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SF EMOI

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15 octobre 2016

LE GARCON - MARCUS MALTE

 

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Histoire d’un homme qui a vécu jusqu’à l’âge de quatorze ans loin de la société des hommes et qui, au décès de sa mère, part à la découverte du monde. De 1908 à 1938, nous le suivons dans ses voyages et ses rencontres dans une France qui s’apprête à subir de grands bouleversements. 

Difficile de classer « Le garçon » dans une catégorie bien précise. C'est un roman protéiforme qui ne cesse de changer tout au long de ses cinq cents et quelques pages. S’il est incontestablement un roman initiatique, celui d’un enfant sauvage, vierge de tout, sans préventions ni opinion préétablie, il emprunte aussi à bien d’autres genres. En fait, presque tous.

Il y a d’abord du roman populaire et l'on pense d’emblée au Rémi d’ Hector Malot pour les passages où ce garçon est recueilli par un patriarche campagnard le temps d’un été provençal ou bien lorsqu’il accompagne un lutteur de foire dans ses tournées à travers une France encore très rurale. Puis c’est le roman d’amour qui s’invite et se transforme rapidement en roman libertin avec moult galipettes et références au divin marquis mais aussi à d’autres auteurs plus classiques dont j’ignorais qu’ils avaient donné dans la rime grivoise et égrillarde.

Le récit de guerre prend ensuite la relève et l’on pense cette fois aux grands romans sur la boucherie de 14/18, à Barbusse, à Genevoix, à Dorgelès. Mais c’est surtout au "Capitaine Conan" de Roger Vercel que j’ai songé pour sa dénonciation de l’hypocrisie d’un pays qui encourage le meurtre en temps de guerre mais le réprime (à juste titre) une fois la paix revenue. Des nombreux chapitres consacrés aux épreuves vécus par son héros lors de la première guerre mondiale, deux seulement lui suffisent pour montrer toute l’absurdité et l’horreur de ce conflit. Le premier, plutôt comique, ironise sur les liens de parenté existant entre toutes les familles royales européennes : « C’est donc une affaire de famille. On lave son linge sale : dix-neuf millions de morts ». L’autre est en revanche d’une tristesse infinie. Il s’agit de l’énumération des soldats décédés lors d’une unique offensive. Nom, prénom, date et lieu de naissance, date du décès ; sur douze pages s’égrènent  la longue litanie de toutes ces vies fauchées inutilement.

Roman populaire, roman d’amour, récit de guerre mais aussi roman épistolaire, poésie sans oublier non plus quelques-uns de ces jeux érotico-littéraires comme savaient en composer Sand et Musset. Bref, quantité de façons de nous conter la vie de son héros et des quelques personnes qu’il rencontre et qui toutes imprimeront leur marque sur son existence. Des personnages forts et charismatiques dont on se souviendra longtemps. Comment en effet résister à la gaieté et au sens de l’honneur de Brabeck, à l’humanisme de Gustave et à l’amour d’Emma, à sa passion exclusive et dévorante. Comment ne pas souhaiter les rejoindre et partager quelques instants de leur vie, voyager en roulotte en compagnie de faux ogres mais vrais champions de lutte, chiner des livres érotiques sur les quais de Seine et faire l’amour sous un saule pleureur, vivre « quelques ravissements parmi nombre de ravages ».

Et si vous n’êtes pas encore convaincus par la nécessité de lire ce roman, sachez que l’écriture de Marcus Malte est particulièrement belle. Elle coule à la façon d’une rivière, tantôt calme et placide, tantôt torrentueuse, mais toujours poétique et inventive, s’accordant à merveille au rythme du roman comme aux aléas de l’histoire.

Zulma - 2016

#MRL16

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10 octobre 2016

CRISTAL QUI SONGE - THEODORE STURGEON

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Après avoir fuis ses parents adoptifs qui le maltraitaient, Horty est recueilli par les membres d’un cirque ambulant. En compagnie des nains Zena, Bunny et La Havane il grandit en évitant soigneusement tout contact avec le directeur du cirque, Pierre Ganneval alias le Cannibale, un ancien médecin parfaitement misanthrope qui a découvert de mystérieux cristaux aux propriétés surprenantes. Devenu adulte, Horty retourne dans la ville de son enfance pour y revoir son amie Kay Hallowell et, peut-être, tirer vengeance de son père.

« Cristal qui songe » est un roman à la croisée des genres. Il s’agit indéniablement d’une œuvre de SF puisqu’il met en scène une race extra-terrestre foncièrement originale et radicalement différente de la nôtre. Toutefois c’est bien le fantastique qui prédomine grâce à l’atmosphère horrifique générée par la présence d'un cirque étrange peuplé de nombreux freaks. Ceci dit, ces anomalies de la nature ne sont pas là pour effrayer le lecteur mais pour permettre à l'auteur de délivrer un message.


C’est en effet de différence que Theodore Sturgeon entend nous parler. Différence entre les hommes et les femmes dits normaux et ceux que leur apparence physique distingue de leurs congénères. Différence aussi entre les humains et les cristalins, ces copies humaines créées par les fameux cristaux. En confrontant toutes ces individualités et ces espèces différentes, l'auteur s’interroge sur ce qui les rapproche et ce qui les sépare. Il nous démontre entre autre que l’humanité ne se mesure pas en termes de critères physiques mais en fonction de nos qualités morales. Etre humain ce n'est pas avoir un nez, une bouche, deux mains et deux pieds, c'est être capable d’altruisme et de compassion. La scène finale illustre parfaitement son propos : les masques tombent et la véritable nature de tout un chacun est révélée. On se rend alors compte que les monstres n’étaient pas forcément ceux que l’on croyait et que la laideur dissimule parfois de bien belles choses.


La construction du récit est un peu déconcertante puisqu'il s’attache successivement à Horty, au Cannibale puis à Kay Hallowell nous dévoilant à chaque fois des pans entiers de leur vie et nous montrant comment leur personnalité s’est forgée. Mais le véritable héros n’est autre que Zena. Malgré les apparences, c’est bien la jolie lilliputienne  qui tient le premier rôle. C’est elle qui comprendra le mieux la nature des cristaux et saura comment s’en faire des alliés. C’est elle aussi qui prendra Horty sous son aile et lui donnera les moyens de lutter contre le Cannibale. C’est elle enfin qui fera le sacrifice de sa vie pour empêcher ce dernier de détruire les humains. Des humains qui ne méritent pas forcément sa pitié mais qu’elle aime cependant au point de vouloir devenir leur semblable. 


Au final, « Cristal qui songe » n’est sans doute pas ce grand classique de la science-fiction qu'on nous présente souvent mais il n'en demeure pas moins une bien jolie fable sur la différence.

J'ai Lu - 1972

5 octobre 2016

LA FILLE DU CAPITAINE - ALEXANDRE POUCHKINE

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Jeune noble tout juste entré dans la carrière militaire, Pierre Griniev est envoyé dans une petite ville de garnison sur les bords du fleuve Oural. Alors que, loin des plaisirs de Saint Petersbourg, il pense sombrer dans l’ennui le plus profond, deux évènements vont le sortir de sa torpeur : son amour pour Macha, la jolie fille du commandant de la petite place forte et la révolte des cosaques menés par le terrible Pougatchev. 

Mes connaissances en matière de littérature russe sont proches de zéro. J’ai bien lu deux bouquins de  Nabokov mais comme le loustic a tourné ricain j’hésite à les comptabiliser. J’ai ensuite lu ce superbe pamphlet anti-stalinien qu’est « Une journée d’Ivan Denissovitch » de Soljenitsyne et, plus près de nous, j’ai tâté du post-soviétisme avec l’étonnant Viktor Pellevine. Mais en matière de classiques, exception faite du « Double » un Dostoievski mineur qui ne m’a laissé presque aucun souvenir, mon carnet de chasse est désespérément vierge. Pas un Tolstoï, pas le moindre Tourgueniev, pas même un petit Tchekov pour sauver l’honneur. 

Alors, pour combler cette lacune vaste comme la Sibérie, j’ai décidé de me taper un petit Pouchkine qui, contrairement à ce qu’a pu prétendre certain chanteur à cravate à poix, n’est pas un café moscovite mais le petit père de la littérature russe moderne. Mon choix s’est porté sur la plus romanesque de ses œuvres et c’est une décision que je n’ai pas regrettée puisque je me suis retrouvé embarqué dans un roman historique qui n’a rien à envier à ceux de notre Alexandre Dumas national.

