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SF EMOI
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7 février 2021

VIVONNE - JEROME LEROY

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Est-ce parce que j’ai, ou peu s’en faut, le même âge que l’auteur et ses personnages ? Est-ce parce que je connais parfaitement ce Rouen où ils ont passé leur jeunesse ? Est-ce parce que, comme eux, j’ai vagabondé dans le bleu doré des Cyclades ? Est-ce pour toutes ces raisons ou pour quelque autre que je n’aurais pas cernée, mais le futur que nous dépeint Jérôme Leroy m’a particulièrement frappé. Et pourtant, des romans qui nous montrent des lendemains apocalyptiques, j’en ai lus des dizaines. Des sombres, des violents, des désespérés, des qui vous prennent aux tripes, des qui vous foutent le moral à zéro. Si le futur que nous dévoile « Vivonne » m’a autant saisi, c’est qu’il m’est apparu plus plausible que les autres. La suite logique du monde dans lequel ont vécus ses personnages. La suite logique du monde dans lequel j’ai vécu. Il fait mesurer le chemin parcouru, nous montre les mauvais choix et nous rappelle à quel point nos sociétés sont au bord de la rupture.

« Vivonne » est une biographie. Ou plutôt une tentative de biographie car, dans la France de 2030, il est bien difficile de faire autre chose que survivre. Le climat est totalement détraqué, les nationalistes ont pris le pouvoir dans un pays profondément divisé ou les groupuscules (royalistes, salafistes, régionalistes…) sèment la terreur en attendant le grand bug informatique qui mettra un terme à une société consumériste à bout de souffle. Dans ce monde qui s’écroule, Alexandre Garnier s’obstine à retrouver la trace d’Adrien Vivonne. Il rencontre ceux qui l’ont connu et tente de raconter la vie apparemment toute simple de cet obscur poète disparu des radars depuis une bonne dizaine d’années.  Ce n’est pas le souvenir de leur ancienne amitié qui le motive. Ce n’est pas non plus le désir de réparer l’injustice de l’éditeur envers l’écrivain, du mondain envers le besogneux. Ce qui le pousse, c’est l’envie de comprendre pourquoi, en dépit des évènements, de la pauvreté, de l’absence de notoriété, Adrien fut indéfectiblement heureux et pour quelle raison ses poèmes constituent dans ce monde en ruine des oasis de bonheur pour tous ceux qui les lisent.

N’allez surtout pas croire au vu de ce qui précède que « Vivonne » se résume à une allégorie un peu facile sur la puissance des mots. Non, la poésie n’est pas le dernier rempart contre la barbarie et la folie du monde. Les livres ne protègent pas des balles et la plume n’est pas plus forte que le plomb. Le roman s’ouvre d’ailleurs, et se termine, par l’écrasement d’une communauté new-age qui a érigé la poésie au rang de religion. Ce qui est certain en revanche, c’est que la littérature permet de s’en extraire l’espace de quelques heures. Ouvrir un livre, c’est s’octroyer une parenthèse de bonheur, c’est une plongée dans un autre univers, une échappée vers l’ailleurs… Mais la lecture a aussi cette autre vertu qu’elle requiert du temps. Elle oblige à la patience et à la réflexion, toutes choses que notre société de l’immédiateté et du nombrilisme nous refuse. Et le secret d’Adrien Vivonne est sans doute là : prendre son temps, observer les choses et les gens pour débusquer la poésie partout où elle se trouve.

Biographie, roman choral, SF apocalyptique, fiction politique, « Vivonne » est un livre protéiforme et surprenant qui donne à réfléchir et, je l’espère, poussera ses lecteurs à se comporter davantage en Vivonne qu’en Garnier.

La Table Ronde - 2021

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29 avril 2020

UNE VILLE FLOTTANTE - JULES VERNE

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Alors qu'il vient de s'embarquer sur le Great Eastern à destination des Etats-Unis, un jeune français a la surprise d'y rencontrer deux officiers de l'armée des Indes dont son vieil ami le capitaine Mac Elwin. Ce dernier est sous le coup d'une violente dépression après que l’élue de son cœur eut été mariée de force à un sinistre individu. Ses deux compagnons entreprennent alors de lui remonter le moral sans savoir encore que la jeune femme et son époux sont également à bord…

"Une ville flottante" n'est pas le plus extraordinaire voyage dans lequel l'ami Jules nous ait embarqués. Il lui manque pour cela les deux ingrédients (aventure et spéculation scientifique) qui ont fait le succès de ses titres les plus célèbres. Ou disons plutôt qu'ils sont ici bien trop édulcorés pour parvenir à passionner le lecteur. Pour ce qui est de l'aventure, il faut en effet se contenter d'une traversée de l'Atlantique qui était déjà devenue passablement banale à l'époque où l'auteur écrivit son roman. Il a beau nous faire croiser un bateau naufragé, un ouragan spectaculaire et quelques icebergs (le Titanic n'avait pas encore coulé !), on ne frémit pas une seule fois tout au long des 150 et quelques pages du roman.

Côté innovation scientifique, on n'est guère mieux loti. Le fonctionnement de son titan des mers est à peu près identique à celui de n'importe quel bateau à aubes et ses roues, ses pistons, ses chaudières, pour gigantesques qu'elles soient, n'ont pas de quoi enflammer notre imagination. Pour tout dire, j'ai même un peu de mal à concevoir que ce type de navire puisse naviguer sur un océan déchaîné avec ses creux et ses vagues. L'auteur lui-même m'a paru un peu sceptique quant aux performances de son engin puisque sa lenteur et sa difficulté à manœuvrer sont constamment pointés du doigt.

Finalement, la seule véritable originalité du récit est tout entière contenue dans son titre. La taille considérable du Great Eastern en fait une véritable cité mouvante avec ses restaurants, ses salles de spectacles, ses ponts gigantesques qui figurent des artères où l'on se promène comme à la ville. On s'y amuse ou on y prie, on y organise des courses et des paris, on s'y bat en duel, on y vit et on y meurt, bref on y fait tout comme sur la terre ferme.Ce gigantisme constitue donc bien le seul élément extraordinaire de cette histoire qui se conclut à la façon d'un guide touristique en nous faisant visiter New-York, Albany et les chutes du Niagara.

Entre temps il aura fallu se contenter d’une intrigue sentimentale et de la vague menace que fait planer sur les personnages un individu particulièrement antipathique. Ces derniers ne contribuent d'ailleurs pas à relever le niveau de roman. Le narrateur est un peu falot, le couple d'amoureux transis proche de l'hystérie et leur ami militaire confit dans l'honneur et le sens du devoir. Seul le docteur Pitferge tire son épingle du jeu grâce à son humour pince-sans-rire et sa conviction qu'une catastrophe doit s'abattre sur le fameux transatlantique.

Tout cela nous donne un "voyage extraordinaire" très mineur qui prouve que le grand Jules n'a pas écrit que des chefs d’œuvres.

Le Livre de Poche - Jules Verne - 1970

12 mars 2020

LE RESEAU DES MAGES - RICHARD COWPER

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S’il fallait trouver un point commun entre les quatre nouvelles qui composent ce recueil, ce serait sans doute l’impression de douce mélancolie qui se dégage de chacune d’elles. Qu’il s’agisse du Grand Maître d’un jeu compliqué qui attend l’avènement d’un héritier digne de lui, du physicien de renom qui se remémore un épisode de sa jeunesse ou de l’aventurier qui nous parle de ces terres vierges qu’il fut le premier à fouler, les héros de ces récits partagent le même sentiment d’avoir vécu une expérience unique qui les coupe de la communauté de leurs semblables. Nostalgie et solitude sont donc au menu de ces quatre récits qui traitent chacun à leur façon de la grande aventure de l’homme et de la femme sur le chemin de la connaissance.

La nouvelle qui ouvre le bal est sans conteste la plus faible. « Bois à cette coupe, Francesca » est un récit assez obscur à tendance pseudo-philosophique. C’est surtout une très ennuyeuse histoire de rencontre du troisième type qui ne parvient jamais à embarquer le lecteur.

« L’esprit d’Attleborough » est une bonne vieille histoire de fantôme qui s’avère beaucoup plus intéressante qu’elle n’y paraissait à première vue. Un scientifique est invité par un ami médecin à enquêter sur d’étranges manifestations qui troublent l’existence d’une paisible famille du Norfolk. Un ectoplasme semble à l’œuvre et il aurait un message à faire passer… Très plaisante malgré une construction extrêmement classique (esprit frappeur, possession, expérimentations…) la nouvelle bénéficie d’une chute excellente qui remet en perspective les certitudes des personnages et celles du lecteur.

« Où vont les grands navires » est un récit dans lequel on a un peu de mal à pénétrer. Difficile en effet de trouver sa place sur cette Terre subtilement différente de la nôtre. Les mœurs, les aspirations des personnages, leur rapport au temps et à l’espace nous restent étrangers et l’on peine à saisir l’importance de ce qui se joue à l’occasion du grand tournoi de Kalire. Pour autant, il s’en dégage une atmosphère délicatement poétique, propice au calme et à la méditation.

Le dernier récit, le plus long, pourrait avoir écrit par Henry Rider Haggard. Les ingrédients de la Lost Race Tale sont en effet tous là : une vallée perdue au fin fond des montagnes persanes, l’antique cité de Khari-I-Batek, la reine Anahita, un secret millénaire...

Quatre nouvelles, quatre formes de SF différentes mais un seul et même style, très académique et qui met beaucoup trop de distance entre le lecteur et les personnages.

Denoël - Présence du Futur - 1981

2 février 2020

TOUS LES PETITS ANIMAUX - WALKER HAMILTON

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Pour échapper à un beau-père violent, un simple d'esprit s'enfuit de chez lui. Il croise la route d'un vieil homme étrange qui parcourt la campagne afin d'enterrer les cadavres des animaux des bois et des champs.

