les aliens en mesure d'exterminer ou d'asservir les humains. Pour éviter qu'un tel scénario ne se reproduise, la coalition internationale a mis au point un programme de sélection des enfants les plus prometteurs afin de dénicher un nouveau leader de génie capable de défaire l'ennemi. Pressenti pour devenir l’un des futurs commandants de la Flotte Internationale, le jeune Andrew Wiggin est expédié avec d’autres surdoués à l’école de guerre de la ceinture d’astéroïdes où ils débutent leur formation d’élève-officier. Commence alors pour ces enfants souvent très jeunes, une existence rude, entièrement dédiée à l’apprentissage de la stratégie et du combat dans l’espace.

Ender Wiggin à l’école de la guerre.

Et oui, cela semblera peut-être étrange à certains mais par bien des aspects ce roman de Scott Card m’a fait penser au best-seller de J. K. Rowling. Comme le petit sorcier à lunette, le jeune Wiggin est un enfant à part sur lequel repose les seules chances de l’humanité de triompher d’une dangereuse menace. Comme lui, sa réputation de prodige contribue à l’isoler au sein d’un pensionnat un peu particulier où il se fera malgré tout quelques amis. Comme lui aussi, il est surveillé de près par des professeurs qui n’hésitent pas à lui cacher la vérité, voire à le manipuler, pour parvenir à leurs fins. Bon, la comparaison s’arrête là car « La stratégie Ender » n’est pas franchement un roman pour la jeunesse quand bien même la plupart des personnages sont de très jeunes enfants.

Pour le reste, c’est plutôt du côté d’ « Etoiles, garde à vous ! » qu’il faut aller chercher des ressemblances avec ce roman de SF militariste. Car c’est bien de guerre dont il est question tout au long du livre. De la guerre que les humains s’apprêtent à livrer aux vilains doryphores et de celle que l’on enseigne dans cette fameuse école où de petits génies soigneusement sélectionnés se tirent la bourre à longueur de temps. L’essentiel du roman nous propose donc de suivre pas à pas la formation du jeune Wiggin laquelle repose essentiellement sur des simulations de combats de type laser game ou paint ball.

On aurait pu craindre que la répétition de ces séances de combats de groupe ne devienne lassante mais l’auteur maîtrise parfaitement son sujet et nous surprend à tous les coups. Chacune d’entre elles est l’occasion de découvrir les capacités hors nomes du jeune héros. Au cours de ces affrontements en apesanteur, il fait la démonstration de ses qualités de combattant et dévoile ses dispositions pour le commandement. Fin stratège, alliant une inventivité fertile à une très grande réactivité, il manie également parfaitement la psychologie et sait tirer le meilleur parti des équipiers qui lui sont confiés.

Si l’on suit avec un intérêt grandissant l’irrésistible ascension du jeune Wiggin en prenant un plaisir intense à le voir triompher des coups bas et des pièges que lui tendent des professeurs machiavéliques et des concurrents malveillants, on ressent en même temps une sensation de malaise devant l’existence qui est la sienne. Ender est en effet  poussé à l’extrême limite de ses capacités. Jalousé par tous, laissé pour compte, molesté parfois, il vit dans l’isolement et la crainte sans personne à qui se confier et sans jamais pouvoir laisser transparaître la moindre faiblesse. Une situation qui le mènera a plus d’une reprise aux portes de l’abandon, voire du suicide.

D’une façon plus générale, l’idée d’utiliser des enfants pour la guerre en raison de leur attrait pour le jeu et la compétition ainsi que pour leur manque de retenue (morale, religieuse) face aux conséquences de leurs actes est assez dérangeante. Les adultes qui les entourent se posent bien quelques questions sur le bien-fondé de leur méthode d’éducation et sur ses conséquences sur leurs jeunes élèves mais elles sont bien vite balayées par l’importance de l’enjeu : gagner la guerre. Une fois de plus la fin justifie tous les moyens et conduira Ender à endosser la responsabilité d’un véritable génocide pour sauver une race humaine qui semble bien peu mériter une telle hécatombe puisque sitôt la menace alien disparue, elle recommence à se déchirer.

Avec ses personnages fouillés, son action incessante et les réflexions pertinentes qu’il propose, « La stratégie Ender » est un roman passionnant et complet qui mérite assurément son statut de classique. Une reconnaissance d’autant plus justifiée que l'auteur y fait montre d’une vision quasi prophétique des développements futurs de l’outil l’informatique comme moyen d’éducation, de jeu et de réseau social.

J'ai Lu - 1998

 

 

8 janvier 2017

LES REVENANTES - DOMINIQUE ARLY

fn-angoisse126-1966

Marthe est une vieille fille de trente-cinq ans qui a toujours vécu avec sa mère. Au décès de cette dernière elle décide de trouver l’âme sœur et finit par se marier avec Henri Dautrémont, un quinquagénaire rencontré par l’entremise d’une agence matrimoniale. C’est donc tout naturellement qu’elle s’installe chez son époux dans son vieux château médiéval des environs de La Rochelle. Mais l’entente n’est pas parfaite et Marthe lui prête bientôt de mauvaises intentions à son égard. Après tout, ses deux premières épouses ne sont-elles pas mortes dans d’étranges circonstances ?