« La fille du capitaine » est une histoire d’amour toute simple sur fond de révolte des cosaques. Il y a de l’épique et du dramatique, de l’humour et de l’émotion le tout sur un rythme enlevé qui ne laisse pas beaucoup de temps pour l’introspection. Et pourtant, les personnages sont beaucoup plus profonds et signifiants qu’il n’y parait  d’abord.

Je ne parle pas du triangle amoureux Griniev/Macha/Chvabrine qui campent des individualités beaucoup trop conventionnelles, héros fidèle et courageux,  jeune vierge dévouée et traître infâme et libidineux. Je ne pense pas non plus au brigand  Pougatchev ou à la Grande Catherine, personnages bien réels que l’auteur a incorporé à son récit pour lui donner un peu de consistance historique et qu’il semble étrangement placer sur un pied d’égalité en les montrant l’un et l’autre faire preuve tout à tour de la même sévérité et de la même mansuétude. Non, les personnages les plus intéressants, ceux qui font vivre cette Russie du XIXème siècle et donnent au roman son authenticité, sa verve et sa saveur, ce sont les seconds rôles.

Il y a d’abord papa et maman Grinev qui illustrent parfaitement cette caste de riches propriétaires terriens libéraux, francophiles et éclairés mais néanmoins attachés à leurs privilèges (leur richesse se compte en âmes c’est-à-dire en serfs). Il y a ensuite le couple Mironov dans lequel madame semble porter la culotte jusqu’à ce que les circonstances révèlent le courage du Capitaine et l’amour de son épouse. Il y a enfin Savélitch, le serviteur du jeune Griniev, dont les récriminations incessantes à l’égard de tout un chacun apportent au roman sa petite note d’humour.

Signalons enfin que l’action est bien présente avec rien moins qu’un duel, un assaut et un siège dans les règles de l’art, le tout dans les superbes paysages enneigés des plaines de l’Oural.

Le Livre de Poche - Classiques

30 septembre 2016

CONAN LE MAGNIFIQUE - ROBERT JORDAN

fn-conan10-1994Pour dérober les joyaux de Dame Jondra, Conan s’est associé à une jeune voleuse du nom de Tamira. Tous deux intègrent la suite de la riche zamorienne passionnée de chasse qui s’est lancée sur les traces d’un mystérieux et redoutable gibier. Ils ignorent alors qu’ils ne sont pas les seuls à courser la bête fabuleuse et qu’un sorcier aussi retors qu’ambitieux s’apprête à les piéger tous.


La dernière fois que j’ai lu un de ces pastiches de Conan, l’expérience fut tellement lamentable que je m’étais promis de ne pas la renouveler. Promesse non tenue donc mais j'ai une excuse. Je me suis abreuvé très jeune aux récits de R. E. Howard grâce auxquels j’ai découvert la fantasy puis, de fil en aiguille, le fantastique et la SF. Je conserve donc un attachement tout particulier envers son gentil barbare et je me laisse presque toujours tenter lorsque je croise la route de l’un de ces romans édité au Fleuve dans les années quatre-vingt-dix. En plus, celui-ci était signé Robert Jordan qui est plutôt un honnête artisan déjà connu pour son cycle de « La roue du temps ».


Il nous a troussé ici une petite histoire sans grande surprise ni originalité mais qui comporte tout de même quelques bons moments, notamment ceux qui se déroulent à Shadizar, la capitale des voleurs, des mendiants et des catins. On y voit un Conan encore jeune qui joue les monte-en-l’air pour le compte d’un recéleur indélicat et  traîne ses guêtres dans les bas quartiers de la cité. L’atmosphère de cour des miracles est bien rendue avec ses bouges infects, ses quartiers en ruines  et ses taudis. Les personnages sont également bien croqués, y compris les seconds rôles, et certains sont même particulièrement  attachants (la petite reine des mendiants, le vieux serviteur…).


On change malheureusement assez vite de décor pour s’enfoncer dans les monts du Kezankian qui vont s’avérer moins déserts qu’on aurait pu le penser. Tribus révoltées, nobles brythuniens et militaires zamoriens, vilain sorcier et dragon cracheur de feu, c’est à croire que tout le monde s’est donné rendez-vous pour contrecarrer les plans de notre barbare favori. Il y a moult combats et démonstrations de force brute,  rivalités musculeuses et empoignades sanglantes, bref on en s’ennuie pas un instant en dépit d’une intrigue plutôt mince et d’un dénouement qu’on voit venir d’assez loin.

Le seul vrai reproche que je ferai à l’auteur est d’avoir quelque peu dénaturée la personnalité de Conan. Que le géant cimmérien cache derrière sa musculature un cœur d’artichaut, c'est concevable. Qu'il soit guidé par un code de l'honneur fruste mais juste qui le pousse à défendre les plus faibles, c'est certain. En revanche, qu'il se laisse aller  aux "jeux de l'amour et du hasard", soupire après la jolie voleuse tout en s'envoyant en l'air avec la belle chasseresse, s’amuse de la jalousie de l’une et de la soumission de l’autre, alterne les piques acerbes et les flèches de cupidon, c’est beaucoup moins crédible. 

L’histoire prend parfois des allures de vaudeville qui détonnent avec l’idée que je me suis toujours faite du farouche guerrier de Howard. Mais ce n'est finalement pas si grave puisque j'ai pu, une fois encore, passer quelques heures en compagnie de l'un des héros de ma jeunesse…

Fleuve Noir - Conan - 1994

22 septembre 2016

RESEAUX SOMMEIL - P-J HERAULT

 

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Alors qu'il s'adonne à la voile entre Corse et Sardaigne, l'agent secret Loïc Prach vient en aide à un jeune allemand en qui il reconnaît le fils d'Albert Ziecher, un criminel de guerre réputé être en possession de la liste des agents dormants de l'URSS. Flairant l'aubaine, le contrespionnage français décide de suivre le rejeton de l'ancien nazi en espérant qu'il les conduise à son père. C'est ainsi que Loïc se retrouve en Colombie où il va avoir fort à faire entre les israéliens du Shin Beth et des espions russes déterminés à récupérer la fameuse liste.

Avant de devenir le spécialiste du space opera que l'on connaît, P-J Herault a commencé par le roman d'espionnage et "Réseaux sommeil" est le premier des trois titres du genre qu'il a écrit pour le Fleuve Noir dans les années 70. Mais si le genre diffère, le style reste le même.

On y trouve déjà son sens du récit ainsi que son goût du détail et du véridique. Sa description de Bogota et du reste de la Colombie avec ses routes pierreuses, ses posadas ou les différentes ethnies qui peuplent le pays semble correcte. De même, l'aspect "renseignement" est convenablement évoqué et on s'immerge avec intérêt dans les méandres de ces réseaux clandestins. Par contre, les trop nombreux exposés sur les mérites comparés d'un Mauser, d'un Webley ou d'un 357 Magnum finissent par être lassants. Ils intéressent peut-être le lecteur américain membre de la NRA mais moi, je m'en contrefous.

Le thème du roman n'est pas non plus très passionnant et se résume à une longue filature à travers la Colombie. Elle est heureusement entrecoupée d'enlèvements et d'échauffourées qui amènent un peu de rythme aux discussions et réflexions de notre agent secret. Il y a aussi deux scènes de cul qui, à défaut d'être osées, sont particulièrement drôles. Le héros s'envoie ainsi en l'air avec une espionne israélienne bien que tous deux soient prisonniers dans une cave et aient les mains liées derrière le dos. Bonjour les contorsions ! Puis c'est la cheftaine de la tribu matriarcale des Chibchas qui lui fait subir un véritable viol à répétition ! Quelques détails font également sourire comme ces références à des publicités désormais datées (la solution, c'est Paic citron !) ou le fait que notre espion préfère s'envoyer un Dubonnet plutôt qu'un Martini Dry. Bref, on est bien loin du séducteur en smoking.


Enfin, côté action, on est plutôt bien servis. Combats au couteau ou au revolver, savates et coups de poings, poursuites en voiture, jeep, pirogue... Pas le temps de s'ennuyer. L'histoire se termine même sur un vol en hydravion assez mouvementé. Eh oui, la passion de PJ Herault pour le pilotage est perceptible dès son premier roman !