Je dois bien l’avouer, c’est son titre sirupeux et sa couverture kitschissime qui ont tout d’abord suscité mon intérêt pour ce tout petit roman de Walker Hamilton. La quatrième de couverture et le fait que ce roman ait été écrit en 1968 – année de ma naissance – ont fait le reste et me voilà lancé dans une lecture que je n’ai pu stopper avant que d’en avoir terminé.

Il faut dire que ce livre se lit remarquablement bien. Cela s’explique en partie par le fait que l’histoire nous est racontée par un demeuré, avec ses mots à lui et sa compréhension limitée du monde qui l’entoure. Cette vision déformée et incomplète de son environnement donne au récit l’aspect d’un conte. Mais un conte cruel, une sorte de "Blanche-Neige" moderne. Ici pas de jolie princesse, de méchante reine ou de nains mais un grand dadais de 31 ans contraint de fuir Le Gros, ce beau-père qui en veut à son patrimoine et qui trouve refuge au fond des bois auprès d’un vieil ermite un peu cinglé. Et puis aussi, il y a plein d’animaux… morts.

Raconté comme ça, le roman peut sembler passablement farfelu et il est vrai qu’il y a quelques scènes bien décalées dont l’accident de camion sur lequel s’ouvre l’histoire. Pour autant l’auteur ne se contente ni d’un style, ni d’une ambiance. En fait, derrière les minuscules aventures de ces deux paumés se cache une jolie petite fable écologique. Bobby et M. Summers sont effectivement des inadaptés : deux laissés pour compte, deux solitudes. Mais pas que. L’innocence de l’un, un drame vécu par l’autre, les ont coupés de la vie moderne et de son rythme halluciné. Retournés à la nature, ils prennent le temps d’observer et d’apprécier. Ils regardent voler les papillons, écoutent le vent bruisser entre les feuilles des arbres et rendent un dernier hommage à toutes les petites bêtes victimes de la circulation automobile et, plus généralement, des activités humaines. Une vie toute simple mais peut-être aussi plus vraie que celle de leurs contemporains. Une philosophie de l'existence qui s’oppose radicalement à celle du Gros - à la nôtre ? - purement matérialiste et intéressée.

« Tous les petits animaux » est le premier et seul roman de Walker Hamilton, décédé un an après sa parution, à seulement trente-cinq ans.

Editions 10/18 - 2000

16 février 2020

WANG - PIERRE BORDAGE

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La science-fiction est souvent utilisée comme un moyen détourné pour nous faire réfléchir au devenir de notre société. En imaginant des futurs possibles, en forçant le trait, en appuyant là où ça fait mal, les auteurs de SF nous invitent à prendre conscience des dangers qui nous guettent, à considérer nos responsabilités et qui sait, à réfréner nos mauvais penchants. C’est probablement ce que Pierre Bordage a voulu faire avec Wang en nous proposant un futur dystopique où l’Occident aurait rompu avec le reste du monde en érigeant un mur infranchissable.

Retranché derrière une gigantesque barrière électromagnétique, les occidentaux, européens et nord-américains, coulent donc des jours heureux dans des cités futuristes et entièrement automatisées. Les aléas du climat ont été domptés, l’espérance de vie considérablement allongée et leur seul véritable souci est d’éviter de sombrer dans l’ennui. Ils utilisent pour cela les sensors, appareils ultra sophistiqués qui leur permettent de ressentir les émotions d’autrui, notamment celles des participants aux jeux uchroniques, des affrontements grandeur nature au cours desquels se rejouent les grands conflits de l’histoire de l’humanité. Bien sûr, les participants ne se bousculent pas pour participer à un jeu où ils risquent leur peau. Raison pour laquelle tous les deux ans, le Mur s’ouvre pour laisser passer un certain nombre d’immigrants qui se pressent pour échapper aux néo-triades de la République Populaire Sino-Russe ou aux mollah de la Grande Nation de l’Islam, ignorants qu’un sort peu enviable les attends au-delà du rideau. Parmi eux Wang, un jeune chinois déterminé à faire tomber le mur et cesser l’exploitation de ses semblables.

En opposant les forces vives d’un « deuxième monde » gorgé d’une jeunesse vigoureuse et combative à la décadence d’un Occident peuplé de vieillards dégénérés, en désignant le vieux continent et l’Amérique comme seuls responsables des misères du reste du monde, Pierre Bordage se laisse aller à un altermondialisme béat un peu agaçant. Certes, beaucoup de ses critiques sont fondées et certaines de ses remarques pertinentes. Je pense notamment à ses attaques contre les multinationales plus puissantes que les états ou les dérives de la société-spectacle. Malheureusement, sa démonstration est tellement caricaturale et grossière qu‘elle en perd toute force de persuasion. Dommage !

Par contre, la qualité de l’intrigue et la richesse des personnages sont indéniables. L’histoire est portée par un souffle épique remarquable, particulièrement sensible dans sa toute première partie qui narre l’épopée de Wang et Lhassa vers la porte de Most. Il y a dans ces pages une multitude de détails qui permettent de susciter des sensations, des odeurs, des impressions. On a froid et faim en même temps qu’eux. On espère et on craint. On s’aime et on s’emporte. Nous sommes plongés dans un quotidien misérable et terriblement dangereux, dans une lutte pour la survie absolument terrifiante… Les jeux uchroniques qui constituent les morceaux de bravoure du récit ne manquent pas non plus d’attrait. Guerre des Gaules ou des Boers, glaive et armure, fusil et cavalerie, les amateurs de stratégie et d’épopées guerrières seront servis. Une certaine routine finit bien par s’installer mais globalement ces passages guerriers s’intègrent parfaitement au récit, ponctuent l’intrigue et la relancent même parfois.

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Quant au jeune Wang, le héros de cette histoire, il figure un personnage auquel il est bien agréable de s’attacher. Volontaire, débrouillard et fidèle à ses idéaux il poursuivra jusqu’au bout la mission dont il se sent investi non sans passer par des phases de découragements, d’excitation ou de doute. Sa compagne, la douce Lhassa, ne joue en revanche qu’un rôle très secondaire, largement supplanté par d’autres individualités beaucoup plus riches : le stratège aveuglé par ses rêves de gloire, la jeune idéaliste en quête d’absolu, la psychologue tiraillée entre ambition et sentiment…

Tout cela fait donc de « Wang » un fort bon roman que l’on rapprochera facilement du célèbre « Hunger Games » pour l’idée de personnages jouant leur vie dans des combats mortels diffusés à la télé, mais avec un côté « politique » plus assumé.

Le Livre de Poche - 2018

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1 janvier 2020

LUHORA - B. R. BRUSS

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C'est une bien belle surprise qui attend l'équipage du Sirm en mission d'exploration sur la planère Harfaz. Ce monde désertique et apparemment inhabité, dissimule en effet un immense palais dont les parois de marbre émettent une curieuse lumière verte. Plus étrange encore, les trois scientifiques qui effectuent une reconnaissance à l'intérieur du bâtiment sont victime d'hallucinations particulièrement convaincantes. Mais s'agit-il vraiment de mirages ? Ne serait-ce pas plutôt l'oeuvre d'une entité extra-terrestre inconnue ? 

Petite déception que cet enième space-opéra de l’un des piliers de la collection Anticipation du Fleuve Noir. Il est vrai que la production de B. R. Bruss était relativement abondante à l’époque où il l’écrivit et sans doute faut-il voir dans ce rythme soutenu le manque d’envergure et pour tout dire, d’intérêt, de ce roman. On y retrouve pourtant ces qualités de conteur hors pair qui lui permettent habituellement de nous embarquer dans des récits joliment troussés et toujours dépaysant. On saluera ainsi la façon intelligente avec laquelle il déroule son intrigue, mélangeant exploration spatiale et expérience scientifique tout en distillant ce qu’il faut de suspense pour maintenir jusqu’au bout l’intérêt du lecteur.

Mais ce qui pêche ici, ce n’est pas la forme, c'est le contenu. On a le sentiment que l’auteur s’est contenté de reprendre à son compte le vieux thème de la « Lost race tale » avec cité perdue et déesse immortelle attendant le retour de son antique amour. D’ailleurs, hormis son cadre purement science-fictionnel, on pourrait croire que cette histoire a été écrite par un Henry Rider Haggard ou un Edgar Rice Burroughs. Luhora c’est She, Ang Bertil ressemble fort à Leo Vincey et Dohilo pourrait sans problème remplacer la cité de Kôr. Alors même si tout cela n’est pas trop mal écrit et plutôt bien amené, ce manque d’originalité, d’imagination même, a quelque peu gâché mon plaisir. Pas grave, on se rattrapera avec un autre opus de l’auteur. Il m’en reste tant à lire…

Fleuve Noir Anticipation - 1972

26 décembre 2019

BAIGNADE ACCOMPAGNEE - SERGE BRUSSOLO

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A Key West en Floride, Peggy Mitchum gère une réserve naturelle de requins utilisés pour la recherche scientifique. Un boulot pas trop contraignant qui pourrait être sympa si elle n’était harcelée par les victimes de ces dangereux prédateurs qui souhaitent assouvir leur vengeance sur l’un des squales. Alors que la pression se fait jour après jour plus forte, la jeune femme est confrontée à une menace encore plus grande : des trafiquants souhaitent récupérer l’échantillon unique d’une drogue révolutionnaire dissimulée par son compagnon. 

C’est décidément dans le désordre que j’aurai lu les aventures de Peggy Mitchum. Après « Iceberg Ltd » troisième et dernier volet de la série, voici que j’embraye avec cette « Baignade accompagnée » qui le précédait d’une année. Me restera donc à lire « Les enfants du crépuscule » qui introduisait pour la première fois le personnage de Peggy.

