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SF EMOI

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17 octobre 2021

LA FIN DE SELB - BERNHARD SCHLINK

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Alors que son vieux cœur commence à donner des signes de faiblesse, Selb accepte une mission anodine : trouver l’identité de celui qui sauva la banque Weller & Welker de la faillite, un siècle plus tôt. Une enquête à tiroirs qui le conduira jusque dans les länders de  l’ex RDA. 

Ainsi que le laisse supposer son titre, ce roman est le dernier que Bernard Schlink a consacré à son détective septuagénaire, ancien procureur du troisième Reich revenu de ses erreurs de jeunesse. Comme dans les autres opus de la trilogie, il nous propose une intrigue à double détente. Ici, elle débute par une histoire de blanchiment d’argent avant de rebondir sur des faits de spoliation des avoirs juifs pendant la seconde guerre mondiale.

Premier constat : cela se lit toujours aussi bien. Selb est plus attachant que jamais, tout comme les nombreux personnages secondaires qui gravitent autour de lui : l’inspecteur Nagelbach et son épouse, Philipp et Füruzan, le chirurgien et l’infirmière toujours prêt à soigner ses gros et petits bobos, sa compagne Brigitte et bien d’autres encore. Des amis qui vont être mis à contribution davantage que de coutume pour faire la lumière sur une affaire où les victimes ont une fâcheuse tendance à se transformer en coupables.

L’enquête de Selb se déroule dans le milieu feutré des banques d’affaire. Des institutions discrètes qui dissimulent bien des secrets derrière leurs façades cossues, et pas que des plus avouables. Malversations ou corruption, l’argent fait toujours bon ménage avec le pouvoir et les banquiers savent s’arranger de tous les régimes, qu’ils soient nazis, communistes ou capitalistes.

Les déambulations de Selb seront aussi pour l’auteur l’occasion d’évoquer la réunification de l’Allemagne. Un évènement qui ne fut pas forcément bien vécu par les allemands de l’est. Entre les licenciements qui ont accompagnés la privatisation des entreprises d’Etat et la perte d’un système social plus protecteur, ces derniers ont en effet le sentiment d’avoir beaucoup perdu. Malgré une liberté retrouvée, ils se sentent humiliés et ont la désagréable impression d’avoir été conquis plutôt que réellement accueillis par leurs cousins de l’Ouest.

Gallimard - Folio Policier - 2009

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10 octobre 2021

AELITA - ALEXIS TOLSTOI

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Depuis la mort de son épouse, l’ingénieur Loss s’est tout entier consacré à son grand oeuvre : concevoir un engin spatial capable de rejoindre la planète Mars. Une fois son projet abouti, il s’envole dans l’espace en compagnie de Goussev, un soldat de l’armée rouge. Les deux hommes vont découvrir une civilisation dirigée par une caste d’ingénieurs et Loss va succomber au charme d’Aélita, la fille du tout puissant Touscoub… 

J’ai toujours beaucoup aimé les vieux romans d’anticipation. Verne et Wells continuent de m’enchanter et c’est avec beaucoup de plaisir que je me laisse prendre au charme de ces antiquités, malgré - ou à cause de - la naïveté des procédés scientifiques dont il est question et la saveur vaguement désuète de leur style. Hélas, cela n’a pas suffi à me faire aimer « Aélita ».

Cela ne débutait pourtant pas trop mal. Après une entrée en matière dans une Saint-Petersbourg soviétique ; après une rapide présentation du professeur Loss et du soldat Goussev ; après quelques digressions techniques et un voyage d’une étonnante rapidité, les deux héros de Tolstoï posaient le pied sur la planète rouge. Jusque-là, son récit n’avait rien à envier aux histoires de voyages dans l’espace écrits par ses contemporains. Les descriptions de Mars, de ses paysages arides et de ses célèbres canaux sont plutôt réussies comme le sont aussi celles de la civilisation martienne.

Ce n’est donc pas le décor qui pêche dans ce roman, mais la façon dont les évènements s’enchaînent. Qu’il s’agisse de la romance entre Loss et Aélita ou de la révolution qui embrase la société martienne, tout va beaucoup trop vite, sans signes avant-coureurs et sans prémices. Tout juste est-il question d’une vague opposition lors d’une réunion du Conseil Supérieur qui préside aux destinées des martiens, mais cela ne va guère plus loin.

Il manque aussi de personnages. Exception faire des deux terriens, d’Aélita et de son père, on ne dénombre que quelques utilités dont on ne saura à peu près rien. Or, quatre personnages, c’est un peu court pour nous parler d’une révolution et de la chute d’un monde ? D’autant que ces quatre- là sont monolithiques et sans nuances. Seul Goussev tire son épingle du jeu. Militaire fendard et plein de vie qui entend transporter sur Mars la lutte des classes et les soviets, il apporte au récit une touche d’humour et de bonne humeur. Les autres ne sont que ce qu’ils paraissent : très intelligent, très méchant ou très amoureux.

Les scènes de combats qui occupent tout de même une bonne part du récit sont également assez ternes. Tolstoï ne semble pas à l’aise dans ce genre d’exercice ou bien cela ne l’intéresse pas. Toujours est-il que sa relation des émeutes, des combats aériens ou de la lutte contre de vilaines araignées est insipide. Aucun souffle, aucune tension. Les sentiments des personnages sont à peine palpables. On ne ressent ni la colère des révoltés, ni la peur des dirigeants. D’une manière générale le style de l’auteur  ne m’a pas emballé avec ses tournures de phrases un peu laborieuses ou qui sonnent mal et un manque de fluidité qui gêne la lecture.

Bon, il y a quand même de bonnes choses dans ce roman, notamment du côté des innovations scientifiques. On passera vite sur l’engin spatial utilisé pour le voyage supraluminique  (un œuf de métal propulsé par une matière explosive : l’ultraliddite) et on s’attardera davantage sur les "miroirs brumeux", des écrans reliés entre eux par un système de câbles et d’antennes qui préfigurent la télévision, la visioconférence, presque les ordinateurs… Il y a aussi des vaisseaux volants qui rappellent beaucoup ceux du cycle de John Carter. Mais Touma n’est pas Barsoom, et Tolstoï n’a pas le sens de l’aventure de Burroughs. On signalera encore une intéressante théorie sur la fin de l’Atlantide et la migration vers Mars de ses habitants ainsi qu’une jolie chute, bien triste et bien romantique.

Macha - 2021

3 octobre 2021

LES GRANDES FALAISES - MICHEL PEYRAMAURE

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En plus de soixante ans de carrière, Michel Peyramaure a abordé à peu près toutes les périodes de l’histoire de France avec une petite préférence pour le Moyen-âge et le Premier Empire. Dans « Les grandes falaises », il s’aventure beaucoup plus loin pour nous parler de nos ancêtres du néolithique. Sur une intrigue toute simple (l’irruption d’une jeune nomade dans une tribu sédentaire) il nous fait partager une année de la vie d’un clan de Cro-Magnon établi en Dordogne, dans la vallée de la Vézère.

