SOMMEIL DE SANG - SERGE BRUSSOLO
Almoha est un enfer. Une boule de sable perdue dans le cosmos. A l’exception des villes-forteresses gouvernées par les maîtres des abattoirs, il est impossible de s’établir sur ses dunes mortifères. Seules quelques tribus de nomades végétariens s’y aventurent grâce à leurs chameaux et aux peaux des animaux-montagnes sur lesquelles ils bivouaquent. Des animaux qui constituent par ailleurs la seule source de nourriture des citadins. Exclusivement carnivores, ces derniers confient les travaux de dépeçage des gigantesques bestioles aux autonomes qui, eux, se nourrissent de leur propre pilosité. Le fragile équilibre qui règne entre les trois groupes semble sur le point de se rompre…
Serge Brussolo est un phénomène. Je connais peu d’écrivains de SF capable comme lui de créer des univers aussi hallucinants et de nous sortir des idées extraordinaires presqu’à chaque page. Des idées qu’il triture, déforme, malaxe dans tous les sens pour en tirer des intrigues toujours démentielles mais néanmoins cohérentes. Une sorte de délire sous contrôle.
« Sommeil de sang » est un parfait exemple de cette manière de faire. A partir de deux trouvailles à priori anodines (une planète désertique recouverte d’un sable qui dissout toute matière organique et des animaux gigantesques dont la peau est la seule matière résistant à la silice corrosive), il nous déroule une histoire de rivalités entre différentes castes qui se sont adaptées comme elles ont pu à leur environnement.
L’intrigue est un peu lâche. On y suit tout à tour Ghal, le chef d’une tribu confrontée aux particularités de la peau sur laquelle elle s’est établie, Natanesh le Grand Ecorcheur qui s’inquiète des crises de violence et d’agressivité qui s’emparent de plus en plus souvent de son peuple et enfin An, l’autonome contrainte de fuir dans le désert pour échapper aux conséquences funestes d’un accident. On imagine mal où l’auteur veut nous emmener et comment il va réussir à relier entre elles les trois destinées. Tout finira pourtant par s’emboiter pour le plus grand malheur des différents protagonistes.
Serge Brussolo n’a aucune empathie pour ses personnages. Il les soumet aux derniers outrages, leur inflige toute sorte d’épreuves et de tortures sans leur accorder le moindre répit, sans même leur offrir l’espoir d’une rédemption. Des personnages qui flirtent avec la folie, qui se fuient sans savoir où aller, qui n’ont pas ou peu de prises sur les évènements, qui subissent…
An, Ghal et Natanesh boiront le calice jusqu’à la lie. Prisonniers des coutumes de leurs peuples, incapables d’infléchir durablement le cours de leur destinée, ils ne pourront s’opposer à l’effondrement de leur monde. Une fin sinistre et un peu trop vite expédiée à mon goût mais qui a cependant le mérite d’expliquer le pourquoi de ce monde à la fois technologique et rétrograde.
Denoël - Présence du Futur - 1982