Je précise de suite que cette lecture à rebours ne m’a posée aucun souci. La présentation que nous fait l’auteur de son héroïne est tout à fait suffisante pour se faire une idée du genre de personne à laquelle on a affaire, une héroïne brussolienne typique c’est-à-dire totalement borderline et asociale. Les autres personnages ne sont pas plus équilibrés puisqu’on rencontre également un cascadeur dopé à l’adrénaline, un handicapé mystique et revanchard et un vétéran du Vietnam qui vit en ermite au fin fond des Everglades. L’auteur consacre d’ailleurs une bonne part de son récit à brosser leur portrait de façon aussi complète que passionnante.

Côté histoire, on est dans le bon gros thriller avec un récit qui va à cent à l’heure, sans le moindre temps mort ou la plus petite digression. Serge Brussolo nous embarque tout d’abord dans une confrontation entre Peggy et le Club des Dévorés Vifs, une association regroupant les rescapés d’attaques de squales. Puis, très vite, il vient y greffer un nouveau fil narratif où il est question d’une drogue surpuissante capable d’améliorer les performances physiques mais dont les effets secondaires s’avèrent redoutables.

Il mélange un peu tout et n’importe quoi, la science-fiction (la drogue décuple les performances physiques) et le polar (trafic de stupéfiants, braquage de banque), pour un résultat relativement efficace même si l’on est plus impressionné par quelques images chocs et par la tension qui accompagne certaines scènes (la plongée au milieu des requins) que par le contenu de l’intrigue. C’est efficace, rythmé, imaginatif, on est happé par l’histoire, assommé par les idées démentielles de l’auteur mais on ressort de tout cela légèrement déçu, avec l’impression qu’il y manque ce petit rien qui aurait transformé ce chouette divertissement en quelque chose de plus abouti.

Le Livre de Poche - 2000

27 novembre 2019

LE MAGASIN DES SUICIDES - JEAN TEULE

« Vous avez raté votre vie ? Avec nous vous réussirez votre mort ! » Telle est la devise du magasin des suicides, maison tenue avec passion et professionnalisme par le couple Tuvache. Tous les produits vendus y sont de la meilleure qualité, les lames de rasoir affûtées, les cordes tressées dans le meilleur chanvre et les poisons confectionnés avec le plus grand soin. Les propriétaires, sombres et désabusés comme il se doit, sont toujours disponibles pour vous conseiller sur le meilleur moyen de mettre fin à vos jours. Bref tout va pour le pire dans le moins bon des mondes jusqu’à l’apparition du petit dernier de la famille Tuvache qui, allez savoir pourquoi, a décidé de prendre la vie du bon côté. 

Excellent petit roman, original, drôle et plein de fraîcheur malgré le sujet évoqué. L’humour y est parfois un peu grinçant mais les répliques sont toujours savoureuses et les trouvailles y sont légion. On prend un immense plaisir à suivre la famille Tuvache s’éveiller au bonheur et à la joie de vivre suite au travail de sape entrepris par leur benjamin. Mais, et c’est finalement assez paradoxal, l’intérêt du roman décroît à mesure que le désespoir fait place au bonheur. L’univers décalé perd alors de son intensité et on regrette presque que le petit Allan parvienne à ses fins.

Julliard - Pocket - 2008

17 août 2019

CETTE LUMIERE QUI VIENT DE LA MER - KAWAKAMI HIROMI

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Comme elle l’a démontré avec brio dans « Les années douces » mais aussi dans la plupart de ses autres romans, Kawakami Hiromi est particulièrement douée pour nous faire partager les sentiments de ses personnages. Cette fois, c’est à l’adolescence qu’elle s’attaque, période de l’existence où les émotions sont exacerbées et les réactions promptes et souvent excessives.

Récit à la première personne, « Cette lumière qui vient de la mer » nous dévoile les réflexions de Midori, ado de 17 ans élevé dans un univers presque exclusivement féminin, entre une mère très indépendante et une grand-mère au caractère affirmé. Difficile dans ces conditions de trouver sa place, que ce soit dans le cercle familial ou dans la société. Midori lui, ne rêve que normalité, se fondre dans la masse de ses camarades de classe et ne pas se faire remarquer. Il peut heureusement compter sur l’amitié indéfectible de son vieil ami Hanada et le soutien de Mitsue sa fiancée, pour partager ses bonheurs et ses déceptions, ses espoirs et ses craintes.

Avec beaucoup de dialogues et un style très simple sensé refléter le langage et les pensées un peu désordonnées d’un jeune de cet âge, l’auteur nous raconte sa vie quotidienne. Pas vraiment d’intrigue. Juste une succession de saynètes sans forcément de rapport les unes avec les autres mais qui permettent d’illustrer son caractère en nous montrant ses réactions en diverses occasions : une rencontre avec l’amant de sa mère, sa première rupture sentimentale, des vacances avec son meilleur ami, la complicité avec un professeur… Ce faisant, elle nous dévoile ses appréhensions face à l’avenir alors qu’il se trouve au seuil de sa vie d’adulte et qu’il s’aperçoit que ces derniers ont aussi leur lot de problèmes. Elle le fait avec beaucoup d’intelligence et de pudeur mais sans se censurer puisqu’il sera aussi bien question de sexualité que de la difficulté à se réaliser pleinement dans une société nippone encore très rigide.

Les amateurs de romans bien calibrés avec intrigue, développements et révélation finale seront peut-être désorientés par ses tranches de vie qui n’ont d’autre ambition que de saisir sur le vif l’enthousiasme et l’émotivité de l’adolescence. Les autres se régaleront.

Editions Philippe Picquier - 2008

2 juin 2019

BROUILLARD SUR MANNHEIM - BERNARD SCHLINK & WALTER POPP

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Engagé par un géant de la chimie pour résoudre un problème d’intrusion informatique, un détective privé se retrouve plongé dans une enquête qui va ressusciter les heures les plus sombres de l’Allemagne et le confronter à son propre passé. 

A première vue « Brouillard sur Mannheim » est un polar tout à fait classique avec privé, femme en détresse et enquête plus compliquée et plus dangereuse qu’il n’y parait de prime abord. Mais il y a tout de même quelques petits points qui nous changent agréablement du classique roman noir américain. En premier lieu nous ne sommes pas aux States mais en Allemagne, plus précisément à Mannheim, petite ville du Bade-Wurtemberg qui ne ressemble guère, même de loin, à la grosse pomme. Secundo, le détective qui mène l’enquête n’a rien d’un jeune premier. La soixantaine bien tassée, des crises de rhumatismes plus souvent qu’à son tour et des habitudes de vieux célibataire, Selb n’est pas le genre de héros qu’on s’attend à trouver dans ce type de récit. C’est pourtant lui qui donne toute sa saveur au roman grâce à son caractère et son histoire personnelle.

Selb est en effet un ancien procureur du régime national socialiste. Une idéologie dont il est heureusement revenu et qui lui a laissée une certaine méfiance vis-à-vis des institutions et un regard sans illusions quoique bienveillant sur ses semblables. Derrière sa bonhommie et sa fausse nonchalance, le monsieur dissimule une grande force de caractère. Il n’hésite pas à mouiller la chemise - au propre comme au figuré ainsi qu’en atteste sa plongée dans les eaux du Rhin – et peut vous envoyer au tapis n’importe quel petit malfrat. Il est surtout diablement pugnace et n’abandonne pas facilement une piste. On le suivra ainsi un peu partout dans le sud-ouest de la RFA (le mur n’est pas encore tombé), mais aussi en France, en Italie et jusqu’aux Etats-Unis. Côté vie privé, Selb est beaucoup moins efficace. S’il est fidèle à ses vieux amis et à son adorable matou, il est plutôt maladroit avec la gente féminine et son cœur d’artichaut le pousse à courir plusieurs lièvres à la fois avec toutes les déconvenues qu’on imagine…

Si le personnage est indéniablement sympathique, l’intrigue l’est en revanche nettement moins. On est là dans du très/trop classique avec une enquête qui va dévoiler quelques-unes des belles saloperies dont sont capables les grandes sociétés pour augmenter les dividendes de leurs actionnaires. D’une histoire d’intrusion dans un système informatique, on bifurque très vite sur une histoire de manipulation des indicateurs de pollution atmosphérique pour aboutir finalement au travail forcé des scientifiques juifs pendant la guerre. Une enquête pas inintéressante mais pas transcendante non plus qui se borne à nous démontrer que les multinationales se satisfont de tous les régimes, qu’ils soient démocratiques ou autoritaires, puisqu’elles sont assurées d’y trouver toujours quelqu’un à corrompre ainsi que des hommes de main pour s’occuper de leurs basses œuvres. Mais qui en doutait ?

Gallimard - Folio Policier - 1999

23 juin 2019

SOLEIL VERT - HARRY HARRISON

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Andy Rush est un jeune flic new-yorkais chargé de retrouver l’assassin d’un gros ponte du marché noir. Une mission d’autant plus compliquée que Billy, le meurtrier, a trouvé refuge parmi les millions de sans-abri que compte la ville surpeuplée. Entre son enquête et la répression des manifestations de plus en plus violentes, Andy n’ a que peu de temps à consacrer à la jolie Shirl qui vit de plus en plus mal leurs conditions de vie précaires… 

Il est assez rare qu’une adaptation cinématographique soit meilleure que le livre dont elle s’inspire. C’est pourtant le cas avec ce roman d’Harry Harrison qui souffre indubitablement de la comparaison qu’on ne peut manquer de faire avec le film de Richard Fleischer. Difficile en effet de lutter contre Charlton Heston et Edward G. Robinson ou d’oublier des images aussi frappantes que l’euthanasie du vieux Sol et les manifestants écrasés par les bulldozers. Difficile surtout de faire l’impasse sur la terrible révélation finale. Or si l’intrigue du film et celle du roman différent très peu, le mystère autour de l'approvisionnement alimentaire de la population n'existe pas dans le second. On doit donc se contenter d'une enquête toute simple sur l'assassinat d'un mafieux qui avait des accointances politiques et de la traque de son assassin. Une enquête guère passionnante qui me fait penser qu’elle n’est peut-être qu’un alibi permettant à l’auteur de nous immerger dans ce New-York de 1999 pour nous proposer une tranche de vie de quelques-uns de ses 35 millions d’habitants.

