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SF EMOI

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26 août 2020

LA GRANDE BALEINE - VINCENT DE OLIVEIRA

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Depuis une quinzaine d’années le post-apo a le vent en poupe. Réchauffement climatique et déliquescence sociale font prendre conscience à tous du futur pas joli-joli qui nous pend au nez et donnent aux écrivains une matière littéraire presque infinie. On trouve donc de plus en plus de ces romans déprimants avec, il faut le reconnaître, du bon et du moins bon. Vincent de Oliveira a placé le sien sous le signe de la course poursuite et du règlement de compte pour nous donner une sorte de post-apo mafieux et survitaminé où des bandes ultra violentes cherchent à mettre la main sur un magot dérobé au maire corrompu de ce qui reste de Varsovie.

Disons-le tout de suite, cette intrigue passe mal. Elle me semble même carrément inepte tant il est difficile de croire que vingt ou trente ans après la disparition du monde tel que nous le connaissons, des institutions et des pouvoirs qui le régissaient, l’argent puisse encore avoir la moindre importance. L’auteur s’en rend d’ailleurs parfaitement compte puisqu’il fait dire à l’un de ses personnages : « Désolé, je ne peux m’empêcher de croire à un mauvais film policier. C’est la fin du monde et on tue encore pour de l’argent ? ». Oui, il est vraiment difficile d’adhérer à cette histoire. Mais ce n’est pas trop grave car le roman a d’autres qualités.

Il y a d’abord un back-ground qui, pour être très classique n’en est pas moins convaincant. « Les Neiges de Juin » ont recouvert la planète d’une profonde couche de neige, provoquant l’éradication de presque toutes les espèces animales et obligeant les humains à se réfugier sous terre. Toutes les scènes du récit sont donc imprégnées par le froid, la neige et la glace. Des éléments hors de contrôle qui s’ajoutent aux nombreux autres dangers qui menacent les survivants.

Mais c’est surtout du côté des personnages qu’il faut aller chercher le principal intérêt du roman. Psychopathe incontrôlable ou colosse au grand cœur, homme de main cachant des blessures profondes ou chef de guerre sans morale, l’auteur nous propose un important panel d’individualités qui tiennent parfaitement la route. Des hommes et des femmes qui n’ont plus guère d’espoir en l’avenir et qui sont juste en quête d’un sursis pour satisfaire une vengeance, tenir une promesse ou accomplir un dernier rêve.

Nerveux et rythmé, noir sans être complètement désespéré, « La grande baleine » est un post-apo très sombre et en tout cas beaucoup moins poétique que ne laissent supposer son titre et le résumé de l’éditeur.

Autrement - 2016

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19 août 2020

UNE DEESSE NE PLEURE PAS - HEINZ GÜNTER KONSALIK

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Après que leur avion se fut écrasé au beau milieu de la forêt amazonienne, Gloria et Hellmut essaye de regagner la civilisation. La forêt hostile et ses hôtes dangereux vont leur compliquer la tâche… 

Avant de lire ce roman je ne connaissais de Konsalik que sa réputation d’auteur de romans sentimentaux. Une réputation qui n’est pas usurpée mais à laquelle je substituerai plutôt celle de « touche à tout » populaire capable de distiller dans une même histoire de la romance, quelques frissons et le souffle épique de l’aventure. Car pour faire rêver ses lecteurs et les transporter loin de leur quotidien morose, Konsalik a l’habitude de faire visiter à ses personnages les coins les plus paumés de la planète pour les plonger dans des situations toujours dramatiques. Ici, il a choisi de les perdre dans les profondeurs de la forêt amazonienne, territoires vierges et méconnus où vivent encore des tribus qui n’ont jamais rencontrés l’homme blanc (le roman date de 1974).

Premier constat, l’auteur n’est pas parvenu - et n’a sans doute même pas essayé - à s’affranchir des lieux communs qui nous viennent à l’esprit lorsque l’on songe à la jungle sud-américaine. Tous les poncifs ont été convoqués : la faune sauvage (panthère, crocodile et piranhas), la tribu de réducteurs de têtes, la jolie blonde prisonnière d’indiens qui la vénèrent et qu’elle parvient à subjuguer grâce à quelques gadgets modernes (allumettes, appareil photo), et jusqu’au fabuleux trésor d’or et de pierres précieuses qui n’attendait que sa venue pour faire parler de lui. Tout cela est assurément digne d’une série B hollywoodienne des années cinquante dans lesquels le décor et le dépaysement comptaient davantage que le scénario.

Bon, pour être tout à fait juste, on reconnaitra qu’à défaut d’être originale, l’histoire est honnête et rempli parfaitement son office. L’auteur s’en tire notamment grâce à des seconds rôles assez travaillés (le mercenaire bourru, le jeune indien qui s’émancipe des tabous de sa tribu) et quelques idées sympathiques dont celle de placer son couple de héros au beau milieu d’une guerre tribale. Et comme le roman se lit remarquablement facilement grâce à un style d’une extrême simplicité, on en vient rapidement à bout et l’on passe très vite à autre chose.

Pocket - 1998

12 août 2020

COMMENT BLANDIN FUT PERDU - JEAN-PHILIPPE JAWORSKI

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J’ai déjà dit ici et ici tout le bien que je pensais de Jean-Philippe Jaworski et de sa magnifique écriture. Je n’y reviendrai donc pas et me contenterai de signaler que cette qualité est toujours de mise dans ce petit recueil qui m’a ramené, le temps de deux nouvelles, dans ce cher Vieux Royaume. Et ce fut de nouveau une plongée époustouflante dans un moyen-âge alternatif où la fantasy n’est pas une fin en soi mais vient juste seconder l’histoire, la grande et la petite.

« Montefellone » nous précipite de plain-pied dans un conflit médiéval. Une cité est assiégée par les troupes du duc d’Arches. La ville doit tomber avant que des renforts venus de Ciudalia ne viennent les prendre à revers. Ici, la grande force de l’auteur est de nous faire ressentir, presque toucher du doigt, la violence des combats. Qu’il s’agisse des assauts sur les murailles ou des conciliabules qui les précèdent, des décisions tactiques et des actes de bravoures isolés, tout est parfaitement rendu et sonne terriblement vrai. Ca sent la peur et la mauvaise sueur, le sang et la tripaille. Les rêves de gloire s’effacent devant la mort aveugle qui ravale les puissants et les humbles à leur seul poids de chair et d’os. Cela nous donne une belle histoire de chevalerie sur fond d’amitié trahie et de fidélité mal placée. Un récit d’exploits guerriers teinté d’amertume, dans le même ton que « Le service des dames » du recueil « Janua Vera ».

Après cette mise en bouche guerrière, on change de registre avec une fort jolie nouvelle qui nous parle de passion amoureuse et d’amour de l’art. Le récit est plus intimiste. Il nous plonge dans le silence des monastères et des forêts profondes, dans le secret de l’imaginaire et de la création artistique. « Comment Blandin fut perdu » nous invite à suivre le maître peintre Albinello et son apprenti dans leur labeur quotidien, parmi les artisans des différents corps de métier, au milieu des échafaudages, des enduits et des pigments. D’églises en castels, de maisons nobles en couvent, nous voyons l’élève s’épanouir et dépasser le maître tandis que nous est progressivement révélée l’obsession qui l’habite. Une histoire d’une grande sensibilité avec un personnage déroutant et une fin ouverte juste ce qu’il faut pour clore le récit tout en laissant à chacun le choix de sa conclusion.

Gallimard - Folio - 2016

5 août 2020

LE SOURIRE NOIR - SERGE BRUSSOLO

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David sarella, auteur à succès de romans d’aventures, n’aurait pas dû accepter de participer à l’atelier d’écriture organisé par la gérante d’un hôtel de Mother Lode Lake, petite station de vacances aux portes du Lassen Volcanic National Park. A peine arrivé dans la résidence, il se rend compte que les choses ne tournent pas rond. Il y a d’abord ces trois touristes retrouvés atrocement brûlés après avoir fait trempette dans une « marmite »  volcanique. Il y a ensuite les autres résidents de l’hôtel qui se comporte comme des gamins et passent leur temps à faire des farces de mauvais goûts et à risquer leur vie dans des activités insensées. Il y a enfin ces étranges touristes en costume trois pièces qui semblent s’intéresser davantage à sa personne qu’aux beautés naturelles du parc national. Très vite, David en vient à soupçonner un lien entre ce vent de folie qui souffle à Mother Lode Lake et un produit amaigrissant révolutionnaire : l’Amazing Diet. 

