SYZYGIE - MICHAEL CONEY
Tous les cinquante-deux ans, l'alignement des six lunes de la planète Arcadia provoque des marées d'une ampleur exceptionnelle ainsi qu'un mystérieux "effet relais" permettant aux humains de ressentir les émotions de leurs congénères et même de capter leurs pensées. Dans la cité portuaire de Riverside, alors que les habitants s'organisent pour faire face aux inondations, des tensions commencent à apparaître et les incidents se multiplient. Mark Swindon, scientifique installé depuis cinq ans dans la petite bourgade, fait de son mieux pour protéger les parcs marins dans lesquels il élève les poissons nécessaires à ses recherches. Il ignore encore que sa triple qualité d'étranger à la communauté, de représentant des autorités et de fiancé d'une jeune femme assassinée quelques mois plus tôt, vont faire de lui la cible privilégiée de la vindicte populaire.
Outre son rôle dans la régularité des marées, on prête volontiers à la lune une influence sur le tempérament des hommes. C'est sans doute cette idée qui a poussé Michael Coney a créer un monde qui aurait non pas un mais six satellites, et à imaginer les conséquences surprenantes d'une conjonction de tous ces corps astraux.
Précisons-le de suite, l'aspect science-fictif n'est guère visible. Il se limite à quelques représentants de la faune et de la flore locale, à des véhicules se déplaçant sur coussins d'air et à deux, trois allusions à la colonisation de la planète, une centaine d'années plus tôt. A ces exceptions près, on pourrait tout à fait se croire sur Terre au XXème siècle.
L'auteur situe d'ailleurs son intrigue dans une petite ville côtière tout à fait banale, peuplée de simples pêcheurs et de quelques scientifiques experts en faune marine. C'est que pour Coney, l'important réside dans l'effet, non dans la cause. La planète Arcadia n'est qu'un prétexte et cette fameuse syzygie un moyen. Peut-importe que l'alignement de ses lunes pousse le plancton a se rapprocher des côtes pour former de mystérieuses entités douées de télépathie et servant de relais aux pensées des humains. Ce qui compte, ce sont les bouleversements que cela induit sur les relations qu'entretiennent les habitants de Riverside.
La lutte que les hommes mènent contre les entités est avant tout une lutte contre eux-mêmes et contre leurs mauvais penchants. Ce sont donc les profondeurs abyssales de l'âme humaine que Coney va explorer. Rien d'étonnant à ce que la psychologie des personnages soit au centre de l'histoire. Celle du héros-narrateur bien sûr, mais également de tous les autres, personnages de premier plan autant que secondaires. En fait, de la ville entière. Cela lui permet de décortiquer les relations entre les habitants de la petite agglomération portuaire. On y voit comment se forment les ragots et naissent les jalousies et les rancœurs. « L'effet relais » ouvre les vannes aux sentiments bruts, non raffinés par les conventions sociales et la morale. L'hypocrisie n'est plus de mise puisqu'on ne peut rien cacher aux autres. L'état d'esprit de la petite communauté est également bine rendue : sa frilosité vis à vis de ce qui est extérieur à son cercle, l'animosité envers les étrangers, la méfiance envers le gouvernement central.
Toutefois, si les personnages parlent et réfléchissent beaucoup, l'action n'est pas pour autant absente. Hystérie collective, mouvements de foules, lynchage et chasse à l'homme émaillent le récit et maintiennent une tension constante. Par ailleurs, une petite intrigue policière vient ajouter un soupçon de suspens et nous pousse à nous interroger sur la culpabilité et les motivations de tel ou tel personnage. Syzygie est donc un excellent roman qui divertit autant qu'il interpelle.
L'histoire nous fournit de nombreux axes de réflexion sur des sujets aussi divers que la gouvernance, la place de l'homme dans son environnement ou le rapport à autrui. Il m'a aussi rappelé quelques uns des thèmes abordés par Marion Zimmer Bradley dans son roman La planète aux vents de folie. On y retrouve notamment cette folie collective qui s'empare des humains et les pousse à des conduites étranges ainsi que l'idée selon laquelle l'homme est un intrus qui doit s'acclimater à la planète qui l'accueille plutôt que vouloir la soumettre à toute force.
Décidément, plus je découvre l'œuvre de Michael Coney et plus j'apprécie cet auteur. Il s'agit assurément d'un grand de la SF britannique et, même, de la SF tout court.
Albin Michel - Super Fiction - 1975




















