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SF EMOI

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6 mars 2022

LA REPUBLIQUE DU BONHEUR - ITO OGAWA

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Hatoko a épousé Mitsuro, le père de la petite fille dont elle était devenue très proche. Ravie, la jeune femme n’en est pas mois assaillie de doutes. Parviendra-t-elle à créer une famille harmonieuse et à s’occuper d’un enfant, elle qui ignore ce qu’est l’amour d’une mère 

En dépit du plaisir que j’ai éprouvé à retrouver les personnages de « La papeterie Tsubaki », je n’ai pas été enthousiasmé par cette suite qui n’apporte pas grand-chose de nouveau au lecteur. Ito Ogawa y applique la même recette que dans son précédent roman pour nous conter la vie toute simple de son héroïne dans la petite ville de Kamakura.

Au programme : ballades dans la cité et visites de ses nombreux temples, cueillette de feuilles de thé et de bourgeons de pétasites, repas préparés en famille ou dégustés au restaurant et bien d’autres menus faits qui forment le quotidien et vous font une vie bien remplie. Bien entendu, il est aussi question des clients d’Hatoko et de leurs requêtes parfois fort surprenantes. Mais son activité d’écrivain public passe cette fois au second plan et s’efface derrière les scènes de vie de sa famille toute neuve.

Il ne faut donc pas attendre de ce roman qu’il vous surprenne ou qu’il vous bouleverse. « La république du bonheur » est une ode à la simplicité et aux petites joies de l’existence. C’est aussi un éloge du temps retrouvé qui nous invite à apprécier le lent défilement des saisons et nous pousse à nous extraire du tourbillon technologique que la société de l’immédiateté veut nous imposer.

Pris séparément, les romans d’Ito Ogawa sont plutôt sympas. Mis bout à bout, on se rend compte qu’ils sont tous plus ou moins construits sur le même modèle et développent les mêmes idées. Il n’est donc pas sûr que j’y retourne. A moins que l’auteur ne change de registre…

Philippe Picquier - 2020

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27 février 2022

ABYMES - MARC FALVO

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Il y en aura sans doute d'autres, mais « Abymes » est ma première lecture d'un roman dont l'histoire se déroule pendant la pandémie de Covid 19. On pourrait bien sûr se dire qu'il y a là comme un effet d'aubaine, un opportunisme visant à alpaguer le lecteur à peu de frais. Mais non. Ce choix n'est pas neutre. La peur diffuse induite par le virus apporte au récit de Marc Falvo une ambiance particulière. Les personnages évoluent dans un environnement où les gens s'observent, se suspectent, se jugent. Les masques gomment les expressions des visages. Ils renforcent l'anonymat et accentuent la méfiance des uns et des autres. Égoïsmes et antagonismes s'en trouvent exacerbés.

Cette atmosphère anxiogène n'est pas de nature à aider l'héroïne de cette histoire. Axelle Mann n'est pas un modèle d'équilibre. Une enfance pas très heureuse au sein d'une famille mal aimante, une existence précaire, un désert affectif, l’ont considérablement fragilisé. Aussi n'est-elle pas dans les meilleures dispositions pour affronter la nuit traumatisante par laquelle elle va passer. Agression dans le métro, séquestration par un pervers, Axelle joue de malchance. Sa raison n'y résistera pas et, sans que l'on puisse déterminer avec précision le point de rupture, la jeune femme va basculer dans la folie homicide.

Si les premières morts sont accidentelles ou surviennent dans le feu de l'action, les suivantes sont données avec détermination. Il ne s'agit plus de se défendre mais de se faire justice. Un fonctionnaire tatillon, un serrurier qui gonfle sa facture, un voisin trop envahissant en feront les frais. Le rythme s’accélère, les meurtres sont de plus en plus nombreux et leur brutalité va crescendo. La damoiselle sait varier les plaisirs et use avec un même bonheur du scalpel, du godemiché et du marteau…

La narration à la seconde personne du singulier, loin d'être une simple coquetterie stylistique, apporte au récit un ton particulier. On a le sentiment qu'il s'agit d'injonctions faites à l'héroïne, que sa conduite lui est dictée par une puissance supérieure contre laquelle elle ne peut aller. Cela renforce l’impression de démence et d’inexorabilité qui entoure sa mortelle équipée.

Alors si votre pass vaccinal est à jour, n’hésitez plus ! Lancez-vous dans le récit sec et nerveux d’une colère blanche qui se transforme en folie rouge.

Faute de Frappe - Chris Anthem - 2021

Et pour acheter le truc, ça se passe là : ABYMES - Chris Anthem | Faute de frappe (editionsfautedefrappe.fr)

20 février 2022

LA ROBE DE BETON - PHILIPPE BATTAGLIA

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Sans être grand amateur de romans gore, il m’arrive de temps à autre de me laisser tenter par un de ces livres gorgés de sang et de foutre en espérant, ce qui n’est pas toujours le cas, y trouver une intrigue digne de ce nom. Un écueil que le second opus de la collection Gore des Alpes évite sans soucis.

Philippe Battaglia nous emmène du côté de Sion pour nous parler du barrage de la Grande Dixence. Cet édifice titanesque fut construit dans les années cinquante grâce à un recours massif aux travailleurs transalpins. Une main d’œuvre bon marché qui n’avait pas les moyens d’être très regardante sur ses conditions de travail. Les journées à rallonge, l’hébergement dans des baraquements sommaires, le froid, la neige, la promiscuité et les accidents, l’auteur nous fait vivre de façon très réaliste le quotidien de ces immigrés italiens venus chercher en Suisse l’espoir d’une vie meilleure.

Parmi eux il y a Alfonso, un gamin de seize ans qui espère gagner de quoi aider sa famille restée au pays. Outre le difficile apprentissage d’un métier pénible exercé dans des conditions précaires, il devra aussi composer avec la haine dont le poursuit Il Verme, un compatriote dangereusement fourbe. Il pourra heureusement compter sur l’amitié d’Usignolo qu’une relation amour/haine lie au gigantesque ouvrage de béton.

Cette première partie de « La robe de béton » a un côté « terroir » très marqué et on en oublierait presque que c’est un roman gore que l’on tient entre les mains. Il y a bien un peu de cul et quelques morts, mais rien de franchement dérangeant ou de vraiment sale.

