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SF EMOI

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23 mai 2021

IKEBUKURO WEST GATE III Rave d'une nuit d'été - ISHIDA IRA

 

Ikebukuro-3-Poche

A la différence des deux premiers volumes consacrés au « solutionneur d'embrouille » d'Ikebukuro, "Rave d'une nuit d'été" n'est pas un recueil de nouvelles. Il s'agit ici d'un court roman qui permet à l'auteur de se laisser aller à quelques digressions dans le cheminement de son intrigue. On verra ainsi Makoto s’octroyer une charmante petite idylle et, le croirez-vous, quitter son quartier et sa bonne ville de Tokyo le temps d’une virée à la montagne. Pour le reste, Ira Ishida continue d’explorer le mal être de la jeunesse nippone. Il s’intéresse cette fois aux raves party et à la consommation de psychotropes inhérente à ce genre de manifestations.

Je suis pour ma part complètement étranger à cette culture. Sauf exception, la musique électronique me gonfle et j’ai toujours été plus attiré par l’alcool que par les stupéfiants. A chacun ses vices… Tout ça pour dire que le sujet de ce roman se situe à des années lumières de mon expérience et de mes goûts. Et pourtant, Ira Ishida est parvenu à m’intéresser à cet univers particulier. Il donne une idée je crois assez juste, de ce que les ravers recherchent dans ces rassemblements où ils peuvent se déchaîner sans contrainte et d’une certaine façon, communier : « Les religions étaient mortes, la pensée sociale de gauche était morte, les protestations antérieures aux années soixante-dix n’avaient rien donné. Nous vivions une époque où seule cette danse insensée permettait de partager une extase collective. »

L’intrigue est en revanche assez fine et réserve peu de surprises. Il s’agit d’une enquête sur une bande de dealers qui écoule une nouvelle drogue aux effets dévastateurs. Elle débouche cependant sur des sujets qui ne manquent pas d’intérêt tels que la fidélité aux idéaux de sa jeunesse, la récupération commerciale des mouvements spontanés et l’inévitable corruption de l’argent.

Bref, un bon roman dans lequel Makoto, héros discret mais efficace, brille une fois encore par ses réflexions toujours pertinentes et le regard à la fois désabusé et amoureux qu’il porte sur son quartier et ses habitants.

Philippe Picquier - 2010

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16 mai 2021

L'HOMME DEMOLI - ALFRED BESTER

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Si "L'homme démoli » baigne indiscutablement dans une atmosphère de science-fiction, le ressort dramatique de l'histoire s'apparente bien davantage au roman policier. Car de quoi est-il question en définitive ? Un homme d'affaire veut se débarrasser d'un puissant concurrent. Il engage des complices pour réaliser son méfait, a recours à des hommes de main pour éliminer des témoins gênants et utilise son immense fortune pour corrompre les autorités. Face à lui, un procureur convaincu de sa culpabilité cherche à prouver son implication mais peine à le confondre en raison du cadre légal qui entoure ses fonctions. Voilà bel et bien un scénario de polar, et des plus classiques !

La plupart du temps la SF n’y joue aucun rôle, n’apportant au roman qu’une petite touche futuriste, histoire de rappeler que le récit ne se déroule pas au XXème siècle mais dans un avenir beaucoup plus lointain. On se déplace donc en bondisseur, les brouilleurs neuronals ont remplacé les armes à feu et l’on part en vacances sur Vénus ou Ganymède. Pour le reste rien n’a véritablement changé. Les mentalités sont peu ou prou les mêmes, les conventions demeurent et l’argent, le pouvoir et le sexe continuent à faire tourner le monde.

Bon, je suis un peu injuste. Il y a aussi les extrapers, ces puissants télépathes capables de lire au plus profond de votre esprit et qui forment une caste qui occupe les plus hautes fonctions. L’idée est intéressante, elle était sans doute même novatrice en 1953 lorsque le roman fut couronné du tout premier Hugo. Mais Dieu qu’elle a été sous exploitée ! Rien ou pas grand-chose sur ses conséquences sociales, sur la façon dont les non télépathes vivent cette mise à nu permanente et sur les dérives qui pourraient en découler. Réduit la plupart du temps à des dialogues en italiques censés figurer la transmission de pensées entre télépathes, le don des extrapers ne jouera finalement pas un grand rôle dans ce roman qui fait beaucoup trop son âge. 

Denoël - Présence du Futur - 1977

9 mai 2021

LE MAMBO DES DEUX OURS - JOE R. LANSDALE

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Pour éviter de finir au trou, Hap et Léonard ont accepté de rendre un petit service au sheriff Hanson. Il s’agit de retrouver la piste de Florida Grange, une avocate afro-américaine qui s’est mis dans la tête de prouver qu’un homme a été assassiné dans sa cellule. A priori, rien de bien compliqué. Sauf que cela s’est passé à Grovetown, une ville qui semble ignorer que la ségrégation est terminée depuis belle lurette ! 

Vous connaissez Hap et Léonard ? Hap Collins et Léonard Pine. Le blanc hétéro et le black homo. Le pacifiste et l’ancien du Vietnam. Le cœur d’artichaut et « le nègre le plus malin du monde ». Non. Ben vous devriez ! Hap et Léonard, c’est le duo le plus déjanté du polar américain. « Le mambo des deux ours » est le troisième opus de leurs aventures et, franchement, c’est de mieux en mieux.

Faut dire aussi que le sujet laissait présager du grandiose. En confrontant ses personnages aux connards du KKK, Joe Lansdale jouait sur du velours. Comme deux éléphants dans un magasin de porcelaine, nos détectives amateurs débarquent dans une petite ville du Texas profond où les gens de couleur (notez l’euphémisme) ne sont pas particulièrement bien vus (autre euphémisme).

Les situations sont explosives et le climat dantesque. Et comme Hap et Léonard ont la fâcheuse habitude de foncer sans réfléchir et un goût prononcé pour la provoc’, on imagine sans peine le résultat : emmerdes en tous genres et solides avoinées, distribuées autant que reçues !

L’humour et corrosif et les dialogues savoureux. On a parfois l’impression que Michel Audiard s’est réincarné de l’autre côté de l’Atlantique pour nous sortir quelques reparties pas piquées des vers. C’est jouissif et un peu régressif mais c’est aussi une plongée très réaliste dans une certaine Amérique qui n’en a pas encore fini avec ses vieux démons.

Gallimard Folio Policier - 2009

2 mai 2021

PAGAILLE AU LOIN - JACK VANCE

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Si j’ai déjà lu un grand nombre de romans de Jack Vance, je n’avais en revanche jamais tâté de ses nouvelles. Aussi, en ouvrant ce recueil de récits écrits pour la plupart dans les années cinquante, j’étais curieux de voir ce que cet auteur pouvait donner au format court. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il s’en tire plutôt pas mal. Bien sûr on y trouve pas, ou peu, ce sens du détail qui est sa marque de fabrique, ce soin apporté à tous les aspects, sociaux, culturels, ethniques et anthropologiques, des planètes et des sociétés qu’il met en place. Pour autant ces récits de space opera ne manquent pas de saveur. Humour et tragédie s’y mêlent allègrement pour nous donner des histoires où il est question de rivalité et de difficulté à communiquer. Que ce soit entre humains et extra-terrestres, entre races humanoïdes, entre humains ayant suivis des parcours distincts, entre hommes et femmes ou entre concurrents, chaque nouvelle met en exergue l’importance d’aller vers l’autre et de se parler. A défaut, incompréhension et conflits ne sauraient tarder.

