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SF EMOI

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30 décembre 2018

PIERROT-LA-GRAVITE - KOTARO ISAKA

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A mi-chemin du polar et du roman de mœurs «  Pierrot-la-gravité » est un livre dans lequel on pénètre très rapidement grâce à une enquête passionnante et un trio de détectives pour le moins original. Nous avons là un nettoyeur de tags, le commercial d’une entreprise de génétique et un vieux monsieur atteint d’un cancer en phase terminale. Deux frères et leur père unis par les liens du sang - mais pas que -  qui fédèrent leurs efforts pour démasquer un incendiaire. Le pyromane laisse en effet sur les lieux de ses méfaits des messages que les trois héros tentent de décrypter afin de cerner sa personnalité et décoder son modus operandi. Une enquête qui s’avère riche en surprises et en révélations d’autant qu’un détective privé, une jeune et jolie stalker et un ignoble proxénète viennent brouiller les pistes.

On est tout de suite captivé par les déductions du père et les investigations de ses fils qui nous baladent un peu partout dans Tokyo. Hôtels miteux, immeubles high-tech ou petits restos à ramen, on enchaîne les visites et les rencontres en s’offrant au passage un panorama assez complet de la capitale japonaise. Et c’est un plaisir de suivre Haru et Izumi, d’assister à leurs rencontres et de suivre toutes leurs discussions où ils confrontent leurs idées. Car les deux frangins ne parlent pas seulement de leur enquête. Ils échangent sur quantité d’autres sujets, littéraires, scientifiques ou philosophiques sans oublier bien sûr les préoccupations des jeunes de leur âge : le boulot, les sorties, les filles… »

Le récit est également émaillé de nombreuses incursions dans leur passé qui nous dévoilent quelques épisodes touchants ou cocasses de leur jeunesse ou de celle de leurs parents. Loin d’alourdir l’histoire, ces flash-backs éclairent la personnalité des deux frères et les rapports qui les unissent l’un à l’autre. La famille et tout ce qui gravite autour de cette notion, est en effet au centre du récit. Kotaro Isaka s’interroge sur quantité de sujets qui ont trait aux relations familiales : la part de l’éducation et de l’hérédité, l’amour filial et fraternel, l’inné et l’acquis…. Tout cela donne au roman une dimension un peu plus large que celle d’un simple polar et invite le lecteur à s’interroger et se poser les mêmes questions que les personnages.

Picquier Poche - 2015

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22 décembre 2018

LES DAMNES DE L'ASPAHLTE - LAURENT WHALE

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Après « Les étoiles s’en balancent », « Les damnés de l’asphalte » est le second roman que Laurent Whale consacre aux aventures post-apocalyptiques des frangins Costa. Disons-le de suite, il n’est pas du même niveau que le premier. Pour cela, il lui aurait fallu une intrigue digne de ce nom. Ici, nous n’avons qu’un simple fil conducteur qui se résume à peu de choses près au dangereux voyage d’un groupe de compagnons parti à la recherche de deux des leurs disparus dans le nord de l’Espagne.

Cela nous donne une sorte de road trip assez violent, pas particulièrement imaginatif, mais néanmoins très efficace. Beaucoup d’action, de nombreux combats dont certains à l’arme blanche, de belles chevauchées dans des décors variés, bref on ne s’ennuie pas un instant. Il y manque cependant ce petit quelque chose qui lui apporterait une dimension supérieure, peut-être le côté « politique » du premier opus avec ses négociations âpres entre les communautés de survivants ou bien la menace d’une invasion qui pesait sur nos héros. Ici, la seule question qui se pose est de savoir s’ils retrouveront leurs amis vivants. Il y a bien aussi la crainte suscitée par la présence des « Rugosos », créatures amphibies et apparemment dangereuses mais cela reste tout de même assez mince d’autant que l’environnement dans lequel évoluent les personnages n’est guère plus imaginatif.

C’est un univers très classique que nous propose Laurent Whale. Qu’il s’agisse des dangers rencontrés (chiens sauvages, despotes locaux, vilains religieux) ou du décor (pollution, ruines, climat détraqué…) on n’y trouve rien ou presque qui n’ai déjà été utilisés maintes et maintes fois dans ce type de récit. Ceci dit, pour être conventionnelles, ces idées n’en sont pas moins parfaitement utilisées. Ainsi des « sectiens », ces fanatiques religieux qui rappellent très opportunément les heures sombres de l’inquisition - après tout nous sommes en Espagne ! - ou des différents modes de transport utilisés tout au long du périple de nos héros (chars à voiles, radeaux…) qui permettent de rompre la monotonie du voyage.

Le décor est plutôt bien planté lui aussi. On passe des cols enneigés aux bords de mer en buttant çà et là sur des bidonvilles ou des villages fortifiés, à la découverte d’un monde qui retourne progressivement à la barbarie. Car c’est bel et bien une humanité en train de régresser que nous propose l’auteur. Les survivants du vingt et unième siècle ne créent plus rien. Ils se contentent de recycler, de réparer, de troquer. Même les armes à feu commencent à se faire rares et ceux qui en possèdent encore disposent d’une force de frappe qui fait d’eux des véritables demi-dieux.

Tout cela, Laurent Whale nous le montre avec un grand sens du détail. Chez lui, rien n’est passé sous silence ou simplement suggéré. Il faut chasser pour se nourrir et ramasser du bois pour faire du feu, les fusils ne fonctionnent que si on les entretient et les chevaux ont besoin d’être bouchonnés Cela peut paraître futile, mais je trouve au contraire que le récit s’en trouve enrichit. Cela lui donne de la matière et rend tout à fait crédibles les aventures que vivent les personnages. Bon, j’avoue qu’au bout de la vingtième scène de bivouac, aussi criante de vérité soit-elle, j’ai eu envie que l’auteur accélère. Et justement il maîtrise suffisamment bien son sujet pour relancer l’action au bon moment et mettre constamment en danger ses héros. Des héros bien sympathiques avec lesquels on a tout le temps de faire connaissance et envers lesquels on éprouve une grande sympathie. C’est d’ailleurs l’une des grandes réussites de ce roman que de nous proposer des héros tout simples auxquels il est très facile de s’identifier. L’empathie fonctionne à fond, on prend fait et cause pour « ces damnés de l’asphalte » qui devront s’employer tant et plus pour mener à bien leur mission !

Au moment où je referme ce livre, sort un troisième volume consacré aux aventures de la famille Costa dans ce monde qui sombre dans un nouveau moyen-âge. Et vous savez quoi ? Je crois bien que je vais me laisser tenter.

Gallimard - Folio SF - 2016

16 décembre 2018

LE FACTEUR FATAL - DIDIER DAENINCKX

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Cinquième et dernier ouvrage que Didier Daeninckx a consacré à l’inspecteur Cadin, « Le facteur fatal » est un peu le testament de son personnage fétiche. Il se compose de sept nouvelles dont quatre se déroulent dans les villes qui ont servis de cadre à ses premières enquêtes. Nous repassons donc par Marsheim, Hazebrouck, Courvilliers et Toulouse pour y vivre en sa compagnie le quotidien d’un inspecteur de police. Agression sexuelle, viol, meurtre ou délit de fuite, rien que du sordide et du bien moche engendré par la solitude, la bêtise et la misère. Ajoutons-y la corruption et le poids du politique et nous avons  là les piliers de presque toutes les saloperies auxquelles l’ami Cadin se trouve confronté. On notera aussi dans chacun de ces textes les allusions aux affaires que son personnage a précédemment démêlées. Cela réveille quelques souvenirs chez le lecteur et lui démontre s’il en était besoin, qu’un policier s’occupe rarement d’une seule affaire à la fois, aussi importante soit-elle.

Les trois nouvelles suivantes nous montrent un Cadin toujours plus désespéré. Dans « «Un privé à la dérive », il a quitté la police nationale pour devenir détective privé. Entre les affaires d’épouse adultère et sa fiasque de whisky, notre héros est sur la mauvaise pente. Ca se confirme avec la suivante qui nous présente un Cadin en voie de clochardisation : « Souvenir à la fenêtre » est une nouvelle dans la nouvelle puisqu’elle est constituée d’un texte rédigé par Cadin lui-même. Un récit d’une incroyable noirceur qui nous permet de découvrir sa famille, la raison de son pessimisme naturel et de son intérêt pour les faits divers les plus surprenants. Quant à la dernière nouvelle, je ne vous en dirai rien si ce n’est qu’elle met un terme définitif à la carrière du plus dépressif des flics français !

Gallimard - Folio Policier - 1999

9 décembre 2018

ROCHE-LALHEUE - HUGUES DOURIAUX

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Marie et Jeanne de Roche-Lalheue vivent chichement dans le vieux château de leurs ancêtres et partagent leur temps entre leur boulot et les soins qu’elles prodiguent à leur grand-mère grabataire. Une vie sans perspectives que Jeanne tente d’oublier dans des aventures sans lendemain tandis que sa sœur se réfugie dans son travail de libraire et ses rêveries. Mais depuis peu, ce sont des rêves un peu particuliers qui viennent la visiter. Des rêves ou bien des cauchemars ? Illusion ou réalité ? 