Tout change dans la seconde moitié. Cinquante années se sont écoulées et les nombreux ouvriers morts lors de la construction du barrage viennent crier vengeance. S’en suivent alors des scènes bien sanguinolentes, un peu répétitives à mon goût mais toujours introduites avec humour ou émotion, selon la personnalité de la victime ou du bourreau. Et comme si cela n’était pas suffisant, l’auteur se fait plaisir en déchainant sur son beau et montagneux pays, une apocalypse d’eau et de béton.

Gore des Alpes - 2019

13 février 2022

MAIS L'ESPACE... MAIS LE TEMPS... - DANIEL WALTHER

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Les romans de Daniel Walther se lisent davantage pour leurs ambiances et pour les images suscitées par sa prose un peu précieuse que pour la qualité de leurs intrigues. Celui-ci ne fait pas exception à la règle. C’est sans doute même l’un des plus étranges et abscons de l’auteur.

Il débute à la façon d’un space opera tout à fait classique où il est question d’un empire interstellaire militariste et dictatorial et d’un écrivain qui supporte mal sa vie dans une société sous contrôle. Anjak Devister, c’est son nom, décide donc de partir à la recherche d’une planète légendaire dont un vieil ivrogne lui a vanté l’étrangeté.

Cette partie du roman est plutôt bien tournée. On suit avec intérêt les déboires du héros sur son monde d’origine, la façon dont il parvient à s’en extraire et les efforts consentis pour retrouver la trace de la planète Phalline. Mais une fois sur place, le récit prend une tournure bien différente. La SF se mâtine de fantasy et l’on est embarqué dans une sorte de voyage initiatique.

Cités abandonnées, mers ignorées, pêcheurs taciturnes et guerriers mélancoliques, voilà quelques-unes des rencontres qu’il lui sera donné de faire. On ignore s’il s’agit de la réalité ou de rêveries provoquées par une drogue quelconque mais tout cela reste très contemplatif. Et ce ne sont pas les coquetteries stylistiques de l’auteur, les intermèdes et les passages en majuscule, qui viennent changer la donne.

On sort donc un peu déçu de cette lecture qui nous parle sans nous convaincre de pouvoir, de liberté et d’amour.

Fleuve Noir Anticiaption - 1981

6 février 2022

LE MANUSCRIT HOPKINS - R. C. SHERRIFF

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La Lune ayant dévié de sa trajectoire, une collision avec la Terre semble inévitable. Après avoir longtemps gardé le secret, le gouvernement britannique entreprend de préparer le pays au cataclysme qui s’annonce. 

« Le manuscrit Hopkins » est un curieux mélange de roman catastrophe,  de post-apo et de satire politique.

Roman catastrophe tout d’abord puisque ce thème occupe une bonne moitié de l’histoire. De la découverte du phénomène astronomique qui menace la Terre jusqu’à sa réalisation, l’auteur nous invite à suivre la progression du danger et ses conséquences sur les activités humaines. Il se concentre sur un petit bout d’Angleterre : Beadle, bourgade rurale du Hampshire où réside Edgar Hopkins . Et c’est avec ce personnage qui n’a rien, mais alors vraiment rien d’un héros, que nous allons vivre ces évènements qui vont révolutionner le monde.

Au premier abord, Edgar Hopkins est un individu qui n’inspire guère de sympathie. Mesquin, égoïste, avide d’honneurs, il ne songe qu’à son petit confort de vieux célibataire et n’a d’attention que pour son élevage de poules primées. Mais le petit bonhomme détestable va se révéler beaucoup moins ridicule qu’il n’y parait. Il saura se rendre utile à sa communauté, prendra en charge deux orphelins et résistera, seul ou presque, aux trompettes guerrières du nationalisme. C’est donc par la bouche de cet insignifiant quidam que l’auteur nous raconte les sept mois qui précèdent le cataclysme. Sept mois pendant lesquels il sera question du secret qui entoure l’incroyable nouvelle, des demi-mensonges du gouvernement pour éviter la panique puis des moyens pour y faire face et enfin, de la catastrophe elle-même.

Cette partie du roman a un petit côté old school, quelque chose de Wells ou de Verne dans sa façon de nous narrer le quotidien de Hopkins et les réunions de la très british Société britannique de la Lune où savants et notables discutent fin du monde en buvant le thé. Le décalage entre le drame qui se joue et l’existence très terre à terre de notre éleveur de poules apporte au roman une note d’humour bienvenue qui lui évite de sombrer dans le pathos.

Une fois survenue la catastrophe, l’intrigue tourne fort logiquement au post-apocalyptique. Nous découvrons alors comment l’Angleterre se reconstruit, au triple niveau de l’état, de la ville et de la cellule familiale. L’auteur nous donne ainsi quelques indications sur la façon dont les institutions anglaises se relèvent et entreprennent de rétablir leur autorité sur le pays. Mais c’est surtout la ville de Beadle que nous voyons renaître peu à peu grâce  aux efforts des survivants qui saisissent là l’occasion de repartir d’un meilleur pied. Là encore Hopkins et les deux jeunes gens qu’il a pris sous son aile sont aux premières loges pour nous montrer comment la survie puis la reconstruction s’opèrent.

Malheureusement, ces bonnes intentions feront long feu. Ecrit en 1939, le roman de Robert Cedric Sherriff est marqué par la situation internationale du moment. On retrouve d’ailleurs dans les discussions entre grandes puissances au sujet du partage des richesses de la Lune, un peu des tractations avec l’Allemagne nazie. L’auteur pressent la guerre qui s’annonce et semble très pessimiste quant à l’avenir de l’Europe. Il est tout cas persuadé que ce n’est pas un danger d’outre espace qui causera la fin de l’humanité. L’homme s’en chargera lui-même. Comme un grand !

L'arbre Vengeur - L'alambic - 2009

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30 janvier 2022

ASPHALT BLUES - JAOUEN SALAÜN

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Asphalt blues est un fort volume de plus de deux cent pages qui nous raconte les destins croisés de deux couples dans une Amérique futuriste. Précisons-le tout de suite, il ne s’agit pas vraiment de science-fiction. Le monde de 2038 ressemble comme un frère à celui de 2022. Les préoccupations des hommes et des femmes y sont à peu près identiques et les problèmes auxquels ils sont confrontés restent les mêmes. En fait, mis à part quelques gadgets technologiques et des véhicules aux lignes futuristes, l’histoire pourrait tout aussi bien se passer de nos jours.

