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SF EMOI

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15 avril 2020

AMAZ - LISA GOLDSTEIN

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Orientaliste de renom, le Docteur Mitchell Parmenter s’est installé pour un an dans la cité d’Amaz afin d’y étudier une ancienne épopée retranscrite sur un manuscrit qu’il a redécouvert. Accompagné de sa femme et de ses deux filles, il a élu domicile au cœur de la vieille ville, bien loin des complexes hôteliers et des plages à touristes. C’est un véritable choc culturel qui attend la petite famille qui va se retrouver plongée malgré elle dans un étrange conflit.  

Avant d’être réédité par "Les Moutons Electriques" ce roman de Lisa Goldstein avait eu les honneurs de la collection Présence du Futur chez Denoël en 1991 sous le titre de « Touristes ». Même si sa première dénomination n’était pas dénuée d’intérêt ainsi que nous le verrons plus loin, je trouve pour ma part que ce nouveau titre lui va beaucoup mieux. « Amaz », la cité où se déroule la totalité du récit, est en effet au cœur de l’histoire. Elle concentre toutes les intrigues, toutes les actions des personnages, toutes leurs interrogations. Amaz c’est un condensé de toutes ces villes moyen-orientales riches d’une histoire millénaire mais pour l’heure confrontées à une certaine déchéance économique et culturelle et soumises à des clivages politiques très marqués. Il faut donc faire un effort pour la comprendre avant qu’elle ne vous dévoile ses charmes. Elle se mérite.

C’est ce que la famille Parmenter va apprendre à ses dépens. Il faut dire qu’entre le père qui préfère l’étude de vieux manuscrits dans le confort de son bureau à l’archéologie sur le terrain, la fille ainée qui s’enferme dans sa chambre pour s’adonner à ses marottes et la mère qui pense avoir conquis l’esprit de la ville parce que les taxis préviennent ses désirs alors qu’ils savent tout simplement qu’un touriste américain fréquente toujours les même lieux, pas un ne fait le moindre effort pour s’acclimater à son nouvel environnement de vie. Seule Angie, la petite dernière, se montre suffisamment curieuse. Elle apprend la langue du cru, lie connaissance avec les locaux et s’intéresse à leur vie. Rien d’étonnant donc à ce qu’elle soit la seule à en pénétrer les secrets et notamment, à avoir accès au petit peuple de la rue du 25 Novembre.

Cette rue où sont installés les brocanteurs et leurs familles est sans doute la plus belle réussite du roman. A la fois marché aux puces et bazar oriental, on y trouve une multitude d’échoppes recelant chacune son lot d’objets inattendus, de personnages surprenants, de mystères… Chaque chapitre qui s’y déroule est précédé d’une petite histoire qui met en scène l’un de ces commerçants. Des petites fables à la morale souvent obscure mais qui apportent au récit un délicieux parfum de « milles et une nuits ». Quant à l’intrigue du roman il faut bien reconnaître qu’elle reste un peu floue et pour tout dire, secondaire. Sachez simplement qu’il sera question d’une épée légendaire et de la lutte pluriséculaire que se livrent les partisans du Roi des Gemmes aux sectaires du Saint Sozran.

Au final Amaz est donc une jolie parabole sur le comportement des touristes qui vont chercher dans ces pays exotiques un dépaysement de carte postale en oubliant de s’intéresser à leur culture et à leurs habitants, bref qui passent à côté de l’essentiel.

Les Moutons Electriques - Helios - 2017

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8 avril 2020

CRIMINELS DE GUERRE - P-J HERAULT

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A la fin de guerre qui a opposé la Confédération de Persée à ses colonies de Cassiopée, Erell Cathal s’est retiré sur Kappa XII, une planète des confins où il se consacre à l’élevage de gnous. Dans la solitude des grandes plaines, avec ses chats sauvages pour seule compagnie, il mène une vie paisible, propice  au calme et à l’oubli. Mais quand son vieux frère d’arme lui lance un S.O.S, il est contraint de quitter son petit paradis et de retourner dans le monde. Il découvre alors qu’un peu partout dans la Confédération, les anciens combattants sont victimes d’une véritable chasse à l’homme… 

« Criminels de guerre » fait partie des quatre romans de SF que P-J Herault a publié aux éditions de l’Officine entre 2005 et 2008 soit une bonne dizaine d’années après ses dernières parutions dans la collection Anticipation du Fleuve Noir.  Ces quatre romans - ainsi que ceux publiés aux éditions Rivière Blanche – marquent un tournant dans l’œuvre de l’auteur parce qu’ils signent son retour dans le petit monde de la science-fiction française mais surtout parce qu’ils lui permettent de s’affranchir du format limité en termes de pages auquel il avait été astreint jusqu’alors. Il va dès lors avoir les coudées plus franches pour développer son univers et apporter ainsi davantage de profondeur à ses histoires.

Cela se ressent dans la précision de ses descriptions, dans son soucis du détail et ce, quelques soient les lieux visités (planètes, satellites, stations orbitales…), les outils utilisés (machines, systèmes informatiques et de transmission, vaisseaux spatiaux…) et les modes de vies des hommes et des femmes du futur. La SF de P-J Herault est une SF du quotidien où tout est expliqué, où le moindre fait, la plus petite invention semble non pas seulement possible ou même plausible, mais vrai.

De la même manière l’auteur prend tout son temps pour introduire ses personnages. Il le fait tranquillement et de façon presque anodine. Cela lui permet de faire émerger les caractères petit à petit, sans être contraint de recourir à des stéréotypes brossés en deux ou trois lignes. Et c’est d’autant plus important  que les rapports humains sont au centre de ses romans, lesquels sont presque toujours des histoires d’amitié, de rencontres et d’honneur. « Criminels de guerre ne fait pas exception à la règle puisqu’on y suit un ancien soldat qui se porte à l’aide d’un ancien camarade de combat et qui va devoir s’appuyer sur l’expertise et le soutien d’individus rencontrés en cours de route pour sauver son ami puis faire cesser un gigantesque complot. Amitié, rencontres, honneur, un schéma héraultien classique au service d’une intrigue un peu moins guerrière qu’à l’accoutumée.

L’action, la vraie, avec combats au thermique et au désintégrateur moléculaire, n’intervient que dans le dernier tiers du roman. Elle est plutôt bien orchestrée et permet d’évacuer la tension qui s’était accumulée. Elle permet aussi de clore rapidement le récit et de démontrer que notre retraité de héros en conservait encore sous la semelle ! Mais il faut bien avouer que cette partie du roman avec ses scènes d’infiltration et d’interrogatoires ou ses opérations commando n’est pas la plus passionnante. Je lui ai préféré, et de loin, tout ce qui précède, les démarches entreprises pour se protéger d’institutions dévoyées, la réunion de toutes les bonnes volontés pour faire front, la préparation de la contre-attaque…

Quant au thème du roman, il est bien évident que c’est la guerre d’Algérie et certaines de ses conséquences qui le lui ont inspiré. Une guerre opposant une confédération à ses colonies, l’envoi au combat de simples appelés du contingent, les porteurs de valises… : le parallèle avec ce conflit auquel l’auteur a lui-même participé, est en effet incontestable. P-J Herault n’hésite d’ailleurs pas à nous faire part de ses réflexions, notamment sur la responsabilité des politiques qui se défaussent sur les militaires des tragiques résultats de décisions qu’ils ont pourtant prises. Et pour ce qui est de ces fameux criminels de guerre, le sujet est expédié en une phrase définitive mais ô combien vraie : « La guerre elle-même est un crime, un point c’est tout ».