Quand il est passé de la science-fiction au thriller, on aurait pu craindre que Serge Brussolo ne s’assagisse et que ses romans perdent ce grain de folie qui fait toute leur saveur. Heureusement pour ses fans, il n’en fut rien. Le bonhomme a su conserver intacte cette imagination incroyable qui lui permet de construire des intrigues démentielles à partir d’une matière à priori très commune. Avec lui, tout prend des proportions démesurées. Un produit amaigrissant se transforme en une puissante drogue qui lève toutes les inhibitions, un club de lecture prend des allures de secte et une simple vengeance dégénère en complot à l’échelle d’un pays. Et pourtant, on reste toujours dans le domaine du plausible. Il ne fait que repousser légèrement les frontières de la logique, juste ce qu’il faut pour nous embarquer dans ses délires sous contrôle mais pas assez pour sombrer dans le fantastique pur et dur.

Cette fois-ci pourtant, je n’ai pas été enthousiasmé par son récit. Alors qu’elle démarre sur les chapeaux de roues avec une excellente idée, l’histoire s’avère très vite assez décevante. Elle m’a paru manquer d’unité et j’ai eu le sentiment qu’il s’était contenté de broder sur un fil conducteur assez ténu (la traque d’un chimiste mégalomane) quelques poncifs de la littérature d’angoisse et d’horreur (le savant fou, le village de demeurés façon « Délivrance ») et quelques figures imposées du thriller (mafia et course contre la montre pour trouver un antidote). Il a bien sûr ajouté à tout cela quelques-uns de ses thèmes favoris et on retrouve ses obsessions sur la folie et les corps martyrisés ou encore quelques-uns de ses lieux fétiches (Venice, Los Angeles, la demeure d’une star hollywoodienne…).

Quant aux personnages, ils sont là encore tout à fait typiques de son œuvre. Solitaires, hantés par leur passé, malmenés par leurs phobies et il faut bien l’avouer, peu sympathiques, David, Emmy, Marvin et les autres n’ont rien de ces gentils héros auxquels on aimerait s’identifier. Et pourtant, en dépit de notre absence d’empathie à leur égard, on est comme subjugués par leurs mésaventures. La succession de scènes stupéfiantes auxquelles l’auteur les confronte nous maintient sous pression et l’on est littéralement absorbés jusqu’à la toute dernière page. C’est ça l’effet Brussolo !

On notera aussi les nombreux clins d’œil que le grand Serge adresse à ses fidèles lecteurs par le biais de références à ses autres romans (les aventures de Conan Lord) ou, plus intéressant, sur la façon dont il s’imagine que ses livres sont perçus : « Il était assez doué pour faire peur, distiller des atmosphères vénéneuses… Tout le monde s’accordait à lui reconnaître une imagination hors du commun, même si ce compliment cachait en réalité une méfiance entachée d’un léger dégoût. »

Livre de Poche - Thrillers - 1996

29 juillet 2020

LES MAL LUNES - PIERRE SINIAC

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Amateur de polars bien formatés avec crime, enquête et révélations, passez votre chemin ! Ce roman n’est assurément pas pour vous. Avec ses « Mal lunés », Pierre Siniac semble avant tout s’être fait plaisir en s’offrant une bonne grosse pochade où le burlesque s’efface progressivement au profit du tragique. Il ne s’encombre donc pas d’une intrigue bien fouillée et son scénario est des plus simples.

Un trio d’affreux composé d’un ancien milicien, d’un mercenaire sur le retour et d’un flic réformé végète dans un bidonville près d’une cité balnéaire de la côte atlantique. Alors qu’ils hésitent à cambrioler une bijouterie, leur attention est attirée par une pièce de théâtre qui se joue non loin de là et qui va cristalliser leur rancœur envers une société dans laquelle ils ne se reconnaissent plus. Il faut dire que le sujet du spectacle a de quoi les démanger. Il s’agit d’une critique virulente des dictatures et de leurs méthodes musclées, torture et répression. Se sentant personnellement visés à raison de leurs parcours respectifs, Delaurier, Hennoque et Susquin s’invitent à l’une des répétitions à laquelle a été conviée une partie de l’intelligentsia parisienne.

Passés les premiers chapitres destinés à familiariser le lecteur avec l’ensemble des protagonistes, l’histoire se transforme très vite en un huis-clos halluciné au cours duquel nos trois anti-héros vont laisser parler leurs mauvais penchants. La confrontation est radicale, en paroles comme en actes. D’un côté la France d’en bas, l’avenir bouché, l’argot. De l’autre des bobos satisfait d’eux-mêmes, beaux esprits amateurs de petits fours, langage châtié et parole acérée. Quant aux acteurs, pris entre deux feux, ils vont faire les frais de l’histoire, contraints de jouer pour de vrai les scènes de torture de la pièce de théâtre avec gégène, baignoire et le toutim.

Et finalement, en dépit de leur bêtise et de leur méchanceté, on se surprend à éprouver un peu de sympathie pour ces trois brutes pathétiques. Le contraste avec les « intellectuels parisiens » y est sans doute pour beaucoup mais il y a aussi un petit quelque chose de poignant dans leur chant du cygne… avant qu’il ne tourne au carnage. En bref, « Les mal lunés » c’est corrosif, c’est méchant, c’est violent mais, dussé-je passer pour un sadique, je dois avouer que je me suis régalé !

Rivages Noir - 1995

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25 juillet 2020

BARBARELLA UNE SPACE ODDITY - VERONIQUE BERGEN

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Avant toutes choses, je dois avouer que je n’ai jamais lu les bandes-dessinées de Jean-Claude Forest. Je ne connais donc Barbarella qu’à travers le film de Roger Vadim et son héroïne a pour moi les traits - et la plastique - de Jane Fonda. Je comptais donc sur cet ouvrage de Véronique Bergen pour faire plus ample connaissance avec la célèbre aventurière interplanétaire, avec les mondes qu’elle visite et la faune et la flore extra-terrestre qu’elle y rencontre.

Et de ce point de vue je n’ai pas été déçu. Véronique Bergen nous offre une étude extrêmement fouillée des quatre albums qui composent ses aventures. Des aventures qu’elle explore sous presque tous les aspects : scientifique, psychologique, politique, écologique, symbolique… C’est réellement passionnant mais j’ai tout de même éprouvé un peu de mal à la suivre dans tous ses développements. Je n’étais sans doute pas suffisamment armé pour apprécier son analyse à sa juste valeur et j’ai souvent eu l’impression de lire une communication universitaire et non un ouvrage destiné à un public plus large. Les termes techniques, les concepts compliqués, les tournures alambiquées, tout concoure à rebuter le simple amateur de SF ou de BD qui souhaite juste approfondir un peu ses lectures. J’ai également beaucoup regretté que l’ouvrage ne soit  illustré d’aucuns dessins ni d’aucunes photos. Parti pris artistique ou simple question de droits, cette absence est véritablement regrettable s’agissant d’un livre consacré à une héroïne picturale et ajoute encore à l’aridité de l’ensemble.