Fleuve Noir - Espionnage - 1971

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16 septembre 2016

PESTILENCE - DEGÜELLUS

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A Saint-Ragondard comme dans toutes les autres cités du royaume, la peste fait des ravages. Pas une ferme, pas une masure qui ne compte son lot de cadavres et seul le châtelain et sa mesnie semblent épargnés par le fléau, bien à l’abri derrière les hautes murailles de leur forteresse. Fraichement débarqué dans la petite ville, Tancrède Barbet, médecin aux méthodes peu orthodoxes, est accueilli à bras ouvert par le seigneur de céans qui lui confie la santé de sa famille et, accessoirement, celle de ses serfs. Il se rend très vite compte que la peste qui sévit dans les parages est plus virulente que partout ailleurs et que l’épicentre de la maladie se loge au milieu des marais, près du monastère de Saint-Hirudo…


En tout juste cent-cinquante pages, Julien Heylbroeck réussit à nous concocter une histoire bien agréable qui tient à la fois du roman historique, du polar et bien sûr, du roman gore. Encore que, et c’est paradoxal pour un roman édité par les biens nommées Editions Trash, cet aspect m’ait paru être le moins prononcé des trois. Il s’agit plutôt d’un gore d’ambiance pas particulièrement choquant  pour un récit se déroulant au moyen-âge : des juifs jetés au bûcher, des hérétiques torturés ou de pauvres hères coupés en rondelles, rien que de très commun en cette époque rude s’il en fut où la vie ne valait pas grand-chose.

L’auteur en rajoute juste un peu dans le crasseux et le sordide. Il se montre particulièrement complaisant dans ses descriptions des pestiférés, s’attardant sur les ravages de la maladie à grand renfort de bubons, sanies, pus et autres sécrétions bien dégueues. Quant à son village de Saint-Ragondard perdu au milieu de marais putrides, pourri d’humidité et infesté par les sangsues, il constitue un cadre idéal qui s’accorde à merveille à l'atmosphère extrêmement sombre qui imprègne l’histoire.

L’ambiance médiévale est aussi renforcée par l’utilisation d’un vocabulaire de bon aloi. On sent que l’auteur a travaillé la chose sérieusement et compulsé ses dictionnaires d’ancien français. Cela apporte un petit plus à un style par ailleurs solide et agréable même si parfois la signification de tel ou tel vocable n’est pas des plus évidente.

Le format court de ce roman ne permet malheureusement pas de s’attarder sur tous les personnages mais d’aucun auraient mérités d’être davantage exploités. Je pense notamment à Horatio, le nain montreur d’ours, qui me semblait offrir davantage de possibilités ou bien à celui de l’inquisiteur dont on parle beaucoup mais qui ne fera pourtant qu’une apparition éclair. Son médecin de héros occupe en revanche parfaitement sa place. Intelligent et opportuniste, sympathique mais dénué de cet humanisme anachronique que l’on trouve dans beaucoup trop de romans historiques, il est parfaitement crédible et raccord avec son époque.

« Pestilence » c’est enfin une intrigue qui tient la route et non une accumulation de scènes cracras comme c’est trop souvent le cas avec les romans gores. Ici, l’envie de connaître le fin mot de l’histoire nous tenaille tout du long et nous pousse à avaler les pages jusqu’à un dénouement absolument dantesque.

Trash Editions - 2014

 

10 septembre 2016

LA FERME DES ANIMAUX - GEORGE ORWELL

9782070375165

Affamés et maltraités, les animaux de la Ferme du Manoir chassent le fermier et ses ouvriers agricoles pour prendre en main leur destinée. Grâce à leur intelligence supérieure les cochons assurent le gouvernement de la basse-cour et établissent un système politique fondé sur le principe d’égalité de toutes les bêtes. Très vite cependant des dissensions apparaissent et certains semblent vouloir s’affranchir des obligations qui incombent à tous.

 

"La ferme des animaux"  étant au programme de la classe de 3ème de ma fille, j'ai décidé de rentabiliser cet achat obligatoire en lisant moi aussi ce texte du célèbre auteur de "1984". Et bien m'en a pris car j'ai éprouvé un plaisir énorme à découvrir cette fable politique qui dépeint avec intelligence et originalité la façon dont le régime stalinien s'est mis en place. Certes, des ados de 13/14 ans n'ont peut-être pas la culture générale suffisante pour comprendre toutes les allusions et reconnaître Lénine, Trotsky et Staline dans les cochons Sage l'Ancien, Boule de neige et Napoléon, mais pour le reste, la démonstration est redoutable de simplicité et de précision.


Il décrit parfaitement comment les idéaux de la première heure sont progressivement corrompus par un groupe d'apparatchik (les cochons) qui s’appuie sur l'armée (les chiens) et des masses peu éduquées (les moutons) pour gouverner. Il montre avec justesse comment cette nomenklatura détourne à son profit les richesses, accablant le peuple de travail et de privations et le payant de promesses jamais tenues. Il évoque aussi les renoncements et les compromissions, le travestissement de la vérité et la manipulation des masses. Tout est parfaitement en place jusqu’aux procès politiques, aux séances d’auto critique et aux purges en passant par le culte de la personnalité et les défilés devant la dépouille du vieux sage.


Sous son aspect anodin et presque enfantin, ce petit livre est donc une critique extrêmement efficace du totalitarisme soviétique en même temps qu'un remarquable exercice de style. Aucune raison de s'en priver.

Gallimard - Folio - 2015

5 septembre 2016

LES FAUCHEURS SONT LES ANGES - ALDEN BELL

foliosf459-2013Il y a vingt-cinq ans, sans que l’on sache pourquoi ni comment, les morts sont revenus à la vie. Le monde a alors sombré dans le chaos et les survivants tentent depuis de sauver ce qui peut encore l’être. A quinze ans Temple est déjà une jeune femme aguerrie. Eprise de liberté, elle parcourt les States sans chercher à s’intégrer à l’une des nombreuses communautés qu’elle croise. Deux rencontres vont toutefois bouleverser le mode de vie qu'elle s'est choisi.

 

Le zombie est à la mode. Cela fait déjà quelques années qu’on en voit fleurir un peu partout dans la littérature de genre et non plus seulement dans les histoires fantastiques, à Haïti ou dans les laboratoires des savants fous. Ils ont quittés les pages des romans gores et des films de série B pour s’épanouir dans une SF plus classique jusqu’à devenir la cause la plus répandue de futur apocalyptique. Il y a eu Walking dead et World War Z chez les Ricains et, plus près de nous, L’évangile cannibale de Fabien Clavel ou Pop et Kok de Julien Péluchon.


Alden bell ne fait donc pas preuve d'une grande audace en invitant des morts vivants dans son roman. Il ne fait d’ailleurs preuve de guère plus d’originalité dans les autres aspects de son post-apo puisque nous retrouvons les traditionnelles villes en cours de délabrement, des communautés qui tentent, çà et là, de préserver des îlots de civilisation et des individualistes qui s’accommodent avec plus ou moins de bonheur de ce monde chamboulé.


En fait, tout l’intérêt de son histoire repose sur sa jeune héroïne. Temple a du caractère. Elle manie aussi bien la machette que le revolver, sait ce qu’elle veut et entend bien faire respecter ses choix. C’est un personnage féminin qui sort des sentiers battus et nous change agréablement des rôles de victime ou de tendre moitié auxquels les femmes sont trop souvent cantonnées dans ce style de littérature.


Mais plus encore que ses qualités de combattante ou sa personnalité, c’est le regard qu’elle porte sur son environnement qui apporte du neuf dans un genre passablement usé. Dans ce "monde d’après", Temple évolue en effet comme un poisson dans l’eau. Elle n’a pas connu l’avant, n’en sait que ce qu'on lui en a raconté ou ce qu’elle peut encore en voir. Elle n’éprouve pas d’attachement particulier pour ces vestiges ni de nostalgie pour un mode de vie disparu. Elle ne cherche pas à préserver le passé comme le font les Grierson, barricadés dans leur demeure coloniale où ils entretiennent l'illusion d'une existence normale. Elle ne souhaite pas non plus tirer parti de la situation pour dominer ses semblables ainsi que l’espère la tribu de dégénérés qui la tiendra un temps en captivité.

Elle se contente de prendre ce qui vient et profite des menus plaisirs et des belles surprises que lui réserve encore l’existence. Même les zombies n'ont pour elle rien de particulièrement effrayant, juste un danger comme un autre, des animaux venimeux dont il faudrait se méfier. Finalement, le danger viendra une fois de plus des hommes, encore et toujours dominés par leurs peurs et leurs passions.

Gallimard - Folio SF - 2013

30 août 2016

SECTION ROUGE DE L'ESPOIR - DEMOUZON

!Br!9,kQ!2k~$(KGrHqYOKjYEujr0-T5RBL)261IJCg~~_12Mais qu’est-ce donc que cette « Section rouge de l’espoir » qui vient de revendiquer un attentat d’une rare violence ? Qui sont ces révoltés d’un genre nouveau qui laissent une trace sanglante sur leur passage ? Que veulent-ils et jusqu’où sont-ils prêts à aller ?