Editions Critic - 2019

1 avril 2020

TRULLION : ALASTOR 2262 - JACK VANCE

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Alastor est un amas d’étoiles comptant plus de trois milles planètes habitées par près de cinq trillions de personnes. Toutes sont placées sous l’autorité du Connatic, autocrate tout puissant qui gouverne avec mansuétude et fermeté et n’intervient dans la destinée de ses administrés que lorsque cela s’avère strictement nécessaire. Il fait alors interveni sa terrible flotte spatiale : la Whelm. Située sur les confins de cette galaxie, Trullion est la 2262ème planète de l’amas. Une planète riche et prospère où tout pousse en abondance sans qu’il soit besoin de s’employer beaucoup. Les trills ne travaillent donc qu’en cas de besoin, pour remplacer un moteur de bateau, acheter du tissu pour se vêtir, organiser une fête… Le reste de leur temps, pour ne pas dire l’essentiel, ils le passent à rêvasser et à s’adonner à leur grande passion : la hussade. Après dix années passées dans la Whelm, Glinnes Hulden s’en retourne sur Trullion où il apprend que son père et son frère aîné sont morts dans des circonstances troubles. Désormais propriétaire du petit domaine familial situé sur l’île de Radembary, il espère bien couler des jours heureux mais les ennuis se mettent à pleuvoir sur le jeune homme et la liste  de ses ennemis s’allonge de jours en jours. 

La première chose qui saute aux yeux à la lecture de ce roman, c’est la sympathie de Jack Vance pour le peuple trill. On sent qu’il prend plaisir à mettre en scène ces gens simples qui savent profiter des bonnes choses de la vie sans perdre leur temps à gagner plus d’argent ou plus de pouvoir. Il prend tout son temps pour nous décrire leurs habitudes pastorales, les pique-niques au bord de l’eau, l’observation des étoiles et les flirts sur la plage. De fait, la région où il situe son histoire a des allures de jardin d’Eden cajun avec ses myriades d’îles appartenant à de petits propriétaires ayant pour seuls soucis les raids occasionnels des étoiliers et la présence des dangereux merlings qui infestent les eaux. Un petit paradis terrestre où le temps s’écoule lentement et où seule la hussade parvient à tirer les trills de leur torpeur.

Ce sport qui ressemble en un peu plus complexe au football américain, occupe une grande place dans le roman. Prétendre que Vance s’en sert pour meubler serait beaucoup dire. Il faut pourtant reconnaître que les parties de hussade sont fort nombreuses et que, le lecteur ayant beaucoup de mal à visualiser le jeu, leur attrait reste tout de même assez limité. Heureusement il les utilise intelligemment pour faire avancer son intrigue. Loin de n’être que des pions sur un jeu d’échecs, les personnages s’affrontent aussi bien sur le terrain que dans ses coulisses et les intérêts financiers et politiques n’y sont pas moins importants que les enjeux sportifs. Pirates de l’espace, fanatiques religieux, nobles corrompus et roués bohémiens vont en effet s’affronter dans un vaste jeu de dupes où le sympathique héros jouera un peu le rôle d’arbitre.

On s’amusera alors à observer de quelle façon tous ces affreux qui lui mirent des bâtons dans les roues, se prennent de méchants retours de manivelle. Car finalement, Glinnes n’aura pas à beaucoup s’employer pour faire triompher la justice en général et ses intérêts en particulier. Quelques empoignades, deux ou trois vilains tours, un peu de bravoure et beaucoup de chance suffiront à le tirer d’affaire. On s’en réjouira néanmoins grandement tant les avanies qu’il aura eues à subir de toutes parts auront fait naître en nous un fort désir de revanche.

Sans doute moins ambitieux que bien d’autres romans de l’auteur « Trullion : Alastor 2262 » constitue un honnête divertissement où l’humour tient une grande place et dans lequel Vance s’autorise malgré tout quelques petit tacles à destination de ces empêcheurs de tourner en rond que sont les religieux et les aristocrates.

J'ai Lu - 1983

25 mars 2020

ALIAS JANNA - MILENA MAKARIUS

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Lorsque sa fille Bojina commence à réaliser un documentaire sur ses origines bulgares, Milena Makarius est ravie de lui proposer son aide. Mais très vite, les relations entre la mère et la fille se tendent et, quand elles découvrent que Milena a été fichée comme agent du régime communiste alors que, jeune étudiante, elle participait à des colloques en tant qu’interprète, la situation s’envenime. Encore sous le choc de la révélation, Milena doit en effet faire face à sa fille qui souhaite se servir de son passé pour illustrer son travail. 

Budapest a eu son insurrection, Prague son printemps, Gdansk ses chantiers et Berlin son mur. Rien de tel à Sofia ou dans le reste de la Bulgarie, ce petit pays des Balkans qui ne s’est illustré ni par sa résistance au grand frère soviétique ni par un excès de zèle. Pourtant les bulgares ont eux aussi subis les rigueurs du totalitarisme stalinien. Le récit de Milena Makarius, même si tel n’est pas son propos, fourmille d’exemples du poids que le pouvoir communiste faisait peser sur son pays. La fiche de caractérisation qui résume tous vos faits et gestes, les interdictions de résidence, les restrictions de voyage et bien sûr, les camps, on trouve tout cela dans son livre. Il s’agit le plus souvent des souvenirs de l’auteur mais également d’histoires ou d’anecdotes qui lui ont été rapportées. Certaines sont amusantes ou rocambolesques d’autres carrément dramatiques, mais elles illustrent toutes les dérives d’un régime autoritaire où la majorité est brimée au seul profit d’un pouvoir dévoyé et d’une élite corrompue.

Tout cela est fort heureusement derrière nous. Pour autant il demeure important d’en garder le souvenir et de tirer les leçons du passé. Encore faut-il pour cela que le regard que l’on porte sur les « démocraties populaires », près de trente ans après la chute du rideau de fer, ne soit pas biaisé. Et c’est précisément là le sujet du livre de Milena Makarius, illustré de fort belle façon par l’incompréhension entre l’auteur et sa fille, entre celle qui a vécu dans la Bulgarie communiste et celle qui ne connaît ce pays et cette époque qu’à travers le prisme de ses études.

L’attitude de Bojina est d’une totale partialité. Son opinion est déjà faite, ses jugements sont péremptoires, définitifs. Il n’y a aucune nuance dans son approche. Les bons sont d’un côté, les méchants de l’autre et ses recherches ne servent qu’à valider ses convictions. Elle ne peut concevoir que l’on ait traversé cette période à peu près normalement, que l’on ait pu étudier, travailler, aimer comme tout le monde. Et si sa mère ne se considère pas comme une victime du régime, c’est donc qu’elle en a bénéficié, qu’elle a collaboré…

Pour autant le projet de Bojina va permettre à sa mère de prendre la mesure des dérives du stalinisme et l’obliger à reconsidérer son passé. Il y a bien sûr la découverte du fichage dont elle a fait l’objet et qui éclaire d’un jour nouveau les relations qu’elle a pu entretenir avec tel ami ou tel collègue. Il y a aussi la prise de conscience que son parcours, relativement épargné, ne fut pas forcément la norme et que tous les bulgares ne sont pas sortis indemnes ce cette période. On peut donc avoir vécu une époque, une situation particulière et ne pas être le mieux placé pour en parler. Il est en revanche bien difficile de juger l’attitude d’autrui sans la connaître parfaitement et sans être passé par les mêmes évènements.

Entre roman et récit autobiographique, « Alias Janna » est un livre passionnant, à la fois témoignage d’une époque particulièrement sombre et réflexion sur la perception que l’on peut avoir de notre passé.

Editions Anne Carrière - 2020

18 mars 2020

SOUDAIN, J'AI ENTENDU LA VOIX DE L'EAU - KAWAKAMI HIROMI

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A la mort de leur mère, une femme et son frère âgés d'une cinquantaine d'années, reviennent vivre dans la maison de leur enfance.

