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24 janvier 2021

PAYSAGES DE MORT - JEAN-PIERRE ANDREVON

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L’humanité n’ira jamais dans les étoiles. Elle n’ira pas même sur Mars et la Lune sera sa seule conquête. Collée à la Terre, les pieds dans la fange originelle, elle restera victime de ses éternels travers et sa technologie n’y pourra rien. La famine, la guerre, la pollution, la surpopulation viendront à bout de ses meilleures intentions. Les hommes et les femmes peuvent bien continuer à s’agiter, à s’adonner au grand jeu de la vie, leur destin est déjà tracé et leur fin programmée. Ce sera le grand éclair nucléaire, la lente dégradation de la maladie ou la boucherie militaire. Chair à canon, chair à fantasme, chair à scalpel, faites votre choix, le résultat sera le même ! Chez Jean-Pierre Andrevon, l’avenir s’annonce rarement sous les meilleurs auspices. Dans « Paysages de mort » il est d’un noir profond. Noir comme le deuil. Profond comme la tombe.

Le recueil débute par une nouvelle étrange. « Ici » nous conte le quotidien d’un homme dans sa maison, ses menues occupations, ses petits plaisirs, ses maigres espoirs. Il s’en dégage une sensation de vacuité légèrement dérangeante. Et si la vie, ce n’était que ça.

On poursuit avec « Les rats » où quand l’histoire militaire de l’humanité, ses empires, ses conquérants, ses réformateurs se rejoue au fond d’une cave. Homme, rat, même combat ?

« Le grand combat nucléaire de Tarzan » nous prouve quant à lui que même les héros subissent les outrages du temps. Il nous rappelle également que pas un pays, pas une région, pas même les forêts de l’antique Opar, ne sont à l’abri des effets pervers de la civilisation, de l’industrialisation, du nucléaire, de la pétrochimie… Et ce n’est pas le dernier sursaut d’orgueil du grand singe blanc qui y pourra grand-chose !

« Jour de sortie » nous fait pénétrer dans un abri antinucléaire. Un cylindre de 12 mètres de diamètre sur 22 de haut où six hommes et cinq femmes ont trouvés refuge pour échapper aux radiations. La promiscuité, l’ennui, la jalousie, la rancœur font faire leur lot de victimes jusqu’à la sortie tant attendue. Mais que trouveront les survivants ?

Dans la France d’après la guerre atomique, on survit comme on peut. On mange son Extracanigou ou son Superonron, on boit son eau recyclée et on évite au maximum de quitter sa cellule  pressurisée par peur des radiations, des Brigades de Dépopulation, des voisins... : « Ainsi vont les jours ».

« Musique pour un départ » se présente sous la forme d’un dialogue. Une femme tente de retenir son homme – son mari ?, son amant ? – qui part combattre les alnubiens. Au fil de la conversation transparait l’embrigadement que l’homme a subit. Mais les militaires n’ont pas modifié que ses pensées.

« La grande révolte des robots de juin 2134 » est une nouvelle tragique et amusante qui nous démontre que le tout automatisé n’est pas forcément une panacée.

Avec « Opération de routine », on apprend que dans le futur, il sera possible de vivre sans travailler. Grâce à la rente de libre citoyenneté, on peut passer ses journées à glander, à baiser, à se camer, à s’envoyer en l’air de toutes les façons possibles. Rien à payer en retour. Enfin presque. Juste un petit don. Un peu de soi-même. Une nouvelle glaçante avec une chute à double détente !

« La dérive » reprend le thème de ces soldats japonais qui, des décennies après la fin de la seconde guerre mondiale, pensaient être toujours en guerre et continuaient de tenir leur poste sur des îles perdues dans le Pacifique. Ici, quatre militaires livrent, jour après jour, un combat acharné contre les insectoïdes de Sigma du Verseau. Mais le conflit est-il bien ce qu’on leur en a dit ? Sont-ils vraiment en route pour les colonies stellaires d’Epsilon où bien sont-ils encore sur Terre à lutter contre Dieu sait qui ?

