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SF EMOI

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15 mars 2018

UN BILLET DE LOTERIE - JULES VERNE

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En Norvège, dans la région du Telemark, les Hansen apprennent avec stupeur que le fiancé de Hulda, la cadette de la famille, est porté disparu suite au naufrage de son bateau au large du Groenland. Un malheur qui vient s’ajouter à une situation financière pénible puisque leur auberge risque d’être saisie pour rembourser des placements hasardeux. Seul motif d’espoir dans cet océan de mauvaises nouvelles, le billet de loterie que le naufragé est parvenu à faire parvenir à sa belle grâce à une bouteille livrée aux flots. Hulda conservera-t-elle le dernier souvenir de son fiancé ou le cédera-t-elle pour rembourser les dettes de la famille ? 

« Un billet de loterie » n’appartient pas à la série des « voyages extraordinaires ». Il ne faut donc pas s’attendre à y trouver l’une de ces histoires d’aventures trépidantes matinées de science-fiction qui ont fait la gloire de l’auteur. Ici, on est quelque part entre le récit de voyage et le mélodrame.

Jules Verne connaît la Norvège pour y avoir séjourné en 1861. Ses descriptions sont donc le fruit de ses observations et on les imagine fidèles aux paysages qu’il a pu y admirer. Elles nous montrent un pays encore très rural et peu développé, sans chemin de fer ni routes dignes de ce nom. Voyager, même sur de courtes distances, y est difficile et nécessite beaucoup de temps et d’énergie. Quant aux populations rencontrées, elles vivent chichement de l’agriculture et de la pêche à l’instar de la famille Hansen.

Ole, Joël, Hulda et leur mère sont en effet parfaitement représentatifs de ces gens simples et industrieux, austères mais accueillants que la littérature de l’époque aimait à mettre en avant pour l’édification de la jeunesse. Des personnages forts sympathiques sur lesquels le sort s’acharne mais qui savent rester digne dans l’adversité. Et pourtant, il y a de quoi pleurer dans leur chaumière avec ce fiancé qui disparait en mer, cette mère victime d’un usurier infâme qu’on croirait échappé d’un roman de Dickens et ce fameux billet de loterie, dernier souvenir du malheureux disparu qui doit cependant être cédé pour effacer la dette.

Ils seront heureusement secourus par un ami qui fera preuve d’une volonté et d’une abnégation hors pairs pour leur venir en aide et infléchir les mauvais coups du destin. Sylvius Hog, c’est son nom, est le seul héros véritablement vernien du roman. Ce professeur un peu fantasque qui vit seul avec ses vieux domestiques et qui aime les voyages et les rencontres est un peu le cousin des professeurs Lidenbrock ou Aronnax. Il supporte presque toute l’action du roman sur ses frêles épaules, il est à l’origine des bouleversements finaux et apporte au récit cette touche de gaieté sans laquelle le mélodrame se serait transformé en tragédie.

Il faudra néanmoins l’intervention de la chance pour rétablir la justice. Une chance à ce point outrée (le résultat de la loterie et le sauvetage de Ole) que l’auteur se sent presque obligé de se justifier : « Peut-être trouvera-t-on quelque peu étonnant que ce numéro 9672, sur lequel l’attention avait été si vivement attirée, fut précisément sorti au tirage du gros lot. Oui, on en conviendra, c’est étonnant, mais ce n’était pas impossible, et, en tout cas, cela est. ». Cela permet en tout cas de conclure l’histoire sur une note joyeuse et de prouver que la bonté et la fidélité triomphent toujours de la méchanceté et de l’avarice.

La morale est sauve et au passage, l’auteur en aura profité pour se moquer gentiment des amateurs de sensationnel, des journaux qui font leurs choux gras du malheur des gens et des riches superstitieux prêts à dépenser des fortunes pour acquérir un billet qui n’offre pourtant que bien peu de chances de gagner le gros lot.

Union Générale d'Editions - 10/18 - 1978

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9 mars 2018

LA TERRE DEMEURE - GEORGE STEWART

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Jeune étudiant en géologie, Isherwood Williams est mordu par un serpent alors qu’il effectuait une randonnée dans les montagnes californiennes. Après quelques jours de fièvre au cours desquels il frôle la mort, il se sent suffisamment rétabli pour redescendre vers la baie de San Francisco où réside sa famille. Arrivé dans la vallée, il constate que pendant son absence une épidémie extrêmement virulente a presque décimé l’espèce humaine, ne laissant que quelques survivants éparpillés ici et là. Bien que désespéré, il choisit néanmoins de continuer à vivre pour voir ce qu’il adviendra de l’homme et de ses réalisations. Sa rencontre avec une jeune femme et quelques autres compagnons va lui donner de nouvelles raisons d’espérer.   

L’amateur de récits post-apocalyptiques que je suis souhaitait lire depuis longtemps ce roman de Stewart qui jouit d’une réputation de classique du genre depuis sa parution en 1949. Le problème est qu’il n’a été édité que deux fois en France, la première en 1951 chez Hachette sous le titre « Un pont sur l’abîme » et la seconde en 1980 dans l’excellente collection « Ailleurs et demain » des éditions Robert Laffont. Difficile dans ces conditions de mettre la main dessus sauf à l’acheter à un tarif stratosphérique sur Etruc ou Pricemachin. J’ai donc pris mon mal en patience et m’en suis remis au hasard lequel faisant parfois très bien les choses, a fini par me sourire au détour d’une brocante où j’ai pu l’acquérir à un prix plus que raisonnable*.

Mon attente fut amplement récompensée. « La terre demeure » est sans conteste l’un des tout meilleurs romans post-apocalyptiques et a très vraisemblablement servi de modèle à plus d'un auteur. Il s’agit d’un véritable condensé du genre où la plupart des thèmes inhérents à ce type de récit sont évoqués de façon pertinente et passionnante. Qu’il s’agisse de la question de la solitude des rescapés, du désir de reconstruire et de préserver la civilisation ainsi que des inévitables dangers qui guettent le survivant – rats, chiens, pillards - le roman de Stewart aborde tous ces sujets avec la même justesse. Sans jamais sombrer dans l’excès - de violence, de misanthropie ou d’espoir béat – l’auteur nous livre un formidable roman d’aventures doublé d’une excellente réflexion sur l’homme, la civilisation, la transmission du savoir et la quête du bonheur.

Cette incontestable réussite, le roman la doit à deux qualités principales. Il y a d’abord l’extrême minutie avec laquelle nous est racontée l’existence d’Ish et de ses compagnons. Exception faire du voyage de son héros à travers les States pour se rendre compte de la situation du pays, l’action est circonscrite à la seule ville de San Francisco. C’est là, dans un quartier de banlieue avec ses maisons proprettes et ses petits jardinets que les rescapés organisent leur survie. Nous y assistons à la rencontre du héros et de sa future compagne, à la formation d’une petite communauté et à son organisation sociale. Nous les suivons aussi bien dans les menues occupations de leur vie quotidienne que dans les circonstances les plus dramatiques. Il est question de justice, d’éducation, voire même de la nature des relations à entretenir avec d’autres tribus de survivants. C’est pertinent et précis sans jamais être ennuyeux. C’est l’une des grandes réussites de ce roman.

Son second point fort, c’est le spectre temporel très large couvert par son intrigue, laquelle va des premiers jours de la catastrophe à une cinquantaine d’années plus tard. Cela permet à l’auteur de ne pas s’en tenir à la description des bouleversements nés du cataclysme ou aux prémices de la reconstruction. Ici, il peut imaginer comment évolue la vie de ces hommes, de ces femmes et de leur descendance dans un monde où le confort qui était le leur disparait progressivement. Nous les voyons ainsi utiliser les vestiges de la civilisation puis s’adapter peu à peu à la disparition de l’électricité, de l’eau courante, des conserves, de la poudre… Nous comprenons en même temps qu’eux combien il est difficile d’être prévoyant, de former des compétences et de préserver les connaissances. Ce sera d’ailleurs la principale préoccupation du personnage principal.

Tout au long du roman Ish s’acharne à transmettre son savoir et sauver ce qu’il peut de la civilisation. Il créée une école pour les enfants de sa communauté et cherche à les intéresser à la culture, aux sciences puis, plus modestement, à leur inculquer quelques techniques qui pourraient leur servir dans l’avenir. Il en va ainsi de la fabrication des arcs ou de la façon de faire du feu qui n’intéressent que modérément des jeunes gens qui ont encore à leur disposition des fusils, des balles et des allumettes ! Ish se désespère donc de constater qu’après lui ses enfants régresseront inéluctablement et que la société qu’il a connue, sa richesse intellectuelle et son dynamisme disparaîtront.