Encore un très joli roman dans lequel Hiromi Kawakami continue d’interroger les relations sociales du Japon contemporain. Après avoir traité de la différence d’âge au sein d’un couple (Les années douces) et de la famille monoparentale (Cette lumière qui vient de la mer) elle s’attaque à un sujet beaucoup plus délicat puisqu'il est cette fois-ci question d'une relation incestueuse entre un frère et sa sœur. Comme à l'accoutumé, elle le fait de façon extrêmement délicate, avec une approche très douce, s'ingéniant à suggérer plutôt que dévoiler brutalement la vérité. Une vérité que le lecteur est amené à deviner peu à peu, s’étonnant et s’interrogeant avant que de comprendre la nature exacte du lien qui unit Miyako et Ryô.

Et il met d'autant plus de temps à s’en rendre compte que le récit n'est pas tout à fait linéaire. La confession de Miyako prend des libertés avec la chronologie, fait des tours et des détours au gré de ses souvenirs. En réinvestissant la maison de son enfance, en redécouvrant les pièces et les objets qu’elle a jadis côtoyés, sa mémoire lui restitue des impressions, des odeurs, des images. Avec elles ressurgissent les questions sans réponses tandis que des réflexions nouvelles viennent troubler ses rares certitudes.

Ce rythme paisible, cette succession de scènes anodines ponctuées d’évènements plus sérieux, permet d’installer une certaine complicité entre elle et le lecteur. Aussi, lorsque son secret nous est révélé, il est alors bien difficile de s'en offusquer et c'est presque naturellement qu'on en vient à l'accepter. Et puis, de toute façon, ce n’est pas la question du tabou des relations sexuelles entre un frère et sa sœur qui préoccupe l’auteur. Ce qui constitue le cœur de son récit c’est la notion même de famille. Qu’est-ce qui la définit ? Les liens du sang ? L'hérédité ? Ou bien une histoire commune, des moments partagés et des habitudes ? Une proximité de cœur et d’esprit. Une question qui mérite d’autant plus d’être posée que celle de Miyako et Ryô n’a rien de conventionnelle avec cet oncle qui fait office de père et un géniteur qu'ils croyaient n'être qu'un simple ami de la famille. Ce faisant, Kawakami Hiromi nous pousse à nous interroger sur la nature des relations que l’on entretient avec nos proches, sur leur profondeur et leur signification, indépendamment des canons et des diktats de la société.

Philippe Picquier - 2016

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12 mars 2020

LE RESEAU DES MAGES - RICHARD COWPER

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S’il fallait trouver un point commun entre les quatre nouvelles qui composent ce recueil, ce serait sans doute l’impression de douce mélancolie qui se dégage de chacune d’elles. Qu’il s’agisse du Grand Maître d’un jeu compliqué qui attend l’avènement d’un héritier digne de lui, du physicien de renom qui se remémore un épisode de sa jeunesse ou de l’aventurier qui nous parle de ces terres vierges qu’il fut le premier à fouler, les héros de ces récits partagent le même sentiment d’avoir vécu une expérience unique qui les coupe de la communauté de leurs semblables. Nostalgie et solitude sont donc au menu de ces quatre récits qui traitent chacun à leur façon de la grande aventure de l’homme et de la femme sur le chemin de la connaissance.

La nouvelle qui ouvre le bal est sans conteste la plus faible. « Bois à cette coupe, Francesca » est un récit assez obscur à tendance pseudo-philosophique. C’est surtout une très ennuyeuse histoire de rencontre du troisième type qui ne parvient jamais à embarquer le lecteur.

« L’esprit d’Attleborough » est une bonne vieille histoire de fantôme qui s’avère beaucoup plus intéressante qu’elle n’y paraissait à première vue. Un scientifique est invité par un ami médecin à enquêter sur d’étranges manifestations qui troublent l’existence d’une paisible famille du Norfolk. Un ectoplasme semble à l’œuvre et il aurait un message à faire passer… Très plaisante malgré une construction extrêmement classique (esprit frappeur, possession, expérimentations…) la nouvelle bénéficie d’une chute excellente qui remet en perspective les certitudes des personnages et celles du lecteur.

« Où vont les grands navires » est un récit dans lequel on a un peu de mal à pénétrer. Difficile en effet de trouver sa place sur cette Terre subtilement différente de la nôtre. Les mœurs, les aspirations des personnages, leur rapport au temps et à l’espace nous restent étrangers et l’on peine à saisir l’importance de ce qui se joue à l’occasion du grand tournoi de Kalire. Pour autant, il s’en dégage une atmosphère délicatement poétique, propice au calme et à la méditation.

Le dernier récit, le plus long, pourrait avoir écrit par Henry Rider Haggard. Les ingrédients de la Lost Race Tale sont en effet tous là : une vallée perdue au fin fond des montagnes persanes, l’antique cité de Khari-I-Batek, la reine Anahita, un secret millénaire...

Quatre nouvelles, quatre formes de SF différentes mais un seul et même style, très académique et qui met beaucoup trop de distance entre le lecteur et les personnages.

Denoël - Présence du Futur - 1981

4 mars 2020

AUTOCHTONES - MARIA GALINA

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J’ai toujours apprécié les bouquins un peu barrés, avec une atmosphère étrange et des personnages décalés, des récits qui nous bousculent un tantinet et nous amènent à nous demander à qui et à quoi l’on peut bien avoir affaire. Avec ce roman de Maria Galina, j’ai été servi. On y suit un historien de l’art parachuté en Ukraine dans la bonne ville de Lviv afin d’effectuer des recherches sur un groupe artistique des années 20. Au début tout est sous contrôle. Les déambulations de Christophorov répondent à une logique indéniable. Il essaye de remonter le fil de l’histoire, rencontrer les personnes qui ont connus les protagonistes d’alors et collecter les informations qui lui permettraient d'en apprendre davantage sur les membres dudit groupe et, qui sait, de mettre la main sur la partition de leur unique représentation. Son enquête l'emmène dans les lieux les plus divers et lui fait côtoyer toute sorte d'individus. Il se promène dans les cimetières, visite des musées, hante les marchés aux puces. Il rencontre des conservateurs et des archivistes, discute avec des collectionneurs, des artistes, des marchands d’art... Il fait deux ou trois découvertes et lève quelques lièvres bref, sa quête s'annonce plutôt bien.

Et puis, insidieusement, le récit bascule dans l'irrationnel. Ce n'est d'abord qu'une vague sensation. Une sorte de flottement dans le déroulé de l'intrigue. Les scènes se ressemblent étrangement, paraissent se répéter et l'on en vient à confondre les lieux et les personnages. Ces derniers sont le plus souvent assez étranges et se révèlent être bien plus que ce qu’ils prétendent. En fait, rien ni personne n'est vraiment ce qu'il semble être de prime abord. Un chauffeur de taxi peut cacher un prof d’histoire et une serveuse peut se transformer en artiste peintre ou en passionaria révolutionnaire. Les sous-sols dissimulent des partisans qui attendent l’heure de la révolte, les auberges de jeunesse sont squattées par des bikers et, en y regardant bien, on peut également y voir des loups-garous, un sylphe et peut-être même des extra-terrestres !

Raconté comme ça, le récit peut sembler confus. Mais attention c’est une confusion sous contrôle, un côté kafkaïen savamment entretenu pour nous offrir une plongée inattendue dans une ville, dans son passé comme dans son présent. On se rend alors compte que la ville n'est pas unique, monolithique, éternelle. De même que son nom - Lliv, Lwow, Lemberg - a changé en fonction de la puissance occupante, la perception que ses habitants ont de leur cité varie selon les époques et selon les personnalités. Rien n'est figé. Il y a l'histoire officielle et toutes les histoires personnelles. Chacun à sa vision de sa ville et son interprétation des évènements qui s'y déroulent. Elle est carnaval pour les touristes, palais et demeures luxueuses pour les élites, bidonville pour les ouvriers. Elle est multiple et labyrinthique. Elle est changeante et intrigante. Et pour Maria Galina, elle est roman.

