9782253003137

Histoire romancée des expériences vécue par l'auteur sur les champs de bataille de la première guerre mondiale.

"Les croix de bois" fait partie de ces romans sur la première guerre mondiale écrits par des hommes qui l'ont vécu. Outre une véracité sans doute plus grande, ils sont en général plus intimistes que les textes plus récents et ne versent que rarement dans l'héroïsme grandiloquent, un peu comme s'il y avait une certaine réserve de leur part, une volonté de ne pas se mettre en avant alors que tant de leurs compagnons de combat ne sont plus là. 

Roland Dorgelès a écrit le sien en 1919, soit à peine un an après la fin de cette guerre qui l'a vu s'engager dès 1914 malgré une santé fragile. Il a combattu dans les tranchées, en Argonne et dans l'Artois, avant de prendre un peu de hauteur en rejoignant l’aviation. Son récit s'est donc nourrit de son expérience du combat. Les batailles dont il nous parle, il les a vécues. Les hommes dont il a fait les héros de son roman, il les a rencontrés. On ne trouvera pourtant dans son livre aucune référence de lieux ou de dates. Les spécialistes de la grande guerre reconnaîtront sûrement telle ou telle bataille, tel ou tel village dans les descriptions de l'auteur mais, pour les autres, c'est l'anonymat qui domine. On pourrait être en n'importe quel endroit du front et presque à n'importe quel moment.

Il en va de même pour les personnages. Ils s’appellent Sulphart, Broucke, Belin, Demachy ou Bouilloux. Ils viennent du Nord, de Normandie, de Corse et de Paris. Ils sont paysans ou étudiants. Ils sont ses compagnons d'arme tout autant que le produit de son imagination. Ils sont tous les autres soldats, semblables et différents. L'auteur lui-même s'efface derrière le narrateur, un dénommé Jacques Larcher, sorte de double romanesque dont on devine à certains détails qu'il partage avec lui origine socio-professionnelle et bagage intellectuel. Un personnage qui participe aux évènements qu'il raconte mais qui n'est jamais mis en avant, se contentant de retranscrire les faits dont il est le témoin.

Son récit comporte finalement peu d'épisodes guerriers. Il semble préférer nous montrer ses compagnons dans tous les autres moments de leur vie de biffins. Une vie rude mais non dénuée de moments de gaieté et de franche camaraderie. Nous les côtoyons au feu ou à l'arrière, assistons aux corvées de soupe et à la distribution du courrier, à l'épouillage, à toutes ces menues tâches qui rythment leur quotidien entre de longues périodes d'attente : « Alors on se rassied, le dos au mur, et on attend. Faire la guerre n’est plus que cela : attendre. Attendre la relève, attendre les lettres, attendre la soupe, attendre le jour, attendre la mort… Et tout cela arrive, à son heure : il suffit d’attendre… ». Les scènes de combat sont donc peu nombreuses mais néanmoins suffisantes pour montrer toute l'horreur de cette guerre, les vagues de soldats montant à l'assaut et se brisant les unes après les autres, le pilonnage incessant des obus, les blessures, les mutilations bref toute l’absurdité d’un sacrifice aussi inhumain qu'inutile.

Le dernier chapitre traite du retour à la vie civile de l'un des personnages. L’occasion de nous montrer un peu la vie loin des combats ainsi que le décalage qui s’est instauré entre ceux qui ont vécu la guerre dans leur chair et ceux pour qui elle demeure une menace encore lointaine. On y ressent aussi l’amertume de l’auteur qui pressent que ses concitoyens s’empresseront d’oublier tant de mauvais souvenirs même s’il faut pour cela oublier ceux qui ne rentreront jamais du front : « On oubliera. Les voiles du deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois. ». Et c'est précisément pour éviter que ces hommes ne meurent à nouveau que Roland Dorgelès a écrit ce livre, Pour leur rendre hommage bien sûr mais surtout pour laisser une trace de leur passage, témoigner qu'ils ont vécu, rit, pleuré, souffert.

Le Livre de Poche