Lorsque vous passez vos vacances dans un village paumé au fin fond de la Touraine, mieux vaut avoir bien évalué le nombre de livres nécessaires à un séjour réussi. A défaut vous voilà bientôt contraint de vous rabattre sur ceux de vos amis ou, pire encore, sur ceux qui traînent dans la bucolique chaumière où vous êtes venu vous ressourcer.

C’est ainsi que je me suis retrouvé à lire ce polar signé Demouzon, Oui, Demouzon tout court, sans prénom, comme on dirait Zola ou Balzac. Sauf que « Section rouge de l’espoir » ce n’est pas franchement un classique de la littérature, ou alors de celles que l’on trouve dans les gares et qui n’a d’autre prétention que de vous faire passer deux ou trois heures pas trop désagréables.

Ce roman a été écrit en 1979, année qui vit la première manifestation violente  du groupe « Action directe ». Il y a donc fort à parier que l’auteur se soit inspiré de ces évènements même si ses insurgés à lui donnent dans le terrorisme aveugle et non dans l’assassinat ciblé comme le faisaient Joëlle Aubron et ses petits copains.

Mais là n’est pas la question puisque, de toute manière, ce n’est pas son intrigue qui fait la qualité du livre. Elle se résume d’ailleurs à une longue cavale entrecoupée de quelques fusillades et à une enquête mollassonne assurée par un commissaire désabusé. Non, ce qui a éveillé mon intérêt c’est le profil psychologique des membres du groupuscule et les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. 

C’est qu’on trouve un peu de tout dans cette fameuse section. Il y a là un avocat certes engagé mais qui a conservé quelques habitudes - cigares et bimbo peroxydée - un peu trop bourgeoises, un soixante-huitard à shilom, une universitaire qui se rêve passionaria bolchevique ou encore un truand qui donne à ses braquages l’excuse de la lutte prolétarienne. Bref des individus avec un passé et des motivations beaucoup trop différents pour s'entendre bien longtemps et c'est l'histoire de la lente désagrégation de leur groupe que nous conte ce livre. 

Eh oui camarade, le Grand Soir c’est pas demain la veille !

Editions J'ai Lu

 

10 août 2016

CATACOMBES - SERGE BRUSSOLO

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Pour se sortir de la mouise noire dans laquelle elle est empêtrée Jeanne a accepté de poser nue pour un peintre. Un travail a priori tranquille et de l’argent vite gagné si ce n’est que l’artiste en question réside dans la maison Van Karkersh, une grande et vieille demeure baroque autrefois occupée par un vieil original  sur lequel courent de bien sombres rumeurs.

Le décor et le personnage principal de « Catacombes » ne comptent pas parmi les plus originaux de l’œuvre de Serge Brussolo, loin s’en faut. Des histoires mettant en scène une jeune femme confrontées aux pièges d’une maison mystérieuse, l’auteur nous en a déjà servies quelques une et pas des moindres. Il y a eu Jeanne et la maison Malestrazza des « Emmurés », Cécile et le palais insulaire de « La nuit du venin » ou encore Sarah et la villa hollywoodienne de Rex Feinis dans « La maison des murmures ».

Mais le roman avec lequel « Catacombes » entretient le plus de points communs est sans conteste « La meute ». Il est en effet question dans ces deux livres d’une demeure où furent commis des meurtres particulièrement affreux et sur laquelle plane encore l’ombre malsaine du défunt propriétaire. Une maison occupée par un ou deux de ses descendants ainsi que par une inquiétante galerie d’œuvres d’art, animaux empaillés ou statues de plâtre. Dans les deux cas aussi, l’héroïne est une femme cabossée par la vie, sans attaches et sans domicile, contrainte par les évènements à emménager dans les lieux. Mais si Sarah est une jeune femme qui a du répondant et qui va se servir des forces démoniaques qui l’entourent pour accomplir sa vengeance, Jeanne est en revanche beaucoup plus passive.

L’intérêt du récit réside d’ailleurs dans la façon dont elle se laisse happer par l’atmosphère délétère de la maison jusqu’à abdiquer tout esprit critique et accepter l’irruption du fantastique dans son quotidien. Cela se fait peu à peu, au gré de ses découvertes  sur le passé de la famille Van Karkersh et sur les évènements dramatiques qui se déroulèrent dans leur demeure. Des révélations et des pistes qui sont constamment remises en question dès qu’elle se reprend en main, sort de la maison, raisonne au lieu de se laisser porter par son imagination et ses terreurs.

Le roman laissera d’ailleurs subsister jusqu’à la fin le doute sur la réalité de ces manifestations démoniaques. Si Jeanne finit par adhérer totalement aux théories foldingues des autres occupants, quantité d’indices plaident pour une interprétation plus rationnelle des évènements. Il y a d’abord la santé psychique des différents protagonistes de l’histoire. Difficile en effet de faire confiance à un concierge alcoolique, à deux cousins dégénérés issus d’unions consanguines ou à une héroïne particulièrement névrosée et constamment sous médocs. Il faut aussi et surtout souligner que, malgré ce qui ressemblait à une destruction en règle, la maison reprend finalement son apparence normale, preuve peut-être que toute l’histoire n’a jamais existée que dans les cerveaux malades des personnages.

Fleuve noir Anticipation - 1986

5 août 2016

LE GEANT INACHEVE - DIDIER DAENINCKX

51i5jpaCcuLLorsque le principal suspect du meurtre d’une jeune femme se suicide en clamant son innocence, l'inspecteur Cadin décide de se pencher sérieusement sur son dossier. En fouinant dans l'entourage de la victime il découvre des éléments qui vont orienter son enquête sur un autre terrain que le crime passionnel, un terrain glissant…

 

Deuxième enquête de l’inspecteur Cadin, ce policier dépressif qui semble avoir pour habitude de traîner ses guêtres dans les cités les plus tristounettes de l’hexagone. Après Marsheim l’alsacienne et sa centrale nucléaire le voici dans les Flandres, à Hazebrouck, ville qui n’est pas particulièrement connue pour ses plages ensoleillées ou sa douceur de vivre. C’est dans cette cité morose où la grisaille du ciel le dispute à celle qui assombrit les pensées qu’il traîne sa mélancolie native et sa déception amoureuse toute neuve.


Largué par sa copine Blandine il se lance à corps perdu dans une enquête qui le conduit une fois de plus à dévoiler les mauvais penchants de ses congénères. Ce n’est donc pas une surprise s'il est question de corruption, de pognon, de pouvoir et des passe-droits qu'il procure. Nous plongeons une fois de plus dans les méandres de cette société pourrie où les puissants exploitent les humbles et où les fils de bonne famille s'en sortent toujours alors que leurs camarades moins bien nés finissent en tôle.


Daeninckx nous fait découvrir le charme discret de la bourgeoisie flamande et les taudis du quartier du "Nouveau Monde". On y rencontre des mémères à chats et des détective privés, des prêtre défroqués, des politiques et des paumés, un panel bien représentatif de cette région déshéritée où les clivages socio-professionnels sont plus marquées qu'ailleurs


L'auteur a eu la bonne idée de situer l'action de son roman pendant les fêtes pascales. Cela lui permet de nous présenter quelques éléments du folklore flamand, son carnaval, ses géants, sa ducasse et son orphéon. Il en profite aussi pour nous faire faire un brin de tourisme et nous donner une petite leçon d’histoire. On visite donc les fortifications de Bergues (vous savez, la ville des Ch’tis) et on apprend que c’est à quelques kilomètres de Hazebrouck que les allemands construisirent la rampe de lancements de leurs tristement célèbres V2.

Folio Policier - 1999

30 juillet 2016

LES CHRONIQUES DE TORNOR - ELISABETH LYNN

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D'un niveau comparable au "Terremer" d'Ursula La Guin « Les chroniques de Tornor » est l'un des tout meilleurs cycles de fantasy qu'il m'ait été donné de lire. Rien à voir avec les sempiternelles quêtes et autres épopées guerrières. Ses personnages sont parfois des soldats mais plus souvent encore des paysans, des danseurs ou des marchands. Ils sont puissants ou misérables, influent sur la destinée des peuples ou seulement sur leur pauvre existence. Ils cherchent quel sens donner à leur vie ou sont à la recherche de leurs origines. Ils voyagent, expérimentent, ressentent et réfléchissent. Ils vivent, tout simplement. L'aspect psychologique des personnages est donc particulièrement développé. Il permet de rendre compte de l'évolution de leur état d'esprit, du cheminement des idées et des décisions qu'elles impliquent. On est bien loin des guerriers sûrs d’eux même et des magiciens tout puissants, et c’est tant mieux.


