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SF EMOI

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22 juillet 2018

EXOPLANETES - DAVID FOSSE

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Je ne sais plus trop à quand cela remonte mais je me souviens que lorsque j’ai appris que le système solaire ne constituait qu’une infime partie de la constellation de la voie lactée et qu’elle-même était ridiculement petite à l’échelle d’un univers peuplé de milliards d’étoiles, je fus saisi d’une impression de vertige. Comment en effet concevoir l’inconcevable ? Comment imaginer que notre monde n’est qu’une particule insignifiante du « grand tout » et que d’autres espèces intelligentes existent très vraisemblablement et se posent peut-être en ce moment les mêmes questions que nous ? Cet univers où se heurtent et se croisent en un fantastique pandemonium les planètes les plus invraisemblables, David Fossé nous le présente en se référant aux découvertes les plus récentes.

Il le fait avec beaucoup de méthode en prenant les choses par le début. Nous découvrons donc tout d’abord comment sont repérées ces fameuses exoplanètes (planètes situées dans d’autres systèmes solaires) et de quelles manières elles se forment. On apprend à cette occasion qu’elles migrent ou s’évaporent, qu’elles sont orphelines ou possèdent deux ou trois soleils et que certaines sont alignées quand d’autres peuvent être éjectées. L’auteur évoque ensuite l’aspect qu’elles peuvent revêtir (gazeuses ou rocheuses, métalliques ou couvertes d’un seul et gigantesque océan) et la possibilité que certaines puissent abriter la vie. Il nous explique notamment comment on détermine la « zone habitable », c’est-à-dire à qu’elle distance de son étoile une planète doit se situer pour être dotée d’eau et n’être ni congelée, ni grillée. Il s’interroge enfin sur la possibilité d’entrer en contact avec une civilisation extra-terrestre, nous rappelant que quelques tentatives en ce sens ont déjà eu lieu et nous dit même quelques mots du célèbre Paradoxe de Fermi.

J’ai parfois regretté de n’avoir pas été plus attentif lors de mes cours de physique et de chimie car certaines notions évoquées par l’auteur ainsi que certaines de ses démonstrations me sont un peu passées au-dessus de la tête. Néanmoins, je suis dans l’ensemble parvenu à suivre son propos grâce notamment aux nombreux croquis et schémas qui viennent expliciter certaines théories. Il y a aussi de nombreux apartés qui illustrent d’autres aspects de ce domaine passionnant : l’astronomie participative, la façon de nommer une exoplanète, les lunes du système solaire… Et puis il y a les superbes illustrations de Manchu qui viennent souligner son propos et donner de la matière à ses hypothèses.

Une chose reste en tout cas certaine, toutes ces tentatives de deviner à quoi ressemblent exactement les quelques 3800 exoplanètes découvertes à ce jour, resteront limitées en raison d’une part des outils dont nous disposons pour le moment mais surtout parce que nous les imaginons en fonction de schémas propres à notre système solaire. Il y a donc fort à parier qu’en la matière comme en beaucoup d’autre, la réalité dépasse la science-fiction !

Belin - 2018

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11 juillet 2018

ICEBERG LTD - SERGE BRUSSOLO

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Après la traumatisante affaire du club des dévorés vifs de Key West, Peggy Mitchum se voit contrainte d’accepter la proposition d’une jeune japonaise. Il s’agit de retrouver le père de cette dernière, un génie de l’informatique dont l’avion s’est écrasé quelque part au-dessus du pôle nord. En Alaska, elles louent les services de Rolf Amundssen et de son brise-glace, le seul à accepter de les convoyer au milieu des icebergs en cette période de l’année. L’atmosphère à bord du navire est vite pesante. Le capitaine a des tendances suicidaires, la commanditaire de Peggy semble lui cacher bien des choses et l’équipage s’avère hostile. Lorsqu’un matelot est retrouvé mort, la peur s’installe définitivement. Qui s’acharne à leur perte : le capitaine fou et suicidaire, l’homme-phoque des légendes inuits, des yakuzas ? 

Après « Les enfants du crépuscule » et « Baignade accompagnée », « Iceberg Ltd » est le troisième roman mettant en scène le personnage de Peggy Mitchum. Le fait de ne pas avoir lu les deux premiers ne m’a aucunement gêné. Exceptées les quelques allusions qui y sont faites (l’assassinat de sa sœur, ses échecs professionnels) le passé de l’héroïne n’a aucune incidence sur le déroulement de l’aventure qu’elle va vivre. L’auteur ne perd d’ailleurs pas beaucoup de temps à nous la présenter et il expédie de même en quelques pages la présentation des autres protagonistes de l’histoire. Pourtant, c’est bien leur caractère et leur vécu qui sont au cœur de ce quasi huis clos où les mensonges des uns vont se heurter à la folie et aux obsessions des autres.

Serge Brussolo nous propose quatre personnages hauts en couleur, quatre personnalités forts différentes mais tout aussi extrêmes. En plus de notre héroïne, jeune femme socialement inadaptée et souffrant d’un grand manque de confiance en soi, nous avons ici un capitaine suicidaire hanté par la mort de sa famille, une japonaise intrigante et un vieil esquimau superstitieux. Dans un décor minimaliste qui se limite à un navire marchand puis à un bout de banquise, ils vont se livrer à un jeu de dupes, obligés de démêler constamment le vrai du faux et la réalité derrière la légende car, comme le dit l’auteur, « Quand la peur se met à gangrener la logique, la conscience devient étrangement perméable à la superstition ».

Malgré un cadre limité, le récit est bourré d’action et de rebondissements. Outre cette menace indéterminée qui rôde autour d’eux et laisse des cadavres dans son sillage il doivent aussi lutter contre les multiples dangers du climat arctique : eau gelée, esquilles de glace, montagnes de neige branlantes, ours sauvages et bien sûr l’omniprésence du froid. Mais il faut aussi compter avec l’incroyable capacité de Serge Brussolo à relancer sans cesse son intrigue grâce à des trouvailles aussi fantastiques qu’improbables telles ce charmant petit cottage reconstitué dans les soutes du navire ou une base militaire désaffectée plantée au milieu des glaces…

Tout cela nous donne un roman très prenant dans lequel on s’immerge avec une grande facilité à condition de ne pas trop prendre garde aux invraisemblances même si l’auteur prend soin de toujours rester dans les limites du plausible.

Gérard de Villiers - Livre de Poche - 2002

5 juillet 2018

LE VILLAGE EVANOUI - BERNARD QUIRINY

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Un beau matin de septembre 2012, la commune de Chatillon-en-Bierre se retrouve coupée du monde. Impossible de s’éloigner de plus de cinq kilomètres du village. Quels que soient la direction ou le chemin empruntés, les voitures tombent en panne et les piétons ont beau marcher des heures, ils ne parviennent nulle part et sont contraints de faire demi-tour. Pire encore, toute communication avec « l’extérieur » s’avère impossible. Le temps passant, les villageois sont contraints de s’organiser pour assurer à tout un chacun le nécessaire vital et éviter ainsi les dissensions entre ceux qui possède quelque chose et ceux qui n’ont plus rien. Mais certains agriculteurs refusent de mettre leurs terres au service de la collectivité et décident de faire sécession… 

J’aime les robinsonnades à peu près autant que les romans post-apocalyptiques. Rien d’étonnant à cela puisque ces deux genres partagent une même idée, celle d’hommes et de femmes obligés de repenser les rapports communautaires à l’aune d’un bouleversement total de leurs habitudes de vie. Avec « Le village évanoui » Bernard Quiriny nous en propose une un peu particulière puisque c’est une ville entière et ses environs qui se trouvent transformés en île : « un vaisseau miniature et arboré, comme une planète en réduction ». Les habitants de Châtillon-en-Bierre ne sont donc pas de nouveaux vendredis échoués sur une île déserte. Ils n’ont quittés ni leur pays ni leurs maisons et continuent de vivre dans leur environnement quotidien. Les changements auxquels ils sont confrontés sont donc moins radicaux ; iIs n’en sont pas moins intéressants.