Roche-Lalheue est un roman qui n’a pas été publié au bon moment. Vingt ans plus tôt, il avait sa place dans la collection Angoisse du Fleuve Noir. Trois plus tard, il pouvait intégrer la collection Frayeur du même éditeur. Hélas, sorti en 1991, il dut se contenter de la collection Anticipation devenue dans ses dernières années une sorte de fourre-tout où l’on trouvait aussi bien de la SF que de la fantasy ou du fantastique. C’est dommage car cela ne lui a sans doute pas permis de trouver son véritable public, celui des amateurs de frissons et d’hémoglobine.

Pour ma part c’est son côté « Angoisse » qui m’a séduit, c’est-à-dire grosso modo la première partie de l’histoire, celle qui met en place l’ambiance et le décor. Oh, rien que de très classique puisque nous n’avons là qu’une petite bourgade de campagne, un vieux manoir décrépi et deux jeunes femmes prisonnières du carcan familial qui se trouvent confrontées à l’irruption de l’irrationnel dans leur vie terne et maussade. Mais le caractère des deux héroïnes, l’une volage, l’autre un peu coincée, la tyrannie qu’exerce sur elles une aïeule acariâtre et, malgré leur particule, les problèmes d’argent auxquels elles sont confrontés, tout cela donne au récit une matière sociale assez intéressante. A tel point que l’on est presque surpris, pour ne pas dire déçu, lorsque surviennent les premières manifestations maléfiques.

Il faut dire que ces dernières ne sont guère passionnantes et se limitent pour l’essentiel à des scènes de possession démoniaque au cours desquelles Marie et Jeanne se livrent à des galipettes classées X. Quant à l’aspect « Frayeur » de l’histoire, on le trouvera uniquement dans les descriptions très explicites et écœurantes des scènes de crimes puisque l’auteur se contente de nous montrer le résultat (les flots de sang, les corps démembrés…) et non l’acte meurtrier. Je ne suis pas un grand fan de romans d’horreur mais il me semble que dans ce type de littérature, c’est justement la confrontation entre l’assassin et sa victime, entre le monstre et sa proie qui apporte au récit une bonne part de sa tension et de son intérêt. Ici, cette absence est d’autant plus dommageable que l’on sait très vite d’où vient le mal et que le seul mystère qui reste dès lors à éclaircir a trait à l’identité du démon. S’agit-il du beau peintre, de l’abominable grand-mère, du père qui réapparait un peu trop opportunément, de l’idiot du village ? Quel suspens !

Fleuve Noir Anticipation - 1991

2 décembre 2018

FUGHT CLUB - CHUCK PALAHNIUK

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La première règle du fight club c‘est qu’il est interdit de parler de fight club

La deuxième règle du fight club c‘est qu’il est interdit de parler de fight club

Deux mecs par combat, pas plus

Un combat à la fois

On combat sans chemise ni chaussures

Les combats durent aussi longtemps qu’il faut

Si c’est votre première soirée au fight club, vous devez vous battre 

C’est donc sans vergogne que je viole les deux premières règles du Fight Club pour vous parler de cet excellent roman de Chuck Palahniuk rendu célèbre par le film qu’en a tiré David Fincher à la toute fin des années 90. Un film lui-même tellement bon (Edouard Norton y est fantastique et le beau Brad pas mauvais non plus) que j’ai craint un moment que ma lecture ne soit phagocytée par les souvenirs qui m’en restait. Mais non. Le roman reste supérieur à son adaptation, plus complet, plus déconcertant, plus radical. Alors que le film était imprégné d’un humour certes déjanté mais néanmoins bien présent, le livre en est presque totalement dépourvu. Le ton est bien ironique, mais la tension qui imprègne le récit, son atmosphère de cocotte-minute prête à exploser, nous ôte l’envie d’esquisser plus qu’un sourire.

C’est que le sujet dont traite l’auteur est sérieux. Ses personnages ne sont pas seulement des trentenaires émasculés par une société castratrice, qui souhaitent retrouver leur virilité malmenée en se foutant sur la gueule. Non, le mal est beaucoup plus profond et sa cause tout autre. Ce responsable, Chuck Palahniuk le désigne sans la moindre ambigüité : c’est cette putain de société de consommation qui nous prend dans ses rets à grand coup de soldes et de promotions puis nous tient par les couilles grâce aux emprunts souscrits pour s’acheter un bel appart que l’on s’empresse de meubler avec des meubles scandinaves. Il ne s’agit pas d’un simple malaise mais d’une maladie incurable.

C’est en tout cas le diagnostic que pose Tyler, le héros de Palahniuk. Et le remède qu’il propose c’est de trancher dans le vif. Mais avant d’en arriver là, avant de faire ce constat sans appel, il passe par différents paliers. Des phases qui sont, là encore, nettement plus visibles dans le roman. On le voit ainsi commencer par pisser dans la soupe des clients du resto dans lequel il travaille, pousser une bourgeoise à la crise de nerf et faire du chantage à son employeur. On est encore très loin du projet Chaos (le lecteur en découvrira la nature en temps utile) et bien des choses se passeront encore avant qu’il ne franchisse son Rubicon à commencer bien sûr par la création des fight-clubs et par l’évolution de ses rapports avec sa copine Marla. Tout cela permet de mieux appréhender la montée en puissance de sa psychose et l’émergence de son dédoublement de personnalité. Une schizophrénie parfaitement restituée grâce notamment à la construction particulière du récit qui fait des allers-retours incessants entre passé et présent et un style saccadé qui lui apporte un ton obsessionnel parfaitement raccord.

Par bien des aspects, ce roman fait écho à d’autres parus à la même époque. Je pense bien sûr à « American Psycho » de Bret Easton Ellis qui nous montrait un yuppie new-yorkais qui ne parvenait à tenir sa place en société qu’en se défoulant à l’occasion d’effroyables crises d’ultra violence. Mais c’est surtout de « La plage » d’Alex Garland, sorti la même année, que « Fight Club » se rapproche le plus. Certes, l’atmosphère et l’histoire n’ont que peu en commun. Pourtant, ce qui guide les deux héros et les pousse à aller au bout de leur trip, c’est un même rejet de la société et une même volonté de vivre quelque chose de différent. S’ils se mettent en danger, c’est pour se sentir tout à fait vivant et, ainsi que le conclu Richard de retour de Thaïlande ou comme le dit Tyler à deux reprises, en retirer des cicatrices, c’est-à-dire conserver les traces patentes et indélébiles de leurs actes, la preuve de n’avoir pas vécu en vain.

Gallimard - Folio SF - 2011

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24 novembre 2018

MALBOIRE - CAMILLE LEBOULANGER

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Après que la Grande Première eut recouvert la planète de ses eaux salées, toutes les ressources en eaux potables de la planète ont été irrémédiablement dégradées. Les quelques survivants qui échappèrent à la catastrophe en sont réduits à vivoter au milieu de marais pestilentiels ou sur des terres où plus rien ne pousse. Un vieux sage, la cheffe d’une bande de pillards, un jeune idéaliste et sa compagne, s’acharnent chacun à leur manière, à donner un sens à leur vie et, peut-être, à faire renaître l’espoir. 

Comme le dit fort justement la quatrième de couverture, ce roman est une petite fable écologique dans laquelle l’auteur nous montre les conséquences possibles, voire même probables, des activités humaines sur notre environnement et en particulier sur la plus importante de nos ressources : l’eau. Le monde que nous a concocté l’auteur est en effet presque totalement dénué d’eau potable. Exception faite de la pluie et de quelques rares sources profondément enterrées, le précieux liquide est devenue extrêmement rare au point de devenir une richesse inestimable, voire une monnaie d’échange.

Pourtant, de l’eau, le monde de la Malboire n’en manque pas. Mais comme son nom l’indique, elle est presque toujours impropre à la consommation. A cause de la folie des hommes et de leur recherche immodérée de productivité et de profit, la terre est désormais pourrie, polluée par les pesticides, par le sel des océans qui submergèrent les continents, par toutes les saloperies qu’on lui fit subir année après année. Elle demeure cependant au centre des préoccupations des personnages qui devront tout au long du roman composer avec ses diverses manifestations : marais putrides, neige et rivières, flots libres et fuyants ou prisonniers d’un barrage ou d’une digue, l’eau sera tour à tour synonyme de danger ou d’espoir.

Une omniprésence qui nous rappelle à quel point elle est précieuse et combien il est nécessaire de la préserver et de la partager. L’auteur se livre d’ailleurs dans les derniers chapitres de son roman à une critique sévère des puissants qui, possédant tout, se goinfrent le monde pour leur seul plaisir, sans soucis des conséquences. Il nous renvoie aussi à nous-même qui continuons à consommer comme si de rien n’était, nous voilant la face derrière nos cartes de crédit et nous donnant bonne conscience en faisant du tri sélectif ou en installant un bac à compost dans le fond du jardin.