La peinture du quotidien de ces hommes et de ces femmes m’a semblé tenir la route. L’organisation politique et religieuse, les rapports paisibles ou tendus avec les autres peuplements humains, la diffusion des innovations techniques (la poterie, l’arc et les flèches…)  grâce aux peuples nomades, bref tout l’aspect « sociologique » du récit est plutôt bien rendu. Les descriptions sont riches de détails sur leur alimentation, leurs outils ou les techniques de chasse et les personnages sont suffisamment nombreux et variés pour rendre vivantes les relations entre tous les membres de la tribu.

Mais « Les grandes falaises », c’est avant tout le portrait d’un homme vieillissant qui vit une dernière passion. Marah est un chasseur respecté. Il fut le meilleur de son clan et conserve encore l’aura de gloire que lui apporta sa victoire sur un mammouth. Il va pourtant  tout risquer, son rang, sa famille et même sa vie pour l’amour d’une jeune femme dont il ignore à peu près tout.

L’auteur fait un très gros travail sur le caractère de son personnage. Il nous montre en détail comment l’amour s’immisce dans sa vie et l’isole au point de le rendre aveugle à tout autre chose. Et comme c’est Marah lui-même qui nous conte son histoire, le lecteur tombe également sous le charme de la jolie Aweida, jusqu’à ce que lui soit révélée sa véritable personnalité.

Pocket - 2005

26 septembre 2021

ENVERCOEUR - ALAIN LE BUSSY

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Près de vingt ans se sont écoulés depuis que la conjonction entre les planètes Octa et Aqualia failli provoquer l’extinction de l’espèce humaine sur cette dernière. Les plates-formes aériennes et le courage de quelques hommes ont  heureusement permis de sauver l’essentiel et la vie a fini par reprendre son cours. Alors que Carvil songe à céder le commandement de L’Extase, une étrange épidémie s’abat sur les rares archipels de la planète. Les malades deviennent allergiques à la lumière du jour et, pire encore, semblent décidés à propager le mal partout sur la planète.

Ces quelques lignes de ma composition résument presque entièrement l’histoire du troisième volume de ce qu’il est désormais permis d’appeler le cycle d’Aqualia. Un scénario assez mince dont on retiendra surtout une longue course poursuite entre deux nefs et de jolis combats aériens. En fait, ce qui fait défaut à ce roman, comme d’ailleurs aux deux premiers, c’est une intrigue un peu fouillée et non pas une menace globale (une catastrophe planétaire, une épidémie…) agrémentée de quelques péripéties.

Il aura aussi manqué d’explications. D’où vient cette épidémie ? Pourquoi des visiteurs d’outre espace aident-ils les contaminés ? Quel est le but recherché par les uns et les autres ? On ne saura rien de rien si ce n’est que Carvil parviendra une fois de plus à sauver son équipage et les autres communautés.

Pour le reste, il faut reconnaître qu’Aqualia est un monde attachant et qu’Alain Le Bussy est parvenu à créer une civilisation originale décrite avec une grande précision. Et c’est amplement suffisant pour me donner envie de lire les préquelles publiées une dizaine d’années plus tard.

Fleuve Noir Anticipation - 1993

19 septembre 2021

TREMBLEMER - ALAIN LE BUSSY

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"Tremblemer" est la suite immédiate de "Deltas", l'histoire n'ayant été scindée en deux volumes que pour les besoins de la politique éditoriale du Fleuve Noir Anticipation. Nous retrouvons donc les personnages exactement là où nous les avions laissés. L'attaque des pirates sur l'île de Grande-Terre a été repoussée. L'Extase et son équipage se refont une santé dans les arsenaux de Montfort tandis que la planète Octa se rapproche dangereusement d'Aqualia faisant craindre le pire à ses habitants.

Ce sont d'ailleurs les effets dramatiques de cette conjonction planétaire qui sont cette fois au cœur du récit. Les premières catastrophes (tremblements de terre et raz de marées) ont fait prendre conscience du danger aux habitants des rares terres émergées. L'évacuation semble inéluctable et la population se prépare à prendre la poudre d'escampette à bords des plateformes volantes. Intrigue a priori fort légère et pourtant cela fonctionne. L'atmosphère d'urgence qui préside aux aventures de nos héros est bien rendue avec son lot d’émeutes et ses heurts entre les réfugiés et les membres d'équipage. Les rapports entre terriens et aériens donnent aussi à l'histoire une petite dimension politique. Les anciens tenant du pouvoir qui régnaient jusqu'alors sur les îles, gérant les arsenaux et contrôlant le commerce des denrées alimentaires, supportent mal de passer sous la coupe des capitaines de vaisseaux et la fusion des deux "peuples" aux coutumes si différentes ne se fera pas sans mal.

De la nouveauté aussi côté personnages. Si "Deltas" tournait presque exclusivement autour de Carvil, "Tremblemer" accorde plus de place à ses compagnons de route. A Judd tout d'abord, le neveu de Carvil qui vivra une dure épreuve parmi les pirates du grand nord. A Jobig ensuite, le jeune scientiste dont les inventions permettent à la plateforme volante de bénéficier d'avantages non négligeables sur les vaisseaux concurrents. Mais ce sont surtout les femmes qui bénéficient ici d'une belle mise en lumière alors qu'elles étaient à peu près absentes de la première partie. Je pense bien sûr à Myriam, l'audacieuse pilote dont Carvil tombe amoureux, à Marga sa rivale dans les airs et surtout à Sornia la technicienne qui conquiert la place de numéro deux de l'Extase grâce notamment à ses qualités de meneuse d'hommes. Tout cela fait de "Tremblemer" une suite réussie qui permet d'enrichir et d'approfondir un univers attachant et des personnages qui ne le sont pas moins.

Fleuve Noir Anticipation - 1993

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12 septembre 2021

DELTAS - ALAIN LE BUSSY

FnAnt1885-1992

"Deltas" aurait pu n'être qu'une banale histoire de pirates. On y suit de gigantesques nefs qui parcourent les océans. Il y a des îles pour le commerce et les escales. Il y a de dangereux pirates, des combats, des abordages... Sauf que l'histoire ne se déroule pas dans les Caraïbes, entre Hispaniola et La Barbade. Elle ne se déroule même pas sur notre bonne vieille Terre.

Alain Le Bussy nous embarque en effet sur Aqualia, un monde où la mer recouvre la quasi-totalité de la planète. Une mer peuplée de créatures si dangereuses qu'elles rendent la navigation impossible. Hormis quelques îlots, la population est contrainte de vivre et voyager sur d'immenses zeppelins, villes miniatures suspendues à leurs ballons d’hélium. Le récit nous propose justement de suivre l'odyssée de l'une de ses plateformes.