L’intrigue puise d’ailleurs dans notre actualité. Il est question de multinationales toutes puissantes, de politiques corrompus et d’activistes écolos de plus en plus radicaux, bref rien de particulièrement neuf. Cela n’a toutefois pas beaucoup d’importance. Ce dont l’auteur veut réellement nous parler c’est de changement, de choix et de rupture. Qu’il s’agisse de mettre fin à une histoire d’amour ou de faire un enfant, de se lancer à corps perdus dans un combat politique ou de renoncer à ses ambitions professionnelles, il y a loin de l’intention à l’acte. Se réaliser pleinement est sans doute une bonne chose, encore faut-il être prêt à en assumer les conséquences.

La quarantaine à peine passée, les quatre héros de ce récit sont arrivés à cet instant de leur vie où ils sont déjà assez vieux pour se retourner et contempler ce qu’ils ont accompli et encore suffisamment jeune pour décider d’un avenir différent. Poussés par les évènements, par le mal être ou par les conseils d’un ami, ils vont franchir leur Rubicon. Leurs trajectoires vont se frôler, se juxtaposer, s’influencer sans qu’ils se croisent pour autant. Cela donne une impression de maelstrom puissant et indifférent contre lequel il faut lutter pour aller au bout de ses envies.

A présent, parlons dessin. Et là, les choses se gâtent. Je n’ai pas beaucoup aimé ceux de Jaouen Salaün et notamment sa représentation des personnages dont les expressions m’ont parues trop figées, un peu comme dans les romans photos qu’on trouvait  - qu’on trouve encore ? – dans la presse féminine. Et puis ces quadras ont des physiques de jeunes premiers. Leurs visages poupons, sans la moindre ride, ne sont absolument pas raccord avec les sentiments qui les animent et les expériences par lesquelles ils sont censés être passés. Ce n’est peut-être qu’un détail, mais il m’a empêché d’adhérer pleinement à leur histoire.

J’ai davantage apprécié le décor et notamment les vues panoramiques des cités, des bâtiments ou des paysages mis en valeur par des jeux de lumière changeant en fonction de l’instant ou de la météo. J’ai également été séduit par ses partis pris audacieux en matière de couleurs, par ses fondus et par l’omniprésence de l’eau (piscine, mer, pluie) dont la transparence filtre les images, atténuant ou exacerbant les émotions.

Les Humanoïdes Associés - 2021

23 janvier 2022

LE ROI DES MONTAGNES - EDMOND ABOUT

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De passage en France, un jeune botaniste allemand rend visite à un célèbre écrivain. Il va lui conter l’histoire de sa captivité dans les montagnes grecques soumises à la loi d’un puissant chef de bande. 

« Le roi des montagnes » fait partie de ces œuvres à mi-chemin du roman et du récit de voyage tel qu’il s’en écrivait au XIXème siècle. La classe aisée d’alors s’initie au tourisme et s’enthousiasme pour les civilisations de l’Antiquité dont ils découvrent les vestiges. Ils vagabondent autour des pyramides, s’extasient devant le Parthénon et louent le génie des latins et des anciens grecs. Les auteurs de l’époque n’échappent pas à cette mode. Flaubert, Gautier, Maupassant et bien d’autres feront le « voyage d’Orient » dont ils tireront parfois la matière de leurs livres.

Edmond About ne partage pas cet engouement. S’il n’est pas insensible au passé glorieux de la Grèce, il est beaucoup plus réservé sur sa grandeur présente. Il critique ses institutions et se moque sans vergogne de la figure du pallicare, le bandit grec symbole de la résistance à l’occupation ottomane. Tout au long de son livre les hellènes en prennent donc pour leur grade. Sous sa plume, les hommes politiques, les banquiers, les gendarmes sont corrompus jusqu’à la moelle tandis que les fameux bandits agissent comme de vulgaires boutiquiers. Hadji Stavros, le fameux roi des montagnes, est certes décrit comme un personnage charismatique et courageux mais aussi comme un véritable usurier plaçant le produit de ses rapines dans les banques anglaises.

Les grecs ne sont pas les seuls à subir le vitriol de ses commentaires. Il se moque aussi des anglais et de leur tendance à croire que la puissance de leur empire leur donne tous les droits. Il égratigne le cartésianisme un peu obtus des allemands et le seul personnage tricolore de l’histoire est un petit bonhomme falot, craintif et avare.

Comme on le voit, le roman d’Edmond About est plutôt placé sous le signe de la satire et de l’humour. Les déboires des otages et leurs tentatives d’évasion sont l’occasion de scènes souvent fort drôles et l’évocation du chef des voleurs régissant son petit monde de malfrats et de coupe-jarrets comme le ferait un capitaine d’industrie vaut à elle seule le détour. On est donc d’autant plus surpris de voir la comédie exotique prendre un tour plus dramatique lorsque le pauvre Hermann Schultz subit la vengeance de ses geôliers et se voit infliger d’éprouvantes tortures : verges sur la plante des pieds, cheveux arrachés, brûlures diverses sur  le corps…

Le roman se terminera néanmoins sur un ton plus léger quoique sans happy-end. S’il sort vivant de son aventure parmi les brigands, le héros de cette histoire n’obtiendra pas la main de sa dulcinée, constatant à ses dépens que la parole des puissants - d’Angleterre et d’ailleurs -  a moins de valeur que celle d’un voleur grec !

Phébus - 2005

16 janvier 2022

CE QU'IL Y AVAIT DERRIERE L'HORIZON... - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Les statistiques sont formelles. Plus on lit de livres d’un même auteur, plus on a de chance de tomber sur un titre décevant. Alors voilà. C’est fait. J’ai lu un mauvais Andrevon. Enfin mauvais n’est pas le mot. Disons plutôt un Andrevon très moyen. Parce qu’il y a quand même sa belle écriture, riche et fortement évocatrice avec sa façon bien à lui de faire vivre ses personnages en toute simplicité, au plus près de leur quotidien. Mais ici, elle ne suffit pas à sauver le livre.

