MarSF0388-1971

Plusieurs millénaires après notre époque, alors que la Terre est sur le point de sombrer dans une guerre totale, un savant de renom s'inquiète de l'issue d'un nouveau conflit dans un monde où la science a permis la création d'armes redoutables.

"Les hommes frénétiques" est la seule incursion d'Ernest Pérochon dans le domaine de la science-fiction, ce qui est bien dommage au regard de la qualité de son roman. Il nous livre une œuvre remarquable empreinte d'un pessimisme profond du sans aucun doute à l'époque à laquelle il fut rédigé. Ecrit une dizaine d'années après la fin de la première guerre mondiale, il y exprime en effet son dégoût des combats et sa crainte d'un nouveau conflit encore plus destructeur.


Il le fait avec beaucoup de distance et d'ironie, à la manière d'un cours magistral donné par un maître de conférences. Une véritable leçon d'histoire où il nous raconte comment l'humanité, pourtant échaudée par un premier affrontement qui manqua l'exterminer, remit le couvert quelques centaines d'années plus tard. Ce mode de narration empêche toute empathie avec les rares personnages auxquels il s'intéresse. Il est vrai que ces derniers font partie de ces scientifiques auxquels il fait endosser une bonne part de responsabilité dans les hécatombes militaires.


C'est d'ailleurs l'une des idées forces de son roman. Tout du long, Pérochon plaide en faveur d'une science plus responsable. Selon lui, le savant devrait toujours avoir à l'esprit l'usage néfaste qui pourrait être fait de ses découvertes. Il déplore le fait que leurs recherches ne soient pas davantage encadrés :
« Sous le prétexte de liberté individuelle, le savant demeurait maître de ses actions tout aussi bien que le mortel le plus inoffensif » et propose même une mise sous tutelle de leur activité.


Les scientifiques ne sont pas ses seules cibles. Il s'en prend aussi violemment aux hommes politiques : «Ils avaient le courage obstiné, l'orgueil claironnant des grands féodaux chrétiens, des hardis chefs d'État, d'armées ou de bandes. Ils en avaient aussi l'ignorance sereine et la profonde insouciance. Et, derrière ces aveugles, on entendait déjà le piétinement des foules aventureuses et crédules» et dresse quelque portraits au vitriol de ces orateurs populistes qui n'aiment rien tant que diviser les peuples pour mieux les opprimer.


La religion, la nationalité, l'idéologie sont aussi présentés comme des facteurs de division :
« Harrison soulignait le danger des misérables rivalités ethniques et corporatives. L'humanité était trop puissamment armée pour jouer encore à ces jeux hasardeux ». Ici, ce qui sépare les belligérants est encore plus dérisoire puisqu'il s'agit de leur position sur le maillage du réseau énergétique qui quadrille la Terre. La guerre entre les parallèles et les méridiens est donc totalement absurde : « On ne trouvait point chez la plupart des meneurs, de convictions profondes et raisonnées. Il n'existait, d'ailleurs, entre les deux groupes, aucun conflit réel d'intérêts, mais ce qui était pire, une absurde opposition sentimentale, une grandissante aversion née du goût, longtemps comprimé, de la lutte et de l'aventure».  Pérochon insinue ainsi que les conflits ont rarement des motifs sérieux mais sont simplement le fruit du besoin atavique que l'homme éprouve à affronter ses semblables.


Et pour le satisfaire, l'homme n'est pas avare d'idées : guerre chimique, bactériologique, météorologique, tout lui est bon. Avec un peu de complaisance et un humour bien noir, il nous raconte sur plusieurs dizaines de pages les ravages de cette nouvelle guerre mondiale. Il s'attarde en particulier à décrire les effets abominables des féériques, une arme effrayante et mal maîtrisée. Peut-être espère-t-il, en le choquant, provoquer une prise de conscience chez le lecteur. Ses descriptions font en tout cas froid dans le dos :
« Des chiliens aveugles, phosphorescents et hilares, fouissaient verticalement les parties meubles du sol et n'avaient de répit qu'ils ne fussent enterrés la tête en bas » ;
« ...des mexicains rongeaient en pleurant le crâne de leurs enfants, mais après l'avoir épilé avec des précautions minutieuses et une tendresse infinie » ;
« Cinq millions de chinois du Yunnam parallèle eurent, tout à coup, des os cassants comme verre ; les malheureux périrent au bout de peu de temps, après d'atroces souffrances, le squelette émietté, la chair bourrée d'esquilles » ;

« Les persans d'un alignement général surpeuplé devenaient en quelques heures poilus, griffus, prodigieusement sexués ; comme si une force invisible les eût poussés aux étreintes mortelles, ils s'agglutinaient en essaims et, râlant de fureur, s'étouffaient mutuellement ».


Malgré ce déchaînement de violence et de bêtise, les trois derniers chapitres concluent le livre sur une note d'espoir, l'humanité parvenant à éviter de justesse l'extinction totale. Mais, ultime pied de nez de l'auteur envers cette race humaine si obtuse et belliqueuse, cette renaissance sera le fait d'un couple de parfaits idiots.


Au vu de ce qui précède, peut-on dire des
"Hommes frénétiques", qu'il est un roman prophétique ? La ressemblance avec les évènements de la première moitié du XXème siècle est en tout cas troublante et ses féériques préfigurent sans conteste l'arme atomique. De toute évidence, Ernest Pérochon avait une vision extrêmement pessimiste de l'avenir de l'homme et craignait, avec raison, que sa science ne progresse plus vite que sa sagesse.

Bibliothèque Marabout - 1971