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SF EMOI

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13 novembre 2017

LA CONTREE AUX EMBUCHES - J. H. ROSNY JEUNE

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Sur le point de mourir le capitaine Pourbais remet  au soldat qui vient de le tirer de la tranchée où il agonisait, une carte sensée le mener à un trésor dissimulé quelque part le long de l’Amazone. C’est ainsi que Pierre Achard, une fois libéré de ses obligations militaires, s’embarque pour le Chili d’où il compte descendre le cours du fleuve à la recherche de cet Eldorado. Il ignore alors que c’est une découverte plus incroyable encore qui l’attend.

« La contrée aux embûches » est mon deuxième Rosny Jeune puisque j’ai déjà lu de lui – et dans la même collection – « L’énigme du redoutable », une excellente et originale histoire de « mondes perdus ». C'est d'ailleurs un nouveau récit de civilisation cachée qui nous attend ici, même s'il constitue davantage un long aparté que le thème principal de l'ouvrage. Comme de juste, l’auteur nous emmène dans un cadre exotique propre à stimuler l'imagination du lecteur et encore suffisamment mystérieux pour rendre plausible la subsistance d’une société secrète (le roman date de 1920). C'est donc l'Amazonie, son fleuve, sa jungle et ses indiens que nous partons rencontrer à l’occasion d’une chasse au trésor menée dans les règles de l’art.

Rosny ne fait pas dans l’originalité. Il a recours aux figures imposées du genre et exhibe sans vergogne la carte au trésor cryptée, la caverne dissimulée par une chute d’eau et l'inévitable passage secret. Mais la recherche et la découverte du trésor ne pouvant occuper deux cent cinquante pages il a bien fallut lui adjoindre une idée supplémentaire d'où cette histoire de cité incas qui aurait survécu dans les méandres du grand fleuve.

S'il ne se sort pas trop mal de l'exercice, les aventures de son héros sont en revanche survolées. De son irruption dans l'antique cité jusqu’à son retour au monde tout se passe sans la moindre anicroche. Il est immédiatement adopté par les indigènes, séduit une princesse au premier regard et devient l'un des personnages les plus en vue du petit royaume. Et, alors qu’il commence à se languir de la France et de certaine française, une catastrophe vient à point nommé le libérer de ses obligations en inondant la cité qui résistait pourtant aux flots depuis cinq siècles !

Le roman pêche aussi par l’absence de profondeur des personnages qui sont exactement ce que l'on attend d'eux dans ce type de littérature : héros courageux et astucieux, brute sournoise, sauvage dévoué. La supériorité du héros blanc - et de surcroît français - sur les autochtones prête heureusement à sourire plus qu’elle ne choque. Il est même particulièrement amusant de voir l’européen fraîchement débarqué en Amazonie triompher du jaguar et du boa alors que les indiens du cru sont pétrifiés de peur !

D’une manière générale, l'attitude de Rosny Jeune vis à vis des amérindiens est paradoxale. S’il reconnaît la valeur des cultures autochtones et le mal fait aux peuples indigènes par les colonisateurs européens (« Que nous sommes petits avec nos idées étroites d’une certaine civilisation, avec notre conception de mœurs délimités, avec notre manie de tout ramener aux gestes de la pitoyable humanité blanche ! ») il n'arrive cependant pas à se départir d'une attitude vaguement condescendante à leur égard. Il se garde toutefois de trop de chauvinisme estimant, à juste titre, que les européens se sont définitivement discrédités par le monstrueux suicide collectif que représente à ses yeux la première guerre mondiale.

Albin Michel - Les Belles Aventures - 1942

 

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7 novembre 2017

IKEBUKURO WEST GATE PARK - IRA ISHIDA

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Depuis deux ou trois ans j’ai pris l’habitude de faire de petites incursions dans la littérature japonaise contemporaine. C’est ainsi que j’ai découvert la fraîcheur des romans d’Hiromi Kawakami, la jolie plume de Teru Miyamoto ou l’univers onirique de Keizo Hino. Avec ce roman d’Ira Ishida, c’est au polar nippon que je souhaitais me frotter, mais son « Ikebukuro West Gate Park » n’est pas à proprement parler un roman policier. En dépit de ses yakuzas, de ses policiers et de ses intrigues mafieuses, il tient davantage de l’étude sociétale et parfois même du documentaire.

Les quatre nouvelles qui composent ce recueil mettent en scène un échantillon de la jeunesse tokyoïte, celui des laissés pour compte du « japan way of life » guettés par la drogue, la violence et la prostitution. Dans ce quartier d’Ikebukuro, l’un des plus animés de Tokyo, nous faisons connaissance avec ces jeunes qui en ont fait leur terrain de jeu… ou de chasse. Nous y rencontrons des adolescents déboussolés, en rupture scolaire ou familiale, sans boulot ni perspectives. Qu’ils soient trafiquants de drogue, petits caïds de quartier ou apprenti yakuza, qu’ils zonent dans la rue ou qu’ils s’enferment dans leur chambre pendant des années, ils partagent tous un même mal de vivre et une mésestime des soi qui les empêche de s’intégrer dans cette société japonaise où la position sociale est sans doute plus importante qu’ailleurs.

C’est Mako qui nous sert de guide dans cette jungle urbaine. Majima Makoto, un vrai bon héros de roman. Un jeune gars de 19 ans éminemment sympathique, doté d’une grande empathie et qui porte sur ses contemporains un regard lucide mais jamais désabusé. Un personnage que l’on voit aussi évoluer en s’ouvrant notamment à d’autres cultures que celles de la rue ( il découvre puis se passionne pour la musique classique, s’intéresse à l’informatique et à la littérature, devient même pigiste pour un magasine sur la jeunesse…). Il nous raconte ses « aventures » dans un style très rafraîchissant malgré la noirceur des sujets évoqués. Des récits à la première personne, très « parlés » et imagés, avec une façon toute particulière d’interpeller le lecteur, de le prendre à témoin des saloperies que le monde réserve aux plus faibles. Mais il sait également se faire plus fin ou plus doux, poétique même lorsqu’il en vient aux scènes sentimentales. Dans tous les cas c’est un plaisir de l’écouter et de pénétrer son quotidien.

Quatre saisons, quatre enquêtes. Nous commençons par l’été, quand les jupes des filles raccourcissent et que les garçons zonent dans ce « West Gate Park » qui donne son nom au roman ainsi qu’à cette première nouvelle. Un étrangleur fait régner la terreur parmi les prostituées du quartier. Quand une proche amie de Makoto est retrouvée assassinée, le jeune homme fait jouer tous ses réseaux pour mettre en place une vaste chasse à l’homme. Mais le meurtrier est parfois plus proche qu’on ne l’imagine. Ce texte nous parle d’un véritable fait de société : l’Enjo Kosai, c’est-à-dire la prostitution de collégiennes et de lycéennes. Une pratique relativement répandue au Japon et qui se distingue de la prostitution « classique » en ce sens qu’elle reste occasionnelle et n’est motivée que par le désir de se payer des articles luxueux. Il permet aussi de dresser le décor (le parc, le magasin de fruits de la mère de Makoto…) et de faire connaissance avec des personnages récurrents : Makoto bien sûr, Takishi le chef du gang local, ses potes Masa et Shun ou encore l’inspecteur Yoshioka.

Le second récit, « Excitable boy », met le doigt sur la banalisation de la violence qui n’est plus désormais le fait des milieux maffieux mais se répand dans toutes les couches de la société, y compris les plus favorisées. L’automne vient à peine de s’installer quand un chef yakuza du clan Hazawa demande à Makoto de retrouver sa fille disparue. Il devra faire équipe avec l’un de ses hommes de main qui se trouve être un de ses anciens camarades de lycée…

Les deux nouvelles suivantes traitent d’une délinquance plus classique, universelle même puisqu’il s’agit du trafic de drogue et des guerres de gang. « Les amants de l’oasis » nous raconte comment Makoto parvient à mettre un terme aux activités d’un dealer qui menace un couple de ses amis. Un récit au cours duquel on voit se constituer autour de lui l’équipe de choc qui lui permettra de résoudre cette intrigue et quelques autres. On y découvre aussi le milieu de la prostitution et des salons de massage ainsi que les difficiles conditions de vie des travailleurs immigrés. Le recueil se termine en feu d’artifice avec « Guerre civile rue Sunshine », la nouvelle la plus longue, la plus complète et, pour Makoto, l’enquête la plus fouillée et la plus dangereuse. Le printemps est là et avec lui la chaleur et les pluies torrentielles. Les esprits s’échauffent aussi et le torchon brûle entre les G-Boys et les Red Angels. Makoto va se retrouver malgré lui au centre du conflit et devra tout faire pour ramener la paix. Il va aussi rencontrer le grand amour…

Ce livre date de 1998. L’auteur a publié depuis deux suites aux aventures de Makoto. Je suis en général assez réservé sur l’intérêt des suites mais là, je me laisserai bien tenter !