Finalement, le seul vrai souci avec ce roman – car il y en a un – c’est qu’il a été écrit en 2018. Or, le post-apo est un sous-genre déjà fort ancien dans lequel il est désormais bien difficile de tracer son sillon. Tout ce que l’auteur y mentionne, tous les rebondissements de son intrigue - les groupements humains qui essayent de maintenir un semblant de civilisation, les bandes de pillards qui rendent leur existence précaire, les religions farfelues qui prospèrent sur la désespérance des gens et, last but not least, une terre inhospitalière sur laquelle tout ce beau monde tente de survivre – tout cela a déjà été écrits maint et maint fois.

Pour autant, Camille Leboulanger le fait plutôt bien. Son écriture est d’une belle simplicité et il sait alterner les passages durs et violents avec d’autres beaucoup plus tendres. Il sait aussi susciter de belles images (les engins agricoles qui continuent à martyriser la terre, les adeptes du Grand Clapot qui attendent le moment de surfer la grande vague) et nous réserve une conclusion si ce n’est surprenante, du moins parfaitement raccord avec son intrigue.

Et puis il y a Zizarre, le héros de cette histoire, dont l’innocence agace autant qu’elle émeut et qui fait penser à ces enfants qui ont besoin de se brûler pour comprendre qu’il faut se méfier du feu. Malgré les mises en garde, malgré les risques, il tente, il essaye, encore et encore, tout à son idée d’améliorer ce qui peut l’être. Il y a aussi Mivoix, sa compagne au verbe rare, qui peut se montrer aussi obstinée que lui lorsqu’il s’agit de protéger leur amour, Arsen le vieux sage et quelques autres qui viennent illuminer de leur présence cette farce sombre. Des personnages peu nombreux mais auxquels on s’attache immédiatement et que l’on accompagne avec grand plaisir.

Je recommanderai donc ce roman à celles et ceux qui n’ont pas encore l’habitude de ce type de récit. Il constitue une belle porte d’entrée dans ce genre très particulier et souvent prophétique qui nous renvoie à nos peurs en nous faisant entrevoir un avenir pas forcément très rose mais malheureusement fort plausible.

L'Atalante - La Dentelle du Cygne - 2018

11 novembre 2018

EMPIRE DU SOLEIL - JAMES GRAHAM BALLARD

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Rendu célèbre par le film qu’en a tiré Steven Spielberg, « Empire du soleil » est un roman quasi autobiographique qui nous raconte les trois années que l’auteur a passé dans un camp d’internement japonais pendant la seconde guerre mondiale. Alors âgé de 11 ans, le jeune James vivait une vie heureuse et aisée dans le Shanghai des concessions occidentales, au sein d’une famille de riches expatriés britanniques. L’entrée en guerre du Japon va le sortir de son quotidien d’enfant pourri-gâté pour le plonger de la plus brutale des façons dans le monde des adultes. Séparés de ses parents, Jamie va faire le difficile apprentissage de la débrouille. Il va un temps errer dans les quartiers chics en visitant les villas abandonnées des relations de son père en quête d’abri et de nourriture puis, après quelques semaines de vagabondage, il est finalement arrêté par les soldats nippons.    

Commence alors le récit de sa captivité dans le camp de Longhua où sont regroupés une partie des ressortissants britanniques. Récit qui va occuper la majeure partie du roman et qui m’a interloqué par sa surprenante parenté avec d’autres livres qui traitent de la vie dans les camps (de concentration, de prisonniers, de travail…). Je pense en particulier à ceux de Primo Levi et Soljenitsyne qui ont avant lui parfaitement décrit le processus de déshumanisation à l’œuvre dans ces lieux où la survie engendre un égoïsme forcené. Celui de Ballard se rapproche de ces textes par la très grande précision avec laquelle il décrit le quotidien de son petit héros ainsi que par l’absence de réquisitoire contre ceux qui les tiennent enfermés.

Nous avons donc tout le temps de faire connaissance avec Jamie et voir comment il parvient à s’en sortir en dépit des privations, des maladies et des multiples dangers d’une guerre omniprésente. Nous le suivons dans tous les aspects de sa vie de prisonniers et notamment dans sa recherche constante de nourriture. Troc, vol, petits services rendus aux surveillants, il utilise tous les moyens à sa disposition pour améliorer un ordinaire franchement insuffisant, ce qui ne l’empêche pas de faire preuve à l’occasion d’altruisme et d’empathie. En fait, il sera tout au long de sa captivité écartelé entre les deux figures tutélaires que représentent Basie et le Dr Ransome. Le premier est un soldat américain manipulateur et débrouillard auprès duquel Jamie va apprendre l’art de la démerde. Mauvais génie ou ami dévoué (sans doute quelque part entre les deux), Basie est un personnage ambigüe dont l’influence est heureusement contrebalancée par celle du Dr Ransome qui aidera son protégé tant au niveau matériel que du point de vue de l’éducation et du sens moral.

Deux exemples, deux soutiens qui vont lui permettre de traverser toutes les épreuves sans y laisser sa peau. En revanche, sa personnalité et sa vision de l’humanité en ont sans doute été modifiés à jamais. Les multiples scènes d’horreur, les combats, les innombrables cadavres, les destructions dont il fut témoin, toutes ces visions apocalyptiques ont très vraisemblablement imprégnés son esprit et expliquent peut-être sa fascination pour le morbide, pour les atmosphères de pourrissement et les images de fin du monde. « Empire du soleil » nous propose donc une vision particulière de la guerre, celle d’un enfant confronté à la violence et la dureté de l’homme mais qui saura conserver intacte sa volonté de survie et sa capacité à rêver.

Gallimard - Folio - 1990

4 novembre 2018

PARANOIA - CHRISTOPHE SIEBERT

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Ce roman de Christophe Siebert me laisse perplexe. Je sais que j’ai aimé mais je serai bien en peine de vous dire exactement pourquoi. D’ailleurs je ne sais même pas vraiment ce que j’ai lu. Ca ne ressemble à rien de ce que je connais ou plutôt, ça ressemble à trop de choses à la fois. Tâchons d’y voir plus clair.

Premier indice, le roman est publié par les éditions Trash. On aurait donc naturellement tendance à penser qu’il s’agit d’un roman gore. Pourtant, ce n’est pas franchement le cas. Il y a bien quelques scènes de cul et pas mal de meurtres mais on ne tombe jamais dans l’excès. La violence et le sexe sont utilisés, si j’ose dire, à bon escient. Les descriptions sont précises, presque anatomiques, sans que le narrateur ne laisse passer la moindre émotion. Le but n’est pas de choquer mais d’informer, de montrer les choses dans leurs crudité et leur réalité.

Alors si ce n’est pas du gore qu’est-ce donc ? De la SF peut-être puisqu’il est question d’une invasion de la planète par une armée de robots qui viendraient se substituer aux humains. C’est effectivement une piste. Plusieurs personnages sont en effet convaincus de la présence de ces androïdes et de l’existence d’un complot planétaire visant à éradiquer la race humaine. Le problème, c’est que les dits personnages ne sont pas exactement dignes de foi. Alcoolos ou camés, paranoïaques échappés de leur hôpital psychiatrique, ces hommes et ces femmes n’inspirent pas confiance. On aurait même plutôt tendance à croire que leurs visions sont dues aux substances qu’ils s’envoient dans le gosier ou les narines et qu’un régime au pain sec et à l’eau aurait tôt fait de les ramener à de plus saines occupations.

Ce n’est donc pas tout à fait de la SF mais ce n’est pas non plus du fantastique pur jus. On y cause bien des grands anciens, de Nyarlathotep et de ses petits copains, il y a des messes noires au fond d’une crypte et le maître de cérémonie s’envoie en l’air avec un gigantesque crapaud. Mais là encore il est difficile de faire la part des choses entre la réalité et le cauchemar, entre le délire et les faits.

Reste donc une seule possibilité : le polar. C’est sans doute de ce genre que « Paranoïa » se rapproche le plus. Mais un polar social alors, genre néo polar à la française, à la façon d’un Jonquet ou de ces auteurs pour lesquels l’ambiance, la forme et le cadre comptent au moins autant que l’intrigue. Siebert est en plein dedans. D’une écriture nerveuse, sèche et tranchante, il nous montre une frange de la société qu’on n’a pas l’habitude de côtoyer, les SDF et les laissés pour compte, les malades mentaux et les drogués, les masures sordides et les hôtels miteux. On s’en prend plein la gueule. C’est sombre et désespéré, c’est triste, c’est violent, c’est dégueu, mais c’est vrai.

Trash Editions - 2016

23 octobre 2018

ET J'ABATTRAI L'ARROGANCE DES TYRANS - MARIE-FLEUR ALBECKER

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Si vous poussez quelqu’un à bout, il finit en général par exploser. Il en va de même des peuples. Vous pouvez les contrôler, les brimer, les torturer ou, plus insidieusement, les endormir à coup de télé et de RSA, lorsque le point de non-retour est atteint, quand la désespérance est trop vive, ils finissent toujours par se révolter. La France en sait quelque chose qui connut quantité de soulèvements populaires : 1789, 1830, 1848, la commune de Paris et jusqu’à ses derniers avatars : le front populaire et mai 68. Mais ce n’est pas de la France et de Paris que Marie-Fleur Albecker a choisi de nous parler. Elle a franchi la Manche pour nous raconter la Révolte des Paysans de 1381 qui vit les habitants du Kent et de l’Essex monter à Londres pour exiger du roi le renvoi de ses conseillers.