Quoiqu’il en soit, le livre de Véronique Bergen m’a dévoilé une héroïne fascinante, éprise de liberté, luttant contre tout ce qui aliène et rejetant tous les pouvoirs, exercés ou subis. Une héroïne que je vais m’empresser de retrouver avec l’une quelconque de ses aventures aux titres évocateurs : « Les colères du mange-minutes », « Le semble Lune », « Le miroirs aux tempêtes »…

Les Impressions Nouvelles - La Fabrique des Héros - 2020

22 juillet 2020

CHASSE COSMIQUE - LYON SPRAGUE DE CAMP

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Le lecteur qui se contenterait de lire le premier chapitre de ce livre pourrait facilement se croire en présence d’un roman noir très basique puisqu’il y est question d’un privé engagé par un richissime homme d’affaire pour retrouver sa fille qui vient de fuguer en compagnie d’un bellâtre possiblement coureur de dot. Oui mais voilà, Victor Hasselborg n’est pas Humphrey Bogart et la planète Krishna n’a pas grand-chose à voir avec New-York. Et puis surtout, c’est Lyon Sprague de Camp qui est aux commandes et forcément la SF ne saurait tarder à pointer le bout de son nez. De fait, on est rapidement transporté aux confins de l’univers, sur une planète bien différente de cette bonne vieille Terre.

« Chasse cosmique » appartient en effet au cycle des « Viagens Interplanetarias » qui met en scène des terriens contraints pour diverses raisons de se rendre dans le système de Ceti et de séjourner sur l’une de ses planètes : Vishnu, Ganesha et surtout Krishna dont les habitants sont les plus proches des humains. Il s’agit de romans de science-fantasy dans lesquels les personnages découvrent à leurs dépens les particularités de mondes aussi étranges que peu évolués, le tout dans une ambiance le plus souvent fort drôle.

Et c’est exactement le cas ici. Quelques soient les circonstances et même lorsque le héros est confronté aux pires situations (emprisonnement, duel, combat..) c’est l’humour qui prédomine. On ne ressent jamais vraiment les dangers auxquels Hasselborg doit faire face et l’on sait d’avance qu’il va s’en sortir par une pirouette ou grâce à une solution de dernière minute tirée de son savoir de terrien civilisé. Cette absence de dimension dramatique nuit beaucoup à l’histoire. Là où il y avait matière à un bon récit d’aventures mâtiné d’humour, c’est exactement le contraire qui s’est produit et « Chasse cosmique » ne dépasse jamais le niveau de la bonne grosse farce.

L’anachronisme entre le caractère médiéval de la société gozashtandoue et le statut d’homme moderne de Victor Hasselborg constitue donc le seul véritable attrait du récit. Bien plus que sa mission ou ses démêlées avec des trafiquants d’armes, ce sont toutes les petites péripéties liées à sa méconnaissance des krishniens et de leurs coutumes qui assurent pour l’essentiel, l’intérêt du roman. Et pour le coup l’imagination de Sprague de Camp fait merveille. Non content de nous transporter sur une planète rétrograde, il fait preuve d’une grande inventivité dans tous les domaines (faune, flore, religions, transports…) et nous distrait par les multiples découvertes de son héros et par ses non moins nombreuses déconvenues.

Il est en cela bien aidé par des personnages bien campés, au premier rang desquels un héros hypocondriaque qui aura fort à faire sur une planète où la nourriture et les conditions d’hygiène rudimentaires lui seront un soucis constant. Mais bien d’autres viennent ajouter leur grain de sel à ses déboires dont la belle Fouri et ses velléités matrimoniales ou bien le pusillanime Hasté, grand prêtre d’un culte en perte de vitesse.

Sans prétentions mais non sans qualités, « Chasse cosmique » est une lecture divertissante qui n’apportera pas grand-chose à votre culture SF mais vous offrira deux ou trois heures de dépaysement et d’humour. Ce n’est déjà pas si mal !

Librairie des Champs-Elysées - Le Masque SF - 1976

15 juillet 2020

BREBIS GALEUSES - KURT STEINER

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Pour avoir osé émettre une opinion contraire au dogme étatique, le pauvre Rolf B40 se voit inoculer le virus du rhume. A première vue la peine peut paraître bien légère mais, dans une société où toutes les maladies ont été éradiquées, une toux, un reniflement ou un nez qui coule vous conduisent inexorablement à la déchéance. Relégué parmi les tuberculeux, les cancéreux et les exclus de tout poil, Rolf va faire le difficile apprentissage de la survie. 

Si ma dernière rencontre avec Kurt Steiner m’avait laissé perplexe, voilà une lecture qui me réconcilie avec l’auteur. Pourtant, le thème et l’atmosphère de « Brebis galeuses » sont au premier abord, très proches de ceux de « Tunnel ». Même société totalitaire, même exclusion des déviants dans les zones les plus pourries, même personnage mis au banc de la société et qui entreprend de mener la révolte populaire. Sauf qu’ici, un peu plus de légèreté dans le ton et davantage de simplicité dans le style permettent au lecteur de plonger très facilement dans ce roman pourtant très pessimiste.

L’auteur nous y raconte la descente aux enfers d’un petit fonctionnaire du Centre de Coordinations des Opérations. Une journée abominable qui le verra enchainer les mauvaises rencontres et les mésaventures et passer du statut de bon citoyen à celui de paria. Quoiqu’il fasse tout se retourne en effet contre lui. Qu’il agisse honnêtement ou se conduise comme un malfrat, qu’il tente de conserver son emploi ou de se livrer au trafic de médicaments, qu’il use de la violence ou de la fuite, le sort lui demeure contraire et le pauvre Rolf s’enfonce encore et encore. Heureusement, tout cela nous est narré avec pas mal d’humour même s’il faut convenir qu’il est plutôt noir. Un ton et un contenu qui ne sont pas sans rappeler le « Brazil » de Terry Gilliam avec lequel ce roman partage le loufoque de certaines situations et la critique d’une société individualiste et autoritaire.

Celle que nous décrit l’auteur est d’un égoïsme forcené. C’est le règne du chacun pour soi et de la satisfaction immédiate de ses envies et de ses petits plaisirs. Aucune solidarité, pas la moindre empathie envers ceux qui souffrent. Ignorés, craints, les malades, comme les SDF de nos villes, sont impitoyablement rejetés. Ils suscitent un sentiment de dégoût et, au lieu de leur venir en aide, on les chasse ou on les tue. Mais n’allez surtout pas croire que Kurt Steiner fasse dans le manichéisme le plus grossier avec les vilains riches d’un côté et les gentils pauvres de l’autre. Dans son monde, il n’y a pas plus d’aide et de réconfort entre les nantis qu’entre les réprouvés et ces derniers s’exploitent les uns les autres sans le moindre remord et avec un acharnement plus marqué envers les moins mal lotis : « Au pays des aveugles, on attrape les borgnes à tâtons et on leur crève l'œil ».

En fait, seul son héros parviendra à surmonter ses préventions et tentera de venir en aide à ses compagnons d’infortune. Sans doute parce qu’il aura partagé leur sort mais peut-être aussi parce que, au passage, il aura découvert la beauté et la force de ces drôles de sentiments que sont l’amour et l’amitié.

Fleuve Noir Anticipation - 1989

8 juillet 2020

APPARITION DES SURHOMMES - B. R. BRUSS

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Sorti la même année que « Les Plus qu’humains » de Sturgeon, deux ans avant « Les transformés » de Wyndham et seulement 13 années après « A la poursuite des Slans » de Van Vogt, ce roman prouve que la SF française n’a guère perdu de temps pour emboiter le pas aux auteurs anglo-saxons en matière d’histoires de mutants. Avec ce livre, Bruss nous donne en effet sa propre vision du surhomme. Stade ultime de l’évolution humaine, les siens sont supérieurement intelligents et son histoire commence d’ailleurs par la manifestation de leur puissance.

Il nous emmène pour cela en Suisse où un phénomène étrange et inexpliqué vient de survenir. Une barrière invisible autant qu’infranchissable isole du reste du monde la ville de Neufchâtel et ses environs. Impossible d’entrer en communication avec ceux qui sont restés à l’intérieur et que l’on cesse bientôt de discerner à cause de l’opacité qui recouvre peu à peu la zone isolée. Les scientifiques du monde entier se penchent sur l’inquiétant prodige. Les théories les plus farfelues sont avancées mais aucune explication convaincante n’est trouvée. Lorsque la zone opaque se met à s’étendre et que des aéronefs d’une technologie futuriste apparaissent au-dessus des capitales pour réclamer toutes sortes de richesse, les gouvernements du monde entier commencent à prendre peur… Toute cette première partie nous est contée sur un ton résolument impersonnel, un peu comme un rapport administratif ou une leçon d’histoire. Aucun personnage ne vient occuper le devant de la scène, exception faite peut-être du professeur Doorn, le scientifique qui a pris la tête des recherches et qui jouera un rôle important à la fin du roman.

