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1948. Chargé d'entretenir les cimetières militaires de la grande guerre, un jardinier se souvient de sa participation au conflit et de ses amis morts au combat. Il évoque en particulier la mémoire de l'un d'entre eux dont la disparition eut sur son existence des conséquences inattendues.

Enfant, j'ai passé une bonne partie de mes vacances en Picardie, dans un petit village de l'Aisne où se trouvait un cimetière de soldats britanniques. Je me souviens très bien de la petite nécropole avec ses alignements de pierres blanches et ses pelouses impeccables. Je me rappelle aussi y avoir lu les noms de ces anglais venus mourir en France et de l'étonnement que j'éprouvais quand, comparant la date de naissance à celle du décès, je découvrais que des gamins de dix-huit ou dix-neuf ans pouvaient mourir à la guerre. Ce roman m'a fait éprouver un sentiment similaire. Il m'a fait ressentir à nouveau l'immense tristesse de ce gâchis sans nom et réaliser l'incroyable tragédie que représentent ces jeunes vies fauchées avant que d'avoir pu s'accomplir pleinement.

Xavier Hanotte met des visages sur ces noms gravés dans la pierre. Il nous invite à partager l'existence de plusieurs de ces jeunes britanniques qui ne furent pas que des soldats mais des hommes avec une famille, des espoirs et des peines. Nous découvrons grâce à lui la lucidité teintée d'amertume du lieutenant Burrell, la gouaille de Frank- putain de wombat-Bates ou l'amour sans faille qu'Evans porte à son épouse. Nous découvrons surtout la formidable amitié qui unit Nigel et William, leur rencontre à Londres et  leur engagement dans un de ces « bataillons de copains » composés d'amis, de collègues ou de voisins.

Nous les suivons tous dans les environs de Thiepval où se prépare la terrible offensive qui verra la mort de la plupart d'entre eux et nous les côtoyons au quotidien, à l'arrière ou dans les tranchées. Dès lors, le destin de tous ces hommes ne peut plus nous laisser indifférent. Les sentiments qu'ils éprouvent avant l'assaut, leur peur, leur impatience, sont un peu les notre, tout comme le sera le désarroi des survivants.

Même s'il illustre les premières heures de la bataille de la Somme, « Derrière la colline »n'est pas un roman guerrier. Les combats n'y occupent pas une grande place, tout juste une grosse cinquantaine de pages sur les 400 que compte le livre. Mais elles sont intenses et montrent parfaitement leur âpreté ainsi que la soudaineté de la mort sur un champ de bataille : « L'obus qui me faucha ne me cherchait pas davantage que les dizaines, les centaines, les milliers de projectiles qui éclataient au même moment sur le front de Somme. Le ciel vint à ma rencontre tel le fond d'un puits. J'y plongeait la tête la première, dans les eaux noires d'un sommeil sans rêves où je sombrai bientôt, oublieux d'un monde qui, probablement, ne méritait rien d'autre ». Elles reflètent aussi le sentiment d'impuissance et d'abandon de ces soldats déboussolés, abrutis de peur et de douleur et qui ne souhaitent plus qu'une chose : en finir au plus vite.

Quant à la description de ce no man's land où ils souffrent et meurent, elle est proprement hallucinante. Une vision d'enfer digne de Dante : « Aussi loin que portait le regard, une vérole d'entonnoirs défigurait le paysage retourné par la charrue folle d'un géant ».

On en ressort complètement ahuri. Dégouté aussi par l'ampleur du carnage. Près de 60000 tués et blessés en une seule journée, tel est le bilan de cette attaque mal pensée ou mal préparée. En tout cas inutile. Dans ces conditions, difficile pour les survivants de trouver une justification au sacrifice de leurs compagnons. Difficile aussi de comprendre pourquoi ils ont survécus et d'imaginer quoi faire du supplément de vie qui leur est accordé.

Le héros de Xavier hanotte est de ceux-là. Un rescapé qui, à défaut d'avoir trouvé un sens à la mort de ses amis, essaye d'en donner un à sa vie. Un homme qui n'est certes pas mort en même temps que ses camarades mais dont l'existence n'en est pas moins restée bloquée au 1er juillet 1916. Depuis, il perpétue le souvenir des défunts en veillant sur leurs sépultures. Une façon de rester près d'eux et d'éviter que leur souvenir ne disparaisse trop tôt : «  Un mort qu'il me fallait sauver coûte que coûte de l'oubli, de la dissolution, du grand plongeon dans le noir absolu de l'anonymat ».

Plus qu'un roman sur la guerre, Derrière la colline est donc un roman sur l'amitié, la vraie, capable de survivre à la honte et au remord. Capable même de survivre à la mort. C'est aussi un livre remarquablement écrit, souvent poétique et parfois même onirique. D'ailleurs, quitte à spoiler un peu, je ne résiste pas à la tentation de citer l'un des derniers paragraphes qui est aussi l'un des plus beaux : « Quand le moment sera venu, je vous retrouverai tous. Toi d'abord, papa, que je pourrai enfin serrer entre mes bras. Toi qui, j'en suis sûr, comprendras. Vous aussi, mon lieutenant, vous qui savez déjà ce qu'il y a derrière la colline, alors que moi, j'ai pris peur sur le seuil. Et vous, mes amis d'avant, dont la fidélité fut si mal récompensée. Peut-être même toi, Béatrice, que je ne puis ni haïr, ni pardonner. Et puis toi, William, mon frère, qui m'a offert bien plus que tu ne le sauras jamais ».

Un grand merci à Babelio et aux éditions Belfond pour m'avoir fait découvrir ce très beau livre.

Belfond - 2014