S’il n’a pas tort pour ce qui concerne le recul technologique auquel sera confrontée sa descendance, il se trompe en revanche lourdement en mettant en balance le monde qu’il a connu et celui qui s’annonce, en mesurant le bonheur d’un peuple à la seule aune de son degré d’avancement scientifique. Malgré son adaptation au monde de l’après, malgré son empathie envers sa communauté, Ish se montre incapable de tourner la page. Il reste prisonnier de sa conception de la société, de sa vision de la culture. C’est un homme de l’ancien monde, un monde dont il n’arrive pas à faire le deuil et ses tentatives pour le préserver sont infiniment tristes et émouvantes.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, « La terre demeure » est un roman qui mérite d’être découvert. C’est un livre prenant, passionnant et intelligent de bout en bout avec un héros qui s’interroge en permanence et nous pousse à faire de même. Une grande réussite ou, pour paraphraser John Brunner qui en signe la préface, un chef d’œuvre. Je terminerai en signalant que le roman est complété par une étude de Rémi Maure sur les « recommencements post-catastrophiques » où l’amateur de post-apo trouvera une analyse pertinente et détaillée de ce genre littéraire ainsi que bien des pistes de  lecture.

* Le roman vient tout juste d'être réédité aux Editions Fage

Robert Laffont - Ailleurs et Demain - Classiques - 1980

3 mars 2018

LA FILLE DANS LE VERRE - JEFFREY FORD

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1932. Dans une Amérique en proie à la récession économique et au repli sur soi, Thomas Schell et ses deux comparses profitent de leurs talents de magiciens pour plumer de riches crédules. Au cours de l’une de ces arnaques, Thomas à la vision d’une petite fille dont il apprend quelques jours plus tard qu’elle a été enlevée. Perturbé par cette évocation, il décide d’enquêter sur la disparition de l’enfant sans se douter encore des multiples dangers que lui et ses amis vont devoir affronter.  

Mais que vient donc faire ce roman dans la collection « Lunes d’encre » des éditions Denoël ? Ce n’est pas de la SF - pas même de l’anticipation - et encore moins de la fantasy. Quant au fantastique il est à peine présent puisqu'il se limite à la vision d'un spirite, laquelle sera d'ailleurs remise en question à la fin de l'histoire. Les éditions Gallimard ne s'y sont pas trompées qui ont réédité ce livre en "Folio Policier". Alors si vous comptiez lire une histoire de fantômes et de communication avec l’au-delà, vous en serez pour vos frais.

Ceci étant le roman a d’autres arguments à faire valoir. Il y a d'abord son intrigue policière qui, sans être exceptionnelle, est bien amenée avec ce qu'il faut d'investigations et de rebondissements, le tout saupoudré de quelques scènes d'actions avec force coups de poings et rafales de mitraillette. Il y a ensuite le cadre, les Etats-Unis de 1932, et une époque intéressante, celle de la grande dépression et de la prohibition. L’occasion pour l’auteur de mettre en scène des bootleggers, ces contrebandiers d’alcool qui sévissaient sur la côte Est, et les fameux cirques de Coney Island où se produisaient (et étaient exploités) femmes à barbe, homme-araignées et autres phénomènes de foire. L’occasion aussi de nous parler du rapatriement des travailleurs mexicains et de certaines sociétés secrètes qui prônaient la suprématie de la race anglo-saxonne.

Mais c’est bien son trio de héros (l’Hercule de foire, le jeune apprenti et le sage) qui constitue le meilleur atout du roman. On tombe immédiatement sous le charme de Diego, le jeune narrateur qui, entre sa découverte des choses de l'amour et sa brutale confrontation aux saloperies de l'existence, fait une entrée mouvementée dans l'âge adulte. On est aussi attendri par les rapports profonds qui l’unissent à ses deux compagnons : Antony Cleopatra, le géant au grand cœur et bien sûr Thomas Schell, son mentor et son presque père. Quant aux séances de spiritisme truquées grâce auxquelles ils gagnent leur vie, elles apportent au roman quelques pages bourrées d’humour et concourent aussi grandement à l’atmosphère de mystères et de menace qui imprègne le récit.

"La fille dans le verre" est donc un bon petit polar historique qui brille surtout par ses personnages et son décor et dont le principal mérite est de montrer que l’Allemagne n’avait pas le monopole du racisme et des théories eugénistes.

Denoël - Lunes d'Encre - 2007

25 février 2018

VENUS PLUS X - THEODORE STURGEON

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Lorsqu’il se réveille après ce qui ressemble à un long cauchemar, Charlie Johns découvre avec stupeur qu’il a été catapulté dans un lointain futur où hommes et femmes ont laissé place aux ledoms, une race androgyne extrêmement évoluée. Accueilli avec chaleur et gentillesse, il va de découvertes en révélations avant de soupçonner ses charmants hôtes de dissimuler des intentions peut-être moins désintéressées qu’il n’y parait.

Presque tous les romans de Theodore Sturgeon s’intéressent aux relations humaines et au vivre ensemble. Avec toujours beaucoup de sensibilité, il y prône la tolérance et appelle à surmonter toutes les différences, qu’elles soient fondées sur le physique (Cristal qui songe) ou sur le mental (Les plus qu’humains). Ici, c’est aux relations hommes/femmes qu’il s’intéresse et, dans une moindre mesure, à l’amour et à l’éducation que nous donnons à nos enfants.

Avec « Vénus plus X », il nous propose une histoire un peu déconcertante puisqu’elle alterne de longs passages dans un monde futuriste et d’autres, plus courts, se déroulant à notre époque ou du moins celle de l’auteur lorsqu’il écrivit son roman. La première n’a a priori rien de particulièrement surprenante. L’auteur utilise la trame ultra-classique de l’homme du XXème siècle (ou du XXIème, j’ai souvent tendance à oublier que nous avons changé de siècle et de millénaire !) confronté à une société nettement plus développée que la sienne. Nous sommes cette fois en présence d’un voyageur du temps projeté à son corps défendant dans un lointain futur et qui constate que la Terre et ses habitants ont bien évolués.

Il faut dire que ce qu’il découvre a de quoi l’étonner. Le monde Ledom surprend autant pas ses manifestations architecturales et technologiques que par le mode de vie de ses habitants. On est en présence d’une sorte d’utopie new age, une société un peu naïve où les hippies seraient parvenus à imposer leurs vues : vie pastorale, méditation de groupe, collectivisme… Un retour à la nature et à la simplicité toutefois tempéré par une science incroyablement avancée. Le premier tiers du roman est d’ailleurs pour une bonne part consacré à la description de toutes leurs inventions dont les plus fascinantes sont les Champs-A, des champs de force utilisés pour les déplacements, les constructions et la médecine, et le cérébrostyle qui permet d’acquérir n’importe quelle connaissance en quelques minutes.

Mais le caractère le plus étonnant de la société Ledom réside dans le fait que tous ses membres sont hermaphrodites. Un particularisme considéré par ce peuple étrange comme un gage de stabilité et de bonheur car, ainsi que l’un d’entre eux le rappelle au héros, l’histoire de l’humanité prouve la propension de l’être humain à tyranniser ses semblables et celle de l’homme à dominer son pendant féminin. Il nous rappelle aussi comment nous sommes conditionnés dès notre plus jeune âge avec des jouets, des vêtements et des activités genrés : les poupées, les robes et la cuisine pour les filles, les voitures, les pantalons et le foot pour les garçons.

Ce discours qui pourrait sembler à certains très théorique et légèrement pontifiant est fort justement étayé par les passages qui se déroule aux States à notre époque. Ce deuxième fil narratif nous montre en effet un couple d’américains moyens dans quelques scènes de leur vie quotidienne. On y suit notamment un père de famille qui se rend progressivement compte que son attitude vis-à-vis de sa femme et de ses enfants est empreinte de sexisme. Et par sexisme j’entends non pas la discrimination dont sont victime les femmes, laquelle n’est malheureusement plus à démontrer, mais le simple fait de se comporter différemment en fonction du sexe de son interlocuteur ou de son vis-à-vis. Une scène du roman illustre parfaitement cette idée. On y voit un père souhaiter bonne nuit à ses enfants, embrasser sa fille en lui disant combien il l’aime puis serrer la main de son fils et le quitter sur un viril « Bonne nuit mon gars ». Ce passage prouve à quel point nos attitudes et nos comportements sont imprégnés par cette distinction homme/femme alors même qu’il y a, entre l’un et l’autre, beaucoup plus de similitudes que de différences.

Alors la société Ledom est-elle le bon remède à cette « guerre des sexes » ? Assurément non ! Au lieu de travailler à leur rapprochement, à une meilleure compréhension entre les hommes et les femmes et à des relations fondées sur le respect mutuel, les ledoms ont préféré supprimer la différence et créer des citoyens androgynes. Une solution radicale qui ressemble tout de même beaucoup à un constat d’échec.

« Vénus plus X » rebutera peut-être ceux qui préfèrent l’action à la réflexion. Et pourtant, ce roman vaut vraiment la peine de s’accrocher ne serait-ce que pour sa chute qui nous réserve une kyrielle de surprises.