«Le don du bagout » nous rappelle que pour communiquer, il faut un langage commun. Oui mais voilà, lorsque votre vis-à-vis est un amphibien doté de tentacules et incapable d’émettre le moindre son, il est bien difficile de se comprendre. Le plus long récit du recueil n’est pas le plus percutant. Il n’en est pas moins intéressant par son côté « roman policier » et le profond humanisme de son héros.

« La Mytr » est la démonstration par l’exemple du vieux proverbe selon lequel Il ne faut pas se fier aux apparences. Une petite sauvageonne échouée sur une planète inhospitalière va l’apprendre à ses dépens.

 « Les dix livres » pose la question de savoir s’il est nécessaire qu’une civilisation soit confrontée aux difficultés pour se transcender et donner le meilleur d’elle-même ? Un récit qui donne à réfléchir mais qui demeure assez terne et peine à transporter le lecteur.

« Les potiers de Firsk » est le seul récit du recueil où l’on retrouve le Jack Vance orfèvre, créateur méticuleux d’univers et de civilisations En seulement vingt-cinq pages il nous livre une superbe histoire de choc des cultures où il démontre, entre autre choses, que la manière forte n’est pas forcément la plus efficace. Un récit de grande qualité qui nous fait regretter son format court.

« Qui perd gagne » nous rapporte la rencontre improbable entre une expédition terrienne et un unigène, organisme intelligent constitué d’énergie pure mais invisible à l’œil nu. Deux espèces on ne peut plus différentes qui vont pourtant nous démontrer que lorsqu’il s’agit de sa survie et des moyens de l’assurer, les décisions prises sont souvent identiques.

Rivalité toujours avec « La guerre des écologies » où il est question de deux fédérations qui se disputent la propriété d’une planète récemment découverte. Sa terraformation va être l’occasion d’une lutte acharnée, l’une des fédérations réduisant systématiquement à néant les efforts de l’autre. Excellente chute en forme de retournement de situation sur le modèle de l’arroseur arrosé.

Même s’il est une fois de plus question de relations tendues entre humains et extra-terrestres, c’est surtout des rapports hommes/femmes que Vance nous entretient dans « Mascarade sur Dicantrope ». Plus précisément entre un homme et sa femme, un couple isolé sur une planète en raison du travail de monsieur. La monotonie des jours, l’absence de perspectives et l’ennui ont distendu les liens matrimoniaux. L’arrivée d’un autre homme et les réactions un peu trop vives des autochtones va secouer leur existence morose et apporter une solution inattendue à leurs problèmes de couple.

Communication entre humains toujours avec «  La planète de Sulwen ». Et cette fois,  la chose est d’autant plus amusante que ce sont deux spécialistes du langage qui ne parviennent pas à s’entendre. Les professeurs Gensh et Kosmin se jalousent, s’épient, se jouent des tours pendables pour être les premiers à démêler les secrets d’une culture extra-terrestre. Lequel gagnera ? A moins qu’un troisième larron ne tire profit de la situation.

Pocket - Science-Fantasy - 1993

25 avril 2021

CONAN LORD CARNETS SECRETS D'UN CAMBRIOLEUR - SERGE BRUSSOLO

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Un trio de voleurs est engagé par un mystérieux commanditaire afin de mettre la main sur un tableau qui permettrait d’identifier le responsable d’une série de meurtres particulièrement horribles commis une dizaine d’années plus tôt. Usant d’un subterfuge pour s’introduire dans la demeure où le tableau est censé être dissimulé, les trois cambrioleurs vont découvrir que l’antique demeure recèle bien d’autres secrets. 

Ce premier opus des aventures de Conan Lord est un Brussolo pur jus. Les fans du maître français du thriller y seront donc en terrain connu et retrouveront avec plaisir l’habituel cortège de personnages hors normes, d’idées géniales et farfelues, de rebondissements incessants. Ici, c’est un trio de freaks qui donne le La. Derrière le nom de Conan Lord et la légende de la gueule cassée reconvertie en gentleman cambrioleur se cache en effet trois enfants de la balle contraints de voler pour survivre à la faillite de leur cirque. Nous accompagnons donc la dompteuse de fauves, le lilliputien et l’homme obus dans leur tentative de s’emparer d’un tableau d’une valeur toute particulière.

Si les trois personnages sont assez attachants grâce à leurs faiblesses et leurs addictions, le décor et l’époque n’apportent pas grand-chose à l’intrigue. Le Londres d’après-guerre avec ses ruines, ses rationnements et sa populace encore groggy offrait sans doute beaucoup plus de possibilités. Ici, ce back-ground n’est qu’entre aperçu, sous employé même, et l’on doit se contenter comme souvent dans les romans de l’auteur, d’une mystérieuse et labyrinthique demeure qui fut le théâtre d’évènements dramatiques.

L’ambiance est donc plutôt décevante mais c’est surtout la construction du roman qui constitue son principal défaut. L’intrigue autour du fameux tableau se déplace vite vers d’autres mystères et les suspects (de vol, de recel, de meurtre…) se multiplient au fur et à mesure que de nouvelles découvertes se font jour. Ce jeu de fausses pistes et de révélations multiples est certes la marque de fabrique de l’auteur mais ici, il m’a semblé moins convaincant que d’habitude, plus artificiel. Un peu comme si l’auteur s’était aperçu en cours de route que l’idée de départ n’allait pas le mener assez loin et qu’il lui fallait alors meubler du mieux qu’il pouvait. Cela nous donne au final un roman assez prenant mais qui laisse un goût légèrement insipide, comme un bonbon périmé.

Le Masque - 1995

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18 avril 2021

QUINZINZINZILI - REGIS MESSAC

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Alors que la coalition germano-japonaise et le bloc russo-américain se livrent une guerre enragée, Gérard Dumaurier visite une grotte sur les hauteurs de la Lozère en compagnie d'un groupe d'enfants. Miraculeusement sauvés des effets dévastateurs des armes chimiques et du cataclysme écologique qui s'ensuivit, les survivants se trouvent soudainement ramenés à une existence extrêmement précaire.

Ceux qui suivent ce blog le savent, j’ai un gros faible pour les récits post-apocalyptiques. J'en ai déjà lu une bonne centaine et parmi ceux-là, « La terre demeure » est incontestablement l’un de mes favoris. Dans cet excellent roman, George Stewart met en scène un personnage qui vit dans la crainte d’un retour à la barbarie et s’acharne, envers et contre tous, à entretenir la flamme de la connaissance.

Des scrupules que le héros de « Quinzinzinzili » ne partage assurément pas. Lui se moque éperdument de ce qui peut advenir des quelques enfants dont il partage le quotidien. A sa décharge, on signalera que l'humanité dont il est l'un des derniers représentants vient de s'annihiler avec une férocité et une bêtise inouïe. Désabusé, profondément déçu par la nature humaine, il en vient à se demander s'il ne vaudrait pas mieux que celle-ci disparaisse définitivement : "Quand je songe à l'avenir, je vois un nouveau calvaire collectif, une nouvelle ascension pénible et douloureuse vers un paradis illusoire, une longue suite de crimes, d'horreurs et de souffrances."