Il faut donc attendre la seconde partie pour voir l’histoire s’incarner en la personne de Georges Bardin, jeune artiste peintre de 25 ans enlevé par les Agoutes (les surhommes en question) et contraint de les servir dans une mystérieuse cité souterraine. A partir de là, le récit consiste principalement dans la relation qu’il nous fait de son existence dans la cité des Agoutes et des merveilles technologiques qu’il y découvre. Mais le plus intéressant reste sans conteste sa rencontre avec leur chef et le récit que ce dernier lui fait de son existence et des circonstances qui l’ont amené à entreprendre la domination du monde.

Cette seconde partie qui se déroule pour l’essentiel sous Terre m’a beaucoup rappelée « La race à venir » d’Edward Bulwer-Lytton. Dans ce vieux roman datant de 1870, il était en effet déjà question d’une race d’humanoïdes extrêmement évolués, également pourvus d’ailes et réfugiés sous Terre dans l’attente de leur avènement. Il s’agissait là encore de nous présenter leur écrasante supériorité scientifique et le récit se terminait sur la promesse d’une confrontation dont l’espèce humaine n’aurait pas lieu de se réjouir.

Or, je ferais à ce roman de Bruss le même reproche que j’avais fait à celui de son illustre devancier. Dans les deux cas le récit manque cruellement d’action. De l’enlèvement du héros jusqu’à son évasion, il se passe fort peu de choses et ce n’est pas son amourette avec une autre captive qui suffit à enflammer l’histoire. Celle-ci à néanmoins le mérite de se terminer sur l’affrontement tant attendu, une bataille aussi rapide que définitive. A votre avis, qui a gagné ?

Le Livre de Poche - SF - 1977

1 juillet 2020

MARUNE : ALASTOR 933 - JACK VANCE

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Deuxième des trois volumes que Vance a consacré à l’univers d’Alastor, Marune ressemble beaucoup au premier opus pour ce qui est de l’intrigue. Dans les deux cas il est en effet question d’un individu de retour sur sa planète natale et qui se retrouve confronté à l'antagonisme d'une famille qui cherche à le dépouiller de sa situation et de ses biens, de voisins un peu trop entreprenants et, d'une manière générale, d'individus acharnés à sa perte. L'essentiel de l'histoire va donc tourner autour des chausses trappes que lui tendent toutes ces "bonnes âmes" et à la façon dont Efraïm, le sympathique et déterminé héros, se tire d'affaire.

Toute l’originalité du présent roman tient donc à un détail d’importance : Efraïm est amnésique. D’ailleurs, le roman débute alors qu’il erre sans but sur une planète fort éloignée de son monde d'origine, sans la moindre idée de son identité et sans un seul appui pour l'aider dans ses recherches. Ce long passage qui nous fera visiter les planètes de Bruse-tansel et Numénès ainsi que le palais du Conatic (le tout puissant dirigeant de l'amas d'Alastor) est le seul où il soit vraiment question de science-fiction car, dès le retour d’Efraïm sur sa planète d’origine, celle-ci se fait toute petite et laisse la place à une ambiance plutôt médiévale.

Jack Vance nous emmène en effet sur Marune et plus précisément en pays Rhunes, un ensemble de petites principautés belliqueuses où le sens de l’honneur et l’étiquette sont portés à leur paroxysme. Nous y découvrons une société particulièrement étrange où les manifestations physiologiques considérées comme trop animales font l'objet d'interdits. Ainsi, l’alimentation y est jugée aussi malséante que la défécation et ne s'effectue qu'en privé, seul ou bien dissimulé derrière un paravent. Quant aux relations sexuelles, tenues pour particulièrement répugnantes, elles ne sont autorisées que lors de la journée des « ténèbres »  au cours de laquelle toutes les folies sont permises.

C’est donc dans une société austère et sclérosée que notre héros sans passé va tenter de re-trouver sa place. Etranger parmi les siens, il lui faudra batailler pour récupérer son rang et ses prérogatives. Il devra pour cela chercher des indices, trouver des témoins, interroger et menacer, tirer ses déductions, bref se livrer à une véritable enquête policière. Il devra surtout se méfier de tout et de tous… Une recherche de la vérité qui s’avèrera aussi dangereuse que passionnante même si elle se conclue d’une façon un peu trop hâtive à mon goût.

J'ai Lu - 1983

 

24 juin 2020

LE MEDECIN DE CAMPAGNE - HONORE DE BALZAC

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Après le sympathique « Colonel Chabert » et l’excellent « Eugénie Grandet », je poursuis ma découverte de l’œuvre de Balzac avec un roman un peu moins connu. « Le médecin de campagne », c’est un fait, n’est pas le plus célèbre des opus de la comédie humaine et maintenant que je l’ai lu, je comprends mieux pourquoi. L’ouvrage souffre en effet d’une construction un peu bancale et d’un manque de cohésion entre ses différentes parties.

Il démarre pourtant de fort belle façon par la rencontre entre un officier en retraite et un médecin qui vit retiré dans une vallée du Dauphiné. Ce dernier est une sorte d’ermite philanthrope que l’ancien militaire est venu trouver pour des raisons qui nous seront révélées plus tard. Passé un accueil un peu froid, les deux hommes font plus ample connaissance et le Docteur Benassis explique à son hôte comment il est parvenu à transformer un pays misérable et arriéré en une contrée riante et prospère.

La seconde partie est tout aussi réussie. C’est une sorte d’illustration par l’exemple des propos du médecin. On y voit les deux hommes se promenant dans la vallée et enchaînant les rencontres avec les habitants du cru qui ont, pour la plupart, bénéficié des bons soins du docteur. Portraits et témoignages se succèdent qui attestent de l’immense bonté du docteur et de l’indéniable réussite de ses entreprises. Il n’est sans doute pas interdit de voir là une illustration des convictions politiques de Balzac avec ce qui ressemble fort à une utopie sociale. Il y développe un véritable modèle économique et social en insistant notamment sur la santé, la nécessité d’un habitat salubre et sa conviction que les bonnes volontés construisent des synergies profitables à tous.

Le troisième chapitre lève le voile sur le passé du médecin et nous comprenons alors les raisons qui l’ont poussé à fuir Paris et le grand monde pour faire le don de lui-même à la communauté villageoise où il s’est retiré. Si le roman s’était arrêté là, il eut constitué un tout cohérent et aurait juste nécessité une petite explication quant aux raisons de la visite de l’officier. Hélas, Balzac a décidé de rallonger la sauce et d’introduire une histoire dans l’histoire. C’est donc reparti pour un nouveau récit qui nous parle cette fois d’amour contrariées, de considérations sur les bienfaits de la nature et des guerres napoléoniennes…

Petite déception donc, mais que je compte bien effacer prochainement avec la lecture du célébrissime « Père Goriot ».

Le Livre de Poche - Classiques - 1999

17 juin 2020

LE LIVRE DES CRANES - ROBERT SILVERBERG

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Quatre étudiants profitent de leurs vacances pour se lancer dans une longue excursion à travers l’Amérique, de la Côte Est à l’Arizona. Ils espèrent retrouver la trace du mystérieux monastère de la Fraternité des Crânes où se cacherait le secret de l’immortalité. C’est du moins ce que l’un d’eux, expert en philologie médiévale, prétend avoir découvert dans un ancien manuscrit. Réalité ? Légende ? La vérité se trouve au bout du voyage. 

Robert Silverberg est un auteur majeur de la SF américaine à laquelle il a donné quelques-uns de ses chefs d’œuvres. Qu’il aborde la dystopie (Les monades urbaines), l’uchronie (Roma Aeterna) ou même la fantasy (Le cycle de Lord Valentin), il le fait toujours avec la même réussite grâce une culture immense et une écriture fantastiquement immersive. « Le livre des crânes » ne se rattache en revanche à aucun de ces genres. Il y est certes question d’immortalité, on y parle bien d’un vieux grimoire et d’une étrange secte, mais à aucun moment, on n’y rencontre un élément d’ordre fantastique ou surnaturel.