Quantité de raisons président à la naissance de ce mouvement spontané. Il y a les séquelles de la grande peste et la misère qui s’est installée depuis ; il y a la guerre contre la France qui n’en finit pas et les taxes toujours plus nombreuses pour la financer. Mais ce qui par-dessus tout pousse les paysans à quitter leurs fermes pour gagner la capitale, c’est l’injustice. Ou plutôt toutes les injustices. Celle qui fait d’un seigneur un individu tout puissant, celle qui empêche le serf de quitter son village pour aller chercher fortune ailleurs, celle qui accable d'impôts les humbles et enrichit les puissants sans oublier bien sûr les emprisonnements arbitraires, les spoliations, les exécutions…

« Et j’abattrai l’arrogance des tyrans » nous propose une immersion parmi ce petit peuple d’ouvriers, d’artisans et de paysans qui décidèrent un beau matin qu’ils en avaient assez. Des prémisses de leur révolte jusqu’à sa répression finale, nous suivons le long des routes cette troupe hétéroclite qui s’agrandit jour après jour de tous les mécontentements et de toutes les souffrances. Nous assistons donc au lynchage des collecteurs d’impôts de Brentwood qui lança le signal de la rébellion ; nous accompagnons les révoltés lors de la prise de Canterbury qui aboutit notamment à la libération de John Ball, ce prêtre dissident qui prêche l’égalité de tous ; nous participons avec eux au sac du palais du régent dans la bonne ville de Londres et aux rencontres avec le jeune souverain.

Mais, si nous côtoyons les grands noms de l’histoire, le roi, l’archevêque de Canterbury ainsi que le fameux Wat Tyler qui prit la tête de la rébellion, c’est à des individus beaucoup plus humbles que l’auteur a choisi de s’intéresser. Elle a choisi un panel assez représentatif dont elle nous fait partager le quotidien et pénétrer les pensées. Il y a là un vieux bourgeois épris de droiture et d’équité, un jeune homme fougueux avide de gloire, un vétéran des campagnes françaises, une femme. Cette femme c’est Johanna et c’est à travers ses yeux que nous contemplons ces quelques semaines de liberté et d’espoir. C’est une femme forte que Johanna. Une femme qui saisit là l’occasion de crier à la face du monde son besoin de liberté et qui décide de vivre enfin la vie qu’elle s’est choisie et non pas celle que son mari, sa famille, l’église et la société lui ont imposée. Johanna, c’est une révolte dans la révolte, c’est le féminisme avant même que le mot n’existe. C’est surtout une femme extrêmement touchante, blessée, rudoyée, rabaissée mais qui reste arcboutée à son désir d’émancipation.

S’il met un coup de projecteur sur cet épisode méconnu de l’histoire d’Angleterre, le principal intérêt de ce roman est bien de nous montrer que les aspirations des peuples sont toujours les mêmes et que la soif de justice n’a pas faibli. Le besoin de liberté et d’égalité est toujours d’actualité. Il ne suffit pas de les ériger en principes et les inscrire au fronton des mairies, il faut les faire vivre, pleinement. Nos politiques feraient bien de ne pas l’oublier. A défaut, ils s’exposent à l’un de ses accès de fièvre qui renversent tout sur leur passage et n’accouchent pas forcément du meilleur. Et comme le dernier remonte à plus de 50 ans je ne serai pas surpris qu’un Wat Tyler ou une Johanna viennent très prochainement nous sortir de notre léthargie.

Le fait que Marie-Fleur Albecker fasse parler ses personnages exactement comme nos contemporains renforce cette proximité entre notre époque et la leur. Pour autant je dois avouer ne pas avoir été séduit par les intonations que cela donne parfois à son roman. Ce n’est pas le décalage, pour ne pas dire l’anachronisme, entre le langage d’aujourd’hui et le moyen-âge qu'elle fait revivre qui m’a gêné. Bien au contraire. Je déteste ces romans historiques dans lesquels l’auteur se croit obligé d’insérer un vocabulaire d'époque pour "faire vrai". C’est simplement que cet apport est parfois un peu outrancier et n’apporte aucune valeur ajoutée à son propos. Un exemple parmi d’autres : en page 145 elle présente le jeune roi Richard II en ces termes : « il est considéré comme plutôt beau gosse, grand avec le visage bien blanc et les cheveux blonds. Sans doute une sorte de jeune Brad Pitt avec de belles fringues brodées d’or ». Jusque-là, rien à dire. Le portrait est rapide, clair et la comparaison avec l’ex d’Angelina, parlante. Mais elle ne s’arrête pas là et continue en ces termes : « Paradoxalement, ça peut ramener de la minette ; de toute façon, quand t’es le King, tu chopes en masse ». Et là, j’ai le sentiment qu’elle recherche davantage la complicité avec son auditoire qu’à transmettre une information. J’ai un peu l’impression d’assister à l’un des cours de l’auteur (elle est prof d’histoire-géo) où elle tenterait d’intéresser ses élèves en s’exprimant comme eux et en se les mettant dans la poche avec un humour à deux balles.

Ceci étant, le résultat est globalement satisfaisant et l’objectif atteint. Marie-Fleur Albecker est bel est bien parvenue à nous intéresser au destin de ces hommes et de ses femmes qui vécurent il y a six cent ans mais qui nous paraissent pourtant si proches tant leurs aspirations ressemblent aux nôtres.

Aux Forges de Vulcain - 2018

21 octobre 2018

PLOP - RAFAEL PINEDO

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Dans un univers post-apocalyptique indéterminé, le jeune Plop est bien décidé à grimper au plus vite au sommet de la hiérarchie de sa tribu. Il va vite comprendre que la conquête du pouvoir se paye au prix le plus fort. 

Le post-apo n’est pas un genre joyeux, c’est un euphémisme que de le dire. Mais avec « Plop » on touche carrément le fond en matière de lendemains qui déchantent. Imaginez la Terre d’après, après la bombe, après les pollutions, après les maladies, après toutes les saloperies qu’on lui impose et qui finiront par nous péter à la gueule. Imaginez une Terre donc où la pluie tombe continuellement et transforme le monde en un vaste bourbier. Une Terre où rien ne pousse qu’une végétation rabougrie, des champs de détritus, des bouts de verre et de plastique. Une terre ou les fleuves luisent la nuit et dissolvent presque instantanément quiconque a le malheur d’y tomber.

C’est sur cette Terre que vit Plop. « Plop », c’est le bruit qu’il fit en tombant sur un sol gorgé d’eau lorsque sa mère l’expulsa de son ventre. C’est aussi le nom que lui a donné la vieille Goro quand elle le recueillit, ou plutôt lorsqu’elle en devint propriétaire. Car dans la Brigade personne ne s’appartient vraiment. Soit vous êtes l’esclave de quelqu’un, soit vous servez la communauté. Dans le cas contraire c’est le recyclage immédiat en pâtée pour cochons. Mais, quelque-soit le sort qui vous est échu, la vie n’a rien d’une sinécure. C’est un combat continuel pour la survie. Il faut lutter sans cesse contre les tribus concurrentes, vaincre les éléments et, surtout, trouver de quoi manger : chasser les chats sauvages et les chiens, récupérer de vieilles conserves, voler…

En nous « invitant » au sein de cette communauté, Rafael Pinedo nous montre une société totalement déshumanisée, hommes et femmes ravalés au rang d’animaux. Aucune empathie. Pas d’amour. On « s’utilise » sans la moindre pensée pour le plaisir ou le bien-être de l’autre et seuls les sentiments violents (la colère, la haine, l’envie) et les besoins primaires (manger, jouir, dormir) trouvent à s’exprimer. L’écriture, sèche et dépouillée, avec des phrases les plus courtes possible et un vocabulaire simplissime ajoute à cette ambiance de désespoir et de résignation. Un style sans fioritures mais cruellement efficace qui vous fait ressentir l’extrême fragilité de la vie humaine.

Mais, si l’atmosphère du roman est une incontestable réussite, j’ai trouvé l’auteur un peu trop complaisant avec le sang et le sexe. Je comprends qu’il ait voulu nous présenter un monde où la violence est banalisée et où la vie n’a presque pas de valeur. Mais était-il pour autant nécessaire de multiplier les exemples ? Rafael Pinedo ne nous épargne rien. Il y a pléthore de combats, de meurtres et de viols mais aussi des séquences plus dérangeantes, des scènes de démembrements et de cannibalisme, des tortures immondes et des vengeances particulièrement retorses. Cela ne s’arrête jamais et jusqu’aux toutes dernières pages il nous faut supporter sévices et hémoglobine. Et du coup, un doute m’étreint. « Plop » ne serait-il pas un roman gore qui prendrait prétexte d’une histoire de conquête du pouvoir dans un univers post-apo pour mieux décliner une multitude de scènes de sexe et de violence ? Ce ne serait en soi guère dérangeant mais je m’attendais à autre chose, à un peu plus de profondeur et de réflexion d’autant que l’auteur a levé quelques pistes sur la religion, le pouvoir ou la famille qui auraient pu déboucher sur d’intéressantes digressions.

