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SF EMOI

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10 février 2016

LE PRISONNIER DU CIEL - CARLOS RUIZ ZAFON

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Fermin s'apprête à épouser Bernarda et tous ses amis, les Sempere père et fils en tête, s'emploient à préparer la noce. C'est ce moment que choisi un étrange individu pour se rappeler à son bon souvenir, l'obligeant à effectuer une plongée douloureuse dans son passé
 
Ce roman est le troisième que l'auteur consacre à sa Barcelone romanesque du "Cimetière des livres oubliés". Il reprend les même lieux et, pour partie, les même personnages que dans les deux premiers et vient en quelque sorte les compléter, bouchant les espaces vides et lançant des passerelles de l'un à l'autre.


L'histoire se déroule cette fois en 1958 soit quelques années après les événements de "L'ombre du vent". Toutefois, le plus gros du roman est constitué d'un très long flash-back qui nous ramène en 1939 alors que le franquisme triomphant n'en finit plus de régler ses comptes avec les républicains de tout poil. Zafon nous embarque dans une nouvelle version du "Comte de Monte Cristo" où le fort de Montjuic remplace le château d'If tandis que David Martin et Fermin reprennent les rôles de l'abbé Faria et d'Edmond Dantes.


Bien qu’usée jusqu'à la trame, l'intrigue fonctionne plutôt bien grâce à la présence d'un « méchant » proprement ignoble dont on attend avec impatience qu'il en chie un peu à son tour. Le souci, c'est que la vengeance n'aura pas lieu. Et ça, c'est difficilement pardonnable s'agissant d'une histoire où la punition des scélérats est censée constituer le point d'orgue. Ca l'est même d'autant moins que la recherche du trésor – car trésor il y a - tourne également court. Dans ces conditions l'hommage à Alexandre Dumas est un peu tronqué et le plaisir du lecteur itou.


Alors fatalement, on ressort de tout cela un peu déçu. On est bien loin de la grande fresque populaire et du tourbillon de péripéties dans lesquels nous emportaient ses autres romans. Peut-être Zafon s'est-il imposé trop de contraintes en voulant faire coïncider les trois œuvres, s'empêchant par là même de lâcher la bride à son imagination. Toujours est-il que cette fois-ci, la magie n'a pas fonctionné.


Pour autant, « Le prisonnier du ciel » n'est pas un mauvais livre. J'ai apprécié de retrouver la jolie plume de l'auteur, l'humour acerbe de Fermin et tout ce petit peuple barcelonnais si sympathique. Alors si Zafon cède à l'envie de lui donner une suite, nul doute que je rempilerai, ne serait-ce que pour retrouver ces lieux magiques où le livre-roi n'en finit plus d'enflammer nos désirs et notre imagination.

Pocket - 2013

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5 février 2016

BARRIERE MENTALE - POUL ANDERSON

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Un mystérieux phénomène astronomique fait sortir  la terre d’un champ électromagnétique qui jusqu’alors jugulait l’activité cérébrale de tous les êtres vivants de la planète. Libérés de cette contrainte l’intelligence des hommes comme des animaux se retrouve décuplée. Mais sont-ils prêts à affronter les chamboulements qui vont en découler. 

« La science-fiction n’est pas seulement une sous-littérature d’aventures pleine de petits hommes verts et de fusées interplanétaires, de rayons de la mort et de créatures de cauchemar venues de planètes lointaines. C’est aussi, c’est de plus en plus un moyen pour l’homme de s’interroger sur lui-même ». Cette petite phrase signée Serge de Beketcht tirée de la préface de ce roman exprime parfaitement ce je pense de la science-fiction, à savoir un genre littéraire qui divertit mais sait aussi donner à réfléchir.

Et distraire et faire réfléchir, c’est précisément ce que Poul Anderson parvient à faire dans ce livre. Il ne se contente pas de décrire les conséquences plus ou moins surprenantes d’un soudain surcroit d’intelligence, les inventions nouvelles, les voyages dans l’espace ou les réactions d’animaux désormais doués de raison. Il s’intéresse aussi à la façon dont cet évènement modifie les rapports humains et les systèmes sociaux alors en place. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce supplément de cervelle s’apparente davantage à une malédiction qu’à un cadeau des dieux et les personnages de cette histoire vont en faire l’amère expérience.

D’abord, l’intelligence ne s’accompagne pas forcément d’une élévation de la force morale. Ainsi que le dit fort justement l’un des personnages, « C’est triste de constater à quel point l’intelligence et la raison ne vont pas de pair. » Les hommes restent la proie de leurs passions et de leurs habitudes. Un voleur demeure un voleur, un escroc reste un escroc. Ils ont simplement davantage d’aptitudes pour accomplir leurs méfaits.

Secundo, les hommes et les femmes prennent conscience de leur petitesse au regard de l’infini de l’univers. « Un monde entièrement nouveau s’était ouvert aux yeux de l’homme, rempli de visions, de concepts, de pensées qui bouillonnaient en lui de façon spontanée. Il avait vu l’inanité de sa vie sans objet, la trivialité de son travail, l’étroitesse des croyances et des conventions régissant son existence, et il avait abandonné tout cela ». Plus question de continuer à vivre comme par le passé. Ils aspirent à une vie plus stimulante, à des tâches plus nobles. Les emplois subalternes sont abandonnés, plus personne pour travailler aux champs ou dans les usines. Les fonctions d’encadrements ne séduisent guère plus, les entreprises puis les nations ne sont plus dirigées. La pagaïe s’installe, l’anarchie se répand.

Ce bouleversement psychologique et sociétal nous est conté par le biais de deux fils conducteurs. Nous suivons d’une part les faits et gestes d’un groupe de scientifique new-yorkais qui décide de prendre en main la destinée de leurs concitoyens et d’autre part les réactions d’un paysan un peu simplet (devenu un homme d’une intelligence moyenne) autour duquel se crée une communauté de faibles d’esprits. Soyons clairs, les évènements narrés dans l’un et l’autre cas ne sont pas particulièrement captivants. Quelques épisodes de realpolitik , un voyage interstellaire et deux ou trois saynètes campagnardes constituent l’essentiel des péripéties. C’est d’autant plus regrettable que l’auteur a abandonné en cours de route d’autres pistes fort prometteuses telles que la révolte des animaux qui n’acceptent plus leur vie d’esclave ou de boucherie ou bien celles des peuples colonisés qui se révoltent contre leur oppresseur.

Heureusement, la fadeur de l’intrigue est compensée par un questionnement quasi permanent sur l’homme, sa raison d’être, sa place et son rôle dans l’agencement de l’univers. La disparition progressive de sa part d’animalité et des plaisirs qui y sont liés (la nourriture, le sexe…) amène les hommes à repenser leur existence et à se conduire en purs esprits, quasi désincarnés, des sortes de dieux qui auraient désormais pour mission de veiller sur les autres races intelligentes qui parsèment la galaxie.

J’ai aussi particulièrement apprécié les efforts de l’auteur pour trouver des exemples concrets de manifestations de cet intellect surdéveloppé. Il se concentre surtout sur ses effets sur le langage mais envisage également d’autres conséquences telles que l’abandon de la propriété privée ou de la mode vestimentaire considérés comme futiles ou encore un véritable respect de la vie animale avec l’avènement du régime végétarien.

Alors, malgré un ton un peu daté et une légère impression de survol ce roman est bien « la passionnante méditation sur l’homme, sur la fragilité des systèmes sociaux et sur les remèdes que l’Homme peut apporter aux maladies qu’il engendre » que nous annonçait le décidément très perspicace Serge de Beketch.

Le Masque - Science-Fiction - 1974

30 janvier 2016

LE JEU DE L'ANGE - CARLOS RUIZ ZAFON

9782221111697

Depuis son plus jeune âge, David Martin ne vit que par et pour les livres. Ceux qu'il a lus enfant et qui l'ont aidé à surmonter une existence misérable auprès d'un père toxicomane, et ceux qu'il a écrits lorsque, devenu adulte, il embrassa la carrière d'écrivain. Mais malgré le succès populaire de La ville des maudits, une série de romans d'aventures fantastiques, la consécration littéraire à laquelle il aspire n'est pas au rendez-vous. Dépité, il accepte la proposition de Corelli, un mystérieux éditeur qui lui propose une somme mirifique en échange d'un livre qui servirait de fondement à une nouvelle religion.
Alors qu'il a déjà commencé la rédaction de l'ouvrage, il découvre qu'il n'est pas le premier écrivain à avoir reçu une telle commande. Pire encore, il semblerait que son son prédécesseur ait connu une fin funeste. Déterminé à en savoir plus, il se lance dans une dangereuse enquête tandis que les cadavres commencent à s'accumuler autour de lui.