Editioins Phlippe Picquier - 2005

 

1 novembre 2017

TERRITOIRE DE FIEVRE - SERGE BRUSSOLO

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Lors d’une mission d’exploration géologique menée par l’université de Santa Catala, un animal d’une taille comparable à celle d’une petite planète est découvert dérivant à travers l’espace. Une expédition scientifique est aussitôt dépêchée et trois cents scientifiques s’installent sur le corps de l’animal en état d’hibernation. Un an plus tard, Liza est chargée de constater l’avancement de leurs travaux…

Même s'il a beaucoup œuvré dans le domaine des littératures de l'imaginaire, Serge Brussolo a finalement peu écrit de Science-Fiction pure et quasiment pas de Space-opera. C'est donc avec un peu de curiosité que j'ai entamé ce roman, attendant de voir ce que l'auteur pouvait donner en la matière. Mais, à part les deux premiers chapitres et le fait que l'action se déroule sur un animal gigantesque au coeur du cosmos, on n’y trouve guère d’ingrédients du genre.

Une fois son héroïne posée sur l’animal-planète, l’histoire prend en effet l’allure d’un roman d’aventure où l'exploration de ce monde étrange et la découverte des diverses "tribus" qui le peuplent constituent l'essentiel de l'intrigue. Pour le reste, on ne s’étonnera  pas d’y retrouver les obsessions coutumières de l’auteur au premier rang desquelles le corps humain et les multiples transformations que l'on peut lui faire subir.

Avec "Territoire de fièvre" il est doublement à son affaire avec en premier lieu les descriptions hallucinantes de ce corps/monde où la moindre manifestation naturelle prend des proportions gigantesques : un furoncle qui éclate devient une éruption volcanique, une fièvre provoque une dangereuse élévation de la température tandis qu’une simple chair de poule se transforme en véritable tremblement de terre. Ce changement d’échelle permet de faire évoluer ses personnages dans des décors absolument surréalistes et de les soumettre à des conditions de vie particulièrement éprouvantes (évoluer en permanence dans la transpiration et le sebum ç’a n’est pas très glamour !). Mais cela ne lui suffit apparemment pas puisqu’il  les confronte ensuite à d’effroyables mutations physiques (vieillissement ou rajeunissement accéléré de certaines parties du corps, os qui se liquéfient…) et  à des perturbations mentales tout aussi redoutables (individus s’imaginant être des globules blancs et dévorant leurs semblables comme un leucocyte le ferait d’une bactérie) .

Parmi ces malheureux, les habitués de l’œuvre du grand Serge retrouveront avec plaisir le docteur Mathias Mikofsky et sa légendaire moustache. Les autres personnages, au premier rang desquels son héroïne Liza, sont très brussoliens, c’est à dire ballottés en tous sens, sans plus de libre arbitre ou d’initiative qu’un nord-coréen sous Lexomil. Il est certes un peu frustrant de les voir se débattre en sachant  par avance que leurs actions sont vouées à l’échec, mais les péripéties qui leur échoient sont à ce point délirantes que l’on reste scotché au roman, hypnotisé par l’imaginaire démentiel de l’auteur qui trouve ici quelque unes de ses idées les plus extravagantes.

De ce point de vue « Territoire de fièvre » est un bel exemple de l'imaginaire décomplexé qui était le sien dans sa période « Fleuve Noir ». C’est aussi un roman un peu plus profond qu’il n’y parait. La destruction de leur planète par les scientifiques est un peu une métaphore de l’attitude des hommes envers la Terre, qu’ils détruisent à petit feu, se condamnant par la même occasion. A l’image de ce qu’il advient de la bête-monde, notre planète pourrait  bientôt n’être plus qu’une chose morte dérivant dans l’espace : « un monument à la bêtise humaine »

Fleuve Noir Anticipation - 1983

26 octobre 2017

COMMENT VIVRE EN HEROS ? - FABRICE HUMBERT #MRL17

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« Vivre en héros ?». Que voilà un vaste programme ! Mais avant de chercher à l’appliquer, encore faut-il savoir ce qu’est un héros ? Ce qu’est un acte héroïque et, par opposition, ce qu’est une attitude lâche. C’est ce que Fabrice Humbert se propose de nous expliquer, du moins dans la première partie de son roman. Il a choisi pour cela un personnage tout simple, un individu lambda mis dans une situation finalement assez ordinaire : prendre ou non la défense d’une personne agressée dans le métro ou le train.

Devenir un héros ou se transformer en lâche, c’est donc ce qui attend Tristan Rivière. Il sera tour à tour l’un et l’autre. Lâche tout d’abord en laissant son ami se faire défoncer la tronche par trois loubards. Héros ensuite lorsque, quelques années plus tard et dans des circonstances similaires, il sauve une jeune femme de ses agresseurs. Deux évènements qui vont à chaque fois changer profondément sa vie. Et pourtant, dans l’un ou l’autre cas, il demeure foncièrement le même. Il s’en faut même d’un rien qu’il ne passe d’un état à un autre, qu’il agisse sans réfléchir ou qu’il pèse trop les risques et les conséquences. Réflexe ou réflexion, voilà peut-être ce qui sépare le héros du lâche. Pas grand-chose finalement.

Ce qui pèse en revanche c’est le regard des autres et le jugement que l’on porte sur soi. Et cela est parfaitement évoqué par l’auteur. De la déception d’un père lui-même héros de la résistance à la réaction d’une jeune femme qui place son sauveur sur un piédestal, il fait passer son personnage sous les fourches caudines de l’opinion publique. Nous voyons alors à quel point la rumeur peut rendre la vie compliquée, faire sombrer dans le spleen ou donner des envies de revanche, faire prendre tous les risques pour obtenir une sorte de rédemption.

Outre l’impact sur la vie de son personnage, l’auteur examine aussi la notion d’héroïsme sous un angle plus général. Et là encore il met le doigt sur des notions intéressantes, notamment sur le fait que l’héroïsme soit la plupart du temps envisagé sous la forme du courage physique alors que bien d’autres actes peuvent mériter cette étiquette. Plus généralement encore il nous montre à quel point la force est, dans certains milieux, plus et mieux respectée que l’intelligence ou la diplomatie. Il nous rappelle aussi à quel point notre société voue un culte aux héros guerriers, aux combattants, aux résistants même qui, souvent, doivent leur gloire à des actions violentes.

L’auteur soulève enfin bien d’autres sujets de réflexion. Il traite ainsi d’école et d’éducation, du rôle des parents, du problème des banlieues, d’aménagement du territoire. C’est parfois pertinent mais ça n’a la plupart du temps rien de bien original. Et c’est là le principal bémol que je mettrai dans mon appréciation de ce livre. Fabrice Humbert enfonce quand même pas mal de portes ouvertes. C’est bien écrit, c’est agréable et fluide avec aussi un sens de l’humour certain, mais ça a déjà été dit ou lu bien souvent. En fait, dès qu’il installe son héros dans sa vie de père de famille, son roman prend un tour trop conventionnel. Ce qui arrive à son fils, sa fille, ses beaux-parents n’ont plus grand-chose à voir avec son sujet et il se borne alors à nous démontrer que la vie est faite d’incertitude, qu’elle peut à tout moment prendre un tour imprévu mais que, malgré tout, elle en vaut quand même la peine. Mais qui en doutait ?

Alors finalement, c’est quoi « vivre en héros » ? C’est peut-être simplement essayer de vivre la vie que l’on s’est choisie et non celle que notre entourage veut nous imposer. C’est aller au bout de ses envies, de ses idéaux sans se laisser détourner de son objectif par ses parents, son conjoint, ses enfants… Mais, et c’est paradoxal, vivre en héros c’est aussi être attentif aux autres, être capable, par amour ou altruisme, de faire passer ses intérêts ou ses rêves après ceux des autres. Une combinaison bien difficile à trouver : tout le monde n’est pas un héros !

Gallimard - 2017

20 octobre 2017

LA VILLE SANS JUIFS - HUGO BETTAUER

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« Les juifs hors d’Autriche ! » C’est avec ce mot d’ordre que le Dr Schwertfeger, chef du parti social-chrétien a fait campagne. Devenu chancelier, il met en œuvre son programme en promulguant une loi qui oblige les non-aryens à quitter le pays. Mais tout ne va pas se passer comme il l’espérait et les autrichiens vont vite se rendre compte qu’un pays ne se prive pas de ses forces vives sans en subir les conséquences.

Ecrit en 1922, soit une dizaine d’années avant qu’Hitler ne s’empare du pouvoir en Allemagne, « La ville sans juifs » prouve que les théories nazies étaient déjà largement répandues dans la société autrichienne. C’est même très vraisemblablement pour cela que Hugo Bettauer a jugé nécessaire de les brocarder en proposant à ces concitoyens cet ouvrage qui a pris depuis une résonance toute particulière.