Il s’agit plutôt d’une quête initiatique. Partis à la recherche de l’immortalité, c’est en réalité à la découverte de leur moi profond que les quatre protagonistes de son histoire - l’orphelin avide de reconnaissance, le gosse de riche blasé, le juif complexé et l’homo déluré – vont aboutir. Grâce au procédé du roman choral, Silverberg nous plonge dans leurs pensées les plus intimes. Il nous dévoile leurs secrets et leurs failles, leurs fantasmes et leurs espérances. Il nous montre aussi ce qu’ils pensent les uns des autres, mettant à nue les rancœurs et les jalousies et révélant à cette occasion une société américaine beaucoup plus clivée qu’il n’y parait.

 « Le livre des crânes » est un livre très représentatif de son époque. Ecrit dans les années 70, il illustre le besoin de rupture et de changement alors à l’œuvre dans presque toutes les sociétés occidentales. L’homme a découvert l’atome, il a marché sur la Lune et a définitivement soumis la nature. « Il a échappé à l’ignorance superstitieuse pour tomber dans le vide matérialiste ». En est-il plus heureux pour autant ? Pas sûr. Consommer ne lui suffit plus, il veut à donner un sens à sa vie. Ce sens il va le rechercher dans de nouvelles expériences, dans la drogue, le sexe, la philosophie transcendantale… Le résultat sera-t-il à la hauteur de ses attentes ?

Pocket SF - 1984

10 juin 2020

LES TRANSFORMES - JOHN WYNDHAM

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Des millénaires après un conflit nucléaire, la planète continue de subir les conséquences de la folie des hommes. Les continents demeurent largement inhabitables et l’humanité a régressé à un stade préindustriel. Au Labrador, un semblant de retour à la normale s’est amorcé. Quelques communautés paysannes se développent sur les terres les moins irradiées, éliminant impitoyablement les plantes et les animaux qui ont subis des mutations génétiques. Quant aux hommes et aux femmes « impures », ils sont exilés dans les Franges, ces territoires sauvages où la faune et la flore se sont développés de façon anarchique. Dans la petite ville de Waknuk, le jeune David Strorm comprend très vite qu’il doit cacher à tout le monde, et en particulier à son père, le don qui lui permet de communiquer par la pensée avec d’autres enfants de la région… 

John Wyndham est l’un des auteurs de SF britannique que je préfère. « Le jour des triffides » fait partie de mes post-apo favoris et ses histoires d’invasions extra-terrestres sournoises et insidieuses (Les coucous de Midwich, Le péril vient de la mer), sont excellentes. Et pour couronner le tout, il possède un style agréable et extrêmement fluide, très plaisant à lire. C’est donc sans véritable surprise que j’ai été une fois de plus séduit par ce nouveau roman dont on ne peut pourtant pas dire que l’originalité soit la qualité première. Il faut dire que lors de sa parution, les histoires de mutants n’avaient plus rien de très nouveau. Van Vogt, Sturgeon et quelques autres étaient déjà passés par là et ce type de récits était déjà bien ancré dans la culture SF.

De la même manière, le cadre du récit n’a rien de particulièrement innovant. On peut même dire que Wyndham n’est pas allé le chercher bien loin puisqu’il ressemble presque trait pour trait à l’Amérique des XVIIème et XVIIIème siècles. Nous sommes en effet plongés dans une communauté agricole comme il en existait beaucoup dans les colonies américaines d’alors, une petite bourgade où quelques dizaines de familles de fermiers et d’éleveurs tentent de tirer leur maigre pitance d’une terre ingrate. Remplacez les insurgés des Franges par les amérindiens, les fanatiques de la race pure par les puritains anglicans et la traque des mutants par la chasse aux sorcières et c’est bel et bien l’Amérique de Nathaniel Hawthorne et de Salem qui reprend vie.

Dans ces conditions, tout  le talent de Wyndham va consister à nous immerger dans cet univers et nous faire éprouver les sentiments de peur et de révolte de ses jeunes héros. Il va le faire en prenant tout son temps qui sera aussi celui de leur apprentissage. Lorsque l’histoire débute, David Strorm n’a que dix ans. Il en aura six de plus à la fin du récit. Six années pendant lesquelles il va être amené à comprendre la nature profondément sectaire et injuste de la communauté où il vit. L’extrême rigueur de la société labradorienne nous est donc dévoilée progressivement. Petit à petit, ceux que l’on considérait de prime abord comme de simples bigots arriérés montrent leur vrai visage, celui de fanatiques qui ne se contentent pas de brûler les récoltes génétiquement impures ou d’exiler les mutants, mais qui peuvent aussi torturer et tuer. La montée en puissance est parfaitement maîtrisée. Présente dès les premières pages, la menace qui pèse sur David et ses compagnons se fait de plus en plus précise. Ils doivent développer des trésors de prudence pour échapper aux inspecteurs de la foi et le plus gros du roman est consacré à cet effort constant qu’il doive faire pour dissimuler leur état, rester unis et préparer leur avenir.

Cette lutte d’un groupe d’enfants face à la communauté des adultes est à comparer à celle qui oppose la trentaine de « coucous » aux villageois de Midwich. Dans ce roman les enfants nés de « visiteurs » extra-terrestres sont clairement présentés comme une menace pour l’espèce humaine en raison de leurs capacités supérieure et notamment de leur don de télépathie. Un don que possèdent aussi les petits mutants des « Transformés » sauf qu’ici, ce talent particulier est présenté comme un atout, une évolution bénéfique de l’humanité. Bref, selon le point de vue où l’on se place, la menace n’est pas perçue de la même manière et les victimes changent de camp !

Fleuve Noir Anticipation - 1955

3 juin 2020

LE POINT ZERO - MATSUMOTO SEICHO

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A peine un mois après leur mariage, l’époux de Teiko disparait dans les environs de Kanazawa où il soldait ses derniers dossiers avant de rejoindre son nouveau poste à Tokyo. Elle décide alors de se rendre sur place pour essayer de retrouver sa trace. Mais, ignorant presque tout du passé de son conjoint, sa tâche va vite s’avérer compliquée.  

Seichô Matsumoto est considéré comme le Simenon du pays du Soleil Levant . N’ayant lu qu’un seul roman du grand écrivain belge je ne saurai me prononcer sur cette comparaison. Pour autant, une chose est certaine, « Le point zéro » est un récit où le cadre, temporel, géographique et social, est au moins aussi important que l’intrigue criminelle qui nous est proposée.

Dans ce roman écrit en 1959, l’auteur évoque un Japon encore très marqué par les conséquences, matérielles et morales, de la défaite face aux Etats-Unis. Nous y découvrons un pays qui se remet doucement de la gigantesque crise économique qui suivit la fin de la guerre. Les coutumes reculent devant le mode de vie occidental, l’habitat traditionnel est progressivement remplacé par des demeures modernes et le capitalisme à l’américaine (usines et société de publicité) commence à s’imposer. L’histoire se déroule pour l’essentiel dans une préfecture du nord, coincée entre mer et montagne et subissant du fait de cette situation, la rigueur des éléments et une certaine pauvreté. On côtoie le petit peuple et les notables et la diversité des lieux fréquentés par les personnages (ryokans, salons de thé, bains et toute sorte d’institutions) nous offre un panorama assez complet de la vie dans une ville de province.

Mais là n’est pas le sujet principal du roman. Ce dont Seichô Matsumoto veut nous parler, c’est de ces milliers de japonaises que la misère de l’immédiat après-guerre a contraintes à se prostituer auprès des soldats américains. Ces « pan-pan » que le Japon s’est dépêché d’oublier, il les remet sur le devant de la scène en posant notamment la question de savoir ce qu’elles sont devenues une fois le pays sorti de la misère. Il s’interroge également sur l’influence que ces relations ont pu avoir sur les mentalités dans une société nippone encore très patriarcale, pour ne pas dire carrément machiste.