L'essentiel de l'histoire se déroule donc à bord de "L'extase" que nous visitons de la "poupe" à la "proue". La description de la vie à bord est relativement minutieuse, notamment la répartition des tâches entre les différentes guildes : signaleurs, pilotes, scientistes, apponteurs... Parmi ces derniers, il y a Carvil, le rusé unijambiste, ancien pilote de delta qui rêve de revoler un jour. C'est lui qui nous sert de guide au gré de ses souvenirs et de ses aventures présentes. C'est également lui qui va se retrouver au centre d'un récit où il sera question de rivalité entre deux plateformes, d'un raid de pirates contre des comptoirs commerciaux et des effets néfastes d’une conjonction planétaire. La découverte d’un étrange vaisseau d’acier va également mettre Carvil en position de résoudre l’énigme des origines des habitants d’Aqualia, perdues jusqu’ici dans les limbes de la mémoire collective.

Globalement, "Deltas" n'est pas foncièrement original. Dans "Un monde d'azur", Jack Vance avait déjà eu l'idée d'une planète aquatique sur laquelle s'est échoué un vaisseau spatial dont les descendants, organisés en guildes très cloisonnées, survivaient des maigres ressources de l’océan. Ceci étant, cette évocation d’un monde où les habitants ont pris l'habitude de vivre entre ciel et mer procure un chouette dépaysement. Il eut sans doute fallu une intrigue un peu plus développée pour tenir véritablement le lecteur en haleine mais, le roman se terminant abruptement, il est permis d’espérer que les choses se décantent par la suite. Alors, prenons notre envol vers « Tremblemer » ! 

Fleuve Noir Anticipation - 1992

5 septembre 2021

PARIS AU XXe SIECLE - JULES VERNE

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Il y a peu encore, en rédigeant l’une de mes chroniques, je qualifiais Jules Verne d’admirateur béat de la technologie. Ma lecture de « Paris au XXe siècle » m’oblige à tempérer mon jugement. Ce roman écrit aux environs de 1863, refusé par Hetzel et oublié jusqu’en 1994, est une sorte de dystopie dans laquelle l’auteur entend nous montrer à quoi pourrait ressembler la France et sa capitale à un siècle de distance.

Comme on pouvait s’y attendre, le monde qu’il nous dépeint est extrêmement évolué comparativement à celui de son époque. Les sciences et techniques y sont partout vénérées et mises à contribution dans tous les domaines : transports, éclairage public, communications… Mais c’est surtout dans la sphère économique que leur utilisation est la plus forte. Le Paris de 1960 est une société de l’industrie, du commerce et de la finance où tout ce qui n’est pas travail et productivité est regardé comme inepte, à commencer par les arts.

Malheureusement pour lui, le héros de cette histoire n’est attiré que par la poésie. Et c’est en s’attachant aux pas de ce jeune rêveur, en le suivant dans ses différents emplois ou dans ses promenades dans une ville transfigurée que l’on découvre une humanité corrompue par la recherche effrénée du profit. Jules Verne et ses personnages continuent pourtant de s’extasier devant les prodiges accomplis car ce n’est pas la science qu’ils critiquent mais l’usage qui en est fait. Ce qu’ils condamnent c’est cette société où la machine n’est plus un outil au service de l’homme mais une monstruosité qui l’écrase et l’asservit en le condamnant à des tâches abrutissantes.

Hélas, « Paris au XXe siècle » est un roman inachevé. Il se termine donc prématurément alors que le jeune Michel se trouve dans une bien mauvaise passe. Sans emploi ni argent, ayant perdu la femme qu’il aime, il ère de nuit dans un Paris où l’électricité règne en maître, lui rappelant combien il est étranger à ce monde.

Sa situation s’améliorera-t-elle ? Parviendra-t-il à trouver sa place dans ce monde austère et laborieux ? Les mentalités changeront-elles ? Difficile d’imaginer vers quel dénouement s’acheminait l’histoire. Pour ma part, je me rallierai à l’opinion de l’un des personnages : « N’y a-t-il donc aucun remède à cela ? Aucun, tant que règneront la finance et la machine ». A méditer,  encore - et surtout - aujourd’hui.

Le Livre de Poche - 1996

22 août 2021

CANARD AU SANG - ROBERT SABATIER

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Comme il l'a déjà fait avec les environs de la place Pigalle (Boulevard) et comme il le fera plus tard avec le Montmartre des années trente (Les allumettes suédoises), Robert Sabatier fait revivre dans "Canard au sang" un petit bout du quartier latin. Nous sommes à la fin des années cinquante et ces quelques rues coincées entre le Panthéon et le musée de Cluny n'ont pas encore été colonisées par les bobos et les grandes enseignes.

On y trouve donc des concierges et des petits fonctionnaires, des bistrotiers et des crémiers. Un petit peuple laborieux que l'auteur nous montre dans son quotidien. Nous pénétrons dans les boutiques et dans les loges, dans les appartements et les cafés. Nous rencontrons leurs occupants et vivons avec eux leurs grandes peines et leurs petits bonheurs, leurs espoirs et leurs déceptions. Il y a là un mari cocu, une veuve solitaire et craintive, une concierge vacharde, un jeune orphelin...

Des étudiants aussi. Et c'est à cinq d'entre eux que Robert Sabatier nous propose d’emboiter le pas. Oscar, Durban, l’English, Brigitte et Typo sont d’origines et de milieux différents. Ils se ressemblent pourtant comme des frères. Désœuvrés et avides de frissons, ils se sentent à l’étroit dans leur existence. Ils aspirent à une vie différente de celle de leur parents et préfigurent cette jeunesse qui, dix ans plus tard, fera sa révolution sur le même pavé. En attendant ils se saoulent d’alcool et de mots. Ils ont des rêves de grandeurs et d’aventures mais vont se laisser prendre au piège de la drogue et de la petite délinquance.

Ils vont heureusement croiser la route de Rocroy, vieux faune érudit et mal embouché qui sous ses airs bourrus cache des trésors d’empathie. C’est lui qui nous sert de guide dans ce quartier de la montagne Sainte-Geneviève et qui fait le lien entre tous les protagonistes de l’histoire. Il opposera au mal être des jeunes gens un fantastique appétit de vivre en dépit de son âge et de certains plaisirs qui lui sont désormais refusés.

« Canard au sang » est l’un des premiers romans de Robert Sabatier. On y sent encore la fougue des débuts et une envie d'écrire qui déborde d’un peu partout. Son écriture ne s’est pas encore arrondie et il se laisse aller à des envolées pas toujours lyriques où le classicisme et l’argot s’entremêlent pour produire une langue particulièrement vivante et jouissive.