L’idée de son roman est fort simple. Il s’agit de démontrer par l’absurde que les autrichiens d’origine juive ne sont pas responsables des problèmes auquel le pays est confronté et que, loin d’améliorer la situation, leur départ ne ferait qu’aggraver les choses. Son récit commence donc par leur expulsion d’Autriche et notamment de Vienne où se déroule l’essentiel de l’histoire. Celle-ci se compose d’une succession de tableaux qui nous montrent les effets de cette décision sur la population et en particulier sur Léo Strakosch et Lotte Spineder, des Roméo et Juliette viennois dont les amours contrariées jouent un peu le rôle de fil conducteur.

L’ambiance est d’abord à la joie et l’allégresse. Les viennois se félicitent de trouver des logements vacants et de récupérer les emplois des juifs. L’Etat confisque une partie des biens des expulsés et les spéculateurs se frottent les mains. Seuls quelques grincheux trouvent motif à se plaindre : un député qui a voté la loi se rend compte un peu tard que son gendre est un juif converti et que ses petits enfants vont le suivre en exil, un avocat antisémite se plaint d’avoir perdu ses bouc-émissaires favoris et des femmes de petite vertu regrettent une clientèle fidèle et généreuse. Et puis, petit à petit, les choses s’enveniment. L’inflation s’installe, l’économie est en berne et l’avenir s’annonce sombre. Les commerçants peinent à gagner leur vie, les entrepreneurs font faillite, les ouvriers pointent au chômage et tous regrettent bientôt l’atmosphère de prospérité qui avait cours du temps des juifs.

Le livre de Bettauer est une satire extrêmement corrosive. Le monsieur n’y va pas avec le dos de la cuillère pour critiquer l’état d’esprit de ces concitoyens. Le trait est forcé et parfois même outrancier. Il est en effet difficile d’admettre que la situation économique et culturelle de l’Autriche puisse sombrer en l’espace d’une seule année. Difficile aussi de croire que les autrichiens soient si peu doués qu’ils ne parviennent pas à commercer, à diriger une banque ou une grande société ni même à écrire une pièce de théâtre digne de ce nom. Mais en montrant ses compatriotes aussi démunis après le départ des juifs Hugo Bettauer ne fait que démontrer la stupidité du discours antisémite selon lequel ces derniers accaparent les richesses et tiennent les leviers économiques, politiques et culturels du pays. Prenant ce postulat au pied de la lettre, le retournant à son profit, il nous montre tout à fait logiquement des chrétiens incapables d’exercer des tâches et des métiers qui n’étaient pas les leurs.

Il se moque également de l’aspiration des autrichiens – qui sera aussi celles des nazis - à un retour aux traditions germaniques et campagnardes. On ne s’habille plus qu'en loden ou en flanelle, on ressort les costumes tyroliens et bientôt la capitale prend des allures de grand village, un peu comme si avec le départ les juifs, l’esprit viennois et le rayonnement international de la ville s’en étaient allés.

Mais satire et dérision ne veulent pas nécessairement dire légèreté. L’humour n’enlève rien à la gravité des faits dénoncés et derrière la farce transparaît toute l’ignominie de l’idéologie nazie. On retrouve dans la bouche des dirigeants et des gens du peuple sa rhétorique assassine (la juiverie internationale, le complot maçonnique, la définition de ce qu’est un aryen de souche…) et, même s'il n'est pas question de solution finale, il est tout de même prévu de supprimer les juifs qui ne quitteraient pas le pays ou tenteraient d'y revenir.

Le roman de Bettauer se termine néanmoins par une happy-end et une vision de l’avenir plutôt optimiste. L’histoire lui donnera malheureusement tort. Trois ans plus tard il tombera sous les balles d’un nazi et les décennies suivantes verront les juifs d’Europe subir le sort que l’on sait.

Belfond - Vintage - 2017

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14 octobre 2017

LA ROUTE - CORMAC McCARTHY

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A sa sortie en 2006 "La route" a immédiatement rencontré le succès. Il a fait un tabac en librairie, obtenu dans la foulée le prix Pulitzer et fut adapté au cinéma avec l’excellent Viggo Mortensen dans le rôle principal. Une réussite relativement étonnante pour un roman qui, bien que paru dans une collection de littérature blanche, est incontestablement une œuvre de S-F.

Les amateurs du genre ne seront donc pas surpris par le thème ou l’univers explorés. On est là dans du très classique, du post-apo presque banal avec ses ingrédients habituels : terre inhospitalière, pillards de la pire espèce et le danger partout présent. Peu de confrontations pourtant et quasiment pas de violence. Juste quelques rencontres, la plupart du temps mauvaises, et la solitude, la méfiance, la peur de l’autre qui, dans ce monde dévasté, ne peut être qu’un ennemi ou un rival dans la lutte pour la survie.

L’intrigue est extrêmement simple et pour tout dire linéaire. Un homme et son fils cheminent le long d’une route, traînant un caddie qui contient toute leur fortune, couverture, conserves, eau. Ils marchent le jour, visitant les maisons abandonnées à la recherche de la moindre parcelle de nourriture. Le soir, ils se réfugient dans les bois pour y passer la nuit dans une relative sécurité. Chaque jour ressemble au précédent. Les mêmes séquences se répètent inlassablement (marcher, allumer le feu, manger, dormir) avec seulement d’infimes variations et de rares surprises (un abri anti atomique débordant de nourriture, un bateau échoué…).

L’absence de repères ajoute à l’ambiance de désolation et de monotonie qui imprègne le récit. Les personnages n’ont pas de nom (l’homme, le petit) et les lieux sont également anonymes. L’histoire se passe aux Etats-Unis – ou ce qu’il en reste- mais elle pourrait aussi bien se passer n’importe où et presque n’importe quand. Quant à la cause de l’apocalypse, elle demeure aussi inconnue même si les conditions météo (nuages de cendres, absence de soleil, froid glacial) font penser à un hiver nucléaire qui serait la conséquence d’une guerre atomique ou de la collision d’un météore. Toujours est-il que cela nous donne un paysage uniformément gris et désolé, sans végétation ; rien que des arbres calcinés, de la neige et des ruines.

Le style adopté par l'auteur vient encore renforcer ce sentiment de dépouillement et de précarité. L’écriture de Cormac McCarthy est minimaliste, sans chapitres et presque sans ponctuation. Les conversations sont lapidaires et se limitent la plupart du temps à des échanges de questions/réponses, de consignes du père auxquelles l'enfant répond d’un sempiternel "d'accord". Les phrases sont tout aussi sobres, construites sans guère de recherche, avec notamment une accumulation de "et". Elles sont réduites à leur fonction d'information, de description un peu clinique sans aucun souci d'esthétisme. Enfin, peu d’introspection, quelques vagues souvenirs et de rares projections vers le futur, vers un sud chimérique toujours plus lointain et inaccessible.

Cela recentre tout naturellement le récit sur la relation entre l'homme et l'enfant. L’amour inconditionnel que le père éprouve pour son fils est en effet au cœur de l’histoire. Sa volonté de lutter - contre les éléments, contre les autres, contre l’évidence - va même au-delà de l'amour paternel. Il s'agit pour lui de conserver l’espoir d’un après, d'un recommencement. En protégeant l'enfant il se donne un but qui lui permet de continuer à avancer et à croire encore en un avenir qui ne serait pas tout à fait aussi affreux que le présent.

Alors « La route » mérite-il son Pulitzer ? Si on le juge sous l’angle du roman de science-fiction post-apocalyptique, il faut reconnaître qu’il y a déjà eu bien mieux, plus passionnant, plus émouvant, plus révoltant. Si on le considère du point de vue du procédé narratif, c’est en revanche une incontestable réussite avec ce style surprenant, quasi hypnotique et tout à fait raccord avec le contenu. S’il faut enfin le voir comme un avertissement lancé à la face d’une humanité aveugle et autodestructrice, le résultat est là aussi particulièrement probant. Mais dans tous les cas cette « Route » mérite bien qu’on y fasse un petit détour.

Editions de l'Olivier - Points - 2009

8 octobre 2017

L'ARCHIPRETRE ET LA CITE DES TOURS - JEAN D'AILLON

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1357, dans une France mise à feu et à sang par la guerre que se livre anglais et français, les trois bourgs qui ne forment pas encore la cité d’Aix en Provence ont décidé de s’unir pour préserver leur indépendance et assurer leur protection face aux multiples dangers qui les menacent. Ils sollicitent auprès de la ville de Florence un prêt qui doit leur permettre d’équiper leurs soldats afin de résister à Arnaud de Cervole, l’un des mercenaires les plus redoutés du royaume. C’est Pietro da Sangallo qui est mandaté par la république italienne pour convoyer l’argent. Mais à son arrivée, les cités sont en émoi. Deux des partisans de l’unité ont été assassinés et un troisième ne tarde pas à subir le même sort. Pour préserver sa vie et les intérêts de sa ville, le jeune toscan va devoir faire la lumière sur une affaire où les suspects sont légion. 