« Sur le bord de la route » est une nouvelle qui aurait facilement sa place en littérature blanche. L’histoire de cette famille pauvre échouée en bordure de la forêt vierge, cultivant une terre ingrate et passant son temps à observer des convois militaires qui ne cessent de circuler sur la route toute proche pourrait en effet se situer n’importe où sur Terre. On pense bien sûr à l’Amazonie mais cela pourrait aussi bien être l’Indonésie ou l’Afrique équatoriale, ces régions où la misère et les dictatures poussent les populations à l’assaut des forêts et des minorités ethniques.

« Paysage des morts » est un récit étrange qui nous montre quelques-uns des différents aspects que la mort peut emprunter. Maladie, accident, homicide, à chacun sa chacune !

On remarquera enfin qu’entre chaque texte s’intercale une très courte nouvelle d’à peine une petite page et que le recueil s’achève sur un épilogue en forme de réflexion sur la destinée de l’homme et de sa planète.

Denoël - Présence du Futur - 1978

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15 juillet 2020

BREBIS GALEUSES - KURT STEINER

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Pour avoir osé émettre une opinion contraire au dogme étatique, le pauvre Rolf B40 se voit inoculer le virus du rhume. A première vue la peine peut paraître bien légère mais, dans une société où toutes les maladies ont été éradiquées, une toux, un reniflement ou un nez qui coule vous conduisent inexorablement à la déchéance. Relégué parmi les tuberculeux, les cancéreux et les exclus de tout poil, Rolf va faire le difficile apprentissage de la survie. 

Si ma dernière rencontre avec Kurt Steiner m’avait laissé perplexe, voilà une lecture qui me réconcilie avec l’auteur. Pourtant, le thème et l’atmosphère de « Brebis galeuses » sont au premier abord, très proches de ceux de « Tunnel ». Même société totalitaire, même exclusion des déviants dans les zones les plus pourries, même personnage mis au banc de la société et qui entreprend de mener la révolte populaire. Sauf qu’ici, un peu plus de légèreté dans le ton et davantage de simplicité dans le style permettent au lecteur de plonger très facilement dans ce roman pourtant très pessimiste.

L’auteur nous y raconte la descente aux enfers d’un petit fonctionnaire du Centre de Coordinations des Opérations. Une journée abominable qui le verra enchainer les mauvaises rencontres et les mésaventures et passer du statut de bon citoyen à celui de paria. Quoiqu’il fasse tout se retourne en effet contre lui. Qu’il agisse honnêtement ou se conduise comme un malfrat, qu’il tente de conserver son emploi ou de se livrer au trafic de médicaments, qu’il use de la violence ou de la fuite, le sort lui demeure contraire et le pauvre Rolf s’enfonce encore et encore. Heureusement, tout cela nous est narré avec pas mal d’humour même s’il faut convenir qu’il est plutôt noir. Un ton et un contenu qui ne sont pas sans rappeler le « Brazil » de Terry Gilliam avec lequel ce roman partage le loufoque de certaines situations et la critique d’une société individualiste et autoritaire.

Celle que nous décrit l’auteur est d’un égoïsme forcené. C’est le règne du chacun pour soi et de la satisfaction immédiate de ses envies et de ses petits plaisirs. Aucune solidarité, pas la moindre empathie envers ceux qui souffrent. Ignorés, craints, les malades, comme les SDF de nos villes, sont impitoyablement rejetés. Ils suscitent un sentiment de dégoût et, au lieu de leur venir en aide, on les chasse ou on les tue. Mais n’allez surtout pas croire que Kurt Steiner fasse dans le manichéisme le plus grossier avec les vilains riches d’un côté et les gentils pauvres de l’autre. Dans son monde, il n’y a pas plus d’aide et de réconfort entre les nantis qu’entre les réprouvés et ces derniers s’exploitent les uns les autres sans le moindre remord et avec un acharnement plus marqué envers les moins mal lotis : « Au pays des aveugles, on attrape les borgnes à tâtons et on leur crève l'œil ».