Albin Michel 

15 août 2021

I. G. H. - J. G. BALLARD

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Une grande part, pour ne pas dire l'essentiel, de l'œuvre de James Ballard traite des relations sociales dans nos villes modernes et de la façon dont cet environnement de béton, de verre et d'acier influe sur elles. Après les infrastructures routières de « L’île de béton » et la parabole de la voiture toute puissante que constitue « Crash », c’est à l’habitat qu’il s’attaque. Sa cible, les gigantesques tours qui fleurissent dans nos cités et viennent borner l’horizon de leur masse écrasante. Des édifices audacieux, jolis parfois, mais conçus davantage pour satisfaire la vanité des architectes et l’ambition de quelques édiles plutôt que pour répondre aux besoins de leurs habitants.

L’immeuble de Grande Hauteur dont il est  question dans ce roman m'a fait penser à la Cité Radieuse de Le Corbusier, vaste bâtiment abritant aussi bien des logements qu'un gymnase, des commerces ou une école. Une sorte de cité miniature reproduisant les quartiers et les différents lieux de vie.  Celui de Ballard s‘en distingue néanmoins sur un point : sa verticalité, architecturale autant que sociale. Plus l’on monte dans les étages, plus les appartements sont luxueux et occupés par des familles particulièrement aisées. Seuls les paliers abritant les équipements collectifs permettent les rencontres entre les différentes couches de cette société miniature. Et c’est précisément là que les problèmes vont commencer…

I.G.H. est le récit d’un échec. Celui d’une utopie fondée sur une certaine forme de mixité sociale. En dépit des bonnes intentions et des jolies formules, le roman démontre qu’il est illusoire de forcer les gens à cohabiter s'ils n'en ont pas le désir. Cela doit provenir d'une envie, d'une adhésion à un mode de vie ou à un projet. A défaut, les vieilles divisions ont tôt fait de ressurgir. Des clans se forment et la confrontation est inévitable.

L’auteur décrit très bien ce processus. Il suffit de peu de choses - une panne d’électricité, un ascenseur récalcitrant, des graffitis - pour que la machine se grippe et qu’apparaissent les premières tensions. D’incivilités en actes de vandalisme, on passe de la parole aux actes et c’est à une véritable guerre civile où tous les coups sont permis que nous assistons bientôt. La tour luxueuse devient un champ de bataille où chaque étage est conquis au prix des pires atrocités. 

Ce n'est pas que j'ai le moindre doute sur la capacité de l'homme à faire le mal ni sur sa propension à vouloir dominer ses semblables. Le roman m’a néanmoins paru excessif dans ces manifestations. On a vraiment peine à croire que des gens sains d’esprit et socialement intégrés puissent régresser aussi vite et aussi totalement ou qu’ils ne choisissent pas de déménager plutôt que d’endurer des conditions de vie totalement dégradées.

Ceci dit, j’ai parfaitement conscience que c’est à dessein que Ballard a forcé le trait, mais tout de même, un peu de mesure eut aidé sa démonstration. Moins crédible, elle perd de sa force. Elle demeure néanmoins une jolie parabole des jeux de pouvoirs à l'œuvre dans nos sociétés, de l’ambition des humbles, du cynisme des forts et de la difficulté à faire cohabiter tout ce monde dans une maison, une ville, un pays...

Pocket - Science-Fiction - Fantasy - 1988

8 août 2021

LES LARMES DE LA GIRAFE - ALEXANDER McCALL SMITH

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Suite des aventures de Mma Ramotswe, première femme détective du Botswana. Alexander McCall Smith y applique la même recette que dans le premier opus avec un récit où se côtoient enquêtes policières et scènes de la vie familiale et sociale de son héroïne. Le quotidien de cette dernière s'apprête à subir un changement radical. La sémillante quadragénaire a en effet accepté d'épouser son vieil ami, le garagiste de Tlokweng Road Speedy Motors. Et comme si cela n'était pas suffisant pour transformer son existence, son futur époux se retrouve père adoptif de deux jeunes orphelins.

Ce volume est davantage axé sur les seconds rôles. On peut même dire que c'est J.L.B. Matekoni qui occupe cette fois le devant de la scène. Qu'il s'agisse du choix du futur foyer du couple, de ses problèmes avec les apprentis de son garage ou de ses démêlées avec sa femme de ménage, le récit tourne principalement autour de lui. Son rôle ainsi que sa personnalité s'étoffent et l'on découvre un individu fort sympathique et attachant. De nouveaux personnages font aussi leur apparition, à commencer par les deux orphelins dont on imagine qu'ils joueront un rôle grandissant dans les prochains volumes. Quant à Mma Makutsi, la secrétaire de l'agence de détective privé, elle prend du galon et se voit même confier sa première enquête.

Les enquêtes justement passent un peu au second plan. Le roman n'en compte que deux. La première n'est qu'une banale histoire d'adultère qui ne posera que des problèmes d'ordre moral aux deux enquêtrices. La seconde est nettement plus intéressante puisqu'il s'agit de découvrir ce qu'il est advenu d'un jeune américain disparu dix ans plus tôt. Cette affaire sera aussi l'occasion pour l'auteur d'adresser une petite pique à certaines organisations caritatives qui croient savoir mieux que les africains ce qui leur convient et veulent imposer leur point de vue en dépit des réalités.

Pour le reste, on continue à s'imprégner de l'atmosphère, du rythme et de la philosophie d'un pays où s'affrontent énergie et fatalisme, occidentalisation de la jeunesse et traditions encore très présentes.

U. G. E - 10/18 - Grands Détectives

4 août 2021

ANTHOLOGIE DES DYSTOPIES - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Auteur, chroniqueur, scénariste de BD et même cinéaste, voilà près de de cinquante ans que Jean-Pierre Andrevon défriche et laboure les champs de la SF française à laquelle il a donné quelques-uns de ses plus beaux fruits. On pouvait donc difficilement trouver mieux pour nous parler de l’un de ses thèmes majeurs : la dystopie.

Après nous avoir judicieusement rappelé qu’une dystopie est une utopie dévoyée ou détournée de son but, il commence sa démonstration par la présentation des quatre romans qu’il estime être les piliers du genre :

-          « Le talon de fer » de Jack London qui illustre la domination d’une classe sur une autre et l’inévitable confrontation qui en découle,

-          « Nous » d’Evgueni Zamiatine, qui constitue l’un des exemples les plus purs de société dystopique où tous les aspects de la vie quotidienne ont été pensés et conçus pour maintenir les populations dans la dépendance et les empêcher de penser par elles-mêmes.