Agullo Fiction - 2020

1 mars 2020

LE CIMETIERE DES ASTRONEFS - MICHEL PAGEL

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Gaba est un as de la démerde dont le métier consiste à transbahuter d’un bout à l’autre de l’univers tout ce qui se monnaye : drogues, armes, aphrodisiaques. Une occupation lucrative mais dangereuse qui lui fait côtoyer des individus peu recommandables. C’est ainsi qu’il se retrouve au service d’un richissime malfrat qui le charge de retrouver le légendaire cimetière des astronefs où les vaisseaux dotés d’un cerveau positronique sont censés aller s’échouer lorsqu’ils ont été gravement endommagés. Une mission a priori impossible mais quand Gaba est au commande, tout peut arriver… 

Comme j’ai déjà pu le constater à plusieurs reprises (« L’oiseau de foudre », « Pour une poignée d’Helix Pomatias »), Michel Pagel est parfaitement à l’aise avec l’humour et la parodie. Il le prouve une fois encore avec ce roman qui est indéniablement un bon gros pastiche de SF mais pas seulement. En fait, « Le cimetière des astronefs » ressemble même plutôt à un film noir assaisonné à la sauce Space-Op’. Les personnages sont d’ailleurs parfaitement raccords avec ce genre puisqu’on retrouve le détective solitaire et désabusé plongé dans une sale affaire, un redoutable maffieux qui vous fait une proposition que vous ne pouvez pas refuser et une charmante donzelle qui cache sans doute pas mal de choses derrière son joli minois.

C’est donc surtout dans le décor qu’il faut aller chercher la SF, la vraie. Et là, on est pas déçu ! Astronefs supra-luminiques, extraterrestres à tentacules, cités futuristes et planètes étranges, y a pas à dire, le bouquin a vraiment sa place au Fleuve Anticipation. Même les héros apportent leur touche d’exotisme intersidéral. Gaba est doté d’un troisième œil baladeur, sa compagne est une bipecto – elle possède une deuxième paire de seins – et leur compagnon de route est un néo-lepreuchaun concupiscent qui ne pense qu’à féconder toutes les humanoïdes qu’il croise.

Le souci c’est qu’en dépit de ce trio bien sympathique l’histoire ne casse pas trois pattes à un canard. L’humour se limite presque essentiellement à la libido des personnages ou à des jeux de mots lamentables sur leurs noms (Aykip D. Foot, Sylma Tantanavey…) et l’action est quasi inexistante, ce qui est tout de même sacrément handicapant pour ce type de roman. En fait, toutes ces loufoqueries se font aux dépens d’une intrigue extrêmement légère qui ne sera même pas sauvée par une chute que l’on qualifiera diplomatiquement d’un peu facile. Isn’t it Mister Pagel !

Fleuve Noir Anticipation - 1991

23 février 2020

DERRIERE L'ABATTOIR - ALBERT-JEAN

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La réédition de ce roman de 1923 a le double mérite de sortir son auteur de l’oubli et d’attirer notre attention sur un épisode peu connu de la première guerre mondiale. En 1917, la boucherie dure depuis déjà quatre ans et les généraux continuent de lancer des offensives aussi inutiles que couteuses en vies humaines. Le besoin de renfort se faisant cruellement sentir, le commandement militaire a alors l’idée de faire appel aux réformés, faisant ainsi d’une pierre deux coups : agrandir le réservoir à chair à canons et satisfaire une opinion publique qui voit partout des embusqués.

Les borgnes, les épileptiques, les cardiaques et les tuberculeux sont donc rappelés sous les drapeaux. Peu d’entre eux verront le front. La plupart seront confinés dans des casernements de l’arrière où des militaires en retraite sont chargés d’en faire des soldats acceptables. C’est dans l’un d’eux, en Bourgogne, qu’Albert-Jean nous emmène à la rencontre de ses fameux "récupérés de 17". De la visite d’incorporation aux derniers honneurs rendus à ceux qui laisseront leurs dernières forces dans cette épreuve, nous suivons le tragique parcours de quelques-uns de ces malheureux. Nous les voyons s'épuiser dans des marches inutiles ou s’exténuer dans les basses tâches que l’on confie avec dédain à ces « fonds de tiroir ». Nous espérons avec eux la réforme qui les rendrait à la vie civile, au bureau ou à la ferme, à leur femme ou à leur mère. Et nous les voyons finalement mourir bêtement, sans même la triste consolation d’avoir servi leur pays.

Tout le récit est porté par une écriture d’une ironie cinglante. On devine derrière l’humour une colère rentrée et l’on sent que l’auteur se retient pour ne pas exploser devant tant de bêtise, de lâcheté et de méchanceté. Son livre est un vibrant hommage à ces victimes d’une souffrance inutile, « ces bêtes malades que l’on poussait vers l’abattoir, sans besoin, sans raison, pour grossir le troupeau ».

L'Arbre Vengeur - L'Alambic - 2017

16 février 2020

WANG - PIERRE BORDAGE

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La science-fiction est souvent utilisée comme un moyen détourné pour nous faire réfléchir au devenir de notre société. En imaginant des futurs possibles, en forçant le trait, en appuyant là où ça fait mal, les auteurs de SF nous invitent à prendre conscience des dangers qui nous guettent, à considérer nos responsabilités et qui sait, à réfréner nos mauvais penchants. C’est probablement ce que Pierre Bordage a voulu faire avec Wang en nous proposant un futur dystopique où l’Occident aurait rompu avec le reste du monde en érigeant un mur infranchissable.

Retranché derrière une gigantesque barrière électromagnétique, les occidentaux, européens et nord-américains, coulent donc des jours heureux dans des cités futuristes et entièrement automatisées. Les aléas du climat ont été domptés, l’espérance de vie considérablement allongée et leur seul véritable souci est d’éviter de sombrer dans l’ennui. Ils utilisent pour cela les sensors, appareils ultra sophistiqués qui leur permettent de ressentir les émotions d’autrui, notamment celles des participants aux jeux uchroniques, des affrontements grandeur nature au cours desquels se rejouent les grands conflits de l’histoire de l’humanité. Bien sûr, les participants ne se bousculent pas pour participer à un jeu où ils risquent leur peau. Raison pour laquelle tous les deux ans, le Mur s’ouvre pour laisser passer un certain nombre d’immigrants qui se pressent pour échapper aux néo-triades de la République Populaire Sino-Russe ou aux mollah de la Grande Nation de l’Islam, ignorants qu’un sort peu enviable les attends au-delà du rideau. Parmi eux Wang, un jeune chinois déterminé à faire tomber le mur et cesser l’exploitation de ses semblables.

En opposant les forces vives d’un « deuxième monde » gorgé d’une jeunesse vigoureuse et combative à la décadence d’un Occident peuplé de vieillards dégénérés, en désignant le vieux continent et l’Amérique comme seuls responsables des misères du reste du monde, Pierre Bordage se laisse aller à un altermondialisme béat un peu agaçant. Certes, beaucoup de ses critiques sont fondées et certaines de ses remarques pertinentes. Je pense notamment à ses attaques contre les multinationales plus puissantes que les états ou les dérives de la société-spectacle. Malheureusement, sa démonstration est tellement caricaturale et grossière qu‘elle en perd toute force de persuasion. Dommage !