Et de ce point de vue, le roman est tout à fait réussi. En compagnie d’Andy, de Shirl et de Billy nous plongeons dans cette cité tentaculaire où la richesse la plus tapageuse côtoie l’extrême misère. Immeubles insalubres et surpeuplés, rationnement de l’eau et de la nourriture, marché noir et corruption généralisée, on a le sentiment d’évoluer dans une société tiers-mondisée et sans avenir. La survie devient une lutte quotidienne et, semble-t-il, perdue d’avance. Les responsables - surexploitation des ressources naturelles, pollution - sont clairement désignés et ne surprendront pas le lecteur de 2019. L’auteur met en revanche l’accent sur les effets dévastateurs d’une démographie incontrôlée, n’hésitant pas à pointer du doigt certains responsables, au premier rang desquels les religions et leurs dogmes.

Bon, le roman se passe en 1999 et force est de constater que, 20 ans plus tard, nous n'en sommes pas encore arrivés à cette situation extrême. Ceci étant et vu notre mode de vie, l’échéance se rapproche de plus en plus vite. Sept milliards d’habitants, 10 milliards, 15 milliards, la bombe à retardement écologique, comme un gros soleil vert, finira quand même par exploser.

Pocket SF - 1988

21 avril 2019

LA FILLE DU TEMPLIER - JEAN-MICHEL THIBAUX

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Depuis que son père a rejoint les templiers, la jeune Aubeline d’Aups doit gérer seule son petit domaine de Meynarguette. Elle peut heureusement compter sur sa fidèle Bérarde, une forte femme capable de faire entendre raison au plus aviné des soudards ainsi que sur la protection des dames de la cour d’amour de Signes. Loin de là, en Terre Sainte, le chevalier Jean d’Agnis est bien revenu de ses illusions. Les croisés ont oubliés tous leurs serments et ne songent qu’à se tailler des fiefs ou se vendre au plus offrant. Pour avoir déplu à l’épouse du roi de France, il lui faut aussi vivre avec la menace constante que la reine débauchée fait peser sur sa tête. Aubeline, Jean, deux destins, deux combats, une rencontre… 

« La fille du templier » est un roman historique et régionaliste sans prétention qui distille en part à peu près égales intrigues politiques et sentimentales, scènes de combats et séquences plus tendres.

La période historique c’est le moyen-âge du XIIème siècle, celui de la grande époque de la chevalerie et des croisades. La région, c’est une Provence de carte postale entre Avignon et les Baux avec ses châteaux hauts perchés, ses vallées plantées d’oliviers, ses montagnes et ses torrents. Il est question de templiers et de sorcières, il y a des preux chevaliers et des gentes dames, des serments d’amour et des questions d’honneur, bref tout l’attirail coutumier à ce type de littérature.

Cela aurait d’ailleurs eu le goût légèrement fade du déjà lu s’il n’était aussi question de l’une de ces cours d’amour qui tentèrent en cette époque de brutalité et d’obscurantisme de donner corps à l’idéal romantique de l’amour courtois. La cour d’amour de la dame de Signes a semble-t-il réellement existé tout comme la plupart des héroïnes de Jean-Michel Thibaux. Cela lui permet en tout cas de brosser quelques jolis portraits de femmes volontaires, contraintes assez paradoxalement de vivre loin des hommes et de cet amour qu’elles exaltent, pour conserver leur indépendance. D’aucunes bénéficient certes d’une liberté et d’une conscience quelque peu anachroniques, mais après tout il s’agit d’un roman et il est assez réjouissant de voir des femmes rivalisant avec les hommes d’alors pour ce qui est de la vaillance et de l’esprit de commandement.

Ceci étant et malgré cette belle évocation, le roman manque d’unité ainsi que d’une intrigue qui saisirait le lecteur dès les premiers chapitres pour ne le lâcher qu’à la toute fin. A défaut, on doit se contenter de plusieurs fils conducteurs (la rébellion d’un fils contre sa mère, la vengeance d’une reine contre un chevalier, une lutte d’influence au sein de la cour d’amour, les rivalités entre provençaux et catalans..) qui, mis bout à bout suffisent tout juste à meubler les quatre cent pages du roman. Alors, s’il y a un beau décor et des personnages hauts en couleurs, le résultat reste tout de même assez terne et convenu. Tout juste distrayant.

Presses de la cité - Terres de France - 2011

10 février 2019

ABANDONATI - GARRY KILWORTH

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Dans un futur pas si lointain, trois amis tentent de survivre et de trouver un sens à leur vie dans une société qui sombre dans l’indigence et la barbarie. 

S’il fallait tirer une morale de ce sympathique roman de Gary Kilworth, elle se résumerait certainement à cette petite maxime : « Tant que l’on possède un but et des amis, la vie ne peut être absolument insupportable ». C’est en tout cas ce que Guppy, Trader et Rupert nous démontrent au travers de leurs aventures tragi-comiques dans un univers post-apocalyptique qui, une fois n’est pas coutume, n’est pas absolument noir et désespéré. Pourtant, l’environnement dans lequel survivent nos trois héros n’a rien de bien réjouissant : une sorte d’immense conurbation à peine interrompue par de rares parcs et quelques aéroports, des infrastructures en voie de déliquescence avec au milieu, les habituels pillards, voleurs et autres cannibales qui vous rendent la vie moins monotone…

Voilà donc tout l’univers de nos trois sexagénaires, un monde uniformément bétonné qui ne résiste plus guère à la décrépitude qu’une cinquantaine d’années d’abandon n’ont pas manqué de provoquer. Pourquoi ? Comment ? Peu importe. Que les élites aient fuient dans l’espace comme le pense Trader, qu’ils aient trouvés refuge dans des bunkers souterrains ou subi le sort du petit peuple, le résultat est bien le même : violence, égoïsme et misère pour tous. Fort heureusement et sans pour autant gommer les aspects les plus sordides et les plus dangereux de leur existence, l’auteur insiste sur les moments les plus joyeux tels la gigantesque beuverie dans la cathédrale, le vilain tour jouée à la vieille du building, la soirée avec les bohémiens dans un parc…

En brossant les portraits de ces trois vieux bonhommes - l’alcoolo, le doux dingue et le géant débonnaire - il nous offre une très belle histoire d’amitié et nous rappelle qu’avec un peu d’amour et une bonne dose de confiance, on peut envisager l’avenir avec un peu d’optimisme. Sinon, à quoi bon !

Denoël - Présence du Futur - 1991

28 janvier 2019

LA MEMOIRE DE L'ARCHIPEL (CHRONIQUES DE L'ERE DU VERSERAU 4) - ADAM SAINT-MOORE

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« La mémoire de l’archipel » tue dans l’œuf la monotonie qui était en train de s’installer à l’issu du troisième volet des chroniques. Nous quittons les fermes d’état, les ruines de la mégapole et la Montagne Bleue pour un décor radicalement différent. Place à la mer, aux océans et aux îles mystérieuses dissimulées par les inquiétantes Brumes Jaunes.

C’est en compagnie d’Igio et d’Irina que nous découvrons ce nouvel environnement. Igio est une plongeuse entraînée depuis l’enfance à assurer la protection des Galiors et des pêcheries d’état en compagnie de son dauphin attitré avec lequel elle communique par télépathie. Irina est une jeune Filob, une apprentie guerrière de 13 ans au caractère affirmé et volontiers manipulatrice. Toutes deux se retrouvent prisonnières de pirates particulièrement bien organisés et dirigés par un chef charismatique qui se prend pour le descendant d’Alexandre le Grand.

L’histoire prend donc tout naturellement des couleurs de Grèce antique avec temples, palais à colonnades, banquets et orgies pour se terminer sur une jolie bataille navale entre les pirates et les palmés, une race de mutants aquatiques. Le roman se conclue par une fin au goût amer pour l’héroïne qui se montre incapable de remettre en cause la doctrine de l’UMAT et accepter son inclination pour le beau pirate mais qui perçoit néanmoins les failles et les dérives du système matriarcal.

Cet opus nous montre en effet les mauvais côté d’un régime qui, outre l’esclavage et l’extermination des hommes auxquels il se livre, apparait de plus en plus comme une dictature militaire où la corruption et les passe-droits sont monnaie courante.

Fleuve Noir Anticipation - 1980

21 octobre 2018

PLOP - RAFAEL PINEDO

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Dans un univers post-apocalyptique indéterminé, le jeune Plop est bien décidé à grimper au plus vite au sommet de la hiérarchie de sa tribu. Il va vite comprendre que la conquête du pouvoir se paye au prix le plus fort. 

Le post-apo n’est pas un genre joyeux, c’est un euphémisme que de le dire. Mais avec « Plop » on touche carrément le fond en matière de lendemains qui déchantent. Imaginez la Terre d’après, après la bombe, après les pollutions, après les maladies, après toutes les saloperies qu’on lui impose et qui finiront par nous péter à la gueule. Imaginez une Terre donc où la pluie tombe continuellement et transforme le monde en un vaste bourbier. Une Terre où rien ne pousse qu’une végétation rabougrie, des champs de détritus, des bouts de verre et de plastique. Une terre ou les fleuves luisent la nuit et dissolvent presque instantanément quiconque a le malheur d’y tomber.