Pourtant le truc était prometteur. Intriguant, angoissant, haletant, il happe instantanément le lecteur et le plonge dans un abîme de conjectures sans toutefois lui laisser le temps de se pencher sur les mystères qui s’accumulent face à un héros complètement débordé. Le pauvre Joseph Wong a en effet le plus grand mal à comprendre ce qui lui arrive. A peine rentré chez lui après sa partie de pêche dominicale, le pauvre homme est agressé par tous les membres de sa famille. Son fils tente de l’électrocuter, son bébé veut lui croquer les mimines et sa moitié l’accueille avec un couteau de cuisine. Et ce n’est pas fini ! Ses parents, sa belle famille, ses vieux potes se mettent à le courser avec apparemment une seule idée en tête : le trucider. Avouez qu’il y a là de quoi se poser quelques questions, chercher à comprendre le pourquoi et le comment. Et on s’attend à du lourd, du surprenant, de l’atypique.

Et ben non ! Comme une baudruche qui fait pschitt, l’intrigue accouche d’une très banale histoire d’invasion extra-terrestre. Oui je spoile. Mais rassurez-vous, rien de bien grave à cela. L’auteur nous dévoile assez vite les dessous de l’affaire et cet affrontement entre les Andromorphes et les Scyncomorphoïdes pour la domination de la Terre n’a malheureusement rien de particulièrement original. La façon dont ils s’y prennent pour désigner le vainqueur, se livrant à une sorte de jeu afin d’éviter de se détruire réciproquement, a déjà été exploitée et l’intervention d’entités supérieures pour mettre de l’ordre dans tout ce bordel m’a fait l’effet d’un raccourci un peu grossier pour clore fissa le roman.

Au final, celui-ci  se résume donc pour l’essentiel à une longue course poursuite entrecoupée de combats extrêmement violents. Pas de quoi fouetter un chat donc. Andrevon m’a habitué à tellement mieux que j’en deviens peut-être trop exigeant !

Fleuve Noir Anticipation - 1991

9 janvier 2022

LE TEMPLIER DU PAPE - JEAN-MICHEL THIBAUX

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Lorsque je suis arrivé au terme de ce livre, je me suis dit que Jean-Michel Thibaux devait avoir prévu une suite qu’il n’a pas eu le temps d’écrire (il est décédé en 2018). Difficile autrement d’expliquer une construction aussi déséquilibrée. Tout au long de son roman, il alterne en effet l’histoire d’une orpheline dans les états latins d’Orient à l’époque de la troisième croisade et celle d’un jeune clerc dans la Provence de la même période. Deux existences, deux destinées bien éloignées l’une de l’autre mais dont on imagine qu’elles doivent finir par se rejoindre. Et la rencontre a bien lieu avec à la clé son inévitable idylle. Le souci, c’est qu’elle intervient au bout de 300 pages alors que le roman n’en compte que 340 ! Résultat, on a un peu le sentiment d’avoir assisté à un long prologue qui déboucherait directement sur l’épilogue.

Heureusement, cette très longue entrée en matière ne manque pas d’intérêt. On y découvre sur une bonne dizaine d’années la vie des deux enfants, bientôt des adolescents, et les univers où ils évoluent. D’un côté la précarité d’une existence parmi les combats, les complots et les assassinats, de l’autre la relative sécurité d’un monastère puis d’un palais épiscopal. En dépit de la dimension épique qui entoure l’histoire de Gisla dans les faubourgs de Jaffa et son évocation de Saladin et Richard Cœur de Lion, j’ai une petite préférence pour le drolatique parcours d’Asselin parmi les ors et les excès de la cour de l’évêque Rainier.

Pour autant, cela ne suffit pas à faire un roman. En guise d’intrigue l’auteur se contente de glisser ses personnages dans les interstices de la grande histoire, en l’occurrence le détournement de la quatrième croisade et la prise de Constantinople. Mais le plus décevant est qu’il se soit cru obligé de les transformer en guerriers, faisant d’Asselin un templier et métamorphosant Gisla en une sorte de chevalier d’Eon des croisades.

Il avait pourtant des héros tout à fait valables avec cette jeune femme initiée aux secrets des poisons et qui évolue au plus près des cercles du pouvoir dans un orient objet de tous les appétits ou même avec ce jeune clerc doué pour les langues et passant des embrouilles Marseillaises aux arcanes de la politique pontificale. Hélas, Jean-Michel Thibaux semble faire partie de ces auteurs pour qui moyen-âge rime immanquablement avec chevalier et gente dame et pour qui les gens du commun n’ont pas leur mot à dire dans ce type de fresque. Dommage.

Presses de la Cité - Terres de France - 2013

2 janvier 2022

CROISIERE SANS ESCALE - BRIAN ALDISS

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« Croisière sans escale » est l’un des récits de vaisseaux générationnels les plus connu. Pourtant, la première moitié du livre de Brian Aldiss ressemble bien davantage à une histoire d’apprentissage et de quête comme on en trouve dans les romans de fantasy. Outre une société sclérosée et dominée par une religion austère on y retrouve en effet  la traditionnelle figure du jeune héros qu’un esprit aventureux et une volonté d’émancipation vont extraire de son milieu et conduire à bouleverser la vie de ses congénères.

Les premiers chapitres sont donc fort logiquement consacrés à la tribu du jeune Roy Complain et aux règles qui la régissent. On découvre une micro société de chasseurs cueilleurs qui survit misérablement des maigres ressources de son environnement. Une société dans laquelle Roy se sent à l’étroit et dont il supporte de plus en plus mal les contraintes et la hiérarchie. Après la punition de trop il accepte sans trop d’hésitation de se joindre à l’expédition que le prêtre Marapper a montée dans le plus grand secret. Là encore, le cheminement de l’intrigue emprunte davantage à la fantasy qu’à la SF. Une communauté de compagnons aux aspirations les plus diverses, un voyage dans un environnement hostile, des rencontres avec d’autres groupes humains ou espèces pour le moins surprenantes, des dangers multiples…

La seule différence avec ce type de récits est le cadre dans lequel l’action se déroule. Le lecteur a en effet un avantage considérable sur les personnages puisqu’il sait que ces derniers évoluent dans un vaisseau spatial. Il est donc attentif aux différents pièges qui les guettent et savoure par avance les mauvaises surprises qui les attendent. Et elles ne manqueront pas. La jungle des cultures hydroponiques dont rien n’entrave plus la prolifération, les marécages formés par les anciennes piscines, les zones d’apesanteur qui donnent l’impression de marcher la tête en bas…

Il faut donc attendre la rencontre avec le « peuple de l’avant » pour que la SF s’installe véritablement. A partir de là tout va aller beaucoup plus vite. Le récit prend un tour plus politique et les révélations se succèdent à vive allure. Comment la majeure partie de l’équipage a-t-elle régressé à un stade primitif ? Pourquoi subsiste-t-il ici et là des îlots de civilisation ? Qui sont les hors-venus et les géants ? Toutes les questions que le lecteur s’était posées trouveront leur réponse tandis que les différents groupes humains s’affrontent ou s’allient pour la prise de contrôle du vaisseau.