Jean d’Aillon est l’un des grands maîtres du polar historique français. Avec des personnages récurrents tels que Louis Fronsac, Guilhem d’Ussel ou Lucius Gallus il nous entraîne dans des enquêtes qui ont pour cadre la France à différentes périodes de son histoire, l’antiquité, le moyen-âge ou encore l’ancien régime. « L’archiprêtre et la cité des Tours » est quant à lui un one-shot qui se déroule à Aix en Provence pendant la guerre de cent ans. Une époque troublée qui vit s’affronter les royaumes de France et d’Angleterre au cours d’un conflit aussi complexe que meurtrier. Un back-ground très intéressant que l’auteur utilise au mieux pour nous livrer une intrigue bien embrouillée où le politique et le guerrier vont le disputer au policier.

Car c’est bien l’ombre de Machiavel qui flotte sur ces pages où l’on voit s’affronter différentes factions aux intérêts et ambitions divergents. Roi de France, reine de Naples, empereur germanique ou pape, tous avancent leurs pions sur l’échiquier provençal où des acteurs locaux - petits seigneurs, bourgeois et ordres religieux - se disputent également le pouvoir et les prébendes qui l’accompagne. Pour compléter ce tableau déjà bien rempli, il faut y ajouter les nombreuses bandes de mercenaires, ces fameux bandoulliers qui mettent le pays à feu et à sang, pillant les campagnes et rançonnant les cités.

Et c’est dans ce nid de vipères que l’auteur plonge son héros. Il a fort heureusement choisi un personnage qui a du répondant. Capitaine de la milice de Florence, sachant lire et écrire et ayant même quelques notions de médecine, Pietro da Sangallo n’est pas un perdreau de l’année. Il maîtrise aussi bien le métier des armes que les arcanes de la diplomatie et s’avèrera l’homme de la situation. Néanmoins et malgré l’attachement que l’on ne tarde pas à lui porter, j’ai été un peu déçu par ce héros au cœur un peu trop tendre. Pietro est en effet présenté comme un ancien condottiere, l’un de ces chefs de guerre qui ravageaient la péninsule italienne en se vendant au plus offrant, c’est-à-dire un mercenaire tout aussi sanguinaire que ceux qu’il affronte en Provence. J’ai donc eu un peu de mal à admettre qu’un homme habitué à torturer les hommes et violer les femmes puisse changer aussi radicalement au point de risquer sa vie pour, entre autres choses, assurer le bonheur de deux jeunes tourtereaux…

Ceci étant, l’enquête où il se trouve plongé s’avère absolument palpitante. L’auteur ne lui laisse pas le temps de souffler et ses investigations lui font courir les plus grands risques : emprisonnements, évasions, assassinats et quantité de combats. Quant au siège final, parfaitement orchestré et « lisible » grâce aux nombreuses précisions distillées tout au long du récit sur la défense d’une cité et son organisation militaire, il conclut parfaitement une histoire où l’on ne s’ennuie pas une seconde.

Pour être tout à fait honnête je reprocherai à l’auteur quelques ficelles un peu trop grosses (la dissimulation d’une corde et de clefs sur les lieux de l’évasion de Pietro comme s’il savait à l’avance qu’il aurait besoin de pénétrer à nouveau dans sa prison ou encore le personnage de Calagaspague qui semble n’avoir d’autre utilité que de lui permettre de rencontrer Arnaud de Cervole) et une happy-end presque anachronique avec ses trois gentils mariages. Mais ces petits défauts sont largement compensés par des explications passionnantes et précises sur la façon dont est organisée une ville médiévale avec ses juridictions civiles et religieuses ainsi que par la jolie peinture de l’Aix du XIVème siècle encore profondément marquée par son passé romain.

Le Masque - 2017

2 octobre 2017

SUCCUBES - JEAN-MARC LIGNY

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« Succubes » est le second volume du cycle des chimères, un ensemble de romans de fantasy écrits par différentes plumes de la SF française : Bruno Lecigne et sa comparse Sylviane Corgiat à l’origine du concept, mais aussi Alain Paris, Jean-Pierre Hubert, Pierre Vernay. Chaque ouvrage s’insère dans un univers et un cadre définis. L’univers c’est Galova, un monde où les vivants doivent composer avec la présence des chimères, des entités immatérielles issues d’Avolag, la face sombre, le reflet inversé de Galova. La cadre lui est tout à fait classique, médiéval et merveilleux, avec de vilains religieux, de puissants sorciers, des nobles arrogants et des héros ballottés en tous sens par une destinée cruelle. Dans le présent volume, nous suivons plus particulièrement les aventures croisées de Feïn le berger et Thazi la petite pêcheuse de Fleijo appelés à renverser le pouvoir des Manes et des Raconteurs.

N’ayant lu que le présent opus je me garderai bien de juger le projet dans son ensemble. Je peux en revanche vous assurer que ce « Succubes » ne restera pas dans les annales du genre. Jean-Marc Ligny y déploie un style grandiloquent, fait d’envolées lyriques et de tournures alambiquées qui mettent beaucoup trop de distance entre l’action et sa narration, entre le lecteur et les personnages. Ses dialogues, ses scènes de combat et même ses scènes de cul manquent de consistance. On ne s’attache à aucun des protagonistes de l’histoire et j’ai eu souvent l’impression de lire un récit de la table ronde ou bien ces contes et légendes avec leurs héros mythiques mais désincarnés.

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L’auteur eut gagné à prendre son temps afin de donner au récit plus de matière et de concret que d’effets de manche même si je reconnais que son écriture est solide et parfois même fort poétique. Ses héros sont trop vite jetés dans le vaste monde, au cœur d’une lutte qui les dépasse et dont ils ne comprennent pas les enjeux. Leurs caractères sont trop peu dessinés et les relations entre les uns et les autres ont quelque chose d’artificiel.

L’autre défaut de ce roman est de nous laisser trop longtemps dans le flou le plus complet concernant les dessous de l’intrigue. On a beaucoup de mal à relier ensemble les différents fils de l’histoire et à comprendre la nature des forces en présence, ce que Feïn et Thiza doivent accomplir et pourquoi. L’auteur nous fournira bien toutes les réponses mais il le fera in extremis et d’un bloc, juste avant la fin. Voilà qui manque de finesse et gâche un peu le plaisir de la découverte !

Fleuve Noir Anticipation - 1990

26 septembre 2017

LE TRAIN DU MATIN - ANDRE DHOTEL

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Gabriel Lefeuil est le fils du garagiste de Mocquy-Grange une petite ville des Ardennes. C’est un jeune dilettante qui partage son temps entre ses études de grec ancien et son activité de brocanteur amateur sans parvenir à se décider pour une carrière précise. Ses amours sont tout aussi floues puisqu’il n’ose déclarer sa flamme à la fière Jeanne Merandet qui ne songe qu’à partir à la recherche de son frère disparu en orient. Pour meubler son temps libre le jeune homme a l’habitude de se promener le long de la voie ferrée sans savoir que c’est là que va se jouer son avenir et celui de quelques autres.  

Exception faite du « Pays où l’on arrive jamais » - que l’on a sans doute un peu trop tendance à classer en littérature jeunesse - les romans d’André Dhotel sont encore largement méconnus du grand public. Il s’agit pourtant d’une œuvre originale et pleine de poésie qui rappelle un peu celle d’un Raymond Queneau par sa façon de créer des atmosphères quasi surréalistes à partir des objets et des lieux les plus banals. De manière insensible, à grand renfort de hasards et de coïncidences, il nous fait glisser dans une ambiance fantasmagorique et parfois absurde, mais sans jamais vraiment perdre pied avec la réalité. Une manière de nous inviter à considérer les choses et les gens autrement, à prendre notre temps pour regarder au-delà des apparences.

"Le train du matin" baigne dans cette étrangeté. Il débute comme une petite chronique provinciale, dans cette campagne ardennaise si chère à l’auteur. Là, entre Reims en Rethel, dans un pays de collines et de prairies, nous faisons connaissance avec des individus a priori tout à fait normaux. Il y a un brocanteur, une riche héritière, un arriviste et un jeune homme un peu simplet, la fille du garde-barrière et quelques autres. En leur compagnie, on semble être partie pour une comédie de mœurs où l’humour et l’amour vont se disputer les premiers rôles.

Et puis, sans que l’on s’en rende compte, le mystère s’insinue. Il est soudain question d’un vol de bijoux et d’un frère disparu dans d’étranges circonstances tandis que les personnages prennent des allures surprenantes. On croise désormais un amnésique et un hypnotiseur, il y a des femmes qui tombent des trains et des cheminots qui jouent les détectives. Car c’est aussi une véritable enquête qui nous est proposée avec pour seuls indices une carte postale, un camée et une statue grecque !