-          « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley et « 1984 » de George Orwell pour ce qui est des moyens mis en œuvre pour asservir les masses, le premier grâce aux manipulations génétiques et mentales, le second par un contrôle absolu et une réécriture de l’histoire.

Toutes les autres dystopies ne sont donc qu’une déclinaison ou un mélange des idées abordées par ces oeuvres. Ainsi, en termes d’affrontement entre groupes sociaux, on retrouvera souvent l’opposition patronat/ouvriers comme chez Jack London mais aussi des oppositions jeunes contre vieux ou hommes contre femmes. De même le thème de la surveillance et de la société policière sera abordé de façon différente en fonction de l’évolution des progrès techniques (informatique, connectique…) tandis que le contrôle des pensées sera évoqué au travers de sociétés théocratiques aux dogmes parfois surprenants. Mais bien d’autres thèmes sont abordés dans cet essai tels que la censure, la manipulation des corps, la surpopulation…

Sans viser l’exhaustivité, le livre de Jean-Pierre Andrevon est très complet. Il n’ignore ni les exemples les plus anciens ni les plus récents et, s’il est beaucoup question d’œuvres françaises et anglo-saxonnes, il n’hésite jamais à citer un film mexicain ou un obscur roman tunisien. Il nous livre aussi de très nombreux résumés avec peut-être une petite tendance à trop nous dévoiler l’intrigue.

Je ne suis pas toujours d’accord avec lui comme par exemple lorsqu’il fait du mythe de l’Atlantide l’une des premières dystopie et qu’il présente l’Antinéa de Pierre Benoit comme « le prototype de la déesse immortelle » alors qu’elle n’est qu’une pâle copie de l’Aysha de Rider Haggard. Qui plus est, il s’agit dans un l’autre cas de Lost Race Tales, un genre conjectural bien à part qui se rapproche davantage du fantastique et de la fantasy que de la SF.

J’ai également été très surpris qu’il ne fasse pas figurer au rang des dystopies fondées sur une société du spectacle, le « Wang » de Pierre Bordage qui, dans un registre similaire à celui du célèbre Hunger Games, se montre bien supérieur grâce à la qualité de ses personnages et la portée de son message. Mais JP Andrevon a du faire des choix, sans quoi son ouvrage eu été trois fois plus épais.

Enfin, et pour en finir avec mes petits bémols, il me semble qu’il perde parfois de vue son sujet tant est grand son désir de nous parler de tel livre ou de tel film. Il m’a ainsi paru que les chapitres consacrés aux robots et aux futurs post-apocalyptiques n’avaient pas tout à fait leur place dans cette étude. Rien de bien grave cependant puisque, là encore, son propos demeure passionnant et riche en pistes de lectures. Je crois que ma PAL va encore prendre quelques dizaines de centimètres dans les semaines à venir !

Dans sa jolie robe noire « Anthologie des dystopies » est donc un fort bel ouvrage appelé à devenir un texte de référence. Je regrette d’autant plus les nombreuses coquilles qu’on y rencontre, lesquelles ne m’empêcheront toutefois pas de me procurer son « Récits de l’apocalypse » paru chez le même éditeur et qui promet lui-aussi de fort belles découvertes.

Vendémiaire - 2020

25 juillet 2021

CARNET DE DESSINS D'UN POILU

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La première guerre mondiale est une période de notre histoire qui m’a toujours vivement intéressée. Non pas que je sois amateur de militaria ou de récits guerriers mais l’idée que des millions d’hommes aient pu consentir le sacrifice de leur vie sans se révolter, qu’ils aient vécus presque sans broncher pendant cinq longues années dans des conditions atroces et que des familles entières aient été décimées au nom d’un pseudo idéal patriotique, tout cela m’a toujours laissé une impression profonde et le sentiment d’un gâchis irrémédiable.

Pourtant, je ne connaissais jusqu’à présent de ce conflit que ce que j’en avais appris par le biais de mes lectures de romans sur la grande guerre (Les croix de bois, Capitaine Conan, L’adieu aux armes…) ou grâce à quelques reportages télévisés.

Ce petit livre d’à peine 80 pages nous fait pénétrer d’une façon originale et concrète dans le quotidien d’un soldat, peut-être un officier, en poste sur le front des Vosges en 1915. Il alterne les extraits de lettres avec des croquis qui illustrent différents aspects de sa vie sur le front, les combats, les tâches quotidiennes. On découvre ainsi les uniformes, les baraquements ou les paysages de montagne, mais aussi des moments plus intimes : un bain de pieds, une baignade dans un lac…

Les croquis sont vraiment très réalistes et précis et j’aime particulièrement ceux qui viennent se glisser en contrepoint de lettres écrites à sa famille. Le format du livre est peut-être un peu trop petit pour les mettre pleinement en valeur mais tels quels l’impression rendue est déjà très forte. Il s’en dégage un peu de joie et beaucoup de tristesse et la certitude que la vie triomphera toujours de la guerre.

Espaces & Signes - 2018

18 juillet 2021

LES AMANTS ETRANGERS - PHILIP JOSE FARMER

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Ce roman de Philip José Farmer, ainsi que la nouvelle dont il est une extension, tire sa notoriété du fait qu’il fut la première œuvre de SF à faire état d’une relation sexuelle de manière explicite. Dans l’Amérique d’alors, il fit parait-il l’effet d’une bombe. Soixante ans plus tard la bombe a des allures de pétard mouillé. Les mentalités ont changées, la morale itou et la scène de cul qui fit scandale n’a aujourd’hui plus rien de choquante. Ce qui en revanche reste d’actualité et parle encore au lecteur du XXIème siècle, c’est sa dénonciation du puritanisme et sa célébration de la différence.

Pour le reste, « Les amants étrangers » est un excellent mélange de dystopie et de planet-opera. Dystopie car la société qui s’est établie sur une bonne partie de la Terre fait froid dans le dos. Le Clergétat, sorte de communisme théocratique, a la main sur tout. Il détermine qui vous devez épouser, où vous habitez et planifie chaque instant de votre vie grâce à un complexe système d'interdits. Délation et confession obligatoire permettent aux instances étatiques de tout savoir et tout contrôler. Les déviants, les fortes têtes, les comportements individualistes sont sévèrement réprimés.

La description de l'existence de Hal Yarrow, linguiste de seconde zone, illustre parfaitement cette société liberticide "qui a pour fondement la peur, l’ignorance et la coercition". Marié à une épouse qu'il exècre, il est contraint de partager son minuscule logement avec un autre couple. Ses moindres gestes sont surveillés et s'il s'éloigne un tant soit peu de la Sainte Parole de Sigmen, sa carrière et même son existence sont menacés. C'est donc avec joie qu'il accepte de se joindre à une expédition scientifique chargée d'explorer une planète située à plus de quarante années lumières de la Terre.