La chute laissera peut-être à certains un petit goût d’inachevé. Pour ma part elle ne m’a pas déplu. J’y ai vu une métaphore de notre humanité placée devant les conséquences de ses actes et qui réalise un peu tard et ô combien douloureusement, qu’elle va devoir continuer de vivre sur un monde qu’elle a contribué à dévaster.

Denoël - Présence du Futur - 1983

26 décembre 2021

LES AVENTURES DE JEAN-MARIE CABIDOULIN - JULES VERNE

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Ne pouvant différer davantage le départ du Saint Enoch pour sa nouvelle campagne de chasse à la baleine, le capitaine Bourcart est contraint d’engager le seul tonnelier disponible : Jean-Marie Cabidoulin. Ce n’est pas que le vieil homme ne connaisse pas son affaire mais il traîne derrière lui une réputation de porte-poisse et a déjà miné le moral de plus d’un équipage en colportant la légende d’un dangereux serpent de mer. Très vite pourtant, des faits étranges surviennent. Le monstre marin existerait-il vraiment ?

On sait l'intérêt que Jules Verne portait aux choses de la mer. La marine à voile tient une place importante dans son œuvre et il a lui-même effectué de nombreuses croisières sur ses propres bateaux. Il est donc parfaitement à son aise pour nous conter l’histoire de ces navires qui, au XIXème siècle, partaient pour des campagnes de pêche, souvent fort longues.

C’est de chasse à la baleine qu’il a choisi de nous parler dans ce petit roman assez méconnu. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il maîtrise parfaitement son sujet. Qu’il s’agisse du matériel utilisé, de la composition de l’équipage, des zones de pêche, des comptoirs de ventes ou de tout ce qui touche aux cétacés (harponnage, dépeçage, transformation en huile…), Jules Verne est d’une érudition sans faille. Avec un vocabulaire technique parfois un peu hermétique, il nous narre par le menu le rude métier de ces hommes contraint de prendre de grands risques pour gagner de quoi vivre.

C’est très instructif mais il faut bien l’avouer aussi, guère passionnant. Car côté aventure, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent si ce n’est les multiples dangers qui guettent les marins d'alors (tempêtes, récifs...) et quelques épisodes illustrant la rivalité du Saint Enoch avec un baleinier anglais.

Finalement le seul vrai suspens de cette histoire repose sur le fait de savoir si le serpent de mer évoqué par le tonnelier est bien réel et s'il fera son apparition avant la fin du récit. Les amateurs de fantastique resteront toutefois sur leur faim puisque l’on en restera aux conjectures. A chacun de se faire son opinion. Celle de Jules Verne semble toute faite et l’on devine sans mal qu’il se rallie à la raison et à la science plutôt qu’à la crédulité populaire !

Avec ses personnages qui manquent de profondeur et le peu d’ambition de son intrigue, « Les aventures de Jean-Marie Cabidoulin » n’est donc qu’un récit bonasse qui n’enflamme jamais l’imagination du lecteur. Dommage.

Les Humanoïdes Associés - Bibliothèque Aérienne

19 décembre 2021

LA FLÛTE DE VERRE FROID - GILLES THOMAS

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« La flûte de verre froid » fait partie de ces romans de Fantasy qui me rappellent pourquoi j'ai cessé de m'intéresser de près au genre. Des livres sans originalité qui se contentent d’utiliser les mêmes vieilles recettes avec  les mêmes ingrédients un peu périmés. Et c’est bien le cas ici avec cette histoire on ne peut plus classique où il est question d’une dangereuse quête menée par un guerrier sans peur et presque sans reproche.

Le récit de Gilles Thomas manque d'enjeu et de profondeur.  Il se résume à une succession d’épreuves au cours desquelles son héros affrontera une idole de bronze, un serpent de mer, un arbre anthropophage, des libellules géantes, un ogre à trois têtes et bien d’autres saloperies, dentues, poilues, griffues ... A priori, pas de quoi s'ennuyer. Et pourtant, si. En dépit de leur diversité, les dangers auxquels le brave Jax et son chat se trouvent confrontés finissent par être répétitifs et installent une sorte de lassitude que rien ne vient secouer et surtout pas les autres personnages, monolithiques et sans envergure.

Le back-ground aussi n'est qu'esquissé. La qualité des descriptions n'est pas en cause mais on reste beaucoup trop en surface : paysages, vêtements, bâtiments, rien que du factuel. Pas un mot sur la culture ou les régimes politiques ni sur les interactions entre les différents peuples rencontrés. Il est certes difficile de s'en tirer avec seulement 190 pages mais tout de même, en retranchant deux ou trois scènes de combat et quelques galipettes, l'auteur eut trouvé un peu de place pour étoffer son univers et lui donner davantage de matière.

« La flûte de verre froid » n’est donc qu’un petit divertissement sans prétention qui ne laissera pas grand souvenir chez le lecteur. Un lecteur qui fera bien de ne pas s’en tenir à ce seul opus pour découvrir l’œuvre de l’auteur qui, par ailleurs, en vaut vraiment la peine.

Fleuve Noir Anticipation - 1993

12 décembre 2021

UN CHÂTEAU EN BOHÊME - DIDIER DAENINCKX

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Après en avoir terminé avec les enquêtes de l’inspecteur Cadin, je poursuis mon exploration de l’œuvre de Didier Daeninckx avec ce one-shot qui met en scène un privé bien plus rigolo.