Ce n'est sans doute pas par hasard que Carlos Ruiz Zafon a choisi pour héros un écrivain. Son roman est un véritable hommage aux livres et à la création littéraire. On y croise des éditeurs et des romanciers, des archivistes et des rédacteurs. Les personnages passent leur temps dans les librairies, les bibliothèques et les journaux et l'on vit avec le jeune David Martin les affres et les délices de l'écriture, l'angoisse de la page blanche, les délais qu'il faut tenir, les rêves de notoriété...

Pour le reste, Ruiz Zafon reprend la recette qui avait assuré le succès de "L'ombre du vent". Nous retrouvons donc ce savoureux mélange de fantastique et d'enquête policière sur fond d'intrigue sentimentale. Présent aussi, le soin tout particulier apporté à l'ambiance et aux personnages. De nouveau, il nous balade par tous les quartiers de la capitale catalane même s'il s'agit cette fois de la Barcelone des années vingt où commence à se lire l'empreinte de Gaudi (chantier de la Sagrada Familia, Parc Güell) et de l'exposition universelle (téléphérique du port). Une Barcelone de ténèbres et de lumière, à cheval sur les rues sombres et sinueuses du quartier du Raval et les grandes avenues bordant la Plaza Catalunya.


Quant aux personnages, ils sont toujours aussi nombreux et finement travaillés. Le héros bien sûr, dont la personnalité particulière est au cœur du roman, Isabella et Cristina, deux femmes de caractère qui influenceront durablement le cours de son existence, Corelli, le mystérieux éditeur dont la nature profonde nous donne matière à spéculer et bien sûr les Sempere père et fils ou devrai-je dire, grand-père et père puisqu'il s'agit de l'aïeul et du géniteur du jeune héros de L'ombre du vent. La présence de ces deux personnages (et celle d'Isabella) constitue une véritable passerelle entre ces deux romans. Avec Le jeu de l'ange commence à se dessiner une grande fresque (qui compte même d'ores et déjà un troisième volume) et dans laquelle la librairie Sempere et le fameux "Cimetière des livres oubliés" constituent des points de repère.


En tout état de cause cet opus s'avère palpitant. L'intrigue va s'épaississant et nous sommes bientôt tout aussi désorienté que le pauvre David qui, cerné de toutes parts, aura bien du mal à se tirer d'affaire. A cet égard, les cent dernières pages sont absolument haletantes entre révélations, courses poursuites et traque du héros. Un "page-turner" captivant que l'on ne peut quitter avant la dernière ligne.

ATTENTION, CA VA SPOILER !

La fin justement, paraîtra peut-être un peu confuse en ceci qu'elle n'apporte pas de réponses claires concernant la personnalité de Corelli ou l'identité du meurtrier. Pour ma part, il me semble que deux explications sont envisageables. La première est d'ordre fantastique. Corelli est bien le diable et David Martin un nouveau Faust pris au piège d'un pacte redoutable. La seconde est beaucoup plus rationnelle. David a basculé dans la folie et souffre d'un dédoublement de la personnalité. Ce faisant, il refoule toute responsabilité et fait endosser les meurtres par son double démoniaque : Diego Marlasca. Plusieurs éléments me font pencher en faveur de la seconde hypothèse.


En premier lieu, le surnaturel ne fait son apparition qu'à compter du moment ou David voit ses espérances sombrer les unes après les autres. La femme qu'il aime lui préfère un autre homme ; le roman sur lequel il fonde ses ambitions littéraires est un échec alors que celui de son rival triomphe ; il est pris au piège d'un contrat d'édition qu'il ne peut rompre. Ajoutons qu'il est physiquement diminué, psychologiquement faible et terriblement seul dans sa vieille maison. Mis bout à bout, ces faits peuvent expliquer qu'il ait perdu la raison. D'ailleurs, ne passe-t-il pas quelques jours à l'hôpital jusqu'à sa prétendue guérison miraculeuse ? Et Sempere père, son seul véritable ami, ne s'inquiète-t-il pas de sa santé mentale, ne cherche-t-il pas à rompre son isolement en lui confiant l'éducation littéraire d'Isabella ?


Il faut ensuite considérer que la totalité des meurtres commis ne profitent qu'à David. La mort de ses éditeurs le libère d'un contrat qui lui pèse et les malfrats qui ont attaqué Isabella sont punis. Les personnes qui pourraient infirmer ses dires (la veuve Marlasca, Roures, Irene Sabino) sont tuées les unes après les autres, tout comme ceux qu'il a fini par détester (Cristina, Vidal, Valera). Enfin, les policiers qui tentent de l'arrêter sont également éliminés.


Ajoutons encore qu'il réside dans la maison de Diego Marlasca où il a trouvé la matière nécessaire pour inventer son histoire : photos, lettres, documents divers. D'ailleurs comment expliquer autrement toutes ces coïncidences entre son existence et celle de l'ancien occupant de la maison de la tour : même habitation, même travail, même livre échoué au cimetière des livres oubliés... L'inspecteur Victor Grandes va également démontrer que toutes les allégations de David sont fausses : c'est lui-même qui passe commande de la pierre tombale à son nom, c'est encore lui qui a réglé les honoraires de l'avocat, lui toujours qui portait la petite broche figurant un ange.


Enfin, n'oublions pas que le récit est écrit par David lui-même. Il peut donc nous montrer les évènements sous l'angle qui lui convient le mieux et s'y présenter comme une victime. On retrouve d'ailleurs dans son histoire la patte de l'auteur de roman d'aventures fantastiques qu'il n'a jamais cessé d'être. Il y est question de séances de spiritismes et de pratiques démoniaques dans un cimetière, d'un ange déchu et de la sorcière du Somorrostro, d'une chambre cachée contenant un squelette, en un mot, tout le grand guignol de La ville des maudits...


J'ignore si mon point de vue correspond à celui de l'auteur. J'aime néanmoins l'idée d'un assassin psychopathe qui se cacherait sous l'apparence inoffensive d'un écrivain maudit. En procédant de la sorte, Ruiz Zafon est parvenu à nous le rendre sympathique, à nous intéresser à ses déboires, ses passions refoulées et sa psychose. On s'attache à lui, on le plaint et on souhaite de tout cœur qu'il parvienne à s'en sortir.


Le saut de l'ange est en tout cas une bien belle et bien triste histoire d'espoirs déçus, à l'instar des grandes espérances de Charles Dickens, roman qui accompagna et illumina la jeunesse du héros... et accessoirement la mienne.

Robert Laffont - 2009

25 janvier 2016

RAX - MICHAEL CONEY

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Comme chaque année, Pastour et ses parents vont passer leurs vacances d'été à Pallahaxi, une petite ville portuaire du sud. Mais cette fois les circonstances sont particulières puisque leur pays vient d'entrer en guerre avec la puissance voisine, imposant à son peuple des restrictions d'autant plus mal vécues que la caste dirigeante y échappe. Fonctionnaire au service du Régent, le père de Pastour fait justement partie de ces privilégiés. Cela n'empêche pas l'adolescent de préférer la compagnie des humbles et particulièrement celle de Prunelles d'Or, une jeune fille rencontrée l'an passé à laquelle il brûle de déclarer sa flamme. Alors que la guerre se rapproche inexorablement et que la révolte gronde parmi le peuple, le soleil Rax fait planer sur leur avenir une menace autrement plus grave.

La SF de Michael Coney est décidément très discrète. Je m'étais déjà fait cette réflexion en lisant ces deux petits bijoux que sont "Syzygie" et "Brontomek" où, mis à part une faune et une flore particulière et deux ou trois détails technologiques, l'on pouvait se croire dans n'importe quelle petite ville de notre bonne vieille Terre.

Il en va ainsi de "Rax" qui nous donne la même impression d'intemporalité et le sentiment de connaître les lieux et les personnages dont il est question. Mais ce n'est pas le seul point commun entre ces trois romans qui partagent aussi un même cadre (une cité portuaire), une même atmosphère (la méfiance et la rébellion d'une petite communauté contre le pouvoir central) ainsi qu'une menace d'ordre astronomique. Qu'on se rassure cependant, la comparaison s'arrête là. L'intrigue de « Rax » est totalement différente et le roman se distingue aussi par son côté steampunk  (véhicules à vapeur et fusils à ressort) et par la personnalité de son narrateur.

Le récit nous est en effet conté par un jeune homme de 16/17 ans décidé à profiter de ses vacances en bord de mer pour échapper un peu à l'autorité parentale. Cela donne à l'histoire des allures de livre pour ados et même un petit côté "Club des cinq" puisque Pastour et ses amis, gagnés par l'ambiance belliqueuse, explorent égouts et épaves à la recherche de contrebandiers ou d'espions. Le récit baigne dans une ambiance ludique et estivale ; nous sommes témoins de leurs premiers émois amoureux, de la rivalité entre les garçons et, bien sûr, des inévitables conflits avec leurs parents.