L'Arbre Vengeur - Forêt Invisible - 2011

14 octobre 2018

LES MORTS - CHRISTIAN KRACHT

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Afin de lutter contre l’hégémonie hollywoodienne sur l’industrie du cinéma, un haut-fonctionnaire japonais à l’idée d’initier un rapprochement culturel entre Tokyo et Berlin. Et quoi de mieux pour sceller un accord que de réaliser une œuvre commune. C’est ainsi qu’Emil Nageli, un metteur en scène suisse démarché par la UFA, se retrouve au Japon pour tourner un film d’épouvante. Il compte en profiter pour y retrouver Ida, sa fiancée allemande et accéder enfin à la célébrité. Les choses ne vont pas se passer exactement comme prévu… 

S’il est plutôt facile de chroniquer un roman que l’on a aimé ou détesté, il est en revanche beaucoup plus compliqué de parler d’un livre qui vous a laissé indifférent. Et c’est bien là le problème auquel je suis confronté avec celui de cet écrivain suisse qui m’était jusqu’alors inconnu. Pourtant, « Les morts » avait a priori tout pour me plaire. Son cadre (le Japon et l’Allemagne des années trente), ses personnages (un cinéaste suisse, un diplomate japonais et une actrice allemande) et même son sujet (le cinéma) laissaient présager une histoire détonante où le drame comme l’humour auraient pu s’exprimer de bien des manières.

Cela commence d’ailleurs plutôt bien avec les portraits croisés d’Emil Nageli et Masahiko Amakasu, le cinéaste et le diplomate. On découvre tout d’abord leur enfance marquée par un rapport compliqué à l’autorité, paternelle pour le premier, institutionnelle pour le second. Puis on embraye sur leur existence actuelle grâce à quelques scènes assez cocasses qui se déroulent à Berlin ou à Tokyo et où il est aussi bien question d’une beuverie chez un dignitaire du Reich que d’un attentat contre le premier ministre japonais et Charlie Chaplin ! Malheureusement, il faut presque attendre la troisième et dernière partie pour qu’Emil et Masahiko se rencontrent et qu’on ait enfin l’espoir qu’il se passe quelque chose de significatif. Mais non ! L’histoire bascule alors dans un quasi vaudeville avant de rebondir une toute dernière fois pour sombrer dans la noirceur la plus totale.

Le lecteur lui, sort de tout cela un peu désorienté, sans être parvenu à comprendre quel était l’objectif recherché par l’auteur. A moins qu’il ne faille trouver une piste dans les réflexions que celui-ci prête à l’un de ses personnages et notamment celle-ci : « … à présent il doit créer quelque chose de théâtral, tourner un film explicitement artificiel, qui donne au public un sentiment de maniérisme et surtout d’incongruité ». Théâtral, artificiel, maniéré et incongru sont en effet des adjectifs qui collent parfaitement à ce livre. Théâtral parce que ce roman peut se lire comme une succession de saynètes indépendantes les unes des autres ; artificiel car l’ensemble manque d’unité et demeure parfaitement abscons ; maniéré à cause de son style précieux, presque pédant, et ses phrases extrêmement longues et bourrées de point-virgule, de guillemets et autres parenthèses ; incongru enfin parce que l’ensemble laisse une impression d’extravagance et de loufoquerie.

Ceci étant, et en dépit de tout ce qui précède, je dois avouer que j’ai lu ce livre sans déplaisir. Une fois habitué à l’écriture de Christian Kracht, on se laisse aisément entraîner par cet ensemble de péripéties et par ces personnages guère sympathiques mais néanmoins touchants dans leur quête, souvent très drôle, de reconnaissance. On se prend alors à penser que ces individus seraient peut-être bien ces morts du titre, « des créatures immensément solitaires entre lesquelles il n'y a pas de cohésion, qui naissent seules, meurent et renaissent également seules ». Emil, Masahiko et Ida sont morts aux autres à cause de leur égoïsme et de leur arrivisme, parce qu’ils sont incapables d’aimer et de se livrer à leurs proches.

Phébus - Littérature Etrangère - 2018

7 octobre 2018

TROIS FOIS LA FIN DU MONDE - SOPHIE DIVRY - #MRL18

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Joseph Kamal, vingt ans et des poussières, a braqué une bijouterie avec son frangin. L’affaire a mal tournée. Son frère est mort et lui se retrouve en cabane. Commence alors une captivité éprouvante où Joseph va subir, jour après jour, les pires brimades. Une petite faille dans un réacteur nucléaire va le tirer de cet enfer. Pour le plonger dans un autre ? 

Depuis Daniel Defoe et son Robinson, les histoires d’hommes et de femmes isolés de leurs congénères et confrontés à la solitude ont inspirés bon nombre d’écrivains. Elles sont même devenues l’un des thèmes principaux des récits post-apocalyptiques qui traitent de la fin du monde ou du dernier humain sur la Terre. Le roman de Sophie Divry se situe quelque part entre les deux, empruntant aux histoires d’anticipation la cause de l’isolement de son héros et à la robinsonnade l’environnement sauvage - ou disons plutôt naturel - dans lequel il se voit contraint de vivre.

Il commence cependant sur une note tout à fait différente, par la confession d’un jeune homme qui vient d’être incarcéré à la suite d’un braquage qui a mal tourné. J’ignore dans quelle mesure la peinture de l’univers carcéral que nous livre Sophie Divry est le fruit d’un travail de recherche ou celui de son imagination, mais je dois dire qu’elle m’a parue particulièrement convaincante. La promiscuité, la violence continuelle, l’injustice et la désespérance qu’elle fait ressortir m’ont fait frémir. Ceux qui pensent que la prison est une peine trop légère devraient lire ces quelques pages, ils seraient aussitôt convaincus du contraire.

Cette première partie qui occupe un bon tiers du livre permet de faire connaissance avec le jeune héros qui deviendra par la suite le personnage unique du récit. On découvre donc quelques bribes de son histoire personnelle et les circonstances qui l’on menées là où il en est. On découvre surtout les conditions de vie abominables dans lesquelles il se débat désormais. La description très réaliste de sa vie en prison avec son horizon borné, sa saleté et les effroyables odeurs de la misère a aussi pour but de marquer la différence avec la vie pastorale qui l’attend. Car c’est en effet un nouveau bouleversement que Joseph va devoir affronter, sans doute moins douloureux que le premier mais tout aussi brutal.

L'auteur ne s'étend pas sur les circonstances du retour à la liberté de son personnage. Tout juste est-il question d’un incident nucléaire bien pratique qui a pour effet de vider une moitié de la France de ses habitants et d’une immunité providentielle qui lui permet de transformer Joseph en Robinson du causse. Elle est en revanche beaucoup plus prolixe pour ce qui est de nous décrire sa survie au quotidien. Désormais seul dans un environnement rural, Joseph est très vite obligé d’effectuer un véritable retour à la terre et de s’installer dans le long terme pour assurer sa subsistance. Il se transforme donc en paysan et enchaîne les corvées : semailles, irrigation, récolte, élevage de lapins, chasse et pêche ; une vie totalement nouvelle qui l’oblige à renoncer au confort du monde moderne. Une perte toutefois largement compensée par des découvertes sur lui-même et son environnement. Dépouillé du superflu, il peut désormais profiter de joies toutes simples. Il apprend à vivre au rythme des saisons et à se contenter de ce que la terre et son travail lui offrent. Il retrouve aussi la maîtrise de son temps, prend l’habitude de contempler ce qui l’entoure et s’enrichit au contact des animaux et de la vie sauvage.

Une vie qui serait idyllique s’il avait quelqu’un avec qui la partager. La solitude qu’il avait tant appréciée à sa sortie de prison, finit par lui peser, en particulier l’hiver lorsqu’il est inoccupé. Il ressasse alors ses idées noires, songe à ce qu’il aurait pu faire de sa vie si les choses avaient tournées autrement et il faudra une troisième fin de son monde pour qu’il décide de retourner vers les hommes, accomplissant ainsi une boucle sur lui-même. Soustrait de la société des hommes pour avoir trop aimé son frère, puis dégoutté du genre humain au point d’entamer une vie d’ermite, Joseph finit par se rendre compte qu’il ne peut se passer des autres. Le constat est sans appel : l’homme est un animal social qui ne peut se passer du contact de ses semblables.

Si la morale de l’histoire est un peu simpliste elle est en revanche joliment amenée grâce au style extrêmement fluide de l’auteur qui sait aussi bien restituer le parler 9-3 d’un jeune banlieusard que la magie toute simple d’un coucher de soleil sur le causse quercynois.

