florentmassot5003-1996

Ceux qui connaissent l’œuvre d’Anne Dugüel ne seront pas surpris de découvrir dans « Petite chanson dans la pénombre » une nouvelle histoire d’enfance brisée par la bêtise et la méchanceté des adultes. Cette fois-ci elle nous plonge dans les pensées d’un fantôme, celui d’une gamine de douze ans violée et tuée par un fermier voisin de ses parents, cinquante ans plus tôt. Au moment où commence le récit cela fait donc un demi-siècle que la petite Jeanne - ou plutôt son esprit - est prisonnière de l’étable où son meurtrier a enterré son corps. Un demi-siècle qu’elle ressasse sa haine contre son bourreau et qu’elle rêve de s’incarner pour réaliser enfin sa vengeance. Jusqu’à présent seuls quelques vaches et quelques oiseaux lui ont prêté leur corps mais les choses pourraient bien changer avec le rachat puis l’installation d’un couple de parisiens dans le vieux bâtiment.

Les deux bobos ont en effet une fille, une petite Zoé âgée de huit ans qui va très vite devenir son amie et lui offrir le moyen d’approcher l’assassin, toujours vivant et toujours impuni. Je ne vous dirai rien de la façon dont elle s’y prendra pour régler ses comptes - le châtiment sera à la hauteur du crime - mais cette vengeance est accomplie alors qu’on en est à peine à la moitié du livre. On se dit alors que le pire n’est peut-être pas derrière nous et que l’auteur nous réserve une surprise pas piquée des vers.

Et, de fait, c’est exactement ce qui nous attend. « Petite chanson dans la pénombre » est une histoire à double détente. Après nous avoir fait aimer la petite Jeanne, nous l’avoir fait plaindre et encourager, l’auteur va nous la faire détester. Le gentil fantôme se transforme en ectoplasme rancunier et décide de rejouer son drame avec de nouveaux acteurs et en redistribuant les rôles…

Toute cette histoire nous est racontée avec le langage d’une ado de douze ans. L'auteur rend à merveille les pensées faussement innocentes de son héroïne, ses regrets, ses envies, ses colères, tout un panel de sentiments exacerbés, macérés dans la haine et le désespoir. Elle a aussi des mots fantastiquement sobres et justes pour décrire le gâchis de cette jeune existence fauchée si tôt (« Une vie qui s’arrête à douze ans parce qu’un salopard a voulu se vider le ventre, qu’est-ce que c’est moche ! ») et parvient même à introduire un peu d'humour et de légèreté au milieu de pages beaucoup plus rudes.

Florent-Massot - Poche Revolver Fantastique - 1996