Mais cette légèreté n'est qu'apparence. Michael Coney nous a jeté de la poudre aux yeux. Il a détourné notre attention des évènements dramatiques qui se préparaient et lorsqu'on s'en aperçoit, il est déjà bien trop tard. Comme ses jeunes héros occupés à leurs amours ou comme les habitants de Pallahaxi qui cherchent désespérément un moyen de se protéger de la flotte ennemie, nous n'avons pas vu arriver le coup. Nous avons été trop naïfs. Or, « Rax » est précisément un roman sur la perte de l'innocence. Il nous montre toute la différence qu'il y a entre l'univers acidulé de l'enfance et la réalité parfois cruelle des adultes. Il dévoile surtout le fossé qui existe entre la simplicité des gens du commun et la duplicité des puissants, l'égoïsme des nantis.

Alors vous l'aurez compris, Michael Coney m'a une nouvelle fois séduit avec cette histoire toute simple et dramatiquement belle qu'il conclue d'ailleurs de façon magistrale avec une chute à double détente. Et puis, n'en déplaise aux cyniques, « Rax » est aussi une bien jolie histoire d'amour et Pastour et Prunelles d'Or méritent assurément d'entrer au panthéon des amoureux maudits de la littérature.

Albin Michel - Super Fiction - 1977

20 janvier 2016

SOLO - WILLIAM BOYD

9782021113211

Pas de repos pour les braves ! James Bond vient à peine de fêter son quarante-cinquième anniversaire qu’il est envoyé en Afrique pour neutraliser le chef de la rébellion d’un petit état pétrolier. Une mission a priori banale qui va cependant prendre un tour désagréable à cause d’une partenaire aussi jolie que dangereuse. 

Qu’il emprunte les traits de Sean Connery, de Roger Moore ou, pour les plus jeunes, de Daniel Craig, James Bond est avant tout un héros de cinéma. Le personnage inventé par Ian Fleming a depuis longtemps échappé à son créateur et s’est enfuit des pages de ses romans pour vivre une jeunesse éternelle sur la toile et les écrans. Je ne le connais moi-même qu’au travers des nombreux films qui lui ont été consacrés et dans lesquels l’action l’emporte presque toujours  sur l’intrigue.  Aussi, lorsque je suis tombé sur ce pastiche signé William Boyd, je me suis dit que l'occasion était belle de lire une aventure inédite du célèbre agent secret tout en découvrant un nouveau roman de l'auteur des "Nouvelles confessions" (un livre remarquable que je vous recommande chaudement).

La première chose que l’on remarque c’est que l’auteur a choisi de rester fidèle à l’oeuvre originale. L’histoire se déroule à la fin des années soixante soit juste après les dernières nouvelles écrites par Fleming. Internet n’existe pas encore, les portables non plus et 007 utilise ses neurones et l’espionnage à l’ancienne - filature et infiltration – pour accomplir sa mission. Une mission bien trouble où l'on se rend compte que James n'est pas le défenseur de la veuve et de l'orphelin ni le sauveur de l'humanité mais bel et bien un agent au service de son gouvernement et des intérêts du Royaume-Uni. Il montre bien ici et là quelques scrupules, verse une petite larme sur les enfants africains sous-alimentés mais l’objectif que lui a fixé M passe avant toute autre considération.

Une aventure de James Bond c’est aussi l’occasion de voyager. Ici ce sera Londres, Washington et l’Afrique. Cap sur le Zanzarim, un état imaginaire en proie à une guerre civile sur fond d’intérêts pétroliers qui rappelle la lutte que se sont livrés il y a peu les deux Soudan. Dans la moiteur de la brousse, notre séduisant agent va devoir tracer sa route entre une jolie espionne, des journalistes alcoolos, des mercenaires rhodésiens et de faux humanitaires. Boyd a choisi de nous montrer un héros faillible qui se fait mener en bateau un long moment avant d’être en mesure d’inverser la donne. Revanchard aussi puisque la seconde partie de l’histoire est consacrée à la traque de ceux qui l’on laissé pour mort et dont il entend bien tirer une vengeance à la mesure des souffrances endurées.

On est donc assez loin de l’homme invincible à qui rien, et surtout pas les femmes, ne résiste. Ce Bond là, c’est un 007 vieillissant, la quarantaine encore élégante mais qui commence à ressentir les premières atteintes du temps. Un homme presque ordinaire qui apprécie son petit confort et peut même tomber amoureux bref, un héros plus humain et de ce fait beaucoup plus intéressant que les machines à tuer d’Hollywood.

Editions du Seuil - 2014

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13 janvier 2016

2084 LA FIN DU MONDE - BOUALEM SANSAL

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« Yölah est grand est Abi est son délégué ». Depuis la fin du Châr, la grande guerre sainte, l’empire théocratique d’Abistan s’étend partout sur Terre. Dans chacune de ses soixante provinces, le dogme du saint Kabul rythme chaque instant de la vie des abistanais et pas un ne songerait à mettre en doute les préceptes de la foi. Ati pourtant s'interroge. Au cours de son long séjour dans un sanatorium isolé dans les montagnes, il a pris l'habitude d'observer et de réfléchir sur ce qui l'entoure : pourquoi existe-t-il des frontières et une armée pour les protéger si l'empire est partout victorieux ? Pourquoi Yölah tolère-t-il des rebelles et des mécréants si leur existence lui est intolérable ? De retour dans sa ville il se lance dans une dangereuse quête de la vérité.

Cela n'aura échappé à personne, Boualem Sansal entend marcher dans les pas de Georges Orwell avec cette uchronie dystopique. Outre le clin d'œil de son titre, son roman nous propose en effet de suivre le parcours d’un personnage qui, à l’instar de Winston Smith, est amené à remettre en question les règles qui régissent sa vie quotidienne. C’est que le système politique à l’œuvre en Abistan est régit selon les même principes liberticides qui ont cours en Angsoc. Dogme unique, surveillance constante, répression impitoyable, les fondamentaux du totalitarisme sont bien là.


L’existence des abistanais est organisée et contrôlée dans ses moindres détails par une administration pléthorique et la délation est érigée en système :  « …comment échapper à l’administration, aux Civiques, aux V, aux espions de l’Appareil, aux AntiRegs, aux patrouilles de l’armée, aux croyants justiciers bénévoles, aux miliciens volontaires, aux juges de l’Inspection morale, aux mockbis et à leurs répétiteurs, aux dénonciateurs divers, à ces voisins qu’aucun mur, aucune porte ne décourage ? ». Le pays vit dans un état de guerre permanent qui autorise la fermeture des frontières ainsi que des restrictions de toutes sortes, politiques et économiques. Quant à l’ennemi de l’intérieur, réel ou supposé,  il justifie la police secrète et l’espionnage quotidien puisque, comme le dit si bien l'auteur, « Il faut un renard dans les parages pour que le poulailler soit bien gardé ».


Le peuple est aussi et surtout maintenu dans l'ignorance la plus crasse qui est encore le meilleur moyen  de l'asservir longtemps. Pas de bibliothèques, de théâtres ou de cinémas et encore moins d'écoles  pour faire son éducation. Les gens sont isolés, par villes, par quartiers et les voyages sont proscrits à l’exception de rares pèlerinages rigoureusement encadrés. Aucuns échanges de population et donc aucune circulation des idées, aucune confrontation à l’autre, rien qu’un conformisme morne et insipide. L’abilang, la langue officielle de l’Abistan, est volontairement appauvrie afin d'empêcher l’exercice des arts, de la philosophie et de la rhétorique. D’une manière générale le régime a détruit et interdit tout ce qui attestait que l’on a pu et que l’on pourrait encore penser autrement ; ainsi des livres, des disques et de toute autre forme d'œuvre d'art.


On le voit, en matière de système arbitraire,  l’Abistan n’a rien à envier à l’Angsoc. La dictature religieuse est peut-être même la plus efficace des tyrannies. Pourquoi en effet justifier ce qui est révélé ? Et comment contester ce qui a été décrété par Dieu ?  Sans oublier aussi la promesse d’une seconde chance, d’une vie meilleure après une existence de souffrance et de misère...


Passé un très long premier chapitre sans doute nécessaire pour faire un état des lieux mais parfois un peu hermétique et monotone, nous entrons dans le vif du sujet avec le retour de Ati dans la capitale. A partir de ce moment le récit devient réellement passionnant. Nous suivons l’évolution de son état d’esprit au gré de ses découvertes et de ses réflexions. Nous le voyons prendre progressivement  du recul vis-à-vis de la société et adopter un point de vue critique sur ce qui l’entoure. Nous assistons enfin à ses manœuvres pour échapper à la suspicion ambiante tout en enquêtant sur la réalité du dogme. De ses escapades dans les zones contrôlées par les rebelles jusqu'à son infiltration dans les cercles les plus élevés du pouvoir, nous effectuons avec lui un dangereux voyage vers la vérité qui nous fera mesurer l'ignominie de ces scélérats déguisés en hommes de foi.