C’est donc sur un territoire d’une quinzaine de kilomètres carrés et peuplés de deux à trois mille âmes que se déroule l’histoire. Un espace limité mais suffisant pour permettre à l’auteur de dérouler une intrigue avec assez de personnages et un décor conséquent où les faire évoluer. Et cela commence plutôt pas mal avec la description du phénomène d’isolation, de sa découverte aux premières réactions qu’il suscite : incompréhension, émotions diverses et variées, tentatives pour s’échapper… Vient ensuite le temps de la résignation avec pour conséquence la nécessité de s’organiser dans le temps. Les premières difficultés surgissent alors et notamment le problème de l’approvisionnement en produits de première nécessité. L’occasion pour l’auteur de glisser quelques passages amusants dont celui relatif à la baisse des réserves d’alcool dans les troquets ou les scènes de ruées vers le supermarché et les épiceries qui préfigurent mal des relations futures entre les villageois

Et de fait les chatillonais vont devoir s’adapter… et faire des choix. Faut-il changer de régime politique ou conforter dans leur rôle le maire et les gendarmes ? Doit-on mettre en commun toutes les ressources ou laisser fonctionner la loi du marché ?  Deux questions parmi tant d’autres auxquelles il faut répondre urgemment dans ce monde qui semble faire marche arrière, où la « hiérarchie des compétences » se renverse et où ceux qui savent coudre, réparer, cultiver et chasser deviennent les personnes importantes de la communauté. On le voit, il y avait de la matière à exploiter. Malheureusement, on reste beaucoup trop en surface. Il eut fallu approfondir les personnages et prendre le temps de faire évoluer les choses, mais tel n’était sans doute pas le but recherché par l’auteur.

Ici, on est davantage dans la fable moderne qui doit permettre de donner quelques axes de réflexion, de s’interroger sur soi-même et sur la vie que nous menons. Et il est vrai que les pistes que soulève l’auteur sont nombreuses et pertinentes. Cette micro société recentrée sur elle-même redécouvre en effet le mode de vie des anciens. Plus de télé, plus de téléphone ou d’informatique, on se déplace à pied ou en vélo, on redécouvre sa région à défaut de partir en vacances à l’autre bout du monde, on relocalise les activités de production, en un mot on mène un mode de vie plus écolo qu’aucun militant de Greenpeace n’aurait osé l’imaginer.

Tout cela est indéniablement intéressant mais, si ces réflexions constituaient le véritable objectif de l’auteur, pourquoi donc consacrer une si grosse part de son intrigue au personnage de Verviers, au régime pseudo féodal qu’il met en place sur ses terres et à ses relations tumultueuses avec les autres châtillonais ? Pourquoi en faire le personnage principal, je n’ose dire le héros tant le bonhomme est détestable, pour finalement le faire disparaître sans tambour ni trompettes et revenir à un statu quo ante assez décevant ? Quant à la fin, elle est tout aussi frustrante. Le phénomène d’isolement ne sera pas expliqué, ce qui en soi n’est pas bien grave, mais surtout aucun des problèmes de la communauté ne se trouve résolu et l’histoire se conclut sur un nouveau mystère. J’espérais mieux !

Flammarion - J'ai Lu - 2014

29 juin 2018

LE JARDIN DU BOSSU - FRANZ BARTELT

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Ah le con, mais quel con alors ! Faut vraiment être con pour se bourrer la gueule dans un troquet quand on a des biftons pleins les poches et se vanter par-dessus le marché d’en avoir encore plus à la maison. Un con pareil ça devrait pas exister. Mais puisqu’il est là, à portée de main, avec tout son pognon en petites coupures, on aurait vraiment tort de laisser passer une occase pareille. Sûr ! Mais à con, con et demi… 

Et ben mes cadets, et ben mes p’tits frères, ça faisait un bail que je ne m’étais pas autant fendu la poire avec un bouquin ! Un polar en plus. Et vous savez quoi ? C’est même pas un San Antonio bien que, par moment, la plume du sieur Bartelt se fasse quasiment dardesque, l’argot en moins. Fleurie, imaginative, vulgaire et poétique, on en prend plein les esgourdes. Tout au long de ses deux cent trente pages, c’est un feu d’artifice de réflexions drôles et pertinentes, presqu’un seul et long monologue entrecoupé de temps à autre de dialogues tout aussi savoureux et de quelques rares scènes d’action. Une plume absolument jouissive, un véritable florilège de pensées et de sentences bien senties dont voici un petit échantillon :

« Devant l’œil noir d’un flingue, le sage baisse les yeux et remet à plus tard le débat sur les atteintes aux libertés individuelles. »

« En noir et blanc, les pires conneries ont un petit quelque chose d’art et d’essai. C’est la dignité de l’endeuillé. »

« Mourir chez une pute c’est comme mourir chez le médecin : ça ne fait pas une bonne publicité au commerce. »

Tout cela, nous le devons à un personnage éminemment sympathique, poète parfois, voleur souvent et pilier de comptoir le reste du temps. Un individu « basé sur l’idée de gauche » qui jette sur lui-même et sur le monde un regard aussi drôle qu’acéré. Un bonhomme qui pourrait presque être honnête s’il n’était pas accro à Karine, sa régulière qui, c’est un comble, ne se contente pas d’amour et de bière fraîche mais lui réclame du pognon à tout bout de champs ! Pour lui donner la réplique il y a le con, alias Jacques Cageot-Dinguet, fils d’une ancienne speakerine et d’un industriel. Un gars de la haute qui a la fâcheuse habitude de séquestrer les gens pour un faire ses larbins. Pas mauvais bougre, attentionné même, mais qui peut piquer des colères noires si on lui chie dans les bottes. Deux gars qui n’ont pas grand-chose en commun mais qui vont tout de même tenter de s’apprivoiser dans un jeu de dupes où chacun se croit plus intelligent que l’autre.

Côté histoire en revanche, c’est pas la même confiture. Faut dire qu’une intrigue limitée aux strictes relations entre un prisonnier et son geôlier dans une maison, aussi grande soit-elle, ça limite forcément le champ des possibles. Pourtant et malgré le peu de rebondissements de ce quasi huis-clos, on ne s’ennuie pas une seconde. Le séquestré essaie de s’évader, tente de communiquer avec l’extérieur, de trouver de quoi estourbir le con. Mais surtout il gamberge et nous conte son quotidien avec humour et pas mal de détachement. Tout cela est extrêmement bien tourné et se conclue sur une révélation de derrière les fagots qui m’a laissée sur le cul mais qui colle parfaitement au ton et à l’intrigue. Bref du grand art.

Franz Bartelt vient d’entrer dans mon Panthéon des écrivains français de romans noirs aux côté des Pouy, Jonquet, Manchette et autres Daeninckx. Gageons qu’il y restera.

Gallimard - Folio Policier - 2006

23 juin 2018

KONNAR ET COMPAGNIE - PIERRE PELOT

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Rien ne va plus au Pays des Héros. Les mortels ont cessé de croire en eux et ne font plus appel à leurs bons services depuis fort longtemps. Résultat, les héros s’emmerdent. Pour rallumer la flamme et réveiller l’intérêt des mortels, le Grand Konnar a pris une décision radicale : organiser un concours qui permettra à l’un d’entre eux d’accéder au statut de Héros. Manque de bol, c’est Gilbert Lafolette qui rafle la mise… 

« Konnar et Compagnie » est à ma connaissance la seule incursion de Pierre Pelot dans le domaine de la Fantasy. Espérons qu’elle le reste !

Ce cycle paru au Fleuve Noir Anticipation dans les années 90 est en effet d’une rare indigence. Exception faite peut-être du premier volume qui sert d'introduction et bénéficie de ce fait de l'impression de nouveauté, l'ensemble ne présente aucun intérêt. Tout au long de ses cinq maigres tomes, l’auteur se contente de jouer - se jouer ? - avec son lecteur. Il le prend à témoin, discute avec lui et, sous couvert de lui expliquer les ficelles du métier, de le mettre dans la confidence de la création, il ne fait que meubler. Il se permet même de débuter chaque volume par un long rappel des précédents, s’assurant ainsi une trentaine de pages à peu de frais et multiplie les présentations de ses personnages quitte à se répéter là encore d’un titre à l’autre. Pour le reste il égrène une intrigue étique qui consiste en tout et pour tout pour ses pseudos héros à récupérer l’un des leurs égaré au pays des mortels. C’est creux, sans le moindre suspense et bourré de redites, notamment à propos d’un quiproquo né de l'échange de corps entre deux personnages.

Alors bien sûr il s’agit d’une parodie et c’est avant tout l’humour et la bonne humeur qui sont recherchés. Mais là encore on est loin du compte. Rien qu’avec les noms des personnages à base de contrepèteries navrantes (Konnar le Barbant, Yvil le Viran…) on comprend que cela ne volera pas très haut. Mais c’est pire que ça. L’humour est poussif, daté, parfois vulgaire, bref, un vrai pensum que j’ai quand même lu jusqu’au bout. Oui, je suis maso. Mais en tout cas quelle déception, quel naufrage. Où est le Pelot de Canyon Street, de Fœtus Party, de Parabellum Tango ? Où est le créateur d’univers sombres et désespérés, où est le merveilleux conteur doté d’une imagination sans borne et d’une plume d’une rare créativité ? C'est la première fois que je suis déçu à ce point par un bouquin du grand Pierre. Ceci étant, le bonhomme en a écrit tellement qu'il est tout à fait normal d'y trouver, de ci, de là, quelques déchets. Le génie a bien le droit de se reposer de temps en temps !