François Novacek est un  ancien journaliste reconverti en détective privé. Sollicité par une ancienne collègue, il accepte de se rendre dans la toute jeune République Tchèque – nous sommes en 1994 – afin de retrouver la trace de son écrivain de mari.

Disons-le tout de suite, l’enquête n’est guère palpitante. Il y a pourtant ce qu’il faut de filatures et de scènes d’action pour maintenir le lecteur éveillé tout au long des deux cent et quelques pages que compte le bouquin.. Il n’empêche, les déambulations du détective, ses rencontres, ses discussions et même ses découvertes ne parviennent pas à nous passionner. Le fait qu’il dispose de contacts bien placés qui aplanissent considérablement les difficultés y est sans doute pour quelque chose. Quant à l’intrigue secondaire sur l’attitude de son père avant qu’il n’émigre en France, elle n’apporte absolument rien à l’histoire.

Reste donc une peinture intéressante d’un pays qui entame sa transition vers l’économie de marché sans avoir tout à fait réglé ses comptes avec son passé soviétique. L’ambiance encore austère est également parfaitement rendue avec ses files de HLM staliniens, ses statues déboulonnées, le froid, la neige… Et puis l’histoire se déroule dans l’univers du livre, entre bouquinistes, bibliothèques, archives, cercles littéraires et conventions. Les amoureux de vieux papiers seront ravis.

Gallimard - Folio Policier - 1999

5 décembre 2021

LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA - KEIGO HIGASHINO

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Pour échapper à la police après un cambriolage, trois jeunes gens se réfugient dans une boutique désaffectée. Alors qu’ils attendent que l’aube se lève pour se mêler à la foule des citadins partant travailler, une lettre apparait mystérieusement dans la boite aux lettres du commerce. Plus étonnant encore, elle semble avoir été écrite trente ans plus tôt… 

Après avoir lu les tout premiers chapitres de ce roman, je me suis fait la réflexion que j’allais avoir du mal à en venir à bout. Un huis-clos avec seulement trois personnages pas forcément très profonds, des dialogues qui sonnent franchement faux et un jeu de questions/réponses tout juste agrémentée de quelques surprises sur les conséquences de ces échanges, voilà qui ne laissait rien présager de très passionnant.

Heureusement, Keigo Higashino a eu la bonne idée de nous livrer un récit déstructuré. On quitte assez vite le bazar, ses petits délinquants et même le XXIème siècle pour se retrouver balloté en différents lieux et différentes époques. Les intrigues se télescopent, les fils narratifs s’imbriquent et les personnages se croisent et se recroisent, mêlant leurs existences et leurs destinées. Cela apporte du rythme à son histoire tout en la faisant baigner dans une ambiance doucement nostalgique.

Ceci dit et malgré la virtuosité dont l’auteur fait preuve dans la conduite de son récit, j’ai été déçu par ce roman où le thème du voyage dans le temps m’a paru sous employé. Il y a bien quelques idées sympathiques ainsi qu’un petit paradoxe temporel à la fin de l’histoire, mais cela reste assez anecdotique. En fait, « Les miracles du bazar Namiya » est davantage une fable qu’un véritable roman de SF. Il n’est qu’un prétexte permettant à l’auteur de nous immerger dans le Japon de ces cinquante dernières années au travers de divers évènements, marquants ou non, de son histoire récente.

Il sera ainsi question du boycott des jeux olympiques de Moscou, de la Beatlemania, de l’éclatement de la bulle spéculative à la fin des années 80, de la révolution internet… L’occasion aussi pour l’auteur d’évoquer des sujets aussi divers que la place des femmes et des jeunes dans une société encore très patriarcale, la mutation vers un mode de vie résolument occidental ou les inégalités sociales.

Cela nous donne un de ces romans « feel good » comme en écrit Ito Ogawa : une petite douceur pleine de bons sentiments. C’est mignon et un peu moralisateur mais l’auteur parvient heureusement à ne pas sombrer dans le sirupeux. Il n’y a pas à proprement parler de happy-end et le seul miracle qu’accomplit le bazar Namiya, c’est de redonner confiance à des personnes un peu perdues qui ont juste besoin de croire en elles : « Tout dépend de vous. Votre liberté est infinie, comme vos possibilités. »

Actes Sud - Babel - 2021

28 novembre 2021

LA CHIENNE DU TZAIN BERNARD - GABRIEL BENDER

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Le gore est un genre qui a presque disparu des étals des libraires depuis l’arrêt, en 1990, de la collection éponyme. Il fallut attendre 2013 pour que les éditions Trash remette le couvert, hélas pour quelques années seulement. Mais tout n’est pas perdu ! Nos amis suisses ont relevé le gant et proposent depuis 2019 de courts romans où la violence, l’hémoglobine et le sexe sont de nouveau à l’honneur. Des romans qui, tous, se déroulent dans les Alpes et empruntent à sa géographie, son histoire, ses traditions… C’est Gabriel Bender qui inaugure la collection. Il nous emmène dans le Valais, au tout début du XIXème siècle pour nous conter l’histoire d’un petit bout de Suisse soumis au népotisme d’une puissante famille.

Ses descriptions, tant géographiques que sociales, sont rapides mais font mouche. En quelques saynètes bien senties, l’auteur nous montre comment la noblesse impose sa loi en phagocytant tous les postes de pouvoir, militaire, juridique ou religieux. Au hasard des pérégrinations de ses personnages, nous rencontrons ainsi l’Abbesse d’un couvent qui fait régner une curieuse discipline parmi ses nonnes, une nièce du pape qui n’avale pas que des hosties et quelques autres représentants d’une caste dirigeante perverse et corrompue. On signalera aussi un curé de campagne qui tient des statistiques sur les décès dans sa commune, l’âge moyen des défunts, les causes de la mort, nous livrant ainsi comme un panorama des dures conditions d’existence du petit peuple.

