
Lorsque le royaume de Gane est envahi par les troupes de Modj, ses souverains tués et Ganelaan détruite, l'ermite Colloredo est contraint de quitter sa paisible retraite pour apporter aide et soutien aux héritiers de son pays martyrisé. Il entreprend alors un voyage incertain mais parsemé de rencontres qui l'amèneront à reconsidérer certains de ses jugements. Il se liera aussi d'amitié avec un célèbre trouvère qui l'accompagnera dans la plupart de ses pérégrinations.
Yves Frémion m'a fait battre un record en m'obligeant à dégainer mon petit Robert dès le titre de son roman. Il faut dire à ma décharge que ce n'est pas tous les jours que l'on croise la route d'un héradelphe, fut-il de Gane. Mais lorsque cela se produit, on ressort émerveillé de cette rencontre empreinte de poésie, d'humour et d'une once de philosophie.
C'est que la Fantasy de Frémion est de grande qualité. Intelligente, subtile et inventive, elle me rappelle à bien des égards le Khanaor de Francis Berthelot, notamment dans son recours à des personnages peu conventionnels et dans le choix délibéré de privilégier une relation distancée des évènements. En effet, s'il y a bien conflit entre deux nations ainsi que batailles, viols et pillages, l'auteur nous les fait découvrir, à de rares exceptions près, par le biais de récits ou par la vision de contrées dévastées.
Cette volonté de ne pas verser dans le roman guerrier, ni d'ailleurs dans la mythologie, les sorciers ou les magiciens, lui permet de s'attarder sur un autre aspect du roman de Fantasy : la création de pays imaginaires. Ce qui l'intéresse, c'est nous faire vagabonder dans des contrées étranges, nous faire découvrir les us et coutumes de populations variées, comprendre ce qui motive leurs actes, ce qui modèle leur tempérament.
A cet égard Yves Frémion fait preuve d'une imagination fertile avec une nette prédilection pour les aspects institutionnels. Nous apprendrons ainsi que le Prince de Sihan, sitôt élu par son peuple, est jeté à l'eau par le plus humble de ses sujets pour lui rappeler la fragilité de sa position ou que les juges et jurés de ce pays partagent un temps la captivité des condamnés pour prendre la mesure des peines qu'ils prononcent. Nous rencontrerons les temporisateurs qui ne prennent connaissance des évènements qu'à contretemps car ils se méfient des enthousiasmes ou des dégoûts trop prompts. Nous serons surpris par l'esclavage volontaire des buurmani troquant l'incertitude du lendemain contre le confort de la dépendance et plus encore par la coutume des moynes de Borda qui tuent à la fin de chaque hiver leurs chefs de village, mettant ainsi fin à toute lutte pour le pouvoir.
Mais je cause, je cause, et je m'aperçoit que n'ai toujours rien dit de ce fameux hétéradelphe dont vous brûlez sans doute de savoir quoi qu'est-ce que c'est. Et bien, pour faire simple, disons que c'est une sorte de frère siamois dont le corps se scinde à partir de la taille pour laisser apparaître deux bustes, l'un masculin, l'autre féminin. Deux être en un seul donc, mais dont les esprits sont étroitement connectés de telle sorte qu'il s'agit plus d'un individu avec une personnalité double que de deux individualités distinctes. Un être qui a beaucoup souffert de sa différence, fut un temps ermite mais se trouve aujourd'hui contraint de jouer un rôle de premier plan dans un conflit qui l'attriste et le dépasse.
Il sera heureusement secondé par Lambert de Machaut (cherchez la contrepèterie), le trouvère adulé, esprit fin jetant sur toutes choses un regard qui se veut plus désabusé qu'il ne l'est réellement et par la jolie Cayalina qui viendra s'immiscer dans leurs relations et créer ainsi un triangle amoureux pour le moins original.
Alors que dire de plus de ce petit roman si ce n'est qu'il est admirablement écrit et comporte de vrais morceaux de poésie et de profondes réflexions dont voilà qui vous donnera une petite idée :
«Il n'y a que deux choses qui aident un peuple à repartir : une, s'ouvrir au monde, ne pas se replier, laisser le progrès faire son chemin, l'encourager : deux, progresser par petites unités, par petits bonds. Une communauté, un petit village, va plus droit sur le chemin buissonnier du bonheur. Vouloir monter des grosses entreprises comme les draperies de Ganelaan, cela sert peut-être les nobles de la cour, mais cela ruine toute la cité quand cela ne marche pas ».
«Ils confondaient progrès et technologie. La technologie évolue, mais le progrès c'est autre chose, c'est ce qui fait que les êtres vivent mieux. Fabriquer des armes plus perfectionnées, c'est une technologie qui s'affine, mais cela n'est pas le progrès. Le progrès, ce serait d'inventer ce qui rendrait le combat inutile. Voilà pourquoi il faut savoir s'avancer dans une technologie perfectionnée mais en ayant toujours à l'esprit qu'elle doit servir une idée du monde, et non le contraire. »
« Nous sommes ainsi un mélange permanent d'horreur et de magnificence. Celui qui ne voit que l'une ou l'autre se trompe. Pour ma part je ne suis ni pessimiste, ni optimiste. Je suis un être vivant, c'est tout ; je regarde et j'agis selon mon esprit, selon ma pensée propre».
L'hétéradelphe de Gane a obtenu le prix J. H. Rosny Ainé en 1990 : c'est amplement mérité.
Editions de l'Aurore - Futurs - Science-Fiction - 1989