Fleuve Noir Anticipation - 1990

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17 juin 2018

UNE AFFAIRE DE MORALITE - BARRY UNSWORTH

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Martin Ball et sa compagnie théâtrale font route vers Durham où ils doivent donner une représentation en l’honneur du seigneur des lieux. Contraint de s’arrêter en chemin pour enterrer l’un des leurs et gagner quelque argent, ils font halte dans une petite ville où ils jouent quelques-unes de leurs pièces. Le succès n’étant pas au rendez-vous, ils ont l’idée de monter un spectacle à partir d’un fait divers qui vient de secouer la bourgade : l’assassinat d’un jeune garçon par une bergère guère plus âgée. Ils ignorent encore que leur exhibition va faire la lumière sur une affaire plus sombre qu’il n’y paraît.

"Une affaire de moralité" est un bel hommage au théâtre médiéval et à ces acteurs pour la plupart inconnus qui ont fait vivre et évoluer leur art à une époque où leur profession était si peu considérée. Le roman de Barry Unsworth est donc tout à fait logiquement centré sur la vie d’une troupe de comédiens au moyen-âge. L’histoire fourmille de menus détails sur leur quotidien qu’il s’agisse de la façon dont ils exerçaient leur métier ou des difficultés qu’ils rencontraient avec les autorités séculières et religieuses.

Nous côtoyons donc en leur compagnie quelques curés et quelques représentants de la noblesse, mais pour l’essentiel nous restons au plus près du peuple, dans les cours d’auberges, les tavernes et les champs. L’histoire est rythmée par les répétitions et les représentations de nos saltimbanques. Cela permet de découvrir leur tenues, leurs techniques et jeux de scène où l’improvisation tient souvent une grande place. La plupart du temps cependant, ils se bornent à jouer des moralités, sortes de petites fables où les acteurs personnifient des qualités ou des défauts (l’avarice, la franchise, la loyauté…) afin de mettre en avant des préceptes moraux. Il leur arrive aussi de mettre en scène des personnages bibliques ou historiques mais beaucoup plus rarement des gens du commun, des individus qui ressembleraient à leur spectateurs. Or, c’est précisément ce qu’ils vont faire ici en s’inspirant de « l’actualité judiciaire » de la petite ville où ils se produisent.

En jouant leur pièce ils vont être amenés à remettre en cause un jugement qui a abouti à condamner une jeune bergère. Au gré de leurs improvisations, ils en dévoilent les points faibles, posant les bonnes questions, mettant à jour les incohérences et la validité des témoignages : comment la meurtrière savait-elle que la victime avait une bourse bien garnie, pourquoi avoir si mal caché son butin à son domicile, pourquoi fut-elle suspectée aussi vite ? Leurs spectacles prennent peu à un peu l’allure d’une reconstitution criminelle où chaque acteur – et même quelques spectateurs – y va de sa théorie. Cela apporte une petite touche d’originalité dans la façon d’aborder une intrigue policière même s’il y a aussi quelques investigations plus traditionnelles.

Pour ce qui est du cadre on reste en revanche en terrain connu. Il est question de la peste, d'un tournoi de chevalerie et des saloperies que la noblesse et la soutane font subir aux plus faibles. Assurément rien de très neuf mais chacun de ces aspects est utilisé à dessin et non pas seulement pour apporter un peu de matière. D’une manière générale d’ailleurs, le roman de Barry Unsworth reste très sobre dans l’utilisation des caractéristiques réelles ou fantasmées de l’Europe médiévale. Ici, pas d’excès de misérabilisme ou de violence, les personnages sont représentés avec simplicité et justesse, qualités et défauts en parts à peu près égales. Raison pour laquelle sans doute nous prenons tant de plaisir à les accompagner dans leur recherche de la vérité.

Albin Michel - 1996

11 juin 2018

LE DECHRONOLOGUE - STEPHANE BEAUVERGER

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1640, l’Espagne occupe et exploite d’une main de fer le nouveau monde d’où elle tire les richesses qui lui permettent de dominer l’Europe. Comme des guêpes attirées par le miel, les pirates de tous horizons infestent les eaux des Caraïbes et harcèlent les navires espagnols. Parmi ceux-là, le capitaine Henri Villon s’est taillée une solide réputation et son savoir-faire est souvent réclamé pour les coups de main les plus audacieux. Alors qu’il prête son concours à un projet pour s’emparer de Tortuga, des évènements étranges vont contrecarrer ses plans…  

« Le déchronologue » est la preuve incontestable que l’on peut encore faire du neuf avec les bonnes vieilles histoires de pirates. Certes, Stéphane Beauverger a agrémenté la sienne d’un soupçon de SF, mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est bel et bien la grande époque des corsaires et des flibustiers qui est au centre de son roman. Et c’est de fort belle manière qu’il fait revivre les Caraïbes du XVIIème siècle. Tout y est, les riches cités d’or, les galions bourrés de pistoles, les amérindiens qui subissent le joug espagnol et bien sûr les fameux « frères de la côte » qui jouent leur fortune et leur vie à chaque abordage.

En fait, on a presque le sentiment de lire un texte écrit par un spécialiste du roman maritime, un Cecil Forester ou un Alexander Kent, tant le sens du détail y est important. L’auteur a manifestement réalisé un gros travail de recherche pour donner autant de réalisme à son récit. Tout sonne juste, du vocabulaire d’époque aux termes techniques de la marine à voile en passant par des scènes de combats navals à couper le souffle jusqu’aux descriptions très précises d’un campement de boucaniers, d’un palais colonial ou d’une geôle. C’est criant de vérité. On est totalement immergé dans cette époque flamboyante et sordide et c’est avec le plus grand intérêt que l’on regarde les personnages évoluer dans ces décors bien dépaysant.

On le fait d’autant plus aisément que l’irruption du futur dans le quotidien de nos personnages se fait de manière très progressive. D’abord anodine la présence des « maravillas » ne change pas grand-chose à la vie des hommes et des femmes du XVIIème siècle. Boites de conserve ou pénicilline améliorent certes leur ordinaire mais sans bouleverser leur mode de vie ni influencer le jeu politique. Il en va en revanche tout autrement quand apparaissent des objets plus sophistiqués ou aux implications militaires évidentes (radios, armes…). L’équilibre des forces se trouve alors rompu et la réalité historique fait place à l’uchronie. Le récit s’emballe. Les espagnols perdent de leur superbe, font face à une révolte indienne et à l’appétit des pirates français tandis qu’une menace plus grande encore rôde dans les eaux turquoises de la mer des Caraïbes.

Le destin de nos héros s’en trouve aussi grandement modifié. Ces bouleversements vont leur permettre selon le cas de réaliser leurs ambitions ou de se transformer en dernier rempart contre les incursions d’un futur insaisissable et dangereux. Et ils sont nombreux à se tirer la bourre entre Tortuga et Hispaniola. Nous avons là un gouverneur retors, un fier commandant espagnol qui voit son univers et ses certitudes s’effondrer, un boucanier haut en couleurs et des pirates de tout poil. Et que dire de Henri Villon, narrateur et personnage principal du roman, de ses envolées lyriques presque aussi poétiques que celles de son illustre homonyme, capitaine de fortune qui noie ses remords et ses déceptions dans la vinasse et le tafia et qui nous conte sa destinée d’une manière merveilleusement cynique et profondément désabusée.

Un mot enfin de la construction du roman. Une construction déstructurée qui ne respecte pas la chronologie et qui en gênera sans doute certains. Ceux-là consulteront avec profit l’index du roman qui permet de rétablir si besoin l’ordre chronologique. Les autres feront confiance à l’auteur et ne s’en porteront pas plus mal. C’est ce que j’ai fait et il m’a semblé que, loin d’être une simple coquetterie, cette « trouvaille » permettait de renforcer l'impression de désordre temporel dans lequel se débattent les personnages et nous donnait une petite idée de leur désarroi.

Tout cela nous donne un roman passionnant et orignal qui revisite avec panache le roman d’aventures maritimes et vous donne des envies d’iles au trésor et de Robinsons. A découvrir.