La fantasy d’Elisabeth Lynn est donc assez sobre. Chez elle, pas de dragons ni d’épées magiques, tout juste des sorciers aux dons bien modestes, télépathes, télékinésistes et devins. Le cadre est certes imaginaire mais il se distingue fort peu du monde réel. En fait, ce qui surprendra le plus le lecteur, c'est la place faite aux femmes et le traitement de la sexualité. Exception faite des citadelles du nord, l'égalité hommes/femmes est partout de mise et ces dernières jouent même très souvent les premiers rôles dans la société. Quant à la sexualité des personnages, qu'elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle, elle est parfaitement libre et assumée et surtout présentée comme étant tout à fait normale, comme allant de soi. D'une manière générale l'auteur se plaît à bousculer les stéréotypes : des danseurs battent les guerriers, les femmes triomphent et les vieux soldats vomissent après le combat. Cela nous change agréablement des bouquins chargés de testostérone dans lesquels les femmes sont trop souvent réduites au rôle de repos du guerrier !


Le style de l'auteur est extrêmement fluide avec des phrases plutôt courtes et un vocabulaire assez simple. Ses descriptions n'en sont pas moins très réussies. Elle s'attarde sur les menus faits quotidiens et sur le mode de vie des divers peuples rencontrés (travaux, habitat, artisanat...) permettant ainsi une réelle immersion dans ce pays d'Arun. On ressent parfaitement l’atmosphère et l'attachement, presque la symbiose, des personnages envers leur environnement. Son évocation des paysages enneigés du nord, du froid et de l'humidité des vieux donjons tout comme celles des villes du sud avec leurs rues grouillantes d'un petit peuple industrieux est particulièrement belle et participe grandement à la qualité de ces trois romans :


« La tour de guet » aurait pu n'être qu'une histoire de vengeance et de reconquête du pouvoir. Au lieu de cela l’auteur a opté pour une lutte plus intime, celle que livre Ryke contre son éducation et ses préjugés. Le capitaine respecté vivant dans un monde régit par la force et les traditions va voir son univers s’effondrer et ses certitudes disparaître les unes après les autres. Il apprendra notamment que la non-violence exige plus de courage que la force brute et constatera qu’une femme peut gouverner aussi bien et même mieux qu’un homme. Il découvrira aussi son homosexualité, se rendant finalement compte qu'il ne convoitait la sœur de son seigneur que pour sa ressemblance avec son frère.


« Les danseurs d’Arun » est plus "anodin". Il permet surtout de faire le lien entre le premier et le troisième volet de la trilogie, entre l’univers guerrier et féodal du nord et le monde marchand et démocratique du sud, entre la montagne et la mer, le froid et le soleil. C’est un volume à la fois plus rural et plus doux. Il s’y passe moins d’évènements importants ou impliquant l’avenir des nations. Une histoire toute simple, celle d’un jeune manchot qui quitte le nord et le métier de scribe que lui imposait son infirmité pour suivre un groupe de danseurs dirigés par son frère aîné. C’est une petite ode à la tolérance qui nous invite à accepter notre différence et celle des autres, celle de l’infirme par rapport aux valides, celles des sorciers que leurs dons isole et rend suspects, celles des nomades Anesh vis-à-vis des habitants d'Elath.


« La fille du nord » est un peu une synthèse des précédents, mélangeant l’intime et le public. C’est aussi un volume plus politique. Diplomatie, espionnage, alliances et assassinats sont au cœur du récit. L'atmosphère est plus sombre, on sent que des forces sont à l'œuvre qui vont bientôt bouleverser l'ordre des choses. C'est qu'à Kendra-du-Delta, l'équilibre est précaire entre les Grandes Maisons qui gouvernent la cité et les guildes de marchands et de sorciers qui aimeraient bien récupérer une partie du pouvoir. On a aussi le sentiment d'être parvenu à la fin d'une époque, de vivre les derniers temps d'une utopie. La société matriarcale et non violente est minée par l'ambition des uns et la haine des autres. Les armes tranchantes, bannies depuis longtemps, font leur réapparition et la force brute le dispute de nouveau à la raison. Ce roman fait aussi la part belle au sexe faible - ou prétendu tel - avec le portait de trois femmes de caractères : Sorren la jeune serve , Paxe la maître d'arme et Arré Med leur maîtresse.


Même s’ils peuvent se lire indépendamment, il faut mieux aborder ces romans dans l’ordre chronologique. Chaque volume est  séparé du précédent par plus d'un siècle. On ne retrouve donc jamais les personnages des tomes précédents et, si les trois histoires commencent ou finissent au donjon de Tornor, l’environnement est chaque fois différent. Il y a néanmoins une grande unité entre ces récits que fédère l'histoire de l'émergence, du développement et de l'évolution d'un art martial. J’ai particulièrement apprécié de voir l'évolution sur plusieurs siècles de ce Kea que l’on voit au fil du temps se dédoubler et se transformer en chorégraphie, spectacle puis religion. Il est également intéressant d'assister à l’évolution du vocabulaire et de voir les héros des premiers volumes devenir des personnages légendaires dont l'existence réelle finit par être mise en doute.


"Les chroniques de Tornor " sont donc une fantasy subtile qui fait la part belle à l'individu et nous invite à vivre nos choix sans se laisser influencer inutilement par ceux des autres.

J-C Lattès - Titres SF 1981

23 juillet 2016

LES CROIX DE BOIS - ROLAND DORGELES

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Histoire romancée des expériences vécue par l'auteur sur les champs de bataille de la première guerre mondiale.

"Les croix de bois" fait partie de ces romans sur la première guerre mondiale écrits par des hommes qui l'ont vécu. Outre une véracité sans doute plus grande, ils sont en général plus intimistes que les textes plus récents et ne versent que rarement dans l'héroïsme grandiloquent, un peu comme s'il y avait une certaine réserve de leur part, une volonté de ne pas se mettre en avant alors que tant de leurs compagnons de combat ne sont plus là. 

Roland Dorgelès a écrit le sien en 1919, soit à peine un an après la fin de cette guerre qui l'a vu s'engager dès 1914 malgré une santé fragile. Il a combattu dans les tranchées, en Argonne et dans l'Artois, avant de prendre un peu de hauteur en rejoignant l’aviation. Son récit s'est donc nourrit de son expérience du combat. Les batailles dont il nous parle, il les a vécues. Les hommes dont il a fait les héros de son roman, il les a rencontrés. On ne trouvera pourtant dans son livre aucune référence de lieux ou de dates. Les spécialistes de la grande guerre reconnaîtront sûrement telle ou telle bataille, tel ou tel village dans les descriptions de l'auteur mais, pour les autres, c'est l'anonymat qui domine. On pourrait être en n'importe quel endroit du front et presque à n'importe quel moment.

Il en va de même pour les personnages. Ils s’appellent Sulphart, Broucke, Belin, Demachy ou Bouilloux. Ils viennent du Nord, de Normandie, de Corse et de Paris. Ils sont paysans ou étudiants. Ils sont ses compagnons d'arme tout autant que le produit de son imagination. Ils sont tous les autres soldats, semblables et différents. L'auteur lui-même s'efface derrière le narrateur, un dénommé Jacques Larcher, sorte de double romanesque dont on devine à certains détails qu'il partage avec lui origine socio-professionnelle et bagage intellectuel. Un personnage qui participe aux évènements qu'il raconte mais qui n'est jamais mis en avant, se contentant de retranscrire les faits dont il est le témoin.

Son récit comporte finalement peu d'épisodes guerriers. Il semble préférer nous montrer ses compagnons dans tous les autres moments de leur vie de biffins. Une vie rude mais non dénuée de moments de gaieté et de franche camaraderie. Nous les côtoyons au feu ou à l'arrière, assistons aux corvées de soupe et à la distribution du courrier, à l'épouillage, à toutes ces menues tâches qui rythment leur quotidien entre de longues périodes d'attente : « Alors on se rassied, le dos au mur, et on attend. Faire la guerre n’est plus que cela : attendre. Attendre la relève, attendre les lettres, attendre la soupe, attendre le jour, attendre la mort… Et tout cela arrive, à son heure : il suffit d’attendre… ». Les scènes de combat sont donc peu nombreuses mais néanmoins suffisantes pour montrer toute l'horreur de cette guerre, les vagues de soldats montant à l'assaut et se brisant les unes après les autres, le pilonnage incessant des obus, les blessures, les mutilations bref toute l’absurdité d’un sacrifice aussi inhumain qu'inutile.