C’est sur cette Terre que vit Plop. « Plop », c’est le bruit qu’il fit en tombant sur un sol gorgé d’eau lorsque sa mère l’expulsa de son ventre. C’est aussi le nom que lui a donné la vieille Goro quand elle le recueillit, ou plutôt lorsqu’elle en devint propriétaire. Car dans la Brigade personne ne s’appartient vraiment. Soit vous êtes l’esclave de quelqu’un, soit vous servez la communauté. Dans le cas contraire c’est le recyclage immédiat en pâtée pour cochons. Mais, quelque-soit le sort qui vous est échu, la vie n’a rien d’une sinécure. C’est un combat continuel pour la survie. Il faut lutter sans cesse contre les tribus concurrentes, vaincre les éléments et, surtout, trouver de quoi manger : chasser les chats sauvages et les chiens, récupérer de vieilles conserves, voler…

En nous « invitant » au sein de cette communauté, Rafael Pinedo nous montre une société totalement déshumanisée, hommes et femmes ravalés au rang d’animaux. Aucune empathie. Pas d’amour. On « s’utilise » sans la moindre pensée pour le plaisir ou le bien-être de l’autre et seuls les sentiments violents (la colère, la haine, l’envie) et les besoins primaires (manger, jouir, dormir) trouvent à s’exprimer. L’écriture, sèche et dépouillée, avec des phrases les plus courtes possible et un vocabulaire simplissime ajoute à cette ambiance de désespoir et de résignation. Un style sans fioritures mais cruellement efficace qui vous fait ressentir l’extrême fragilité de la vie humaine.

Mais, si l’atmosphère du roman est une incontestable réussite, j’ai trouvé l’auteur un peu trop complaisant avec le sang et le sexe. Je comprends qu’il ait voulu nous présenter un monde où la violence est banalisée et où la vie n’a presque pas de valeur. Mais était-il pour autant nécessaire de multiplier les exemples ? Rafael Pinedo ne nous épargne rien. Il y a pléthore de combats, de meurtres et de viols mais aussi des séquences plus dérangeantes, des scènes de démembrements et de cannibalisme, des tortures immondes et des vengeances particulièrement retorses. Cela ne s’arrête jamais et jusqu’aux toutes dernières pages il nous faut supporter sévices et hémoglobine. Et du coup, un doute m’étreint. « Plop » ne serait-il pas un roman gore qui prendrait prétexte d’une histoire de conquête du pouvoir dans un univers post-apo pour mieux décliner une multitude de scènes de sexe et de violence ? Ce ne serait en soi guère dérangeant mais je m’attendais à autre chose, à un peu plus de profondeur et de réflexion d’autant que l’auteur a levé quelques pistes sur la religion, le pouvoir ou la famille qui auraient pu déboucher sur d’intéressantes digressions.

L'Arbre Vengeur - Forêt Invisible - 2011

24 novembre 2018

MALBOIRE - CAMILLE LEBOULANGER

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Après que la Grande Première eut recouvert la planète de ses eaux salées, toutes les ressources en eaux potables de la planète ont été irrémédiablement dégradées. Les quelques survivants qui échappèrent à la catastrophe en sont réduits à vivoter au milieu de marais pestilentiels ou sur des terres où plus rien ne pousse. Un vieux sage, la cheffe d’une bande de pillards, un jeune idéaliste et sa compagne, s’acharnent chacun à leur manière, à donner un sens à leur vie et, peut-être, à faire renaître l’espoir. 

Comme le dit fort justement la quatrième de couverture, ce roman est une petite fable écologique dans laquelle l’auteur nous montre les conséquences possibles, voire même probables, des activités humaines sur notre environnement et en particulier sur la plus importante de nos ressources : l’eau. Le monde que nous a concocté l’auteur est en effet presque totalement dénué d’eau potable. Exception faite de la pluie et de quelques rares sources profondément enterrées, le précieux liquide est devenue extrêmement rare au point de devenir une richesse inestimable, voire une monnaie d’échange.

Pourtant, de l’eau, le monde de la Malboire n’en manque pas. Mais comme son nom l’indique, elle est presque toujours impropre à la consommation. A cause de la folie des hommes et de leur recherche immodérée de productivité et de profit, la terre est désormais pourrie, polluée par les pesticides, par le sel des océans qui submergèrent les continents, par toutes les saloperies qu’on lui fit subir année après année. Elle demeure cependant au centre des préoccupations des personnages qui devront tout au long du roman composer avec ses diverses manifestations : marais putrides, neige et rivières, flots libres et fuyants ou prisonniers d’un barrage ou d’une digue, l’eau sera tour à tour synonyme de danger ou d’espoir.

Une omniprésence qui nous rappelle à quel point elle est précieuse et combien il est nécessaire de la préserver et de la partager. L’auteur se livre d’ailleurs dans les derniers chapitres de son roman à une critique sévère des puissants qui, possédant tout, se goinfrent le monde pour leur seul plaisir, sans soucis des conséquences. Il nous renvoie aussi à nous-même qui continuons à consommer comme si de rien n’était, nous voilant la face derrière nos cartes de crédit et nous donnant bonne conscience en faisant du tri sélectif ou en installant un bac à compost dans le fond du jardin.

Finalement, le seul vrai souci avec ce roman – car il y en a un – c’est qu’il a été écrit en 2018. Or, le post-apo est un sous-genre déjà fort ancien dans lequel il est désormais bien difficile de tracer son sillon. Tout ce que l’auteur y mentionne, tous les rebondissements de son intrigue - les groupements humains qui essayent de maintenir un semblant de civilisation, les bandes de pillards qui rendent leur existence précaire, les religions farfelues qui prospèrent sur la désespérance des gens et, last but not least, une terre inhospitalière sur laquelle tout ce beau monde tente de survivre – tout cela a déjà été écrits maint et maint fois.

Pour autant, Camille Leboulanger le fait plutôt bien. Son écriture est d’une belle simplicité et il sait alterner les passages durs et violents avec d’autres beaucoup plus tendres. Il sait aussi susciter de belles images (les engins agricoles qui continuent à martyriser la terre, les adeptes du Grand Clapot qui attendent le moment de surfer la grande vague) et nous réserve une conclusion si ce n’est surprenante, du moins parfaitement raccord avec son intrigue.

Et puis il y a Zizarre, le héros de cette histoire, dont l’innocence agace autant qu’elle émeut et qui fait penser à ces enfants qui ont besoin de se brûler pour comprendre qu’il faut se méfier du feu. Malgré les mises en garde, malgré les risques, il tente, il essaye, encore et encore, tout à son idée d’améliorer ce qui peut l’être. Il y a aussi Mivoix, sa compagne au verbe rare, qui peut se montrer aussi obstinée que lui lorsqu’il s’agit de protéger leur amour, Arsen le vieux sage et quelques autres qui viennent illuminer de leur présence cette farce sombre. Des personnages peu nombreux mais auxquels on s’attache immédiatement et que l’on accompagne avec grand plaisir.

Je recommanderai donc ce roman à celles et ceux qui n’ont pas encore l’habitude de ce type de récit. Il constitue une belle porte d’entrée dans ce genre très particulier et souvent prophétique qui nous renvoie à nos peurs en nous faisant entrevoir un avenir pas forcément très rose mais malheureusement fort plausible.

L'Atalante - La Dentelle du Cygne - 2018

23 septembre 2018

L'INCOLORE TSUKURU TAZAKI ET SES ANNEES DE PELERINAGE - HARUKI MURAKAMI

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Pendant ses années de lycée Tsukuru a fait partie d’un groupe de cinq amis inséparables jusqu’au jour où il en fut exclu sans la moindre explication. Une quinzaine d’années plus tard, bien qu’ayant parfaitement réussi sa vie professionnelle, Tsukuru est toujours perturbé par cet abandon qui l’avait précipité dans un vide psychologique intense et qui continu de saper sa confiance en lui-même. Sur les conseils de sa fiancée, il décide de renouer le contact avec ses anciens camarades afin de crever l’abcès. 

C’est poussé par l’enthousiasme ressenti à la lecture de mon premier Haruki Murakami (Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil) que je me suis jeté sur ce roman beaucoup plus récent du célèbre écrivain japonais. Hélas mon enthousiasme fut vite refroidi. Je n’y ai pas retrouvé l’univers vaguement onirique et le héros profond, plein d’hésitations et d’interrogations, que j’avais tant appréciés. En effet, si Tsukuru est incolore ce n’est pas seulement parce que, à la différence de ses anciens amis, son nom de comporte aucune allusion à une couleur mais bien parce qu’il est absolument insipide et sans relief. Il attend, subit, ne se révolte pas. Il ne tente rien ou presque et c’est seulement parce qu’il y est poussé par sa petite amie qu’il se décide à partir à la recherche de ses anciens camarades afin d’exiger des éclaircissements sur leur attitude d’une violence morale tout de même assez incroyable et qui l’a conduit au bord du suicide !

Malheureusement, les explications ne seront convaincantes ni pour le lecteur qui s’attend à une révélation plus étonnante, ni pour le héros qui n’obtient que des justifications assez insignifiantes et des remords du bout des lèvres. Mais là encore, il n’y aura de sa part nul ressentiment ou remarque acerbe. Juste une sorte de « ah bon d’accord », et puis l’on passe à autre chose, à un avenir que l’on imagine là encore terne et sans saveur comme semblent en témoigner ses relations bancales avec une copine qui le trompe d’ailleurs allègrement. Bref, Tsukuru est un personnage qui ne donne pas franchement envie qu’on s’y intéresse et dont la mollesse empêche toute empathie à son égard et finit par irriter.