En nous montrant ainsi quel pourrait être notre avenir si nous laissons la religion entre les mains des barbares, des filous et des ignares, l'auteur nous adresse une sévère mise en garde. Il nous rappelle aussi que la guerre seule ne peut résoudre les problèmes de civilisation auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés et que plus que jamais l’ouverture à autrui est nécessaire pour éviter les replis communautaires.

Gallimard - 2015

#MRL15 

7 janvier 2016

DEVIATION - ALAIN VENISSE

fn-frayeur32-1995

Laurent, Morgane, Carole, Franck et Thomas se préparent à passer d'excellentes vacances. A bord d'un camping-car, ils font route vers la villa des parents d'un ami où ils comptent profiter d'un cadre de vie luxueux sans bourse délier. Mais après s'être perdus au fin fond du massif auvergnat, les jeunes gens se retrouvent à Gaubertville, un hameau peuplé d'individus aussi étranges qu’inquiétants...

Ce 32ème et dernier titre de la collection Frayeur aurait pu être édité chez sa cousine du Fleuve Noir, la défunte collection Gore. On y trouve en effet tous les ingrédients de base de ce genre si particulier à savoir du sang, du sexe et de l'humour noir.


Alain Vénisse distille parfaitement chacun d'entre eux. Il prend notamment tout son temps avant de faire basculer son récit dans l'horreur et le sordide. La bonne humeur et les petites histoires de cul de ses personnages cèdent lentement la place à l'inquiétude, à l'angoisse puis à la terreur absolue.

Ce crescendo permet de faire tranquillement connaissance avec tous les protagonistes, les bons comme les méchants, et de frémir d'avance en imaginant les sévices qui attendent les futures victimes. Les scènes de meurtre et autres viols sont certes à réserver à un public averti mais l'auteur ne fait pas dans la surenchère. Il compense d'ailleurs cette réserve toute relative par un humour un peu grinçant mais toujours fort à propos.


Pour ce qui est de l'histoire, rien que de très classique. Nous retrouvons la traditionnelle bande d'ados en route pour des vacances sea, sex and drugs qui tombe sur une tribu de dégénérés de la pire espèce. Des crétins consanguins et arriérés qui rappellent un peu ceux de "Délivrance", l'excellent film de John Borman, sauf qu'ici l'action se déroule dans la France profonde.


"Déviation" est donc un petit bouquin d'horreur très classique par son sujet et son déroulement mais qui offre sans barguigner au lecteur ce qu'il était venu y chercher.

Fleuve Noir - Frayeur - 1995

30 décembre 2015

LE PONT DES ASSASSINS - ARTURO PEREZ-REVERTE

9782021078732Alors qu'ils se reposent à Naples après la terrible bataille navale des Bouches d'Escanderlu, le capitaine Alastriste et Inigo Balboa sont approchés par leur vieil ami Francisco de Quevedo. Celui-ci leur propose de participer à une mission secrète extrêmement risquée où il est question, ni plus ni moins, d'assassiner le doge de Venise. Et voici nos deux héros et quelques un de leurs compagnons en route vers la sérénissime où va se jouer l'une des parties les plus dangereuses de leur aventurière existence.

J'ai découvert le Capitaine Alatriste en 2000 lors de la sortie en poche des trois premiers épisodes de ses aventures. Je me rappelle les avoir lus d'une traite et avoir ensuite guetté avec impatience la sortie des suivants. Pourtant, j'ignore pourquoi, la sortie de ce septième opus m'avait totalement échappée. Erreur désormais réparée : je l'ai englouti en un week-end, retrouvant avec plaisir tous les ingrédients qui m'avaient alors enchanté.


Ce cycle de romans de cape et d'épée est en effet un must en matière de roman historique. Arturo Perez-Reverte se glisse juste ce qu'il faut dans les interstices de l'Histoire pour conférer à son récit toute les apparences de la vérité sans pour autant dénaturer la réalité historique. Une réalité qu'il connaît parfaitement comme en attestent les nombreuses références aux évènements de l'époque, diplomatiques ou politiques. Il est d'ailleurs tout aussi pointu dans l'ensemble de ses descriptions qu'elles concernent les objets usuels (vêtements, armes, repas) ou les mœurs d'alors.


J'apprécie tout particulièrement le fait que ses personnages agissent et raisonnent en individus de leur époque. Ici pas d'actes ou de sentiments anachroniques. L'époque est rude et les hommes le sont tout autant. Soldats ou sicaires, l'auteur les dépeint tels qu'ils sont vraiment, c'est à dire des hommes dont le métier est de tuer et qui ne s'encombrent pas de réflexions superflues. Le capitaine Alatriste ou le jeune Inigo Balboa ne bénéficient d'ailleurs d'aucun traitement de faveur. On les verra même à l'occasion abandonner leurs compagnons pour sauver leur peau ou frapper une femme pour lui faire avouer sa trahison. Il n'y a ni bons ni méchants, ni blancs ni noirs. Chacun est à sa place, ni plus ni moins.


Sa Venise est également fort bien évoquée avec son grand canal et ses monuments emblématiques (on visite l'Arsenal et la basilique Saint-Marc) mais surtout le dédale de ses ponts, places et ruelles si propices aux embuscades. Le fait que l'action se déroule en hiver apporte une touche supplémentaire de mystère. La neige étouffe le bruit des pas, le brouillard estompe les silhouettes conférant au tout une atmosphère délicieusement fantomatique.


Côté intrigue, "Le pont des assassins" revient à une trame plus classique après un sixième volume empreint de guerre et de fureur. Un épisode très intéressant puisqu'il réunit côte à côte et non l'un contre l'autre, le brave capitaine et son plus fidèle adversaire : Gualterio Malatesta. Cette cohabitation forcée des deux ennemis jurés constitue l'un des aspects les plus plaisants du roman. Les conversations entre les deux bravi usés par l'âge et les blessures ne manquent pas de lucidité et de dérision. L'inimitié reste entière mais un respect mutuel se fait jour.

Je suis en tout cas ravi du retour de l'assassin italien (que j'avais cru ne plus revoir après son arrestation à la fin du 5ème volume) car, l'avouerai-je, il est sans conteste mon personnage favori. Pour le reste, complot, espionnage et coups de main font de ce volume un fort bon millésime qui démontre que Perez-Reverte n'a rien perdu de son talent.

Editions du Seuil - 2012

20 décembre 2015

BLUES POUR JULIE - PIERRE PELOT

pp5182-1984

Dans un village et une époque indéterminés, un jeune homme demande à un vieil écrivain de lui parler de Julie, la mère de la femme qu’il aime. Le vieil homme se lance alors dans une histoire de guerre et d’amour, personnelle autant qu’universelle et intemporelle.  

"Blues pour Julie" est un roman dans lequel il est difficile d’entrer. Est-ce d'ailleurs un roman, un livre de science-fiction ou une œuvre expérimentale ? Je ne saurais dire, mais une chose est certaine, il faut s'accrocher un bon moment avant de commencer à trouver des repères et comprendre où l'auteur veut nous emmener.


On navigue en effet constamment entre passé et futur, rêve et réalité, invention et histoire vécue. Ainsi les bombardements dont il nous parle sont-ils ceux de la seconde guerre mondiale ou bien ceux d'une guerre future ? La jeune héroïne est-elle Julie ou sa fille Mathilde, est-ce un personnage issu de son imagination ou une amie d'enfance ? Et le narrateur, c'est bien Vignault qui nous parle de lui-même lorsqu'il était jeune ou bien un jeune écrivain qui s'imagine plus vieux ?


En fait toutes ces hypothèses se valent. Pierre Pelot nous parle avant tout de création littéraire et du pouvoir quasi divin que possède l'écrivain, celui d'écrire et de réécrire à sa convenance. Ecrire pour partager ses sentiments, pour ne pas oublier, pour prolonger l'existence des êtres aimés. Ce faisant il se livre à nous, nous dit sa douleur et son bonheur d’écrire et nous plonge dans les affres de la création artistique : « … vous écrivez pour rester en vie, pour avoir l’impression de sauvegarder votre identité. Parce que, sans cela, vous n’êtes qu’une fumée-pantin, avec les mêmes gestes que des millions d’autres fumées-pantins. Et vous allez écrire cette histoire de Julie pour vous préserver, vous, de la mort. Pour conjurer le sort. Parce qu’elle est ce que vous auriez pu être : votre négatif. Elle est votre doute, vos instants de folie, vos larmes, vos tentations jamais écloses. Elle est votre envie de vous effacer à jamais, parfois. ». On devine ainsi l'interaction qui existe entre l'auteur et ses personnages, comment il agit sur eux et comment ces derniers le change en retour.

« Blues pour Julie » est donc un roman très personnel où l’auteur nous livre un peu de son rapport à l’écriture et sans doute aussi de sa vie (des allusions à son épouse, à une amie suicidée ?). C’est peut-être aussi une sorte d'exorcisme, une façon de se prouver que l'on peut inventer son existence, vivre un peu de ses rêves...