Le récit semble alors complètement embrouillé. Et pourtant tout est parfaitement sous contrôle. Toutes les pièces s’emboitent à la perfection pour une conclusion absolument logique et une fin bien entendu heureuse. Mais d’ici-là que de rencontres et de découvertes le long d’une ligne de chemin de fer qui devient pour l’occasion le centre d’un voyage initiatique. Elle est au cœur de l’histoire comme un trait d’union entre rêve et quotidien, entre passé et avenir. Elle est la promesse de changements nombreux et d’une vie moins monotone pour Gabriel Lefeuil, héros improbable d’une histoire qui ne l’est pas moins.

Gallimard - Folio - 2004

20 septembre 2017

LE PETIT GARCON QUI VOULAIT ETRE MORT - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Avec ce recueil, Jean-Pierre Andrevon nous confronte à toutes nos angoisses, de la simple inquiétude à l'égard d'un futur que l'on pressent hostile aux peurs primales qui nous rongent face à la mort, la guerre, la vieillesse. Ce faisant, il nous met aussi face à nos responsabilités puisque c'est l'homme lui-même qui, la plupart du temps, est cause de cet environnement anxiogène, en détruisant son milieu naturel ou en s'en prenant à ses semblables.

Le petit garçon qui voulait être mort est une nouvelle qui nous invite à reconsidérer notre façon de nous adresser aux enfants, à éviter les périphrases et les métaphores pour aborder les sujets graves. Faute de quoi ils risquent de prendre nos explications au pied de la lettre.

Regarde-le ! nous rappelle que Jean-Pierre Andrevon est un écologiste convaincu. Il établit ici un parallèle entre la disparition des dinosaures et celles, déjà plus ou moins programmées, de nombreuses espèces animales.

Et si nous allions danser ? est une excellente démonstration de la façon dont une politique concentrationnaire se met en place. L’auteur met notamment en avant l'incrédulité des victimes, leur volonté de ne pas croire au pire ou encore la passivité des autres voire leur adhésion tacite (il y a bien une raison…).

Demain, je vais pousser donne à réfléchir sur le regard que nous portons sur l'autre, immigré ou étranger. Nos réactions épidermiques, notre égoïsme feutré tiendraient-ils longtemps au contact de réfugiés miséreux ?  Comment réagirions-nous face à des hommes et des femmes de chair et de sang et non face à la multitude anonyme que nous montre les écrans de nos télés ? Un texte de 1999 qui demeure d'une actualité brûlante.

Mort aux vieux ! est une métaphore sur le temps qui passe et sur la brièveté d’une vie qui n’a de valeur que ce que l’on en fait. On rapprochera bien sûr ce texte de la nouvelle « Chasseurs de vieux » de Dino Buzatti qui figure dans son excellent recueil : « Le K ».

Qu’est-ce qui va encore arriver ? et Condamné sont deux nouvelles assez semblables qui nous parlent, l’une de la guerre, l’autre de tortures et d'exécutions. Toute deux sont joliment écrites mais l'accumulation de scènes violentes finit par être ennuyeuse. Certes on comprend bien que cette répétition est voulue, qu'elle participe au propos de l'auteur en accentuant sa démonstration. Il n'empêche qu'elles m'ont parues un peu redondantes et guère significatives.

Une erreur au centre est le texte le plus long du recueil. Il met en scène un homme qui s’avère n’être qu’une réplique, la troisième, de l’individu original. L’histoire est bien menée et bénéficie d'une bonne chute mais elle laisse malheureusement dans l'ombre les raisons de ces dédoublements : clones, incident technologique, cause surnaturelle ?

Les Belles Lettres - Le Cabinet Noir - 1999

14 septembre 2017

LE ROUGE ET LE VERT - JEAN-BERNARD POUY

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Au cours d'un dîner mondain et d'une discussion autour du roman policier, Averell relève le défi de son hôte : enquêter sur quelque chose qu’il ne connaît pas à l’avance. Le voici donc à la recherche de tout et n’importe quoi, des petites et des grosses saloperies de notre monde. Et c'est bien connu, quand on cherche, on trouve !

Jean-Bernard Pouy a l’habitude d’écrire des polars qui, justement, ne ressemble pas à des polars. « Le rouge et le vert » est peut-être celui qui s’éloigne le plus du genre puisqu’il met en scène un personnage qui ne sait pas exactement sur quoi il doit enquêter. Averell cherche une piste, un sujet d'étude. C'est un « fouille merde aux aguets », "cynique et cinoque", à l'affût  d'une "affaire" qui ferait bien les siennes. Et forcément quand on remue la merde, ça finit toujours par sentir : « Toutes les personnes que je croisais avaient forcément quelque chose à se reprocher. Un gros truc dégueulasse. Ou une petite lâcheté nulle et dérisoire mais qui, empilée aux milliards d’autres petites lâchetés nulles et dérisoires entraînait le monde vers le Chaudron».

Il va ainsi s’intéresser successivement à la disparition de son patron, à la violence domestique chez ses voisins et aux conneries de son neveu. Mais ce sera finalement grâce à l’un de ses curieux hasards que vous réserve l’existence qu’il trouvera son bonheur. Enfin bonheur, c’est vite dit ! Car la surprise va prendre l’apparence d’un boomerang, du genre qui vous revient en pleine gueule, celle de son commanditaire d’abord, puis la sienne. Juste retour des choses, justice immanente ? Sans doute pas, mais en tout cas de quoi donner à réfléchir.

Et parmi les très nombreuses réflexions d'Averell, certaines nous éclairent sur la façon dont l’auteur conçoit le roman policier : «Le roman noir est un roman de crise, voire de crise de nerfs. Il décrit par essence, le rapport de chacun aux dysfonctionnements et à la douleur du monde. Il participe, en cela, de la critique sociale». Pour J-P-B, le polar est donc indissociable de l’observation et de l’analyse de la société. Tous les thèmes du roman policier, vol, meurtre, trafic, extorsion, trouvent leur origine dans une défaillance d’un système qui ne trouvera pas de solutions à ses problèmes tant  qu’il ne se posera pas les bonnes questions, dans les carences d’une société qui a remplacés les  « Où ? Quand ? Pourquoi ? Comment ?  par le seul Combien ? ».

L'intrigue et la chute de ce très court roman ne sont sans doute pas à la hauteur de l'attente suscitée par son originalité mais cela n'est pas bien grave car on y retrouve le style inimitable de l’auteur, cette écriture de cirque, clownesque et acrobatique, qui se grime et se contorsionne à coups de jeux de mots, d’aphorismes et d’allitérations.

Gallimard - Folio Policier - 2010

8 septembre 2017

LES FEMMES DE STEPFORD - IRA LEVIN

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Joanna Eberhart, son mari et leurs deux enfants ont quitté New-York pour s’installer à Stepford, une petite commune du Connecticut. Femme active et photographe semi-professionnelle, elle est très vite intriguée par l’attitude de ses concitoyennes qui semblent n’avoir d’autre centre d’intérêt que les tâches ménagères. Les premières investigations à laquelle elle se livre la conduisent à s’intéresser au mystérieux Club des hommes où tous les époux de Stepford passent leurs soirées. Et notamment le sien…

J’ai littéralement dévoré ce petit roman d’Ira Levin. L’extrême fluidité de son style, la simplicité de sa prose facilitent il est vrai la lecture mais une chose est certaine, une fois commencé, il est bien difficile de le lâcher. On est immédiatement happé par l'histoire de cette jeune femme qui se rend compte que la petite bourgade dans laquelle elle vient d'emménager dissimule une bonne grosse saloperie derrière ses façades rutilantes et ses pelouses impeccables. Ira Levin gère parfaitement la montée en puissance de son intrigue. La tension grimpe lentement à mesure que les doutes de Joanna se transforment en certitudes et qu’elle soupçonne les hommes de la petite bourgade de transformer leurs épouses en femmes dociles et parfaites ménagères.

Tout commence par la surprise de la citadine confrontée à l’ambiance « provinciale » de son nouvel environnement, au manque de dynamisme de la communauté et à la passivité de ses voisines. Puis vient le temps des premières interrogations et des réflexions échangées avec les dernières arrivées. Quelques soupçons se font jour, des idées sont échangées et des théories élaborées. Enfin, lorsqu’un changement radical s’opère chez l’une d’entre elles, c’est la peur qui s’installe, l’envie de fuir et enfin la nécessité d’enquêter et de contre-attaquer…

On pourra certes trouver que ce roman constitue une critique un peu facile de la place des femmes dans la société américaine. Mais dans les années soixante-dix (le roman date de 1972) tout restait encore à faire en matière de libération de la femme et la satire, pour grossière qu’elle soit, fait indiscutablement mouche. Certains seront peut-être aussi déçus par une fin un peu abrupte et relativement attendue même si l'on espère jusqu'au bout qu'il en ira différemment. Elle n’en est pas moins glaçante dans sa simplicité et dans ses implications.

