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En 1915, alors qu'il vient de fêter ses 17 ans, Emil Schulz alias Schlump, s'engage dans l'infanterie. Il est d'abord affecté à Loffrande où sa connaissance du français le désigne comme chef de la Kommandantur locale. Loin des combats, il en oublierait presque la guerre qui fait rage à deux pas de là. Mais celle-ci a tôt fait de le rattraper. Il se retrouve alors en première ligne où il découvre l'horreur des combats et la folie des hommes.

Ce roman de Hans Herbert Grimm est l'un des plus surprenant qu'il m'ait été donné de lire sur la première guerre mondiale. Non qu'il soit plus réaliste ou plus pointu que d'autres mais le ton utilisé par l'auteur le démarque résolument du reste de la production. C'est en effet sur un mode gentiment bonhomme que nous sont racontés les aventures militaires du soldat Schlump.

De ses premiers pas dans la guerre en tant qu'administrateur de villages jusqu'à la débâcle finale, il conservera son optimisme et sa joie de vivre, un peu comme un nouveau Candide déterminé à voir le meilleur dans tout ce qui lui arrive. Les horreurs du front ne lui seront pourtant pas épargnées même si elles se limiteront à une longue attente dans des conditions épouvantables (le froid, la boue, la faim et la peur) et à une attaque des positions adverses qu'il vivra dans un état quasi second. Mais ce seront les seuls épisodesguerriers.

Le plus gros du roman traite en effet de la vie à l'arrière. Certains passages se déroulent en Allemagne à l'occasion de permissions ou de séjours du héros dans un hôpital militaire et la majeure partie du récit a pour cadre les villes françaises et belges administrées par l'armée allemande. C'est dans ces secteurs préservés que Schlump occupera divers postes administratifs qui lui permettront de couler des jours relativement tranquilles.

Le contraste entre ce calme relatif et l'enfer des tranchées contribue à démontrer l'absolu inanité de cette guerre ignoble et absurde. L'horreur des combats est telle que ceux qui ne les ont pas vécus ne peuvent pas la concevoir et que les autres préfèrent l'oublier. A l'arrière, la guerre est perçue comme un cauchemar lointain, une espèce d'ogre affamé qui dévore les hommes par milliers. Elle perd un peu de sa réalité et de sa crudité pour ne plus exister que dans les récits des soldats et dans le lointain grondement des canons (« De l'ouest, par beau temps, on entendait retentir les coups de canons du front et cela leur rappelait que des milliers de jeunes gens mouraient là-bas de la plus cruelle des façon»). Et c'est heureux, car serait-il possible autrement de vivre normalement alors qu'à quelques kilomètres des hommes se battent dans des conditions inhumaines ? Pourrait-on accepter une telle abomination sans se révolter ?


Schlump lui, ne se pose plus de questions. Ses velléités d'héroïsme ont rapidement fait place à l'envie de rester en vie. Il côtoie les simulateurs, les profiteurs et les planqués. Il se livre même à quelques trafics sur le dos des soldats et des civils chassés de chez eux par la guerre. Bref un anti héros qui prouvera que la débrouillardise vaut mieux que l'héroïsme.

Sorti en 1928, "Schlump" fut, parait-il, éclipsé par le célèbre roman de Remarque. Il n'en est pas moins plus corrosif et plus violemment antimilitariste que "A l'ouest rien de nouveau". L'absurdité de la guerre y est plus évidente et les critiques - des stratèges, des gradés, des patriotes - bien plus virulentes. Il n'est que de lire cette violente diatribe du héros pour s'en convaincre : « De toute façon, dit-il, la guerre est cruelle, c'est une abjecte boucherie, et une humanité qui supporte une chose pareille ou qui en est témoin pendant des années ne mérite aucun respect. Quant à celui qui a créé les êtres humains, qu'Il rampe de honte, car son œuvre est une infamie ! »

Un dernier mot pour signaler la beauté des dessins qui accompagnent le récit ainsi que la superbe couverture tirée d'une œuvre d'Emil Preetorius, un artiste que j'ai bien envie de découvrir plus avant.

Presses de la Cité - 2014