Pocket SF - 1984

15 décembre 2015

L'ANNEE DE L'EVEIL - CHARLES JULIET

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Histoire romancée de l'enfance de l'auteur passée dans un établissement d'enseignement militaire.

« L’année de l’éveil » est un très beau roman d’apprentissage qui emprunte aussi à la littérature dite de pensionnat. Charles Juliet y livre ses souvenirs des quelques années qu’il a passé à l’école militaire d’Aix en Provence et nous fait découvrir  l’existence pénible et misérable qu’on y  menait alors et auprès de laquelle mes dix mois de service militaire me font l’effet d’un séjour au Club Med.

C’est que la vie d’un enfant de troupe dans le courant des années cinquante n’a rien d’une partie de plaisir. Outre une discipline de fer, le froid, la faim et l'ennui, les pauvres gamins doivent également composer avec la cruauté de certains gradés et les brimades des anciens qui reproduisent sur les plus jeunes les humiliations qu'ils ont subies.

Dans ce milieu d’une grande rudesse, il se trouve heureusement quelques figures amicales qui rendront supportables cette éducation militaire. Il pourra ainsi compter sur l’amitié d’un sergent et le soutien d’un professeur de français dont l'humanisme l'influencera pour le reste de sa vie. L’amour aussi tiendra une place importante dans sa toute jeune existence puisqu’il entretiendra une relation avec la femme de son chef de section.

De fait le jeune garçon va se retrouver écartelé entre l’admiration qu’il voue à  ce dernier et l’amour et le désir qu’il éprouve pour son épouse. Une lutte entre le bien et le mal ou plutôt, entre sa conception de la morale et les réalités de la vie, entre son sens du devoir et la force de ses sentiments. Les pensées qui agitent le jeune héros sont violentes et le conduiront au bord du suicide. Elles l'amèneront néanmoins à remettre en cause ses certitudes et sa foi en Dieu. Il apprendra ainsi que rien n'est totalement blanc ou noir, que les hommes sont capables du meilleur comme du pire et qu'il ne fait pas exception à la règle.

J’ai encore trouvé dans ce roman deux réflexions - sur Dieu et sur la religion -  qui à elles seules justifient sa lecture. Elles prennent une résonance toute particulière en ces temps où d’aucuns s’arrogent le droit de décider et de tuer au nom d’un dieu :

« Si Dieu est grand et tout-puissant, il n’a aucun besoin de mes louanges. S’il n’est qu’amour, alors il doit spontanément manifester sa bonté. A l’inverse, s’il n’est pas bon, si même il est un Dieu méchant, ce que tant de choses nous porteraient à supposer, quel intérêt aurions-nous à l’implorer, à vivre dans la soumission et la crainte, à entretenir le moindre rapport avec lui ? Ne vaut-il pas mieux ne compter que sur soi-même, ne se tenir debout que par ses propres forces ?

« Depuis le fond des âges, l’homme est dans un tel effroi face à la vie, la mort, l’immensité de l’univers et de ce qu’il ignore, qu’il a éprouvé le besoin d’imaginer un père tout-puissant, un père qui a pour rôle de le guider, le protéger, le consoler, un père qu’il ne cesse d’implorer et à qui il demande de dispenser largement  bonheur, réussite, richesse, un père qui lui assure qu’après avoir été jeté en terre, il ressuscitera, puis jouira d’une existence et d’une félicité éternelles. Tout cela est si puéril, si dérisoire. Comment l’homme peut-il pareillement se leurrer, fonder sa vie sur un tel tour de passe-passe, croire en un Dieu qui est le produit  de sa propre invention ? Cela est pour moi un mystère. D’ailleurs, que Dieu existe ou non, qu’elle importance !  En revanche, ce qui importe au plus haut point, c’est ce que nous sommes, et la manière dont nous nous conduisons avec autrui. Cet autre moi-même, mon semblable, est-ce que je le respecte, le traite en égal, fais preuve de rectitude dans mes rapports avec lui ? Ou au contraire, est-ce que je ne cherche pas, subtilement ou non, à le dominer ou l’exploiter ? A l’abaisser et l’humilier ? »

Gallimard - Folio - 2006

10 décembre 2015

BAYOU - ZAROFF

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Il s’en passe de belles à Crooked Bayou. Les sheriffs sont pendus aux arbres, les enfants disparaissent au fond des marigots et des croix brûlent la nuit. La peur et le soupçon empuantissent la vie des habitants et les esprits s’échauffent. C’est dans ces circonstances pour le moins troublées qu’un policier new-yorkais muté pour faute grave vient prendre ses fonctions dans la petite bourgade perdue au fin fonds de la Louisiane.

Le seul reproche, bien timide, que j’avais adressé à Zaroff sur son premier roman tenait au manque de surprises de son intrigue. Et encore, cela était en partie dû au fait qu’il s’inspirait alors de faits réels - de l’itinéraire d’un tueur en série - ce qui réduisait d’autant le champ de ses possibilités.

Avec « Bayou » il a eu les coudées plus franches et ne s’en est pas privé. Ku Klux Klan, sorciers vaudou, zombies, braconniers zoophiles et jolie nymphomane, le bougre n’a pas lésiné sur les moyens. Mais avant de me répandre en louanges sur son chouette bouquin je vais tout de même lui faire quelques petites observations vicelardes, histoire de lui rabattre un peu de sa superbe.

Ma première observation est d’ordre stylistique. Zaroff s’est bien documenté, en particulier sur le Ku Klux Klan et le culte vaudou. Cela apporte une réelle plus-value à son roman, lui donne davantage de fond, du véridique. Mais la façon dont certains termes spécifiques sont introduits et parfois un peu maladroite. Un exemple : « La femme se releva et remua son açon, hochet sacré fait d’une calebasse recouverte d’une résille de grosses perles de couleur et de vertèbres de serpents. Elle le tenait d’une… ». L’explication du mot açon, ainsi présentée, a tout de la notice encyclopédique. Un simple renvoi en bas de page eut été plus efficace. Nous aurions ainsi bénéficié de la définition de ce terme inconnu et la lecture en eut été allégée.  

Mon second bémol a trait au contenu. C’est une évidence, le sexe est une figure imposée du gore. Mais dans « Bayou », il est omniprésent, trop à mon goût. Presque tous les chapitres comportent une scène de cul et, contrairement à ce que prétend Rocco, trop de cul, tue le cul. Elles sont heureusement extrêmement variées. Zaroff connaît son kamasutra. Il a une imagination débordante et ses personnages ne se contentent pas toujours des trois orifices que les dieux ont donnés à la gent féminine (merci Gainsbarre). Les femmes sont d’ailleurs ravalées au rang d’objets sexuels sur lesquels les hommes assouvissent leurs fantasmes les plus crus.  Et oui « Bayou », c’est pas un bouquin à mettre entre les mains d’une femen !

Mais qu’on se rassure, tout cela nous est heureusement conté avec un humour redoutablement efficace. Qu’il soit vulgaire ou plus fin, plein de sous-entendus et de private joke, il fait mouche à tous les coups. Les situations sont toujours extrêmement cocasses (la turlute dans les chiottes est un véritable morceau d’anthologie) et même les scènes les plus gores sont hilarantes tellement la violence en est outrancière.

Le choix des personnages y est aussi pour beaucoup. Comme dans « Night Stalker », l'auteur a opté pour les figures traditionnelles des séries B américaines. Un shérif qui traîne un lourd passif, une adjointe sexy et peu farouche, un maire autoritaire… rien de particulièrement original, mais les portraits sont soignés et les personnalités délicieusement poussées à l'extrême. Il y a également plein de seconds rôles qui n'influent en rien sur l'intrigue mais donnent à l'ensemble une touche "couleur locale" du plus bel effet. Je pense notamment au chasseur de ratons laveurs, ceux qui ont lu le livre comprendront !

Mais c’est surtout dans les dialogues que Zaroff donne le meilleur de lui-même. Son roman est un véritable festival de répliques désopilantes. Les conversations entre ses personnages sont absolument tordantes, parfois même presque surréalistes. Je me suis en tout cas régalé de bout en bout et le sourire n’a pas quitté un seul instant le coin de mes lèvres.  Zaroff est décidément un grand maître du gore comique.

Pour ce qui est de l’intrigue, on n’est pas déçu non plus. Comme je l’ai dit plus haut, l’histoire est plus aboutie que celle de « Night Stalker ». Il y a cette fois une enquête originale, un vrai mystère à élucider. J’aurais sans doute préféré un peu plus d’investigations de la part de son shérif, qu’il agisse davantage et subissent moins les évènements, mais les 150 pages en vigueur chez Trash ne permettent pas forcément ce genre de développements. En l’état, elle est néanmoins tout à fait satisfaisante. Les chapitres très courts lui donnent un rythme endiablé et cette confrontation originale entre le KKK et la magie vaudou tient toutes ses promesses.