En fait, seul son héros parviendra à surmonter ses préventions et tentera de venir en aide à ses compagnons d’infortune. Sans doute parce qu’il aura partagé leur sort mais peut-être aussi parce que, au passage, il aura découvert la beauté et la force de ces drôles de sentiments que sont l’amour et l’amitié.

Fleuve Noir Anticipation - 1989

8 juillet 2020

APPARITION DES SURHOMMES - B. R. BRUSS

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Sorti la même année que « Les Plus qu’humains » de Sturgeon, deux ans avant « Les transformés » de Wyndham et seulement 13 années après « A la poursuite des Slans » de Van Vogt, ce roman prouve que la SF française n’a guère perdu de temps pour emboiter le pas aux auteurs anglo-saxons en matière d’histoires de mutants. Avec ce livre, Bruss nous donne en effet sa propre vision du surhomme. Stade ultime de l’évolution humaine, les siens sont supérieurement intelligents et son histoire commence d’ailleurs par la manifestation de leur puissance.

Il nous emmène pour cela en Suisse où un phénomène étrange et inexpliqué vient de survenir. Une barrière invisible autant qu’infranchissable isole du reste du monde la ville de Neufchâtel et ses environs. Impossible d’entrer en communication avec ceux qui sont restés à l’intérieur et que l’on cesse bientôt de discerner à cause de l’opacité qui recouvre peu à peu la zone isolée. Les scientifiques du monde entier se penchent sur l’inquiétant prodige. Les théories les plus farfelues sont avancées mais aucune explication convaincante n’est trouvée. Lorsque la zone opaque se met à s’étendre et que des aéronefs d’une technologie futuriste apparaissent au-dessus des capitales pour réclamer toutes sortes de richesse, les gouvernements du monde entier commencent à prendre peur… Toute cette première partie nous est contée sur un ton résolument impersonnel, un peu comme un rapport administratif ou une leçon d’histoire. Aucun personnage ne vient occuper le devant de la scène, exception faite peut-être du professeur Doorn, le scientifique qui a pris la tête des recherches et qui jouera un rôle important à la fin du roman.

Il faut donc attendre la seconde partie pour voir l’histoire s’incarner en la personne de Georges Bardin, jeune artiste peintre de 25 ans enlevé par les Agoutes (les surhommes en question) et contraint de les servir dans une mystérieuse cité souterraine. A partir de là, le récit consiste principalement dans la relation qu’il nous fait de son existence dans la cité des Agoutes et des merveilles technologiques qu’il y découvre. Mais le plus intéressant reste sans conteste sa rencontre avec leur chef et le récit que ce dernier lui fait de son existence et des circonstances qui l’ont amené à entreprendre la domination du monde.

Cette seconde partie qui se déroule pour l’essentiel sous Terre m’a beaucoup rappelée « La race à venir » d’Edward Bulwer-Lytton. Dans ce vieux roman datant de 1870, il était en effet déjà question d’une race d’humanoïdes extrêmement évolués, également pourvus d’ailes et réfugiés sous Terre dans l’attente de leur avènement. Il s’agissait là encore de nous présenter leur écrasante supériorité scientifique et le récit se terminait sur la promesse d’une confrontation dont l’espèce humaine n’aurait pas lieu de se réjouir.

Or, je ferais à ce roman de Bruss le même reproche que j’avais fait à celui de son illustre devancier. Dans les deux cas le récit manque cruellement d’action. De l’enlèvement du héros jusqu’à son évasion, il se passe fort peu de choses et ce n’est pas son amourette avec une autre captive qui suffit à enflammer l’histoire. Celle-ci à néanmoins le mérite de se terminer sur l’affrontement tant attendu, une bataille aussi rapide que définitive. A votre avis, qui a gagné ?