Pour ma part, ce qui m’a le plus gêné est l’absence d’explication concernant les motivations des hommes. Trouvent-ils leurs femmes trop émancipées, se sentent-ils menacés par le rôle grandissant qu’elles entendent jouer dans la société, ont-ils un projet à plus grande échelle ? Ces questions resteront sans réponses. Dommage.

J'ai Lu - Science-Fiction - 1976

 

2 septembre 2017

GUERRES - TIMOTHY FINDLEY

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En 1915, le jeune Robert Ross s’engage dans l’armée canadienne pour rejoindre ses compatriotes engagés sur le front belge. Après une traversée de l’Atlantique éprouvante et dangereuse il découvre l’enfer des tranchées mais aussi l’angoisse et la tristesse où sont plongées les familles des soldats.

Pour célébrer à ma façon le centenaire de la première guerre mondiale, j’ai décidé de lire chaque année, entre 2014 et 2018, un roman consacré à la fameuse der des ders. J’ai ainsi lu il y a trois ans « Derrière la colline » de Xavier Hanotte » puis « Schlump » de Hans Herbert Grimm et l’année derrière ce fut « Les croix de bois » de Roland Dorgelès. Or donc, après avoir suivis tour à tour les anglais, les allemands et les français, j’ai eu envie de m’intéresser à l’une des « petites » nations de ce conflit. Mon choix s’est porté sur le Canada avec ce roman de Timothy Findley au titre on ne peut plus évocateur.

« Guerres » se présente sous la forme d'un reportage sur un jeune volontaire canadien effectué par un journaliste, une soixantaine d'années après la guerre. Il fait alterner entretiens avec des témoins de l'époque, compte rendus d'archives, description de photographies et extraits de journaux intimes avec un récit beaucoup plus conventionnel lorsqu'il s'agit d'évoquer la vie du jeune Robert Ross sur le front ou lors de ses permissions en Angleterre. Cela donne une intrigue parfois un peu confuse et malaisée à suivre mais lui apporte aussi une dimension bien plus importante que celle du simple récit de guerre.

L’histoire s’attache en effet beaucoup à la personnalité de son héros ainsi qu’à son environnement, à sa famille et ses connaissances bref à tout ce qui pourrait expliquer sa conduite lors d’un évènement qui ne nous sera dévoilé qu’à la fin du livre mais dont on sait dès le début qu’il motive cette enquête. Les scènes guerrières sont néanmoins bien présentes et d’une violence glaçante sans toutefois l’emporter sur tout ce qui se passe à l’arrière. Et c’est tout l’intérêt de ce livre que de nous faire vivre à parts presqu’égales la vie dans les tranchées et les conséquences du conflit sur le reste de la population.

Car, au-delà des conditions épouvantables que subissent les soldats canadiens dans les environs d’Ypres, il est surtout question des autres effets de cette guerre et notamment du profond désarroi dans lequel elle plonge tout un chacun. Désarroi des soldats qui sombrent dans la folie ou le suicide, dans l’autoritarisme ou la violence gratuite. Désarroi des mères qui perdent leurs enfants, des épouses transformées en veuves ou des femmes qui à l’instar d’une Barbara d’Orsey, s’étourdissent dans les conquêtes pour éviter de s’attacher à un homme qu’elles pourraient perdre.

« Guerres » nous rappelle donc avec justesse à quel point les esprits autant que les corps ont été ravagés par cette abominable guerre.

Editions du Rocher - 2000

 

27 août 2017

LA GUERRE DES MONDES - H. G. WELLS

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En 1896, la paisible campagne du Surrey est le théâtre de la première rencontre avec des extra-terrestres. Mais ce qui devait être un évènement scientifique considérable se transforme rapidement en cauchemar. Les martiens ne sont en effet pas animés de bonnes intentions et entreprennent de conquérir la planète. 

H. G. Wells est à juste titre considéré comme le père de la science-fiction moderne. En seulement quatre ou cinq romans il a jeté les bases des grands thèmes de ce genre littéraire, du voyage temporel ( La machine à explorer le temps) au savant fou (L’homme invisible, L’île du docteur Moreau) et du voyage interplanétaire (Les premiers hommes dans la lune) à l’invasion extra-terrestre, sujet de cette « Guerre des mondes » dont je vais vous entretenir.

Le roman se présente comme un long témoignage, celui d’un écrivain philosophe, une qualité qui permettra à l’auteur quelques apartés et réflexions sur la nature humaine. Ce narrateur, personnage principal de l’histoire, n’a cependant rien d’un héros et c’est tout à fait par hasard qu’il se retrouve au plus près des évènements dont il nous parle. Il n’y jouera cependant aucun rôle et restera de bout en bout un simple observateur. Il va néanmoins faire œuvre de journaliste en nous contant le plus exactement possible cette invasion dont il vécut la plupart des péripéties ou dont il eut connaissance par le biais de son frère ou de quidams rencontrés en chemin.

Nous n’ignorerons donc rien des différentes phases de l’attaque, de l’atterrissage des premiers « cylindres » martiens aux ultimes combats. Il s’étend tout particulièrement sur les destructions spectaculaires provoquées par les envahisseurs : campagnes ravagées, villes anéanties, populations massacrées. Il s’attarde aussi beaucoup sur leur technologie en nous expliquant assez précisément le fonctionnement de leurs machines et de leur armement. Enfin, il consacre également quelques pages aux martiens, à leur particularités anatomiques et leur curieuse façon de s’alimenter.

Ce qui surprend toutefois le plus dans son récit c’est le ton dépassionné et raisonné avec lequel il relate son histoire. Il est bien sûr choqué par ce qu’il voit et horrifié par les effets de l’invasion. Il se sent comme tous les autres, démuni face à cet ennemi tout puissant et sera bien évidemment soulagé de leur échec final. Pour autant, il ne vitupère pas contre les martiens et semble même comprendre les raisons de leur attaque, presque les justifier. Il assimile d’ailleurs leur attitude à celle des hommes envers la gent animale qu’ils dominent et exploitent. Il compare aussi à plusieurs reprises les hommes à des fourmis qu’on écarte de son chemin lorsqu’elles vous gênent, qu’on écrase sans presque s’en rendre compte et se demande même si les martiens ont conscience de l’intelligence des hommes.

C’est paradoxalement à l’espèce humaine qu’il réserve ses jugements les plus sévères ; Au travers des quelques portraits qu’il brosse – la couardise du vicaire, la forfanterie de l’artilleur – et des scènes de sauve qui sait général où l’égoïsme et les plus bas instincts réapparaissent rapidement, il montre le peu d’estime et de confiance qu’il porte à ses congénères. Et finalement on peut se demander si son roman, avec ses engins de guerre futuristes (véhicules blindés, mise au point d’engins volants, gaz asphyxiants), ses scènes de destructions massives et ses exodes, ne préfigurerait pas davantage les futures guerres mondiales qu’une véritable guerre des mondes.

Gallimard - Folio - 1987

8 août 2017

LA BROCANTE NAKANO - HIROMI KAWAKAMI

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Dans la même veine que « Les années douces », « La brocante Nakano » est la chronique douce-amère de la vie d’une brocante et de ses habitués dans un quartier populaire de Tokyo. Il y a là Haruo Nakano le propriétaire, un quinquagénaire impulsif mais néanmoins fort sympathique, sa sœur Masayo, une artiste du même âge, et deux jeunes employés, Hitomi la vendeuse et Takeo le chauffeur. D'autres personnages gravitent autour de ce noyau dont Sasiko et Murayama les compagnons respectifs des Nakano.

Tout au long des douze chapitres qui composent le roman nous assistons à la façon dont se nouent et se dénouent les histoires de cœur de ce quatuor. Nous suivons plus particulièrement celle qui se dessine entre le très renfermé Takeo et la non moins timide Hitomi et qui sert un peu de fil conducteur au récit. Avec beaucoup de tact et de simplicité, mais sans fausse pudeur, Hiromi Kawakami décrit fort joliment les rapports des uns et des autres. Il y a beaucoup de non-dit dans cette histoire. Les japonais semblent avoir du mal à dévoiler leurs sentiments et à se confier. Ils tournent autour du pot, s’épient, extrapolent mais répugnent à avoir une discussion franche. Cela génère forcément pas mal d’incompréhension et de frustration, de malentendus et de rendez-vous manqués.

Le lecteur amateur d’intrigues complexes ou d’histoires à rebondissements sera déçu car il faut bien avouer qu’il ne se passe pas grand-chose de notable. Chaque chapitre est axé sur un objet de la brocante et constitue une petite nouvelle qui permet à l’auteur d’égrener une succession de menus faits quotidiens sans grande importance. Mais pour anodins qu’ils soient, ils permettent de se faire une représentation précise du caractère de chaque personnage. Leur portrait n’est pas peint une fois pour toute mais se dessine chapitre après chapitre, jour après jour au gré des évènements qui surviennent dans leur vie quotidienne.