Alors si vous aimez le sang, les larmes, les glaires et les sécrétions séminales, ce livre est fait pour vous.

« C’est dégueulasse. »

« C’est le bayou… »

Trash Editions - 2015

5 décembre 2015

LA LIBELLULE DE SES HUIT ANS - MARTIN PAGE

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Partant de l’idée que tout le monde a quelque chose à cacher et que certains sont prêt à tout pour garder leurs secrets, Fio adresse au petit bonheur des courriers anonymes avec cette seule mention : « Nous savons ce que vous avez fait, vous avez une semaine pour payer ». La rançon devant être déposée au parc des Buttes Chaumont, elle prend l’habitude de venir y peindre pour surveiller les versements sans se faire remarquer. Elle est alors loin d’imaginer que ses tableaux vont attirer l’attention d’un influent critique d’art.

On ne devrait jamais se fier à la quatrième de couverture. Celle de ce livre laissait espérer une amusante intrigue policière et ses conséquences inattendues. Malheureusement, cette histoire de chantage à l’aveugle qui promettait quelques situations croquignolesques tourne court et très vite le roman se transforme en une critique du monde de l’art.

Martin Page fait rencontrer à son héroïne à peu près tout ce que ce microcosme compte de professionnel ou de personnalités et, avec un humour redoutable, règle le compte d’individus jugés creux et superficiels. Aucun n’est épargné et la critique est parfois acerbe. En voici quelques exemples :
L’attaché de presse : «  Il exerçait un métier qui ne lui laissait le choix qu’entre l’hypocrisie et le cynisme »,
Le journaliste : « L’important est qu’ils aient des choses à baver dans leurs journaux, qu’ils écrivent, pondent des pages pour démontrer leur intelligence »,
Le critique : « Il tirait avec des mots, perpétrait des petites horreurs en première page des journaux, massacrait dans les salons, principalement l’art dont il se voulait le chevalier blanc »,
Le mondain : « Il était de ce genre de vide qui déborde, ce vide gonflé d’idées et de vêtements ».
Et ainsi de l’artiste, du grand couturier, du marchand d’art et du designer. Tout cela n’est pas désagréable. Certaines réflexions sont même assez pertinentes et les piques de l’auteur font presque toujours sourire. On a cependant la désagréable impression qu'il s'écoute parler, qu'il juge à l'avance de l'effet que produiront ses saillies bref, qu'il se conduit un peu comme ceux qu'il s'emploie à critiquer.

Il est vraiment dommage que son roman ait pris ces allures de recueil de bons mots. Les premiers chapitres baignaient dans une atmosphère quasi surréaliste grâce à un style poético-humoristique qui n'est pas sans rappeler celui d'un Pennac ou d'un Teulé. Nous y faisions connaissance avec son héroïne et quelques autres personnages passablement barrés et espérions encore que l'histoire conserverait ce ton jusqu'au bout. Hélas non ! 

J'ai Lu - 2004

30 novembre 2015

LE VENTRE DE LA SIRENE - DENIS LEROUX

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Ulysse est un jeune informaticien dilettante qui vit avec ses deux amantes, Hélène et Marie-Anne. Un ménage à trois où chacun semble avoir trouvé la place qui lui convient. Mais le fragile équilibre va s'écrouler à l'occasion de l'emménagement dans leur immeuble de la mystérieuse Thelxiopé.

Denis Leroux aime piocher dans les contes et légendes le sujet de ses petits romans horrifiques. Déjà dans "Mauvaise chair", il avait ressuscité le bon vieil ogre des contes de fées. Avec "Le ventre de la sirène" c'est le bestiaire mythologique qui est mis à contribution. Mais attention à ne pas se tromper de créature. Ici, c'est la sirène de la mythologie grecque dont il est question, une demoiselle qui n'a rigoureusement rien à voir avec la petite copine d'Andersen. Chez les hellènes, la sirène n'a ni écailles ni nageoires mais des ailes et des plumes. Et des serres aussi, qu'elle manie avec dextérité et précision pour déchiqueter ses victimes !

L'histoire commence en Italie dans les environs du détroit de Messine où Homère situe justement l'épisode au cours duquel Ulysse se fit attacher au mat de son navire afin d'écouter le chant des perfides femelles sans risquer de succomber à leur appel mortifère. Mais très vite l'action se déplace en France, dans une banlieue quelconque. Un environnement populaire que Denis Leroux évoque assez justement avec son petit immeuble HLM et ses rues piétonnes en bordure d'un canal un peu sordide. Le quotidien de ses personnages est tout aussi crédible et on prend un réel plaisir à vivre l'irruption du surnaturel dans la vie d'Ulysse (coïncidence ?!!) et de ses deux copines. Les caractères sont bien marqués, les relations et les réactions bien étudiées bref il ne s'agit pas de simples faire-valoir qui attendent de se transformer en victimes.

Le roman comprend finalement peu de scènes violentes. Elles sont cependant suffisamment intenses pour justifier la présence de ce titre dans la collection Frayeur. Mais plus que tout, c'est la personnalité de Thelxiopé qui donne à l'histoire sa dimension horrifique. Au-delà des quelques meurtres qu'elle ou ses harpies commettent, c'est la transformation de la sympathique adolescente anthropomorphe en impitoyable virago qui nous tient en haleine. L'histoire mêle adroitement présent et passé pour nous faire revivre les moments clés de son existence jusqu'à la conclusion violente et dramatique à laquelle on s'attend depuis le début.

Fleuve Noir - Frayeur - 1995

25 novembre 2015

MEMOIRE EN CAGE - THIERRY JONQUET

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Pourquoi Cynthia, la jeune handicapée moteur, fait-elle semblant d'avoir perdu la raison ? Pourquoi Morier le médecin chef du service où réside l'adolescente est-il mal à l'aise en sa présence. Et que vient donc faire Alain et ses problèmes d'érection dans cette histoire ?

Qui ? Pourquoi ? Comment ? La sainte trinité du policier, les trois questions auxquelles il se doit de répondre s’il veut confondre le meurtrier. Qui ? Pourquoi ? Comment ? Ce sont aussi les titres des trois parties de ce roman étrange, sorte d’enquête à l’envers où l’auteur commence par nous révéler l’identité de l’assassin avant de nous parler de ses motivations et de son mode opératoire. Mais rassurez-vous cela n’empêche pas les surprises d’être au rendez-vous,  jusqu’à la dernière ligne.


"Qui ?" nous permet de faire connaissance avec les trois principaux protagonistes du drame. Grâce à la technique du monologue intérieur nous pénétrons au cœur même de leurs pensées et ce que nous y trouvons n'est pas joli-joli. Il y a d'abord Cynthia, adolescente de 15 ans lourdement  handicapée qui ne rêve que vengeance et passe son temps à ruminer sa rage contre l’ordure (le  médecin de l’institution où elle végète), le salaud (son beau-père) et sa sale conne de mère. Il y a ensuite Morier, le médecin en question, un arriviste de première, froid et insensible, en instance de divorce. Enfin il y a Alain, 17 ans, obsédé sexuel et néanmoins impuissant, venu à l’institution pour un job d’été.


« Pourquoi » permet de comprendre les liens qui relient ces trois personnages. Peu à peu les différentes pièces du puzzle s’emboîtent. Des pans de leur passé nous sont dévoilés, des connections se font jour et l'on comprend mieux le rôle que chacun est amené à jouer.


« Comment », c’est l’enquête policière à proprement parler. Une enquête menée par Gabelou, le commissaire pépère de "La bête et la belle", qui se retrouve plongé dans une nouvelle affaire bien sordide.


Qui ? Pourquoi ? Comment ?  Mais il faudrait ajouter « Où », car le décor à son importance. L'institut pour jeunes handicapés où se déroule le plus clair de l’histoire n’est pas le genre d’endroits que l’on évoque volontiers. On préfère habituellement les ignorer, eux et leurs pensionnaires, faire comme s’ils n’existaient pas pour ne pas être dérangé dans notre petit confort bien douillet.


Jonquet lui, ne nous en cache rien. Il nous force à les regarder bien en face, sans détourner la tête. Très crûment, il nous montre leur quotidien, nous fait toucher du doigt leur vie éprouvante, l’asservissement dans la maladie et même les détails les plus cracra, la bave, l’incontinence… Il décrit la honte ou le remord des parents, les visites qui s’espacent, l’absence d'empathie du personnel médical, et surtout  l’isolement dans la douleur physique et morale.


Pourtant le récit ne donne pas dans le pathétique larmoyant. Au contraire, Jonquet réussit le tour de force de nous faire oublier le handicap de Cynthia. La dureté de la jeune fille, sa haine et sa détermination en font un personnage comme un autre, un individu à part entière.