Gallimard - Folio SF - 2011

5 juin 2018

MARINA - CARLOS RUIZ ZAFON

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Dès qu’il le peut, le jeune Oscar s’échappe du pensionnat où il est interne pour déambuler dans les quartiers les plus reculés de Barcelone. A l’occasion de l’une de ces virées il rencontre Marina, une fille de son âge qui vit avec son père malade dans une villa décrépite. A l’affut de la moindre aventure, les deux ados s’intéressent à une femme qui, chaque dimanche, vient fleurir une tombe ornée d’un étrange papillon noir. Qui est-elle ? Quelle est l’identité de l’occupant de cette tombe anonyme ? Déterminés à percer ces secrets, Oscar et Marina vont se trouver confrontés aux ultimes rebondissements d’un mystère vieux de trente ans.                                                            

Bien que paru en France après les deux immenses succès littéraires que furent « L’ombre du vent » et « Le jeu de l'ange », « Marina » a été rédigé quelques années auparavant. On s’en rend immédiatement compte en constatant qu’il contient en germe ce qui fera le succès de ses œuvres futures. La ressemblance avec « L’ombre du vent » est d’ailleurs pour le moins frappante puisque la plupart des thèmes de ce roman s’y trouvent déjà abordés avec cet d’adolescent qui enquête sur la vie d’un homme disparut trente ans plus tôt, des amours contrariées et une relation père/fille qui n’est pas sans rappeler celle qui unit Daniel Sempere à son père. Sans oublier bien sûr cette Barcelone d’ombres et de mystère qu’il affectionne tant et où tout semble possible.

Carlos Ruiz Zafon a un véritable don pour créer des ambiances étranges et ténébreuses. Villa en ruine, cimetière, égouts, théâtre abandonné, il aime évoquer des lieux sombres et déserts, propres à susciter l’angoisse des protagonistes de son histoire et l’intérêt de son lecteur. Ici une foule de détails (les mannequins, la serre…) et de personnages (l’assassin à l’odeur infecte, la femme défigurée…) viennent ajouter à cette atmosphère inquiétante et embrouiller à plaisir une intrigue retorse. Plus le récit avance, plus nous en apprenons sur les méandres de cette sombre histoire et plus la vérité semble nous échapper.

C’est d’ailleurs une habitude de l’auteur que de faire progresser les recherches de ses héros grâce à une succession de confessions qui, bien souvent, compliquent les choses davantage qu’elles ne les éclairent. Ici, nous commençons par une simple énigme concernant une tombe sans nom pour nous retrouver emportés dans une vaste affaire de malversation financière, d’expérience interdite et de vengeance. Une histoire où il sera aussi question de monstres et d’immortalité car, si les romans du « Cycle du cimetière des livres oubliés » ne faisaient que flirter avec le fantastique, « Marina » y entre de plain-pied.

Il lui manque finalement peu de choses pour se hisser au niveau des opus suivants, un style un peu plus solide et quelques respirations dans le défilement des péripéties. Il eut aussi fallu travailler davantage sur le back-ground afin de parvenir à une immersion plus complète dans la capitale catalane. On s’y déplace beaucoup, on visite quantité d’endroits, on y prend le tramway ou le téléphérique mais il manque ce qui faisait l’une des qualités des autres romans : ce petit peuple barcelonais qui apportait au récit sa véracité et sa saveur. Ici, la toile de fond est à ce point délaissée que, si l’auteur ne l’avait précisé, on serait incapable de deviner que l’histoire se déroule en 1980 !

« Marina » est donc un roman mineur dans l’œuvre de Zafon mais il préfigure sans conteste ses réussites à venir.

Robert Laffont - 2011

30 mai 2018

L'HYDRE DE TSWAMBA SALU - MICHEL HONAKER

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De retour d'une expédition au Kenya, Parsifal Crusader sauve in extremis le docteur Urquardt des griffes d'une tribu d'indigènes particulièrement coriaces. Quelques semaines plus tard, à Londres, ce même docteur est assassiné alors qu’il vient de révéler à Parsifal l’existence d’un secret d’état entourant la région de Tswamba Salu et la mystérieuse tribu des hommes-lunes. Le jeune aventurier se lance alors dans une dangereuse enquête qui le conduira de nouveau au cœur de l’Afrique et de ses insondables mystères.

« L’hydre de Tswamba Salu » est le premier des trois volumes que l’auteur a consacré au personnage de Parsifal Crusader. Les tomes 1 et 2 sont parus dans la collection « Aventures et Mystères » du Fleuve Noir tandis que le troisième a eu les honneurs de sa collection SF.

Dans cet opus, Michel Honaker ne perd pas beaucoup de temps à nous présenter son héros. Quelques descriptions et réflexions éparses suffisent néanmoins à dresser un portrait assez complet de ce jeune lord britannique immensément riche qui combat son ennui en risquant sa vie dans les endroits les plus dangereux de la planète. Et oui, les riches ont décidément bien des soucis ! C'est en tout cas un personnage bien sympathique, peut-être un peu anachronique (un gars de la haute qui entretient une histoire d'amour avec une employée, passe encore mais avec une demoiselle Massaï, c'est assez improbable en ce début de 20ème siècle !). Plus classiques en revanche, "verniens" même, le fidèle valet qui le seconde toujours très opportunément et un grand méchant proprement ignoble avec œil de verre et tout et tout…

Tous vont trouver à employer leur énergie au cours d’aventures trépidantes qui les conduiront des très sélects clubs londoniens aux prisons tanzaniennes. Ils visiteront des égouts et des morgues, escaladeront des toits et voyageront en voilier ou en montgolfière. Mais c’est bien au cœur de l’Afrique, sur ce continent qui commence tout juste à livrer à l’occident quelques-uns de ses secrets immémoriaux que se déroule l’essentiel de l’histoire. Et là, l’auteur ne se contente pas de nous refaire le coup de l’antique civilisation perdue au fin fond de la forêt équatoriale. Il innove même carrément en remplaçant la traditionnelle déesse immortelle par une entité plus étonnante et ô combien plus dangereuse ainsi qu’en adossant à son intrigue africaine une sombre histoire de trafic d'influence et de marchands d’armes.

Tout cela nous donne un chouette roman d'aventures comme il s'en faisait dans les années trente ou quarante chez Tallandier et Ferenczy mais avec un ton beaucoup plus jeune et dynamique.

Fleuve Noir - Aventures et Mystères - 1995

24 mai 2018

LE JARDIN ARC-EN-CIEL - OGAWA ITO

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Izumi, une trentenaire maman d’un jeune garçon vient à peine de divorcer quand elle s’éprend de Chiyoko une lycéenne de 19 ans rejetée par ses parents en raison de son homosexualité. Toutes deux décident de fuir la capitale pour s’installer dans une région reculée où elles espèrent vivre leur amour sans contrainte.  

Ce troisième roman d’Ito Ogawa ressemble beaucoup à son premier opus. Elle y met de nouveau en scène des citadins qui quittent Tokyo pour un petit village de montagne et nous raconte les péripéties de leur installation parmi les autochtones. Cette fois encore elle nous entraîne dans une petite bourgade idyllique où l'air est pur, les voisins bourrus mais charmants et les problèmes d'acclimatation vite résolus. Aussi, lorsque les deux héroïnes ouvrent leurs chambres d’hôtes et accueillent leur premier client j’ai cru qu’elle allait nous faire un copié-collé du « Restaurant de l’amour retrouvé ». Mais fort heureusement, « Le jardin arc-en-ciel » s’en distingue par bien des aspects même s’il comporte tout de même beaucoup de points communs, à commencer par son cadre et son atmosphère.

En premier lieu la forme du récit y est tout à fait différente. L'histoire nous est racontée tour à tour par les quatre principaux personnages, chacun prenant le relais du précédent. Si ce mode de narration n’autorise pas les points de vue multiples puisque le récit de l’un commence là où celui du précédent s’était arrêté, il permet en revanche de pénétrer la pensée de chaque personnage et de le découvrir par d’autres yeux que ceux de ses proches. Les sentiments des uns et des autres nous sont donc dévoilés avec sincérité, et l’on découvre peu à peu la nature des relations qu’ils entretiennent.

Une découverte progressive qui se déroule sur dix-sept années. Un laps de temps assez important qui nous permet de voir grandir et vieillir tous les membres de la famille Takashima, Izumi et Chiyoko construisent patiemment leur histoire, font grandir leur amour dans ce qui ressemble à un petit cocon de bonheur et de tolérance. Leurs enfants entament leur existence, font des choix et des erreurs, s’émancipent ou ont du mal à couper le cordon. Les caractères s’affirment, évoluent et nous réservent même quelques surprises…

« Le jardin arc-en-ciel » est aussi un roman plus « sérieux ». Il traite de sujets de société tels que l’homosexualité, le mariage gay, la maladie, le suicide. Il le fait avec beaucoup de simplicité et de pudeur sans pour autant faire l’impasse sur les scènes difficiles dont le décès et les funérailles de l’un des personnages. Cela permet de se rendre compte de la façon dont ces sujets sont abordés et vécus au Japon et, d’une façon plus générale, ce livre m’a permis d’en apprendre davantage sur la mentalité des japonais, laquelle est encore largement différente de celle des occidentaux.