Jean-Claude Lattès - Titres SF - 1980

19 février 2018

AU PAYS DES RICHES OISIFS - STEPHEN LEACOCK

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A Plutoria, la bonne société vaque à ses occupations mondaines. Entre les diners au club, les repas au Grand Palaver, les « party » à Castel Casteggio et la messe du dimanche, pas le temps de s’ennuyer. Mais l’on trouve toujours quelques minutes pour gagner un petit million de dollars, acheter une usine ou briguer un poste au conseil municipal… 

Stephen Leacock - 1869-1944 - écrivit « Au pays des riches oisifs » en 1914, époque désormais bien lointaine où le capitalisme et les bouleversements socio-économiques qu’il induisit n’en étaient encore qu’à leurs balbutiements. Pourtant, la société de nantis qu’il dépeint dans son roman, le monde des affaires et de la finance qu’il nous montre, tout cela ressemble à s’y méprendre à ce que nous connaissons encore aujourd’hui. Et oui ! Cent ans sont passés sans presque aucun changement. Comme il est triste de constater que malgré les progrès techniques et médicaux, malgré une meilleure éducation des masses et une plus grande circulation de l’information, une part toujours plus importante de la population mondiale vit dans la misère. Comme il est douloureux de songer que malgré deux guerres mondiales et quelques révolutions, la même classe et les même dynasties sont parvenues à conserver leurs privilèges, phagocytant le pouvoir et accumulant les richesses.

Cette classe dirigeante, ces « riches oisifs », l’auteur a choisi d’en faire la critique par le biais d’une satire sociale amusante et néanmoins extrêmement corrosive. Avec un humour gentiment féroce et un air de ne pas y toucher il brocarde la grande bourgeoisie de Plutoria, ses petits défauts et ses grands travers. Et qu’importe si Plutoria n’existe pas vraiment. Elle a quantité de sœurs jumelles, en Europe ou de l’autre côté de l’Atlantique. En fait, on retrouve un peu partout dans le monde ces havres de paix où tout n’est que luxe, calme et volupté, avec leurs avenues ombragées, leurs villas somptueuses et leurs mignonnes églises où l’on vient davantage pour se montrer que pour se recueillir.

Les heureux membres de ce monde parfait où l’on vit entre soi, Leacock les égratigne les uns après les autres.  Il le fait d’une manière redoutablement subtile et l’on en viendrait presque à plaindre ces riches inutiles tels le pauvre Peter Spillikins qui passe à côté du véritable amour pour s’être laissé aveugler par le strass et les paillettes, la ridicule Mme Rasselyer-Brown victime d’un excès de spiritualité ou encore les Newberry qui acceptent la tyrannie horticole de leur jardinier pour le seul plaisir d’en mettre plein la vue à leurs hôtes. Mais il y a aussi des universitaires imbus d’eux-mêmes et des curés mondains, des directeurs de clubs selects et de riches héritières, toute une kyrielle d’individus égoïstes et superficiels mais aussi fort drôles et, disons-le, plutôt sympathiques.

Heureusement le dernier chapitre nous rappelle fort opportunément leur véritable nature, celles d’hommes et de femmes prêts à tous pour maintenir leur statut social, y compris recourir à la corruption et à la concussion. Ils sont les ancêtres de ceux et celles dont les noms s’étalent à la une de la presse people ou dans les pages de l’actualité politico-judiciaire de nos magazines, nous prouvant sans conteste que ce roman demeure d’une surprenante actualité.

En rééditant cette moderne antiquité les éditions Wombat nous rappellent qu’il ne faut jamais cesser de se moquer des puissants, surtout lorsqu’ils nous prennent pour des cons. Ca ne change peut-être pas les choses mais ça permet d’en rire. Toujours ça de pris !

Editions Wombat - Les Insensés - 2018

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13 février 2018

VOYEUR - JOEL HOUSSIN

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Un extra-terrestre capable de se transformer à loisir s'échoue sur Terre. Recueilli par un obsédé sexuel et se nourrissant des images que ce dernier garde à l'esprit, il prend peu à peu l'apparence d'une femme tandis que d'autres parcelles de son corps récupérées par les autorités affolent les milieux scientifiques et militaires.

« Voyeur » est un roman étrange qui nous invite à une plongée hallucinante dans le Paris du sexe. De la rue Saint-Denis au Bois de Boulogne en passant par Pigalle ou les quais de Seine, Joël Houssin nous fait visiter les hauts lieux de la prostitution et de la pornographie parisienne. Nous accompagnons son personnage dans les chambres sordides où les prostituées exercent leur activité, nous lorgnons avec lui ces couples glauques qui s'exhibent dans leur voiture et nous le suivons jusque dans les hôtels chicos où des call-girls se livrent à des séances sado-maso avec tout l’attirail de la parfaite dominatrice.

Ce faisant il brosse avec beaucoup de justesse le portrait d’un érotomane, adepte des pratiques sexuelles extrêmes et amoureux fou du corps féminin. Un corps qu’il guette en toutes circonstances, observant et détaillant toute les femmes qu’il rencontre, supputant ici la forme d’un sein, là le moelleux d'une courbe, extrapolant sur la vie sexuelle de sa banquière ou suivant une inconnue rien que pour l’espoir d’apercevoir le modelé de sa cheville. C’est un homme lancé dans une quête perpétuelle, un collectionneur ne vivant que pour et par sa passion, un obsédé, au sens clinique du terme.

Pour le reste, on sent bien que l'auteur est brimé par les 180 pages réglementaires d'un Fleuve Noir Anticipation. Il s’en sort malgré tout en greffant sur le premier tiers de son récit la classique histoire de l'extra-terrestre naufragé sur Terre. Heureusement pour l’intérêt du récit, son ET est d’une nature bien particulière, sorte de masse gélatineuse possédant l’étrange faculté de prendre l’apparence souhaitée par la personne qui l'observe. Des parties de cet organisme seront ainsi transformées en fourmis ou en coccinelles qui ne tarderont pas à foutre un beau bordel dans la capitale, au plus grand désarroi de scientifiques et de militaires dépassés par les évènements. Le pire restera toutefois à venir puisque la portion la plus importante de l'étrange ET échoue chez notre héros avec les conséquences que l'on peut imaginer.

« Voyeur » est donc un roman un peu bancal que j’ai, une fois n’est pas coutume, regretté de voir basculer dans la science-fiction. Il comporte malgré tout quelques bonnes idées dont une chute intéressante qui oppose à l’appétit sexuel de l’homme une faim encore plus dévorante...

Fleuve Noir Anticipation - 1983

7 février 2018

AU SUD DE LA FRONTIERE, A L'OUEST DU SOLEIL - HARUKI MURAKAMI

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A l'approche de la quarantaine, un homme se souvient des femmes qu’il a connu et s’interroge sur le sens à donner à son existence. 

Haruki Murakami bénéficie d’une belle côte de popularité au Japon comme en France et les trois énormes tomes de « 1Q84 », l’un de ses derniers romans, ont tous été de gigantesques best-sellers. J’ai pour ma part choisi plus modestement de m’attaquer à un titre un peu plus ancien mais surtout beaucoup plus court.

Un roman qui commence dans une atmosphère de nostalgie, celle d'un presque quadragénaire qui se remémore son passé par le prisme des femmes qui ont traversées son existence. Le ton est d’abord assez léger tandis que nous revivons avec Hajime quelques épisodes de sa jeunesse, les bons moments et les occasions manquées, les amitiés et les premières amours. Mais ce qui ressemblait à une confession parsemée d'anecdotes et de souvenirs se transforme en une longue interrogation sur la vie lorsque son héros en vient à évoquer son présent.

Hajime est désormais marié et père de famille, Il est propriétaire d’un club de jazz qui tourne plutôt bien et mène une vie parfaitement réglée. Mais est-il heureux ? Est-il réellement maître de son existence ? A-t-il fait les bons choix ? Quel est sa part de responsabilité dans la destinée des femmes qu’il a connu, de ses proches ? A cet âge charnière ou l’on peut à la fois se retourner sur sa vie pour voir ce qui a été accompli et où il vous reste assez de temps devant vous pour envisager de changer d’existence, toutes ces questions prennent une importance accrue.

C’est alors que deux femmes se rappellent à son bon souvenir. Izumi tout d’abord, une ex du lycée dont il apprend incidemment qu’elle ne s’est jamais remise de leur rupture. Shimamoto-San ensuite, son amie d’enfance qui cherche à renouer avec lui. Si le destin pitoyable de la première provoque surtout sa tristesse, l’irruption – réelle ou fantasmée - de la seconde au milieu de sa routine agit comme un révélateur de son insatisfaction.

Shimanoto-San représente en effet la possibilité d'un recommencement, une échappatoire à une existence qui, sans lui peser ou lui déplaire, lui semble devenue vaine et sans intérêt. Elle n’est donc pas tant un amour de jeunesse jamais oublié que la personnification de cet instant où tout paraissait encore possible, où Hajime n'avait pas encore vécu ces évènements qui vous changent durablement et vous engagent sur des chemins qu’il est difficile de quitter.

