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Après cinq années passés loin de sa planète natale, c'est avec un mélange de joie et d'appréhension que la jolie Schaine Madduc s'apprête à retrouver les siens. Son père est en effet l'un de ces barons terriens dont les ancêtres se sont taillés de vastes domaines sur le continent de l'Uaïa au détriment de ses premiers habitants. Or, après deux siècles de dépossession, les Uldras entendent bien récupérer leurs terres et c'est Jorjol, l'ancien compagnon de jeu de Schayne et de son frère, qui défend leurs revendications. Lorsque le vaisseau d'Uter Madduc est abattu alors qu'il venait à la rencontre de sa fille, le conflit semble inévitable. A moins que les amis de Schaine ne découvre le secret d'Uter qui, semble-t-il, pourrait ruiner les revendications des uns et de autres. Mais pour cela il faut se rendre dans la Palga, le mystérieux pays des coureurs de vent...

Cela faisait un bon moment que je n'étais venu chercher un peu de dépaysement dans l'univers chatoyant de Mister Vance. J'ai donc jeté mon dévolu sur ces « Domaines de Koryphon » et la jolie damoiselle qui orne sa couverture ! Bien m'en a pris car il s'agit d'un très bon opus de l'auteur.

Le roman débute par un prologue résumant l'histoire de la colonisation de la planète Koryphon. Il permet d'installer des repères géographiques, de cerner les différents partis en présence et comprendre les enjeux dont il sera question. Et ça n'est pas du luxe compte tenu de la pléthore de noms (continents, peuples, organisations) qu'il nous faut retenir. De nombreuses notes de bas de page viennent heureusement compléter ces informations et apporter une petite touche encyclopédique plutôt amusante.

Tout commence donc sur l'île de Szintarre et plus précisément à Olanje, sa cosmopolite capitale. On y fait la connaissance de la plupart des protagonistes de l'histoire : Schaine, son frère Kelse et Jorjol, les trois anciens amis, mais aussi Gerd Jemasze un baron sûr de lui et Elvo Glissam un journaliste enjoué et idéaliste. On découvre les relations existant entre les uns et les autres et l'on devine les conflits à venir. Ces personnages se montreront toutefois plus complexes et profonds qu'il n'y paraît au premier abord. On croit avoir affaire à des stéréotypes bien marqués tels le propriétaire terrien arrogant, le jeune révolté, la charmante héroïne écartelée entre devoir et passion et puis, les caractères se dévoilant progressivement, on est amené à réviser notre jugement. Jack Vance nous réserve même une surprise de taille qui éclairera d'un jour nouveau les actes de l'un deux.

Une fois les présentations faites, on s'embarque pour l'Uaïa, ce continent si convoité. On s'arrête un temps au manoir de Morningswake, le berceau de la famille Madduc, mais c'est surtout avec la Palga, le pays des coureurs de vent, que Vance va exercer ses talents de créateur d'univers. Cette fois-ci, il nous emmène dans une vaste Taïga où vit une société de nomades se déplaçant à bord de gigantesques chars à voiles (un mode de transport qui n'est pas sans rappeler les "Chemins d'air" des Chroniques de Durdane).

Il nous fait rencontrer un peuple archaïque où l'autorité de sorciers s'exerce par l'entremise d'interdits matérialisés par des fétiches et des amulettes (les Fiaps). Cette partie du roman possède un côté western très marqué. Il y a des courses poursuites, des échanges de tirs et les auberges ont des faux de saloon. Bref, un intermède vraiment très sympa avant que l'intrigue ne reprenne son cours vers une révélation qui tient toute ses promesses.

Sur le fond, le roman nous parle de colonialisme. Dans une chronique de ce livre, Roland C. Wagner faisait un rapprochement avec "Ce monde est notre" de Francis Carsac, dans lequel trois peuples humains issus de vagues successives de colonisation s'affrontaient pour la possession de leur planète. Il en va effectivement de même ici puisque les Uldras, les Coureurs de vents et les Outkers se disputent les même territoires. Mais Vance a encore compliqué les choses en y ajoutant deux races autochtones, les Erjins et les Morphotes. Des espèces semi-intelligentes que les humains se sont empressées d'asservir (serviteurs, montures ou curiosités zoologiques) mais qui demeurent bel et bien les premiers occupants de la planète.

Et puis, au contraire de Carsac, Vance ne propose pas de solution pour régler le conflit. Le roman s'achève sur un statu quo et sur le constat qu'aucune propriété n'est légitime : "Les titres de propriété de chaque parcelle de terre ont pour origine un acte de violence, plus ou moins reculé dans le temps et les droits de propriété n'ont que la valeur de la volonté et de la force nécessaire pour les protéger". Une morale guère satisfaisante mais cependant assez juste.

Pocket SF - 1987