Le dernier chapitre traite du retour à la vie civile de l'un des personnages. L’occasion de nous montrer un peu la vie loin des combats ainsi que le décalage qui s’est instauré entre ceux qui ont vécu la guerre dans leur chair et ceux pour qui elle demeure une menace encore lointaine. On y ressent aussi l’amertume de l’auteur qui pressent que ses concitoyens s’empresseront d’oublier tant de mauvais souvenirs même s’il faut pour cela oublier ceux qui ne rentreront jamais du front : « On oubliera. Les voiles du deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois. ». Et c'est précisément pour éviter que ces hommes ne meurent à nouveau que Roland Dorgelès a écrit ce livre, Pour leur rendre hommage bien sûr mais surtout pour laisser une trace de leur passage, témoigner qu'ils ont vécu, rit, pleuré, souffert.

Le Livre de Poche

 

15 juillet 2016

NOUNOURS EST PYROMANE - ROBERT BLOCH

neosff115Ce troisième recueil de nouvelles choisies et présentées par François Truchaud pour le compte des éditons NéO regroupe des textes parus entre 1963 et 1979. C'est surtout le genre policier qui est mis à l'honneur, la SF n'intervenant que dans deux cas (Un jouet pour Juliette et Groovyland) et le fantastique à une seule reprise (Ce que tu vois, c'est ce qui t'attend).
Le temps passant, Bloch semble de plus en plus remonté contre la société américaine et le chemin qu'elle prend. Ses critiques sont en tout cas beaucoup plus dures, presque violentes (
Mais d'abord ces mots ou La foire aux monstres) et son humour noir toujours plus dévastateur.

Les cinq premières nouvelles illustrent chacune à leur manière le célèbre adage : « Tel est pris qui croyait prendre ».
Le joyeux farceur, Tout en famille et La capsule du temps ont pour thème les rapports amoureux ou conjugaux et les frictions qui en découlent parfois : un amoureux éconduit désire se venger de la femme qui l'a rejeté, un entrepreneur de pompes funèbres veut tirer parti de son métier pour faire disparaître son épouse, une femme s'apprête à quitter son mari sans éveiller ses soupçons. Tous verront leurs manigances se retourner contre eux.
Un vampire sur mesure a pour cadre la France à l'époque de l'occupation allemande. Un acteur de théâtre partisan des nazis se fait passer pour un vampire afin de dissuader les habitants d'une petite bourgade d'aller roder dans les ruines d'un château où est installé un poste émetteur. Il jouera son rôle à la perfection. Trop même...
Un jouet pour Juliette nous catapulte en revanche dans un lointain futur. A chacun de ses voyages dans le temps, un savant ramène a sa petite fille un homme que la perverse jeune femme utilise pour ses jeux sexuels avant de les mettre à mort. Hommage au divin marquis ce texte propose aussi une explication inattendue à la disparition de Jack l'éventreur
.

Parmi les textes suivants, quatre sont des critiques acerbes de différent aspects de la société américaine que Bloch semble réprouver.
Nounours est pyromane fait le portrait d'un hippie libertaire. Un genre d'individu que Bloch ne porte apparemment pas dans son cœur et qu'il qualifie de oisif et d'inadapté. Il réserve à celui-ci un châtiment particulièrement cruel. Dans Groovyland c'est l'industrie du loisir (parc d'attraction, musique, cinéma, télévision...) qui est passée au crible de son humour corrosif tandis que Mais d'abord ces mots fait le procès des médias et de la politique. Mais c'est La foire aux monstres qui comporte l'attaque la plus virulente. Les habitants de Goober City se bousculent sous le chapiteau de Mr Fall pour assister à sa parade des monstres. Mais les monstres ne sont peut-être pas ceux que l'on croit ? Une attaque en règle contre les « bonnes gens » et un final réellement flamboyant.

Ce que tu vois, c'est ce qui t'attend est le seul texte fantastique du recueil. Un individu entre en possession d'un appareil photo dont les clichés prédisent les circonstances de la mort des personnes photographiées. Un récit très plaisant malgré le classicisme de son sujet et sa fin un peu trop prévisible.

Les autres nouvelles peignent la folie des hommes, du délire paranoïaque à la schizophrénie en passant par la jalousie maladive.
Tu ne fais jamais rien de bien est un texte très bref au final percutant.
Tout est dans le jeu nous propose une petite plongée dans le milieu du théâtre avec une utilisation du monologue d'Hamlet pour le moins originale.
Regarde comme elles courent nous montre toute la difficulté du métier de psychiatre. Et ses risques !
Rapports patient/psychiatre encore pour Celui qui ferme la voie. Mais pas n'importe quel patient puisqu'il s'agit de Robert Bloch lui-même. L'écrivain tente de prouver sa santé mentale à un psychiatre qui lui oppose ses manies et autres psychoses révélées par ses nouvelles. L'auteur en profite pour faire un tour d'horizon d'une bonne partie de ses écrits et met en relief les thèmes récurrents de son œuvre.

Nouvelles Editions Oswald - 1984

10 juillet 2016

LA TOURNEE D'AUTOMNE - JACQUES POULIN

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Alors qu’il s’apprête à entamer sa dernière tournée, un chauffeur de bibliobus se lie d'amitié avec les membres d'une compagnie de spectacle. Ces derniers décident alors de l'accompagner pour découvrir l'arrière-pays québécois, au plus grand plaisir du bibliothécaire tombé amoureux de leur régisseuse.

« La tournée d’automne » est un road-book mélancolique et délicat qui nous invite à un joli voyage le long de l’estuaire du Saint-Laurent. En compagnie d’un chauffeur de bibliobus et d’un groupe d’artistes de rue nous remontons le fleuve, de Québec à  Havre-Saint-Pierre, en passant par quantité de bourgades aux noms évocateurs : La Malbaie, Port-au-Persil, Rivière-au-Tonnerre… Chacun de ces arrêts est l’occasion de découvrir un élément du patrimoine naturel québécois (faune, flore, paysage) et de faire la rencontre des autochtones et de leur mode vie particulier (la salariée d'une pêcherie, un pilote d'hydravion..).


Mais le roman de jacques Poulin n'est pas qu'un récit de voyage. Il aborde, avec justesse et pudeur, d'autres thèmes et notamment celui de la fin de vie. Le chauffeur et Marie, les deux personnages principaux, sont aux portes du troisième âge. Ils sont donc naturellement confrontés aux craintes que leur inspirent la vieillesse et surtout à la peur de la déchéance physique et intellectuelle qui parfois l’accompagne. Ils découvriront cependant que chaque âge mérite d’être vécu et que la vieillesse réserve aussi son lot de bonnes surprises.


Et parmi les excellentes choses qui contribueront à embellir leur vie, il y a les livres. Plus que tout « La tournée d’automne » est une ode aux livres, à tous les livres. Romans, recueils de poésie, biographies, traités scientifiques, la bibliothèque ambulante regorge de bouquins et le maître des lieux sait faire partager le plaisir qu’ils lui ont apporté. Le lecteur se reconnaîtra sans doute dans l’un ou l’autre portrait des usagers de ce réseau itinérant, partageant à coup sûr leur soif de découverte et leur sensibilité. Il trouvera aussi quelques nouvelles idées de lectures et pourquoi pas d’autres auteurs québécois !

Acte Sud - Babel - 1999

5 juillet 2016

TROGLO-BLUES - BERTRAND PASSEGUE

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Troglo-blues est un post-apo nerveux, sombre et violent qui pallie son manque d'originalité par un cadre intéressant. Bertrand Passegué a en effet située son intrigue dans le métro parisien, précédant ainsi d'une bonne quinzaine d’années Dimitri Glukhosky et son « Métro 2033 ». Anecdote mise à part, il faut avouer que cet univers souterrain ne manque pas d'attrait avec sa théorie de tunnels quadrillant le sous-sol parisien, sa pénombre et ses culs de basse fosse.

L'histoire se déroule trente ans après une bonne grosse guerre qui a vu la France écoper de sa part de bombes. Paris et sa région ont bien morflés et seul le centre de la capitale s’en est sorti sans trop de dommages. Autour, des ruines et une campagne désertique où survivent tant bien que mal des paysans pressurés par les affreux parisiens. Ces parasites sont de deux sortes. Il y a ceux qui vivent à la surface, aux alentours de l'hôtel de ville, sous la coupe du maire Lacourt. Il y a ensuite les troglos qui  ont choisi de vivre sous terre dans les galeries du métro où ils avaient trouvé refuge pour échapper aux bombes.