Il apprendra heureusement à ne pas confondre "le sud de la frontière" cette contrée rêvée de l’enfance où tout semble possible et " l’ouest du soleil", là où l’astre solaire finit sa course et l’homme sa misérable petite existence. Il trouvera sa place quelque part entre les deux, entre Izumi et Shimamoto-San, entre le rêve et la réalité, entre l’impossible et l’acceptable.

10/18 - Domaine Etranger - 2011

1 février 2018

LE SCARABEE - RICHARD MARSH

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Qui est le mystérieux individu qui a pris pension dans une maison délabrée d’un quartier mal famé de Londres ? Quel est le lien qui le rattache à Paul Lessingham un jeune député à l’avenir prometteur ? Quest-ce que cet étrange scarabée capable d’effrayer les uns et de se faire obéir des autres ? Dans l’Angleterre victorienne, quatre personnes fort différentes vont croiser leur route et apporter, à leur corps défendant, quelques réponses à ces questions. 

Pour les amateurs de littérature fantastique, 1897 c’est l’année où Bram Stoker a donné naissance à Dracula. Mais ce qu’ils ignorent la plupart du temps c’est que le vampire de Transylvanie ne fut pas la seule étrange et dangereuse créature à s’établir à Londres cette année-là. Une autre, venue de l’Egypte mystérieuse et millénaire, y a également pris ses quartiers pour y mener d’obscurs desseins et s’attaquer à quelques représentants de la bonne société londonienne.

Avec une écriture aussi désuète que distinguée, très caractéristique de la littérature anglo-saxonne de cette époque, Richard Marsh nous propose un récit découpé en quatre parties à peu près égales. Quatre confessions émanant de personnages aussi divers qu’un vagabond, un inventeur un peu fantasque, une femme de tête et un détective qui n’a rien à envier à son confrère de Baker Street. Tous vont être confrontés plus ou moins directement à ce redoutable ennemi aux puissants pouvoirs de persuasion, chacun réagissant à sa manière selon sa force de caractère ou son état d’esprit. A cet égard j’ai beaucoup aimé la façon dont Sydney Atherton, le scientifique du deuxième récit, oppose son rationalisme et quelques outils de la science moderne à son adversaire, démontrant la prééminence de la connaissance sur la superstition…

Outre ce récit choral et son agréable évocation d’une époque et d’un style de vie désormais disparus (le bal chez la duchesse, les balades en fiacre…), le principal atout de ce roman réside dans le mystère qui entoure la personnalité du personnage principal. Paul Lessingham n’est pas l’un des quatre narrateurs. C’est pourtant bien lui qui est au cœur de l’intrigue. Son portrait, évoqué en creux grâce aux commentaires et aux impressions des autres, se construit peu à peu, au gré des révélations sur son histoire et son caractère et l’on se demande presque jusqu’à la fin s’il est une victime du « scarabée » ou s’il a partie liée avec la créature.

Malgré ces qualités, le roman déçoit par une chute qui laisse presque entières toutes nos questions ainsi que le résume fort bien le détective du dernier récit : « Qu’est devenue la créature qui faillit la tuer ? Qui était-il ? (s’il s’agissait d’un « il » ce dont je doute). D’où venait-il ? Où allait-il ? Quel était le but de sa présence en Angleterre ? Aujourd’hui encore ces questions restent sans réponse ». Ben oui ! Et c’est bien là le problème. On s’attendait à avoir des explications, des confirmations, des surprises. Et bien rien, walou, nib de nib ! Tout juste sait-on qu’il vient d’Egypte et qu’il a un lien avec le culte d’Isis. Mais quand à sa nature même (un dieu, un démon, un disciple…) ou ses motivations (vengeance ?), l’auteur reste étonnamment discret. Zut ! Si j’aurais su, j’aurais pas lu.

Nouvelles Editions Oswald - Néo Plus - 1987

26 janvier 2018

L'ABBAYE AUX LOUPS - PAUL COUTURIAU

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Son mari s’étant croisé, la jeune Isabelle de Sion doit veiller seule sur leur vaste domaine. Elle s’en sortirait plutôt bien si le chapelain du château, un être odieux et cupide, ne s’acharnai pas à sa perte. Elle va heureusement trouver un soutien inattendu auprès de Wulff, un mystérieux meneur de loups arrivé au village à l’occasion des fêtes de Noël. 

Ce n’est pas un hasard si « L’abbaye aux loups » a été édité dans la collection « Romans Terre de France » des Presses de la Cité. Nous sommes bel et bien en présence d’un roman régionaliste avec ses codes et ses figures imposées dont une action circonscrite aux strictes limites d’un terroir. Ici, c’est un petit bout de Lorraine à l’époque des croisades que Paul Couturiau a choisi de nous faire découvrir. Nous sommes aux environs de Metz, dans le village de Saint-Martin, une petite bourgade avec son château, son abbaye et bien entendu ses habitants qui vont être évoqués le temps de faire revivre des temps et des mœurs révolus depuis belle lurette.

Il y parvient plutôt bien, sans trop user de mots ou d’expressions d’un autre temps qui, sous prétexte de « faire vrai », viennent trop souvent alourdir la prose des romans historiques médiévaux. Il s’est également bien documenté et illustre son récit de quantité d’informations sur la vie au XIIIème siècle. Il le fait parfois maladroitement mais le plus souvent ces renseignements sont parfaitement intégrés au récit. Il en va ainsi de toutes les précisions qu’il apporte sur la lèpre et la façon dont est organisé l’ostracisme des lépreux.

Côté intrigue, son histoire sent un peu trop la romance à mon goût avec sa châtelaine passionnée mais fidèle à son croisé de mari, une ribaude au grand cœur et un beau chevalier qui tentera de gagner le cœur de sa belle. Si l’histoire s’était limitée à cela, j’aurai bien vite refermé ce livre. Heureusement elle comporte aussi un personnage particulièrement intéressant, un grand méchant que l’on prend plaisir à détester et qui, d’un bout à l’autre du roman, n’aura de cesse de causer le malheur d’autrui. Cela n’étonnera personne, c’est un cureton qui endosse ce rôle. Mais le bonhomme le fait bien. Il est diablement intelligent et utilise parfaitement la superstition et la peur pour arriver à ses fins. C’est même la meilleure idée de Paul Couturiau que d’avoir construit son intrigue sur les peurs du siècle : celle de l’étranger (les forains), des maladies (la lèpre), de la mort et de l’au-delà bref, de tout ce qu’ils ne connaissent ou ne comprennent pas.

Presses de la Cité - Terres de France - 2010

22 janvier 2018

PAS MÊME UN DIEU - JEAN MAZARIN

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A la suite d'une bataille stellaire un homme est projeté sur une planète restée à un stade médiéval. Il y rencontre une jolie et peu farouche « indigène », la féconde et disparaît en lui laissant... un pistolet laser. Devenu adulte, leur fils, élevé dans le culte du père, entreprend la conquête du pouvoir à l’aide de cette arme « magique ». 

La seule qualité de ce titre de Jean Mazarin est de me permettre d’expédier ma critique en deux coups de cuiller à pot. Franchement, j'ai beau me creuser le cervelet, je n'ai presque rien à dire, du moins de gentil, sur ce roman bâclé. Les personnages sont convenus et sans relief, l’intrigue est inexistante et la chute – altération du continuum espace/temps – est grotesque. Seul un collectionneur de FNA conservera ce livre pour ne pas dépareiller ses étagères. Les autres s'en sépareront avec soulagement.

Fleuve Noir Anticipation - 1976

19 janvier 2018

JANUA VERA - JEAN-PHILIPPE JAWORSKI

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Lorsque j’ai commencé à lire de la fantasy au début des années quatre-vingt, il s’agissait alors d’un genre presque exclusivement anglo-saxon dominé par l’imaginaire tolkiennien et les récits pleins de fureur de Robert Ervin Howard. Depuis, les choses ont bien changé. Les petits français s’y sont mis, tâtonnant, imitant puis s’affranchissant des maîtres américains ou anglais pour finir par nous livrer des œuvres de qualité et souvent originales. Aujourd’hui la fantasy française se porte bien avec une production abondante et quelques auteurs se sont fait une belle renommée, tout à fait justifiée. Parmi ceux-là, Jean-Philippe Jaworski fait figure de chef de file.