Commence alors avec la découverte de la planète Ozagen, la partie "planet-opera" du roman. La qualité de linguiste de Hal lui permet de s'immerger parmi les autochtones, des humanoïdes insectoïdes relativement accueillants et dotés d'une technologie semblable à celle de la Terre au début du XXème siècle. Il se lie d'amitié avec l'un d'eux, Fobo, ainsi qu'avec Jeannette, une femme aux origines mystérieuses dont il tombe immédiatement amoureux. La découverte de ce nouveau monde n'est pas foncièrement originale et demeure assez limitée, l'auteur s'en tenant principalement aux particularités physiques de ses habitants, à leurs coutumes et à quelques représentants de la faune locale. Le récit est toutefois plus enlevé qu'au début avec deux ou trois scènes d'action et, ici et là, quelques touches d'humour.

Là n'est pourtant pas le plus intéressant. L'effort de l'auteur porte surtout sur la métamorphose qui s'opère dans l'état d'esprit de son personnage. Bien que souffrant des dérives liberticides de la société dans laquelle il vit, Hal éprouve les plus grandes difficultés à se départir de ses habitudes et de ses principes. Il faudra pour y parvenir la logique sans faille de Fobo pour lui démontrer les contradictions de son dogme et, bien sûr, l'amour de Jeannette pour lui rappeler que les sentiments ne s'embarrassent guère de politique et de morale.

J'ai Lu - Science-Fiction - 1976

11 juillet 2021

MMA RAMOTSWE DETECTIVE - ALEXANDER McCALL SMITH

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La collection « Grands détectives »  des éditions 10/18 nous fait voyager dans l’espace et dans le temps. Non, non, pas de Science-Fiction ! Juste des enquêtes policières qui se déroulent dans des contrées et des époques extrêmement variées : la Russie Médiévale, l’Australie de la première moitié du XXème siècle, la France de Louis XVI…  Alexander McCall Smith a choisi l’Afrique. Le Botswana plus précisément, un pays qu’il connait bien pour y avoir passé presque toute son enfance. On peut donc considérer comme fidèle son évocation de cet état méconnu d’Afrique australe.

Ce premier volume consacré à Mma Ramotswe constitue une sorte d’entrée en matière. Il permet de faire connaissance avec l’héroïne et les personnages qui gravitent autour d’elle tout en s’imprégnant de l’ambiance d’un pays qui vit selon des codes sacrément différents des nôtres ? Un pays très patriarcal où le poids des traditions et de la religion pèse encore lourdement sur les relations sociales. Il est donc d’autant plus intéressant d’y suivre une femme détective.

Mma Ramotswe a de la ressource et ne s’en laisse pas conter. Un mariage calamiteux lui a appris à se méfier des hommes et elle connaît parfaitement les mauvaises habitudes et les petits travers de ses concitoyens. Sa perspicacité autant que son sens de la diplomatie font merveille pour résoudre au mieux des intérêts de ses clients les enquêtes qu’ils lui confient.

Pas de grande énigme dans ce roman. Juste une succession d’affaires toutes simples (mari volage, escroquerie à l’assurance, usurpation d’identité… ) qui permettent néanmoins de se faire une idée de la façon dont fonctionne le Botswana d’aujourd’hui, de la place des femmes, des problèmes de corruption, de la sorcellerie… Des enquêtes où la détective doit aussi bien se méfier des malfrats et des escrocs que des serpents et des crocodiles !

Malgré la chaleur écrasante qui impose son rythme, c’est charmant et rafraichissant. L’auteur et son héroïne prennent tout leur temps. On boit le thé rouge sous la véranda en regardant le soleil se coucher sur Gaborone et on discute sans fin des potins et du temps qui passe en se demandant si demain peut vraiment être mieux qu’hier.

10/18 - Grands Détectives - 2007

4 juillet 2021

LES PIERRES DE LUMIERE - HUGUES DOURIAUX

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Zullée, une réprouvée du clan des Ahl-Hâkans, tombe par hasard sur les ruines d’un temple consacrée à une puissante déesse. Celle-ci lui apparaît et l’investit d’une mission qui semble hors de portée : contrer l’expansion d’un peuple aussi puissant que cruel. Dès le lendemain, la jeune femme se met en route vers les terres désolées à la recherche de ses ennemis...

Au Fleuve Noir Anticipation, Hugues Douriaux a donné dans à peu près tous les genres de l’imaginaire mais c’est incontestablement dans le domaine de la fantasy qu’il a le plus œuvré. En seulement 7 ou 8 ans il a ainsi livré cinq sagas pour un total de plus de vingt volumes. « Les pierres de lumière » devait sans doute constituer le début de la sixième. L’arrêt de la collection quelques mois après sa parution mit un terme à ce projet. C’est donc un récit un peu tronqué qui nous est proposé avec ce volume unique qui n’en constitue pas moins un honnête divertissement.

La fantasy de Douriaux est une fantasy classique qui fait la part belle aux grands thèmes du genre. On y trouve donc tout à fait logiquement des héros forts en muscles, des demoiselles intrépides, des objets magiques, des quêtes… Il y apporte toutefois sa touche personnelle en accordant notamment une large place aux femmes, ce qui n’était pas encore si fréquent dans les années quatre vingt dix.

C’est précisément le cas dans ce roman où les premiers rôles sont tenus par deux sœurs dont l'une est chargée d'accomplir la prophétie d'une antique déesse. Rejetées par leur peuple, prisonnières d’une tribu de nomades puis esclaves sexuelles dans un bordel pour riches dépravés, les jeunes femmes devront surmonter bien des épreuves avant d'être en mesure de commencer leur quête.

Malheureusement le roman s’arrête là et l'on n’en saura donc pas plus sur la réussite de leurs projets. On aura néanmoins eu le temps d’entrevoir un univers original qui mélange adroitement post-apo et médiéval fantastique en nous montrant que le futur peut être aussi sombre et brutal que le passé le plus lointain.

Fleuve Noir Anticipation - 1996

27 juin 2021

TOKYO, LA NUIT - NICK BRADLEY

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J’ignore si c’était l’un des objectifs recherchés par Nick Bradley, mais c’est un roman très japonais qu’il nous propose ici. Pas parce qu’il se déroule à Tokyo et met en scène quelques-uns de ses habitants. Non. Son côté nippon, il le doit à son ton, entre pudeur et crudité, respect des convenances et jaillissement des passions les plus débridées. Un ton qui m’a rappelé celui du « Lala Pipo » d’Ideo Hokuda, autre roman choral où les personnages se croisent et se recroisent sans saisir véritablement les conséquences de ces télescopages.