Alors que retenir de ce roman beaucoup trop long pour ce qu’il a à nous proposer si ce n’est le portrait de quelques trentenaires qui se souviennent de leur adolescence et constatent ce qu’il est advenu de leurs projets et de leurs espérances…

Belfond - 10/18 - 2015

16 septembre 2018

LE SOURIRE AUX LEVRES - ROBERT SABATIER

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Pour la plupart des lecteurs, Robert Sabatier est l’auteur des « Allumettes suédoises » et des sept autres livres qui composent le roman de ses jeunes années, du début des années trente à l’immédiat après-guerre. Pourtant, le monsieur en a écrit bien d’autres et même, le croirez-vous, un ouvrage qui appartient au domaine de la science-fiction : c’est de celui-ci que je vais vous entretenir.

Avant dernier roman de l’auteur, « Le sourire aux lèvres » est un peu le neuvième tome de ses mémoires. Des mémoires fantasmées où il s’essaye à imaginer à quoi ressembleraient la société et les lieux qu’il a parcourus, en 2040. Désormais âgé de 117 ans, reboosté grâce à quelques pilules miracles, il nous raconte sa vie de centenaire et nous fait partager les réflexions que lui inspirent les hommes et les femmes du vingt et unième siècle ainsi que leurs réalisations.

Le roman se divise en deux parties à peu près égales. La première s’attache à nous peindre sa nouvelle existence dans un Paris révolutionné par les progrès scientifiques. La « ville lumière » s’est transformée en une agglomération futuriste où les transports et les habitations n’ont plus grand-chose à voir avec ceux que nous connaissons. Les immeubles haussmanniens ont laissé la place à des ensembles modernes et high-tech qui laissent néanmoins la nature s’exprimer sur les toits ou sur les bords d’une Seine redevenue lieu de vie et d’échange. Les mentalités aussi ont évoluées, plus libres, plus tolérantes même si les relations paraissent parfois trop policées et un rien factices. L’auteur distille quelques indications sur ce qui a permis ces changements aussi rapides que complets de la civilisation et notamment sur la personnalité d’une jeune scientifique dont le regard visionnaire a permis de donner l’impulsion à cette révolution pacifique. On croise aussi d’autres personnages fort attachants (la milliardaire généreusement loufoque, le mathématicien autiste, la mystérieuse doctoresse) mais, malgré tout l’intérêt des longues conversations du narrateur avec les uns et les autres, tout cela finit par trainer un peu en longueur et devenir un rien ennuyeux.

La seconde partie apporte donc fort opportunément un peu de nouveauté et même, on y croyait plus, de mouvement. Nous quittons la ville pour la campagne, direction l’Auvergne pour une zone tenue par de mystérieux rebelles qui s’avèrent finalement n’être que de gentils utopistes. Ce cher Robert nous présente alors une société selon son cœur, sans racisme ni conflits générationnels, où les hommes et les femmes sont parfaitement égaux et dans laquelle science et nature s’équilibrent et se complètent. Les ingénieurs côtoient les paysans, les laboratoires les plus performants jouxtent les bergeries et tout ce petit monde cohabite harmonieusement, un pied dans le futur et l’autre bien ancré dans les traditions.

C’est joli et rafraîchissant, un peu naïf aussi mais très représentatif de la personnalité de l’auteur où s’allient nostalgie du passé, gourmandise du présent et confiance en l’avenir.

Albin Michel - le livre de Poche - 2002

26 août 2018

EUGENIE GRANDET - HONORE DE BALZAC

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Eugénie est la fille unique de Félix Grandet, un ancien tonnelier qui a fait fortune mais continue de vivre chichement dans l’antique maison familiale. Courtisée par deux prétendants plus intéressés par l’héritage de son père que par elle-même, Eugénie mène une vie morose aux côté de ses parents et de Nanon, leur servante. L’irruption dans son quotidien d’un cousin parisien va lui faire entrevoir une existence différente où les sentiments auraient autant d’importance que la richesse et ses compromissions.

J'ai longtemps été hermétique à la prose de Balzac. Ce ne fut pourtant pas faute d'avoir essayé puisque j'ai tenté à trois reprises de lire "La peau de chagrin" dont le côté fantastique me semblait le plus propre à susciter mon intérêt. Rien n'y fit, je renonçais à chaque fois. Et puis il y a peu, j'ai de nouveau tenté ma chance avec "Le colonel Chabert" et, cette fois, cela a fonctionné. Fort de ce petit succès j'ai décidé de poursuivre ma découverte de la « Comédie humaine » avec l’un des plus célèbres romans de l’auteur : Eugénie Grandet.

Outre une très belle peinture d'une petite ville de province et de sa bourgeoisie viticole (Saumur en l'occurrence), ce livre nous propose les formidables portraits d’un avare et de sa fille. Dans la première moitié c'est le père Grandet qui tient le haut du pavé. Nous faisons connaissance avec le vieux grigou, découvrons l'état de sa fortune, apprenons de quelle façon il l’a acquise et le plaisir qu'il prend à placer son argent, acheter de l’or et exploiter ses terres. Nous le voyons surtout dans sa vie de tous les jours et notamment dans ses rapports avec sa maisonnée, femme, fille et servante qu’il soumet à une vie austère, rognant sut tout, le bois de chauffage, la chandelle, le beurre…

Face à cet homme de tempérament, intelligent et déterminé, la pauvre Eugénie fait pâle figure. Jeune femme de 23 ans  effacée et soumise, elle n’attire guère l’attention et seul son statut de riche héritière la distingue aux yeux de la « bonne société ». Cependant, l’amour et la compassion vont la transformer en femme de caractère, une vierge farouche qui, malgré la perte de ses illusions, saura garder intactes ses convictions.

De ce point de vue, Eugénie est peut-être aussi pour Balzac, un moyen détourné de critiquer la société d’alors. Sa rébellion contre le pouvoir paternel, la façon dont elle tourne le dos au monde et à ses petits arrangements, son mépris envers les coureurs de dot et la magnanimité qu’elle oppose à l’avidité des ambitieux sont autant de camouflets lancées à la face des bourgeois et des aristocrates qui bradent leur parole et leurs sentiments pour une rente ou une charge.

Le Livre de Poche - Classiques

9 septembre 2018

TRAIN 8017 - ALESSANDRO PERISSINOTTO

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A la libération, Adelmo Baudino a été mis à pied de son emploi d’enquêteur de la police ferroviaire pour de prétendues sympathies fascistes. Il gagne désormais sa vie en travaillant sur des chantiers et, à quarante ans passés, célibataire avec une mère à charge, il n’espère plus guère se refaire une situation. Lorsque deux anciens collègues des chemins de fer sont retrouvés assassinés dans des circonstances similaires, le limier qui sommeille en lui, reprend du service. Suspectant l’assassin d’assouvir une vengeance contre des cheminots il se lance à sa recherche avec l’aide et le soutien financier de son vieil ami Berto Galimberti. 

Comme dans « La chanson de Colombano », Alessandro Perissinotto nous propose avec « Train 8017 » de faire un saut dans l’histoire de l’Italie. Cette fois-ci le voyage temporel est beaucoup plus court puisque ce n’est pas le XVIème siècle mais l’immédiat après-guerre qui est évoqué. Nous sommes en 1946. L’Italie se relève à peine de cinq années de guerre et de deux décennies de fascisme. La population est exsangue, soumise aux privations et au marché noir tandis que le nouveau gouvernement organise la chasse aux phalangistes et autres chemises noires.

Un état des lieux finalement assez banal dans une Europe dévastée et c’est peut-être mon principal regret que de n’avoir pas réussi à m’immerger dans cette Italie par trop ressemblante à la France de la même époque. Malgré des noms propres qui se terminent en O ou en I, on pourrait être n’importe où dans l’hexagone, à Paris, à Lyon ou à Marseille. Il suffit pour cela de remplacer les partisans par les résistants, les fascistes par les collabos et l’on retrouve les mêmes individus qui écoutent radio Londres la nuit, qui se réfugient sous terre pour échapper aux bombardements alliés et qui tondent les femmes à la libération… Il y a heureusement quelques touches « couleur locale » qui nous prouvent que l’on est bien dans la patrie de Dante (la vieille ville de Bergame et son quartier médiéval, une plongée dans le sous-sol de Naples, la pizza encore inconnue dans le nord de l’Italie), mais dans l’ensemble le dépaysement n’est pas bien grand.

L’intrigue est en revanche beaucoup plus intéressante. Une fois encore, Alessandro Perissinotto l’a construite à partir d’un fait réel, une catastrophe ferroviaire qui causa la mort de plusieurs centaines de personnes mais qui passa néanmoins inaperçue au milieu des bouleversements que subissait l’Europe, Sur ce triste fait divers, l’auteur vient greffer une histoire de vengeance plutôt bien tournée à défaut d’être très originale. Elle bénéficie notamment d’une unité de cadre et d’une atmosphère très bien rendue. Tout tourne en effet autour de l’univers ferroviaire, ses trains, ses voies ferrées, ses tunnels et ses gares. L’enquête se déroule en divers points de la ligne Milan/Naples et nous fait découvrir avec beaucoup de réalisme et un grand souci du détail le petit monde des cheminots, des contrôleurs et autres agents de la SNCF italienne.