Deux communautés qui se craignent et se disputent la ville, le jour pour les uns, la nuit pour les autres. Mais cette rivalité n’est qu’une façade destinée à maintenir les masses sous le joug de deux totalitarismes, la peur mutuelle justifiant dans les deux camps un pouvoir fort et sans partage. Pour avoir mis au jour la collusion entre les deux « mondes », cette symbiose de la terreur, Joris est contraint de fuir l’entourage du maire et finit par trouver refuge chez les troglos sous une fausse identité. 


A partir de ce moment l'intrigue perd un peu de son ambiance post-apo pour prendre des allures d'histoire de sociétés secrètes avec secte, grand maître et épreuves initiatiques. Le récit demeure vif et l'action bien présente mais ça manque tout de même d'inventivité dans le déroulement des évènements. Heureusement la personnalité du héros est plus complexe. On croit longtemps que Joris n’est motivé que par l’envie de survivre et de se mettre définitivement à l’abri. Puis, quand on le voit gravir les échelons de la hiérarchie souterraine, on pense qu’il cherche le moyen de se venger de ceux qui ont tué sa copine tout en mettant à bas la double tyrannie.

Or, on se rend finalement compte qu’il est exactement comme ceux qu’il exècre. Ce qu’il veut, ce n’est pas réformer le système, mais le reprendre à son compte. Il est avide de pouvoir et des avantages qu’il procure, il est violent et égoïste, bref c’est une belle ordure. Mais comme on s’est pris au jeu, qu’on a jusqu’alors frémit avec lui et formé des vœux pour sa réussite, on ne peut malgré tout s’empêcher d’espérer qu’il s’en sorte. Heureusement pour la morale, Bertrand Passegué se montrera beaucoup moins indulgent que nous…

Fleuve Noir Anticipation - 1991

 

 

 

 

30 juin 2016

LA CHASSE ROYALE - PIERRE MOINOT

51T6G38F4HLHenri Guifred a convié son ami Philippe Lussac à venir chasser sur ses terres situées au cœur de la forêt vosgienne. A leur arrivée dans le Herrenberg, le garde-chasse les informe que des braconniers sont à l'œuvre dans la région et sollicite leur aide pour mettre fin à leurs activités nuisibles. Les trois hommes se lancent alors dans une fouille systématique du massif et enchaînent les séances d'affût. Mais c'est un tout autre gibier que Philippe va débusquer en la personne d'Hélène Servance, jeune et sauvage héritière de hobereaux locaux. 

Je ne suis pas adhérent à Greenpeace. Je ne suis pas non plus un militant de la cause animale. Je ne suis même pas végétarien. Pourtant s'il est une chose qui me hérisse le poil, c'est bien la chasse. Je n'arrive pas à comprendre comment des individus a priori sains d'esprit peuvent trouver du plaisir à abattre des animaux.

Lorsqu'ils évoquent leur passion, les chasseurs vous répondent que la chasse ne se résume pas à cela. Ils vous disent qu'il s'agit avant tout de partage entre amis et de respect des traditions. Ils vous parlent de leur amour de la nature, du plaisir qu'ils éprouvent à s'y promener et à observer les animaux dans leur milieu naturel. Mais alors, est-il vraiment nécessaire de les tuer ? Qu'est-ce donc qui, dans leur esprit, transforme soudain l'animal en gibier ?

J'ai trouvé dans ce roman de Pierre Moinot une petite phrase qui, me semble-t-il, donne un élément d'éclaircissement sur la motivation réelle du chasseur. Cette phrase, la voici : « Mais je ne tire pas non plus sur tout le gibier que je vois. Je passe des heures à le surprendre, pour le regarder, parce que je l'aime. Je l'aime, comprenez-vous ? Alors, parfois, je ne peux pas supporter de le voir m'échapper et je tire. ». Cet acte violent que rien ne justifie, ni le danger, ni la faim, est effectivement une manifestation d'égoïsme. Le chasseur ne se contente pas d'observer l'animal, il lui faut aussi le posséder. En ce sens la chasse est symptomatique de notre attitude vis à vis de notre environnement. Nous voulons à toute force nous l'approprier, le soumettre à nos besoins et à nos désirs, ne pensant qu'à nous-même et rarement aux autres espèces avec lesquelles nous le partageons.

Un petit mot tout de même de ce roman qui fut cause de cette longue digression. "La chasse royale" date de 1953 et cela se sent dans le romanesque de son intrigue. Je lui ai d'ailleurs trouvé une certaine ressemblance avec les œuvres de Pierre Benoit, notamment parce qu'on y trouve une héroïne au caractère bien trempé ainsi que des personnages marqués par le destin et prisonniers de leur famille, de leur milieu, de leur passé. L'histoire teintée d'un soupçon de violence est finalement assez secondaire. Elle passe en tout cas après la magnifique évocation de la forêt vosgienne qui vous donne envie d'enfiler vos chaussures de rando pour aller baguenauder par les bois et les prairies. Le livre me paraît enfin assez sérieux en matière de cynégétique mais je manque bien évidemment de connaissance en la matière pour l'affirmer.

Voilà, vous l'aurez compris, je n'aime pas la chasse même royale. Mais tout le monde ne partage pas mon sentiment. La preuve : la France compte un million de chasseurs. C'est beaucoup comparé à la vingtaine d'ours qui tentent de survivre dans les Pyrénées...

Gallimard - Folio - 1981

 

 

 

 

25 juin 2016

LA HORDE DU CONTREVENT - ALAIN DAMASIO

foliosf271-2015Dans un monde livré à la férocité de rafales et de bourrasques aussi puissantes que meurtrières, un groupe d’hommes et de femmes avance pied à pied afin de gagner l’Extrême-Amont et découvrir la source du vent. Une quête longue et dangereuse où se sont déjà perdues trente-trois hordes pareilles à la leur… 

Enfin un bouquin de Fantasy foncièrement original qui ne soit pas une resucée de Tolkien ou de Howard. Une originalité qui ne réside pas dans des détails tels que sa pagination inversée ou dans les symboles qui précèdent chaque prise de parole de l’un des personnages de ce roman choral ; une coquetterie qui aurait même plutôt tendance à nous embrouiller si l’éditeur n’avait pas eu la bonne idée de nous fournir un marque page récapitulatif. Non, la singularité de ce roman et l’audace de l’auteur résident dans son univers construit sur un concept unique : le vent. Histoire, religion, métiers, technologies, langage, philosophie, tout s’articule autour de cet élément intangible et pourtant si puissant.

Du début à la fin du roman c’est lui qui donne le La. Il sculpte les décors, détermine l’ambiance, influence l'économie, les déplacements, les combats... Alain Damasio a réussi la performance de nous rendre ce vent palpable, présent dans chaque aspect de la vie, titillant chacun de nos sens. Pour ce faire il a fait preuve d’un travail remarquable sur le langage avec quantité de trouvailles linguistiques évoquant son mouvement et sa fluidité, son rythme ou son imprévisibilité. Ce n’est pas un simple exercice de style mais une vraie réflexion sur la manière de faire passer des sensations.

Mais il n’y a pas que la forme qui soit intéressante. Le fonds l’est tout autant avec en premier lieu cette horde composée d’hommes et de femmes formés depuis l’enfance à une unique tâche et contraint de vivre ensemble leur vie entière. Les relations entre ces personnages aux caractères bien marqués occupent en conséquence une bonne part du roman. Il y a de la matière puisque l’auteur a convoqué un peu de tout, un guerrier, des chasseurs, une guérisseuse et même un troubadour. Tout ce petit monde s’aime et s’engueule, se jalouse et s’estime. La cohabitation est parfois difficile mais l'entraide est toujours là. Ce roman est d'ailleurs pour beaucoup une histoire d'amitié et de partage, de confiance en l'autre et de dépassement de soi.

Il lui manque peut-être un peu, non pas d’action, mais de surprises et de rebondissements pour animer une intrigue par trop linéaire. La lutte constante de la horde contre toutes les manifestations du vent est certes dantesque mais d’autres aspects de sa quête auraient mérités d’être approfondis. Je pense notamment à quelques pistes ou allusions dont on attend en vain qu’elles s’étoffent. Ainsi en est-il de cette "Poursuite" qui cherche à empêcher les hordes successives de mener à bien leur mission ou de la rivalité avec les "Obliques"  qui utilisent d’immenses chars à voile pour se déplacer.