Ici, les liens qui relient les personnages sont encore plus ténus. Ils sont pourtant l’essence même de la cité. Plus qu’un ensemble de rues, de constructions et de monuments, une ville est un enchevêtrement de destinées. Elle est faite de mouvement, de heurts et de rencontres. L’auteur l’a bien compris qui nous fait côtoyer les individus les plus étrangement simples. Un hikikomori nous ouvre les portes de sa prison domestique, un SDF tente de préserver sa conception de la dignité, des salarymen se tuent à la tâche puis s’oublient dans l’alcool et le sexe, un couple se déchire… Japonais ou étrangers, célibataires ou en couple, jeunes ou vieux, tous sont pris dans le tourbillon d’une ville oppressante dont il est bien difficile de s’extraire. Chaque tranche de vie qui s’offre à nous illustre à sa manière l’emprise de cette ville tentaculaire et les maux dont souffrent ses habitants : stress, harcèlement, solitude.

Mais la cité n’est pas qu’une immense ruche où s’agitent des millions d’abeilles affairées. Loin des buildings et des gares, derrière les karaokés et les love hôtels, il est encore possible de dénicher des lieux de partage où les apparences ne comptent plus guère. Et c’est la nuit, lorsque la ville reprend son souffle, que la magie opère le mieux. La morale reflue, les barrières cèdent et les caractères se révèlent. Hommes et femmes dévoilent alors leurs faiblesses et leurs cicatrices tandis que Tokyo nous montre un visage différent constitué d’immeubles décatis et de gargotes branlantes, témoignages d’un passé que la municipalité s’apprête à sacrifier sur l’autel des prochains jeux olympiques.

Tant sur le fond que dans la forme, « Tokyo, la nuit » est un premier roman plutôt réussi même si je ne suis pas convaincu par ses petites originalités (un chapitre en forme de BD et un autre illustré de photos sensées illustrer les posts d’un blog ou d’une page F…k). De petites coquetteries qui, comme l’ambiance fantastique qui affleure dans certaines nouvelles, n’apportent pas de réelle valeur ajoutée au récit.

Belfond - 2021

20 juin 2021

LEUR AME AU DIABLE - DOMINIQUE ARLY

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Pour sa troisième incursion dans la collection Angoisse, Dominique Arly renoue avec la même recette : un décor provincial, des personnages ambigus et une intrigue qui hésite entre fantastique et rationnel. Mais, alors que ses deux premiers romans étaient des quasi-huis clos avec très peu de protagonistes, il nous balade ici dans tous les recoins d’un village savoyard et convoque un grand nombre de personnages.

Et il fait bien. L’atmosphère hivernale d’une petite bourgade montagnarde à la fin des années soixante est très bien restituée. Les chemins glacés, le poêle à bois qui ronronne, la soupe mangée en famille, les parties de luge ou de boules de neige, les ateliers où les artisans exercent leur art, la messe de Noël dans la vieille église paroissiale, les parties de cartes au café du coin, toutes ces images reflètent parfaitement l’ambiance d’alors, dure et austère mais empreinte aussi d’une certaine bonhomie qui n’a plus cours.

Malheureusement, ce roman a les défauts de ses qualités. Dominique Arly s’éparpille. Trop de lieux et surtout trop de personnages interviennent dans l’intrigue sans que l’on sache sur lequel fixer son attention. Certains n’apportent presque rien à son déroulement et la multiplication des points de vue ne fait qu’égarer le lecteur dans des détails sans importances. On perd un peu le fil du récit. On se demande où l'auteur veut nous emmener et quand enfin il se décide à passer la seconde c'est pour nous embarquer dans une chasse au trésor somme toute assez banale.

Ce roman ne manquait pourtant pas de bonnes intentions. Je ne dirai rien du prétendu combat entre le démon Nathanaël et l’archange Gabriel qui n’est là que pour nous mettre sur une fausse piste. Je retiendrai en revanche le rôle joué par les enfants de la commune qui, me semble-t-il, n’a pas été exploité à sa juste valeur. Outre la fraîcheur de leurs jeux et de leurs discussions, ils auraient pu constituer un extraordinaire vecteur de diffusion de l’angoisse née des vieilles légendes et des peurs immémoriales qu’elles charrient. Ces mythes sont d’ailleurs l’autre bonne idée du récit. L’auteur s'en sert à bon escient pour illustrer la façon dont ils ont été créés et utilisés pour travestir la réalité et la rendre conforme aux canons de l’Eglise.

Fleuve Noir Anticipation - Angoisse - 1967

13 juin 2021

SILO ORIGINES - HUGH HOWEY

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En terminant « Silo », le lecteur était fort logiquement amené à se poser deux questions : pourquoi et comment ? Pourquoi  un pareil projet fut mis sur pied ? Comment fut-il mené à bien et réussit à perdurer dans le temps ? Ces deux interrogations, «  Silo Origines » entend y répondre. Et il y parvient. Du moins partiellement.

Le « comment » occupe l’essentiel du roman. De la genèse du projet jusqu’à  sa réalisation, nous suivons toutes les étapes de cette entreprise titanesque. Nous rencontrons les décideurs et les petites mains et découvrons les circonstances qui les poussèrent dans cette voie. Mais le récit ne se limite pas, loin s’en faut, à la construction des silos. Il ne s’agit là que d’une étape, essentielle, incontournable, mais pas fondamentale. Le silo n’est qu’un moyen de sauvegarder une portion d’humanité. Ce que cet opus nous montre, c’est l’incroyable organisation mise sur pied pour pérenniser la survie de générations d’hommes et de femmes cloitrés dans un espace restreint.

 La vie dans les silos a en effet été pensée dans ses moindres détails.  Le récit se concentre donc fort logiquement sur le silo numéro 1, centre névralgique du projet et véritable tour de contrôle. C’est Donald, le concepteur des silos, qui nous sert de guide tout au long des 300 années qui vont s’écouler sous nos yeux. Enfin presque, puisque les quelques milliers d’hommes chargé du contrôle et de la maintenance effectuent des vacations de 6 mois avant d’être cryogénisés pour une cinquantaine d’années. Comme les différentes factions de  Donald, malgré les révélations et surprises que chacune apporte au lecteur, seraient à la longue assez lassantes, l’auteur a eu la bonne idée de les faire alterner avec des séquences de la vie dans les autres silos.

Or, ce sont précisément ces passages où l’on côtoie le petit peuple des silos qui m’ont le plus séduit. Je pense notamment aux chapitres consacrés à Mission, le jeune porteur du silo 18 qui, à peine sortie du nid douillet de son école, se trouve mêlé à un dangereux complot. Je pense aussi à ceux où l’on suit Jimmy, un ado qui tente de survivre à la révolte du silo 17 et qui doit faire face à la férocité de ses congénères puis à une incommensurable solitude. Je préfère nettement ces passages plus intimes aux grands évènements du silo 1, la petite histoire à la grande. L’humain, les sentiments y sont bien mieux traités, à hauteur d’individu. On est loin des problèmes de conscience de Donald, de sa nostalgie d’un monde révolu, de ses souvenirs de couple et de sa quête, finalement assez secondaire, de la vérité.

