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SF EMOI

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3 août 2014

SYZYGIE - MICHAEL CONEY

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Tous les cinquante-deux ans, l'alignement des six lunes de la planète Arcadia provoque des marées d'une ampleur exceptionnelle ainsi qu'un mystérieux "effet relais" permettant aux humains de ressentir les émotions de leurs congénères et même de capter leurs pensées. Dans la cité portuaire de Riverside, alors que les habitants s'organisent pour faire face aux inondations, des tensions commencent à apparaître et les incidents se multiplient. Mark Swindon, scientifique installé depuis cinq ans dans la petite bourgade, fait de son mieux pour protéger les parcs marins dans lesquels il élève les poissons nécessaires à ses recherches. Il ignore encore que sa triple qualité d'étranger à la communauté, de représentant des autorités et de fiancé d'une jeune femme assassinée quelques mois plus tôt, vont faire de lui la cible privilégiée de la vindicte populaire.

Outre son rôle dans la régularité des marées, on prête volontiers à la lune une influence sur le tempérament des hommes. C'est sans doute cette idée qui a poussé Michael Coney a créer un monde qui aurait non pas un mais six satellites, et à imaginer les conséquences surprenantes d'une conjonction de tous ces corps astraux.

Précisons-le de suite, l'aspect science-fictif n'est guère visible. Il se limite à quelques représentants de la faune et de la flore locale, à des véhicules se déplaçant sur coussins d'air et à deux, trois allusions à la colonisation de la planète, une centaine d'années plus tôt. A ces exceptions près, on pourrait tout à fait se croire sur Terre au XXème siècle.

L'auteur situe d'ailleurs son intrigue dans une petite ville côtière tout à fait banale, peuplée de simples pêcheurs et de quelques scientifiques experts en faune marine. C'est que pour Coney, l'important réside dans l'effet, non dans la cause. La planète Arcadia n'est qu'un prétexte et cette fameuse syzygie un moyen. Peut-importe que l'alignement de ses lunes pousse le plancton a se rapprocher des côtes pour former de mystérieuses entités douées de télépathie et servant de relais aux pensées des humains. Ce qui compte, ce sont les bouleversements que cela induit sur les relations qu'entretiennent les habitants de Riverside.

La lutte que les hommes mènent contre les entités est avant tout une lutte contre eux-mêmes et contre leurs mauvais penchants. Ce sont donc les profondeurs abyssales de l'âme humaine que Coney va explorer. Rien d'étonnant à ce que la psychologie des personnages soit au centre de l'histoire. Celle du héros-narrateur bien sûr, mais également de tous les autres, personnages de premier plan autant que secondaires. En fait, de la ville entière. Cela lui permet de décortiquer les relations entre les habitants de la petite agglomération portuaire. On y voit comment se forment les ragots et naissent les jalousies et les rancœurs. « L'effet relais » ouvre les vannes aux sentiments bruts, non raffinés par les conventions sociales et la morale. L'hypocrisie n'est plus de mise puisqu'on ne peut rien cacher aux autres. L'état d'esprit de la petite communauté est également bine rendue : sa frilosité vis à vis de ce qui est extérieur à son cercle, l'animosité envers les étrangers, la méfiance envers le gouvernement central.

Toutefois, si les personnages parlent et réfléchissent beaucoup, l'action n'est pas pour autant absente. Hystérie collective, mouvements de foules, lynchage et chasse à l'homme émaillent le récit et maintiennent une tension constante. Par ailleurs, une petite intrigue policière vient ajouter un soupçon de suspens et nous pousse à nous interroger sur la culpabilité et les motivations de tel ou tel personnage. Syzygie est donc un excellent roman qui divertit autant qu'il interpelle.

L'histoire nous fournit de nombreux axes de réflexion sur des sujets aussi divers que la gouvernance, la place de l'homme dans son environnement ou le rapport à autrui. Il m'a aussi rappelé quelques uns des thèmes abordés par Marion Zimmer Bradley dans son roman La planète aux vents de folie. On y retrouve notamment cette folie collective qui s'empare des humains et les pousse à des conduites étranges ainsi que l'idée selon laquelle l'homme est un intrus qui doit s'acclimater à la planète qui l'accueille plutôt que vouloir la soumettre à toute force.

Décidément, plus je découvre l'œuvre de Michael Coney et plus j'apprécie cet auteur. Il s'agit assurément d'un grand de la SF britannique et, même, de la SF tout court.

Albin Michel - Super Fiction - 1975

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29 juillet 2014

LE COUP D'ETAT DE CHERI-BIBI - GASTON LEROUX

mTDcV73vJYGnkGnH65zNopwParis est une poudrière. Dans la rue, dans les bistrots, dans les clubs, on ne parle que coup d'état et révolution. Inerte, le gouvernement semble coincé entre les extrémistes de gauche et les partisans du commandant Jacques qui prônent une reprise en main autoritaire. A l'Assemblée Nationale, l'arrestation du jeune député semble imminente quand, coup sur coup, ses deux accusateurs décèdent. Hasard providentiel ou meurtre ? Qu'importe pour l'impétueux commandant. Mais peut-être changerait-il d'avis s'il connaissait l'identité de son ange gardien.

Le Dab du Pré, vous connaissez ? Non. Et le roi du bagne, ça vous dit quelque chose ? Toujours pas ! Et si je vous dis : Chéri-Bibi. Ah oui tout de même ! Et bien le voici de retour dans ce cinquième et dernier volume de ses aventures. Des aventures encore excessivement romanesques (amour, jalousie, vengeance et pâmoisons) mais contées avec ce ton impertinent qui faisait une bonne part du charme des deux premiers opus.

Cette fois, ce sont les institutions de la IIIème république qui en font les frais. Gaston Leroux plonge la France dans une nouvelle révolution et ses personnages dans une atmosphère deterreur. Le comité de salut public fait sa réapparition et la guillotine reprend du service.

Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce qu'on y trouve quelques petites ressemblances avec ce grand roman de la révolution qu'est Le Chevalier de Maison-Rouge. Je pense surtout à la scène où Sonia Liskinne se fait passer pour Lydie de la Morlière afin de prendre sa place sur l'échafaud qui rappelle irrésistiblement celle qui voit Maurice proposer à Lorin de le remplacer dans la prison de la Conciergerie.

Mais malgré cette ambiance bien restituée le roman manque de piquant. Des émeutes, des évasions, une femme sauvée des flammes et deux autres du suicide. Rien de très excitant. Heureusement que Chéri-Bibi est là pour commettre ces quelques forfaits que la nécessité lui impose : Dieu, voyant un jour tout le mal qu'il fallait accomplir pour faire le bien, a reculé devant une pareille responsabilité et il a créé Chéri-Bibi !

Quant à l'humour, il faut cette fois aller le chercher du côté de MM. Florent et Barkimel, deux sympathiques bourgeois du Marais qui vont se brûler les ailes au feu de la révolution. Leurs mésaventures leur inspireront quelques réflexions fort drôles et parfois aussi assez pertinentes : "...le hideux droit de 1789 qui nous fait tous égaux, le faible et le fort, le pauvre et le riche sans donner à celui-là le moyen de se défendre contre celui-ci !" Eh oui, encore aujourd'hui, certains sont plus égaux que d'autres.

Voilà, c'en est fini de ce petit bout de chemin passé en compagnie du légendaire bagnard. Laissons-le donc partir vers les antipodes où, semble-t-il, il se verrait bien devenir empereur. A moins que le destin ne s'en mêle. Fatalitas !

Le Livre de Poche - 1974

23 juillet 2014

FATALITAS ! - GASTON LEROUX

587_001Chéri-Bibi est parvenu à écarter de Raoul de Saint-Dalmas la menace que représentait leurs anciens camarades de bagne. Pourtant, son ami n'est pas encore tiré d'affaire puisque'un couple d'espions a percé son secret et compte bien se servir de sa position et de ses relations pour mener à bien leur mission souterraine. 