Editions Philippe Picquier - 2016

18 mai 2018

LES CHRONOLITHES - ROBERT CHARLES WILSON

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En 2021 Scott Warden réside avec sa femme et sa fille en Thaïlande quand surgit près de Chumphon le premier chronolithe, un monument célébrant la victoire d’un certain Kuin survenue en 2041. Il ignore alors qu'il s'agit du premier d'une longue série et que son existence et celles de ses proches seront étroitement liées à ces étranges manifestations du futur.

Avant d’entamer la lecture de ce roman je comptais déjà deux RCW à mon compteur : « Darwinia » et « A travers temps ». Le premier comportait une idée époustouflante mais bien mal exploitée. Pour le second c’était exactement l’inverse : un sujet extrêmement classique (le voyage temporel) mais traité de fort agréable manière. Avec « Les chronolithes », l’auteur a réussi la synthèse de ces deux exigences : originalité et traitement intelligent.

Pour ce qui est de l'originalité il est vrai que l'on est dans le haut de gamme même si c'est une nouvelle fois le temps et ses paradoxes qui sont conviés. Imaginez de gigantesques obélisques qui surgissent un peu partout sur Terre et qui commémorent les victoires d'un conquérant... 20 ans plus tard ! Un tel postulat pose naturellement un grand nombre de questions dont on espère des révélations exceptionnelles. Qui est ce fameux Kuin qui figure sur ces incroyables monuments, est-il de nature humaine ou extra-terrestre, comment s’y prend-il pour les faire surgir dans le passé et bien sûr pourquoi ? La réponse à ces interrogations sera bien évidemment au cœur du récit avec une autre, sans doute la plus importante de toutes : peut-on empêcher ce futur angoissant de se produire.

Pour enquêter sur ce phénomène l’auteur a bien sûr réuni quelques grosses têtes. Il y a là Sulamit Chopra, une physicienne de renom aux théories aussi surprenantes que son physique et quelques autres scientifiques en compagnie desquels nous faisons connaissance avec des théories aussi absconses que les turbulences Tau ou les espaces Calabi-Yau. Heureusement, il y a aussi Scott Warden, le héros de l’histoire, dont la présence dans l’équipe de Sulamit oblige les scientifiques à se mettre à son niveau – et au notre- et à vulgariser ce qu’il faut pour nous empêcher de lâcher prise. Malgré tout, j’ai craint un moment que l'histoire ne bascule dans la hard-science pure et dure et que l’auteur ne finisse par nous endormir avec ses spéculations difficilement compréhensibles. Mais non. Il nous ramène très vite à un niveau plus intime et à des considérations plus terre à terre.

Dès la seconde partie (sur les trois que compte le roman), Scott reprend sa liberté pour s'occuper de sa famille. L'intrigue prend alors un tour bien différent qui s'apparente même le temps de quelques chapitres à une enquête policière avec exfiltration et tout et tout. Dès lors, l’histoire s’attache au quotidien de Scott, à celui de son ex, de sa fille, de sa nouvelle compagne… L’histoire couvre en effet une période d’une vingtaine d’années qui nous permettent de constater de quelle façon leur vie est impactée par cet évènement.

Robert Charles Wilson a particulièrement soigné le back-ground. Ses descriptions d'un futur pas très lointain ou le monde est confronté à une redoutable crise ecolomique (ou éconogique, c'est vous qui voyez !) et où les progrès scientifiques (télécommunications, santé) voisinent avec une misère d’un autre siècle (tickets de rationnement, troc, soupe populaire…) sont sobres mais frappantes. Mais l’influence des chronolithes se fait aussi sentir sur le plan moral et l’émergence de mouvements et de sectes favorables au conquérant du futur jouera aussi un rôle de premier plan.

Pour autant, RCW n’a pas oublié son sujet en cours de route. Il explore plus particulièrement la notion de « Boucle de rétroaction », un concept passionnant selon lequel la connaissance d’un évènement du futur agirait inconsciemment sur nos actes et favoriserait donc sa réalisation. Une idée qui n’est pas du goût de Sulamit Chopra qui lui oppose sa conviction que rien n’est jamais écrit et que le futur se forge dans le présent et non pas le contraire...

Denoël - Lunes d'Encre - 2003

11 mai 2018

LES MAITRES SONNEURS - GEORGE SAND

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A Saint-Chartier, en Berry, Joset est un jeune homme qui se passionne pour la musique. Bien décidé à devenir joueur de cornemuse, il se rend dans le Bourbonnais pour y recevoir l'enseignement d'un maître sonneur réputé. Il va entrainer dans ses aventures Tiennet et La Brûlette, deux amis d'enfance avec lesquels il se retrouvera au cœur d’un méli-mélo sentimental.

Publié en 1853 "Les maîtres sonneurs" est le dernier des romans champêtres de Georges Sand. Il n'est donc pas surprenant d'y retrouver un peu de ceux qui l'ont précédé, en particulier au niveau des personnages. Il y a ainsi de La petite Fadette chez sa Brûlette qui lutte elle aussi contre la médisance des villageois tandis que Joset rappelle beaucoup le Sylvinet du même roman par son caractère excessif et ses problèmes de santé. Il y a aussi un Champi qui n’a, en revanche, guère à voir avec le célèbre François.

Ceci étant, le roman apporte tout de même quelques nouveautés. Tout d’abord, Georges Sand y fait une petite infidélité à son cher Berry puisqu’elle situe une partie de son histoire dans le Bourbonnais voisin, pays montagneux, plus austère et plus mystérieux que les environs de Nohant. Il est ensuite question de compagnonnage et de confréries avec leurs rites et leurs secrets propices, une fois n’est pas coutume, à quelques scènes d’action dans les profondeurs de la forêt ou dans l’obscurité des souterrains.

Mais, mis à part ces quelques passages un peu mouvementés, l'histoire n'a pas grand intérêt à moins d'être amateur d'intrigues sentimentales. Elle se résume en effet presque uniquement aux peines de cœur des cinq personnages principaux : Tiennet aime La brûlette qui lui préfère Huriel, lequel le lui rend bien mais n'ose se déclarer pensant qu'elle en tient pour Joset. Joset aime effectivement La brûlette sans être payé de retour et reporte son affection sur Thérence qui l'aimait mais qui, lasse de l’attendre, finit par tomber amoureuse de... Tiennet. Et hop, la boucle est bouclée ! J'ignore si le récit de Georges Sand est représentatif des amours campagnardes de l'époque mais quatre cent pages de déclarations d'amour, de protestations d'affection et de serments entrecoupés de doutes et de reculades sont venues à bout de ma patience.

Tout n’est pourtant pas à jeter dans ce roman où l’on apprend beaucoup sur les mœurs berrichonnes (les fêtes religieuses, les fêtes de villages, le déroulement d’une noce…) et sur certains métiers d’alors. Georges Sand met notamment en lumière trois professions - les fendeux (bûcherons), les musiqueux et les muletiers - qui ont en commun l’itinérance ce qui, dans un pays très rural où les axes de circulation demeurent limités, fait de ses membres des individus à part, suspects et parfois même redoutés.

Gallimard - Folio Classique

5 mai 2018

PETITE CHANSON DANS LA PENOMBRE - ANNE DUGÜEL

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Ceux qui connaissent l’œuvre d’Anne Dugüel ne seront pas surpris de découvrir dans « Petite chanson dans la pénombre » une nouvelle histoire d’enfance brisée par la bêtise et la méchanceté des adultes. Cette fois-ci elle nous plonge dans les pensées d’un fantôme, celui d’une gamine de douze ans violée et tuée par un fermier voisin de ses parents, cinquante ans plus tôt. Au moment où commence le récit cela fait donc un demi-siècle que la petite Jeanne - ou plutôt son esprit - est prisonnière de l’étable où son meurtrier a enterré son corps. Un demi-siècle qu’elle ressasse sa haine contre son bourreau et qu’elle rêve de s’incarner pour réaliser enfin sa vengeance. Jusqu’à présent seuls quelques vaches et quelques oiseaux lui ont prêté leur corps mais les choses pourraient bien changer avec le rachat puis l’installation d’un couple de parisiens dans le vieux bâtiment.

Les deux bobos ont en effet une fille, une petite Zoé âgée de huit ans qui va très vite devenir son amie et lui offrir le moyen d’approcher l’assassin, toujours vivant et toujours impuni. Je ne vous dirai rien de la façon dont elle s’y prendra pour régler ses comptes - le châtiment sera à la hauteur du crime - mais cette vengeance est accomplie alors qu’on en est à peine à la moitié du livre. On se dit alors que le pire n’est peut-être pas derrière nous et que l’auteur nous réserve une surprise pas piquée des vers.