Avec ses récits du Vieux Royaume – quatre volumes à ce jour – il a créé en quelques années un univers dense et cohérent mis en lumière par une écriture d’une qualité rare. Pourtant son monde est tout à fait classique pour qui a l’habitude de ce genre de littérature avec son back-ground médiéval, ses dieux, ses sorciers et ses différentes races. Il se distingue toutefois de ses confrères par une utilisation très sobre du fait magique et par le peu de place accordée aux elfes, nains et autres créatures fantastiques. Mais ce qui caractérise le plus son œuvre, c’est le choix de ses personnages et la façon dont il les utilise. Chez lui, pas de légende en marche, de prophétie à réaliser ou de quête à entreprendre. Nous restons toujours au plus près des individus. Qu’ils soient chevaliers ou paysans, assassins ou hommes d’église, c’est dans leur vie de tous les jours que nous les suivons, faisant notre leur existence et découvrant l’histoire du Vieux Royaume par le petit bout de la lorgnette.

Le recueil s’ouvre sur la nouvelle qui lui donne son nom, un texte très court et assez anodin dont le principal mérite est de nous présenter la Léomance, le royaume mythique dont l’éclatement donna naissance aux différents pays dans lesquels se déroulent les textes suivants.

« Mauvaise donne » nous emmène dans la très colorée république de Ciudalia. Ciudalia c’est l’Italie de la renaissance. C’est la Florence des Médicis, la Rome des Borgia. C’est Machiavel surtout avec cette intrigue complexe et retorse où se mêlent politique et commerce, alliances et conflits d’intérêts et où l’on joue sa vie sur sa capacité à duper autrui.

Avec « Le service des dames » nous partons pour le Brochmail, ce duché dont les incessantes guerres féodales furent évoquées dans la nouvelle précédente. Il y est question de preux chevaliers et de gentes dames, d’honneur et d’amour courtois. Mais, si le récit commence bel et bien à la façon d’un roman de Chrétien de Troyes il se termine de manière beaucoup plus prosaïque sur une histoire de vengeance, d’intérêts financiers et de manipulation. Une belle réussite.

« Une offrande très précieuse » est la nouvelle la plus faible du recueil. Elle commence pourtant sur les chapeaux de roues par l’embuscade dont est victime une horde de pillard d’Ouromagne sur les terres du duché de Bromael. Jaworski nous donne un récit âpre et sans concessions. Nous sommes au cœur de la mêlée. Pas d’héroïsme ou de grandeur d’âme, il s’agit de sauver sa peau sans s’occuper de celle de ses compagnons. Il faut tuer ou être tué, le plus efficacement et le plus rapidement possible. C’est court, c’est violent, ça somme terriblement juste. Mais la nouvelle ne s’arrête pas là et la suite n’est malheureusement pas du même tonneau. Un peu de magie, un peu de psychologie à deux balles et une fin pas très convaincante. Passons…

Avec « Le conte de Suzelle » Jaworski se fait en revanche l’égal d’un Maupassant. Suzelle est une autre Jeanne qui, comme l’héroïne « d’Une vie », verra ses rêves d’amour et ses espérances se heurter aux réalités de l’existence. Un superbe récit sur le temps qui passe, sur le poids de la famille, de la société… et une chute qui vient clore la nouvelle de façon aussi subtile que cruelle.

Changement de ton et d’atmosphère pour « Jour de guigne ». Jaworski donne cette fois dans la grosse farce pour nous conter les mésaventures de Maître Calama, copiste-adjoint polygraphe de l’Académie des Enregistrements de Bourg-Preux. Malédiction, créature démoniaque et un soupçon d’enquête policière font de ce récit un petit bijou de drôlerie.

Les deux dernières nouvelles ont en commun d’avoir pour personnage principal un prêtre du culte du desséché. Dans « Un amour dévorant », le gyrovague Phasma est confronté aux « appeleurs » de Noant-le-Vieux, deux fantômes aux façons un peu particulières. Une nouvelle qui permet aussi à l’auteur de faire défiler toute une galerie de portraits : une vieille herboriste, un gardien de pourceaux, un charbonnier…

« Le confident » est un texte plus intimiste. Du fond du caveau où il vit reclus après avoir fait vœu d’obscurité, un prêtre nous raconte sa vie, des circonstances de sa vocation à son attente de la mort. Un récit sombre qui nous apprend beaucoup sur les adeptes du Desséché et qui se termine sur une jolie pirouette.

Gallimard - Folio SF - 2009

13 janvier 2018

LE CHANT DE L'EQUIPAGE - PIERRE MAC ORLAN

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« Le chant de l’équipage » est incontestablement un hommage à « L’île au trésor ». Comme dans le roman de Stevenson l’histoire débute dans une pension de famille en bord de mer et il y a une carte au trésor, un voilier, un équipage de forbans, une île déserte… Mais hommage ne veut pas dire copie. Le livre de Pierre Mac Orlan diffère beaucoup de son illustre modèle par son ton parodique, un humour parfois très ironique et une chute étonnamment grinçante.

Le premier tiers du récit n’a d’ailleurs rien d’un roman d’aventures. Nous sommes quelque part entre Lorient et Pont-Aven, dans un petit coin de Bretagne sur lequel plane encore l’ombre de Gauguin et où le folklore celte conserve toute sa force. En cette année 191X les hommes sont au front et seuls demeurent les femmes, les vieux et… les étrangers. Parmi ceux-là on trouve Joseph Krühl, un hollandais fortuné et passionné par la mer et les histoires de pirates. Sa fortune et sa marotte vont donner à Simon Eliasar, un jeune escroc réformé, l’idée de monter une belle arnaque pour délester le riche batave d’une partie de ses picaillons.

Une fausse carte, quelques complices et hop, les voilà partis pour une chasse au trésor plus vraie que nature. Bien sûr, nous savons dès le départ que les dés sont pipés et que l’expédition vers les Antilles n’est qu’une gigantesque, une superbe mystification. Et pourtant, l’aventure est bien au rendez-vous. Joseph Krühl, et le lecteur avec lui, est embarqué dans une succession d’épisodes faussement héroïques. Il revit quelques scènes de la vie de ses héros littéraires, aborde un navire, se saoule dans des bouges infâmes ou folâtre avec une ravissante métisse. Il est mené en bateau, moqué et volé mais il vit l’aventure dont il rêvait. La facture sera sacrément salée mais réaliser ses phantasmes n’est pas donné à tout le monde !

Gallimard - Folio - 1999

7 janvier 2018

LA HORDE - SIBYLLE GRIMBERT

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C’est l’été. Laure, 10 ans, et ses parents viennent d’arriver dans le village de vacances où ils comptent profiter au mieux de leurs congés. Ils ignorent que le démon Ganaël a jeté son dévolu sur l’enfant et qu’il est sur le point de prendre possession de son corps… 

En entamant ce livre d’une autrice et d’une maison d’édition qui œuvrent habituellement dans la littérature blanche, je m’imaginais que l’argument fantastique n’y serait qu’un moyen détourné de discuter de problèmes tout à fait réels et non pas une fin en soi. Ce en quoi je me suis bien trompé car, s’il ne manque pas d’interrogations et de réflexions sur différents sujets (éducation, rapport à l’autre…), nous sommes bel et bien en présence d’un roman fantastique centré sur l’histoire d’un démon qui a décidé de s’incarner.

Ce thème de la possession est l’un des plus courus en matière de récits fantastiques. Les cinéphiles penseront bien sûr à « L’exorciste » tandis que les lecteurs évoqueront plus volontiers Lovecraft ou Graham Masterton. Pour ma part, c’est à « Petite chanson dans la pénombre » de la regrettée Anne Dugüel que j’ai immédiatement songé. Les deux romans partagent en effet l’idée d’une petite fille qui devient le jouet d’un esprit maléfique, fantôme chez d’Anne Dugüel, démon dans celui de Sibylle Grimbert. Dans les deux cas cet esprit tente, avec plus ou moins de réussite, de soustraire sa volonté à celle de l’enfant et ce sont ces essais et leurs conséquences sur la victime et son entourage qui nous sont décrits. La comparaison s’arrête toutefois là car dans « La horde », le combat que se livrent le démon et l’enfant est autrement plus difficile et plus subtil. Moins manichéen aussi puisque « possesseur » et possédée font tour à tour preuve de compassion et de méchanceté, le démon s’humanisant et la fillette découvrant son potentiel démoniaque.

Les relations entre l’un et l’autre sont donc au cœur du roman. Sibylle Grimbert prend tout son temps pour nous montrer de qu’elle manière Ganaël cherche à soumettre sa victime, comment il lutte contre sa volonté, usant de persuasion puis de violence et de contrainte. Toutefois, si le démon connaît bien l’espèce humaine pour l’avoir observée depuis fort longtemps, il va se rendre compte que vivre leur vie de l’intérieur est une expérience surprenante. Il découvre des sensations nouvelles et surtout la force des sentiments, la colère, l’amour... Du point de vue de l’enfant, l’expérience est tout aussi passionnante. La petite Laure ne s’en laisse pas conter et, après la surprise des premiers moments puis une période de déni, elle va devoir choisir entre la lutte ou l’acceptation de son hôte avec ses inconvénients mais aussi ses avantages.