Le miracle n'aura finalement pas eu lieu. Fatalitas ! est encore plus mièvre et insipide que le roman dont il constitue la conclusion. Et quand je dis mièvre, c'est un euphémisme. J'ai presque eu l'impression de lire un bouquin de la collection Arlequin. Ce n'est qu'une succession de scènes insupportablement romanesques du genre « jeune femme qui préfère se tuer plutôt que subir un sort pire que la mort » ou « épouse courageuse qui croit en l'innocence de son époux contre vents et marées ».

Chéri-Bibi lui-même ne parvient pas à relever le niveau. Après une ch'tite bagarre dans un troquet et un misérable abordage en méditerranée, le voilà qui s'en va plaider au tribunal la cause du gentil héros, sacrifiant ainsi sa liberté à celle de son ami.

C'est lent, larmoyant, sans saveur. Un ratage complet. L'ami Gaston a eu un gros coup de moins bien quand il a écrit ce livre. Ou peut-être avait-t-il besoin d'amour et de bons sentiments après cinq années de guerre et d'horreurs...

Me reste donc à lire le cinquième volet : Le coup d'état de Chéri-Bibi. Après deux volumes excellents et deux autres médiocres, de quel côté penchera la balance ?

Le Livre de Poche - 1974

19 juillet 2014

PALLAS ET CHERI BIBI - GASTON LEROUX

$(KGrHqJ,!ogFJw9J9ZcrBScfkPV-6Q~~60_57Jeune homme de bonne famille, Raoul de Saint Dalmas a été condamné au bagne pour un meurtre qu'il n'a pas commis. Après dix années passées en Guyanne, il parvient à s'échapper et retourne en France pour défendre son pays au cours de la grande guerre. Sa vaillance au combat lui permet de retrouver une place honorable dans la société et d'épouser la femme qu'il aime mais il demeure contraint de s'abriter derrière une fausse identité. Alors qu'il cherche le moyen de prouver son innocence, quatre anciens bagnards entreprennent de le faire chanter. Heureusement pour lui, Chéri-Bibi veille dans l'ombre au bonheur de son camarade de chiourme.  

Gaston Leroux ne s'est pas franchement foulé pour écrire la suite des aventures de son bagnard favori. L'histoire est calquée sur celle des deux premiers volumes et l'enchaînement des péripéties quasi identique : aventure au bagne, évasion, réinsertion sous une fausse identité, chantage des anciens compagnons de captivité. Les seules petites différences tiennent à la présence d'une intrigue parallèle (une sombre histoire d'espionnage) et au cadre de l'action qui se déroule en grande partie sur la Riviera, beaucoup plus glamour que Dieppe.

Les premiers chapitres laissaient pourtant espérer du neuf. La Guyane, les îles du salut, la forêt amazonienne avec ses indigènes et ses orpailleurs, ses bêtes sauvages et ses trésors enfouis, nous faisaient penser à un roman d'aventures exotiques. Et puis non. Patriotisme oblige (le roman date de 1919), Gaston Leroux fait rentrer son personnage au bercail juste à temps pour participer à la grande boucherie de 1914.

De combats il ne sera toutefois pas question et nos personnages n'évolueront que dans ce milieu très mondain où l'honneur est le parangon de toutes les qualités. Et c'est justement de cet honneur perdu, retrouvé puis de nouveau menacé qu'il est question tout au long du roman.

Rien de bien folichon donc, d'autant que Chéri-Bibi est relégué au second plan et se contente de jouer les ange-gardien. Il trouvera quand même l'occasion d'utiliser ses grosses paluches d'assassin et de placer quelque uns de ces bons mots dont il a le secret.

Ça reste malgré tout nettement moins impertinent que les premiers opus. Moins drôle aussi puisque l'humour se réfugie tout entier dans les scènes de ménage entre La Ficelle (qui a aussi repris du service) et son épouse acariâtre. J'espère donc que la suite nous réservera quelques bonnes surprises et que l'on retrouvera un Chéri-Bibi plus mordant et plus saignant !

Le Livre de Poche - 1974

14 juillet 2014

NIGHT STALKER - ZAROFF

imgDans les années 80, en Californie, la trajectoire sanglante d'un serial killer, adepte de satan et fan d'AC/DC.

Précisons-le tout de suite, je ne suis pas amateur de romans gores. Ce n'est pas que les passages ultra-violents ou les descriptions bien cracra me posent problème mais j'avoue ne les apprécier que s'ils sont mis au service d'une intrigue digne de ce nom. Or, mes quelques expériences en la matière m'ont laissés le souvenir d'histoires qui n'étaient que prétexte à un étalage de violence et d'hémoglobine.

Dans ces conditions, pourquoi lire un bouquin de ces éditions Trash qui ne se cachent pas de marcher dans les pas de la célèbre collection Gore du Fleuve Noir ? Pourquoi ? Parce que Zaroff. J'avais déjà pu apprécier sa prose sur ses différents blogs et dans quelques unes de ses nouvelles postées sur le site de L'écritoire des ombres. Je connaissais donc déjà son style : imagé, puissant, souvent provocateur et parfois même vulgaire et j'étais curieux de voir ce que tout cela pouvait donner à l'échelle d'un roman. Et je n'ai pas été déçu.

Une chose est en tout cas certaine, il a respecté le cahier des charges de son éditeur parce que, côté gore, on est servi. Et copieusement ! Zaroff ne respecte rien. Ni les vieux, ni les enfants, pas même les handicapés. Ses personnages sont poignardés, égorgées, étripés, embrochés ou plus modestement, abattus. Son roman est gorgé de sang, de merde, de bouts de cervelles et de viscères. Et de foutre aussi ! Parce que dans Night Stalker, il y a presque autant de sexe que de violence. Et du bien hard, du genre à passer à la télé le samedi soir.

Heureusement, l'humour n'est jamais bien loin et aide grandement à supporter l'accumulation de scènes immondes. Il se niche dans certaines répliques ("je vais t'arracher la tête et te chier dans le cou"), dans quelques scènes (la vie sexuelle de l'adjoint Hunt, les bavures de Winkins), mais surtout dans les rapports entre le Sherriff  Dumont et la tripotée d'imbéciles ou d'arrivistes qu'il côtoie.

Tous ces personnages constituent d'ailleurs le meilleur atout du roman. Entre le shérif désabusé qui attend la retraite, l'ancien du vietnam complètement frappadingue et le maire occupé par sa réélection, on a un peu l'impression d'être dans une série B américaine. Mais c'est à l'évidence le but recherché. Zaroff se joue de ces stéréotypes. Ils les caricature à l'excès pour en faire les figures loufoques d'un polar totalement décalé. Même ses scènes de meurtres prêtent à rire. Pourtant, selon un procédé assez classique, elles sont toutes précédées d'une petite présentation des futures victimes, des instantanés de la vie de ces américains moyens qui permettent au lecteur de pénétrer un peu de leur intimité et de les connaître juste ce qu'il faut pour ne plus être indifférent à la mort ignominieuse qui les attend.Mais l'outrance est telle que là encore, c'est l'humour qui domine... avec un arrière goût de nausée tout de même.

Côté style, on signalera quelques petit tics d'écriture et notamment des expressions qui reviennent un peu trop souvent comme ces femmes qui "ne cachent rien de leur nudité" ou la "matière cervicale" répandue à tout bout de champs. Mais je chipote parce que, globalement, ça tient carrément la route. Les dialogues surtout sont particulièrement bien menés, avec des répliques qui claquent, cinglantes et savoureuses.Quant à sa description de la Californie, elle m'a semblé assez juste, en tout cas conforme à l'idée que je m'en fait.