Et, de fait, c’est exactement ce qui nous attend. « Petite chanson dans la pénombre » est une histoire à double détente. Après nous avoir fait aimer la petite Jeanne, nous l’avoir fait plaindre et encourager, l’auteur va nous la faire détester. Le gentil fantôme se transforme en ectoplasme rancunier et décide de rejouer son drame avec de nouveaux acteurs et en redistribuant les rôles…

Toute cette histoire nous est racontée avec le langage d’une ado de douze ans. L'auteur rend à merveille les pensées faussement innocentes de son héroïne, ses regrets, ses envies, ses colères, tout un panel de sentiments exacerbés, macérés dans la haine et le désespoir. Elle a aussi des mots fantastiquement sobres et justes pour décrire le gâchis de cette jeune existence fauchée si tôt (« Une vie qui s’arrête à douze ans parce qu’un salopard a voulu se vider le ventre, qu’est-ce que c’est moche ! ») et parvient même à introduire un peu d'humour et de légèreté au milieu de pages beaucoup plus rudes.

Florent-Massot - Poche Revolver Fantastique - 1996

29 avril 2018

KAFKA A PARIS - XAVIER MAUMEJEAN

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Xavier Mauméjean a tiré l’idée de son roman du séjour que Franz Kafka et son ami Max Brod effectuèrent à Paris au printemps 1911. Pour originale qu’elle soit, cette idée de prendre pour personnages les deux écrivains pragois n’apporte cependant pas une grande plus-value à l’histoire. Hormis les premiers chapitres qui se déroulent à Prague et nous montrent un Kafka en conflit avec son père ou bien le caractère soupe au lait de Brod, le roman eut tout aussi bien fonctionné avec d’autres personnalités, d’autres touristes venus visiter la capitale française. Il s’agit avant tout d’une réjouissante et instructive plongée dans le Paris de l’époque, sans véritable histoire derrière l’idée de départ.

L’auteur a néanmoins travaillé son sujet. Son récit est truffé d’informations et d’anecdotes, des tarifs en vigueur dans les maisons closes aux menus que l’on trouvait dans les brasseries et il fait revivre avec beaucoup de réalisme et de précision la ville d’avant-guerre - la première - et ses habitants. Nous redécouvrons ainsi les petits métiers d’alors et visitons des lieux aujourd’hui disparus ou transformés : les entrailles du « Bon Marché », le cinéma Pathé installé dans le cirque d’hiver, la Ruche où les artistes survivent misérablement, le ratodrome où l’on parie sur la rapidité d’un chien à venir à bout d’une meute de rats…

On croise aussi quantité d’individus surprenants, fictifs ou réels. Parmi ceux-là, signalons un Fernand Léger complètement barré, un Appollinaire suspecté d’avoir volé la Joconde (véridique), l’artiste de cabaret Evatima Tardo et bien d’autres. Des personnages et des célébrités qui feront vivre à nos deux sympathiques tchèques des aventures particulièrement cocasses mais toujours instructives.

Alors, en dépit d’une intrigue quasi inexistante, « Kafka à Paris » nous fait passer un moment fort agréable grâce au style de l’auteur, plein de finesse, d’érudition et de simplicité qui sont, à n’en pas douter, la marque d’un grand écrivain.

Alma Editeur - 2015

23 avril 2018

LE LIVRE D'OR DE LA SCIENCE-FICTION - JOHN WYNDHAM

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Editée dans le courant des années quatre-vingts par les éditions Pocket, la collection « Le livre d’or de la Science-Fiction » s’était donné pour objectif de mettre en lumière quelques grands noms de la SF au travers de leur talent de novelliste. Parmi eux, la place de Wyndham n’est assurément pas usurpée. Il est en effet l’un des plus célèbres représentant de l’école britannique et le papa de « La révolte des Triffides », des « Coucous de Midwich » et de « Choky ». En dix nouvelles - dont sa toute première parue en 1931 - nous découvrons des textes appartenant à toutes les branches de la SF (space opera, voyage temporel, invasion ET) avec même quelques intrusions dans le domaine du fantastique. Des textes au ton généralement assez léger avec un humour parfois franc et grossier mais le plus souvent beaucoup plus subtil, ironique voire même cruel.

Le troc des mondes est l’histoire d’une invasion extra temporelle : et si nos lointains descendants nous obligeaient à échanger leur planète vieillissante contre la nôtre ?

Le monstre invisible nous démontre que l’auteur de "Choky" sait faire peur et n’hésite pas à donner dans l'hémoglobine avec un texte où il est question d’une mystérieuse entité extra-terrestre qui se nourrit d’à peu près tout ce qui passe à sa portée.

Adaptation commence comme une histoire classique de conquête et de terraformation de la planète Mars et se termine sur un retournement complet de point de vue : et si c'était à l'homme de s'adapter à son environnement ?

Indiscrets passe-temps de Pawley ressemble fort au « Martiens go home » de Fredric Brown sauf qu’ici ce ne sont pas de facétieux ET qui ennuient les habitants de Westwich mais des voyageurs du futur venant observer la façon dont vivaient leurs ancêtres.

Péril rouge est un petit space opera assez classique où il est question d’une entité extra-terrestre ressemblant à une gelée rouge qui se propage dangereusement dans l’univers. Toute comparaison avec certaine doctrine communiste ne serait absolument pas fortuite.

La roue m'a rappelé la fin de "Ravage" de René Barjavel. Dans un village qui semble vivre à l’ère du néolithique un jeune garçon qui vient d’inventer la roue est condamné par sa communauté. Son grand-père lui explique pourquoi toute forme de progrès est taboue.

Casse-tête chinois est la nouvelle la plus délibérément comique du recueil. Avec ce texte qui met en scène les troubles causés par l’introduction d’un dragon asiatique au Pays de Galles, Wyndham en profite pour égratigner de nouveau le communisme au travers d’un militant syndical ridicule et outrancier tout en se moquant des gallois et de leurs traditions.

Abus de confiance appartient également au genre fantastique. Un petit échantillon de londoniens est précipité en enfer. Ils vont constater que le monde des ténèbres, comme le paradis, n’engage que ceux qui y croient.

Ce rêve étrange et pénétrant est une nouvelle anecdotique et sans grand intérêt qui nous conte les déboires de deux femmes qu’un homme vient visiter dans leurs rêves.

La quête aléatoire est une jolie histoire d’amour qui oscille entre rêve et réalité et où il est question du passage du temps et des caprices de la vie.

Pocket - Le Livre d'Or de la Science-Fiction - 1987

15 avril 2018

HEVEL - PATRICK PECHEROT

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Janvier 1958. Gus et André gagnent leur vie en transportant toutes sortes de marchandises dans leur camion antédiluvien. Dans les environs de Dôle, le manque de fret et l’état de leur Citroën les oblige à faire halte dans le routier de Simonne. Là, ils se trouvent confrontés aux répercussions sur le territoire métropolitain des « évènements » d’Algérie, coincés entre une présence policière inaccoutumée et les manifestations d’ouvriers algériens. Deux rencontres vont définitivement sceller leurs destins. 

Après la commune, la première guerre mondiale et celle de 39/45, Patrick Pécherot a de nouveau choisi une heure sombre de l’histoire de France comme thème de son nouveau roman. Cette fois-ci c'est dans le Jura des années cinquante qu’il nous transporte pour nous conter une histoire de conscience sur fond de guerre d’Algérie. Un peu comme Didier Daeninckx l’a fait dans des romans comme : « Meurtre pour mémoire » ou « Le bourreau et son double », il nous parle des séquelles que ce conflit a laissé dans les esprits ou plutôt est en train de laisser, puisque son roman à lui se déroule bel et bien pendant la guerre et non des décennies plus tard.

Cela lui permet de faire revivre cette époque difficile pour le populo dont les conditions de vie sont encore relativement précaires en dépit du plein emploi dans un pays qui se reconstruit. Son récit est donc très orienté sur les aspects sociaux de l'époque. On prend le pouls de la société d’alors en compagnie de Gus et André, on visite les petites entreprises qui vivotent, les routiers où se côtoient les ouvriers, le zinc où l’on refait le monde à grand coups de canons, les premières cités... La guerre, elle, n’est que suggérée. On n’en sait que ce que la TSF veut bien en dire ou ce que les témoins en racontent. Pour le reste il faut se contenter du discours officiel ou de ses répercussions en métropole : les manifestations des travailleurs algériens et les porteurs de valises.

Les héros de Pécherot n’y sont confrontés que par la bande. Et encore, c’est davantage à leurs démons intérieurs qu’ils ont affaire. Ils vont notamment devoir surmonter leur rancune et leurs préjugés et apprendre à juger les gens « au singulier », à voir le gamin dans le bidasse ou le père de famille dans l’arabe et décider s’il y a une différence à faire passer la frontière à un juif en 1945 ou exfiltrer un membre du FLN ou un déserteur en 1958. Ce faisant, il nous rappelle cette évidence trop souvent oubliée qui consiste à ne pas considérer les individus en fonction de leur milieu, de leur race, ou de leur religion.

