
Chargé par le tsar de remettre une missive à son ambassadeur à Pékin, Cigale arrive dans une capitale chinoise en pleine effervescence. Menés par le prince Tuan et avec l'accord tacite de l'impératrice Tsou-Hsi, les boxers s'en prennent aux intérêts des puissances occidentales. Les chrétiens sont persécutés, des missions religieuses attaquées et même les ambassades semblent menacées.
Par un fâcheux concours de circonstance Cigale se retrouve enfermé dans la cité interdite où il rencontre René Loret, un jeune diplomate captif de la princesse Roseau Fleuri. Eprise du beau français, celle-ci est prête à tout pour en faire son époux. Bien que répondant à ses sentiments, René entend rester fidèle à son pays et aspire à rejoindre ses compatriotes dans l'adversité. Ils devront tous les trois en passer par bien des épreuves avant de récolter le fruit de leur détermination.
Et revoilà Cigale, le titi parisien en compagnie duquel nous avons vagabondé dans l'Inde des brahmanes et des tigres dans le précédent volume des "Voyages excentriques". Le gamin de Paris a bien grandi. Après un long séjour en Russie dont l'auteur ne nous dévoile pas grand-chose, il est devenu un bel adolescent de dix-sept ans qui s'est affranchi de la tutelle du Dr Mystère et a pris son destin en mains. Le voici donc en Chine, juste à temps pour venir mettre son grain de sel dans un évènement de portée internationale : la révolte des boxers.
D'emblée, Paul d'Ivoi annonce la couleur en faisant dire à son héros dès la deuxième page : Ils me dégoûtent, les chinois. Alors pas de doute ce sont bien les macaques jaunes qui devront supporter le fiel de ses critiques moqueuses et parfois même violentes.
Cela fera des vacances aux anglais qui, une fois n'est pas coutume, sont les alliés des français. Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls puisque toutes les puissances occidentales se voient contraintes de faire cause commune à l'occasion du célèbre "siège des légations" que Hollywood portera à l'écran dans "Les 55 jours de Pékin". Mais alors que le film met en avant le rôle des américains, ce sont ici les soldats français qui sont à l'honneur, faisant preuve d'un courage et d'un mépris du risque extraordinaires tandis que leurs femmes sont exemplaires de dévouement et de bonté.
Ceci excepté, la relation de Paul d'Ivoi semble assez exacte quant à la chronologie des évènements et les noms des principaux protagonistes. L'ouvrage est écrit en 1901 soit un an après cet épisode sanglant qui lui fournit ce qu'il faut d'héroïsme et de romanesque pour ne pas être tenté de trop en rajouter. Cela explique sans doute aussi que l'on y trouve pas une once de SF.
Le reste de l'histoire est placée sous le signe de la claustration puisque les héros se trouvent enfermés à deux reprises dans la cité interdite de Pékin. L'occasion pour l'auteur de nous promener dans cette ville dans la ville (une carte est insérée dans le livre) et de nous faire découvrir toute la complexité du protocole de la cour chinoise. L'occasion aussi de mettre en scène quelques-unes de ces évasions rocambolesques dont il est friand.
Entre ces deux "incarcérations" s'intercale une périlleuse mission à travers un pays sillonné par les bandes armées et au cours de laquelle Cigale en profitera pour participer au débarquement de Takou et faire le coup de feu à Tien Tsin.
Mais si l'adolescent se démène comme un beau diable et se trouve toujours à l'initiative des mauvais coups joués à l'ennemi, ce sont bien les amours contrariées de René Loret et Roseau Fleuri qui constituent le fil conducteur du roman.
Ces Roméo et Juliette au pays des boxers, lui diplomate français et patriote jusqu'au bout des ongles, elle princesse chinoise habituée au luxe et à l'obéissance, se trouvent en effet au centre de la tourmente. Victimes du conflit qui oppose leurs pays, il leur faudra beaucoup de temps et d'efforts pour faire triompher leur idylle. Ils y parviendront néanmoins en surmontant les préventions et les préjugés séparant leurs communautés.
Encore faut-il préciser que c'est surtout la jeune et jolie asiatique qui fera l'essentiel du chemin. Mais pouvait-il en aller autrement tant Paul d'Ivoi semble convaincu de la supériorité de la culture occidentale : Le courage, cette vertu innée de la race blanche ou encore Combien vous êtes supérieurs à ceux qui vous combattent.
Tout au long du roman, les chinois seront systématiquement dénigrés. Ils sont superstitieux, cruels, machiavéliques et cupides et, malgré son raffinement, leur culture demeure arriérée. L'auteur consacre d'ailleurs une dizaine de pages à nous démontrer la pauvreté de la langue chinoise en dépit de ses 40000 caractères.
Mais ce qu'il oublie, c'est que si Roseau Fleuri et son oncle Liang finissent par adopter la manière de penser des occidentaux, c'est au bout d'un long débat avec eux-mêmes, après avoir eu le courage de se remettre en question et de faire leur auto critique alors que nos chers français demeurent confits dans leurs certitudes...
Le roman sait aussi être plus léger. Les scènes amusantes ne manquent pas qui voient les chinois faire les frais de leur cupidité et de leur superstition. Tour à tour, un aubergiste, un roué banquier et un mandarin seront ainsi les victime d'un Cigale en grande forme.
Signalons encore que, même s'ils ne sont pas les grands méchants de l'histoire, les anglais restent la cible de vilaines petites piques dont celle-ci n'est pas la moins savoureuse : Tous ces officiers comprenaient le français, cette langue des lettrés de toutes nationalités, car si l'anglais est l'idiome commercial, le « parler de France » est demeuré le préféré de la diplomatie, des hauts commandements militaires, des savants. Répartition juste entre deux langues nées, l'une dans le pays où l'on vend, l'autre dans le pays où l'on rêve.
Et pour finir, je vous laisserais sur cette jolie citation qui nous change agréablement des discours patriotiques de l'auteur : La pensée domine le monde, se rit des calculs étriqués des souverains, des classes privilégiées. Elle triomphe parce qu'elle émane de l'âme de l'humanité.
J'ai Lu - Voyages Excentriques - 1983