Un mot tout de même de l'histoire. Zaroff s'est inspiré de celle de Richard Ramirez, un tueur en série qui sévit dans la Californie des eighties. Le personnage est effectivement intéressant mais l'enquête qui doit mener à son interpellation manque un peu de punch et de rebondissements. Cela n'est toutefois pas très grave car, comme je l'ai dit plus haut, le point fort du roman réside dans son ton drôle et percutant qui culmine dans un final absolument immoral mais terriblement jouissif.

Au final, si Night Stalker est indéniablement un roman gore, il a aussi un petit côté parodique qui lui va plutôt bien. Je me suis en tout cas bien poilé en le lisant. Sans doute autant que Zaroff en l'écrivant.

Trash Editions  - 2014

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10 juillet 2014

LES BÊTES - SERGE BRUSSOLO

imgLes partisans du "Grand Nettoyage" espéraient se débarrasser des microbes en éliminant leur principal vecteur : les animaux. Exit les insectes, les rats, les pigeons. Adieu chiens, chats, veaux, vaches, cochons, couvées. Haro sur les bêtes, à poils comme à plumes. Après une décennie d'extermination rigoureuse, la raison a cependant repris le dessus et les animaux sont de nouveau tolérés. Mais alors que les autorités tentent péniblement d'inverser les mentalités et de réhabituer les populations à leur présence, une mystérieuse épidémie commence à se répandre.

Dans cette collection entièrement consacrée à l'édition de ses romans fantastiques, Serge Brussolo a totalement lâché la bride à son imagination fertile. Ses fantasmes et ses délires s'y épanouissent sans contraintes pour nous donner quelques unes de ses histoires les plus extravagantes. Les bêtes en est un excellent exemple.

Son récit débute comme toujours par une idée un peu folle. Cette fois, il a imaginé un monde où la phobie des microbes atteint des proportions paroxystiques. Une société malade de la propreté, aseptisée, javelisée. Une situation qui génère des comportements étranges (l'épilation totale, les cours d'hygiène civique) ou aberrants (les enfants encouragés à chasser les chats et les pigeons sur le toits des immeubles, les troupeaux de vaches et de chevaux enfermés sous terre).

Comme à son habitude, l'auteur va explorer cette idée de fond en comble puis, une fois vidée de sa substance, l'abandonner sans état d'âmes. Il faut dire qu'il en a tellement dans sa musette, qu'il aurait bien tort de se gêner. Il s'attaque alors au mythe du loup-garou. Mais attention, avec lui, point de lycanthrope hurlant au fonds des bois les nuits de pleine lune, point de malédiction ni de balle en argent. Pourquoi se contenter du loup quand l'infini variété des espèces animales lui ouvre de si vastes perspectives. Ses garous à lui se transforment donc en toute sorte d'animaux, mammifères, poissons, dinosaures... Nous verrons ainsi un homme mouton broutant la bourre des fauteuils de son appartement ou un poisson rouge de 75 kilos qui fait de l'apnée dans sa baignoire. Nous assisterons aussi aux nombreuses mues d'un héros capable de se transformer à volonté, véritable zoo ambulant.

Mais avant d'en arriver là, il nous aura conté par le menu les états d'âmes de ce dernier afin que, des premiers symptômes jusqu'aux métamorphoses les plus délirantes, nous n'ignorions rien des progrès de sa maladie. Cela nous offrira quelques très bon passages. Je pense notamment aux scènes où il est la proie de pulsions incontrôlables qui le poussent par exemple à mordre sa compagne ou bien lorsque son odorat surdéveloppé lui permet de flairer les émotions des personnes qui l'entourent.

En revanche, l'origine de l'épidémie ne sera jamais divulguée. Mutations génétiques ? Vengeance animale ? Transformations psychosomatiques ? Peu importe finalement car, une fois de plus, il s'agit d'un livre qui vaut d'avantage pour les images qu'il suscite que pour la complexité de sa trame.

Editions Gérard de Villiers - Coll Serge Brussolo - 1990

2 juillet 2014

L'OISEAU DE FOUDRE - MICHEL PAGEL

imgJoss Tamblyn, jeune cadet de d'espace vient d'être affecté sur la planète Aucella. A peine installé, il découvre par hasard que son commandant, le colonel Borodine, médite d'assassiner l'empereur de ce monde rétrograde avec la complicité du frère de ce dernier et d'un groupe d'adorateurs du dieu sanguinaire Fulgawy. Surpris, il ne doit son salut qu'à une fuite désespérée à travers des contrées qu'il ne connaît pas encore. Il va heureusement croiser la route d'une sympathique voleuse humaine, d'un nain batailleur et d'un couple d'allagrandis, la principale race humanoïde autochtone. Ensemble ils vont essayer de faire échouer la sinistre conspiration. Il leur faudra au préalable écarter quelques uns des nombreux dangers que recèlent ce monde surprenant où la magie semble être toujours à l'œuvre.

Dans sa jeunesse Michel Pagel (alias Félix Chapel) a du pas mal s'adonner aux jeux de rôles car ses personnages ressemblent comme des frères à ceux que l'on trouvait dans toute bonne partie d'AD&D ou de JRTM (Advanced Dungeons & Dragons et Jeux de Rôle des Terres du Milieu, pour les non initiés). Il y a une voleuse d'une grande agilité, un barbare colérique, deux sorciers avec plein de sorts dans leur besace et un paladin qui souhaite sauver le monde sans tuer personne. Bref, la traditionnelle communauté de compagnons aux talents et origines variés, lancés dans une mission a priori impossible. Cela nous donne un joli panel d'individualités et les relations de tout ce petit monde, la façon dont ils se découvrent et s'apprivoisent, est l'un des aspects les plus agréables du roman.

Comme de juste, cette fine équipe va enchaîner les aventures dans les décors les plus variés (jungle, montagnes et désert) nous permettant du même coup d'apprécier les multiples facettes de la planète Aucella. On découvre alors un monde qui vit encore à l'heure médiévale même si des militaires terriens entretiennent çà et là des îlots de technologie.

C'est bien sûr cette présence terrienne qui donne à l'histoire son côté science-fantasy. Elle lui fournit aussi l'essentiel d'une intrigue qui repose sur l'idée du pillage d'un monde reculé avec l'appui de dirigeants corrompus et d'une religion créée pour l'occasion. Ce fameux complot que le jeune héros découvre dès les premières pages mais dont les ramifications ne nous seront dévoilées que peu à peu et se montreront plus complexe qu'on ne le soupçonnait au départ.

Michel pagel s'est aussi amusé à dissimuler tout au long de son roman les patronymes des grands auteurs de la SF. On prendra donc plaisir à les débusquer dans le nom d'un fruit (une jacvance bien juteuse), celui d'une boisson (une bière de Kornbluth) ou d'une unité monétaire (ça coûtera bien une cinquantaine d'asimovs, peut-être même un simak).

Mais ce n'est pas la seule trace d'un humour au demeurant bien présent. La personnalité de certains personnages (le caractère de Facile, l'espièglerie d'Any) et quelques expressions amusantes (...la Terre vous devra une fière lampe halogène) y contribuent aussi largement. L'auteur répond même à une question que les lecteurs de Tolkien se sont tous posés : oui les femmes des nains ont de la barbe, et bien fournie !

Alors, de l'action, de l'humour, du suspens et même quelques formes de vie étranges (les éphémères des sables, la Tan El Za), le résultat est plutôt agréable. On regrettera peut-être le peu de prise sur les évènements d'un héros qui remet souvent son sort entre les mains de ses amis, l'entrée tardive dans le récit de certains personnages ou la présence d'autres qui n'apportent pas à grand chose au déroulement de l'intrigue.