Et puis bien sûr, il y a la façon dont l’auteur casse le mythe du Saint Bernard. Exit le gentil toutou avec son tonnelet de fine. Place à la vilaine bestiasse tout en crocs et en muscles, qui déchiquette les malheureux qui lui sont jetés en pâture à l’occasion de combats sur lesquels les notables du coin prennent des paris. Mais, alors que ces nouveaux jeux du cirque auraient pu, auraient même dû constituer le point d’orgue du roman, l’auteur ne s’y intéresse pas plus que ça. Il évoque très rapidement les combats au cours desquels sont sacrifiés orphelins et vagabonds et s’attache plus aux problèmes de logistique (où trouver de nouvelles victimes ?) qu’à nous conter le calvaire des participants. Ses descriptions manquent de substance. Il n’y a pas de crescendo dans l’angoisse et dans l’horreur et, la plupart du temps, les victimes ne sont qu’entraperçues. On a le temps ni de les connaître, ni de s’y attacher. Difficile dans ces conditions d’éprouver de la compassion à leur égard et de trembler devant la triste fin qui les attend.

De fait, « La chienne du Tzain Bernard » est un gore sans excès, si tant est que la chose soit possible. C’est en tout cas un roman qui ne s’appesantit jamais sur les scènes les plus crues, qu’il s’agisse de sexe ou de meurtre. Les amateurs d’hémoglobine resteront sans doute un peu sur leur faim mais l’auteur compense largement avec l’humour. Noir l’humour. Un condensé d’ironie et de cynisme qui culmine dans les reparties du Colonel et dans ses conversations avec son serviteur. Jacques Valtzoret et Moustique, composent deux personnages hauts en couleurs. L’un sûr de lui et de l’impunité que lui confère son statut et ses origines, l’autre surtout préoccupé de sa survie mais jetant néanmoins un œil aussi perçant que désabusé sur les atrocités dont il est témoin.

Bref, en dépit d’une intrigue tout de même assez légère, Gabriel Bender nous offre un roman réjouissant et enlevé qui lance parfaitement cette nouvelle collection. Gore is not dead. Qu’on se le dise !

Gore des Alpes - 2019

21 novembre 2021

ELLES SE RENDENT PAS COMPTE - BORIS VIAN

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Lorsqu’il se rend compte que son amie Gaya est tombée sous la coupe de trafiquants de drogue, Francis Deacon entreprend de la tirer d’affaire. Il va trouver face à lui des femmes particulièrement coriaces. 

Boris Vian est un artiste adulé par des générations d’adolescents pour ses romans décalés tels que « L’écume des jours » et « L’arrache-cœur ». Pour ma part, je n’ai lu que « L’automne à Pékin » et, le moins que je puisse dire, c’est que la rencontre ne s’est pas faite. J’avais alors une petite vingtaine d’années. Trente ans sont passés depuis et je me suis dit qu’il était peut-être temps de lui donner une nouvelle chance. Et c’est ce que j’ai fait avec l’un de ses polars publiés sous le pseudo de Vernon Sullivan.

S’il eut à l’époque quelques problèmes avec la censure, je pense qu’il aurait aujourd’hui des soucis à se faire du côté des ayatollahs du politiquement correct. Le roman est en effet truffé de remarques machistes et homophobes. Mais il faut replacer le bouquin dans son contexte et se rappeler qu’il date de la fin des années quarante. Les mentalités n’étaient pas les mêmes et le regard porté sur les femmes et les homosexuels a depuis, et c’est heureux, largement changé. Et puis on signalera à sa décharge que les femmes sont très présentes dans cette histoire qui met en scène, et ce n’était alors pas si fréquent, un gang de femmes.

Pour le reste, on est en présence d’un roman noir tout à fait classique mais traité sur le mode comique. Une sorte de bon gros pastiche avec ce qu’il faut de filatures, de fusillades, de malfrats et de pépées en détresse. Le rythme est trépidant. On n’a vraiment pas le temps de s’ennuyer et les impressions et reparties du héros/narrateur apportent au récit  une note de gaieté et d’humour qui lui va bien.

Le livre de Poche - 2000

14 novembre 2021

SILOS GENERATIONS - HUGH HOWEY

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Après avoir surmonté bien des épreuves, Juliette est devenue le nouveau maire du silo 18. Forte de sa toute nouvelle autorité, elle entreprend de secourir les quelques survivants du silo voisin. De son côté, Donald tente également de leur venir en aide tout en continuant sa quête de vérité sur la construction des silos et le sort qui leur est promis. 

Quand on écrit un cycle, une saga ou une trilogie, le plus dur doit être de lui apporter une conclusion satisfaisante. A défaut le lecteur éprouvera une déception à la hauteur des attentes suscitées, un « tout ça pour ça » qui risque bien de le détourner de l’auteur pour un bon bout de temps. Alors, Hugh Howey est-il parvenu à se tirer de ce délicat exercice ? On va dire que oui. Mais tout juste. Mention passable et service minimum.

En fait, le principal défaut de cet ultime volume de la trilogie « Silo » est qu’il n’apporte pratiquement rien de neuf à l’histoire. Il se contente de confirmer les postulats et les déductions initiés dans les tomes précédents et d’aller jusqu’au bout de la destinée, assez prévisible, de chacun de ses héros.

On sent que l’auteur est un peu à cours d’idée et n’arrive plus à relancer la machine. Alors il ressasse (mêmes lieux, mêmes personnages), se perd dans des détails sans importances (la disparition d’Elise) ou dans des intrigues secondaires qui ne font qu’alourdir son propos (la nouvelle église du Pacte).

Résultat, alors que j’aurais dû être impatient de connaître la chute de l’histoire, j’ai éprouvé bien du mal à venir à bout  de ce roman pourtant beaucoup moins épais que ses devanciers. On saluera néanmoins l’entreprise colossale de Hugh Howey qui signait là ses tout premiers romans, son sens du rythme et sa capacité à croquer des personnages qu’il sacrifie dès que besoin sans s’encombrer de trop de sentimentalisme.

Acte Sud - Exofictions - 2014

 

7 novembre 2021

VAGUE A L'ÂME AU BOTSWANA - ALEXANDER McCALL SMITH

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Si JLB Matekoni était sans conteste le « héros » du second volet des enquêtes de Mma Ramotswe, le futur époux de la détective botswanaise est en revanche quasiment absent du troisième. Une bonne raison à cela : le pauvre homme est victime d’une sévère dépression. Mma Ramotswe va donc devoir gérer de front son agence de détective et le garage du pauvre homme. Elle va heureusement pouvoir compter sur le soutien sans faille de sa secrétaire.