J’aurais également préféré que l’auteur rabatte une ou deux centaines de pages à son roman. Certes, le Damasio maintient de bout en bout un haut niveau d’exigence littéraire mais certains passages sont affreusement longs et d’autres absolument inutiles. La fin surtout m’a paru fastidieuse avec ses trop nombreuses digressions sur la nature des chrones et sur les sentiments des hordiers confrontés à la disparition de leurs compagnons et à la certitude de leur mort prochaine. C'est certes l'occasion de bien jolies réflexions sur la vie, la mort et ce qui reste de nous après le grand saut mais à ce stade du roman, c’est-à-dire avec déjà 600 pages dans les mirettes et plus guère de patience à gaspiller, elles m'ont profondément ennuyé.  Dans ces conditions j’ai éprouvé autant de difficulté que la horde à venir à bout des pentes de Norska et je n’étais sans doute plus en état d’apprécier la chute à sa juste mesure. Une fin qui n’est peut-être pas tout à fait à la hauteur de mes attentes mais qui possède malgré tout un je-ne-sais-quoi de grandiose… et de dérisoire. Comme la vie.

Gallimard - Folio - 2015

20 juin 2016

MORT AUX CONS - CARL ADERHOLD

9782253124870-T

S'étant rendu compte qu'un petit nombre d'individus empêchent la majorité de vivre sereinement, un homme entreprend de se débarrasser de tous les gêneurs qu'il rencontre. Ce faisant, il développe une théorie de la connerie.


De temps à autre, je pioche dans les rayonnages de ma bibliothèque municipale un roman humoristique, histoire de passer quelques heures tranquilles sans trop m'épuiser les neurones. Avec « Mort aux cons », j'ai tout de suite su que j'avais mis la main sur le livre parfait. Rien que le titre semblait une invitation à la déconnade et cette histoire de tueur de cons promettait quelques délicieux moments de plaisir sadique et régressif. Et je n'ai pas été déçu car Carl Aderhold m'a fourni exactement ce que je cherchais, et même un peu plus.


Si son bouquin fonctionne si bien c'est que l'on se retrouve un peu dans son personnage. Qui n'a jamais été confronté à l'un de ses individus insupportables qui vous bouffe l'existence ? Qui n'a jamais eu envie d'utiliser la manière forte face à un voisin tapageur ou une personne grossière ? Avec lui, le rêve devient réalité. Il punit à notre place les malappris de tout poil et l'on peut apprécier sans mauvaise conscience le juste châtiment de tous ces emmerdeurs. On le fait d'autant plus volontiers que la mortelle croisade de ce drôle de héros n'est jamais crédible. Carl Aderhold reste toujours dans la grosse farce évitant ainsi de donner au récit un côté par trop dérangeant. J'ai donc suivi avec beaucoup d'amusement les aventures de ce héros peu ordinaire qui commence par supprimer les nuisibles de son entourage avant de se lancer dans une véritable croisade contre la connerie.


Mais qu'est-ce qu'un con ? La question est plus compliquée qu'il n'y paraît. La connerie n'a rien à voir avec la bêtise. On peut être intelligent et con ; l'un n'exclue pas l'autre. C'est ailleurs un des postulats de base du personnage : les cons sont partout, dans toutes les professions et toutes les classes sociales. Alors comment faire pour les reconnaître ? Il y a bien sûr les cons évidents, le raciste, le chauffard, le chasseur. Mais la liste est loin d'être exhaustive. Il faut donc déterminer ce qui caractérise le con, tenter une définition.


Pour cela, il se lance dans une véritable nomenclature de la connerie, traquant ses multiples manifestations. Il croit d'abord l'avoir débusquée sous la forme de l'abus de pouvoir, de la domination réelle ou psychologique exercée sur les faibles. Puis il penche pour une tendance à la victimisation : le con n'est jamais responsable, c'est toujours la faute d'autrui ou de la société. Il se déterminera finalement en faveur de l'absence d'humanité et de valeur morale. Par égoïsme, indifférence, intérêt ou mépris, le con est celui qui opprime ses semblables.


Mais qu'on se rassure, le roman ne tourne pas au traité philosophique. Les réflexions de son personnage, pour pertinentes qu'elles soient (sur l'entreprise, la religion et la société en général) ne nuisent pas au bon déroulement de l'histoire. Il continue d'éradiquer les gêneurs, faisant preuve d'une imagination sans limite pour les faire disparaître. Des assassinats exécutés avec beaucoup d'humour et d'à-propos et souvent accompagnés de commentaires non moins amusants. Ainsi de sa DRH qui, pour avoir mis fin aux heures supplémentaires verra ses jours supplémentaires supprimés. Mais il y a bien d'autres scènes fort drôles tel ce tournage d'un film X au cours duquel toute l'équipe, scénariste, techniciens et acteurs discutent amour platonique.


"Mort aux cons" est donc un excellent divertissement, truffé de bons mots et délicieusement immoral. C'est aussi une très fine observation de la nature humaine et, si son héros est un misanthrope de la pire espèce, je pense qu'il en va tout autrement de l'auteur. Pour peindre les gens avec autant de précision, cons ou pas, Carl Aderhold  a du longuement les observer, quasi amoureusement.

Hachette - Le Livre de Poche - 2009

15 juin 2016

IL FAUDRA BIEN SE RESOUDRE A MOURIR SEUL - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Ainsi que l’indique la quatrième de couverture, la thématique commune aux huit nouvelles qui composent ce recueil est la solitude. Mais pas n’importe laquelle. C’est de la solitude du dernier homme ou de la dernière femme que nous parle Jean-Pierre Andrevon. Ce sont les derniers jours de l’espèce humaine qu’il évoque ou, à tout le moins, la fin de sa présence sur Terre. Celle-ci ne s’en trouve d’ailleurs pas plus mal. Le berceau de l’humanité peut très bien se passer de ses enfants turbulents et si peu reconnaissants. Les animaux sont prêts à prendre la relève, à moins que l’avenir ne soit aux machines, ordinateurs ou robots.

Huit textes divisés en quatre catégories : Les femmes, Les machines, Les enfants, Les animaux, chacun illustrant une facette du suicide généralisé auquel se livre l’homme avec ses guerres incessantes, ses pollutions ou, plus généralement, son mépris pour son milieu naturel.

C’est « Durer, c’est s’économiser » qui ouvre le bal. Une nouvelle amusante et sinistre à la fois, avec un personnage absolument détestable, égoïste, raciste et misogyne. Un récit habilement construit qui dévoile progressivement l’étendue de ses turpitudes.

« Haute solitude » m’a beaucoup moins emballé même si elle confirme l’idée que je me fais d’une humanité tellement égoïste qu’elle n’hésitera pas à laisser la Terre face à ses problèmes sitôt qu’elle aura trouvé une planète de remplacement.

Comme son titre le laisse deviner « Un nouveau livre de la jungle des villes » est un hommage au célèbre roman de Rudyard Kipling. Bagheera et Baloo ont laissé leur place à Kasawaki 530 et IBM 2060 mais l’histoire est bien celle d’un enfant qui découvre sa vie d’homme en compagnie d’une autre espèce que la sienne. La chute est en revanche radicalement différente…

« Les enfants ont toujours raison » est la seule nouvelle fantastique du recueil. Si comme l’a dit Sartre « L’enfer c’est les autres », Jean-Pierre Andrevon nous démontre que sans les autres, c’est aussi l’enfer.

« La tigresse de Malaisie » est sans doute la nouvelle la plus triste du roman, la plus classique aussi. Une jolie balade post-apocalyptique dans la moitié sud de la France, émaillée de rencontres amusantes ou dramatiques. Si la mort n’est pas absente de l’histoire, celle-ci est en revanche exempte de violence. Les hommes et femmes ne sont plus assez nombreux pour s’exterminer. L’entraide a pris le pas sur la convoitise mais elle arrive un peu tard pour laisser encore une chance à l’humanité. Dans cette France désertée, une femme essaie désespérément de trouver un homme qui puisse la féconder.

Au désespoir de cette femme en manque d’enfant répond celui du héros de « Alpha » qui, au terme d’un long voyage dans l’espace, découvre la vie de tristesse et de frustration qui l’attend. Une nouvelle qui baigne dans une atmosphère onirique jusqu’à ce que le personnage se réveille et se prenne (et nous avec) la réalité en pleine gueule.

« La nuit des bêtes » et « Le temps de la nuée grise » sont deux nouvelles qui, peut-être, préfigurent ce roman majeur de l’auteur qu’est « Le monde enfin » On y trouve notamment quelques jolies visions d’un Paris réinvestit par la faune sauvage.

Denoël - Présence du Futur - 1983

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