Les amateurs d’intrigues alambiquées ou d’enquêtes rondement menées seront sans doute déçus. C'est un instantané de vie que nous propose l’auteur et les seuls mystères à éclaircir sont ceux qui se lovent dans la personnalité des personnages, dans les recoins intimes de leur cerveau. Le roman n’en est pas moins passionnant et l’on se demande jusqu’au bout quelle route vont emprunter les protagonistes. Celle de la colère et de l’appât du gain ou celle de la compassion.

L’écriture est en revanche particulièrement soignée. Elle possède une puissance d’évocation peu commune grâce à une plume qui mêle l’argot à la littérature pour accoucher d’une poésie de la dèche. Si vous ne me croyez pas, ces quelques lignes devraient suffire à vous convaincre : « Sept bâtisses barrant l’horizon comme pour le rayer de la carte. Des fenêtres à fientes, des caniveaux à reflux, des puanteurs de marais. Quatre cent personnes à loger. Des familles, les mômes en ribambelle, cannes de serins et morve au nez. Les hommes usés avant terme, les femmes plus fanées que leurs couronnes de mariées. De la fatigue à chaque étage et des tâches ménagères qu’on ne s’imagine plus. Les marches à grimper, les brocs à transbahuter, les lessives à casser le dos, le charbon à monter, les corvées de patates et la cuisson des nouilles. La toilette à la bassine, les matelas côte-côte et les sommeils tête-bêche. Des aubes froides, des jours crasseux et le soir, lumière éteinte dans la carrée unique, les étreintes expédiées à la va-comme-je-te-pousse. »

Gallimard - Série Noire - 2018

9 avril 2018

LES LOUVETIERS DU ROI - SERGE BRUSSOLO

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Frédéric Lemât est un peintre qui rencontre un certain succès auprès de la bonne société parisienne. Mais en ce début de XVIIIème siècle, ce ne sont pas les rares acquisitions de ses riches clients qui lui permettent de vivre selon ses désirs. Aussi, pour arrondir ses fins de mois, Frédéric pratique l’assassinat sur commande à l’aide de ses tableaux inflammables ou empoisonnés. Tout irait donc pour le mieux si les peintures prophétiques du mystérieux Ikonos ne lui faisaient pas de l’ombre…

Serge Brussolo aime s’immiscer dans les coulisses de l’histoire. Il l'a prouvé à maintes reprises en situant l'intrigue de ses romans dans l'Egypte ancienne, l'antiquité gréco-romaine et surtout, le moyen-âge. C’est en revanche la première fois qu'il nous propose une immersion au coeur de l'ancien régime. Une excellente idée puisqu’il s’agit d’une époque charnière où les idées du siècle des lumières coexistent avec un obscurantisme quasi médiéval. C'est donc sous le double signe de la superstition et de la science que vont se dérouler ces « faits & exploits de Frédéric Chevaslier de Lemât, peintre de cour & assassin ».

Frédéric n'est pas un héros brussolien typique. C'est un homme décidé, peintre par goût, assassin par nécessité. Un esprit libre et déterminé à tout faire pour le rester. On est donc bien loin de l’habituel héros-victime, ballotté d'un bout à l'autre du récit et sans prise sur les évènements. Certes, Frédéric sera abusé à plus d'une reprise mais il n’aura de cesse de découvrir la vérité et de se battre pour ses idées, fussent-elles contraires à ses intérêts. Une démarche bien compliquée en ces temps incertains qui suivent la mort de Louis XIV. La régence est en effet une période instable. Après plus de soixante ans de monarchie absolue, il souffle sur la France un vent de nouveauté et d’incertitude. Le dauphin est encore bien jeune, la noblesse turbulente et le régent prend goût au pouvoir. Le papier monnaie et la spéculation pointent le bout de leur nez avec déjà les premières banqueroutes. C’est dans cette atmosphère de poudrière que l’histoire débute.

Après une longue présentation du héros et de ses activités artistiques et criminelles, nous entrons dans le vif du sujet avec l'irruption d'un rival dont les œuvres éclipsent celles de Frédéric. Serge Brussolo déploie alors quelques idées surprenantes tournant autour de la peinture. On retiendra notamment ces "tableaux pelures d’oignons" dont les couches s’écaillent progressivement, dévoilant une succession de dessins qui  racontent une histoire, un peu comme une BD ou un film au ralenti. Mais attention, pas n’importe quelle histoire ! Les scènes qui s’affichent sur ces toiles représentent ni plus ni moins que l’avenir, celui de la personne qui l’acquiert ou celui de la France…

A partir de là le récit s’emballe. Frédéric cherche à découvrir la véritable identité de cet Ikonos et remonte sa piste jusqu’en Bretagne. Dans le même temps une mystérieuse confrérie semble le poursuivre de sa vindicte. Combats, chevauchées, on pense être parti pour un roman d'aventures teintées de mystère et puis finalement non. On retombe sur un scénario plus fade, du Brussolo classique, lu maintes et maintes fois. On retrouve alors ses obsessions et ses thèmes de prédilection : la folie, l’enfermement, une Bretagne arriérée avec landes et dolmens. Six longs chapitres qui ne servent au développement de l’intrigue que dans la mesure où ils permettent de faire la connaissance d’Ikonos, le peintre au don de double vue. Les autres évènements - la jacquerie, les méfaits d’un faux loup-garou (on ne saura jamais s’il s’agit d’Ikonos ou du curé !), la rencontre de Frédéric et de la petite Yoëlle - ne servent qu’à meubler. Ce n’est qu’un joli décor d’où émergent quelques images saisissantes (les sculptures d’animaux exotiques qui parsèment la forêt) ou prophétiques (les têtes coupées de Danton et Robespierre).

C’est donc avec grand plaisir que l’on voit l’action se recentrer sur la capitale pour un final tonitruant, un peu convenu (on se doute dès le début que la demeure de Timoléon à Passy aura un rôle à jouer) mais néanmoins parfaitement efficace. Et puis, une fois n’est pas coutume chez Brussolo, nous avons droit à une fin très bien tournée et pas trop désespérée. Ca change !

Plon - 2010

3 avril 2018

EMPHYRIO - JACK VANCE

pp5134-1982

A Ambroy, sur la planète Halma, le Service de Protection Sociale contrôle tout : les coopératives monopolistiques, les emplois, l’orthodoxie religieuse. Difficile dans ces conditions de trouver sa place lorsqu’on est un jeune homme qui brûle de découvrir le vaste monde. Ghyl Tarvoke l’apprendra à ses dépens lorsqu’il tentera, avec l’aide de son père et de quelques amis, de secouer les institutions et les mentalités. Mais il faudrait beaucoup plus que quelques brimades et injustices pour refroidir ses ardeurs… 

Si une grande partie de l’œuvre de Jack Vance est constituée de textes humoristiques ou à tout le moins assez légers (Tschaï, Les mondes de Magnus Ridolph, Les cinq rubans d’or, Space Opera…) on en trouve aussi de plus sérieux, du genre qui donnent matière à réflexion. C’est le cas des « Domaines de koryphon » qui explore la délicate question de la légitimité de toute possession territoriale ou bien de « La vie éternelle » qui peut être regardé comme une critique du libéralisme. Dans "Emphyrio" l'auteur semble cette fois se livrer à un réquisitoire contre le socialisme ce qui ne surprend guère quand connaît les opinions plutôt conservatrices du monsieur.

Ceci étant ses attaques portent davantage sur la façon dont est mise en œuvre cette théorie politique que sur ses qualités intrinsèques et c’est avant tout la perversion d’un régime qu’il dénonce dans ce roman. Il dépeint en effet un état où les besoins élémentaires des citoyens ne sont garantis qu'en échange d'une soumission aveugle au pouvoir et au prix de la suppression d'un certain nombre de libertés. Il nous montre également comment de beaux et grands principes peuvent être « oubliés » et remplacés pour permettre à une caste d’apparatchiks de s'enrichir sur le dos de la majorité.

En ce sens, "Emphyrio" est plus une critique du stalinisme que du communisme. Le régime totalitaire que nous décrit Jack Vance est un mélange très réussi de Russie soviétique et d’ancien régime. Du premier nous retrouvons un système coopératif sous l'emprise d'une administration intrusive qui contrôle absolument tout. Quant au second, il vient ajouter un petit côté moyenâgeux et obscurantiste avec ses corporations et ses guildes, la prohibition de toute innovation technologique et un clergé pointilleux sur la question du dogme. 