Noir sur Blanc - Notabilia - 2018

30 septembre 2018

ESPOIR DU CERF - ORSON SCOTT CARD

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Pour légitimer ses droits sur le trône du Burland dont il vient de s’emparer, Palicrovol a été contraint d’épouser la fille du souverain déchu en la violant publiquement ainsi que l’exigeaint les antiques traditions. Humiliée, exilée, la jeune Asineth ne rêve plus que vengeance. Devenue une redoutable sorcière capable de réduire à sa merci les anciens dieux, elle tient enfin sa revanche : renversé à son tour, Palicrovol est condamné à errer sans fin à travers le royaume tandis que ses compagnons sont transformés en misérables bouffons contraints de servir celle qui se fait désormais appeler Beauté. Des siècles plus tard, Palicrovol engendre un fils appelé à rétablir le culte du dieu-cerf et mettre fin aux sombres agissements de la terrible souveraine. Mais le jeune Orem ignore tout du rôle qui lui est dévolu… 

Si tous les récits de fantasy étaient du niveau de ce roman d’Orson Scott Card, nul doute que j’en lirai plus souvent. Et pourtant, il m’a fallu m’accrocher pendant les quatre-vingt premières pages, soit un bon quart du roman, avant d’être véritablement happé par cette histoire de vengeance et de destinée. L’auteur nous embarque en effet dans ce qui ressemble à une tragédie grecque avec des personnages un peu monolithiques et guidés par des passions violentes, sens du devoir, vengeance, pouvoir… Cette entrée en matière est sans doute nécessaire pour planter le décor et initier l’intrigue mais il faut tout de même faire preuve d’une belle persévérance pour en venir à bout car cela nous est raconté d’une façon un peu désincarnée. On a le sentiment d’écouter un aède nous chanter une vieille épopée, égrenant les hauts faits et les malheurs des grands rois, des belles dames et des magiciens sans vraiment chercher à nous faire ressentir leurs sentiments ni donner corps à leur univers.

Heureusement, la donne change radicalement avec l’apparition d’Orem Hanches-Maigres, un jeune héros envers lequel il est bien difficile de ne pas éprouver de la sympathie. Orem rappelle un peu Ender, personnage emblématique dans l’œuvre de l’auteur. Il partage avec lui une enfance douloureuse où ses capacités supérieures et son empathie en font la cible de ses compagnons de classe et, comme lui, ses talents seront utilisés à son insu par des forces qui le dépassent. Si ce thème de l’élu est un classique de la fantasy, l’auteur propose en revanche une mythologie novatrice avec notamment un panthéon animal original. Il se distingue aussi par la nature du pouvoir dont il a doté son héros, lequel s’avère être une « éponge » capable d’annuler quand il le désire les effets de la magie d’autrui.

Mais ce qui, plus que tout, fait la qualité de ce roman, ce sont les superbes descriptions de la cité d’Inwit où se déroule l’essentiel de l’histoire. Quel plaisir ce fut d’y vagabonder en compagnie d’Orem et de Puce Buzz, de passer des bas-fonds de la Porte Pisseuse aux splendeurs des palais, de s’égarer dans le quartier des prostituées ou de s’aventurer dans celui des magiciens, d’écouter le chant du puits, d’assister aux combats de serpents pleureurs et même de subir une éprouvante captivité dans la terrible Fosse aux bœufs. On touche, on goute, on sent. On rit et on frémit, on souffre et on jouit au milieu d’un maelström de petites gens, marchands roublards, voleurs et assassins. C’est tellement bon que j’ai été presque déçu de voir Orem accéder enfin à l’antichambre du pouvoir et entamer sa lutte contre la tyrannie de la reine Beauté.

A partir de là le récit prend un tour plus politique. De nouveaux personnages, grands seigneurs et courtisanes, apparaissent et la magie se fait plus prégnante. On retrouve alors la distance des débuts et la légende prend de nouveau le pas sur la petite histoire. Le récit reste tout de même de bonne facture et la confrontation finale tient toutes ses promesses : les soldats osent de nouveaux défier les sorciers, les dieux se réveillent et la destinée s’accomplit…

Ecrit d’une plume aussi belle qu’exigente, Espoir-du-cerf fait donc partie de ces romans de fantasy qui se méritent mais dont on ne regrette assurément pas la lecture. Il prouve aussi que le Card auteur de fantasy n’a rien à envier au Card écrivain de SF réputé et multi récompensé.

Denoël - Présence de Futur - 1984

23 septembre 2018

L'INCOLORE TSUKURU TAZAKI ET SES ANNEES DE PELERINAGE - HARUKI MURAKAMI

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Pendant ses années de lycée Tsukuru a fait partie d’un groupe de cinq amis inséparables jusqu’au jour où il en fut exclu sans la moindre explication. Une quinzaine d’années plus tard, bien qu’ayant parfaitement réussi sa vie professionnelle, Tsukuru est toujours perturbé par cet abandon qui l’avait précipité dans un vide psychologique intense et qui continu de saper sa confiance en lui-même. Sur les conseils de sa fiancée, il décide de renouer le contact avec ses anciens camarades afin de crever l’abcès. 

C’est poussé par l’enthousiasme ressenti à la lecture de mon premier Haruki Murakami (Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil) que je me suis jeté sur ce roman beaucoup plus récent du célèbre écrivain japonais. Hélas mon enthousiasme fut vite refroidi. Je n’y ai pas retrouvé l’univers vaguement onirique et le héros profond, plein d’hésitations et d’interrogations, que j’avais tant appréciés. En effet, si Tsukuru est incolore ce n’est pas seulement parce que, à la différence de ses anciens amis, son nom de comporte aucune allusion à une couleur mais bien parce qu’il est absolument insipide et sans relief. Il attend, subit, ne se révolte pas. Il ne tente rien ou presque et c’est seulement parce qu’il y est poussé par sa petite amie qu’il se décide à partir à la recherche de ses anciens camarades afin d’exiger des éclaircissements sur leur attitude d’une violence morale tout de même assez incroyable et qui l’a conduit au bord du suicide !

Malheureusement, les explications ne seront convaincantes ni pour le lecteur qui s’attend à une révélation plus étonnante, ni pour le héros qui n’obtient que des justifications assez insignifiantes et des remords du bout des lèvres. Mais là encore, il n’y aura de sa part nul ressentiment ou remarque acerbe. Juste une sorte de « ah bon d’accord », et puis l’on passe à autre chose, à un avenir que l’on imagine là encore terne et sans saveur comme semblent en témoigner ses relations bancales avec une copine qui le trompe d’ailleurs allègrement. Bref, Tsukuru est un personnage qui ne donne pas franchement envie qu’on s’y intéresse et dont la mollesse empêche toute empathie à son égard et finit par irriter.

Alors que retenir de ce roman beaucoup trop long pour ce qu’il a à nous proposer si ce n’est le portrait de quelques trentenaires qui se souviennent de leur adolescence et constatent ce qu’il est advenu de leurs projets et de leurs espérances…

Belfond - 10/18 - 2015

16 septembre 2018

LE SOURIRE AUX LEVRES - ROBERT SABATIER

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Pour la plupart des lecteurs, Robert Sabatier est l’auteur des « Allumettes suédoises » et des sept autres livres qui composent le roman de ses jeunes années, du début des années trente à l’immédiat après-guerre. Pourtant, le monsieur en a écrit bien d’autres et même, le croirez-vous, un ouvrage qui appartient au domaine de la science-fiction : c’est de celui-ci que je vais vous entretenir.

Avant dernier roman de l’auteur, « Le sourire aux lèvres » est un peu le neuvième tome de ses mémoires. Des mémoires fantasmées où il s’essaye à imaginer à quoi ressembleraient la société et les lieux qu’il a parcourus, en 2040. Désormais âgé de 117 ans, reboosté grâce à quelques pilules miracles, il nous raconte sa vie de centenaire et nous fait partager les réflexions que lui inspirent les hommes et les femmes du vingt et unième siècle ainsi que leurs réalisations.

Le roman se divise en deux parties à peu près égales. La première s’attache à nous peindre sa nouvelle existence dans un Paris révolutionné par les progrès scientifiques. La « ville lumière » s’est transformée en une agglomération futuriste où les transports et les habitations n’ont plus grand-chose à voir avec ceux que nous connaissons. Les immeubles haussmanniens ont laissé la place à des ensembles modernes et high-tech qui laissent néanmoins la nature s’exprimer sur les toits ou sur les bords d’une Seine redevenue lieu de vie et d’échange. Les mentalités aussi ont évoluées, plus libres, plus tolérantes même si les relations paraissent parfois trop policées et un rien factices. L’auteur distille quelques indications sur ce qui a permis ces changements aussi rapides que complets de la civilisation et notamment sur la personnalité d’une jeune scientifique dont le regard visionnaire a permis de donner l’impulsion à cette révolution pacifique. On croise aussi d’autres personnages fort attachants (la milliardaire généreusement loufoque, le mathématicien autiste, la mystérieuse doctoresse) mais, malgré tout l’intérêt des longues conversations du narrateur avec les uns et les autres, tout cela finit par trainer un peu en longueur et devenir un rien ennuyeux.

La seconde partie apporte donc fort opportunément un peu de nouveauté et même, on y croyait plus, de mouvement. Nous quittons la ville pour la campagne, direction l’Auvergne pour une zone tenue par de mystérieux rebelles qui s’avèrent finalement n’être que de gentils utopistes. Ce cher Robert nous présente alors une société selon son cœur, sans racisme ni conflits générationnels, où les hommes et les femmes sont parfaitement égaux et dans laquelle science et nature s’équilibrent et se complètent. Les ingénieurs côtoient les paysans, les laboratoires les plus performants jouxtent les bergeries et tout ce petit monde cohabite harmonieusement, un pied dans le futur et l’autre bien ancré dans les traditions.