Se dessine ainsi une géographie intime des personnes et des lieux. Car la réussite du roman doit beaucoup à l’environnement dans lequel évoluent les personnages et à la façon dont l’auteur restitue l’ambiance de quartier. Il y a la brocante bien sûr, ce fourre-tout magique et dérisoire où se déroule une bonne part de l’histoire mais d’autres décors apportent leur touche de réalisme : la pâtisserie Poésie, la pension Kanamori avec son joli parc paysagé et ses hôtes acariâtres, les salles de vente ou le minuscule studio d’Hitomi. Cela permet également de se faire une idée du mode de vie des japonais, de leurs habitudes de consommation ou encore du regard qu'ils portent sur leur passé récent.

Au final, « La brocante Nakano » est un roman bien rafraîchissant dont on ressort avec le sentiment de quitter de vieux amis et le regret qu’un tel lieu n’existe que dans l’imagination de l’auteur. 

Editions Philippe Picquier - 2007

  

2 août 2017

ROMA AETERNA - ROBERT SILVERBERG

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Roma Aeterna est un livre qui mérite d’être lu. Onze nouvelles, deux mille ans d’histoire, des dizaines de personnages de premier plan, un travail de recherche considérable, une écriture solide et agréable de bout en bout, ce gros volume de plus de cinq cent pages ne manque pas de qualités. Mais malgré ces nombreux atouts, Robert Silverberg n’est pas parvenu à en faire le grand roman uchronique qu’il espérait. La faute à qui ? A son manque d’audace.

Cette histoire alternative où l’empire romain n’a jamais succombé aux assauts des barbares germains et des ottomans reste beaucoup trop sage. Une fois le concept posé, la nature et la chronologie des événements sont à peu près calquées sur celles que nous connaissons : découverte du nouveau monde, renaissance, première circumnavigation, terreur révolutionnaire, sa réalité bis ressemble beaucoup trop à la nôtre. L’évolution technique n’a été ni accélérée ni ralentie, pas d’invention surprenante ou de système politique novateur, tout reste très conventionnel ; jusqu'aux touristes qui visitent les ruines de Pompeï et font bronzette à Capri.

Les intrigues de ces récits ont également tendance à se répéter. Ainsi, deux nouvelles mettent en scène le frère d'un empereur qui se révèle à la faveur de circonstances exceptionnelles et deux autres traitent d'un coup d'état. Il y a bien ici et là quelques sympathiques trouvailles comme la conquête de l'empire aztèque par un viking ou la façon dont l’islam est tué dans l’œuf par l’élimination de celui qui n’est encore qu’un marchand un peu excentrique, mais il faut attendre la toute dernière nouvelle du recueil pour avoir une idée vraiment originale avec ces juifs du XXème siècle bien décidés à trouver la Terre Promise parmi les étoiles.

Il faut dire aussi que Silverberg a choisi ses personnages parmi les classes supérieures - empereurs, généraux, consuls, riches marchands - s’empêchant par là même de nous faire découvrir la vie du petit peuple. J'aurais pourtant aimé découvrir en quoi le maintien de l’ordre impérial par-delà les siècles a pu influer sur leur existence quotidienne (rapport à l'autorité, justice, aspirations diverses, déplacements...). C’est d’autant plus dommage que la seule nouvelle (« Une fable des bois véniens ») qui ait pour héros des gens du commun permet d’apprendre beaucoup sur la perception que les peuples fédérés – ici les germains – ont du régime impérial et de leur qualité de citoyens romains.

Ceci étant, "Roma Aeterna" a les qualités de ses défauts. En nous faisant évoluer dans les hautes sphères du pouvoir, l’auteur nous donne un ouvrage très politique, une intéressante réflexion sur le pouvoir et l’usage que l’on en fait. Et puis ses personnages, pour mondains et haut placés qu’ils soient, sont extrêmement intéressants. Des personnages pas toujours très sympathiques mais forts convaincants. Qu’ils soient horripilants, attachants ou émouvants, ce sont eux qui apportent aux nouvelles, saveur et profondeur. J’ai notamment beaucoup aimé ce courtisan exilé à La  Mecque et qui cherche l’occasion de rentrer en grâce, ce diplomate en poste à Venise qui hésite entre amour et ambition ou encore ce militaire parti conquérir le nouveau monde et qui voit s’effondrer ses rêves de gloire.

Bref, si le fond est indéniablement bon, les choix de l’auteur ne permettent pas au lecteur de s’immerger totalement dans son univers. C’est regrettable car, avec davantage d'audace, de folie peut-être, Robert Silverberg aurait pu nous concocter un grand roman uchronique comparable au « Pavane » de Keith Roberts.

Le livre de Poche - 2009

 

26 juillet 2017

LE MARCHAND DE SABLE - ROBERT SABATIER

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Au seuil de sa vie un vieil homme se souvient de quelques épisodes marquants de son existence.

Même s'il a beaucoup œuvré dans le domaine de la poésie en tant qu'auteur et anthologiste, le nom de Robert Sabatier est principalement associé aux "Allumettes suédoises" le premier volume d'un cycle autobiographique dans lequel il nous racontait son enfance parisienne et notamment ses jeunes années à Montmartre.

En entamant ce roman et en découvrant son héros, un jeune orphelin recueilli par son oncle, j'ai cru un instant qu'il allait nous livrer une histoire assez proche de ce modèle. Mais non. "Le marchand de sable" n’est pas un roman d'apprentissage. Du moins pas au sens habituel.

Nous suivons bien un homme tout au long de son existence mais cela se fait par le biais de flashbacks plus ou moins longs. Une succession de moments importants dont certains ont peut-être été vécus par l’auteur : découvrir l’amour que vous porte un parent, mériter la confiance d’un ami, souffrir d’une peine de cœur ou trouver l’âme-sœur…

De l’enfance à l’âge mûr, Robert Sabatier nous parle de ces instants lumineux qui donnent à votre vie une orientation nouvelle ou qui, plus simplement, vous permettent de continuer à avancer. Des moments de plénitude où l’on se sent vraiment vivant, loin des habitudes et des faux semblants, des mots sans valeurs et des gestes inutiles. La plupart du temps ils sont faits de rencontres et d’échanges, des moments de partage qui laissent en nous une empreinte durable.

Avec ce roman d’une grande sensibilité, l’auteur nous rappelle qu’une vie est rarement linéaire et que, à l’instar de celle de son héros, elle est faite de creux et de bosses, d'interrogations et de découvertes. Un livre à lire jeune pour se convaincre qu'une vie offre un nombre presque infini de possibilités et qu'il est possible de surmonter bien des difficultés ; ou vieux pour se rappeler que le chemin parcouru en valait la peine.  

LGF - Livre de Poche - 1982

 

 

 

21 juillet 2017

LE DIEU JAUNE - HENRY RIDER HAGGARD

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Désireux de faire fortune afin d’obtenir la main de la femme qu'il aime, Alan Vernon s'embarque pour l'Afrique. Il espère y retrouver le pays des Asikis où son oncle missionnaire se rendit vingt ans plus tôt et dont il ramena le souvenir d'une contrée sauvage particulièrement riche en or. Accompagné de Jeekie, son vieux serviteur originaire de la région, il entreprend donc une dangereuse expédition sous la menace des éléments déchainés, des tribus sauvages et de divinités particulièrement redoutables. 

Henry Rider Haggard est le maître incontesté du « Lost Race Tale » ces histoires de mondes perdus et de civilisations cachées qui connurent leur heure de gloire au début du vingtième siècle. Son œuvre regorge de récits de ce genre qu’il a plus qu’aucun autre contribué à codifier. Nous lui devons notamment ces merveilleux romans que sont « Les mines du roi Salomon » ou « She », lesquels ont donnés naissance aux figures désormais classiques de l’aventurier blanc et de la grande prêtresse. Quant à ses descriptions de l’Afrique, ce continent qu'il connaissait bien pour y avoir longuement séjourné, elles sont depuis belle lurette tombées dans le domaine public et quantité d'auteurs se sont appropriées depuis ces pages pleines de jungles, de déserts, de pygmées agressifs et de guerriers cannibales. 

Roman mineur dans l'œuvre de l'auteur, "Le dieu jaune" s'inscrit pleinement dans ce cadre. Il comporte même de nombreux points communs avec le fameux "She" puisqu'il est question d'une cité cachée au cœur du continent africain sur laquelle veille une déesse immortelle attendant depuis plusieurs millénaires la réincarnation de l'homme qu'elle aime. De plus, si la divinité, les rites où la géographie de ce royaume perdu sont bien différents de ceux du royaume de Kôr, on retrouve cependant des ressemblances frappantes dont la moindre n'est pas cette salle où reposent les momies des amants qui se sont succédés dans le lit de la jolie souveraine. 