Il n'est donc pas très enclin à venir en aide aux neuf petits survivants et c'est d'un ton éminemment sarcastique qu'il nous décrit leurs tribulations. Sous son œil moqueur nous assistons à une régression intellectuelle aussi rapide que totale. Trop peut-être car, s'il est amusant de voir le "parler" des jeunes sauvageons se simplifier à l'extrême, si l'on rit de leurs réactions apeurées face aux vestiges de la civilisation, si l'on suit avec intérêt les querelles de pouvoir et d'ego, on a tout de même un peu de mal à concevoir que tout cela survienne en si peu de temps.

Cet aspect du roman fait bien entendu penser à "Sa majesté des mouches" qui met également en scène un groupe d'enfants livrés à eux-mêmes. Mais le roman de William Golding nous montre avec beaucoup plus de finesse les mécanismes à l’œuvre dans la mise en place d'une société tribale. C'est donc plutôt du roman d'Ernest Perochon (Les hommes frénétiques) que celui de Régis Messac se rapproche le plus. Les deux histoires partagent en effet les mêmes descriptions cauchemardesques des conséquences d'une guerre totale et l'idée que la survie de l'espèce sera le fait de jeunes crétins.

L'Arbre vengeur - L'Alambic - 2007

11 avril 2021

LE VILLAGE PATHETIQUE - ANDRE DHOTEL

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« Le village pathétique » est l’histoire de la difficile et houleuse acclimatation de deux jeunes gens dans une bourgade ardennaise. Odile et Julien Bouleurs sont de jeunes mariés qui, après quelques mois de vie commune, décident de divorcer sitôt finies leurs vacances d’été.  Sur le chemin du retour, les jeunes parisiens s’arrêtent à Vaucelles, un village établi à proximité d'une zone marécageuse dans lequel ils décident de s'installer quelques temps. Après un accueil favorable, les relations entre Odile et Julien - qui vivent désormais séparément - et les habitants de la petite commune vont tourner à l'aigre.

Il ne s’agit pourtant pas d’une confrontation entre citadins et villageois pas plus d’ailleurs que d’une querelle entre anciens et modernes même s’il y a un peu de cela dans l’aspiration de la jeunesse du village à s’émanciper et faire entrer Vaucelles dans une nouvelle ère. Le clivage se situe ailleurs, dans les caractères des nouveaux venus et plus particulièrement dans celui de la jeune citadine. C’est d’ailleurs à ses pas que le récit s’attache tout d’abord.

Odile est une jeune femme de caractère. Décidée, volontaire, elle sait ce qu'elle veut. Qu'importe ce que l'on pense d'elle, qu'importent les conventions, elle va son chemin et on ne peut s’empêcher d’admirer son esprit d'entreprise et son courage. Aussi sommes-nous portés à prendre sa défense lorsqu'elle se trouve confrontée à la vindicte des villageois qui, de médisance en ragots, aboutira à une forme de lynchage. Julien, lui, arrondit les angles. Il accepte les invitations et les conseils même si cela lui pèse ou contrarie ses projets. Il se laisse vivre, ne s'occupant que de réparer quelques vélos, mais sait se faire accepter, allant vers les autres et essayant de les comprendre. C'est en observant sa façon de faire que l'on saisit ce qui, chez Odile, suscite opposition et réprobation.

Odile est trop entière, trop intransigeante, trop sûre d’elle-même. Elle n’écoute pas les autres et n’admet aucune contrainte. Bien entendu, elle a le droit le plus strict de se comporter comme elle l'entend. Mais, sauf à vivre en ermite, il faut savoir tenir compte de l’opinion et des sentiments de ceux qui nous entourent.  Les relations humaines ne sont pas une mécanique qui répond à la seule raison et c’est sans doute l’erreur fondamentale d’Odile que de vouloir forcer les choses et les gens à s’adapter à elle et reconnaitre la valeur de ses projets. Il y a un temps pour tout et pour chacun. Il faut l’admettre, comme il faut admettre que la nature continue d’aller son rythme ainsi que le montrera cette fin d’été avec ses bourrasques, ses incendies et ce marais où faune et flore continuent de prospérer, indifférents aux querelles des hommes.

Gallimard Folio - 1974

4 avril 2021

ENDER L'EXIL - ORSON SCOTT CARD

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Je me souviens qu’après avoir fini « La stratégie Ender » je m’étais précipité sur les trois livres qui en constituaient la suite. Je me rappelle aussi avoir éprouvé une petite déception en constatant que son jeune héros était devenu un homme mûr et que bien des années s’étaient écoulés depuis sa victoire sur les doryphores. Ma déception avait bien sûr été tempérée par la très grande qualité de « La voix des morts » et de « Xénocide » (je suis plus réservé au sujet des "Enfants de l’esprit ") mais malgré tout, il me manquait un petit quelque chose, un lien entre ces deux Ender, si semblables et pourtant si différents.

Ce roman, écrit près de vingt ans plus tard, comble ce vide. Nous y retrouvons un Ender de tout juste treize ans, auréolé de gloire martiale mais profondément marqué par le xénocide que les circonstances l’ont contraint à réaliser. Admiré autant que craint par les nations terriennes qui n’en finissent plus de se déchirer, il accepte de partir pour un voyage sans retour vers une lointaine colonie.

Cette nouvelle contribution à l’histoire de l’un des personnages les plus attachants de la SF n'a pas été tout à fait à la hauteur de mes espérances. J’ai certes été ravi de retrouver l’enfant prodige tel que je l’avais laissé. J’ai apprécié de le voir lutter à nouveau contre les fâcheux de tout poil, contre la bêtise de certains et l'égoïsme des autres. J'ai aussi pris beaucoup de plaisir à ses passionnants débats avec sa sœur ou à ses échanges épistolaires avec le colonel Graff que l'on découvre à cette occasion sous un jour complètement nouveau. L'histoire est prenante même quand Ender s'efface derrière d'autres personnages.

Mais il faut tout de même reconnaître qu'elle souffre d'une construction un peu artificielle dû au fait que l’avant (La stratégie Ender), l’après (La voix des morts et suivants) et même le pendant (Le cycle de l’ombre) ont déjà été écrits lorsque Card en entame la rédaction. Il lui faut donc veiller à l’insérer du mieux possible dans cet univers déjà  très complet. De ce point de vue, le pari est réussi. Mise à part une légère contradiction dont l’auteur s’explique dans la postface, les nouvelles aventures d’Ender s’intègrent parfaitement aux anciennes. Cette contrainte pèse néanmoins lourdement sur le déroulé de l’intrigue. Card, n’est plus totalement maître de la destinée de son héros. Il doit composer avec ce qu’il a déjà écrit. Cela le bride et l’histoire s’en ressent.