Cette nouvelle histoire de vengeance, aussi forte que celle de « Mygale », est aussi une critique sans concession du milieu de la bourgeoisie médicale avec ses week-ends à Deauville, ses conférences à Genève et ses cliniques privées qu'il faut rentabiliser. Un monde de riches et de puissants qui bénéficient d'une certaine forme d'immunité en achetant le silence de leurs victimes.

Gallimard - Folio - 1999

20 novembre 2015

DUREE DES EQUIPAGES : 61 MISSIONS... - P-J HERAULT

FnAnt1562-1987Afin de continuer la guerre totale dans laquelle il s'est engagé depuis des décennies, le gouvernement terrien a lancé le plan "Surpopulation". Un peu partout sur les planètes qu'il gouverne sont installés des Materedu, sortes de pouponnières géantes où l'on crée, élève et sélectionne les futurs soldats. Gurvan est l'un d'eux. Un jeune pilote d'intercepteur qui, sitôt sa formation terminée, est affecté sur un porteur en partance pour le front. Il y rencontre d'autres "bleus" avec lesquels il va sympathiser tout en tentant d'oublier que la survie moyenne d'un pilote n'excède pas les 61 missions. Parviendront-ils à faire mentir les statistiques ? 

La "Trilogie Gurvan" est, avec le cycle de "Cal de Ter", l'œuvre la plus significative de P-J Herault. Elle porte en germe une bonne part de ses autres romans et en particulier ceux qui appartiennent au genre space-opera. Le personnage de Gurvan est d'ailleurs le prototype du héros "héraultien" ; un individu doté d'une grande empathie, bourré de qualités (humaines et militaires) qui l'amènent à prendre en main la destinée de ses compagnons d'infortune. Mais si le plus souvent ses personnages combattent pour leurs libertés, il n'en va pas ainsi dans la trilogie. C'est d'ailleurs l'une des idées force de ce récit que de mettre en scène des hommes et des femmes jetés dans une guerre interminable mais néanmoins déterminés à y tenir leur rôle.


Gurvan, Dji, Rom et les autres n'ont pas choisi de devenir militaires. Ils ont été conçus, élevés, entraînés pour combattre. Ils ont pour seul objectif de tenir le plus longtemps possible afin de rentabiliser l'investissement qu'ils représentent. Pourtant, les bons petits soldats vont progressivement prendre conscience de leur individualité, se rendre compte qu'ils ne sont pas que des pions et qu'ils peuvent aussi vivre pour eux même.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

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A ce titre, l'évolution du caractère de Gurvan est l'un des aspects les plus intéressants du roman. Du jeunepiloteinexpérimenté et avide de victoires au vieux briscard virtuose mais néanmoins prudent, nous le verrons évoluer au fil du temps et de ses expériences. Il passera par toute la gamme des émotions, doute, colère, découragement, enthousiasme, avant de s'endurcir et ne plus songer qu'à rester en vie pour connaître autre chose que les combats, la peur et la mort.


L'auteur ne donne que très peu d'informations sur les deux camps qui s'affrontent et sur les raisons du conflit. On sait juste que la guerre dure depuis 42 ans et qu'elle oppose les terriens aux descendants de colonies lointaines et oubliées. Mais ce n'est pas plus mal. Nous sommes ainsi logés à la même enseigne que Gurvan et ses compagnons qui ne connaissent de la guerre que les différents théâtres d'opérations sur lesquels ils interviennent. Cela permet de mieux comprendre leurs réactions face aux évènements, d'appréhender leur état d'esprit et en particulier l'impression de précarité qui préside à leur existence.

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P-J Herault est en revanche beaucoup plus prolixe en matière de combats. « Durée des équipages : 61 missions... » est un roman de guerre. Les scènes du genre sont donc extrêmement nombreuses mais heureusement aussi très variées. Missions de repérages, bombardements, duels, une belle variété qui évite la lassitude. Les connaissances de l'auteur en matière d'aviation et les détails techniques qu'il distille çà et là (incidence de la gravité, autonomie des appareils) ajoutent de la vraisemblance à ces séquences guerrières et en relèvent l'intérêt. La vie à bord des "porteurs", ces gigantesques portes avions spatiaux, est aussi très bien rendue. Des soutes d'appontements aux cabines de repos en passant par les réfectoires, les descriptions sont très précises et donnent du corps au récit. Cela permet en outre d'insérer dans l'histoire des passages plus calmes où l'humanité des héros est plus palpable, leur caractère plus affirmé.


Cette trilogie constitue donc un très bon exemple de Space Opera à la française et une excellente introduction à l'œuvre de P-J Herault. Héros charismatique, groupe d'amis, combats aériens, création d'une communauté sur une planète vierge, tous ses thèmes de prédilection sont déjà là. Il ne cessera dès lors de les faire vivre à travers les nombreux romans qui suivront.

Fleuve Noir Anticipation - 1987 & 1988

10 novembre 2015

LE NUISIBLE - SERGE BRUSSOLO

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Patron d'une maison d'édition prospère, marié à une ravissante jeune femme, Georges a, semble-t-il, tout pour être heureux. Il dissimule pourtant sous l'apparence de l'homme qui a réussi, un profond mal être causé par un fort sentiment d'infériorité et le remord de n'avoir su empêcher le suicide de sa première épouse. C'est donc un homme fragile qui se voit proposer un bien étrange marché par un individu qui semble tout connaître de sa vie...

 

Qu'il donne dans le fantastique, la SF ou le roman policier, Serge Brussolo fait toujours preuve d'une imagination étonnante. Il le prouve une fois encore avec ce thriller efficace qui nous entraîne dans les méandres d'une machination délicieusement machiavélique. Pour cela, pas besoin de beaucoup de personnages. Trois lui suffisent. Quatre, si l'on compte celui de la défunte Jeanne dont le souvenir pèse sur toute l'histoire. Quatre individus assez borderline, dépressifs, suicidaires ou guettés par la folie.


Son intrigue est d'ailleurs toute entière construite sur la face sombre de ses personnages. Il nous promène dans leurs pensées les moins avouables, nous faisant découvrir leurs peu reluisantes motivations : envie, jalousie, vengeance, culpabilité. Tous leurs mauvais penchants seront disséqués et utilisés pour le plus grand bonheur des voyeurs un peu sadiques que nous sommes devenus.


Comme à son habitude, Brussolo nous tient en haleine grâce à de nombreux retournements de situation. Il nous emmène d'abord en terrain connu avec ce que l'on croit être une très classique histoire de chantage. Puis il bifurque, l'espace de quelques chapitres, dans une direction que l'on croirait presque fantastique. Mais ce n'était qu'une impression. L'intrigue policière reprend rapidement le dessus jusqu'à une chute finalement assez conventionnelle.

Le nuisible est donc un bon roman policier, court et intense. Le premier du genre pour maître Brussolo qui a depuis récidivé de très nombreuses fois.

Le Livre de Poche - 1997

 

5 novembre 2015

LA FIN DU MONDE - FABRICE COLIN

9782253164777-T

L'impensable a eu lieu. La Chine a expédié deux missiles thermonucléaires sur les Etats-Unis, réduisant à l'état de ruines San Francisco et Los Angeles. La réplique est immédiate et c'est bientôt le monde entier qui se lance dans une guerre totale. A Seattle, à Paris, à Pékin et au Caire, quatre adolescents aux préoccupations bien différentes sont confrontés à la même catastrophe. Comment vont-ils réagir ? Parviendront-ils à s'assurer un avenir dans un monde qui n'en a plus guère ? 

 

Avant d'être réédité au Livre de Poche, ce livre est paru chez Mango, une maison d'édition spécialisée en littérature jeunesse. Cela explique certains aspects du roman, son style très simple, certaines notes (ce que sont Tchernobyl et Fukushima, ce qu'est un hiver nucléaire...) ou encore le fait que les personnages principaux soient tous de grands adolescents.


C’est d’ailleurs par  les yeux de quatre d'entre eux que nous assistons à l'apocalypse nucléaire et découvrons comment elle est vécue en différentes parties du monde.  Si l'incrédulité puis l'incompréhension dominent dans les premiers temps, c’est rapidement  l'abattement ou la colère qui prennent le dessus. Certains demeurent prostrés et attendent sans réagir la suite des évènements. D'autres se révoltent, s'en prennent aux institutions, aux riches, aux étrangers, ajoutant encore au chaos général. La plupart cherche cependant à se mettre à l'abri et surtout à quitter les capitales qui constituent les cibles privilégiées des missiles. Les mieux informés font route vers le nord, jusqu'à ce fameux 60e degré de latitude nord au-delà duquel la vie est parait-il encore possible. Mais le chemin est long et difficile. Pour Xian surtout, qui se lance dans un périple dangereux à travers Chine,  Mongolie et Russie, croisant sur sa route toutes les formes de la misère et du désespoir.