En même temps qu’il fournissait avec une belle régularité la collection « Spécial Police » du Fleuve Noir, Dominique Arly approvisionnait aussi sa sœur naturelle, la collection « Angoisse ». Cela explique sans doute pourquoi « Les revenantes » tiennent plus de l’étude de mœurs et de l’intrigue policière que du récit d’épouvante ou d’horreur que l’on trouve habituellement dans la célèbre collection à la tête de mort.

Le titre du roman nous met pourtant sur la piste d’une histoire de fantômes. Une impression que vient confirmer le décor – vieille demeure médiévale avec souterrains et pièces secrètes - et les premiers chapitres où il est question de menus faits étranges et de farces de mauvais goût qui pourraient être l’œuvre d’esprits frappeurs. La piste surnaturelle est cependant très vite écartée au profit d’une intrigue beaucoup plus classique, une histoire de gros sous sur fond de manipulation mentale.

Ceci étant, la montée des craintes dans l’esprit de l’héroïne et l’atmosphère d’angoisse domestique et de folie latente sont bien rendus. La personnalité de Marthe est extrêmement fouillée. Sa solitude et son manque d’assurance en font un être particulièrement fragile et impressionnable. C’est une proie parfaite pour des individus malintentionnés.

Mais c’est surtout par une utilisation très intelligente du mythe de Barbe-Bleue que l’auteur fait la différence. En évoquant tour à tour le personnage de Charles Perrault ou celui, bien réel, de Gilles de Rais, il donne à son récit une dimension particulière et le lecteur, à l'instar de la pauvre Marthe, s’attend effectivement à découvrir quelques cadavres dans le placard !

Fleuve Noir - Angoisse - 1966

 

26 février 2017

FRANCOIS LE CHAMPI - GEORGE SAND

9782253013464-T

Abandonné au beau milieu des champs, d'où son surnom, le petit François est recueilli par la Zabelle, une vieille paysanne démunie. Tous deux sont hébergés dans une vieille masure appartenant à Cadet Blanchet un meunier peu sympathique. Ils peuvent heureusement compter sur la générosité et le dévouement de son épouse Madeleine qui ne ménage ni ses efforts ni sa tendresse pour élever au mieux le petit François. En grandissant, l'enfant trouvé va vouer un amour inconditionnel à sa presque mère...

Je n’avais encore jamais lu de livre de George Sand et ne connaissait son œuvre qu’au travers des adaptations pour le petit écran des plus connus de ses romans champêtres, « La mare au diable », « La petite Fadette » ou « Les maîtres sonneurs ». « François le Champi » appartient lui aussi à cette série d’histoires régionalistes par lesquelles elle a rendu une sorte d’hommage à son Berry tant aimé.

Elle a cherché au travers de ces textes à composer des récits qui garderaient la fraîcheur et l’authenticité d’un conte campagnard tout en étant accessibles à l’ensemble de ses lecteurs. Elle s’est donc attachée à gommer le plus possible la rudesse du parler berrichon tout en conservant une grande simplicité de style et de nombreux emprunts au patois local. Cela donne à son roman la couleur d’un fabliau raconté au coin du feu, un soir de veillée. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle présente son roman dans l’avant-propos : la simple retranscription d’une histoire contée par un chanvreur et la servante du curé.

Outre la fraîcheur de son thème et de son écriture, on retrouve dans ce livre ses idées libérales. Elle y dénonce notamment les a priori et la médisance populaire qui veulent qu’un enfant trouvé soit mauvais par nature. Ce faisant elle démontre que la valeur et les qualités de cœur n’ont rien à voir avec la position sociale et que, à l’instar du bon sauvage de Rousseau, le paysan vaut souvent bien mieux que le citadin.

Pour autant le grand thème du roman reste l’amour. Amour maternel et filial mais aussi amour charnel par-delà la différence de condition et la différence d’âge. On reconnaît là encore les idées d’ouvertures et de tolérance de l’auteur, son affranchissement des conventions sociales de l’époque et sa volonté de vivre pleinement sa vie de femme émancipée.

Le livre de Poche - Classiques

 

15 janvier 2017

UNE FILLE DU REGENT - ALEXANDRE DUMAS

FilleRegent

Après la conspiration de Cellamare qu'il nous a rapportée dans "Le chevalier d'Harmental", Dumas nous dévoile cette fois-ci les dessous de la conspiration de Pontcallec, dirigée cette fois encore contre le régent Philippe d'Orléans. Mais l’abbé Dubois, ministre du régent, continue de veiller…

"Une fille du régent" n’est assurément pas le plus trépidant des romans d’Alexandre Dumas. En matière d’héroïsme et d’action guerrière le grand maître du roman historique a fait beaucoup mieux. Ici, peu de faits d'armes à signaler. Pas de batailles, pas le moindre duel, pas même un assassinat. Juste une incarcération à la Bastille et une évasion d'opérette qui ferait bien rire Edmond Dantes.