Ecrit avant « She », « Le dieu jaune » pourrait donc être regardé comme une intéressante ébauche du chef-d’œuvre de Rider Haggard. Rédigé sept ans plus tard il n’en est qu’une pâle copie. L’histoire et ses principaux développements ne présentent que peu d'intérêt et le couple grande prêtresse/aventurier ne souffre pas la comparaison avec celui formé par Aysha et Leo Vincey. Ici, Azika paraît plus colérique que dangereuse et sa passion à l'égard de Vernon plus démonstrative que véritablement profonde. A aucun moment il n'émane d'elle cette froide détermination qui sourdait de toute la personne d'Aysha et faisait d’elle une quasi déesse. Quant à Alan Verrnon il est encore plus insipide. Rien à voir là encore avec un Leo Vincey partagé entre sa passion pour Aysha et le rejet de son côté sombre. Lui n’a d’autres ambitions que de rapporter suffisamment d’or en Angleterre pour épouser sa dulcinée. Bon chrétien et soucieux de sa réputation, c'est un personnage beaucoup trop raisonnable qui se fait manœuvrer d'un bout à l'autre de l'histoire, par ses associés d'abord puis par Azika et enfin par son serviteur. 

Mais ce roman n’est pas pour autant dénué de qualités. Il présente tout d’abord, et ce n'était sans doute pas si courant à l'époque, une critique sévère de la bourse, de la spéculation et de la City de Londres comparée à un panier de crabes. Il comporte ensuite quelques réflexions sur la religion qui me plaisent beaucoup (« Je suis convaincu que nous sommes simplement des mammifères très évolués nés par hasard et que, lorsque notre heure est venue, nous regagnons le noir néant d’où nous sommes venus ») même s’il les met dans la bouche du grand méchant de l’histoire et non dans celle de son gentil héros, laissant ainsi entendre que, peut-être, il ne les partage pas. Il est enfin bourré d’humour grâce à la personnalité et aux réparties de Jeekie, le serviteur noir de Alan. 

Ce personnage truculent, matois et fort en gueule est sans conteste le véritable héros du roman. Avec son caractère surprenant, mélange de puritanisme anglican et de fatalisme africain, il anime à lui seul le récit grâce à ses interventions toujours très drôles, exprimées dans un sabir savoureux ponctué de dictions populaires. Sa bonhomie ne l'empêche toutefois pas d'agir toujours très à propos et de sauver à plus d'une reprise la mise de son maître, faisant ainsi preuve d'une intelligence et d'un courage que son apparente couardise ne parvient pas à dissimuler. Et quant à la façon dont il se débarrasse du grand rival d'Alan, elle vaut bien à elle seule de lire ce livre jusqu’au bout !    

Garancière – Aventures Fantastiques - 1985

 

15 juillet 2017

DE LA PART DES COPAINS - RICHARD MATHESON

product_9782070434527_195x320Chris et Helen Martin coulent des jours paisibles dans les environs de Los Angeles entre leur boutique de disques et leur joli pavillon de banlieue. Alors qu'ils se préparent à passer une soirée tranquille en famille, un appel téléphonique va les plonger dans un engrenage infernal.

Richard Matheson est un grand nom de la Science-Fiction et des romans comme « Je suis une légende » et « L’homme qui rétrécit » font désormais partie des classiques du genre. Il a aussi versé dans le polar et donné à la Série Noire trois titres parmi lesquels celui dont je vais vous entretenir aujourd’hui.

« De la part des copains ». Un titre qui annonce plutôt bien le thème du roman à savoir la vengeance de trois truands envers celui qui les a trahis. Je lui préfère toutefois le titre original (« Ride the nightmare ») qui restitue beaucoup mieux son contenu et son ambiance puisqu’il s’agit d’un thriller très rythmé qui met en scène un couple d’américains moyens soudainement confrontés à des malfrats de la pire espèce.

Matheson ne laisse en effet aucun répit à ses personnages. Chris et Helen sont plongés sans crier gare dans un véritable cauchemar. Agression, enlèvement, chantage, les épreuves s’enchaînent à une cadence effrénée sans leur laisser le temps de beaucoup réfléchir. De fait, l’histoire ne laisse que peu de place à l’introspection et l’on apprend finalement peu sur les époux Martin, juste quelques pans de leur passé et presque rien de leur caractère.

D’un bout à l’autre du récit, on reste au niveau de l’émotion et des réactions primaires, peur, haine, révolte. Instinct de survie aussi, car ils devront faire preuve d’une détermination sans faille pour sauver leur peau et celle de leur fille. La tension est permanente et l'auteur nous réserve quelques scènes palpitantes dont un face à face éprouvant entre Helen et ses deux geôliers.

Un roman à lire d’une traite, sans reprendre son souffle.

Gallimard - Carré Noir

 

9 juillet 2017

A TRAVERS TEMPS - ROBERT CHARLES WILSON

denoel-lunes26082-2010

Suite à une rupture sentimentale douloureuse accompagnée de la perte de son emploi, Tom Winter retourne s’installer à Belltower, la petite ville côtière qui l’a vu grandir. Il a accepté un poste de vendeur de voiture dans l’une des entreprises de son frère aîné et fait l'acquisition d'une maison sur Post Road, une route à flanc de coteau, un peu en retrait de la bourgade. Très vite, il se rend compte que la réputation d’étrangeté qui pèse sur la bâtisse n’est pas usurpée. Mais il ignore encore la nature du secret qu’elle renferme et à quel point sa vie va s’en trouver changée. 

S’il ne révolutionne pas le thème du voyage temporel, « A travers temps » nous propose une approche pour le moins originale de ce classique de la SF. Les héros de Wilson ne sont pas des scientifiques qui espèrent s’affranchir des limites de l’espace-temps. Ce ne sont pas non plus des voyageurs temporels souhaitant découvrir le passé ou le futur. Tom ne sait pas qu’il emprunte un passage temporel et Billy Gargullo ignore vers quelle époque il se rend. L’un et l’autre sont à la recherche de paix et de sécurité. Ils fuient un danger ou se fuient eux-mêmes, ils veulent simplement rompre avec un quotidien insurmontable. On ne trouvera donc pas de paradoxe temporel qui viendrait mettre le récit en abîme et, si Tom envisage un temps de sauver ses parents de leur accident de voiture, il ne se servira guère de sa connaissance du futur et le passé ne sera quasiment pas impacté.

Mais ce qui fait vraiment la singularité de l’histoire de Wilson c’est la nature de son personnage principal. Car le véritable héros ce n’est pas Tom, ni Joyce, ni même Billy mais la maison de Post Road. Tout part de là, tout y revient et ce n’est pas un hasard si le récit s’y attarde longuement avant le départ de Tom pour les sixties et si, une fois ce dernier parti, nous y revenons par le biais de nouveaux personnages. Dès le début du roman l’accent est mis sur la réputation de cette maison étrange, à l’écart de la ville, inhabitée mais pourtant en parfait état. L’intrigue reste longtemps axée sur ses particularités et ses mystères. Qui était son ancien propriétaire, mystérieusement disparu, par quel prodige la maison reste-t-elle toujours d’une propreté immaculée, que dissimulent les fondations du bâtiment ? Toutes ces questions donnent lieu à une enquête sympathique menée par Tom et, si l'auteur nous a mis d'emblée dans la confidence pour ce qui est du passage temporel, les détails qui nous sont révélés ne manquent cependant pas d’intérêt, notamment ces drôles d’anges gardiens que sont les nano-insectes ménagers ou son concierge temporel qui se régénère patiemment.

Pour autant, le soin apporté aux autres personnages et en particulier à celui de Tom, est remarquable. L'approche psychologique est d'une grande finesse et diantrement fouillée. L’auteur nous le présente sous toutes les coutures et l'on ignore plus grand-chose de son passé, de ses sentiments et de l'état de son moral. On rencontre presque toute sa famille, son frère, sa belle-sœur et même son ex qui s’inquiète de sa santé mentale. Ses compagnons ne sont pas en reste puisque Joyce la hippie de Greenwich Village, Doug Archer l’agent immobilier adepte du surnaturel ou Catherine Simmons la voisine bénéficient du même travail de précision.

Enfin, si l’action est peu présente, elle n’est pas absolument absente. Elle se réfugie principalement dans les souvenirs du soldat du futur Billy Gargullo et dans la chasse à l'homme à laquelle il se livre dans Greenwich village grâce à son armure ultra sophistiquée qui fait de lui un guerrier presque invincible. La menace qu’il fait peser sur Tom, ses proches et tous les hôtes de la maison de Post Road installe une atmosphère d’urgence et ajoute au récit cette intensité et ce rythme qui tiennent le lecteur en haleine jusqu’au bout.

Denoël - Lunes d'encre - 2010

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