L’émancipation des femmes est donc au cœur du récit et ce n’est pas un hasard si les principaux personnages sont féminins, à commencer par son héroïne. Pourtant, au début du roman, Teïko apparait comme une femme effacée, subissant l’emprise de sa mère puis celle de son mari. Un mari qu’elle ne connaît guère puisque leur union a été arrangée par un entremetteur comme il était encore de coutume à l’époque. Cependant, en dépit des règles de politesse très pesantes et de la retenue qui s’imposait alors aux femmes, elle va révéler son caractère, faisant preuve d’une perspicacité et d’une persévérance peu commune. Son enquête fera émerger le joli portrait d’une femme volontaire qui doit comprendre qui était son époux afin de découvrir la vérité… à moins que ce ne soit le contraire.

10/18 - Grands Détectives - 2020

27 mai 2020

ALMURIC- ROBERT ERVIN HOWARD

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Menacé d’être lynché après une rixe qui a mal tourné, Esau Cairn trouve un refuge provisoire dans le laboratoire du professeur Hildebrand. Ce dernier lui propose alors d’utiliser une machine de son invention qui devrait le propulser à travers l’espace vers une planète habitable. N’ayant plus rien à perdre, Esau accepte la proposition et se retrouve sur un monde étrange peuplé d’une race d’humanoïdes particulièrement agressifs : les guras. 

Ce roman est l’une des rares incursions de Robert Erwin Howard dans le domaine de la science-fiction. Une incursion extrêmement timide puisque, malgré l’absence d’ingrédients d’ordre fantastique, la planète Almuric ressemble fort à ses habituels univers de fantasy et notamment à l’âge hyborien de son célèbre barbare. Pas de sorciers donc, pas de démons ni autres magiciens mais un environnement très « médiéval fantastique » avec force goules, araignées gigantesques et monstres ailés. L’intrigue est aussi totalement tournée vers le fait guerrier et les combats à l’arme blanche, les duels et les sièges se succèdent en un crescendo de fureur et de sang.

En fait la SF se limite à un postulat de départ, une idée vite expédiée, sensée expliquer la présence d’un terrien sur une planète radicalement différente de la sienne. Howard est visiblement très peu à l’aise avec ce genre. Il est vrai que nous sommes alors en 1936 et la science-fiction « moderne » n’en est encore qu’à ses débuts. Burroughs lui-même n’avait pas fait un gros effort de vraisemblance avec son John Carter, vingt ans plus tôt. Le grand Bob, lui, n’en fait aucun. Le voyage intersidéral de son héros et la façon dont il communique avec le scientifique qui nous relate ses aventures, sont à peine évoqués et, à chaque fois qu’un élément de son récit mériterait un éclaircissement, il botte en touche. Son personnage maîtrise ainsi parfaitement la langue locale et se découvre des qualités de bretteur hors pair sans que rien ne vienne jamais le justifier. Quant à ses explications concernant l’incroyable différence physique entre les mâles et les femelles guras, elles auraient sans doute fait hurler de rire ce pauvre Darwin ! Il ne faut toutefois pas trop s’émouvoir de ces incohérences et de ces petites facilités mais les accepter telles quelles, en se contentant de découvrir Almuric avec la même joie enfantine que son héros. Un héros qui constitue d’ailleurs la seule véritable curiosité de ce roman.

A première vue, Esau Cairn ressemble pourtant à n’importe quel personnage howardien. Grand, musclé, appréciant les combats et les beuveries, c’est le prototype même du guerrier invincible qu’affectionne l’auteur. Il constitue néanmoins une exception notable dans son œuvre puisqu’il s’agit cette fois d’un américain du XXème siècle autrement dit l’un de ses contemporains. Cela lui permet de glisser dans une intrigue essentiellement guerrière, les nombreuses réflexions qu’inspirent à Esau Cairn son passage d’homme civilisé à celui de barbare ainsi que les comparaisons qu’il fait entre sa vie d’avant et sa nouvelle existence sur Almuric. Et le moins que l’on puisse dire c’est que la comparaison n’est pas flatteuse pour notre bonne vieille Terre. Esau se sent en effet comme un poisson dans l’eau sur sa planète d’adoption. Il ne cesse de faire l’éloge de ce monde où tout peut se régler à la force du poignet et loue la simplicité et la franchise de ses habitants qu’il oppose à la sophistication et à l’hypocrisie des terriens.

Pour autant, ce n’est pas tant la barbarie ou la sauvagerie que recherche son héros, mais la liberté absolue, l’absence totale de contraintes légales ou institutionnelles. Ce qu’il apprécie, c’est de vivre désormais sur un monde jeune où tout est possible, comme celui des hommes et des femmes à l’aube de l’humanité ou celui des pionniers américains qui se lançaient à l’assaut de l’ouest pour y construire leur avenir à la seule force de leurs bras et de leur six coups. En fait, Almuric est le rêve éveillé d’un Howard qui, à l’instar de son héros, ne se sentait à sa place ni dans son pays, ni dans son époque et qui comme lui décida, quelques mois après avoir écrit ce roman, de s’embarquer pour un voyage sans retour.

Nouvelles Editions Oswald - Fantastique/SF - 1986

20 mai 2020

LES ENFANTS DE NOE - JEAN JOUBERT

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Un jour de février 2006 la neige se met à tomber sans discontinuer jusqu’à former, au bout de plusieurs jours, une couche de près de sept mètres d’épaisseur. Commence alors pour la famille du jeune Simon prisonnière de son chalet Alpin, une longue période d’isolement au cours de laquelle chacun de ses membres devra surmonter ses peurs et les multiples dangers d’un hiver qui n’en finit plus. 

J’ai déjà eu l’occasion de lire trois romans post-apocalyptiques écrits pour la jeunesse et, exception faite du très particulier « Nuage vert », les deux autres (« Le deuxième matin du monde » de Manuel de Pedrolo et « La dernière aube » de  Paul Berna) m’avaient agréablement surpris par le sérieux de leur propos et le fait qu’ils n’édulcoraient en rien le dramatique de la situation. La cruauté et la violence inhérents à ce type de récits étaient bel et bien présents même si les images les plus choquantes en étaient bien sûr exclues ou juste suggérées. Mon opinion est en revanche un peu plus réservée au sujet de ce roman de Jean Joubert.

Le fait qu’il s’agisse d’un quasi huis-clos participe sans doute beaucoup de cette impression. Les éléments naturels empêchant tous déplacements, les dangers véhiculés par les humains sont totalement absents de l’histoire. Ici, pas de pillards ni de fanatiques religieux, pas de tensions communautaires ou de réactions égoïstes. L’action se concentre exclusivement sur les quatre membres d’une même famille et se borne à nous décrire leurs réactions face à un phénomène extraordinaire et dangereux.

L’odyssée immobile de cette famille est envisagée sous le double aspect matériel et psychologique. Une bonne part du récit est donc consacrée à la vie quotidienne de nos quatre héros dans leur cocon de glace. Nous les verrons lutter contre le froid, la faim et les loups, s’adapter aux circonstances et apprendre à vivre sans électricité et sans les objets de la vie moderne. Ils devront aussi retrouver les gestes ancestraux (nourrir les bêtes, traire la vache, tuer les poules.. .) et apprendre à se servir des outils de nos grands-parents (le moulin à café, les lampes à huile). C’est sans doute là le côté le plus « enfantin » du roman avec de nombreux passages consacrés aux animaux de la ferme ou aux découvertes que le jeune Simon et sa sœur font dans les combles du vieux chalet.

Les conséquences de cet enfermement sur leur santé mentale sont autrement plus intéressantes. Sans contact avec l’extérieur, dans l’ignorance du reste du monde et prisonniers d’un avenir incertain, il est bien difficile de garder l’espoir. Et c’est là que le personnage du père de famille prend une dimension particulière. D’un bout à l’autre de l’aventure, c’est lui qui va se charger d’entretenir la flamme, se battant sur tous les fronts, improvisant sans cesse et resserrant les liens familiaux en partageant notamment avec les siens son goût de la lecture et de l’apprentissage.