Pour intéressants qu’ils soient, les trois épisodes marquant du roman (ses démêlées avec un amiral arriviste et jaloux, sa courte carrière de gouverneur sur la planète Shakespeare puis sa confrontation avec un dangereux rejeton de Bean et Petra) peinent à former un tout.  Ils se lisent néanmoins avec grand plaisir grâce à de nouveaux personnages de qualité (Dorabella et sa fille Alessandra, le biologiste Sal Menach) et apportent même des réponses aux questions que l’on a pu se poser à la lecture des autres volumes. On apprend ainsi dans quelles circonstances il écrivit « La reine & L’hégémon » et pourquoi il choisit de voyager en espace relatif afin de mettre le plus d’années lumières entre lui et sa légende.

Mais surtout, « L’exil » nous donne une idée plus précise du caractère d’Ender. Il nous montre un adolescent, puis un jeune homme, naturellement bon et désintéressé, ce qui lui vaut bien des déboires dans un monde où ces qualités sont si peu partagées. Son immense intelligence et sa compréhension des relations humaines lui permettront néanmoins de tracer sa route en s’appliquant à faire triompher sa vision du monde, sans violence mais non sans détermination.

L'Atalante - La dentelle du Cygne - 2010

28 mars 2021

JOURNAL DES ANNEES DE POUDRE - RICHARD MATHESON

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Je suis d’une génération élevée au western. Celle qui n’aurait manqué pour rien au monde les rendez-vous du mardi soir avec Eddy Mitchell et pour qui John Wayne, Gary Cooper, ou Audy Murphy ne sont pas d’illustres inconnus. Alors forcément, il m’en reste un petit quelque chose et c’est toujours avec grand plaisir que je regarde les rares rediffusions de ces vieux films en cinémascope où les peaux rouges affrontent les tuniques bleus tandis que le gentil sheriff triomphe de l’ignoble pilleur de banque. 

« Journal des années de poudre » a donc très logiquement fait resurgir en moi un tas de vieux souvenirs : l’attaque de la diligence par les indiens, les parties de poker dans le saloon,  les règlements de compte à OK Corrall… Mais si Matheson fait admirablement revivre ces images d’Epinal de l’ouest légendaire, son propos est un peu plus complexe que cela.

D’abord, son Far West est beaucoup moins romancé que celui d’Hollywood. Plus réaliste aussi. Sur la frontière, la civilisation est balbutiante et la loi approximative. La force ou l’argent dominent encore très largement les relations humaines et les représentants de l’ordre ont bien du mal à se faire respecter. Shérifs et hors la loi ne sont d’ailleurs pas bien différents et seules les circonstances les font basculer d’un côté ou de l’autre.

Clay Halser, le héros de l’histoire, est le parfait représentant de ce monde jeune et sauvage où les fortunes et les réputations se font à coups de revolvers. C’est son journal que nous lisons, à peine révisé par un journaliste de ses amis. Il a la simplicité de son auteur et la même franchise.  Il s’y livre sans filtre, jour après jour, sur ses  rencontres, ses amours, ses espoirs… Cela ne l’empêche pas d’être lucide sur lui-même et les autres et de porter un regard pénétrant sur son statut de légende de l’ouest.

Cela permet aussi à Richard Matheson de décortiquer la construction d’un mythe. Il nous montre qu’il peut suffire d’un journaliste en mal de copie et de lecteurs avides de frissons pour transformer un cow-Boy agile de la gâchette en héros invincible. En suivant le parcours de Clay Halser, on comprend aussi comment la réputation d’un homme peut prendre le pas sur la réalité et de quelle manière elle en vient à influer sur sa destinée. Se dessine alors le portrait infiniment triste d’un homme qui voit sa vie lui échapper, prisonnier de sa légende, solitaire et malheureux.

Denoël - Lunes d'Encre - 2003

21 mars 2021

WARRIOR - HUGUES DOURIAUX

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Warrior est le champion des Aigles, l'un des trois clans qui se partagent les ruines de la cité. Après qu'un groupe rival eut massacré les siens, il se retrouve contraint de quitter sa ville en compagnie d'une trafiquante d'armes et d'une jeune "sœur" du clan des loups. Bien que se méfiant les uns des autres, les trois rescapés vont devoir faire front commun pour échapper aux multiples dangers du "dehors".

En entamant ce livre, j'ai d'abord cru que Douriaux allait nous servir une vague copie du "Blue" de Joël Houssin, avec ses clans de combattants ultra violents qui se battent pour le contrôle d'une ville en ruine. Mais très vite, ses trois héros quittent la cité pour un périple à travers un pays dévasté et c'est donc plutôt du côté de Gilles Thomas et son "Autoroute sauvage" qu'il faut aller chercher un lien de parenté. Les deux romans sont en effet forts proches puisque tous deux mettent en scène un dur à cuire égoïste qui va s'humaniser au contact d'une femme (deux chez Douriaux) qui va lui faire changer sa vision de l'existence.

Pour l'essentiel "Warrior" s'avère donc peu original. L'auteur n'a pas su, ou pas voulu, s'éloigner des sentiers battus du post-apo et l'on retrouve sans surprises les éternels dangers du monde d'après, les bandes de chiens sauvages, les groupements humains soumis à la loi du plus fort ou du plus malin, la violence généralisée, etc... Cela reste toutefois de facture honnête et il y a même quelques idées marquantes dont cet antagonisme jeune/vieux que l'on retrouvera plus tard dans un roman tel que "Le pire est avenir" de Maia Mazaurette.

Le style est en revanche parfaitement adapté à ce type de récit. Nerveux, sec, incisif, sans fioritures ni digressions superflues, il s'accorde à l'ambiance et au format court du roman. La façon dont s'exprime le héros/narrateur ainsi que son état d'esprit reflètent à merveille l'éducation primaire qui fut la sienne. L'évolution de son caractère est également très bien rendue, notamment l'irruption dans sa vie de sentiments (l'amour, la compassion) auxquels il n'était pas habitué.

Une sympathique lecture qui, après celle de « Malterre », me confirme que je préfère Douriaux lorsqu'il écrit de la SF plutôt que des cycles de fantasy interminables.

Fleuve Noir Anticipation - 1994

14 mars 2021

NOUS AVONS TOUS PEUR - B. R. BRUSS

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Jimmy Hoggins, jeune reporter du Winnipeg Standard, est dépêché par son journal dans la petite ville de Cockshill. Il doit y enquêter sur la cause des nombreux départs qui vident peu à peu la jolie bourgade. Très vite, le journaliste se rend compte que tous les habitants sont visités par un cauchemar d’une rare intensité dans lequel Blahom, un personnage épouvantable, leur promet les pires turpitudes.

Ce n’est pas pour rien si, avant d’être réédité par les éditions NéO, ce roman est initialement paru dans la mythique collection Angoisse du Fleuve Noir. L’angoisse est en effet le moteur de cette histoire qui réussit le tour de force de distiller une ambiance terrifiante sans s’appuyer sur les meurtres et les effusions de sang. Ici, les éléments horrifiques ou d’ordre fantastique semblent n’exister que dans les rêves des personnages et jamais l’auteur ne se prononce sur leur véracité. Il se contente de  nous communiquer leur terreur en nous décrivant les ravages de la peur sur la santé mentale et physique des habitants de Cockshill. Il le fait de façon très progressive en insistant notamment sur l‘évolution psychologique de son héros.