Par contre, la qualité de l’intrigue et la richesse des personnages sont indéniables. L’histoire est portée par un souffle épique remarquable, particulièrement sensible dans sa toute première partie qui narre l’épopée de Wang et Lhassa vers la porte de Most. Il y a dans ces pages une multitude de détails qui permettent de susciter des sensations, des odeurs, des impressions. On a froid et faim en même temps qu’eux. On espère et on craint. On s’aime et on s’emporte. Nous sommes plongés dans un quotidien misérable et terriblement dangereux, dans une lutte pour la survie absolument terrifiante… Les jeux uchroniques qui constituent les morceaux de bravoure du récit ne manquent pas non plus d’attrait. Guerre des Gaules ou des Boers, glaive et armure, fusil et cavalerie, les amateurs de stratégie et d’épopées guerrières seront servis. Une certaine routine finit bien par s’installer mais globalement ces passages guerriers s’intègrent parfaitement au récit, ponctuent l’intrigue et la relancent même parfois.

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Quant au jeune Wang, le héros de cette histoire, il figure un personnage auquel il est bien agréable de s’attacher. Volontaire, débrouillard et fidèle à ses idéaux il poursuivra jusqu’au bout la mission dont il se sent investi non sans passer par des phases de découragements, d’excitation ou de doute. Sa compagne, la douce Lhassa, ne joue en revanche qu’un rôle très secondaire, largement supplanté par d’autres individualités beaucoup plus riches : le stratège aveuglé par ses rêves de gloire, la jeune idéaliste en quête d’absolu, la psychologue tiraillée entre ambition et sentiment…

Tout cela fait donc de « Wang » un fort bon roman que l’on rapprochera facilement du célèbre « Hunger Games » pour l’idée de personnages jouant leur vie dans des combats mortels diffusés à la télé, mais avec un côté « politique » plus assumé.

Le Livre de Poche - 2018

9 février 2020

MISSION GRAVITE - HAL CLEMENT

pp5132-1982

Une mission de scientifiques terriens est chargée de récupérer une sonde très couteuse sur une planète où il est difficile pour des hommes de séjourner. Ils se voient donc contraint de confier cette tâche à un équipage de marins locaux qui accepte d’entamer un long et dangereux voyage dans des contrées jusqu’àlors inexplorées. 

« Mission Gravité » est un Space- Opera relativement classique qui met en scène la traditionnelle équipe d’explorateurs confrontés aux spécificités d’une planète inconnue. L’essentiel de l’intrigue repose donc sur la découverte d’un monde bien différent du nôtre avec ses conditions de vie particulières et la présence de natifs plus ou moins bienveillants. La planète Mesklin est en effet dotée d’une gravité infiniment plus forte que sur Terre. Outre la forme ellipsoïdale que cela lui confère, les déplacements y sont rendus quasi impossibles pour des humains dont l’enveloppe corporelle ne supporterait pas une telle pression. Un postulat qui induit une certaine originalité puisque le périple que l’auteur nous propose de suivre n’est pas accompli par des humains mais par une espèce autochtone bien différente des humanoïdes que nous sommes.

Les mesklinites ressemblent en effet à des scolopendres de 45 cm de long qui, sur un monde où chuter de plus de quelques centimètres serait fatal, vivent à ras du sol et éprouvent une peur panique à l’idée de grimper, sauter et bien sûr voler. Heureusement pour eux, et pour nous, Barlennan, Dondragmer, Hars et leurs petits camarades sont plus intrépides que la moyenne de leurs congénères. Guidés par les terriens qui communiquent avec eux par radio, ils vont s’affranchir d’une partie de leurs craintes et acquérir des connaissances qu’ils n’auraient jamais soupçonnées.

La science est en effet au cœur de l’intrigue. Qu’il s’agisse de franchir gouffres et falaises, de se diriger dans des contrées désolées ou de faire face aux différentes peuplades rencontrées, c’est à chaque fois grâce à l’application concrète d’une théorie scientifique que nos petits héros se tireront d’affaire. Leur ingéniosité seule n’y suffisant pas, ils feront leur miel des avisés conseils des terriens jusqu’à entrevoir un avenir bien différent de celui qui leur était jusqu’alors promis.

Roman de hard-science très abordable, « Mission Gravité » démontre l’importance que Hal Clement, professeur de physique dans la vraie vie, apportait à la recherche scientifique et sa conviction que celle-ci peut triompher de tous les obstacles.

Pocket - SF - 1982

2 février 2020

TOUS LES PETITS ANIMAUX - WALKER HAMILTON

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Pour échapper à un beau-père violent, un simple d'esprit s'enfuit de chez lui. Il croise la route d'un vieil homme étrange qui parcourt la campagne afin d'enterrer les cadavres des animaux des bois et des champs.

Je dois bien l’avouer, c’est son titre sirupeux et sa couverture kitschissime qui ont tout d’abord suscité mon intérêt pour ce tout petit roman de Walker Hamilton. La quatrième de couverture et le fait que ce roman ait été écrit en 1968 – année de ma naissance – ont fait le reste et me voilà lancé dans une lecture que je n’ai pu stopper avant que d’en avoir terminé.

Il faut dire que ce livre se lit remarquablement bien. Cela s’explique en partie par le fait que l’histoire nous est racontée par un demeuré, avec ses mots à lui et sa compréhension limitée du monde qui l’entoure. Cette vision déformée et incomplète de son environnement donne au récit l’aspect d’un conte. Mais un conte cruel, une sorte de "Blanche-Neige" moderne. Ici pas de jolie princesse, de méchante reine ou de nains mais un grand dadais de 31 ans contraint de fuir Le Gros, ce beau-père qui en veut à son patrimoine et qui trouve refuge au fond des bois auprès d’un vieil ermite un peu cinglé. Et puis aussi, il y a plein d’animaux… morts.

Raconté comme ça, le roman peut sembler passablement farfelu et il est vrai qu’il y a quelques scènes bien décalées dont l’accident de camion sur lequel s’ouvre l’histoire. Pour autant l’auteur ne se contente ni d’un style, ni d’une ambiance. En fait, derrière les minuscules aventures de ces deux paumés se cache une jolie petite fable écologique. Bobby et M. Summers sont effectivement des inadaptés : deux laissés pour compte, deux solitudes. Mais pas que. L’innocence de l’un, un drame vécu par l’autre, les ont coupés de la vie moderne et de son rythme halluciné. Retournés à la nature, ils prennent le temps d’observer et d’apprécier. Ils regardent voler les papillons, écoutent le vent bruisser entre les feuilles des arbres et rendent un dernier hommage à toutes les petites bêtes victimes de la circulation automobile et, plus généralement, des activités humaines. Une vie toute simple mais peut-être aussi plus vraie que celle de leurs contemporains. Une philosophie de l'existence qui s’oppose radicalement à celle du Gros - à la nôtre ? - purement matérialiste et intéressée.

« Tous les petits animaux » est le premier et seul roman de Walker Hamilton, décédé un an après sa parution, à seulement trente-cinq ans.

Editions 10/18 - 2000

26 janvier 2020

HOLOCAUSTE - CHRISTOPHE SIEBERT

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Le monde s’est effondré. Il aura suffi d’une gigantesque panne des moyens de communication et d’une pandémie particulièrement virulente pour mettre à bas les sociétés. Sur une Terre en proie à la violence et aux exactions, Olivia, Sylvain, Jean et quelques autres, tentent de continuer à vivre.

Depuis une dizaine d’années, le post-apo est à la mode. On en trouve absolument partout, dans les romans de SF comme en littérature générale. On l’utilise pour spéculer sur les dérives de nos sociétés, pour mettre en scène les peurs de notre époque ou tout simplement pour s’éclater avec du zombie putride et des péquins libérés de toutes contraintes. Bref, il est assaisonné à toutes les sauces, et pas que des plus digestes.