Mma Makutsi, dont le personnage s’était déjà étoffé dans l’épisode précédent, va prendre encore davantage de carrure. Elle sera notamment amenée à résoudre l’une des deux enquêtes dont il est ici question tout en parvenant à s’imposer face à des apprentis mécaniciens récalcitrants. Ses rapports avec ces derniers nous donnant par ailleurs les pages les plus drôles du roman.

Ainsi qu’on le voit, les problèmes domestiques auxquels sont confrontés les personnages sont au moins aussi intéressants que leurs enquêtes. Des enquêtes sans meurtres ni véritables dangers mais dont chacune illustre un aspect de la société botswanaise. Il sera ainsi question de la mainmise des riches propriétaires terriens sur la classe politique du pays et du changement des mentalités induits par l’avènement d’une société de l’apparence.

10/18 - Grands Détectives - 2007

1 novembre 2021

CHAK DE PALAR - P-J HERAULT

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Les vahussis sont en danger. Une terrible maladie décime la population et rien ne semble pouvoir l'enrayer. Et comme un malheur ne vient jamais seul, une secte de fanatiques a entrepris d'exterminer tous ceux qui présentent le moindre signe du mal. Tout en cherchant un remède au fléau, Cal et Giuse apportent leur aide à un chef de guerre qui leur semble doté de la clairvoyance nécessaire au rétablissement de la situation. 

Après un cinquième volume en forme de parenthèse, P-J Herault revient à son schéma habituel pour nous conter une nouvelle intervention de ses héros dans la destinée des habitants de la planète Vaha. Leurs « protégés » ont cette fois atteint un développement technique rappelant celui du XVIIIème siècle européen de notre bonne vieille Terre. On ne s’étonnera donc pas d’y retrouver quelques-uns des ingrédients du roman de capes et d’épées comme savaient en produire les Zevaco, Féval et autres champions du roman d’aventures populaires. 

lI y a donc moult combats à l'épée ou au sabre, des charges de cavalerie et des canonnades, des batailles rangées et des embuscades. Cal et Giuse doivent aussi compter avec les préjugés de cette époque. Il leur faut donc lutter contre l'obscurantisme d'une partie de la population et contre une aristocratie arrogante. Beaucoup d'action donc, des cabales et des complots ainsi que quelques moments plus tendres...

Côté SF on est en revanche beaucoup moins bien servis. Cal continue de s'interroger sur "l'humanisation" progressive de ses androïdes et des conséquences qui pourraient en découler. Il a aussi entrepris la terraformation de "La folle", une planète qu'il a détournée de son orbite et dont il souhaite faire un petit paradis à sa convenance. P-J Herault développe ici pour la première fois un thème qui lui tient à cœur et que l'on retrouvera à de multiples reprises dans ses œuvres plus tardives.

Tout cela donne au final un roman d'une qualité certes moyenne mais c'est toujours avec beaucoup de plaisir que je continue de suivre les aventures anachroniques de Cal et Giuse, "demi-dieux" autoproclamés mais bienveillants de la planète Vaha.

Fleuve Noir Anticipation - 1980

24 octobre 2021

SOMMEIL DE SANG - SERGE BRUSSOLO

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Almoha est un enfer. Une boule de sable perdue dans le cosmos. A l’exception des villes-forteresses gouvernées par les maîtres des abattoirs, il est impossible de s’établir sur ses dunes mortifères. Seules quelques tribus de nomades végétariens s’y aventurent grâce à leurs chameaux et aux peaux des animaux-montagnes sur lesquelles ils bivouaquent. Des animaux qui constituent par ailleurs la seule source de nourriture des citadins. Exclusivement carnivores, ces derniers confient les travaux de dépeçage des gigantesques bestioles aux autonomes qui, eux, se nourrissent de leur propre pilosité. Le fragile équilibre qui règne entre les trois groupes semble sur le point de se rompre… 

Serge Brussolo est un phénomène. Je connais peu d’écrivains de SF capable comme lui de créer des univers aussi hallucinants et de nous sortir des idées extraordinaires presqu’à chaque page. Des idées qu’il triture, déforme, malaxe dans tous les sens pour en tirer des intrigues toujours démentielles mais néanmoins cohérentes. Une sorte de délire sous contrôle.

« Sommeil de sang » est un parfait exemple de cette manière de faire. A partir de deux trouvailles à priori anodines (une planète désertique recouverte d’un sable qui dissout toute matière organique et des animaux gigantesques dont la peau est la seule matière résistant à la silice corrosive), il nous déroule une histoire de rivalités entre différentes castes qui se sont adaptées comme elles ont pu à leur environnement.

L’intrigue est un peu lâche. On y suit tout à tour Ghal, le chef d’une tribu confrontée aux particularités de la peau sur laquelle elle s’est établie, Natanesh le Grand Ecorcheur qui s’inquiète des crises de violence et d’agressivité qui s’emparent de plus en plus souvent de son peuple et enfin An, l’autonome contrainte de fuir dans le désert pour échapper aux conséquences funestes d’un accident. On imagine mal où l’auteur veut nous emmener et comment il va réussir à relier entre elles les trois destinées. Tout finira pourtant par s’emboiter pour le plus grand malheur des différents protagonistes.

Serge Brussolo n’a aucune empathie pour ses personnages. Il les soumet aux derniers outrages, leur inflige toute sorte d’épreuves et de tortures sans leur accorder le moindre répit, sans même leur offrir l’espoir d’une rédemption. Des personnages qui flirtent avec la folie, qui se fuient sans savoir où aller, qui n’ont pas ou peu de prises sur les évènements, qui subissent…

An, Ghal et Natanesh boiront le calice jusqu’à la lie. Prisonniers des coutumes de leurs peuples, incapables d’infléchir durablement le cours de leur destinée, ils ne pourront s’opposer à l’effondrement de leur monde. Une fin sinistre et un peu trop vite expédiée à mon goût mais qui a cependant le mérite d’expliquer le pourquoi de ce monde à la fois technologique et rétrograde.

Denoël - Présence du Futur - 1982

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  • Blog consacré à mes lectures dans les domaines de la fantasy, du fantastique et de la science fiction. Mais comme je ne suis pas sectaire et que mes goût sont assez éclectiques, il n'est pas exclu que j'y parle aussi d'un bon polar ou d'un essai.
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