Bien que hanté par les mêmes visions cauchemardesques, Jimmy Hoggins réfute longtemps l’idée d’une manifestation surnaturelle. Son attitude est d’abord celle du citadin qui observe avec un peu de condescendance ces provinciaux victimes de leurs superstitions. Puis, devant la profondeur du mal et la rémanence de ces propres cauchemars, il finit par admettre que des forces malfaisantes sont à l’œuvre. Il se met alors en quête d’une explication qu’il veut rationnelle et, surtout, d’un coupable. Luttant contre ses propres frayeurs, usé par ses investigations, inquiet pour la sécurité de ses proches, il finira pourtant par s’effondrer comme les autres.

Entre temps il nous aura tout de même embarqués dans une véritable enquête policière, suspectant tour à tour le pasteur ou le médecin, récoltant les ragots et suscitant les confidences. Il aura aussi trouvé le temps de rencontrer une jeune femme du cru avec laquelle il va s’offrir une amourette qui constitue une sorte de respiration dans l’histoire avant qu’elle ne sombre définitivement dans la tristesse et le désespoir.

Si la transformation du narrateur et son « imprégnation » constituent le principal vecteur de l’angoisse, B. R. Bruss la rend également palpable grâce à ses descriptions d’une ville qui n’ose plus dormir. Les images inquiétantes (la fatigue sur les visages, les crises de nerfs…) et les scènes étranges (la cour d’école qu’aucun cri ne vient égayer, les habitants qui repoussent l’heure du coucher et hantent les cafés et les cinémas jusqu’aux premières heures du jour…) créent une ambiance particulièrement poisseuse qui donne envie au lecteur de découvrir ce qui se cache derrière Blahom : hystérie collective, manipulation mentale ou manifestation démoniaque.

Nouvelles Editions Oswald - SF / Fantastique - 1981

9 mars 2021

FERMENTATIONS - STPo

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Plus qu’une BD, « Fermentations » est un recueil de strips comme on en voit encore parfois dans la presse. Des histoires de quelques cases, très courtes et percutantes, immédiatement reconnaissables grâce à un style très affirmé.

Les dessins de STPo  sont réduits à leur plus simple expression. Un trait pour la silhouette, aucun remplissage. Les visages sont peu expressifs et seuls quelques détails et accessoires donnent une idée de la personnalité, du sexe, de la profession... La scène est toujours la même. Un comptoir, une ou deux personnes derrière, pas davantage devant. Cela donne des vignettes très épurées, un peu répétitives, mais qui conviennent très bien au propos de l’auteur.

Car bien davantage que ces dessins somme toute assez sommaires, ce sont les dialogues des citoyens lambda qu’il met en scène, qui apportent toute sa saveur à ce livre. Ces brèves de comptoir sont un reflet de la société. On y parle de tout. De politique bien sûr, du travail, des relations hommes/femmes, bref, de tout ce qui fait la vie. Le ridicule côtoie le profond. Le propos d’ivrogne succède à la réflexion bien sentie. Il y a des opinions nuancées et des sentences définitives ainsi que toutes ces contradictions que chacun d’entre nous porte en lui.

C’est drôle, parfois corrosif et il y a même matière à réflexion pour peu que l’on partage le point de vue de l’auteur sur les dérives du système libéral dans notre merveilleuse société de surconsommation. Le petit format du livre est agréable en main et permet de le trimbaler partout pour s’envoyer quand on le veut quelques pages de bonne humeur. Peut-être le contenu des phylactères est-il écrit un peu petit mais là, c’est le presbyte quinquagénaire qui parle !

Editions Le lapin - 2020

7 mars 2021

LA MAFIA DES OS - CHRISTIAN VILA

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Co-fondateur de l’agence DO spécialisée dans l’accompagnement et la logistique d’expéditions et de recherches privées, Gaël Desmonts voyage aux quatre coins du monde pour assurer le succès de sa société. Aussi, lorsqu’il s’agit de livrer un simple colis en Sibérie Orientale, l’intrépide entrepreneur n’hésite pas un instant. Mais la mission de routine va s’avérer moins simple que prévue et Gaël va se retrouver confronté à de redoutables barbouzes et à de non moins dangereuses créatures. 

Il est bien rare que les « Lost Race Tales » s’aventurent dans d’autres contrées que l’Afrique, le Proche Orient ou l’Amérique du Sud. Christian Vilà fait donc preuve d’une certaine originalité en situant son roman au beau milieu des Monts de Verkhoïansk, au fin fond de la glaciale Sibérie.

La période historique est également bien choisie. En 1994, la Russie de Boris Eltsine est en plein délitement. L’empire soviétique s’est effondré, la corruption gangrène toute la société et le chaos règne dans ses anciens satellites. Cette situation économique et géopolitique rend donc tout à fait crédible cette histoire de trafic d’antiquités impliquant d’anciens membres des services spéciaux et du KGB. 

Le seul petit souci c’est que cet aspect « espionnage » l’emporte beaucoup trop largement sur le côté fantastique. Cela est en partie dû à la nature du « peuple caché » dont il est question, laquelle exclue la traditionnelle immersion dans une civilisation antique et les déambulations dans les vestiges de sa grandeur passée.

La personnalité du héros renforce également l’aspect « jamesbondesque » de l’histoire. Gaël Desmonts est en effet un ancien champion olympique de pentathlon moderne, ce sport qui combine le tir, l’escrime, l’équitation, la natation et la course à pied. Cela fait donc de lui un athlète accompli capable de se sortir de presque tous les mauvais pas. Ajoutons à cela un charme tel qu’il lui permet de séduire tout ce qui porte jupon et l’on a bel et bien l’impression d’être en présence d’un 007 au petit pied.

Heureusement, le récit est porté par une bonne dose d’humour et d’autodérision qui permet de faire passer agréablement les 180 pages de ce roman d’aventures qui  nous propose de l’action et pas mal de dépaysement en compagnie d’un héros sympathique et de rudes autochtones.

Fleuve Noir - Aventures et Mystères - 1995

28 février 2021

L'HOMME INVISIBLE - H. G. WELLS

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Griffin, physicien de génie, à découvert la formule de l’invisibilité. Hélas pour lui, après avoir essayé sa découverte sur lui-même, il doit fuir son domicile avant d’avoir trouvé le moyen de réapparaître. Il se réfugie alors dans une petite ville provinciale où il espère mener à bien ses dernières expériences. 

Le chauvin qui sommeille en moi a un peu de mal à l’avouer mais il me faut pourtant le reconnaître, H.G. Wells est, bien davantage que notre Jules Verne national, le véritable père de la Science-Fiction. C’est lui qui le premier en a exploré à peu près tous les domaines, du voyage dans le temps à l’invasion extra-terrestre en passant par les thèmes du savant fou et du voyage spatial. C’est aussi lui qui, très tôt, a mis l’accent sur les risques d’une science dénaturée alors que le grand Jules est toujours demeuré un admirateur béat de la technologie, un chantre du progrès scientifique.