Tout cela nous est raconté avec une extrême minutie et c’est lentement, jour après jour, que nous assistons à cet affrontement. Sibylle Grimbert a eu la bonne idée de situer l’action de son roman sur une courte période et dans un espace limité, en l’occurrence un village de vacances le temps des congés d’été. Cela lui permet de faire évoluer sa petite héroïne dans un cadre particulier où elle peut échapper à l’attention de ses parents, vivre de nouvelles expériences et se forger un caractère, une personnalité. On se rend ainsi compte que les enfants ne sont pas aussi innocents que l’on pourrait le croire et qu’ils peuvent faire preuve de duplicité et de méchanceté dans leurs relations avec les autres. Les parents de Laure, son entourage, ses amies et même Ganaël vont en faire l’expérience…

« La horde » est donc un bon roman fantastique qui nous propose une histoire de possession intimiste, sans effets de manches ni violence inutile. Si le fait de paraître dans une collection blanche peut lui permettre d’amener au fantastique un public habituellement peu féru du genre, je ne suis pas sûr en revanche que les amateurs de SF ou de fantastique le remarque d’autant que ni le titre, ni la couverture ne sont explicites. Et ce serait vraiment dommage car ils y trouveraient tout à fait leur compte.

Editions Anne Carrière - 2018

27 décembre 2017

TOXOPLASMA - DAVID CALVO

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Dans un Montréal sécessionniste qui tente de mettre en place une nouvelle forme de société, Nikki travaille dans un video-club spécialisé dans les films d’horreurs. Elle passe son temps libre à rechercher les chats perdus et à s’embrouiller avec sa copine Kim, une informaticienne extrêmement douée qui forme avec Meï et Jove un trio de hackers très recherché. Alors que la ville se prépare à subir l’assaut des troupes gouvernementales, ils vont se retrouver mêlés à une affaire aussi étrange que dangereuse. 

Je ne suis pas, loin s’en faut, ce que l’on appelle un geek. L’informatique reste pour moi une terra incognita sur laquelle je m’aventure avec beaucoup de prudence et les mots joystick, Game-Boy ou Play-Station ne m’évoquent aucun souvenirs. J’ai donc éprouvé quelques difficultés à m’immerger dans ce roman cyber punk où les nouvelles technologies tiennent une place importante. Les très nombreux passages consacré aux « runs » de Kim et de ses amis sur la toile (la grille) m’ont ainsi parus bien abscons et les nombreuses références aux films d’horreurs qui parsèment le roman ne m’ont pas toutes parlées. Je manque d’une certaine culture underground et il est très vraisemblable que certaines explications, certaines clés m’aient échappées. Pour autant, je n’ai pas été insensible à cet univers décalé, à l’ambiance générale du récit et à son ton si particulier.

Le cadre est en effet plaisant. Ce Montréal d’après-demain peuplé de hippies et de milices populaires fait penser à une nouvelle commune. Dans cette ville en état de siège qui ressemble à une cocotte-minute où mijotent les idées les plus folles, où l’on troque et où l’on s’autogère, chacun projette ses désirs et ses rêves les plus fous dans une utopie anarchisante, s’octroyant une petite parenthèse d’espoir avant la répression et le clap de fin.

Même constat côté style. L’écriture de David Calvo est novatrice. Abrupte, changeante avec un recours intéressant à différentes techniques de langages - les « clavardages » de Meï, la ventriloquie de Nikki – elle est en parfaite concordance avec l’ambiance. L’auteur innove, essaye, ose. Il donne à son roman un rythme trépidant, très visuel malgré quelques passages un peu ennuyeux dont le long chapitre central qui alterne à chaque paragraphe les aventures de Kim et celles de Nikki nous imposant des aller/retours un peu fastidieux. Les conversations techniques entre Meï et Kim m’ont également un peu lassé mais elles étaient sans doute nécessaires compte tenu du sujet.

Heureusement, le trio d’héroïnes évite, lui, tout ennui. Entre le sale caractère de Meï, le culte que Nikki voue à l’informatique et la culture vidéo de Nikki on a largement de quoi faire. Elles ne sont pas forcément sympathiques ces trois nanas mais elles sont entières et sans tabous, décidées à tirer leur épingle du jeu dans un monde bien pourri qui ressemble un peu au notre, juste un peu plus libéral, un peu plus égoïste, un peu plus dangereux. Elles n’ont pas totalement abdiqué leur joie de vivre et conservent l’espoir d’un avenir meilleur dans une Islande fantasmée où vivre libre et heureux est paraît-il encore possible…

Auparavant, il leur faudra résoudre une énigme tortueuse où il question d’expériences sur les rêves, de meurtres d’animaux et des sombres visées d’une multinationale. Une intrigue assez touffue qui met longtemps à se dessiner mais qui est joliment portée par l’atmosphère d’urgence et de no future qui imprègne tout le récit. Le tout se conclue sur une fin ouverte qui nous laisse libre de choisir la chute qui nous arrange même si on sait bien tout au fond de nous que ce sont toujours les méchants qui ont le dernier mot.

La Volte - 2017

21 décembre 2017

LA VIE SEXUELLE DES SUPER-HEROS - MARCO MANCASSOLA

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Qui a tué Robin, le compagnon de Batman ? Qui adresse de mystérieux messages d’adieu à Mystique ou Mr Fantastic ? Qui en veut aux vieux super-héros ? A New-York, au début du XXIème siècle, l’inspecteur  Dennis De Villa mène l’enquête tandis que son journaliste de frère couvre également cette étrange affaire. Pourront-ils sauver les héros de leur jeunesse ? 

Ne vous fiez pas à son titre racoleur, ce livre est beaucoup plus subtil qu’il n’y parait. Si l’on y parle des histoires de fesses de quelques représentants de la bande à Marvel c’est pour les découvrir sous un jour nouveau, sans leur costume et l’aura de gloire qui les accompagne. Alors, même s’il y a çà et là quelques scènes de cul, même si l’on apprend que Mr Fantastic n’a aucune influence sur la longueur de son sexe ou que Batman aime beaucoup les jeunes éphèbes, ce roman est tout sauf une pochade. C’est au contraire une belle histoire empreinte de nostalgie ainsi qu’une juste réflexion sur notre société et son évolution. L’auteur a en effet choisi de nous montrer des héros vieillissants.

Il situe son action au début du XXIème siècle soit une bonne trentaine d’années après leur heure de gloire. Nous découvrons des hommes et des femmes profondément humains qui, super pouvoirs mis à part, sont soumis aux mêmes soucis et exigences que le commun des mortels, aux mêmes passions... Ils peuvent ainsi, comme tout un chacun, vivre une passion tardive, avoir peur de vieillir ou se sentir terriblement seul. Ils doivent aussi composer avec les nécessités de l’existence et, si Batman peut se contenter de jouir de son immense fortune, les autres ont dû reprendre le collier et se réadapter à la vie « civile ». Il est d’ailleurs très amusant de voir Namor animer un talkshow au fond d’un aquarium ou Mystique vedette d’une émission TV dans laquelle elle prend l’apparence de célébrités du show-biz ou de la politique !

Tous évoluent désormais dans une société qui a bien changée et qui a appris à se passer de leurs services. Une société qui n’a plus besoin de super-héros comme elle n’avait déjà plus besoin de dieux. Dans ce monde qui s’est définitivement vendu à l’argent, à l’apparence et au prestige éphémère de la téléréalité, il semble qu’ils n’aient plus tout à fait leur place. Les années ont passé, sonnant le glas d’une époque où la frontière entre le bien et le mal était clairement définie et leur rôle plus évident.

Le roman est divisé en quatre parties à peu près égales. Nous suivons tour à tour Mr Fantastic, Batman puis Mystique. Outre les problèmes personnels évoqués plus haut, ils seront tous trois confrontés à un assassin qui semble vouloir éliminer les super-héros d’antan. Le quatrième récit est un flash-back vers les années 70/80 centré sur une mère de famille dotée elle aussi d’un étrange pouvoir. Son histoire est sans doute la plus intéressante du roman puisque son héroïne est la mère de Bruce et Dennis De Villa, le journaliste et le détective qui enquêtent sur les meurtres des idoles de leur enfance. Elle nous montre surtout une mutante qui n’utilise pas ses capacités hors-norme pour sauver la veuve et l’orphelin mais en fait un usage plus prosaïque quoique finalement tout aussi courageux.

« La vie sexuelle des super-héros » nous propose donc une approche originale du mythe du super-héros qui, si l’on en croit le succès des films issus de l’univers Marvel ou DC Comics, a encore de beaux jours devant lui.

Gallimard - Folio - 2012 

14 décembre 2017

LE ROI LEPREUX - PIERRE BENOIT

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Pour se faire une situation qui lui permette d’épouser la fille d’un riche industriel lyonnais, Raphaël Saint-Sornin accepte un poste administratif en Indochine. Un concours de circonstances l’amène à remplacer le conservateur du site d’Angkor où il rencontre deux femmes qui vont changer le cours de son existence. 