C’est joli et rafraîchissant, un peu naïf aussi mais très représentatif de la personnalité de l’auteur où s’allient nostalgie du passé, gourmandise du présent et confiance en l’avenir.

Albin Michel - le livre de Poche - 2002

9 septembre 2018

TRAIN 8017 - ALESSANDRO PERISSINOTTO

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A la libération, Adelmo Baudino a été mis à pied de son emploi d’enquêteur de la police ferroviaire pour de prétendues sympathies fascistes. Il gagne désormais sa vie en travaillant sur des chantiers et, à quarante ans passés, célibataire avec une mère à charge, il n’espère plus guère se refaire une situation. Lorsque deux anciens collègues des chemins de fer sont retrouvés assassinés dans des circonstances similaires, le limier qui sommeille en lui, reprend du service. Suspectant l’assassin d’assouvir une vengeance contre des cheminots il se lance à sa recherche avec l’aide et le soutien financier de son vieil ami Berto Galimberti. 

Comme dans « La chanson de Colombano », Alessandro Perissinotto nous propose avec « Train 8017 » de faire un saut dans l’histoire de l’Italie. Cette fois-ci le voyage temporel est beaucoup plus court puisque ce n’est pas le XVIème siècle mais l’immédiat après-guerre qui est évoqué. Nous sommes en 1946. L’Italie se relève à peine de cinq années de guerre et de deux décennies de fascisme. La population est exsangue, soumise aux privations et au marché noir tandis que le nouveau gouvernement organise la chasse aux phalangistes et autres chemises noires.

Un état des lieux finalement assez banal dans une Europe dévastée et c’est peut-être mon principal regret que de n’avoir pas réussi à m’immerger dans cette Italie par trop ressemblante à la France de la même époque. Malgré des noms propres qui se terminent en O ou en I, on pourrait être n’importe où dans l’hexagone, à Paris, à Lyon ou à Marseille. Il suffit pour cela de remplacer les partisans par les résistants, les fascistes par les collabos et l’on retrouve les mêmes individus qui écoutent radio Londres la nuit, qui se réfugient sous terre pour échapper aux bombardements alliés et qui tondent les femmes à la libération… Il y a heureusement quelques touches « couleur locale » qui nous prouvent que l’on est bien dans la patrie de Dante (la vieille ville de Bergame et son quartier médiéval, une plongée dans le sous-sol de Naples, la pizza encore inconnue dans le nord de l’Italie), mais dans l’ensemble le dépaysement n’est pas bien grand.

L’intrigue est en revanche beaucoup plus intéressante. Une fois encore, Alessandro Perissinotto l’a construite à partir d’un fait réel, une catastrophe ferroviaire qui causa la mort de plusieurs centaines de personnes mais qui passa néanmoins inaperçue au milieu des bouleversements que subissait l’Europe, Sur ce triste fait divers, l’auteur vient greffer une histoire de vengeance plutôt bien tournée à défaut d’être très originale. Elle bénéficie notamment d’une unité de cadre et d’une atmosphère très bien rendue. Tout tourne en effet autour de l’univers ferroviaire, ses trains, ses voies ferrées, ses tunnels et ses gares. L’enquête se déroule en divers points de la ligne Milan/Naples et nous fait découvrir avec beaucoup de réalisme et un grand souci du détail le petit monde des cheminots, des contrôleurs et autres agents de la SNCF italienne.

Ce chemin, nous le faisons en compagnie d’Adelmo Baudino, un héros complexe et plein de contradictions. Adelmo est un homme brisé par les déceptions (sentimentale et professionnelle) qui vit mal la déchéance sociale où l’a précipité la fin de la guerre. Contraint à un travail de manœuvre, accablé par une mère acariâtre et envahissante, il accueille avec joie, soulagement même, cette enquête qui lui permet à s’évader d’un quotidien austère et de se sentir de nouveau vraiment utile. Nous le voyons au fil des pages retrouver son ardeur, ses réflexes et ses capacités intellectuelles jusqu’alors endormis. Il reprend petit à petit goût à la vie, ose de nouveau espérer en l’avenir et finit même par trouver l’amour. Bref, un nouveau personnage particulièrement réaliste et attachant, ce qui semble être la marque de fabrique d’Alessandro Perissinotto.

Gallimard - Folio Policier - 2008

2 septembre 2018

LA TERRE DES GUERRIERES - AVRAM DAVIDSON

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Après que l’équipage du Perséphone se fut mutiné, le commandant Rond et les quelques hommes qui lui sont restés fidèles sont abandonnés dans une chaloupe spatiale. Les rescapés se dirigent vers une planète isolée où ils espèrent trouver de quoi fabriquer le carburant dont ils ont besoin pour regagner leur port d’attache. Hélas ils atterrissent sur la planète Valentine, un monde dont la civilisation n’a pas encore dépassé le stade médiéval et où le pouvoir est exercé par une caste de guerrières qui se livrent une guerre continuelle. Et comme si leur situation n’était déjà pas assez compliquée, la planète est bientôt attaquée par des pirates de l’espace… 

Comme sa couverture et son titre le laissent présager et bien qu’il ne date que de 1976, « La terre des guerrières » est un bon vieux pulp à l’ancienne qui nous rejoue la classique histoire du choc des civilisations entre une race pré-technologiques et des robinsons de l’espace. Mais classique ne veut pas dire mauvais et, malgré quelques facilités (l’antique prophétie qui s’accomplit, l’histoire d’amour entre la jolie autochtone et l’intrépide spationaute…) ce roman nous réserve quand même quelques bonnes idées.

La première concerne la nature de la société de la planète Valentine. Une société matriarcale où les hommes ont été écartés du pouvoir et traités comme les femmes le sont encore trop souvent sous nos latitudes, c’est-à-dire ravalés au rôle de boniche ou de repos du guerrier. Rien de très original là-dedans me direz-vous ? Certes, mais ici l’inversion des rôles est totale. Les femmes gouvernent tandis que les hommes pouponnent. Elles fourbissent épées et armures, s’adonnent à la chasse et à la guerre alors que leurs époux ou leurs mignons les attendent bien sagement au coin du feu. Même le roi n’est qu’un fantoche qui s’occupe de jardinage et de philosophie et contraint de laisser les rênes du pouvoir à la Haute Gardienne. 

On s’attardera plus volontiers sur l’autre grand thème de ce roman qui nous montre de part et d’autre des individus obligés de remettre en cause leurs certitudes et leurs préventions (code de l’honneur d’un côté, respect des consignes et de la hiérarchie de l’autre) afin de se rapprocher pour lutter contre un ennemi commun puis imaginer un autre avenir. Cela donne quelques belles pages autour de ces deux communautés dont l’une voit les fondements de sa société ébranlés par des concepts et des technologies nouveaux tandis que les autres comprennent que leur existence est désormais circonscrite aux strictes limites d’une planète rétrograde.

Bien sûr, on regrettera que le back-ground ne soit pas assez fouillé et que la psychologie des personnages soit trop peu travaillée mais en 180 pages il eut été difficile de faire beaucoup mieux. Le lecteur doit donc accepter d’être un peu bousculé et précipité au cœur de l’action sans avoir vraiment le temps de prendre pied sur la planète. C’est un peu frustrant. On aurait aimé en apprendre davantage sur son histoire ou sa géographie, avoir davantage de détails pour s’immerger plus totalement mais telle quelle l’histoire est tout de même fort plaisante et offre un bon divertissement.

Presses de la Cité - Futurama - 1976

26 août 2018

EUGENIE GRANDET - HONORE DE BALZAC

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Eugénie est la fille unique de Félix Grandet, un ancien tonnelier qui a fait fortune mais continue de vivre chichement dans l’antique maison familiale. Courtisée par deux prétendants plus intéressés par l’héritage de son père que par elle-même, Eugénie mène une vie morose aux côté de ses parents et de Nanon, leur servante. L’irruption dans son quotidien d’un cousin parisien va lui faire entrevoir une existence différente où les sentiments auraient autant d’importance que la richesse et ses compromissions.

J'ai longtemps été hermétique à la prose de Balzac. Ce ne fut pourtant pas faute d'avoir essayé puisque j'ai tenté à trois reprises de lire "La peau de chagrin" dont le côté fantastique me semblait le plus propre à susciter mon intérêt. Rien n'y fit, je renonçais à chaque fois. Et puis il y a peu, j'ai de nouveau tenté ma chance avec "Le colonel Chabert" et, cette fois, cela a fonctionné. Fort de ce petit succès j'ai décidé de poursuivre ma découverte de la « Comédie humaine » avec l’un des plus célèbres romans de l’auteur : Eugénie Grandet.