Ce chemin, nous le faisons en compagnie d’Adelmo Baudino, un héros complexe et plein de contradictions. Adelmo est un homme brisé par les déceptions (sentimentale et professionnelle) qui vit mal la déchéance sociale où l’a précipité la fin de la guerre. Contraint à un travail de manœuvre, accablé par une mère acariâtre et envahissante, il accueille avec joie, soulagement même, cette enquête qui lui permet à s’évader d’un quotidien austère et de se sentir de nouveau vraiment utile. Nous le voyons au fil des pages retrouver son ardeur, ses réflexes et ses capacités intellectuelles jusqu’alors endormis. Il reprend petit à petit goût à la vie, ose de nouveau espérer en l’avenir et finit même par trouver l’amour. Bref, un nouveau personnage particulièrement réaliste et attachant, ce qui semble être la marque de fabrique d’Alessandro Perissinotto.

Gallimard - Folio Policier - 2008

14 octobre 2018

LES MORTS - CHRISTIAN KRACHT

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Afin de lutter contre l’hégémonie hollywoodienne sur l’industrie du cinéma, un haut-fonctionnaire japonais à l’idée d’initier un rapprochement culturel entre Tokyo et Berlin. Et quoi de mieux pour sceller un accord que de réaliser une œuvre commune. C’est ainsi qu’Emil Nageli, un metteur en scène suisse démarché par la UFA, se retrouve au Japon pour tourner un film d’épouvante. Il compte en profiter pour y retrouver Ida, sa fiancée allemande et accéder enfin à la célébrité. Les choses ne vont pas se passer exactement comme prévu… 

S’il est plutôt facile de chroniquer un roman que l’on a aimé ou détesté, il est en revanche beaucoup plus compliqué de parler d’un livre qui vous a laissé indifférent. Et c’est bien là le problème auquel je suis confronté avec celui de cet écrivain suisse qui m’était jusqu’alors inconnu. Pourtant, « Les morts » avait a priori tout pour me plaire. Son cadre (le Japon et l’Allemagne des années trente), ses personnages (un cinéaste suisse, un diplomate japonais et une actrice allemande) et même son sujet (le cinéma) laissaient présager une histoire détonante où le drame comme l’humour auraient pu s’exprimer de bien des manières.

Cela commence d’ailleurs plutôt bien avec les portraits croisés d’Emil Nageli et Masahiko Amakasu, le cinéaste et le diplomate. On découvre tout d’abord leur enfance marquée par un rapport compliqué à l’autorité, paternelle pour le premier, institutionnelle pour le second. Puis on embraye sur leur existence actuelle grâce à quelques scènes assez cocasses qui se déroulent à Berlin ou à Tokyo et où il est aussi bien question d’une beuverie chez un dignitaire du Reich que d’un attentat contre le premier ministre japonais et Charlie Chaplin ! Malheureusement, il faut presque attendre la troisième et dernière partie pour qu’Emil et Masahiko se rencontrent et qu’on ait enfin l’espoir qu’il se passe quelque chose de significatif. Mais non ! L’histoire bascule alors dans un quasi vaudeville avant de rebondir une toute dernière fois pour sombrer dans la noirceur la plus totale.

Le lecteur lui, sort de tout cela un peu désorienté, sans être parvenu à comprendre quel était l’objectif recherché par l’auteur. A moins qu’il ne faille trouver une piste dans les réflexions que celui-ci prête à l’un de ses personnages et notamment celle-ci : « … à présent il doit créer quelque chose de théâtral, tourner un film explicitement artificiel, qui donne au public un sentiment de maniérisme et surtout d’incongruité ». Théâtral, artificiel, maniéré et incongru sont en effet des adjectifs qui collent parfaitement à ce livre. Théâtral parce que ce roman peut se lire comme une succession de saynètes indépendantes les unes des autres ; artificiel car l’ensemble manque d’unité et demeure parfaitement abscons ; maniéré à cause de son style précieux, presque pédant, et ses phrases extrêmement longues et bourrées de point-virgule, de guillemets et autres parenthèses ; incongru enfin parce que l’ensemble laisse une impression d’extravagance et de loufoquerie.

Ceci étant, et en dépit de tout ce qui précède, je dois avouer que j’ai lu ce livre sans déplaisir. Une fois habitué à l’écriture de Christian Kracht, on se laisse aisément entraîner par cet ensemble de péripéties et par ces personnages guère sympathiques mais néanmoins touchants dans leur quête, souvent très drôle, de reconnaissance. On se prend alors à penser que ces individus seraient peut-être bien ces morts du titre, « des créatures immensément solitaires entre lesquelles il n'y a pas de cohésion, qui naissent seules, meurent et renaissent également seules ». Emil, Masahiko et Ida sont morts aux autres à cause de leur égoïsme et de leur arrivisme, parce qu’ils sont incapables d’aimer et de se livrer à leurs proches.

Phébus - Littérature Etrangère - 2018

11 juillet 2018

ICEBERG LTD - SERGE BRUSSOLO

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Après la traumatisante affaire du club des dévorés vifs de Key West, Peggy Mitchum se voit contrainte d’accepter la proposition d’une jeune japonaise. Il s’agit de retrouver le père de cette dernière, un génie de l’informatique dont l’avion s’est écrasé quelque part au-dessus du pôle nord. En Alaska, elles louent les services de Rolf Amundssen et de son brise-glace, le seul à accepter de les convoyer au milieu des icebergs en cette période de l’année. L’atmosphère à bord du navire est vite pesante. Le capitaine a des tendances suicidaires, la commanditaire de Peggy semble lui cacher bien des choses et l’équipage s’avère hostile. Lorsqu’un matelot est retrouvé mort, la peur s’installe définitivement. Qui s’acharne à leur perte : le capitaine fou et suicidaire, l’homme-phoque des légendes inuits, des yakuzas ? 

Après « Les enfants du crépuscule » et « Baignade accompagnée », « Iceberg Ltd » est le troisième roman mettant en scène le personnage de Peggy Mitchum. Le fait de ne pas avoir lu les deux premiers ne m’a aucunement gêné. Exceptées les quelques allusions qui y sont faites (l’assassinat de sa sœur, ses échecs professionnels) le passé de l’héroïne n’a aucune incidence sur le déroulement de l’aventure qu’elle va vivre. L’auteur ne perd d’ailleurs pas beaucoup de temps à nous la présenter et il expédie de même en quelques pages la présentation des autres protagonistes de l’histoire. Pourtant, c’est bien leur caractère et leur vécu qui sont au cœur de ce quasi huis clos où les mensonges des uns vont se heurter à la folie et aux obsessions des autres.

Serge Brussolo nous propose quatre personnages hauts en couleur, quatre personnalités forts différentes mais tout aussi extrêmes. En plus de notre héroïne, jeune femme socialement inadaptée et souffrant d’un grand manque de confiance en soi, nous avons ici un capitaine suicidaire hanté par la mort de sa famille, une japonaise intrigante et un vieil esquimau superstitieux. Dans un décor minimaliste qui se limite à un navire marchand puis à un bout de banquise, ils vont se livrer à un jeu de dupes, obligés de démêler constamment le vrai du faux et la réalité derrière la légende car, comme le dit l’auteur, « Quand la peur se met à gangrener la logique, la conscience devient étrangement perméable à la superstition ».

Malgré un cadre limité, le récit est bourré d’action et de rebondissements. Outre cette menace indéterminée qui rôde autour d’eux et laisse des cadavres dans son sillage il doivent aussi lutter contre les multiples dangers du climat arctique : eau gelée, esquilles de glace, montagnes de neige branlantes, ours sauvages et bien sûr l’omniprésence du froid. Mais il faut aussi compter avec l’incroyable capacité de Serge Brussolo à relancer sans cesse son intrigue grâce à des trouvailles aussi fantastiques qu’improbables telles ce charmant petit cottage reconstitué dans les soutes du navire ou une base militaire désaffectée plantée au milieu des glaces…

Tout cela nous donne un roman très prenant dans lequel on s’immerge avec une grande facilité à condition de ne pas trop prendre garde aux invraisemblances même si l’auteur prend soin de toujours rester dans les limites du plausible.

Gérard de Villiers - Livre de Poche - 2002

5 août 2018

LE MASQUE AU SOURIRE DE CROCODILE - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Lilianne peut être satisfaite, l’ouverture de son restaurant est une réussite. Tout ce que Kinshasa compte de gros bonnets et d’expats pleins aux as est au rendez-vous et les affaires s’annoncent florissantes. Seule ombre au tableau, sa rupture avec Jim Bamba, son amant zaïrois aussi beau qu’insupportablement macho. Leur séparation n’est toutefois pas aussi houleuse qu’elle se l’imaginait et Jim lui laisse même en souvenir un masque traditionnel de sa tribu. Mais à peine le fétiche accroché au mur de son restaurant, la poisse commence à s’acharner sur elle et son commerce… 

J'ignore si Jean-Pierre Andrevon a déjà mis les pieds en Afrique noire ou s'il tire ses connaissances d'une abondante documentation mais son roman, même s’il date de 1995, nous procure une remarquable immersion dans ce continent. Il faut dire qu’en vingt ans, au Zaïre ou dans les pays voisins, la situation n’a malheureusement guère changée. Aussi, cette plongée dans l’ex Congo belge, à Kinshasa d’abord puis dans la brousse équatoriale, semble toujours d’actualité et extrêmement réaliste : la moiteur omniprésente, la corruption, la misère et la violence, une société à deux vitesse où deux mondes - et presque deux époques – coexistent avec d’un côté les expatriés et les dignitaires et de l’autre la foule des anonymes qui survit comme elle peut. Quelques personnages typiques mais fort bien tournés viennent enrichir ce décor avec bien sûr la mama africaine, le vieil employé fidèle, le beau black macho, la copine nympho…

Mais, entre cette longue mise en place du décor et des personnages, puis l'énumération des emmerdes qui se mettent à pleuvoir sur la pauvre Lilianne et enfin son éprouvante équipée à travers la jungle il n’y a guère d’évènements notables. En fait, mis à part son ambiance, tout l’intérêt du récit réside dans la manière dont l’auteur amène chez son héroïne - et chez son lecteur - la conviction qu’elle est victime d’un envoûtement. L’auteur le fait lentement, par petites touches. De petits contretemps en grosses tuiles, de peines de cœur en problèmes d’argent, il installe une sorte de crescendo dramatique qui verra Lilianne basculer progressivement dans l’irrationnel.