De huit à quinze ans, j’ai passé presque toutes mes vacances dans un petit village picard où mes parents possédaient une résidence secondaire, une vieille baraque que mon père retapait été après été. Les jours de pluie, je me réfugiais au grenier où s’entassait un bric-à-brac d’objets hétéroclites, fruit d’héritages et de déménagements successifs. Parmi toutes ces antiquités se trouvait quantité de vieux bouquins, quelques classiques, deux ou trois Jules Verne et beaucoup de Guy des cars, de Pearl Buck et autres livres forts romanesques. Il y avait surtout un grand nombre de romans de Pierre Benoit, auteur à succès de l’entre-deux guerres avec ses histoires un peu formatées mais très bien écrites et dont les titres (L’Atlantide, Le désert de Gobi, Les compagnons d’Ulysse…) constituaient de véritables invitations au voyage.

Et de fait, le dépaysement était presque toujours au rendez-vous. Grâce à lui j’ai chassé le tigre en Sibérie, j’ai succombé aux charmes d’une déesse dans le désert du Hoggar et j’ai combattu les colombiens aux côtés des lanciers d’Arequipa. J’ai ainsi parcouru le vaste monde en oubliant l’espace de quelques heures le ciel bas de Picardie. Et c’est pour retrouver un peu de mes émotions d’alors que je me suis plongé dans ce « Roi lépreux » qui me promettait une équipée exotique dans les ruines de la mystérieuse cité d’Angkor. Hélas cette fois-ci la magie n’a pas opéré.

J’ai pourtant retrouvé ce qui avait excité mon imaginaire d’adolescent : une destination lointaine, un héros sûr de lui, une revanche à prendre sur l’adversité et même la mise en abyme finale que l’on retrouve dans de nombreux titres de l’auteur. Malheureusement, les petites facilités dont il abuse parfois et quelques autres défauts ont gâché mon plaisir. Je ne parle pas du prénom de ses héroïnes qui commence invariablement par la lettre A ni du fait que ses histoires prennent presque toujours la forme d’une confession rapportée par un personnage qui n’est pas le héros des aventures qu’il nous narre. Non, ce qui m’a gêné au point de rendre ma lecture laborieuse, c’est l’absence quasi complète d’action ainsi que les trop nombreux épisodes mondains - cocktails, réceptions et autres soirées au casino – qui viennent alourdir le récit. On déjeune de mets délicats et de vins rares, on discute et l’on flâne, on se fait de grands serments d’amour et d’amitiés mais qu’est-ce qu’on s’emm…

C’est à peine si le récit d’Apsara et les révélations sur ses origines et le rôle qu’elle doit jouer dans la libération de la Birmanie du joug britannique sont parvenus à éveiller mon intérêt. Plus gênant encore, son évocation du Cambodge et de la mythique cité khmère est insipide. On reste au niveau d’un exotisme de carte postale, sans aucune profondeur, sans jamais ressentir la touffeur de la jungle ou le poids de l’histoire qui pèse sur ces vieilles pierres. Je me faisais une joie de cette lecture mais finalement, quelle déception ! Oserais-je un jour tenter de nouveau ma chance ? Pas sûr. Il est des livres et des auteurs que l’on ne devrait jamais relire pour garder intacte la couleur de nos souvenirs.

Kailash - Les Exotiques - 1996

7 décembre 2017

DIVINE ENTREPRISE - ROGER FACON

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« Divine entreprise » est le genre de roman de science-fiction que j’ai l’impression d’avoir déjà lu dix fois. Une guerre totale, une de plus, a ravagé le monde et contraint ce qui reste de l’humanité à se réfugier sous terre, à l’abri des miasmes et des radiations. Le gouvernement chargé de la bonne marche de cette société recluse a viré totalitaire et maintient le peuple dans l’obéissance absolue et l’ignorance, dissimulant notamment la possibilité de retourner à la surface. Un policier chargé d’enquêter sur la mort de l’un des dignitaires du régime va mettre au jour les mensonges du système ainsi qu'un complot destiné à le renverser. Vous conviendrez qu’il n’y a rien là de très nouveau même si la recette fonctionne toujours comme l’a prouvé encore récemment Hugh Lowey avec son « Silo ».

De fait, la seule originalité du récit de Roger Facon a trait à la nature de sa société souterraine calquée sur la hiérarchie de l’entreprise. Nous découvrons ainsi comment elle fut progressivement érigée en modèle sociétal puis en religion, comment les PME et les multinationales échappèrent au contrôle de l’Etat puis, une fois devenues toutes puissantes, imposèrent leur lois (rétablissement du servage, euthanasie des chômeurs…), comment enfin l’église vint s’associer à ce nouveau pouvoir pour établir une théocratie.

Toutefois ce n’est pas par son manque de nouveauté que le roman pêche le plus mais à cause d’une intrigue mal maîtrisée. Il y a sans doute trop de personnages et trop de pistes à suivre pour un récit aussi court (les 180 pages réglementaires de FNA) et l’auteur est contraint de prendre des raccourcis pour mener l'histoire à son terme. Dans les trente dernières pages, le récit s’emballe. Les révélations pleuvent et de nouveaux personnages, des confréries, des groupuscules au rôle pourtant déterminant surgissent le temps d’un chapitre, font avancer les choses puis disparaissent sans crier gare. Tout cela est un peu frustrant et débouche sur une fin quelque peu bâclée.

L’auteur sait heureusement faire preuve de pas mal d’humour. Malgré un style parfois lourdingue (les fins de phrases du genre : « c'est le pactole, Anatole », « faut s’en servir, Casimir », ça va bien cinq minutes), il lui arrive de se lâcher et de faire montre d’une réelle inventivité. A preuve, cette présentation de Jésus façon « lutte des classes » : « Notre grand pote n’est-il pas né parmi les OS, dans une cave de Béthléem, n’a-t-il pas choisi d’être enfanté par une fille mère ? Son CAP de menuisier en poche, que fait-il ?... Il se coltine avec le fondé de pouvoir d’une multinationale qui colonise Israël, devient un exclu, recrute des copains chez les sicaires et les loubards. Et il est persécuté par le directeur de la PME Hérode Antipas ! On lui crache au visage, on le flagelle, on le crucifie ! On lui reproche de multiples infractions au code du travail parce qu’il guérit les malades et ressuscite les morts le dimanche ! On essaye de le faire passer pour un briseur de grève de boulanger parce qu’il multiplie les pains à l’issue d’un meeting ! ».

Fleuve Noir Anticipation - 1988

1 décembre 2017

LA CHANSON DE COLOMBANO - ALESSANDRO PERISSINOTTO

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Dans les alpages au-dessus de la petite ville de Chiomonte, au mois de mai 1533, une famille de bergers est retrouvée morte au milieu de ses bêtes. Après que l’hypothèse de la peste eut été écartée les soupçons se portent sur Colombano Romean, leur voisin tailleur de pierre qui a entrepris de creuser un tunnel pour irriguer la vallée. Appolito Berthe, jeune juge fraîchement nommé dans la petite paroisse est chargé par le prévôt d’Oulx de tout faire pour innocenter l’accusé. Il va vite se rendre compte que l’affaire est plus complexe qu’elle n’y parait.

C’est en effectuant des recherches pour sa thèse de doctorat sur le folklore alpin qu’Alessandro Perissinotto a découvert l’existence de la chanson de Colombano. Le texte, chanté par une vieille montagnarde dans un patois mélangeant le piémontais et le provençal étant malheureusement incomplet, il ne put sans servir pour sa soutenance. Des années plus tard, devenu un éminent sémiologue et un jeune écrivain, il entreprend de plus amples investigations afin de découvrir si l’histoire de Colombano Romean est fondée sur des faits réels. Son roman est donc pour partie le résultat d’une enquête minutieuse menée dans les archives régionales de France et d’Italie et d’autre part le fruit de son imagination.

Ceci dit, la reconstitution de cette histoire de meurtre et du procès qui s’ensuivit, pour pertinente qu’elle soit n’est pas la qualité première de ce roman. La quatrième de couverture de la présente édition évoque « Le nom de la rose » d’Umberto Eco et « Les piliers de la terre » de Ken Follett ce qui est tout de même bien exagéré puisqu’on y trouve ni l’érudition du premier ni le côté « grande fresque historique » du second. L’enquête policière proprement dite n’est pas exceptionnelle. On est très vite aiguillé vers le mobile et vers les coupables et si la façon dont le héros démasque ces derniers n’est pas dénuée d’intérêt, elle est loin d’être captivante.

En revanche l’immersion dans une petite communauté montagnarde de la première moitié du XVIème siècle fonctionne parfaitement. La méfiance, les jalousies, le qu’en-dira-t’on mais aussi les silences et les non-dits de ces populations généralement peu disertes, l’auteur les rend parfaitement. Il restitue également très bien les rapports entre humbles et puissants dans ces régions isolées où, plus qu’ailleurs, l’aristocrate, le riche marchand et le savant peuvent écraser le petit peuple du haut de leur pouvoir et de leur science.