Le roman de Christophe Siebert, lui, ne délivre aucun message. Il n'adresse aucune mise en garde ou critique sur notre mode de vie. Ce n’est pas non plus une énième histoire de survivance et de reconstruction. Pour autant il offre matière à réflexion en se penchant sur nos réactions face à l’effondrement des sociétés, des cultures, de la civilisation. Car ce qui intéresse l’auteur ce ne sont pas les causes mais les effets. C'est la façon dont les hommes et les femmes se comportent face à la perte de leurs repères et des béquilles sociales sur lesquelles ils sont accoutumés à se reposer. Le pourquoi de cet effondrement est d’ailleurs assez vite évacué : apocalypse sociale liée à la disparition des moyens de communication (internet, téléphonie, TV…) puis pandémie surpuissante, très vite, la messe est dite. La population mondiale est réduite à peau de chagrin et les rares survivants, groggys, ont perdu l’envie de se battre pour leur existence.

En dehors du personnage d’Olivia qui sert un peu de fil rouge et dont les apparitions illustrent les différents aspects de la catastrophe et les réactions les plus courantes qu’elle suscite (violence, résignation, solitude, mysticisme…), les autres acteurs du drame ne font que passer. Pas le temps de s’attacher. A peine apparus qu’ils disparaissent déjà, victimes de la folie ambiante. D’ailleurs, le roman se présente comme une succession de saynètes qui nous montrent la soudaineté et l’ampleur du naufrage social. Deux chapitres un peu plus longs que les autres viennent illustrer ce passage rapide de l’homme civilisé à la bête sauvage, de la société organisée au règne du chacun pour soi. On suit ainsi un homme qui essaie d’obtenir justice pour le viol et le meurtre de son épouse puis les efforts d’un policier parisien qui tente de maintenir un semblant de justice dans une capitale livrée au mal et à la corruption. Bien entendu, l’un et l’autre échoueront.

Les descriptions de l'apocalypse selon Saint Siebert sont crues. Celles et ceux qui ont déjà lu l’un de ses ouvrages savent à quoi s'en tenir. Pour autant il ne fait pas dans la surenchère gratuite. Les images qu’il suscite sont plus cliniques que véritablement gore, simple constat d'une réalité insupportable. Une émeute dans un quartier urbain, une salle d’hôpital transformée en mouroir pour pestiférés, des meurtres et des viols, des assassinats de masse, la liste est longue des avanies que l’homme peut faire subir à ses semblables pour assurer sa propre survie, pour dominer, pour se distraire… Et devant tant de douleur, de bêtise et de cruauté, on en vient à se demander s’il faut louer le génie créatif de l'homme ou au contraire se réjouir de voir disparaître une espèce abominablement égoïste qui représente une menace mortelle pour elle-même et pour son environnement tant sont grandes sa capacité de nuisance et sa propension à l’autodestruction.

Black Coat Press - Rivière Blanche - 2016

19 janvier 2020

GARE A LOU ! - JEAN TEULE

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Lou Moaï-Seigneur vit chichement avec sa mère au 276ème étage d’une tour HLM. Un jour qu’un camarade de classe se moque d’elle, la jeune ado constate avec stupeur que les malheurs qu’elle a souhaités au sacripant se réalisent. Utilisant dès lors son don pour punir les fâcheux de tout poil, elle finit par attirer l’attention de l’armée qui voit en elle une arme d’une redoutable efficacité.

Pour son, déjà, 18ème roman, Jean Teulé a laissé de côté les biographies de personnages célèbres (Le Montespan, Je, François Villon…) et les évènements tragiques de l’histoire de France (Mangez-le si vous voulez, Entrez dans la danse) pour renouer avec les ambiances surréalistes et poétiques de ses débuts. Mais c’est surtout avec « Le magasin des suicides » que « Gare à Lou ! »  partage le plus de points communs puisqu’on y retrouve la même atmosphère d’anticipation décalée et un jeune héros confronté à l’univers anxiogène des adultes.

Si l’histoire en elle-même est peu passionnante et un rien moralisatrice (les politiques et les militaires, c’est des méchants !), le ton général du récit reflète bien ce que j’apprécie chez l'auteur : un humour déjanté, des situations extraordinaires et des personnages hors normes. On regrettera sans doute que la découverte de son don par Lou et par les pouvoirs publics soit un peu trop rapide et que les nombreux passages où elle est enfermée dans un bunker en compagnie d’un trio de généraux pas en retraite, soient un tantinet répétitifs.

Il y a en revanche quelques jolies trouvailles linguistiques (les écorches-cieux) et de belles idées dont cette multinationale informatique siglée d'un fruit qui réclame un impôt aux Etats et le Bar des Sanglots où l’on peut commander un Chagrin Noir, une Secousse Nerveuse ou une Peine Infinie… Alors ne boudons pas notre plaisir et laissons-nous emporter par l’imaginaire et la bonne humeur perpétuelle de Teulé qui nous fait une fois de plus passer un agréable moment, tout de poésie et d'humour.

Julliard - 2019

12 janvier 2020

MOI, MIKKO ET ANNIKKI - TIITU TAKALO

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« Un quartier qui nous ressemble. Un quartier qui nous rassemble – et se battre pour le préserver ». Me fiant à la quatrième de couverture, je m’attendais à découvrir l’histoire d’un couple d’idéalistes bien décidés à sauver de vieux immeubles historiques de la cupidité des promoteurs. Or, s’il est bel et bien question de la vie de Tiitu et de Mikko, de leur installation dans le quartier d’Annikki et du combat qu’ils menèrent pour sa sauvegarde, cette BD va bien au-delà. En fait, c’est toute l’histoire de la ville de Tampere qui nous est dévoilée et, par ricochet, celle de la Finlande.

Le livre de Tiitu Takalo commence même par un petit cours de géologie qui nous explique comment s’est formé le « socle » de la ville et pourquoi la conjonction d’une moraine, de deux lacs et d’un fleuve impétueux décidèrent les populations locales à s’installer dans ces parages.  Puis, remontant le fil de l’histoire, on voit la petite bourgade passer du giron de la Suède à la tutelle de la Russie pour devenir un centre industriel de premier plan. Gonflée par l’afflux de migrants venus chercher du travail, la cité se transforme. Les usines fleurissent et de nombreux logements sont construits en périphérie pour loger cette multitude besogneuse. L’indépendance, les guerres, les révoltes se succèdent. L’urbanisme et une certaine idée du modernisme ont raison de l’habitat ouvrier du XIXème siècle. Mais, grâce à l’engagement et la ténacité d’une poignée d’hommes et de femmes, des îlots de briques et de bois sont préservés de la voracité des lotisseurs afin que soit conservé un témoignage de la façon dont on vivait dans le Tampere d’hier : un lien entre le passé, le présent et le futur.

Entre ces pages d’histoire, s’intercalent des moments plus contemporains et plus intimes. Nous y suivons l’auteur et son compagnon, des prémisses de leur vie commune jusqu’à l’emménagement dans un appartement de ce fameux quartier d’Annikki. Travaux, combat contre la municipalité, manifestations culturelles, nous assistons à  ces étapes de leur vie qui se confondent avec celles de leur futur foyer. Nous découvrons également les sujets qui leur tiennent à cœur, leur envie de partager et d’inventer de nouveaux modes de vie. Tout un idéal écolo et altermondialiste illustré par des planches qui nous parlent de façon toujours amusante de surconsommation, de récup’ et d’entraide.

Parlons un peu graphisme à présent. Le livre de Tiitu Takalo est un joli pavé de 250 pages, une sorte de gros carré de 20cm/20cm, format inhabituel mais néanmoins agréable en main. Si je regrette que les planches soient pour la plupart conçues sur le même modèle – feuille carrée divisée elle-même en quatre carrés d’égales dimensions – j’ai en revanche beaucoup apprécié le gros effort porté sur la colorisation. Classiquement blanc pour les chapitres qui traitent de la vie de Tiitu et Mikko, le fond des pages devient gris, ocre ou beige pour celles qui nous font revivre le passé de la ville. Loin de n’être qu’une originalité, ce « code couleur » structure le livre et permet au lecteur de mieux suivre le cheminement du travail du dessinateur.