Enfin, la chute du roman, avec son deus ex machina venant faire le ménage parmi les méchants, est également en-dessous de mes espérances. Elle enlève un peu de sel à la victoire de nos héros et donne l'impression que leur périple était inutile puisque le dieu Fulgawy aurait très bien pu se débrouiller tout seul.

Fleuve Noir Anticipation - 1991

27 juin 2014

MANGEZ-LE SI VOUS VOULEZ - JEAN TEULE

Jean Teulé- Mangez-le si vous voulez - CouvertureAlain de Moneys est un sympathique jeune homme de vingt-huit ans qui jouit de l'amour de ses proches et de la considération de ses concitoyens qu'il a à cœur d'aider au mieux de ses possibilités. Il vient d'ailleurs d'être élu conseiller municipal et s'apprête à soumettre au gouvernement un projet d'assainissement des marais qui empoisonnent le bétail des communes des environs. Le 16 août 1870, il se rend à la foire de Hautefaye pour régler quelques affaires avant son départ pour le front de Lorraine où les troupes françaises subissent défaite sur défaite face aux armées de Bismarck. Il ignore encore que, pour avoir pris la défense de son cousin qui tenait des propos défaitiste, il va être pris pour un espion prussien et devenir la victime d'un déchaînement de violence ahurissant.

Jean Teulé trouve souvent son inspiration dans les aspects les moins reluisants de notre histoire. La folie de Charles IX, la personnalité complexe de François Villon, l'honneur du Montespan le royal cocu lui ont déjà permis d'écrire quelques romans surprenants. Cette fois, c'est un fait divers proprement incroyable qu'il a choisi de mettre en lumière.

Avec Mangez-le si vous voulez, il nous raconte le lynchage d'un homme par une foule saisie de folie meurtrière. Il décortique avec une grande minutie toutes les étapes de son calvaire et nous montre comment de paisibles citoyens peuvent se transformer en de véritables monstres.

Jean Teulé n'est pas du genre à édulcorer ses romans. Darling ou Je, François Villon comportaient déjà des scènes d'une grande dureté. Cette fois-ci pourtant, j'ai eu beaucoup de mal à supporter la mise à mort du pauvre Alain. J'ai même eu la tentation de sauter quelques pages, histoire d'accélérer son martyre. Mais finalement, non. Je suis allé jusqu'au bout de sa longue agonie.

Le cœur au bord des lèvres, j'ai assisté à toutes les sévices qui lui furent infligées. J'ai vu ses orteils arrachés à la tenaille et ses talons ferrés comme on le ferait d'un cheval de labour. J'ai vu les yeux crevés, les dents brisées, les côtes enfoncées à coup de barre, de gourdin, de fourche et de sabot. J'ai assisté à l'hallali sur la place du village où il fut démembré avant que d'être rôti et mangé !

La foule est une chose dangereuse, indomptable et rebelle à la raison. La responsabilité de chacun se dilue dans son grand tout et le pire est alors possible. On reste pourtant abasourdi devant tant de violence, de lâcheté et de bêtise. Certes, il y a ceux qui agissent sous le coup de la colère tel le vieux Piarrouty qui vient de perdre son fils à la guerre. Cela n'excuse rien mais permet au moins de comprendre leurs motivations. Ils cherchent un bouc émissaire, un exutoire à leur peine ou à leurs craintes.

Mais il y a tous les autres. Ceux que motivent seulement un vague patriotisme et dont la participation au lynchage demeure inexplicable. Parmi eux, on trouve des individus dont on pourrait attendre plus de discernement (le notaire, l'instituteur), des relations de travail et même des amis d'enfance de la victime ! Et c'est cela le plus choquant. Se rendre compte que ces monstres sont des individus parfaitement normaux, citoyens aimables et bons pères de famille. Les bourreaux d'Alain de Moneys sont des messieurs-dames-tout-le-monde. Vous, moi.

Julliard - 2011

22 juin 2014

MEURTRE CHEZ LES MAGDALENIENS - SOPHIE MARVAUD

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Au terme de sa migration annuelle, la famille des Quatre-Encoches est parvenue sur les côtes de l'Aquitaine pour y récupérer les coquillages qui constitueront la dot de la fille aînée du chef "Vitesse de bison". Mais alors que la petite troupe s'apprête à rebrousser chemin pour rejoindre son hivernage sur les bords de la Vézère, Iranie, la future apprentie de la chamane, est retrouvée morte. Cet assassinat n'est que la première d'une série de catastrophes qui vont s'accumuler sur le petit groupe d'une quinzaine d'individus. La Chamane Puissance-de-licorne aura fort à faire pour découvrir le coupable et éviter au clan des Grandes-Mains-Blanches de sombrer dans les divisions.

Je n'ai pas une grande habitude des romans historiques qui ont pour cadre les premiers temps de l'humanité. Mon expérience en la matière se limite aux récits du grand Rosny et à un ou deux livres plus récents mais pas forcément meilleurs. C'est donc sans attente particulière que j'ai entamé ce voyage dans le temps qui s'est avéré aussi plaisant qu'instructif. 

On y apprend beaucoup sur les hommes et les femmes du paléolithique supérieur, ces chasseurs-cueilleurs qui peuplaient l'Europe d'alors. On découvre les différents aspects de leur vie, leurs techniques de chasses et de conservation de la nourriture, leur habillement, leur habitat ou leurs pratiques religieuses. J'ignore quelle est la part de la recherche archéologique et celle de la pure spéculation mais ce livre donne une image tout à fait plausible de leur quotidien. Une existence très éloignée de la notre mais qui lui ressemble quand même par bien des aspects. Il n'est en effet pas interdit de penser qu'une fois leurs besoins primaires assurés (sécurité et nourriture), ils aient ressenti le besoin de s'adonner à des occupations artistiques telles que la sculpture ou la musique et que les jeux de l'amour et de l'ambition y tenaient déjà une place très importante.

Venons-en maintenant à l'aspect « policier » du roman puisque, qui dit meurtre, dit enquête. Celle menée par l'héroïne est plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord. Elle débute par la recherche d'un assassin au sein d'un petit groupe familial pour aboutir à un véritable complot qui menace l'avenir du clan dans son ensemble.

Sophie Marvaud a eu la bonne idée de choisir un chamane pour conduire les recherche. Ses fonctions de « médecin » et de chef religieux l'amènent tout naturellement à s'intéresser à ses semblables, à les observer et les deviner. Le recours à un personnage féminin est tout aussi pertinent. Dans un monde dominé par la force brute, il est bien plaisant de voir une femme tirer son épingle du jeu. Puissance-de-Licorne le fait de façon intelligente, sans heurter les habitudes de ses compagnons et en tenant compte du tempérament de chacun. D'ailleurs, tout au long de ses investigations, elle cherche à convaincre et non à imposer son point de vue. Elle a parfaitement compris que la découverte et la punition du coupable sont secondaires et passent après la préservation de l'intérêt général.

Signalons enfin que ce roman se conclue sur une jolie leçon de "savoir vivre ensemble" et rappelle que l'égalité entre les hommes et les femmes est nécessaire à l'épanouissement d'une société harmonieuse. Sa "métaphore de la corde", objet rituel que les parents tissent ensemble et qui sert à soutenir leur enfant lors de son épreuve d'initiation est extrêmement parlante : à défaut de concertation et de travail en commun, le résultat sera médiocre... et la corde risque de lâcher ! A méditer.

Nouveau Monde Editions & Editions du Partrimoine - 2014

 

17 juin 2014

CATACOMBES - ANISSA BERKANI-ROHMER

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Chaque nuit, la petite Anaïs fait un affreux cauchemar dans lequel elle est confrontée à une présence monstrueuse. Elle trouve heureusement un peu de réconfort auprès des animaux de la ménagerie du jardin des plantes dont son père est le directeur et aime particulièrement rôder près de l'enclos des loups. Celui-ci est pourtant vide depuis la mort de Boris, le dernier loup de Sibérie. Mais Boris n'était-il pas davantage qu'un loup ? Et d'ailleurs, est-il vraiment mort ?