Quant au juge enquêteur héros de cette histoire, il est, et ce n’est pas si fréquent en matière de roman historique, parfaitement en phase avec son époque. J’ai beaucoup aimé ce personnage de paysan pauvre qui a embrassé la vie religieuse puis le métier de juge moins par conviction que pour s’assurer un avenir. Son attitude mêlée de curiosité et de crainte, de bonté naturelle et d’égoïsme, de révolte et d’obéissance servile est très juste. Son empathie pour l’accusé le poussera certes à faire la lumière sur les crimes qu’on impute à Colombano mais, dès que sa propre sécurité est en jeu et notamment lorsque l’inquisition pointe le bout de son nez, il fait profil bas et assure ses arrières. Bref, un individu normal, totalement raccord avec les mentalités de ce siècle et qui apporte au récit sa crédibilité.

Gallimard - Folio Policier - 2004

25 novembre 2017

LE SON DU COR - SARBAN

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Alors qu’il cherche à gagner l’Angleterre après s’être évadé du Stalag où il était prisonnier, Alan Querdilion se trouve projeté dans autre dimension où l’Allemagne a gagné la seconde guerre mondiale et où les nazis ont pu mettre en œuvre leur politique raciste et hégémoniste.

En matière d’uchronie, l’idée d’un Troisième Reich vainqueur de la seconde guerre mondiale est sans doute la plus répandue. Elle a en tout cas donné au genre quelques-unes de ses plus belles réussites parmi lesquelles « Le maître du Haut château » de Phlip K. Dick qui nous montre le monde de 1960 partagé entre les empires allemands et japonais et « Fatherland » de Robert Harris où il est question de l’escamotage de la solution finale par des nazis devenus les maîtres de l’Europe.

« Le son du cor » est beaucoup moins connu. Je ne suis d’ailleurs pas bien sûr qu’il s’agisse réellement d’une uchronie puisque son héros n’effectue qu’un séjour temporaire dans une Allemagne alternative avant de réintégrer son Angleterre natale et son époque habituelle. Pour autant le roman de Sarban est celui qui nous offre la vision la plus glaçante de ce qu’il aurait pu advenir en cas de victoire de l’Allemagne nazie. Il le fait d’une façon originale, en concentrant son histoire sur un tout petit bout d’Allemagne et sur un nombre très limité de protagonistes.

L’histoire se déroule pour l’essentiel à Hackelnberg sur les terres du Grand Maréchal de Louvèterie du Reich, en l’An 102 du premier millénaire germanique. Du reste du monde ou des conséquences de la seconde guerre mondiale nous ne savons à peu rien si ce n’est que l’Europe a été soumise puisque le héros côtoie aussi bien des esclaves slaves que des prisonniers français ou anglais. Mais ce que nous découvrons dans le domaine de ce dignitaire nazi nous donne une bonne idée de ce qui se passe partout ailleurs en Allemagne et dans les territoires soumis.

Hackelnberg synthétise en effet toute l’ignominie de la doctrine nationale-socialiste. Rien que la demeure du Grand Maréchal est un pur exemple de ce phantasme d’une race pure ayant gardée intacts ses liens avec sa terre et son histoire. Elle tient à la fois du relais de chasse et du château médiéval tandis que le décorum, les banquets qui s’y déroulent et les tenues des officiants rappellent la pompe nazie et les grand-messes de Nuremberg. Quant à la façon dont y sont traités les subordonnés et les représentants des prétendues races inférieures, elle illustre parfaitement la brutalité et l'inhumanité du régime. On y voit des femmes ravalées au rang d’objet utilitaire ou sexuel (femmes statues portant flambeaux ou offertes aux invités entre la poire et le fromage) et il y des domestiques auxquels on a retiré les cordes vocales ou que l’on a modifiés génétiquement pour obtenir des esclaves forts et dociles. Ce qui est à l’œuvre à Hackelnberg, c’est le même processus de déshumanisation que celui qui régnait dans les camps d’extermination.

Alan Querdilion, l’infortuné héros de ce roman, va en faire l’amère expérience, lui qui servira un temps de gibier humain pour amuser quelques riches invités. Cet aspect du roman rappelle irrésistiblement "Les chasses du comte Zaroff", ce film des années trente où il est question d’un aristocrate russe qui organise des chasses à l’homme sur une île perdue au milieu du Pacifique. On y retrouve effectivement quelques idées similaires et un peu de la violence et du sadisme du film de Schoedsack même si, sur le fond, les deux œuvres restent fort éloignées. Ici, les scènes d’action n’occupent finalement qu’une place assez secondaire et la fameuse chasse est assez vite expédiée. Qu’on se le dise !

Opta - Galaxie-Bis - 1970

19 novembre 2017

LE PETIT ARPENT DU BON DIEU - ERSKINE CALDWELL

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Voilà quinze ans que Ty Ty Walden retourne ses champs à la recherche du filon d’or qui lui procurera la richesse tant espérée. Quinze ans qu’il s’échine sans avoir trouvée la moindre pépite et qu’il survit misérablement dans la vieille baraque où s’entasse toute sa famille, ses fils, Buck et Shane, sa fille Darling Jill et sa jolie bru Griselda. Mais Ty Ty est également le père de Rosamond qui a épousé  Will, un ouvrier des filatures de Scottsville, et de Jim Leslie, le seul de ses enfants à être parvenu à s’extirper de la misère. Les rancœurs et les jalousies des uns et des autres ainsi que l’incroyable sex-appeal de Griselda vont porter les tensions à leur paroxysme…

Si Emile Zola était né américain et avait vécu à l’époque de la grande dépression, nul doute qu’il eut écrit « Le petit arpent du bon Dieu ». Le roman de Caldwell partage en effet beaucoup avec l’œuvre du grand écrivain naturaliste. Comme lui, il a pris le parti de peindre le plus fidèlement possible la vie de ses personnages sans déformer ni enjoliver leur réalité. On est ici quelque part entre « La Terre » et « Germinal ». On côtoie la classe ouvrière du sud profond, ces paysans de Géorgie qui cultivent leurs champs de coton avec l’aide de leurs « nègres » ou bien les ouvriers des filatures de Caroline dont les conditions de vie et de travail n’ont rien à envier à celles des mineurs français de la fin du XIXème siècle.

Caldwell ne nous épargne aucun aspect de leur existence misérable. Il nous montre le dénuement total dans lequel ils se débattent jour après jour, l’absence de perspectives et la promiscuité. Il dévoile surtout un manque cruel d’éducation. Une misère intellectuelle peut-être plus grande encore que la misère économique, qui les confine dans la superstition, le racisme et des rapports sociaux dominés par le désir sexuel. On a d’ailleurs reproché à Caldwell – comme on l’avait fait à Zola en son temps – d’avoir écrit des obscénités, presque de la pornographie. Et c’est vrai que le sexe est particulièrement présent dans son livre. Les hommes n’y songent qu’à assouvir leurs pulsions tandis que les femmes semblent n’avoir rien de mieux à faire que de les aguicher. Le sexe est leur seul loisir, un dérivatif qui leur évite de sombrer dans la névrose. Il catalyse les désirs et les passions. Il est un exutoire à leurs frustrations.

L’auteur nous raconte le quotidien de la tribu Walden avec une langue qui a du relief. Les expressions de Ty Ty sont savoureuses et les dialogues irrésistibles par leur spontanéité et leur grossièreté. Cela n’empêche pas l’auteur de nous donner quelques pages assez poétiques sur les filatures, « les femmes aux seins tendus et les hommes aux lèvres sanglantes » qui les font tourner mais, dans l’ensemble, le ton est plutôt à la légèreté, presque à la loufoquerie.

L’histoire débute même dans une ambiance assez comique. Il est question d’une chasse à l’albinos, des maigres tentatives de Pluto pour recueillir des suffrages à l’élection de sheriff et de la façon dont Darling Jill le mène en bateau. Mais côté dérision c’est bien Ty Ty qui tient le haut du pavé. Ty Ty et sa fièvre de l’or qui le pousse à transformer ses champs de coton en un no mans land de trous et de bosses ; Ty Ty et ses petits arrangements avec le Seigneur concernant ce fameux arpent qu’il lui concède sur ses terres mais dont il ne cesse de changer l’emplacement.

Alors on rit de leur stupidité et de leurs colères, on s’amuse de leurs gesticulations et de leurs entreprises vouées à l’échec mais ce n’est pas sans un petit pincement au cœur que l’on voit le récit basculer dans la noirceur et le drame s’approcher inéluctablement. Ils sont « affreux, sales et méchants » et cependant, malgré tous leurs défauts, leur bêtise crasse et leur brutalité, on a plus envie de les plaindre que de les détester.

Gallimard - Le Livre de Poche - 1968

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