La première partie du roman permet de prendre la mesure de la vie à Ambroy. Une existence sous contrôle, sans perspectives ni espoir de changements. Nous ressentons parfaitement l’atmosphère étouffante dans laquelle Ghyl et ses amis se débattent, prisonniers de la quinzaine de quartiers qui forment leur seul horizon et d'un système qui leur impose métier, croyance et relations. On comprend ainsi les raisons de leur révolte et tous les espoirs qu’ils mettent dans leur « évasion ». La seconde partie est plus "remuante" et nettement moins sombre. Nous visitons quelques planètes - dont la Terre des origines - sur lesquelles Ghyl vivra quelques aventures qui donnent lieu à scènes cocasses et exotiques. Il y trouvera surtout au prix d’une longue enquête, le moyen de dénoncer l’imposture qui régit son monde. 

Nous le suivons d'autant plus volontiers dans ses pérégrinations et ses recherches qu'il constitue un héros vraiment attachant. C’est un personnage au caractère marqué que l'on voit grandir et s'affirmer tout en conservant intacts ses rêves d’enfant et sa capacité à se révolter. Son désir d’émancipation, sa quête du savoir et de la vérité seront le combat d’une vie et il accomplira sa destinée sans jamais sombrer dans la vengeance aveugle ou le brigandage, alors qu’il en aurait eu toutes les raisons et bien des occasions.

Quant à la chute, elle est particulièrement intéressante et bien amenée, trouvant sa substance dans cette fameuse légende d’Emphyrio qui nous invite à considérer le passé pour comprendre et réformer le présent.

Pocket SF - 1989

28 mars 2018

LA CHUTE DU BRITISH MUSEUM - DAVID LODGE

9782743628253

Adam Appleby est un jeune doctorant londonien qui a pris l’habitude de travailler à sa thèse dans la salle de lecture du British Museum pour échapper aux jérémiades de ses enfants. Il est vrai que trois gamins, ça fait beaucoup pour un jeune homme de 25 ans, même catholique, que l’éventualité d’une nouvelle paternité n’enchante guère. C’est donc passablement perturbé qu’Adam commence une journée de travail qui va s’avérer riche d’incidents en tout genre. 

J’ai découvert David Lodge il y a déjà un bon bout de temps en lisant « Changement de décor » roman fort drôle dans lequel il se moquait sans ambages du microcosme universitaire. « La chute du British Museum » le précède d’une quinzaine d’années mais on y trouve déjà une critique assez corrosive de ce « tout petit monde » d’enseignants et de chercheurs qui se tirent la bourre pour une chaire rémunératrice ou qui passent des années à plancher sur des thèses absconses qui n’intéresseront que 4 ou 5 spécialistes à travers le monde. Ceci dit, le thème principal de ce roman a surtout trait à la difficulté pour les couples catholiques de concilier une vie sexuelle épanouie avec le respect des préceptes religieux et notamment la prohibition des contraceptifs. Il faut ici préciser que l’auteur est lui-même catholique et qu’il écrivit son histoire en 1965 soit peu de temps après le concile Vatican II qui fit souffler sur l’Eglise une petite brise libérale. Il n’est donc pas interdit de penser qu’il y a un peu de lui-même dans le personnage d’Adam Appleby, dans ses interrogations, dans ses soucis et dans ses espoirs.

Ce sujet délicat, Lodge l’aborde avec un sérieux et un flegme tout britannique qui n’empêchent toutefois pas l’histoire de basculer très vite dans le « nonsense » et l’absurde grâce à une pléthore de situations scabreuses. Son héros anxieux et malchanceux m’a d’ailleurs rappelé les personnages de Tom Sharpe ou de William Boyd, c’est-à-dire des individus timides et vaguement fantasques qui se retrouvent malgré eux plongés dans des problèmes inextricables où, quoi qu’ils fassent, ils s’enfoncent de plus en plus. Sur une seule journée, le pauvre Adam va ainsi accumuler les malentendus et les quiproquos. Il va provoquer l’évacuation de la bibliothèque du British Museum, se retrouver entraîné dans un trafic de manuscrits et frôler de près l’adultère. Il rencontrera aussi quantité d’individus étranges, des bouchers argentins, un curé irlandais, un bibliophile américain, une lycéenne dévergondée et des touristes chinois fans de Karl Marx.

A cette poisse déjà suffisamment copieuse, il ajoute encore une singulière tendance à perdre pied avec la réalité, se transformant à l’occasion en un nouveau Walter Mitty. Mais à la différence du héros de James Thurber qui confondait rêve et réalité, Adam s’imagine revivre les scènes importantes de quelques-unes de ses lectures. Là, il me faut avouer que sans la préface qui fait une analyse très complète de ces passages, je serai passé à côté de la plupart de ces références littéraires ce qui, au demeurant, n’eut pas été si grave tant le roman recèle d’autres qualités.

Amateurs d’humour britannique, de burlesque et d’histoires un peu folles, n’hésitez plus. Précipitez-vous sans crainte sur cette lecture réjouissante ou, pour rester dans le thème, pénétrez-y à tête découverte ! Vous ne le regretterez pas.

Rivages Poche - Bibliothèque Etrangère - 2014

22 mars 2018

SANG DORE - JACK WILLIAMSON

GarancAF05

Price Durand s'est associé avec Jacob Garth pour monter une expédition au cœur du désert arabique afin de découvrir la ville mythique d’Anz. Si le premier est mû par le désir d’aventures, le second n’est attiré que par les monceaux d’or que l’antique cité est censée renfermer. Très vite, les relations entre Durand et les soldats de fortune engagés par Garth s’enveniment et le jeune homme profite d’une dispute et des premières échauffourées avec les autochtones pour s’enfuir en compagnie d’une jeune captive. Mais, entre les mercenaires d’un côté et les mystérieux habitants d’Anz de l’autre, les deux fuyards vont aller de Charybde en Scylla.

Houlà, grosse déception que ce cinquième volume de la collection jaune des éditions Garancière qui m’avait jusqu’alors habitué à beaucoup plus de qualité avec du très connu (Rider Haggard, Poul Anderson) et du beaucoup moins (Carl Sherrell, Charles Saunders). Pourtant Williamson n’est pas le premier venu, même s’il est davantage réputé pour ses récits de SF que pour ses rares incursions dans le domaine du fantastique.

Ici, on est dans du très, très classique en matière de récit d’aventures et de monde perdu avec ce roman paru en 1933 qui louche copieusement du côté du déjà nommé Henry Rider Haggard pour son histoire d’amour et de haine qui se rejoue à deux mille ans d’intervalle entre la reine immortelle et le guerrier réincarné. Pour le reste, on retrouve tous les attributs du genre : l’expédition montée par un groupe d’individus disparates, l’antique cité, le trésor et les dangereux autochtones.

Ceci étant le manque d’originalité n’est pas forcément rédhibitoire et des romans très classiques sur le fonds ou dans la forme n’en demeurent pas moins très divertissants. Ce n’est toutefois pas le cas ici puisque Williamson pêche autant par la pauvreté de son style que par son absence d’idées. Il se montre notamment incapable de susciter ces visions extraordinaires et dépaysantes qui sont la substance de ce genre de littérature et tout au plus lui concèdera-t-on d’avoir eu la bonne idée d’opter pour un décor moyen-oriental en lieu et place de la jungle africaine, de la cordillère des Andes ou de l’Himalaya.

Ici, place à l’Arabie, ses déserts et ses oasis et je reconnais que les ruines de la cité d’Anz à moitié englouties sous les sables du désert ont éveillé un temps ma curiosité. Mais cela ne dure pas. Ses descriptions restent survolées et l’on ne parvient pas à ressentir l’atmosphère de chaleur et de sécheresse, l’aridité et la soif, la solitude… Il faut aussi compter avec quelques expressions extrêmement agaçantes telle cette « chance des Durand » dont il nous rebat les oreilles à tout bout de champ ou encore les fameux « yeux obliques » de l'un des personnages qui reviennent également tant et plus.

Les scènes de combats sont poussives et répétitives, sans aucun souffle héroïque malgré une intéressante confrontation entre un équipement moderne (tank, avion, mitrailleuse) et des armes moyenâgeuses. Et que dire de cette scène à mourir de rire où le héros, enfermé dans un tombeau et quasi asphyxié en raison du manque d'oxygène, décide de se griller une petite cigarette pour se rafraîchir les idées !

Quant aux personnages, ils ne valent guère mieux. Ils sont monolithiques, sans profondeur ni ambigüité. Les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Les uns foncièrement mauvais, les autres forcément altruistes et seule Vekyra, la nana aux yeux obliques, m’a parue touchante dans son amour déçu qui se transforme en haine.

On pourra donc aisément se dispenser de cette lecture qui, si elle n’a rien d'un pensum, n’apporte pas grand-chose en termes de distraction.

Garancière - Aventures Fantastiques - 1986

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