Il faut bien avouer que la conspiration de nos gentilhommes bretons est assez molle. Les conjurés, malgré leurs convictions et leur enthousiasme, font figure d'amateurs. Leurs ennemis ont toujours un coup d'avance et les mènent en bateau d’un bout  à l’autre de l'histoire.

Gaston de Chanlay, le jeune héros, est le plus naïf de tous. En dépit de sa bonne volonté et d'un sens de l'honneur exacerbé, il paraît plus occupé par ses amours que par sa mission et semble un jouet entre les mains du redoutable abbé Dubois. Sa candeur culmine dans cet épisode où il enlève sa dulcinée à son régent de père pour la confier aussitôt à un homme en qui il pense pouvoir se fier et qui n'est autre que le régent déguisé.

Et que dire de son ami Pontcalec qui croit n’avoir rien à redouter de la justice royale parce qu’une sorcière lui a prédit qu’il se noierait (il périrait par la mer) et qui apprend, mais un peu tard, que le bourreau s’appelle Lamer !

Ces anecdotes, les déguisements de Dubois et du régent et les nombreux quiproquos qui en découlent donnent au texte des allures de vaudeville. On a parfois le sentiment d’être en présence d’une parodie de roman d’aventure et l’on est d’autant plus surpris par une conclusion dramatique qui jure avec l’atmosphère de légèreté dans laquelle l’histoire baignait jusqu’àlors.

Marabout

 

11 décembre 2016

BALLET DE SORCIERES - FRITZ LEIBER

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Norman Saylor a tout pour être heureux. Une épouse aimante, un joli pavillon, un poste de professeur à l’université de Hempnell et une promotion qui lui tend les bras. Bref tout va pour le mieux jusqu’à ce qu’il découvre que sa femme s’adonne à la sorcellerie. Dès lors, sa vie va prendre un tour pour le moins inattendu… 

Toutes les femmes sont des sorcières. Non, je ne suis pas devenu un affreux misogyne. Cette assertion n’est pas de moi mais de Fritz Leiber ou plutôt c’est le postulat de départ de son roman. Une idée intéressante et fort bien développée qui ne nous plonge cependant pas dans un fantastique pur et dur mais dans une histoire où la science aura aussi son mot à dire.

Les femmes sont donc des sorcières. Au sens propre du terme. Elles confectionnent des sortilèges et réalisent des charmes afin de prendre l’ascendant sur leurs voisines ou favoriser la carrière de leur époux. Norman Saylor va en faire l’amère expérience. Lui le cartésien pur jus, professeur de sociologie et auteur d’une étude intitulée « Superstitions et névroses » se retrouve confronté à l’irruption du merveilleux dans son existence. Et le bougre va mettre rudement longtemps avant de rendre les armes et reconnaître que la magie, blanche ou noire, existe bel et bien.

L’essentiel du roman traite d’ailleurs de sa prise de conscience et de son acceptation progressive du phénomène magique. Tout au long de l’histoire nous le voyons repousser les explications fantastiques et justifier l’inexplicable à grand renfort de coïncidences, de maladies mentales et autres suggestions hypnotiques. Et même lorsqu’il se rend à l’évidence, il tente encore de rationaliser et de réduire ces manifestations surnaturelles à une conjonction de facteurs tout à fait normaux.

Partant du constat que les pratiques magiques existent dans toutes les cultures et toutes les religions, il décide de les confronter les unes aux autres, de les comparer afin d’en retirer quelques principes irréfutables comme pour la physique ou la chimie. Il en vient ainsi à établir un parallèle entre formule mathématiques et formules magiques ; la sorcellerie n’est qu’une science comme une autre, les incantations des théorèmes et les potions des précipités chimiques.

Cette approche « rationnelle » de la sorcellerie dépoussière agréablement ce thème de la littérature fantastique. C’est sans doute l’aspect le plus intéressant de ce roman qui nous propose aussi une jolie peinture de la vie dans une petite ville universitaire de province.

Il est  en effet possible de voir aussi dans « Ballet de sorcières » une critique timide de la société américaine des années cinquante et de la place qu’elle réservait  aux femmes. Cantonnées dans le rôle d’épouse et de mère, les américaines d’alors (et les femmes en général) n’avaient que peu d’occasions de s’épanouir. Grâce à la sorcellerie, Fritz Leiber leur permet de prendre leur revanche. Elles ont enfin un domaine qui n’appartient qu’à elles, où elles peuvent s’épanouir et s’affranchir de la tutelle des hommes…

Le Masque - Fantastique - 1976

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