pp5196-1985Après les dramatiques conséquences de l'effet relais survenues deux ans plus tôt, la planète Arcadie est au bord de la faillite. Une bonne partie de ses habitants a choisi d'émigrer, les commerces ferment les uns après les autres et la main d'œuvre commence à manquer dans les grandes exploitations agricoles. Bientôt, les arcadiens doivent se résoudre à accepter la proposition de l'Organisation Hetherington : lui louer leur planète, terre, mer, villes et infrastructures compris, pour une durée de cinq années en échange d'une remise à flot de son économie et d'une politique migratoire ambitieuse. Mais peuvent-ils réellement se fier à la toute puissante multinationale ?

Deux années seulement séparent les évènements de "Syzygie" de ceux qui nous sont narrés dans "Les brontosaures mécaniques". En dépit de cette proximité chronologique et bien que les deux romans partagent décor et personnages, le second ne constitue pas à proprement parler une suite au premier. On y retrouve néanmoins avec grand plaisir la petite cité de Rives et quelques uns de ses habitants emblématiques : Mark et Jane Swindon bien sûr, mais aussi l'acariâtre Mrs Earnshow ou encore Tom Minty, le sale gosse local.


Ce sont toutefois de nouveaux personnages qui occupent les premiers rôles. Il y a là Ralph Streng, individu misanthrope et imbu de lui-même, Kli A Po un extra-terrestre fermier et philosophe
et Mort Barker un publicitaire sans scrupules... Il y a surtout Kev Moncrieff, un ingénieur nautique venu chercher fortune sur Arcadie et par la bouche duquel l'histoire nous est dévoilée ainsi que Suzanna la jolie terrienne dont il va tomber éperdument amoureux et qui le soutiendra dans sa lutte contre l'impérialisme économique de l'Organisation Hetherington.

Le roman a en effet pour thème principal la résistance des habitants d'une petite colonie face aux ambitions hégémoniques d'une multinationale aux méthodes plus que discutables. Michael Coney nous y propose une critique discrète du capitalisme au travers de cette entreprise redoutable, véritable quintessence de ces grandes sociétés pourries jusqu'au trognon, manipulant l'information et les gens et prêtes à tout pour parvenir à leurs fins. L'enjeu est il est vrai d'autant plus important qu'elle pense avoir trouvé sur Arcadie le moyen d'asservir définitivement les consommateurs...

Écrit dans les années soixante-dix, on sent dans ce roman l'influence des idées en vogue à l'époque et notamment l'aspiration à une société nouvelle, plus pacifique, plus écologique et plus juste. Elle se manifeste au travers de l'activisme politique des personnages (grève, actions coup de poing, mise en place d'un système alternatif de paiement) et par une vision un peu utopique du rapport de force entre citoyens et institutions. Les adversaires ne luttent pas à armes égales et le pot de terre n'a aucune chance face à un pot en acier trempé.

Mais comme je l'ai dit plus haut, la critique de l'auteur est timide. Si les méchants sont clairement désignés, il s'en sortent finalement sans trop de dommage. Il leur suffira de dégainer le chéquier pour s'en aller l'esprit tranquille en laissant derrière eux quelques cadavres et beaucoup de vies brisées.

Michael Coney, ou du moins ses personnages, semble s'en accommoder, jugeant impossible d'obtenir plus. Et c'est là où je ne le rejoins pas. Selon lui, une entreprise n'est qu'une entité immatérielle qui ne saurait être condamnée, pas plus d'ailleurs que les individus qui la représentent : le PDG parce que trop éloigné des réalités du terrain, les employés parce qu'ils ne font qu'appliquer les ordres reçus et les actionnaires parce qu'ils n'ont fait qu'investir leurs économies.

Je pense pour ma part précisément le contraire. Tous sont coupables ou du moins responsables, dès lors qu'ils agissent en connaissance de cause. Un employé peut toujours refuser d'exécuter un ordre manifestement illicite et les actionnaires peuvent s'abstenir d'acheter les actions des groupes sans morale. Quant aux dirigeants, prétendre qu'ils ne peuvent influer sur la politique de leur entreprise, c'est un peu nous prendre pour des cons. Le choix est toujours possible. Difficile sans doute, mais possible.

L'une des particularité du style de Michael Coney réside dans l'extrême minutie avec laquelle il dépeint les relations entre ses personnages. Cela ralentit considérablement le déroulement de l'intrigue et d'aucun trouveront ses romans un peu lents. Mais c'est un rythme qui me convient. Il nous laisse le temps de nous imprégner de l'atmosphère de la petite ville, d'en connaître tous les habitants, leur tempérament et leurs habitudes. On a l'impression de les côtoyer depuis toujours, d'être l'un des leurs. On se trouve alors dans une position idéale pour appréhender leurs réactions et comprendre leurs motivations ce qui est une bonne chose puisque le roman traite aussi (c'est une constante chez l'auteur), de notre rapport à l'autre.

Ici, il le fait de manière détournée grâce aux amorphes, une espèce extra-terrestre tout à fait étonnante qui a développé une technique de survie originale consistant à adopter l'apparence et l'état d'esprit le plus susceptible de plaire à l'être auquel ils sont confrontés. Mis en présence d'un humain, ils ont ainsi tendance à se transformer en l'homme ou la femme modèle aux yeux de ce dernier.

Or, si l'Organisation Heterrington les utilise surtout comme des esclaves serviles, les habitants de Rives vont vite voir en eux le moyen le plus rapide de trouver l'être idéal. Pourquoi en effet faire des efforts vis à vis d'autrui, conjoint ou ami, pour le conquérir ou pour conserver son amitié alors que l'amorphe vous accepte comme vous êtes et se conforme à tous vos désirs sans même que vous les ayez exprimés ?

Kev se rendra toutefois compte que les amorphes ne sont pas une panacée. Il le découvrira notamment en constatant le vide laissé par la disparition de Strengh et de Barker, des individus détestables mais intellectuellement stimulants : vivre au milieu de bénis oui-oui n'a rien de bien réjouissant et sans contradiction la vie est finalement bien fade.

Bref, encore un excellent roman de l'auteur dans lequel action et réflexion font bon ménage, sans oublier une chute surprenante et particulièrement belle, à la fois triste et pleine d'espoir.

Pocket - SF- 1985