Voilà donc pour le « comment ». Quant au « pourquoi », il faudra se contenter d’une réponse moins complète et pour tout dire, moins définitive. Certes, on sait désormais ce qui déclenchât le projet et comment les évènements furent précipités mais, plus on avance dans le récit et plus les motifs deviennent opaques. On devine que bien des voiles restent à lever et que de nombreuses surprises nous attendent encore… et pas que des plus plaisantes.

Finalement, plus qu’une préquelle, ce roman sert de passerelle entre le premier volume de la saga et le troisième qui s’annonce. Une sorte de main tendue par-delà les siècles pour permettre l’improbable rencontre entre Donald et Juliette, les héros des deux premiers opus.

Livre de Poche SF - 2016

6 juin 2021

TAMANOIR - JEAN-LUC A. D'ASCIANO

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Si l’on en croit la postface, « Tamanoir » est né de la volonté de l’auteur d’écrire un « Poulpe » mâtiné de fantastique.

De ce simple point de vue le pari est plutôt réussi. Exception faite du titre en forme de jeu de mot, Jean-Luc A. d’Asciano a parfaitement respecté le cadre narratif et les règles institués  par Jean-Bernard Pouy, il y a près de trente ans. Son héros est une copie sinon physique du moins intellectuelle, du célèbre détective libertaire et ses comparses rappellent les personnages qui gravitent autour de ce dernier. Le récit commence également par les mêmes figures imposées avec la scène du troquet, la lecture du journal et la découverte du fait divers qui va mettre notre privé sur la piste d’une affaire criminelle que la police ne semble pas pressée de résoudre.

Ici, il s’agit du meurtre de deux bénévoles d’une association d’aide aux sans-abris abattus froidement dans le cimetière du Père-Lachaise. Une enquête qui va fort logiquement nous immerger dans le milieu interlope des laissés pour compte de la société, celui des clochards, des roms et des punks à chiens. De soupes populaires en terrains vagues, notre Tamanoir se démène pour retrouver la trace d’Ishmaël, témoin du double crime et, peut-être, véritable cible des tueurs.

Et c’est précisément lorsqu’il met la main sur le bonhomme que le fantastique fait son irruption dans le récit. Il le fait franchement, trop peut-être, au point de prendre l’ascendant sur le côté polar. Pour ma part, j’aurais préféré qu’il soit cantonné à la révélation finale ou qu’il n’apparaisse que par petites touches et non de façon aussi frontale. De plus, je ne trouve pas qu'il apporte une grosse valeur ajoutée à une intrigue qui se suffisait à elle-même. Une intrigue très bien ficelée qui, sur fonds d'arnaque au RSA, nous montre que ce sont encore et toujours les plus faibles qui font les frais du capitalisme sauvage. On appréciera d'ailleurs à ce sujet, le monologue glaçant du grand méchant de l'histoire dont les idées sont sans doute partagées par bien des PDG de multinationales.

L'enquête est menée tambour battant et sans le moindre temps mort. J'aurais aimé que l'auteur ménage quelques pauses dans son récit afin de permettre au lecteur de mieux s’imprégner de l’ambiance générale et faire davantage connaissance avec les lieux et les personnages. D'autant qu’il est également bien chargé par ailleurs. JLAD a de la culture. Les références littéraires (Lovecraft, Herman Melville) et cinématographiques (Autant-Lara…) sont nombreuses. Il écrit bien aussi. D’une écriture enlevée, vive, spirituelle… presque trop. Ca frise parfois l’exercice de style et là encore, le rythme trépidant et l’absence de pause empêchent d’apprécier toutes ses trouvailles à leur juste valeur.

Je  termine donc ce livre en ayant le sentiment d’avoir passé un agréable moment mais avec aussi une impression paradoxale de trop plein (de bons mots, de personnages, d’action) et de survol (les caractères, le cheminement de l’intrigue). Ceci étant, si Jean-Luc A. d'Asciano remet le couvert, je suis partant !

Aux Forges de Vulcain - 2020

30 mai 2021

L'INVISIBLE - JEAN DE LA HIRE

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Disons le tout de suite, le principal intérêt de ce roman - le seul ? - est de proposer une suite à « L’homme invisible » de H. G. Wells. Il fallait y penser et c’est ce que l’auteur a fait en se souvenant que le secret de l’invisibilité n’avait pas disparu avec la mort de son inventeur. Ceux qui ont lu le livre de Wells se rappellent peut-être qu’un vagabond s’était emparé des trois volumes dans lesquels le scientifique avait consigné ses recherches et qu’il s’était ensuite évaporé dans la nature. Qu’à cela ne tienne ! Le héros du roman de Jean de la Hire retrouve le bonhomme, s’empare de son trésor et se lance à son tour dans la quête du pouvoir.

Joe Rollon aura beaucoup plus de réussite dans l’accomplissement de ses desseins que le Griffin de Wells. Jean de la Hire se permet d’ailleurs d’égratigner  son homologue britannique en soulignant le manque de préparation et de logique de son personnage qui n’a pas anticipé les difficultés que son nouvel état allait lui causer. Le sien en revanche a pensé à tout. Il s’est entouré d’un complice à sa dévotion et a songé à rendre invisible des vêtements et divers objets lui évitant ainsi de se déplacer totalement nu comme ce pauvre Griffin. Il a surtout pris le temps de mettre au point une « formule retour » qui lui permet de reprendre à loisir son apparence normale.

 Nous suivons donc Joe Rollon dans son ascension. Nous le verrons tour à tour utiliser son don pour soutirer de l’argent à des spirites amateurs, glaner les informations boursières qui lui permettent de s’enrichir rapidement et accéder enfin au sommet de l’état en utilisant contre eux les secrets de ses adversaires politiques. Il réussira dans toutes ses entreprises et conquerra même la femme de ses rêves en se débarrassant d’un mari gênant…        

Alors que je me réjouissais de cette fin assez amorale pour un roman de 1953, l’auteur fait prendre à son histoire un chemin radicalement différent. Le génie du crime se transforme subitement en honnête citoyen. Adieu pouvoir, argent et plaisirs. Il n’est de vrai bonheur que dans le mariage, les enfants et l’exercice d’un emploi au service de la collectivité. Tout cela n’est pas forcément faux mais pour le coup, la métamorphose est aussi totale que décevante ! Tout juste retiendra-t-on que Jean de la Hire arrive à la même conclusion que H. G. Wells, à savoir qu’il est des pouvoirs qu’il vaut mieux laisser hors d’atteinte des hommes.

Jaeger - D'Hauteville - Fantastic - 1953

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