Si l'on peut reconnaître au moins un mérite à la collection Frayeur, c'est d'avoir eu l'audace de publier le premier roman de pas mal de jeunes auteurs. Anissa Berkani-Rohmer en fait partie. Et on s'en rend vite compte aux petites faiblesses dont son livre est truffé.

Il y a tout d'abord un problème de rythme. Elle s'attarde beaucoup trop au début du roman sur la personnalité de l'héroïne, sur ses divagations et ses déambulations dans le jardin des plantes. De même, la traque finale du loup-garou m'a semblé un peu longuette d'autant qu'elle débouche sur une non fin assez frustrante. Entre les deux, presque rien. Les découvertes et les révélations se font grâce à deux récits (le journal intime d'Anaïs et la confession d'un scientifique) sur lesquels l'un des personnages met la main et qui, seuls, éclairent et font progresser l'intrigue.

Il y a ensuite quantité d'imprécisions qui nuisent à la crédibilité de l'histoire. On se demande ainsi comment Jean Goubé s'y prend pour retrouver la trace d'un vieux moujik au fin fond de la Sibérie soviétique ou pourquoi il faut utiliser un poignard en argent pour abattre l'un des monstres alors qu'un peu plus loin ses petits copains sont trucidés avec de simples fusils de chasse.

On se demande aussi pourquoi les attaques des vilaines bêbètes ne nous sont contées qu'après coup ? On n'en voit que les effets grâce à des descriptions complaisantes à grand renfort d'hémoglobine et de chairs déchirées. Il faudrait savoir ! Soit on verse dans le gore et dans ce cas il fallait décrire les scènes de meurtres, soit on préfère jouer sur l'atmosphère et il n'est donc pas nécessaire d'entrer dans les détails sordides. Ajoutons encore des personnages surnuméraires qui n'apportent rien au développement de l'intrigue, un style grandiloquent, des passages confus...

Bref, des défauts qui, sans être rédhibitoires, finissent par agacer. Une bonne idée toutefois. Celle de ce loup-garou doté du don d'ubiquité et qui, même prisonnier, peut s'incarner en d'autres lieux, donnant ainsi la possiblité au récit de se dérouler sur deux plans différents.

Fleuve Noir Frayeur - 1995

12 juin 2014

CHERI-BIBI ET CECILY - GASTON LEROUX

$_35Grâce aux talents de chirurgien du Kanak, Chéri-Bibi a désormais l'apparence de Maxime du Touchay. Accompagné du fidèle La Ficelle, le voici de retour à Dieppe où il espère bien prendre auprès de Cécily la place de l'époux dont il a emprunté les traits. Il ignore toutefois à quel point ce dernier était un être détestable, coupable des pires vilenies. Tandis qu'il essaye de reconquérir le cœur de la femme qu'il aime, ses anciens complices entreprennent de le faire chanter.

Suite et fin de la très drôle et très dramatique histoire de Chéri-Bibi, le bagnard au grand cœur marquée du sceau de la fatalité. L'action de ce volume se déroule toute entière dans la cité balnéaire de Puys près de Dieppe. Nous y assistons aux efforts désespérés du forçat pour se faire une place au soleil auprès de l'élue de son cœur et, une fois gagnée, pour la conserver.

Il lui faudra en effet composer avec une double menace. En premier lieu celle que font peser sur son bonheur les amis de feu Maxime du Touchay. Femmes de petite vertu, maris complaisants, camarades de débauche, tous tentent de reprendre leurs relations sordides avec l'homme qui les entretenait. Chéri-Bibi aura un mal de chien à se dépêtrer de ces sangsues. Il lui faudra même employer les grands moyens pour rompre avec eux de manière définitive. Ce seront ensuite ses anciens compagnons de bagne qui tenteront de profiter de la bonne fortune échue à leur chef. Là encore, il devra user de la manière forte pour leur faire entendre raison.

En renvoyant dos à dos ces grands bourgeois et ces malfrats qui se confondent dans une même malhonnêteté, Gaston Leroux assène une petite pique à la bourgeoisie de son époque. Une agacerie que l'on retrouve aussi dans ces dialogues savoureux où Chéri-Bibi et la Ficelle discourent sur les bienfaits d'une existence honnête.

Mais l'idée la plus intéressante du roman est sans conteste la position paradoxale dans laquelle se retrouve Chéri-Bibi. Ayant changé d'apparence et d'identité pour rompre avec son passé de forçat, le voici finalement dans la peau du véritable coupable des meurtres pour lesquels il a été condamné. Le pire est qu'il ne peut rien faire pour se disculper. Faire état de la culpabilité de Maxime du Touchay, c'est se condamner soi-même puisqu'il a désormais l'apparence du meurtrier. Révéler sa véritable identité, c'est avouer à Cécily qu'il l'a abusée en prenant la place de son époux !

Au final, cela nous donne un livre qui tient toutes ses promesses et qui s'achève sur l'espoir de voir Chéri-Bibi reprendre du service.

Le Livre de Poche - 1974

7 juin 2014

LES CAGES FLOTTANTES - GASTON LEROUX

857_001Le capitaine du Bayard n'est pas très rassuré. Un vent de révolte soufflent parmi les bagnards qu'il est chargé de convoyer jusqu'en Guyane. Il a pourtant fait mettre aux fers leur chef, le légendaire Chéri-Bibi. Mais avec ce diable d'homme, on peut s'attendre à tout...

Les cages flottantes est le premier des cinq volumes que Gaston Leroux a consacré aux aventures de son célèbre forçat. Il peut donc légitimement être regardé comme une longue introduction permettant d'initier l'intrigue et poser les fondations de ses futurs rebondissements.Il permet aussi de faire connaissance avec bon nombre de personnages que l'on retrouvera par la suite dont une flopée de bagnards aux noms évocateurs : Gueule-de-Bois, Petit-bon-Dieu, Boule-de-gomme, La Ficelle...

Mais, plus que tout autre, c'est Chéri-Bibi qui est au centre de toutes les attentions. Craint des honnêtes gens, adulé par la chiourme, nous découvrons un héros peu ordinaire. Une espèce de brute au grand cœur qui ne manque pas d'une certaine noblesse de sentiments mais capable du pire lorsqu'il s'agit d'assouvir ses deux passions : Cécily et sa vengeance. Grâce à la confession qu'il fait au commandant Barrachon, nous apprenons comment la fatalité a conduit ce garçon boucher de Dieppe au bagne de Cayenne, comment il a été condamné pour des crimes qu'il n'a pas commis (dont celui du père de la femme qu'il aime) et comment il est devenu une figure légendaire de la pègre parisienne.

Il nous montrera d'ailleurs un échantillon de ce dont il est capable en prenant le contrôle du navire qui l'emmène en Guyane. L'occasion pour l'auteur d'animer son récit de quelques scènes d'action (évasion et mutinerie) en attendant qu'une coïncidence digne des meilleurs romans feuilletons ne mettent entre les mains de son héros l'homme qu'il déteste le plus : l'époux de Cécily.

L'arrivée à bord de Maxime du Touchay et de ses amis va relancer une histoire qui s'essoufflait un peu dans les strictes limites du navire. Elle va aussi permettre à Leroux de nous concocter deux scènes d'anthologie : la tombola organisée par les bagnards pour se partager trois femmes du monde et l'opération pratiquée par Le Kanak sur Chéri-Bibi afin de lui donner les traits du mari de Cécily.