Parmi la flopée de romans qui l’ont rendu célèbre, « L’homme invisible » est sans aucun doute l’un des plus connus. Je ne m’attarderai donc pas sur les développements de l’intrigue ni sur les scènes très visuelles qu’elle comporte et qui expliquent le succès de ses adaptations cinématographiques. Je me contenterai d’attirer l’attention sur sa construction et son atmosphère ou plutôt ses atmosphères.

Il me semble en effet possible de diviser le livre en deux parties. La première nous est contée à la troisième personne par un narrateur externe qui se contente de relater les évènements. Il n'a, pas plus que les autres protagonistes de l'histoire, connaissance de l'identité ni de la personnalité de l'étrange voyageur qui vient de prendre pension dans l'auberge d'Iping. Narrateur et lecteurs sont donc tout aussi surpris que les personnages par l'irruption de l'extraordinaire dans leur quotidien.

Cette partie nous un contée sur le ton du badinage. L'accent est mis sur l'aspect cocasse des faits dont on nous parle. On s'attarde sur les mauvais tours joués au clergyman, aux tenanciers de l'auberge et à tous ceux qui tentent d'appréhender l'homme invisible. On s'amuse de leur effroi devant l'inexplicable et l'on a plutôt tendance à prendre fait et cause pour le savant persécuté que pour la foule ignare.

L'ambiance de la seconde partie est bien différente. Nous avons quitté Iping pour Londres, la campagne pour la grande ville. Le décor est plus sombre. Adieu prairies enneigées et charmantes bourgades, sympathiques villageois et bourgeois prospères. H. G. Wells nous plonge dans un décor digne de Dickens. La capitale anglaise est bruyante, sale, polluée. On y côtoie des logeurs âpres au gain, des boutiquiers misérables et la foule des petites gens, commis de grands magasins, employés, ouvriers…

Le mode de narration change également et c'est désormais Griffin qui prend la parole. Il s'adresse au docteur Kemp chez lequel il a trouvé un refuge momentané et auquel il confie la façon dont il devint invisible. Ce faisant, il nous dévoile ses pensées, ses réflexions et ses ambitions. Nous découvrons alors un individu assez peu sympathique, occupé par la seule réussite de ses expériences et qui prend peu à peu conscience de la précarité de sa situation. Invisible mais non invincible, contraint de se cacher derrière un assemblage de vêtements ou de se promener nu en plein hiver, son pouvoir se transforme en malédiction (J’étais devenu un mystère habillé, une caricature d’homme, tout en maillot et en bandages) et son état d’esprit s’en ressent au point qu’il semble sombrer dans la folie homicide, envisageant d’instaurer un règne de la terreur.

Le roman prend donc sur la fin une tournure résolument dramatique. Wells s’y montre pessimiste quant à la capacité des hommes à œuvrer pour le bien commun. Le bonhomme connaît apparemment bien ses congénères et sait quel risque il y a à mettre entre leurs mains de telles inventions…

Le livre de Poche

 

21 février 2021

FATALE - JEAN-PATRICK MANCHETTE

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Qu’est-ce qui pousse Aimée Joubert à s’installer à Bléville ? Pourquoi cherche-t-elle à intégrer au plus vite les cercles huppés de la petite ville portuaire ? Qu’a-t-elle à gagner en s’informant sur tous les membres de l’élite locale ? Pourquoi cache-t-elle une arme dans ses bagages ? 

« Fatale » est ma seconde incursion dans l’œuvre de Manchette et force est de constater que je suis de nouveau tombé sous le charme de son style nerveux et dépouillé. Pas de fioriture ni d’effets de style. L’auteur va à l’essentiel sans se soucier de faire joli ou harmonieux. Pour preuve, sa description d’un bar où son héroïne trouve refuge : « Il y avait du côté droit un comptoir plastifié rouge, de l’autre côté quatre tables à dessus plastifié rouge, dans des boxes à banquettes rouges et un juke-box silencieux. » Malgré ou à cause de cette sécheresse de ton, le récit est d’une redoutable efficacité. Il maintient tout du long un rythme haletant qui instille une atmosphère d’urgence et de tension constante.

Pour autant l’auteur sait prendre son temps quand il s’agit de nous présenter son héroïne et la petite ville sur laquelle elle a jeté son dévolu. Entre cocktails, fêtes paroissiales et parties de bridge, il nous fait pénétrer le charme discret et vénéneux d’une petite ville de la côte d’albâtre et de sa bourgeoisie locale qui, sous les apparences de la respectabilité, dissimule bien des cadavres dans ses armoires normandes. Car Aimée le sait bien, dans chaque vile mijote la même soupe nauséabonde élaborée avec les mêmes ingrédients : « corruption, trafic d’influence, arnaques en tous genres et histoires de fesses ». Elle sait aussi qu’il suffit d’être patient et d’observer « par les fentes des murs, les fêlures des gens, les trous de serrures » pour faire remonter toute cette fange à la surface.

Ses raisons, on les comprendra petit à petit même si l’on sait dès le début que la demoiselle n’est pas une oie blanche. Pourtant, malgré toute sa volonté et sa détermination, elle n’arrivera pas à se faire aussi pourrie que les ordures dont elle se sert. Elle se résoudra donc à les faire payer, tous, « les loups, les porcs, les chiens ». Et cela nous donne trente dernières pages hallucinantes, bourrées de violence et d’hémoglobine.

« Fatale» est une critique sociale radicale et sans concession. La condamnation sans appel d’une société pourrie, gangrenée jusqu’à l’os par l’argent et la politique. Une seule solution : l’amputation. Manchette taille dans le vif. Sans anesthésie.

Gallimard - Folio Policier - 2019

15 février 2021

L'ENFANCE ATTRIBUEE - DAVID MARUZEK

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« L’enfance attribuée » est une novella intelligente et finement construite dont il faut attendre d’avoir lu les deux tiers pour comprendre où l’auteur veut nous emmener. Jusque-là, on a le sentiment de lire une histoire d’amour sympathique mais sans grand intérêt.

La romance de Sam et Eleonora est en effet relativement banale même si le premier est un artiste de renom et la seconde une procureure internationale, et seul le fait que l’histoire se déroule dans un lointain futur apporte un peu de piquant au récit. De leur rencontre par hologramme interposé jusqu’à la « naissance » de leur enfant, nous découvrons donc les différentes phases de leur idylle et certains aspects de leur monde. Un monde où l’on part en voyage de noces sur la Lune et où quelques jours en clinique spécialisée vous font rajeunir de vingt ou trente ans. Un monde luxueux et sophistiqué où l’intelligence artificielle et la réalité virtuelle ont envahis le quotidien, facilitant la vie et aplanissant toutes les difficultés. 

Une existence de rêve ? Peut-être. Sauf qu’un évènement dramatique va nous amener à reconsidérer ce qui ressemblait à une magnifique utopie. Et alors, toute l’horreur de cette société nous saute aux yeux : les manipulations génétiques, l’eugénisme et le clonage, l’immortalité au profit de quelques-uns avec pour corollaire un sévère contrôle des naissances. Une société 2.0 où la technique a asservit l’homme et dénaturé les relations humaines. Une société totalitaire où la police est toute puissante, la surveillance constante et intrusive.