Outre une très belle peinture d'une petite ville de province et de sa bourgeoisie viticole (Saumur en l'occurrence), ce livre nous propose les formidables portraits d’un avare et de sa fille. Dans la première moitié c'est le père Grandet qui tient le haut du pavé. Nous faisons connaissance avec le vieux grigou, découvrons l'état de sa fortune, apprenons de quelle façon il l’a acquise et le plaisir qu'il prend à placer son argent, acheter de l’or et exploiter ses terres. Nous le voyons surtout dans sa vie de tous les jours et notamment dans ses rapports avec sa maisonnée, femme, fille et servante qu’il soumet à une vie austère, rognant sut tout, le bois de chauffage, la chandelle, le beurre…

Face à cet homme de tempérament, intelligent et déterminé, la pauvre Eugénie fait pâle figure. Jeune femme de 23 ans  effacée et soumise, elle n’attire guère l’attention et seul son statut de riche héritière la distingue aux yeux de la « bonne société ». Cependant, l’amour et la compassion vont la transformer en femme de caractère, une vierge farouche qui, malgré la perte de ses illusions, saura garder intactes ses convictions.

De ce point de vue, Eugénie est peut-être aussi pour Balzac, un moyen détourné de critiquer la société d’alors. Sa rébellion contre le pouvoir paternel, la façon dont elle tourne le dos au monde et à ses petits arrangements, son mépris envers les coureurs de dot et la magnanimité qu’elle oppose à l’avidité des ambitieux sont autant de camouflets lancées à la face des bourgeois et des aristocrates qui bradent leur parole et leurs sentiments pour une rente ou une charge.

Le Livre de Poche - Classiques

19 août 2018

SILO - HUGH HOWEY

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Le silo est une structure souterraine de plus de 140 étages dans laquelle vivent les descendants d’une catastrophe de nature indéterminée, quelques milliers d’individus soumis à des lois strictes et une organisation rigoureuse destinée à permettre leur survie dans un espace extrêmement restreint. Chaque habitant se voit ainsi assigné un travail, un conjoint et seule une loterie détermine s’il aura ou non des enfants. Toute contestation, toute tentative d’émancipation ou de remise en cause du dogme officiel entraîne un bannissement immédiat hors du silo, c’est-à-dire la mort à très courte échéance. En enquêtant sur la mort du maire de la cité, le shérif Juliette Nichols se rend compte que l’organisation du silo est fondée sur un gigantesque mensonge. Elle va alors s’employer à faire éclater la vérité. 

Silo est un phénomène littéraire. D’abord publiées à compte d’auteur en version numérique, les nouvelles de Hugh Howey rencontrent un succès immédiat qui permet leur réédition en un volume, lequel va lui-même connaître une fantastique carrière de best-seller. Pour ma part, je n’avais pas prévu de céder à la « silomania », non pour me distinguer mais parce que son sujet me paraissait passablement éculé. Il faut dire que des récits de sociétés souterraines créées pour survivre à l’apocalypse, j’en ai déjà lus un bon nombre, quatre rien que dans la collection Anticipation du Fleuve Noir (« Malterre » de Hugues Douriaux, « L’heure perdue » de Guy Charmasson, « La légende des niveaux fermés » de Gilles Thomas et « Divine entreprise » de Roger Facon) sans oublier bien sûr le plus que célèbre « Age de cristal » adapté tant au cinéma qu’à la télévision. Dans ces conditions, difficile d’imaginer quelque chose de neuf sur un sujet aussi rabâché.

Et puis Noël est passé par là et je l’ai trouvé au fond de ma chaussette. Bien obligé de le lire, j’ai encore attendu quelques mois afin de profiter de mes deux semaines de farniente estival pour me plonger dans ce pavé de plus de 700 pages. Finalement, il ne m’aura pas fallu plus de trois jours pour en venir à bout, ce qui en dit long sur sa capacité à tenir le lecteur en haleine. Et pourtant ça n’était pas gagné d’avance. J’ai même cru que mes craintes allaient se réaliser en découvrant l’univers du silo qui correspondait en tout point à ce que je m’attendais à y trouver, c’est-à-dire une société hiérarchisée et compartimentée, une gestion stricte des ressources et ses conséquences sur la vie sociale, des cultures hydroponiques et bien sûr de vilains dirigeants qui mentent à leurs concitoyens pour faire perdurer un système qui les avantage. Mais cette impression de déjà lu n’a pas duré bien longtemps, ou plutôt, elle fut largement compensée par un traitement original et tout à fait nouveau du sujet.

Tout d’abord, le roman de Hugh Howey commence là où la plupart des récits du genre se terminent. Dès les premiers chapitres, nous savons à quoi nous en tenir sur la nature de la société et sur le fait que «  l’extérieur » est sans doute bien différent de ce qu’il paraît être. Le scénario ne repose donc pas sur cette seule découverte mais sur une succession de rebondissements. C’est d’ailleurs la grande force de l’auteur que de parvenir à relancer constamment l’intrigue. On est en présence d’un véritable page-turner où chaque chapitre se termine sur la promesse d’une révélation.

En second lieu il convient de signaler que l’action est épaulée par de nombreux personnages de premier plan. Cela permet de suivre différents fils narratifs et d’introduire un peu de variété dans le récit. On suit ainsi à tour de rôle les aventures de Juliette hors du silo, la révolte des mécanos dans les plus bas étages ou la formation de Lukas au difficile métier de dirigeant. Ces personnages ont de la consistance, un vécu qui nous est abondamment détaillé et des espoirs dans un futur pourtant incertain. On apprend à les connaître, on s’attache à eux même si Hugh Howey n’hésite pas à les faire disparaître parfois fort rapidement.

Enfin, l’épaisseur du livre lui permet de peaufiner son décor. On a tout le temps de s’imprégner de cet univers si particulier où il faut près de trois jours pour parcourir les 144 étages qui le composent. Il y a quelques jolies trouvailles comme les ombres, ces apprentis qui suivent pas à pas le travailleur qu’ils sont appelés à remplacer un jour et, d’une manière générale, l’atmosphère sonne plutôt juste.

Le livre se termine malheureusement sur une fin provisoire qui appelle une suite. Celle-ci a été publiée un an après et, pour faire bonne mesure, elle a été précédée d’une préquelle. L’apprenti écrivain qui s’auto-éditait sur le web a bien grandi…

Actes Sud - Le Livre de Poche - 2016

5 août 2018

LE MASQUE AU SOURIRE DE CROCODILE - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Lilianne peut être satisfaite, l’ouverture de son restaurant est une réussite. Tout ce que Kinshasa compte de gros bonnets et d’expats pleins aux as est au rendez-vous et les affaires s’annoncent florissantes. Seule ombre au tableau, sa rupture avec Jim Bamba, son amant zaïrois aussi beau qu’insupportablement macho. Leur séparation n’est toutefois pas aussi houleuse qu’elle se l’imaginait et Jim lui laisse même en souvenir un masque traditionnel de sa tribu. Mais à peine le fétiche accroché au mur de son restaurant, la poisse commence à s’acharner sur elle et son commerce… 

J'ignore si Jean-Pierre Andrevon a déjà mis les pieds en Afrique noire ou s'il tire ses connaissances d'une abondante documentation mais son roman, même s’il date de 1995, nous procure une remarquable immersion dans ce continent. Il faut dire qu’en vingt ans, au Zaïre ou dans les pays voisins, la situation n’a malheureusement guère changée. Aussi, cette plongée dans l’ex Congo belge, à Kinshasa d’abord puis dans la brousse équatoriale, semble toujours d’actualité et extrêmement réaliste : la moiteur omniprésente, la corruption, la misère et la violence, une société à deux vitesse où deux mondes - et presque deux époques – coexistent avec d’un côté les expatriés et les dignitaires et de l’autre la foule des anonymes qui survit comme elle peut. Quelques personnages typiques mais fort bien tournés viennent enrichir ce décor avec bien sûr la mama africaine, le vieil employé fidèle, le beau black macho, la copine nympho…

Mais, entre cette longue mise en place du décor et des personnages, puis l'énumération des emmerdes qui se mettent à pleuvoir sur la pauvre Lilianne et enfin son éprouvante équipée à travers la jungle il n’y a guère d’évènements notables. En fait, mis à part son ambiance, tout l’intérêt du récit réside dans la manière dont l’auteur amène chez son héroïne - et chez son lecteur - la conviction qu’elle est victime d’un envoûtement. L’auteur le fait lentement, par petites touches. De petits contretemps en grosses tuiles, de peines de cœur en problèmes d’argent, il installe une sorte de crescendo dramatique qui verra Lilianne basculer progressivement dans l’irrationnel.

Pour autant le récit garde les pieds sur terre et deux explications, l’une scientifique, l’autre fantastique, restent possibles selon l’état d'esprit du lecteur ou ses croyances. Comme nous le dit l’auteur, la sorcellerie ne fonctionne que sur ceux qui y croient et il faut sans doute être africain pour admettre le pouvoir des marabouts et de leurs fétiches. Il a donc eu une excellente idée en choisissant pour héroïne une occidentale née en Afrique et qui, imprégnée des deux cultures, se trouve un peu à la croisée des chemins.

Ce petit roman de l’éphémère collection « Aventures et Mystères » du Fleuve Noir vaut donc surtout pour son atmosphère, chaude, dépaysante et dangereuse. Comme l’Afrique ?

Fleuve Noir - Aventures et Mystères - 1995

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