Cette petite incursion dans la spéculation scientifique est l'une des marques de fabrique des romans policiers de Gaston Leroux. L'autre est bien sûr son humour, noir et grinçant, comme en témoigne cette tirade de son sympathique bagnard : « J'ai lu Kropotkine. Son système ne tient pas debout, et quant à Karl Marx je préfère vous dire tout de suite que je regretterais toute ma vie les efforts que j'ai dû faire pour m'accaparer le bien d'autrui, s'il m'avait fallu le partager de force avec des gens que je ne connais pas !... Et si vous désirez être renseigné  sur ce que je suis, eh bien, je vais vous le dire, moi, monsieur, je suis capitaliste ! Enfin, vous me comprenez, je ne demande qu'à le devenir ! »

Le Livre de Poche - 1974

2 juin 2014

LES DOMAINES DE KORYPHON - JACK VANCE

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Après cinq années passés loin de sa planète natale, c'est avec un mélange de joie et d'appréhension que la jolie Schaine Madduc s'apprête à retrouver les siens. Son père est en effet l'un de ces barons terriens dont les ancêtres se sont taillés de vastes domaines sur le continent de l'Uaïa au détriment de ses premiers habitants. Or, après deux siècles de dépossession, les Uldras entendent bien récupérer leurs terres et c'est Jorjol, l'ancien compagnon de jeu de Schayne et de son frère, qui défend leurs revendications. Lorsque le vaisseau d'Uter Madduc est abattu alors qu'il venait à la rencontre de sa fille, le conflit semble inévitable. A moins que les amis de Schaine ne découvre le secret d'Uter qui, semble-t-il, pourrait ruiner les revendications des uns et de autres. Mais pour cela il faut se rendre dans la Palga, le mystérieux pays des coureurs de vent...

Cela faisait un bon moment que je n'étais venu chercher un peu de dépaysement dans l'univers chatoyant de Mister Vance. J'ai donc jeté mon dévolu sur ces « Domaines de Koryphon » et la jolie damoiselle qui orne sa couverture ! Bien m'en a pris car il s'agit d'un très bon opus de l'auteur.

Le roman débute par un prologue résumant l'histoire de la colonisation de la planète Koryphon. Il permet d'installer des repères géographiques, de cerner les différents partis en présence et comprendre les enjeux dont il sera question. Et ça n'est pas du luxe compte tenu de la pléthore de noms (continents, peuples, organisations) qu'il nous faut retenir. De nombreuses notes de bas de page viennent heureusement compléter ces informations et apporter une petite touche encyclopédique plutôt amusante.

Tout commence donc sur l'île de Szintarre et plus précisément à Olanje, sa cosmopolite capitale. On y fait la connaissance de la plupart des protagonistes de l'histoire : Schaine, son frère Kelse et Jorjol, les trois anciens amis, mais aussi Gerd Jemasze un baron sûr de lui et Elvo Glissam un journaliste enjoué et idéaliste. On découvre les relations existant entre les uns et les autres et l'on devine les conflits à venir. Ces personnages se montreront toutefois plus complexes et profonds qu'il n'y paraît au premier abord. On croit avoir affaire à des stéréotypes bien marqués tels le propriétaire terrien arrogant, le jeune révolté, la charmante héroïne écartelée entre devoir et passion et puis, les caractères se dévoilant progressivement, on est amené à réviser notre jugement. Jack Vance nous réserve même une surprise de taille qui éclairera d'un jour nouveau les actes de l'un deux.

Une fois les présentations faites, on s'embarque pour l'Uaïa, ce continent si convoité. On s'arrête un temps au manoir de Morningswake, le berceau de la famille Madduc, mais c'est surtout avec la Palga, le pays des coureurs de vent, que Vance va exercer ses talents de créateur d'univers. Cette fois-ci, il nous emmène dans une vaste Taïga où vit une société de nomades se déplaçant à bord de gigantesques chars à voiles (un mode de transport qui n'est pas sans rappeler les "Chemins d'air" des Chroniques de Durdane).

Il nous fait rencontrer un peuple archaïque où l'autorité de sorciers s'exerce par l'entremise d'interdits matérialisés par des fétiches et des amulettes (les Fiaps). Cette partie du roman possède un côté western très marqué. Il y a des courses poursuites, des échanges de tirs et les auberges ont des faux de saloon. Bref, un intermède vraiment très sympa avant que l'intrigue ne reprenne son cours vers une révélation qui tient toute ses promesses.

Sur le fond, le roman nous parle de colonialisme. Dans une chronique de ce livre, Roland C. Wagner faisait un rapprochement avec "Ce monde est notre" de Francis Carsac, dans lequel trois peuples humains issus de vagues successives de colonisation s'affrontaient pour la possession de leur planète. Il en va effectivement de même ici puisque les Uldras, les Coureurs de vents et les Outkers se disputent les même territoires. Mais Vance a encore compliqué les choses en y ajoutant deux races autochtones, les Erjins et les Morphotes. Des espèces semi-intelligentes que les humains se sont empressées d'asservir (serviteurs, montures ou curiosités zoologiques) mais qui demeurent bel et bien les premiers occupants de la planète.

Et puis, au contraire de Carsac, Vance ne propose pas de solution pour régler le conflit. Le roman s'achève sur un statu quo et sur le constat qu'aucune propriété n'est légitime : "Les titres de propriété de chaque parcelle de terre ont pour origine un acte de violence, plus ou moins reculé dans le temps et les droits de propriété n'ont que la valeur de la volonté et de la force nécessaire pour les protéger". Une morale guère satisfaisante mais cependant assez juste.

Pocket SF - 1987

28 mai 2014

MA MERCEDES EST PLUS GROSSE QUE LA TIENNE - NKEM NWANKWO

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Le petit village d'Aniocha est en émoi. Onuma, le fils du chef, est de retour après quinze année passée dans la capitale. Son père et toute la communauté sont d'autant plus fiers que le jeune homme arrive au volant d'une splendide Jaguar, signe d'une réussite éclatante. Onuma apprendra toutefois à ses dépens qu'honneur et richesse ne durent qu'aussi longtemps que les apparences jouent en votre faveur.

Je ne connais rien ou presque à la littérature africaine. Aussi, quand je suis tombé sur ce livre au titre évocateur, il m'est apparu que c'était là une occasion à ne pas manquer. Je me suis donc lancé avec beaucoup de curiosité dans la lecture de ce qui me semblait être une grosse farce placée sous le signe du soleil et de la truculence.

Et certes, l'humour est bien présent. Les mésaventures de ce jeune opportuniste ne manquent pas de piquant et le sourire n'a pas quitté le coin de mes lèvres de tout le roman. Mais le récit de ses déboires est aussi un moyen détourné de faire un véritable état des lieux de la société nigériane.

Le personnage d'Onuma est en effet à l'image de son pays et de son époque. Un garçon imbu de lui-même, égoïste et prêt à tout pour s'enrichir et dominer ses semblables. Nous découvrons donc en sa compagnie un pays gangrené par une corruption endémique. Un état où la confusion du pouvoir tribal et des corps constituées est de règle et où faire de la politique est le chemin le plus court vers la richesse. Bref, une société où argent et apparence règnent en maître :« Il ne fallait pas seulement être riche mais en présenter les signes extérieurs. »

En lisant ces pages je me suis d'abord fait la réflexion que j'avais bien de la chance de vivre en France plutôt que sous le soleil de plomb de l'hémisphère sud. Et puis, en y réfléchissant un peu plus, il m'est apparu que la différence entre ces pays et le notre n'était finalement pas si grande. Nous souffrons des même maux (la famine et les maladies en moins) et, ici comme là-bas, l'argent, le paraître et l'égoïsme sont roi. Les sociétés africaines sont bien semblables à la notre, tout juste altérées par le miroir déformant de la pauvreté et de l'analphabétisme.

Je ne saurais donc trop vous conseiller la lecture de ce roman qui m'a donné bien envie de découvrir  de nouveaux auteurs africains.

