foliosf332-2009

Lorsque j’ai commencé à lire de la fantasy au début des années quatre-vingt, il s’agissait alors d’un genre presque exclusivement anglo-saxon dominé par l’imaginaire tolkiennien et les récits pleins de fureur de Robert Ervin Howard. Depuis, les choses ont bien changé. Les petits français s’y sont mis, tâtonnant, imitant puis s’affranchissant des maîtres américains ou anglais pour finir par nous livrer des œuvres de qualité et souvent originales. Aujourd’hui la fantasy française se porte bien avec une production abondante et quelques auteurs se sont fait une belle renommée, tout à fait justifiée. Parmi ceux-là, Jean-Philippe Jaworski fait figure de chef de file.

Avec ses récits du Vieux Royaume – quatre volumes à ce jour – il a créé en quelques années un univers dense et cohérent mis en lumière par une écriture d’une qualité rare. Pourtant son monde est tout à fait classique pour qui a l’habitude de ce genre de littérature avec son back-ground médiéval, ses dieux, ses sorciers et ses différentes races. Il se distingue toutefois de ses confrères par une utilisation très sobre du fait magique et par le peu de place accordée aux elfes, nains et autres créatures fantastiques. Mais ce qui caractérise le plus son œuvre, c’est le choix de ses personnages et la façon dont il les utilise. Chez lui, pas de légende en marche, de prophétie à réaliser ou de quête à entreprendre. Nous restons toujours au plus près des individus. Qu’ils soient chevaliers ou paysans, assassins ou hommes d’église, c’est dans leur vie de tous les jours que nous les suivons, faisant notre leur existence et découvrant l’histoire du Vieux Royaume par le petit bout de la lorgnette.

Le recueil s’ouvre sur la nouvelle qui lui donne son nom, un texte très court et assez anodin dont le principal mérite est de nous présenter la Léomance, le royaume mythique dont l’éclatement donna naissance aux différents pays dans lesquels se déroulent les textes suivants.

« Mauvaise donne » nous emmène dans la très colorée république de Ciudalia. Ciudalia c’est l’Italie de la renaissance. C’est la Florence des Médicis, la Rome des Borgia. C’est Machiavel surtout avec cette intrigue complexe et retorse où se mêlent politique et commerce, alliances et conflits d’intérêts et où l’on joue sa vie sur sa capacité à duper autrui.

Avec « Le service des dames » nous partons pour le Brochmail, ce duché dont les incessantes guerres féodales furent évoquées dans la nouvelle précédente. Il y est question de preux chevaliers et de gentes dames, d’honneur et d’amour courtois. Mais, si le récit commence bel et bien à la façon d’un roman de Chrétien de Troyes il se termine de manière beaucoup plus prosaïque sur une histoire de vengeance, d’intérêts financiers et de manipulation. Une belle réussite.

« Une offrande très précieuse » est la nouvelle la plus faible du recueil. Elle commence pourtant sur les chapeaux de roues par l’embuscade dont est victime une horde de pillard d’Ouromagne sur les terres du duché de Bromael. Jaworski nous donne un récit âpre et sans concessions. Nous sommes au cœur de la mêlée. Pas d’héroïsme ou de grandeur d’âme, il s’agit de sauver sa peau sans s’occuper de celle de ses compagnons. Il faut tuer ou être tué, le plus efficacement et le plus rapidement possible. C’est court, c’est violent, ça somme terriblement juste. Mais la nouvelle ne s’arrête pas là et la suite n’est malheureusement pas du même tonneau. Un peu de magie, un peu de psychologie à deux balles et une fin pas très convaincante. Passons…

Avec « Le conte de Suzelle » Jaworski se fait en revanche l’égal d’un Maupassant. Suzelle est une autre Jeanne qui, comme l’héroïne « d’Une vie », verra ses rêves d’amour et ses espérances se heurter aux réalités de l’existence. Un superbe récit sur le temps qui passe, sur le poids de la famille, de la société… et une chute qui vient clore la nouvelle de façon aussi subtile que cruelle.

Changement de ton et d’atmosphère pour « Jour de guigne ». Jaworski donne cette fois dans la grosse farce pour nous conter les mésaventures de Maître Calama, copiste-adjoint polygraphe de l’Académie des Enregistrements de Bourg-Preux. Malédiction, créature démoniaque et un soupçon d’enquête policière font de ce récit un petit bijou de drôlerie.

Les deux dernières nouvelles ont en commun d’avoir pour personnage principal un prêtre du culte du desséché. Dans « Un amour dévorant », le gyrovague Phasma est confronté aux « appeleurs » de Noant-le-Vieux, deux fantômes aux façons un peu particulières. Une nouvelle qui permet aussi à l’auteur de faire défiler toute une galerie de portraits : une vieille herboriste, un gardien de pourceaux, un charbonnier…

« Le confident » est un texte plus intimiste. Du fond du caveau où il vit reclus après avoir fait vœu d’obscurité, un prêtre nous raconte sa vie, des circonstances de sa vocation à son attente de la mort. Un récit sombre qui nous apprend beaucoup sur les adeptes du Desséché et qui se termine sur une jolie pirouette.

Gallimard - Folio SF - 2009