Pour autant le récit garde les pieds sur terre et deux explications, l’une scientifique, l’autre fantastique, restent possibles selon l’état d'esprit du lecteur ou ses croyances. Comme nous le dit l’auteur, la sorcellerie ne fonctionne que sur ceux qui y croient et il faut sans doute être africain pour admettre le pouvoir des marabouts et de leurs fétiches. Il a donc eu une excellente idée en choisissant pour héroïne une occidentale née en Afrique et qui, imprégnée des deux cultures, se trouve un peu à la croisée des chemins.

Ce petit roman de l’éphémère collection « Aventures et Mystères » du Fleuve Noir vaut donc surtout pour son atmosphère, chaude, dépaysante et dangereuse. Comme l’Afrique ?

Fleuve Noir - Aventures et Mystères - 1995

11 juin 2018

LE DECHRONOLOGUE - STEPHANE BEAUVERGER

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1640, l’Espagne occupe et exploite d’une main de fer le nouveau monde d’où elle tire les richesses qui lui permettent de dominer l’Europe. Comme des guêpes attirées par le miel, les pirates de tous horizons infestent les eaux des Caraïbes et harcèlent les navires espagnols. Parmi ceux-là, le capitaine Henri Villon s’est taillée une solide réputation et son savoir-faire est souvent réclamé pour les coups de main les plus audacieux. Alors qu’il prête son concours à un projet pour s’emparer de Tortuga, des évènements étranges vont contrecarrer ses plans…  

« Le déchronologue » est la preuve incontestable que l’on peut encore faire du neuf avec les bonnes vieilles histoires de pirates. Certes, Stéphane Beauverger a agrémenté la sienne d’un soupçon de SF, mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est bel et bien la grande époque des corsaires et des flibustiers qui est au centre de son roman. Et c’est de fort belle manière qu’il fait revivre les Caraïbes du XVIIème siècle. Tout y est, les riches cités d’or, les galions bourrés de pistoles, les amérindiens qui subissent le joug espagnol et bien sûr les fameux « frères de la côte » qui jouent leur fortune et leur vie à chaque abordage.

En fait, on a presque le sentiment de lire un texte écrit par un spécialiste du roman maritime, un Cecil Forester ou un Alexander Kent, tant le sens du détail y est important. L’auteur a manifestement réalisé un gros travail de recherche pour donner autant de réalisme à son récit. Tout sonne juste, du vocabulaire d’époque aux termes techniques de la marine à voile en passant par des scènes de combats navals à couper le souffle jusqu’aux descriptions très précises d’un campement de boucaniers, d’un palais colonial ou d’une geôle. C’est criant de vérité. On est totalement immergé dans cette époque flamboyante et sordide et c’est avec le plus grand intérêt que l’on regarde les personnages évoluer dans ces décors bien dépaysant.

On le fait d’autant plus aisément que l’irruption du futur dans le quotidien de nos personnages se fait de manière très progressive. D’abord anodine la présence des « maravillas » ne change pas grand-chose à la vie des hommes et des femmes du XVIIème siècle. Boites de conserve ou pénicilline améliorent certes leur ordinaire mais sans bouleverser leur mode de vie ni influencer le jeu politique. Il en va en revanche tout autrement quand apparaissent des objets plus sophistiqués ou aux implications militaires évidentes (radios, armes…). L’équilibre des forces se trouve alors rompu et la réalité historique fait place à l’uchronie. Le récit s’emballe. Les espagnols perdent de leur superbe, font face à une révolte indienne et à l’appétit des pirates français tandis qu’une menace plus grande encore rôde dans les eaux turquoises de la mer des Caraïbes.

Le destin de nos héros s’en trouve aussi grandement modifié. Ces bouleversements vont leur permettre selon le cas de réaliser leurs ambitions ou de se transformer en dernier rempart contre les incursions d’un futur insaisissable et dangereux. Et ils sont nombreux à se tirer la bourre entre Tortuga et Hispaniola. Nous avons là un gouverneur retors, un fier commandant espagnol qui voit son univers et ses certitudes s’effondrer, un boucanier haut en couleurs et des pirates de tout poil. Et que dire de Henri Villon, narrateur et personnage principal du roman, de ses envolées lyriques presque aussi poétiques que celles de son illustre homonyme, capitaine de fortune qui noie ses remords et ses déceptions dans la vinasse et le tafia et qui nous conte sa destinée d’une manière merveilleusement cynique et profondément désabusée.

Un mot enfin de la construction du roman. Une construction déstructurée qui ne respecte pas la chronologie et qui en gênera sans doute certains. Ceux-là consulteront avec profit l’index du roman qui permet de rétablir si besoin l’ordre chronologique. Les autres feront confiance à l’auteur et ne s’en porteront pas plus mal. C’est ce que j’ai fait et il m’a semblé que, loin d’être une simple coquetterie, cette « trouvaille » permettait de renforcer l'impression de désordre temporel dans lequel se débattent les personnages et nous donnait une petite idée de leur désarroi.

Tout cela nous donne un roman passionnant et orignal qui revisite avec panache le roman d’aventures maritimes et vous donne des envies d’iles au trésor et de Robinsons. A découvrir.

Gallimard - Folio SF - 2011

15 mars 2018

UN BILLET DE LOTERIE - JULES VERNE

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En Norvège, dans la région du Telemark, les Hansen apprennent avec stupeur que le fiancé de Hulda, la cadette de la famille, est porté disparu suite au naufrage de son bateau au large du Groenland. Un malheur qui vient s’ajouter à une situation financière pénible puisque leur auberge risque d’être saisie pour rembourser des placements hasardeux. Seul motif d’espoir dans cet océan de mauvaises nouvelles, le billet de loterie que le naufragé est parvenu à faire parvenir à sa belle grâce à une bouteille livrée aux flots. Hulda conservera-t-elle le dernier souvenir de son fiancé ou le cédera-t-elle pour rembourser les dettes de la famille ? 

« Un billet de loterie » n’appartient pas à la série des « voyages extraordinaires ». Il ne faut donc pas s’attendre à y trouver l’une de ces histoires d’aventures trépidantes matinées de science-fiction qui ont fait la gloire de l’auteur. Ici, on est quelque part entre le récit de voyage et le mélodrame.

Jules Verne connaît la Norvège pour y avoir séjourné en 1861. Ses descriptions sont donc le fruit de ses observations et on les imagine fidèles aux paysages qu’il a pu y admirer. Elles nous montrent un pays encore très rural et peu développé, sans chemin de fer ni routes dignes de ce nom. Voyager, même sur de courtes distances, y est difficile et nécessite beaucoup de temps et d’énergie. Quant aux populations rencontrées, elles vivent chichement de l’agriculture et de la pêche à l’instar de la famille Hansen.

Ole, Joël, Hulda et leur mère sont en effet parfaitement représentatifs de ces gens simples et industrieux, austères mais accueillants que la littérature de l’époque aimait à mettre en avant pour l’édification de la jeunesse. Des personnages forts sympathiques sur lesquels le sort s’acharne mais qui savent rester digne dans l’adversité. Et pourtant, il y a de quoi pleurer dans leur chaumière avec ce fiancé qui disparait en mer, cette mère victime d’un usurier infâme qu’on croirait échappé d’un roman de Dickens et ce fameux billet de loterie, dernier souvenir du malheureux disparu qui doit cependant être cédé pour effacer la dette.

Ils seront heureusement secourus par un ami qui fera preuve d’une volonté et d’une abnégation hors pairs pour leur venir en aide et infléchir les mauvais coups du destin. Sylvius Hog, c’est son nom, est le seul héros véritablement vernien du roman. Ce professeur un peu fantasque qui vit seul avec ses vieux domestiques et qui aime les voyages et les rencontres est un peu le cousin des professeurs Lidenbrock ou Aronnax. Il supporte presque toute l’action du roman sur ses frêles épaules, il est à l’origine des bouleversements finaux et apporte au récit cette touche de gaieté sans laquelle le mélodrame se serait transformé en tragédie.

Il faudra néanmoins l’intervention de la chance pour rétablir la justice. Une chance à ce point outrée (le résultat de la loterie et le sauvetage de Ole) que l’auteur se sent presque obligé de se justifier : « Peut-être trouvera-t-on quelque peu étonnant que ce numéro 9672, sur lequel l’attention avait été si vivement attirée, fut précisément sorti au tirage du gros lot. Oui, on en conviendra, c’est étonnant, mais ce n’était pas impossible, et, en tout cas, cela est. ». Cela permet en tout cas de conclure l’histoire sur une note joyeuse et de prouver que la bonté et la fidélité triomphent toujours de la méchanceté et de l’avarice.

La morale est sauve et au passage, l’auteur en aura profité pour se moquer gentiment des amateurs de sensationnel, des journaux qui font leurs choux gras du malheur des gens et des riches superstitieux prêts à dépenser des fortunes pour acquérir un billet qui n’offre pourtant que bien peu de chances de gagner le gros lot.

Union Générale d'Editions - 10/18 - 1978

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FLEUVE NOIR
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  • Blog consacré à mes lectures dans les domaines de la fantasy, du fantastique et de la science fiction. Mais comme je ne suis pas sectaire et que mes goût sont assez éclectiques, il n'est pas exclu que j'y parle aussi d'un bon polar ou d'un essai.
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