Editions du Serpent à Plumes - 1999

23 mai 2014

LA VILLE D'ACIER - MICHEL PAGEL

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Après avoir participé à la chute de Gelnar, le faux dieu de Lankor, et initié avec l’aide de Sinndés et Romi la destruction des brouilleurs climatiques qui empêchent la pluie de tomber, Ange a décidé de reprendre ses vieilles habitudes de motard solitaire. Mais il ne restera pas bien longtemps seul. Après une rencontre mouvementée avec une jolie motarde dont il ne tarde pas à s’amouracher, il apprend que ses anciens compagnons ont été emprisonnés par Krina , la fille de Gelnar et nouvelle maîtresse de Lankor. Pour leur venir en aide, Ange a alors une idée folle : unir les sédentaires et les pillards et prendre d’assaut la ville d’acier. 

Ce deuxième opus des aventures de « l’ange du désert » est une copie presque conforme du premier. On y retrouve les mêmes péripéties et quasiment dans le même ordre : combat des motards contre les sédentaires et les pillards, franchissement du Styx, le fleuve aux exhalaisons méphitiques, entrée dans la ville et aventures dans ses bas-fonds, arrestation par les autorités et dénouement dans les jardins du donjon. 

Heureusement, le récit nous est compté sur un mode humoristique plus marqué.

Certains personnages sont en effet bien sympathiques tels Orson le pillard obèse ou encore Bugs le lapin télépathe. Mais surtout c’est le duo que forment Ange et Sybille avec son mélange d’amour/haine qui apporte sa saveur à un récit qui sans cela serait bien terne. 

A noter que le livre fait état d’une suite : « L’épée maudite » qui n’a malheureusement jamais été publiée. C’est dommage car bien des questions restent en suspens : comment Krina et Orson se vengeront-ils, pourquoi les lapins aident-ils Ange, comment la ville d’acier est-elle approvisionnée ?

Fleuve Noir Anticipation - 1986

18 mai 2014

L'ANGE DU DESERT - MICHEL PAGEL

imgAnge est un motard, un vrai, l’un de ceux qui, réunis en meutes d’une dizaine d’individus, arpente en tous sens l’immense désert qu’est devenue la Terre. D’habitude ces meutes n’ont aucun but, si ce n’est atteindre la prochaine station-service et attaquer sur leur chemin les sédentaires qui s’obstinent à cultiver un sol ingrat ou bien affronter les bandes de pillards et leurs ridicules voitures. Mais Cobra, le chef du petit groupe auquel Ange appartient, a une idée fixe : découvrir Lankor, la ville d’acier, et jouir là-bas du paradis des guerriers. Le chemin est cependant bien long jusqu’à Lankor et la cité mythique leur réservera bien des surprises. 

Ce livre débute de façon très classique et l’on est tout de suite dans l'ambiance : univers post-apo avec bandes de motards qui parcourent le désert et s'affrontent à l'arme blanche. Bref, un côté Mad Max très marqué qui rappelle aussi "Les culbuteurs de l'enfer" de Zelazny.

La seconde moitié du roman, qui se déroule dans la ville, est un peu plus fouillée et nous apporte (trop rapidement peut-être) les réponses aux questions que l’on se posait : Gelnar est-il un Dieu, pourquoi la Terre est-elle désertique, qui entretient les stations-services… ?

Mais l’ensemble n’est guère convaincant : les personnages sont un peu trop caricaturaux, l’intrigue finalement assez mince et jusqu’aux combats qui manquent de mordant (c’est dingue le nombre de fois où l’adversaire d’Ange vient s’embrocher de lui-même sur son épée !!!)

Dommage car, une suite étant prévue, Michel Pagel aurait dû prendre son temps et donner plus d’épaisseur tant aux personnages qu’au scénario.

Fleuve Noir Anticipation - 1985

13 mai 2014

LA FEMME TRUQUEE - JEAN-PIERRE FONTANA

imgAu XXIème siècle, l’Europe, la France et même Paris sont séparés en deux blocs ennemis.Noémie Landès, jeune étudiante d’une vingtaine d’années, vit tranquillement dans la moitié sud de la capitale lorsqu’elle est convoquée au programme de neutralisation sexuelle. Bien que réticente, elle se rend à l’hôpital de la Salpétrière où elle est placée en « hibernation ».Mais est-ce bien Noémie qui est retenue dans ce cercueil de verre ? Est-ce bien elle qui rêve d’Ilyana, l’héroïne décomplexée de la confédération européenne ? Ou ne serait-ce pas plutôt le contraire ? 

Voici un livre qui ne m’a pas franchement emballé en raison d’un côté « nouveau roman » trop marqué à mon goût.

Jean-Pierre Fontana y explore certaines des possibilités que lui offre la science-fiction et s’amuse à brouiller les pistes. Ses personnages et son intrigue se mêlent de telle sorte que l’on ne sait plus très bien à qui ou à quoi l’on a affaire et, lorsque l’on est suffisamment désorientés, il nous porte l’estocade en nous proposant plusieurs fins possibles.

L’exercice de style est peut-être sympathique mais je lui aurais préféré une approche plus conventionnelle. A défaut, je suis sans doute passé à côté de quelque chose. Tant pis pour moi !

Nouvelles Editions Oswald - 1980

8 mai 2014

LES PORTES DE L'EDEN - BRIAN STABLEFORD

imgEn 2443, malgré d'intenses recherches, l'humanité n'est parvenue à trouver qu'une seule planète habitable, déjà occupée par une autre race humanoïde. Aussi, lorsqu'un vaisseau d'exploration parti 350 ans plus tôt reprend contact avec la Terre et affirme avoir trouvé un monde viable, la communauté scientifique entre en ébullition. Seule ombre au tableau, le décès des membres de l'équipage qui, les premiers, ont mis les pieds sur Naxos, planète marécageuse peuplées de batraciens et autres espèces primitives. Une expédition de scientifiques est dépêchée sur place pour déterminer la cause de leur mort et vérifier si ce nouveau monde est réellement habitable.

En wikipédiant un brin, j'ai appris que Brian Stableford est titulaire d'un doctorat de biologie. Voilà qui explique la solidité des argumentations scientifiques qui constituent pour une bonne part le corps et l'intrigue du roman. Mais pas d'inquiétude ! Malgré ce côté un peu pointu, le bouquin est tout sauf rébarbatif et alterne avec bonheur la théorie et les scènes d'action.

Le suspens y est également très présent et qui plus est, se situe sur plusieurs niveaux. Il y a d'abord l'enquête sur les causes de la mort des premiers explorateurs de Naxos ainsi que la traque d'un éventuel assassin. Il y a ensuite la recherche d'une espèce intelligente sur la planète qui va s'avérer palpitante puisque ce sont précisément les découvertes biologiques qui feront progresser l'enquête. Signalons à ce propos une utilisation passionnante de la célèbre théorie de l'évolution et l'idée selon laquelle elle n'est peut-être pas transposable à d'autres mondes que le notre.

Il y a enfin l'opposition entre deux factions qui se tirent dans les pattes afin de prendre l'ascendant dans l'exploration et la conquête de la planète. Une confrontation entre les scientifiques de l'an 2443 et cet équipage parti trois siècles plus tôt à la recherche d'une planète de secours pour l'humanité. Une sorte d'assurance-vie lancée par les Terriens de l'époque, à un moment où la Terre semblait proche de sa fin. Leur désarroi est grand de constater que, plusieurs siècles après leur départ, les progrès scientifiques n'ont guère évolués et que les mentalités sont restées les même ( les idéologies et la division entre l'occident et le bloc communiste demeurent notamment). Le sentiment de s'être sacrifiés pour rien, d'avoir passé tant d'années en hibernation pour une humanité sans principes ni grandeur explique leur méfiance vis à vis de ses envoyés. Elle explique aussi leur volonté de prendre en main leur destinée afin de créer une société conforme à leurs idéaux.