Aussi subtile que bien amenée, la démonstration est parfaite. Le souci c’est que, justement, le roman n’est que démonstration. Rien de moins, rien de plus. Le pourquoi et le comment de cette société, le sort réservé aux citoyens moins favorisés, l’auteur n’en dira pas un mot. C’est dommage même si le format court du récit ne permettait sans doute pas d’approfondir cet univers.

Le Bélial - Une Heure Lumière - 2019

7 février 2021

VIVONNE - JEROME LEROY

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Est-ce parce que j’ai, ou peu s’en faut, le même âge que l’auteur et ses personnages ? Est-ce parce que je connais parfaitement ce Rouen où ils ont passé leur jeunesse ? Est-ce parce que, comme eux, j’ai vagabondé dans le bleu doré des Cyclades ? Est-ce pour toutes ces raisons ou pour quelque autre que je n’aurais pas cernée, mais le futur que nous dépeint Jérôme Leroy m’a particulièrement frappé. Et pourtant, des romans qui nous montrent des lendemains apocalyptiques, j’en ai lus des dizaines. Des sombres, des violents, des désespérés, des qui vous prennent aux tripes, des qui vous foutent le moral à zéro. Si le futur que nous dévoile « Vivonne » m’a autant saisi, c’est qu’il m’est apparu plus plausible que les autres. La suite logique du monde dans lequel ont vécus ses personnages. La suite logique du monde dans lequel j’ai vécu. Il fait mesurer le chemin parcouru, nous montre les mauvais choix et nous rappelle à quel point nos sociétés sont au bord de la rupture.

« Vivonne » est une biographie. Ou plutôt une tentative de biographie car, dans la France de 2030, il est bien difficile de faire autre chose que survivre. Le climat est totalement détraqué, les nationalistes ont pris le pouvoir dans un pays profondément divisé ou les groupuscules (royalistes, salafistes, régionalistes…) sèment la terreur en attendant le grand bug informatique qui mettra un terme à une société consumériste à bout de souffle. Dans ce monde qui s’écroule, Alexandre Garnier s’obstine à retrouver la trace d’Adrien Vivonne. Il rencontre ceux qui l’ont connu et tente de raconter la vie apparemment toute simple de cet obscur poète disparu des radars depuis une bonne dizaine d’années.  Ce n’est pas le souvenir de leur ancienne amitié qui le motive. Ce n’est pas non plus le désir de réparer l’injustice de l’éditeur envers l’écrivain, du mondain envers le besogneux. Ce qui le pousse, c’est l’envie de comprendre pourquoi, en dépit des évènements, de la pauvreté, de l’absence de notoriété, Adrien fut indéfectiblement heureux et pour quelle raison ses poèmes constituent dans ce monde en ruine des oasis de bonheur pour tous ceux qui les lisent.

N’allez surtout pas croire au vu de ce qui précède que « Vivonne » se résume à une allégorie un peu facile sur la puissance des mots. Non, la poésie n’est pas le dernier rempart contre la barbarie et la folie du monde. Les livres ne protègent pas des balles et la plume n’est pas plus forte que le plomb. Le roman s’ouvre d’ailleurs, et se termine, par l’écrasement d’une communauté new-age qui a érigé la poésie au rang de religion. Ce qui est certain en revanche, c’est que la littérature permet de s’en extraire l’espace de quelques heures. Ouvrir un livre, c’est s’octroyer une parenthèse de bonheur, c’est une plongée dans un autre univers, une échappée vers l’ailleurs… Mais la lecture a aussi cette autre vertu qu’elle requiert du temps. Elle oblige à la patience et à la réflexion, toutes choses que notre société de l’immédiateté et du nombrilisme nous refuse. Et le secret d’Adrien Vivonne est sans doute là : prendre son temps, observer les choses et les gens pour débusquer la poésie partout où elle se trouve.

Biographie, roman choral, SF apocalyptique, fiction politique, « Vivonne » est un livre protéiforme et surprenant qui donne à réfléchir et, je l’espère, poussera ses lecteurs à se comporter davantage en Vivonne qu’en Garnier.

La Table Ronde - 2021

31 janvier 2021

IKEBUKURO WEST GATE PARK II - ISHIDA IRA

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Et revoilà Makoto, le "solutionneur" d’embrouilles du quartier d’Ibebukuro, toujours prêt à rendre service aux « loosers de cette société gouvernée par les lois du marché ».

Si j’ai une nouvelle fois été séduit par l’écriture simple et efficace de Ishida Ira et par la fraîcheur de son personnage, ce second volume m’a toutefois moins emballé que le précédent. Il m’a paru un peu trop formaté avec ses quatre épisodes de soixante-quinze pages chacun et leur schéma quasi identique.

Les deux premiers récits se ressemblent énormément. Dans chacun d’eux, Makoto sympathise avec un enfant qui zone dans le quartier, fait la connaissance de la maman puis se trouve amené à résoudre les problèmes de la petite famille :

« Le môme-compteur » est une banale histoire d'enlèvement avec rançon. Une entrée en matière sans grand intérêt qui permet cependant de reprendre contact en douceur avec les personnages et ce quartier de Tokyo qui sert de décor à leurs aventures.

« Fille à emporter 1ère rue ouest » se déroule dans l’univers des travailleurs du sexe. Bars à filles, souteneurs et petits malfrats sont au menu de cette histoire où la mère de Makoto vient prêter main forte à son fils.

Un peu de nouveauté avec « Un dieu vert pomme » dont le déroulement ressemble pourtant à une enquête policière tout à fait classique. Makoto y joue les détectives, interrogeant témoins et suspects, émettant des hypothèses, rendant compte à son « employeur » lequel n’est pas aussi blanc qu’il y parait. Une petite ambiance de film noir, la bouteille de whisky et le borsalino en moins. Son sujet est également plus convaincant. On y parle monnaie locale et trafic de faux billets, écologie et économie solidaire.

C’est « Casseur d’os » qui clôture le recueil, un chouette récit mélangeant rock underground et plongée dans l’univers des SDF. Des clochards sont agressés dans l'indifférence générale tandis qu'un groupe de rock enflamme la jeunesse d'Ikebikuro grâce à un son particulièrement entêtant. Y aurait-il un rapport entre les deux ?

Malgré les quelques réserves signalées plus haut, cet opus se lit fort bien. Le personnage de Makoto avec son empathie et sa modestie ainsi que ses relations avec le "monde de l'envers" est toujours aussi plaisant à suivre. Il est au diapason de la fibre sociale de l’auteur qui n'hésite pas à mettre en scène les exclus du système tout en s'interrogeant sur la possibilité de mettre en œuvre des politiques alternatives.

Philippe Picquier - Picquier Poche - 2009

24 janvier 2021

PAYSAGES DE MORT - JEAN-PIERRE ANDREVON

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L’humanité n’ira jamais dans les étoiles. Elle n’ira pas même sur Mars et la Lune sera sa seule conquête. Collée à la Terre, les pieds dans la fange originelle, elle restera victime de ses éternels travers et sa technologie n’y pourra rien. La famine, la guerre, la pollution, la surpopulation viendront à bout de ses meilleures intentions. Les hommes et les femmes peuvent bien continuer à s’agiter, à s’adonner au grand jeu de la vie, leur destin est déjà tracé et leur fin programmée. Ce sera le grand éclair nucléaire, la lente dégradation de la maladie ou la boucherie militaire. Chair à canon, chair à fantasme, chair à scalpel, faites votre choix, le résultat sera le même ! Chez Jean-Pierre Andrevon, l’avenir s’annonce rarement sous les meilleurs auspices. Dans « Paysages de mort » il est d’un noir profond. Noir comme le deuil. Profond comme la tombe.