Les couleurs des dessins ont aussi une « identité » très marquée. Il s’agit de couleurs un peu passées, un camaïeu de vieux rose et de bleu délavé avec, parfois, des tons plus éclatants pour illustrer des scènes particulièrement joyeuses ( un concert ou une fête) ou au contraire plus sombres lorsqu’il s’agit d’aborder des moments tristes. Ces couleurs estompées sont évidemment liées à la technique de l’aquarelle qui prédomine dans cette BD même si de nombreuses planches sont dessinées de façon plus conventionnelle à l’aide de crayons graphites ou de pastels. Mais, quel que soit la technique utilisée, le rendu est toujours parfaitement raccord avec le sujet et nous donne au final un ouvrage très personnel et bien attachant.

Rue de l'Echiquier - BD - 2019

8 janvier 2020

LES TENTES NOIRES - MICHEL PEYRAMAURE

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De 1226 à 1276, Foulque de Merle, cadet de petite noblesse limousine, nous conte ses mémoires et notamment sa participation aux croisades de Saint Louis.  

En plus de soixante ans de carrière, Michel Peyramaure a écrit un nombre incalculable de romans historiques et régionalistes. Une œuvre considérable à laquelle il apporte, à près de 97 ans, une nouvelle pierre. Si je salue la performance, je suis en revanche plus réservé quant à la qualité de ce dernier opus.

« Les tentes noires » m’ont en effet laissé une désagréable sensation de survol. Il faut dire que raconter cinquante années d’une vie de chevalier et des pages d’histoire aussi importantes que les croisades en seulement 240 pages, tient un peu de la gageure. Du coup, on reste en surface. La plupart des personnages ne font que jouer les utilités et disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus. Les batailles et les scènes de combats sont expédiées en quelques paragraphes et les amours de Foulque, pourtant nombreuses, ne sont pas mieux traitées. Tout va beaucoup trop vite et c’est à peine si l’on se rend compte que le jeune héros est devenu un homme mûr puis un vieillard.

Il y a quand même de bons moments et quelques idées intéressantes qui auraient méritées d’être traitées plus en profondeur. Je pense notamment à sa relation assez libre avec une aubergiste assez délurée, ses tentatives pour lier amitié avec les bédouins et pénétrer leur culture ou encore la vengeance dont le poursuit le bandit Aymar le Roux. Il y a aussi tous ces menus détails de la vie dans une petite seigneurie limousine ou dans une commanderie hospitalière qui donnent de la véracité et de la matière au récit.

Malheureusement, toutes ces bonnes intentions s’effacent derrière la Grande Histoire et les personnages historiques. Saint Louis, Joinville, Baybars, Charles d’Anjou et bien d’autres écrasent le récit de leur renommée et l’on a parfois l’impression de lire un livre d’histoire plutôt qu’un roman.

Malgré ces défauts et cette impression de roman un peu bâclé, Michel Peyramaure nous brosse le joli portrait d’un homme de son temps écartelé entre son goût de l’aventure et l’amour de son terroir.

Calmann-Lévy - 2018

1 janvier 2020

LUHORA - B. R. BRUSS

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C'est une bien belle surprise qui attend l'équipage du Sirm en mission d'exploration sur la planère Harfaz. Ce monde désertique et apparemment inhabité, dissimule en effet un immense palais dont les parois de marbre émettent une curieuse lumière verte. Plus étrange encore, les trois scientifiques qui effectuent une reconnaissance à l'intérieur du bâtiment sont victime d'hallucinations particulièrement convaincantes. Mais s'agit-il vraiment de mirages ? Ne serait-ce pas plutôt l'oeuvre d'une entité extra-terrestre inconnue ? 

Petite déception que cet enième space-opéra de l’un des piliers de la collection Anticipation du Fleuve Noir. Il est vrai que la production de B. R. Bruss était relativement abondante à l’époque où il l’écrivit et sans doute faut-il voir dans ce rythme soutenu le manque d’envergure et pour tout dire, d’intérêt, de ce roman. On y retrouve pourtant ces qualités de conteur hors pair qui lui permettent habituellement de nous embarquer dans des récits joliment troussés et toujours dépaysant. On saluera ainsi la façon intelligente avec laquelle il déroule son intrigue, mélangeant exploration spatiale et expérience scientifique tout en distillant ce qu’il faut de suspense pour maintenir jusqu’au bout l’intérêt du lecteur.

Mais ce qui pêche ici, ce n’est pas la forme, c'est le contenu. On a le sentiment que l’auteur s’est contenté de reprendre à son compte le vieux thème de la « Lost race tale » avec cité perdue et déesse immortelle attendant le retour de son antique amour. D’ailleurs, hormis son cadre purement science-fictionnel, on pourrait croire que cette histoire a été écrite par un Henry Rider Haggard ou un Edgar Rice Burroughs. Luhora c’est She, Ang Bertil ressemble fort à Leo Vincey et Dohilo pourrait sans problème remplacer la cité de Kôr. Alors même si tout cela n’est pas trop mal écrit et plutôt bien amené, ce manque d’originalité, d’imagination même, a quelque peu gâché mon plaisir. Pas grave, on se rattrapera avec un autre opus de l’auteur. Il m’en reste tant à lire…

Fleuve Noir Anticipation - 1972

26 décembre 2019

BAIGNADE ACCOMPAGNEE - SERGE BRUSSOLO

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A Key West en Floride, Peggy Mitchum gère une réserve naturelle de requins utilisés pour la recherche scientifique. Un boulot pas trop contraignant qui pourrait être sympa si elle n’était harcelée par les victimes de ces dangereux prédateurs qui souhaitent assouvir leur vengeance sur l’un des squales. Alors que la pression se fait jour après jour plus forte, la jeune femme est confrontée à une menace encore plus grande : des trafiquants souhaitent récupérer l’échantillon unique d’une drogue révolutionnaire dissimulée par son compagnon. 

C’est décidément dans le désordre que j’aurai lu les aventures de Peggy Mitchum. Après « Iceberg Ltd » troisième et dernier volet de la série, voici que j’embraye avec cette « Baignade accompagnée » qui le précédait d’une année. Me restera donc à lire « Les enfants du crépuscule » qui introduisait pour la première fois le personnage de Peggy.

Je précise de suite que cette lecture à rebours ne m’a posée aucun souci. La présentation que nous fait l’auteur de son héroïne est tout à fait suffisante pour se faire une idée du genre de personne à laquelle on a affaire, une héroïne brussolienne typique c’est-à-dire totalement borderline et asociale. Les autres personnages ne sont pas plus équilibrés puisqu’on rencontre également un cascadeur dopé à l’adrénaline, un handicapé mystique et revanchard et un vétéran du Vietnam qui vit en ermite au fin fond des Everglades. L’auteur consacre d’ailleurs une bonne part de son récit à brosser leur portrait de façon aussi complète que passionnante.

Côté histoire, on est dans le bon gros thriller avec un récit qui va à cent à l’heure, sans le moindre temps mort ou la plus petite digression. Serge Brussolo nous embarque tout d’abord dans une confrontation entre Peggy et le Club des Dévorés Vifs, une association regroupant les rescapés d’attaques de squales. Puis, très vite, il vient y greffer un nouveau fil narratif où il est question d’une drogue surpuissante capable d’améliorer les performances physiques mais dont les effets secondaires s’avèrent redoutables.

Il mélange un peu tout et n’importe quoi, la science-fiction (la drogue décuple les performances physiques) et le polar (trafic de stupéfiants, braquage de banque), pour un résultat relativement efficace même si l’on est plus impressionné par quelques images chocs et par la tension qui accompagne certaines scènes (la plongée au milieu des requins) que par le contenu de l’intrigue. C’est efficace, rythmé, imaginatif, on est happé par l’histoire, assommé par les idées démentielles de l’auteur mais on ressort de tout cela légèrement déçu, avec l’impression qu’il y manque ce petit rien qui aurait transformé ce chouette divertissement en quelque chose de plus abouti.