Les portes de l'Eden nous propose donc une SF intelligente et remarquablement écrite avec un petit côté Hard Science qui, pour une fois, ne m'a pas déplu.

Opta - Galaxie-Bis - 1984

3 mai 2014

LE DEUXIEME MATIN DU MONDE - MANUEL DE PEDROLO

deuxieme-matin-du-monde--le-Une attaque foudroyante perpétrée par de mystérieux extra-terrestres signe la quasi extinction de l'espèce humaine. Tous les mammifères, hommes et animaux, sont victime d'un arrêt cardiaque tandis que de puissantes vibrations mettent à bas les constructions. A Bénaura près de Barcelone, Alba et Didac deux enfants de quatorze et neuf ans qui étaient immergés au moment de l'attaque, sont les seuls survivants. Dans ce monde bouleversé, ils vont devoir apprendre à survivre pour, peut-être, donner une seconde chance à l'humanité.

J'étais vraiment curieux de découvrir ce roman écrit par un auteur catalan dans les années soixante-dix. Pensez-donc, un post-apo destiné à la jeunesse ! Voilà qui tenait de la gageure. Vu l'aspect plutôt rude du thème en question, je me demandais comment l'auteur allait s'y prendre pour éviter de choquer ses lecteurs sans pour autant édulcorer son propos.

Mais Manuel de Pedrolo s'en sort parfaitement. Aucun des aspects les plus dramatiques du genre n'est éludé. « Dans un monde réduit à l'état de cimetière », ses personnages sont bel et bien confrontés aux multiples dangers de « l'après ». Ils doivent faire face à la peur et à la maladie, se défier des autres survivants et trouver leur pitance dans les ruines des cités. Ils leur faut aussi surmonter la disparition de leur proches et accepter leur solitude. Être le dernier couple n'est pas chose aisée à vivre et implique bien des responsabilités.

Bref aucune censure, aucun sujet tabou. L'auteur évoque aussi bien la mort que la sexualité et l'inceste est envisagé comme une alternative nécessaire au repeuplement. Il en profite même pour aborder des sujets qui semblent lui tenir à cœur tels que le racisme (Nous sommes la dernière blanche et le dernier noir, Didac. Après nous plus personne ne pensera à la couleur de la peau.) ou la religion (Tout çà, c'était pour faire peur aux gens, pour les faire obéir et les obliger à se résigner.). Il le fait sans fausse pudeur, avec des mots simples et directs.

Il nous livre également par l'intermédiaire d'Alba, sa vision de la société idéale, libérée de l'hypocrisie et des croyances toutes faites. Ses personnages ne veulent pas seulement survivre, ils veulent aussi s'affranchir des anciennes règles et poser les fondations d'un monde nouveau. Ils désirent néanmoins conserver le meilleur de la civilisation qui va bientôt disparaître ( « Alba songea avec mélancolie à toutes ces richesses, là et ailleurs, qui allaient se perdre à tout jamais. Après l'homme, c'était son patrimoine qui disparaissait. ») et sauver ce qui en vaut la peine : les œuvres d'art et les livres.

Des livres qui sont au centre du roman et au cœur des préoccupations des jeunes survivants. Que ce soit pour l'acquisition de connaissances (notions de médecine, apprentissage de la mécanique...) pour leurs loisirs (les polars que lit Alba) ou simplement pour l'objet lui-même (livres anciens ou beauté des illustrations) ils n'auront de cesse de les rechercher, de s'en entourer et d'assurer leurs préservation.

Finalement, et c'est paradoxal, le seul petit défaut de ce livre est aussi sa principale qualité. Pedrolo destinant son roman aux enfants, il était important d'avoir pour héros des personnages auxquels son lectorat puisse s'identifier. De ce point de vue c'est parfaitement réussi. Didac et Alba sont deux jeunes ados particulièrement débrouillards dans lesquels tous les gamins voudront se reconnaître. Mais cela nuit un peu à la vraisemblance de l'histoire.

On a en effet du mal à accepter que deux enfants de neuf et quatorze ans puissent à eux seuls remettre l'humanité sur de bons rails. Certes, le désespoir pousse à se transcender et l'on peut admettre que des enfants aient moins de mal que des adultes à se projeter dans une existence nouvelle («... eux étaient restés sains d'esprit et avaient su s'adapter, mais ils étaient deux et très jeunes, un facteur qui avait son importance »). La tâche n'en demeure pas moins extrêmement rude. Leur bagage initial n'est pas suffisant, l'apprentissage prend du temps et l'expérience ne peut se remplacer. D'ailleurs, les réactions ou les idées d'Alba ne sont pas en accord avec son jeune âge. Elle a une approche trop réfléchie et trop globale de leur situation ainsi qu'une vision à trop long terme. Les enfants, me semble-t-il, ne se projettent pas autant. Ils vivent dans le présent et ont des préoccupations moins abstraites. Ceci étant, la triste fin du roman vient justement rappeler que tout n'est pas si rose pour nos petits héros et redonne à l'histoire sa dimension tragique. 

"Le deuxième matin du monde"est donc un excellent roman jeunesse mais les adultes y trouveront également leur compte. C'est en tous cas un très bon post-apo que je vais m'empresser de faire découvrir à ma fille.

Le livre de Poche - Jeunesse - 1993

28 avril 2014

L'ORCHIDEE ROUGE DE MADAME SHAN - ALAIN BILLY

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Se fiant à la prédiction que sa voisine lui a faite juste avant de mourir, Léa se lance à la recherche d'un mystérieux trésor avec pour seul indice une orchidée rouge sang. Grâce à la perspicacité de son amant du moment, elle parvient à trouver une piste qui la mène au cœur de l'Algérie. Mais avant de toucher au but il lui faudra affronter bien des dangers : un tueur lancé à ses trousses, la concupiscence d'un émir et un voyage dans le temps et dans l'espace.


Lorsqu'on entame ce livre, on pense avoir affaire à un bon vieux roman d'aventure. En compagnie de Francis et Léa, nous sommes embarqués dans une chasse au trésor tout ce qu'il y a de plus classique avec carte, signes de reconnaissance et dangereux concurrent.

Mais après quelques énigmes et deux ou trois épreuves initiatiques surmontées sans trop de difficultés, l'intrigue bascule soudainement dans le fantastique. Nos deux héros se retrouvent alors catapultés en plein Maghreb médiéval de l'an 560 de l'hégire.

A partir de là, l'histoire prend des allures de conte oriental. Il n'est que d'égrener le titre des chapitres pour s'en convaincre : La dague au serpent bleu, Le marchand de prières, Le puits du temps, La tour des supplices... Un véritable récit des mille et une nuits où l'on croise tous les petits copains de Shéhérazade, qu'ils soient sultan, bourreau ou eunuque. Idem pour le décor avec la majestueuse citadelle de Katbir-Al-Moaz, son harem, sa geôle et même une arène dans laquelle se déroulera une version arabe des jeux du cirque.

Finalement, une seule question se pose : qu'est-ce que la SF peut bien venir faire dans cette histoire ? Elle ne lui apporte strictement rien si ce n'est une ou deux démonstrations de technologie extra-terrestre permettant de faire prendre à l'histoire quelques raccourcis.

Alors que dire de plus si ce n'est qu'Alain Billy a un bon style, alerte, rythmé et qu'il ne manque pas d'humour. Il lui reste juste à mieux définir ses objectifs : SF, fantastique ou roman d'aventure. Les trois ensemble pourquoi pas. A condition que cela serve réellement l'histoire et ne soit pas qu'un prétexte. Il lui faudra aussi travailler davantage la psychologie de ses personnages. Les siens sont beaucoup trop caricaturaux.

Fleuve Noir Anticipation - 1988

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