Le recueil débute par une nouvelle étrange. « Ici » nous conte le quotidien d’un homme dans sa maison, ses menues occupations, ses petits plaisirs, ses maigres espoirs. Il s’en dégage une sensation de vacuité légèrement dérangeante. Et si la vie, ce n’était que ça.

On poursuit avec « Les rats » où quand l’histoire militaire de l’humanité, ses empires, ses conquérants, ses réformateurs se rejoue au fond d’une cave. Homme, rat, même combat ?

« Le grand combat nucléaire de Tarzan » nous prouve quant à lui que même les héros subissent les outrages du temps. Il nous rappelle également que pas un pays, pas une région, pas même les forêts de l’antique Opar, ne sont à l’abri des effets pervers de la civilisation, de l’industrialisation, du nucléaire, de la pétrochimie… Et ce n’est pas le dernier sursaut d’orgueil du grand singe blanc qui y pourra grand-chose !

« Jour de sortie » nous fait pénétrer dans un abri antinucléaire. Un cylindre de 12 mètres de diamètre sur 22 de haut où six hommes et cinq femmes ont trouvés refuge pour échapper aux radiations. La promiscuité, l’ennui, la jalousie, la rancœur font faire leur lot de victimes jusqu’à la sortie tant attendue. Mais que trouveront les survivants ?

Dans la France d’après la guerre atomique, on survit comme on peut. On mange son Extracanigou ou son Superonron, on boit son eau recyclée et on évite au maximum de quitter sa cellule  pressurisée par peur des radiations, des Brigades de Dépopulation, des voisins... : « Ainsi vont les jours ».

« Musique pour un départ » se présente sous la forme d’un dialogue. Une femme tente de retenir son homme – son mari ?, son amant ? – qui part combattre les alnubiens. Au fil de la conversation transparait l’embrigadement que l’homme a subit. Mais les militaires n’ont pas modifié que ses pensées.

« La grande révolte des robots de juin 2134 » est une nouvelle tragique et amusante qui nous démontre que le tout automatisé n’est pas forcément une panacée.

Avec « Opération de routine », on apprend que dans le futur, il sera possible de vivre sans travailler. Grâce à la rente de libre citoyenneté, on peut passer ses journées à glander, à baiser, à se camer, à s’envoyer en l’air de toutes les façons possibles. Rien à payer en retour. Enfin presque. Juste un petit don. Un peu de soi-même. Une nouvelle glaçante avec une chute à double détente !

« La dérive » reprend le thème de ces soldats japonais qui, des décennies après la fin de la seconde guerre mondiale, pensaient être toujours en guerre et continuaient de tenir leur poste sur des îles perdues dans le Pacifique. Ici, quatre militaires livrent, jour après jour, un combat acharné contre les insectoïdes de Sigma du Verseau. Mais le conflit est-il bien ce qu’on leur en a dit ? Sont-ils vraiment en route pour les colonies stellaires d’Epsilon où bien sont-ils encore sur Terre à lutter contre Dieu sait qui ?

« Sur le bord de la route » est une nouvelle qui aurait facilement sa place en littérature blanche. L’histoire de cette famille pauvre échouée en bordure de la forêt vierge, cultivant une terre ingrate et passant son temps à observer des convois militaires qui ne cessent de circuler sur la route toute proche pourrait en effet se situer n’importe où sur Terre. On pense bien sûr à l’Amazonie mais cela pourrait aussi bien être l’Indonésie ou l’Afrique équatoriale, ces régions où la misère et les dictatures poussent les populations à l’assaut des forêts et des minorités ethniques.

« Paysage des morts » est un récit étrange qui nous montre quelques-uns des différents aspects que la mort peut emprunter. Maladie, accident, homicide, à chacun sa chacune !

On remarquera enfin qu’entre chaque texte s’intercale une très courte nouvelle d’à peine une petite page et que le recueil s’achève sur un épilogue en forme de réflexion sur la destinée de l’homme et de sa planète.

Denoël - Présence du Futur - 1978

17 janvier 2021

UN BON CRU - PETER MAYLE

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Le sort semble s'acharner sur le pauvre Max Skinner. Criblé de dettes et licencié sans la moindre indemnité, il apprend le même jour le décès de son oncle. Seule consolation, le vieil homme lui lègue un petit domaine viticole dans le sud de la France. Plus rien ne le retenant dans son pays, le jeune homme part prendre possession de son héritage avec l'espoir de relancer l'exploitation et de s'installer au soleil. Il ignore alors qu'il aura fort à faire. Le vin de sa propriété est une abominable piquette, son métayer ne semble pas ravi de l'accueillir et sa jolie notaire lui fait des cachotteries. Il pourra heureusement compter sur la bonne humeur de son ami Charlie et sur l'aide inattendue d'une mystérieuse cousine. Et puis il y a Fanny, la ravissante serveuse du restaurant du village...

J'avais jusqu'à présent volontairement dédaigné les romans de cet anglais lubéronophile qui me semblaient écrits pour ses compatriotes, curieux de découvrir la Provence et les petits travers des méridionaux. En cela je ne m'étais qu'à moitié trompé. Malgré sa connaissance de la France, Peter Mayle ne parvient pas à s'affranchir des préventions des britanniques à l'égard des grenouilles. Il nous dépeint comme d'impénitents séducteurs, esclaves de leur estomac et un tantinet paresseux ou bien comme de dangereux chauffards doublés d'affreux exhibitionnistes dont l'haleine empeste l'ail. Quant à notre pays, il prend sous sa plume des allures de tiers monde. Une contrée où il fait certes beau et chaud mais dans lequel il faut renoncer au confort de la vie moderne.

On devine cependant que ces petites piques tiennent plus de l'amicale taquinerie que de la vraie moquerie. A l'instar de son personnage, Peter Mayle semble réellement amoureux de la Provence et du french way of life. Il ne se lasse pas de décrire les mille et un petits riens qui rendent la vie si douce : les marchés et ses myriades de saveurs, les flons-flons et les accordéons de la fête du village, les repas pantagruéliques et, forcément, les inévitables parties de boules.

C'est d'ailleurs la peinture de cette atmosphère qui constitue le principal, pour ne pas dire le seul, attrait du roman. La minuscule intrigue sur les méandres du négoce viticole et les arsouilles qui sévissent dans le milieu n'est que prétexte à une timide immersion dans le monde du vin tandis que ses personnages, s'ils sont joliment croqués, n'en restent pas moins assez convenus.

Cette histoire pleine de bonhomie constitue donc un gentil divertissement qui égayera vos vacances. Celles d'hiver, lorsque la pluie et le ciel gris vous donnerons des envies de soleil, de cigale et de pastis.

Nil Editions - Point Romans - 2006

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