Bien que s'agissant d'un roman jeunesse, Fabrice Colin n'a pas édulcoré ses descriptions. C'est là une qualité qu'il faut lui reconnaître. Pour le reste il faut bien avouer que le vieux lecteur de post-apo n'a presque rien de neuf à se mettre sous la dent. Les situations sont assez convenues avec leur alternance de rencontres bonnes ou mauvaises, les effets des radiations, l'hiver nucléaire... Son roman a donc pour principal intérêt de nous présenter le scénario plausible d'un conflit nucléaire à l'échelle mondiale. Il décrit très bien le ridicule jeu des alliances, l'enchaînement infernal qui, comme en 14, conduit les grandes puissances à entrer en guerre les unes après les autres.


L'histoire quant à elle, se termine  un peu abruptement, nous promettant des nouvelles des quatre jeunes héros dans une suite intitulée  "Après". Espérons que ce ne soit pas là le début d'un cycle interminable.

Mango - Le livre de Poche - 2013

30 octobre 2015

LES GENS DE LA RUE DES RÊVES - MIYAMOTO TERU

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A Osaka, quelques épisodes de la vie des commerçants d'une rue populaire.

Entre roman et recueil de nouvelles « Les gens de la rue des Rêves » est une peinture intelligente et sensible du Japon d'aujourd'hui. Un Japon populaire bien éloigné de l'image un peu lisse de modernité et de tradition que nous renvoient les reportages ou les magazines. Ici ni tours de verre ni temples shintoïstes, pas plus d'ailleurs que d'ingénieurs en costards ou de de lycéennes branchées. Juste de petites gens et une rue, une seule, semblable à des milliers d'autres.


Dans cette rue, on trouve quantité de petits commerces, un restaurant, un bar, un débit de tabac, une boucherie, un horloger, un photographe, un coiffeur... Des boutiques tenues par des individus à la personnalité bien marquée et auxquels la rumeur publique attribue petites manies et vices cachés. Mais Miyamoto Teru ne s'en tient pas à ces on dits. Il nous fait franchir le seuil de ces échoppes pour s'immiscer dans la vie de leur propriétaire. Nous partageons leurs secrets, leurs passions, leurs regrets ou leurs espoirs. Nous les découvrons tels qu'ils sont vraiment, au-delà de leur réputation.


Nous comprenons ainsi pourquoi la patronne du bar couvre son visage d'un maquillage outrancier ou pourquoi le vieux Kikujirô refuse obstinément de vendre son vieil entrepôt désaffecté. Nous rencontrons la vieille Iseki Tomi qui a reporté son amour pour son défunt fils sur les hirondelles qui nichent sous son toit et Ryûichi le fils du boucher qui doit vivre avec ses erreurs de jeunesse. Il y a aussi le photographe homosexuel, l'horloger et son fils cleptomane et tant d'autres encore qui nous dévoilent un peu de leur passé, éclairant d'un jour nouveau leur vie présente ou leur caractère.


La plupart de ces tranches de vie pleines de tendresse et d'humour nous sont racontées par un apprenti poète qui loge au-dessus de l'un des magasins. Satomi Haruta est le spectateur privilégié, parfois même l'acteur, des joies et des peines de ses voisins. Un jeune homme un peu naïf, la bonne poire à qui les gens se confient et demandent d'accomplir les démarches embarrassantes. La timidité et l'indécision de ce personnage seront aussi cause de quelques scènes amusantes qui le verrons notamment passer à côté de l'amour ou d'un héritage inattendu.


"Les gens de la rue des Rêves" est donc un livre plein de fraîcheur qui vous donne envie d'aller vers les autres pour apprendre à les connaître au lieu de se contenter de jugements à l'emporte-pièce.

 Philippe Picquier - 2011

25 octobre 2015

HROLF KRAKI - POUL ANDERSON

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Réécriture de la saga médiévale éponyme narrant les exploits de quelques rois Danois du haut moyen-âge.

« Hrolf Kraki », est le roman idéal pour qui veut découvrir les sagas scandinaves sans avoir à se frotter à l'aridité de ces textes médiévaux. Poul Anderson les a dépoussiérés juste ce qu'il fallait pour les rendre lisibles sans pour autant les dénaturer. Son récit a donc conservé pour une bonne part la forme de ces longs poèmes en prose que les scaldes composaient pour chanter la gloire des rois vikings. Cela nous donne un curieux mélange de faits historiques et de légendes nordiques, à la fois travail d’historien et œuvre de conteur.


On y apprend donc beaucoup sur le Danemark du haut moyen-âge et sur ses souverains qui ne sont encore guère plus que des roitelets, tantôt fermiers et tantôt chefs de guerre. On découvre leur mode de vie mêlant agriculture et artisanat, commerce et rapine et on observe leurs rapports tumultueux avec les peuples voisins, suédois, saxons et autres vikings.


Mais le roman de Poul Anderson a le plus souvent des allures de conte de fées. Il y est question d’oncles malveillants qui usurpent le trône de leurs neveux, de sorcières et de malédictions. Il y a aussi des épées magiques et des créatures maléfiques, bref tout l’arsenal de la magie et du merveilleux est au rendez-vous.


J'ai d’ailleurs été surpris de la grande ressemblance qui existe entre l'épopée de ce roi danois et la légende arthurienne. Les points communs entre la vie romancée de ces deux monarques sont en effet nombreux. On y trouve à chaque fois un roi sage et respecté entouré de champions, une naissance dans des circonstances particulières, la trahison d’une sœur et jusqu'à leur mort à l’issu d’un combat épique.


Pour être tout à fait honnête j'avouerai que je me suis tout de même bien ennuyé. Passe encore la première partie, riche d’intrigues et de rebondissements. Helgi, le papa de Hrolf, est en effet un personnage haut en couleur, pas forcément sympathique mais doté d’un gros tempérament. Sa difficile conquête du trône, ses démêlées avec ses vassaux et ses aventures galantes font de sa vie un combat continuel très agréable à suivre.

Les pages consacrées à la vie de Hrof Kraki sont en revanche beaucoup moins passionnantes. Le célèbre roi ne mouille d’ailleurs guère le maillot, laissant à  ses champions le soin de tuer le troll ou le dragon. Les exploits des uns et des autres se succèdent donc, presque toujours selon le même scénario, et cette redondance finit par devenir lassante.

Garancière - Aventures fantastiques - 1985

20 octobre 2015

SUEUR AUX TRIPES - LEO MALET

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Lorsqu'il fait la rencontre de Jeanne, Paulot a du mal à croire à sa chance. Une fille comme ça, pour lui, un escroc minable qui foire tout ce qu'il entreprend et pétochard comme pas un... pas possible. Et pourtant, la jolie môme semble avoir le béguin au point de vouloir se mettre en ménage. Mais pour ça, il faut du pognon. Et c'est là que les choses se gâtent. Braquage, meurtre, flics aux fesses, Paulot se retrouve bientôt dans une situation impossible... 

« Sueur aux tripes » est la troisième pépite extraite de cette excellente trilogie noire qui, mieux que les "Nouveaux mystère de Paris", dévoile toute l'étendue du talent de Léo Malet.

En compagnie de Paulot le Foireux, nous repartons pour une nouvelle plongée dans le populo crasseux, celui des macs et des demi-sels, des mères maquerelles et des malfrats. Nous faisons le tour des guinguettes miteuses d'un Paris qui a encore, çà et là, des airs de campagne. Nous pénétrons dans les bordels les plus sordides où des prostituées en fin de carrière enquillent les clients les moins regardants, dans les hôtels garnis où l'électricité vous est comptée, dans les foyers insalubres où s'entassent les sans-abris. 

Toux ceux que l'on croise, du tenancier de bar alcoolo et voyeur au proxénète indicateur de police, sont pourris jusqu'au trognon et pas un ne viendra en aide au pauvre Paulot au cours de sa cavale. Les femmes valent à peine mieux et le seul secours qu'il recevra sera celui d'une bourgeoise un peu frappée qui voit en lui le bandit héroïque et non pas l'homme aux abois qui a désespérément besoin d'aide et de compréhension. 

Pourtant, tout n'avait pas si mal commencé. Le premier tiers du roman était même presque fleur bleue. Une histoire d'amour éclose sur un tas de fumier entre une entraineuse et un escroc de bas étage. Mais les choses changent bien vite et la vraie nature des amants se révèle. D'un côté une femme manipulatrice, de l'autre un pauvre type souffrant d'une grande mésestime de soi et qui finit par ne plus croire à l'amour ou en l'amitié.

Bien sûr, tout cela finira mal. Mais que les braves gens continuent à dormir sur leurs deux oreilles, Dame Justice étouffera bien vite ce nouveau cri de rage contre une société qui laisse sur le bord de la route ceux qui n'ont ni la force, ni le courage de lutter.

Pocket - 2010

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FLEUVE NOIR
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