Le roman, raconté par son fils, est d’ailleurs une sorte d’hommage rendu à cette figure paternelle. Une figure qui prend malheureusement sur la fin des allures de patriarche biblique. L’idée que la catastrophe est l’expression d’un châtiment divin, le rejet de la vie citadine, le retour aux choses essentielles, (travail manuel, veillées en famille…) bref tout ce côté « c’était mieux avant » m’ont un peu gênés aux entournures. Heureusement, cet aspect n’est pas trop prégnant. On laissera donc à l’auteur le bénéfice du doute et on se contentera de saluer son style sobre et efficace qui permet de s’immerger facilement dans cette histoire de dépassement de soi et de cheminement intérieur.

L'Ecole des Loisirs - Medium - 1992

13 mai 2020

LES DERNIERS JOURS DU PARADIS - ROBERT CHARLES WILSON

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Une bonne partie des romans de RCW est construite sur l’idée de l’irruption d’un phénomène inexpliqué qui vient bouleverser le quotidien de l’humanité. "Les chronolithes", « Spin » ou encore « Darwinia » en sont de bons exemples. « Les derniers jours du paradis » s’inscrit dans cette continuité avec tout de même une différence notable puisqu’ici seul un petit nombre d’individus a conscience de ce changement.

Le postulat est le suivant : au début du XXème siècle, une entité extra-terrestre semblable à un gigantesque nuage de spores a colonisé la radiosphère (la couche située au-dessus de l’atmosphère) et contrôle depuis les communications terrestres afin d’orienter les politiques, les recherches bref, la destinée de la planète. Une manipulation secrète mais pas forcément néfaste pour l’humanité. L’hypercolonie – c’est le nom donné à l’entité – agit un peu à la façon d’un symbiote. Pour assurer en toute sécurité sa reproduction et son essaimage, elle a besoin des capacités techniques que lui procurent les hommes et veille donc à ce que notre planète soit la plus tranquille possible. Peu de guerres, une prospérité à peu près universelle, la Terre soumise au règne de l’hypercolonie a des allures de paradis. Pourtant, cent ans plus tard, des hommes et des femmes s’opposent à cette dictature bénéfique. Ce sont pour la plupart des scientifiques et leurs familles regroupés au sein d’une organisation parallèle : la Correspondence Society. Peu nombreux, ils sont contraints de vivre dans la clandestinité pour échapper aux Simulacres (les Sims), des humanoïdes chargés d’éliminer ceux des humains qui viendraient à s’opposer aux projets de l’hypercolonie…

En dépit de cette idée assez captivante, le traitement de l’intrigue n’a rien de particulièrement neuf. Remplacez l’hypercolonie par une agence gouvernementale du genre CIA ou KGB, les Sims par des tueurs à gage et les membres de la Correspondance Society par des résistants et vous aboutissez à une histoire d’espionnage et de guerre souterraine relativement banale. Quelques fusillades, des fuites, des planques et des rendez-vous manqués, le plus clair de l’intrigue reprend le schéma très classique de ce type de récits. Celui-ci est heureusement entrecoupé par les souvenirs des différents personnages qui nous montrent de quelle façon les résistants ont découvert le pot aux roses et comment ils ont entrepris de lutter contre ce qu’ils considèrent comme une invasion.

Ces personnages sont d’ailleurs, et c’est une constante chez l’auteur, particulièrement bien croqués. Psychologie, rapports humains, espoirs ou déceptions, leurs caractères sont formidablement exploités et c’est avec plaisir que nous suivons quatre ados confrontés à des responsabilités qui les dépassent, un couple séparé depuis de nombreuses années mais contraint de faire cause commune, un paranoïaque, un junkie… Cela n’est malheureusement pas suffisant pour faire de ce livre un grand roman de SF et ce ne sont pas les ultimes révélations ni les sympathiques allusions à « L’invasion des profanateurs de sépultures » ou aux « Coucous de Midwich » qui me feront changer d’avis. Reste qu’il nous propose une invasion extra-terrestre pour le moins originale et nous invite à réfléchir à une question qui ne l’est pas moins : peut-on, en échange d’une vie meilleure, aliéner notre libre arbitre et accepter de n’être plus totalement maître de notre destinée ?

Denoël - Lunes d'Encre - 2014

6 mai 2020

NEUTRON - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Le futur post-apocalyptique est un thème qui a toujours inspiré Jean-Pierre Andrevon. Il l’a abordé à de très nombreuses reprises au cours de sa longue carrière, dans des romans et des nouvelles mais aussi dans une autobiographie romancée et même dans un court-métrage. Ici, il s’intéresse plus particulièrement à la possibilité d’un conflit nucléaire et au cortège d’horreurs qui l’accompagnerait. Il en envisage tous les aspects, qu’il s’agisse de la peur devant le cataclysme annoncé, de ses effets sur les sociétés et les rapports humains (régression technologique, recommencements aléatoires) ou de ses conséquences sur notre planète (villes ravagées, paysages bouleversés, radiations...). Mais c’est avant tout l’humain qu’il nous montre derrière la bombe, avec ses peurs, ses espoirs et ses désirs. Des hommes et des femmes toujours dominés par leurs passions et bien décidés à survivre pour reprendre l’éternel cycle de leur perpétuation.

 « Il faut bien y penser » est la seule nouvelle qui se déroule avant la bombe. Nous y suivons en parallèle deux familles confrontées à la crainte de l’apocalypse nucléaire. Il y a les Chauveau, un couple de Bidochon bien décidé à faire la nique aux missiles soviétiques. Le cœur fragile de l’un et le cancer de l’autre en décideront autrement. Il y a aussi les Mallet, Georges, Denise, leurs deux enfants et leur ami Bernard. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont heureux et veulent quitter le monde avant d’être vaporisés par la bombe ou bouffés par les radiations. Ils ont donc planifié leur suicide et sont bien décidés à passer à l’acte dès que les sirènes retentiront… A noter que ce récit reprend à l’identique le scénario de « Nul n’y survivra » un court-métrage réalisé par l’auteur trois ans plus tôt.

« Au cœur de la bombe » est le récit confus d’un homme irradié qui n’a plus que quelques jours à vivre. Entre scènes du présent et flashbacks, nous revivons l’irruption de la guerre dans son existence et les prémices d’une histoire d’amour qui n’eut pas le temps d’éclore.

Nous retrouvons ensuite un peu de légèreté avec « La peau d’un chien et les yeux d’une femme », qui nous conte avec autant d’humour que de cruauté, la quête de compagnie d’un survivant. Une nouvelle qui nous prouve si besoin était que, si le chien est le meilleur ami de l’homme, la réciproque n’est pas forcément vraie !

« Comme une étoile solitaire et fugitive » reprend le thème archi connu des mutants dotés de pouvoirs psy. Son cadre post-apocalyptique rappelle beaucoup « Les transformés » de John Wyndham et bien d’autres romans qui nous parlent de ces êtres à part, pourchassés par des religieux fanatiques ou des humains apeurés. Un beau texte qui se conclue sur une fin surprenante et extrêmement poétique.

Toujours plus loin après la bombe - 100 ans pour être tout à fait précis - « Manger ! » met en scène un groupe d’hommes et de femmes cryogénisés qui reviennent à la vie. Se pose alors pour ces quelques chanceux l’éternelle question du but et des moyens d’y parvenir à commencer par le plus important : manger.

A nouveau un thème assez éculé avec « Toute la mémoire du monde ». On pense notamment à la fin du « Ravage » de Barjavel puisqu’il est question d’une société post-cataclysmique retournée à un stade préindustriel où la science et toutes ses manifestations sont proscrites. Un joli texte qui, malgré ses trente pages, propose un background assez fouillé avec une structure sociale et familiale vraiment originale. On notera aussi que ce texte est apparenté à un autre, le quatrième, puisqu’il est de nouveau question des terribles purificateurs.

«  Les longues vacances » nous parle d’un homme privé de ses souvenirs et qui nous raconte la drôle de vie qu’il mène désormais dans une espèce d’oasis où il est servi par une tribu d’humanoïdes qui préviennent ses moindres désirs mais l’empêchent de quitter son refuge. Est-il devenu à son insu une curiosité zoologique ou le dernier représentant d’une espèce qu’il convient de préserver ?