Le Livre de Poche - 2000

18 décembre 2019

MORWENNA - JO WALTON

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Cela fait déjà quelques années que Jo Walton s’est fait une place de premier choix dans le petit monde de la SFFF avec des romans originaux qui apportent une petite touche de nouveauté aux différents genres de cette littérature dite populaire. Pourtant, celui qui lui a apporté notoriété et consécration avec rien moins qu’un Hugo et un Nébula n’a finalement pas grand-chose à voir avec lesdits genres. Dans « Morwenna », la SF n’est en effet présente que par le biais des lectures de l’héroïne et de ses discussions avec son père et ses amis. Quant au fantastique et à la fantasy, ils ne sont là que pour mieux illustrer ses sentiments, comme une sorte de métaphore du combat qu’elle livre contre les coups durs du destin et contre elle-même.

C’est que la vie de Morwenna n’est pas des plus roses. Sa sœur jumelle est décédée dans des circonstances tragiques, sa mère a sombré dans la folie et elle a dû quitter ses Galles natales pour une sinistre pension anglaise. Au travers de son journal intime dans lequel elle consigne jour après jour les grands et les petits évènements de son existence, nous découvrons donc une ado de 15 ans qui tente du mieux qu’elle peut de faire front. Pour résister à la solitude, au déracinement et au manque d’affection, Morwenna se réfugie dans deux univers où son imagination trouve à s’exprimer.

La lecture tout d’abord et pas n’importe laquelle puisque ses goûts la portent presque exclusivement vers la Science-Fiction. Les amateurs du genre seront donc en terrain de connaissance et retrouveront sans doute un peu d’eux même dans l’enthousiasme avec lequel la jeune héroïne découvre les œuvres d’Ursula Le Guinn, de Samuel Delany, de Philip K. Dick et bien d’autres encore. Ses échanges avec son père ou les membres de son club de lecture apportent d’ailleurs des éclairages assez intéressants sur certaines des œuvres évoquées et donnent au lecteur quelques pistes fort sympathiques.

Le second univers dans lequel Morwenna se réfugie est la magie. Une magie dont on a d’abord la tentation de croire qu’elle existe réellement. Il nous semble en effet que la petite héroïne est bel et bien dotée de pouvoirs magiques dont elle use pour faire obstacle aux sombres visées de son abominable mère. Mais, au fur et à mesure que nous faisons sa connaissance et que nous décryptons ses réactions et ses commentaires, on se rend compte qu’il ne s’agit que d’une illusion, d’un moyen qu’elle a trouvé pour échapper à un quotidien qui l’oppresse. Si Morwenna invoque l’esprit de sa sœur, c’est pour essayer de faire son deuil. Si elle pense que sa mère et ses tantes sont des sorcières dont il faut se méfier, c’est parce que ses relations avec elles sont conflictuelles. Si elle compose des charmes et s’entoure d’objets magiques, c’est pour ériger un mur entre elle et les autres élèves de son pensionnat.

Morwenna n’est donc - mais c’est déjà beaucoup - que le portrait d’une enfant solitaire qui finit par réaliser que d’autres personnes partagent ses goûts et ses passions. C’est en même temps une jolie peinture de l’adolescence, période de l’existence parfois douloureuse où l’on pense être le premier à ressentir émois et désillusions, crainte en l’avenir, sentiment de ne pouvoir se dépasser, tentation du suicide…

Un roman qui parlera donc aux passionnés de SF et qui démontrera aux autres que la magie existe bel et bien : il suffit d’ouvrir un livre, n’importe lequel, pour s’en convaincre !

Denoël - Lunes d'Encre - 2014

11 décembre 2019

SORTIE 32.b - ANTONIO DA SILVA

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Comme son titre le laisse supposer, « Sortie 32.b » emmène son lecteur dans un long voyage autoroutier, un road trip aussi pêchu et survitaminé que la Camaro qui figure sur sa couverture. Toute l’histoire se déroule en effet le long d’une autoroute avec tout juste quelques haltes dans les stations essences ou sur les aires de repos. Impossible de quitter le long ruban d’asphalte. Les sorties sont bloquées par la police ou des barrages d’une nature inconnue et les automobilistes sont contraint de tracer leur route. Lucille et son équipe de basket, Aaron et ses frères se retrouvent lancés dans ce qui ressemble à un jeu vidéo grandeur nature où il faut triompher d’obstacles qu’on croirait inventés par un geek morbide, pour passer au « next level » et conserver une chance de survie.

On sent tout de suite les emprunts à la littérature de genre et notamment à l’univers de Stephen King auquel il fait d’ailleurs un petit clin d’œil. L'atmosphère inquiétante de son roman m’a un peu rappelé celle des Langoliers puisqu'il est là aussi question d'un groupe d’individus d’origines diverses confrontés à un évènement incompréhensible et contre lequel ils n’ont aucune prise. Une grosse différence toutefois : le roman de Da Silva est bourré d'action. Passés quelques chapitres introductifs qui servent à nous présenter les différents protagonistes de l'histoire et les premières manifestations du phénomène contre lequel ils devront lutter, le récit prend un rythme redoutablement vif.

En un crescendo presque exténuant, les personnages sont soumis à une succession d’épreuves aussi folles que dangereusement mortelles et doivent faire preuve d’imagination et de volonté pour rester en vie. Il leur faudra tour à tour affronter des adultes transformés en meurtriers psychopathes, des poulpes volants, des drones canardeurs et bien d’autres mauvaises surprises. C’est intriguant et haletant. On ne sait rien de ce qui se passe, on a quelques idées, on formule des hypothèses mais l’enchainement des évènements les rend vite obsolètes. On finit alors par se laisser porter par le rythme étourdissant du récit en se contentant de frémir et d’espérer pour nos jeunes héros.

La plume d’Antonio Da Silva est idéale pour le public « young adult » auquel son roman est a priori destiné. D’une lecture aisée, sans termes ou concepts trop compliqués (exception faite de certaines explications sur la nature du phénomène dont je ne dirai rien pour ne pas déflorer l’intrigue), son écriture coule facilement et permet d’enquiller les chapitres sans s’en rendre compte. Pour autant l’auteur ne se censure nullement et ses descriptions sonnent justes avec des images parfois dures mais jamais choquantes. En fait, le côté « littérature jeunesse » est surtout palpable au niveau des personnages. Nous suivons en effet des ados de 15-17 ans, un groupe de filles et un autre de garçons, avec toutes les histoires de cœur, les petites rivalités et les clashs auxquels on peut s’attendre de la part de jeunes de cet âge. Les individualités sont bien marquées et les personnalités fouillées. L’auteur parvient à nous les rendre proches grâce à un important travail sur les caractères, nous dévoilant peu à peu leurs qualités et leurs faiblesses, leurs fêlures et leurs espoirs et toute leur histoire intime. Un joli travail sur la psychologie de chacun qui constitue sans conteste l’une des réussites de ce roman.

On est donc d’autant plus surpris du changement radical (dont je ne dirai rien pour ne pas déflorer l’intrigue) qui s’opère chez eux en cours de route. Un bouleversement déstabilisant pour le lecteur, dangereux pour la cohésion du roman et qui, tout compte fait – n’apporte pas de réelle plus-value à l’intrigue. L’auteur s’en sort heureusement bien en conservant l’essentiel, c’est-à-dire l’esprit de corps qui nait des épreuves, l’amitié forgée dans l’adversité et l’amour triomphant des difficultés ! La conclusion m’a en revanche laissé un peu sceptique par son côté un peu trop ouvert. A moins qu’une suite ne soit prévue ?

Editions du Rouergue - Epik - 2019

 

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