La suivante est d’une infinie tristesse. Un homme observe à sa fenêtre un petit bout de ville, les bâtiments, les passants, les arbres, les lumières… Mais s’agit-il bien de la réalité ?

La dernière nouvelle, celle qui donne son titre au recueil, se présente sous la forme du scénario d’un film que l’auteur se propose de réaliser. Si l’idée est originale, le contenu l‘est beaucoup moins puisque l’on y retrouve les scènes et les personnages inhérents à ce genre de récit. Après la bombe, quelques groupes de survivants prennent leurs quartiers dans un hypermarché où ils trouvent temporairement de quoi subsister. Ils se mettent ensuite à la recherche d’autres rescapés dans l’espoir de commencer une nouvelle vie mais ce sont des militaires qu’ils trouvent sur leur chemin…

Au final, je ne peux pas dire que « Neutron » soit l’un des meilleurs recueils de l’auteur mais il confirme l’immense talent qui est le sien lorsqu’il s’agit de traiter des relations humaines.

Denoël - Présence du Futur - 1981

29 avril 2020

UNE VILLE FLOTTANTE - JULES VERNE

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Alors qu'il vient de s'embarquer sur le Great Eastern à destination des Etats-Unis, un jeune français a la surprise d'y rencontrer deux officiers de l'armée des Indes dont son vieil ami le capitaine Mac Elwin. Ce dernier est sous le coup d'une violente dépression après que l’élue de son cœur eut été mariée de force à un sinistre individu. Ses deux compagnons entreprennent alors de lui remonter le moral sans savoir encore que la jeune femme et son époux sont également à bord…

"Une ville flottante" n'est pas le plus extraordinaire voyage dans lequel l'ami Jules nous ait embarqués. Il lui manque pour cela les deux ingrédients (aventure et spéculation scientifique) qui ont fait le succès de ses titres les plus célèbres. Ou disons plutôt qu'ils sont ici bien trop édulcorés pour parvenir à passionner le lecteur. Pour ce qui est de l'aventure, il faut en effet se contenter d'une traversée de l'Atlantique qui était déjà devenue passablement banale à l'époque où l'auteur écrivit son roman. Il a beau nous faire croiser un bateau naufragé, un ouragan spectaculaire et quelques icebergs (le Titanic n'avait pas encore coulé !), on ne frémit pas une seule fois tout au long des 150 et quelques pages du roman.

Côté innovation scientifique, on n'est guère mieux loti. Le fonctionnement de son titan des mers est à peu près identique à celui de n'importe quel bateau à aubes et ses roues, ses pistons, ses chaudières, pour gigantesques qu'elles soient, n'ont pas de quoi enflammer notre imagination. Pour tout dire, j'ai même un peu de mal à concevoir que ce type de navire puisse naviguer sur un océan déchaîné avec ses creux et ses vagues. L'auteur lui-même m'a paru un peu sceptique quant aux performances de son engin puisque sa lenteur et sa difficulté à manœuvrer sont constamment pointés du doigt.

Finalement, la seule véritable originalité du récit est tout entière contenue dans son titre. La taille considérable du Great Eastern en fait une véritable cité mouvante avec ses restaurants, ses salles de spectacles, ses ponts gigantesques qui figurent des artères où l'on se promène comme à la ville. On s'y amuse ou on y prie, on y organise des courses et des paris, on s'y bat en duel, on y vit et on y meurt, bref on y fait tout comme sur la terre ferme.Ce gigantisme constitue donc bien le seul élément extraordinaire de cette histoire qui se conclut à la façon d'un guide touristique en nous faisant visiter New-York, Albany et les chutes du Niagara.

Entre temps il aura fallu se contenter d’une intrigue sentimentale et de la vague menace que fait planer sur les personnages un individu particulièrement antipathique. Ces derniers ne contribuent d'ailleurs pas à relever le niveau de roman. Le narrateur est un peu falot, le couple d'amoureux transis proche de l'hystérie et leur ami militaire confit dans l'honneur et le sens du devoir. Seul le docteur Pitferge tire son épingle du jeu grâce à son humour pince-sans-rire et sa conviction qu'une catastrophe doit s'abattre sur le fameux transatlantique.

Tout cela nous donne un "voyage extraordinaire" très mineur qui prouve que le grand Jules n'a pas écrit que des chefs d’œuvres.

Le Livre de Poche - Jules Verne - 1970

22 avril 2020

LE PATRIMOINE DE L'HUMANITE - NICOLAS BEAUJON

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Lorsque j’ai commencé à chercher du travail, la gueule de mon CV m’a vite fait comprendre que je ne parviendrai jamais à décrocher un entretien d’embauche. Je me suis donc rapidement persuadé que mon salut était à chercher du côté de la fonction publique et son recrutement par voie de concours. L’un des premiers que je passai était organisé par le ministère de la culture afin de fournir les musées de notre beau pays en gardiens, oh pardon, en agents de contact. Je ne l’ai pas réussi mais, après avoir lu le roman de Nicolas Beaujon, je ne pense pas devoir le regretter.

C’est que la description qu’il nous fait de cette profession ne nous incite pas à mettre nos pas dans ceux de son personnage. Celui-ci ne se résout d’ailleurs à embrasser cette carrière qu’à titre provisoire et à des fins purement alimentaires. Sa véritable ambition c’est star du rock. Mais, nécessité faisant force de loi, il est bien obligé de se faire une raison et d’aller tirer ses huit heures en compagnie de collègues guère plus motivés que lui.

L’équipe du secteur G à laquelle il est affecté est un ramassis de barjots. On y trouve pêle-mêle un obsédé sexuel, un crétin des Alpes, un paranoïaque, un punk, une vacataire nymphomane et quantité de tire-au-flanc. Et, comme dans toute administration qui se respecte, il y a aussi des chefs de service pointilleux, des délégués syndicaux accros à la grève et des provinciaux qui ne rêve que mutation et retour au pays. Toute une galerie de personnages pas piqués des vers, grâce auxquels nous découvrons la vie ô combien monotone mais non dénuée d’intérêt des protecteurs du patrimoine culturel français.

Si l’on en croit l’auteur, la vie de gardien de musée n’a rien d’une sinécure. Certes, le métier n’impose pas une dépense d’énergie trop considérable. La station assise y semble assez fréquente et lorsque sonne la fin de la journée, le valeureux surveillant n’est pas trop fatigué. Mais quid de l’épuisement moral ? Comment effectuer jour après jour la même ronde au milieu des mêmes salles ? Comment fréquenter les millions de touristes, tous semblables et posant toujours les mêmes questions : où est la sortie ?, où sont les toilettes ? Mais surtout, comment supporter le lent écoulement du temps et cette sensation d’inutilité, de vacuité de leur fonction, le sentiment d’être invisible aux yeux des visiteurs et aussi peu vivant que les œuvres d’art qui les entourent ?

Pour échapper à cette monotonie, le héros déjanté de cette histoire loufoque a trouvé la solution : beaucoup de recul, de l’imagination et… de la coke. L’intrigue du roman, assez légère au demeurant, tourne d’ailleurs autour de la consommation de cette substance qui va se répandre comme une trainée de poudre – désolé ! – dans la vénérable institution où il travaille. Pour notre plus grand bonheur, elle va y causer des ravages dans le personnel et être à l’origine d’une série de catastrophes hilarantes et malheureusement aussi, tragiques. Il sera ainsi question d’un trafic de stupéfiant, de vol dans les réserves, de parties de jambes en l’air dans le local électrique et d’un piquet de grève monumental. Bref, si les gardiens de musée s’emmerdent, le lecteur, lui, ne voit pas le temps passer.

 « Le patrimoine de l’humanité » est un roman qui se dévore d’une traite, comme un paquet de chips au moment de l’apéro. C’est méchamment drôle, parfaitement jouissif et, petit plus non négligeable, on y trouve aussi quelques pistes en matière de rock dont l’auteur est semble-t-il un spécialiste. Et comme apparemment il n’aime pas les Doors, je pense qu’on peut lui faire confiance !

Le Dilettante - 2006

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