Le Livre de Poche - SF - 1977

10 juin 2020

LES TRANSFORMES - JOHN WYNDHAM

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Des millénaires après un conflit nucléaire, la planète continue de subir les conséquences de la folie des hommes. Les continents demeurent largement inhabitables et l’humanité a régressé à un stade préindustriel. Au Labrador, un semblant de retour à la normale s’est amorcé. Quelques communautés paysannes se développent sur les terres les moins irradiées, éliminant impitoyablement les plantes et les animaux qui ont subis des mutations génétiques. Quant aux hommes et aux femmes « impures », ils sont exilés dans les Franges, ces territoires sauvages où la faune et la flore se sont développés de façon anarchique. Dans la petite ville de Waknuk, le jeune David Strorm comprend très vite qu’il doit cacher à tout le monde, et en particulier à son père, le don qui lui permet de communiquer par la pensée avec d’autres enfants de la région… 

John Wyndham est l’un des auteurs de SF britannique que je préfère. « Le jour des triffides » fait partie de mes post-apo favoris et ses histoires d’invasions extra-terrestres sournoises et insidieuses (Les coucous de Midwich, Le péril vient de la mer), sont excellentes. Et pour couronner le tout, il possède un style agréable et extrêmement fluide, très plaisant à lire. C’est donc sans véritable surprise que j’ai été une fois de plus séduit par ce nouveau roman dont on ne peut pourtant pas dire que l’originalité soit la qualité première. Il faut dire que lors de sa parution, les histoires de mutants n’avaient plus rien de très nouveau. Van Vogt, Sturgeon et quelques autres étaient déjà passés par là et ce type de récits était déjà bien ancré dans la culture SF.

De la même manière, le cadre du récit n’a rien de particulièrement innovant. On peut même dire que Wyndham n’est pas allé le chercher bien loin puisqu’il ressemble presque trait pour trait à l’Amérique des XVIIème et XVIIIème siècles. Nous sommes en effet plongés dans une communauté agricole comme il en existait beaucoup dans les colonies américaines d’alors, une petite bourgade où quelques dizaines de familles de fermiers et d’éleveurs tentent de tirer leur maigre pitance d’une terre ingrate. Remplacez les insurgés des Franges par les amérindiens, les fanatiques de la race pure par les puritains anglicans et la traque des mutants par la chasse aux sorcières et c’est bel et bien l’Amérique de Nathaniel Hawthorne et de Salem qui reprend vie.

Dans ces conditions, tout  le talent de Wyndham va consister à nous immerger dans cet univers et nous faire éprouver les sentiments de peur et de révolte de ses jeunes héros. Il va le faire en prenant tout son temps qui sera aussi celui de leur apprentissage. Lorsque l’histoire débute, David Strorm n’a que dix ans. Il en aura six de plus à la fin du récit. Six années pendant lesquelles il va être amené à comprendre la nature profondément sectaire et injuste de la communauté où il vit. L’extrême rigueur de la société labradorienne nous est donc dévoilée progressivement. Petit à petit, ceux que l’on considérait de prime abord comme de simples bigots arriérés montrent leur vrai visage, celui de fanatiques qui ne se contentent pas de brûler les récoltes génétiquement impures ou d’exiler les mutants, mais qui peuvent aussi torturer et tuer. La montée en puissance est parfaitement maîtrisée. Présente dès les premières pages, la menace qui pèse sur David et ses compagnons se fait de plus en plus précise. Ils doivent développer des trésors de prudence pour échapper aux inspecteurs de la foi et le plus gros du roman est consacré à cet effort constant qu’il doive faire pour dissimuler leur état, rester unis et préparer leur avenir.

Cette lutte d’un groupe d’enfants face à la communauté des adultes est à comparer à celle qui oppose la trentaine de « coucous » aux villageois de Midwich. Dans ce roman les enfants nés de « visiteurs » extra-terrestres sont clairement présentés comme une menace pour l’espèce humaine en raison de leurs capacités supérieure et notamment de leur don de télépathie. Un don que possèdent aussi les petits mutants des « Transformés » sauf qu’ici, ce talent particulier est présenté comme un atout, une évolution bénéfique de l’humanité. Bref, selon le point de vue où l’on se place, la menace n’est pas perçue de la même manière et les victimes changent de camp !

Fleuve Noir Anticipation - 1955

13 mai 2020

LES DERNIERS JOURS DU PARADIS - ROBERT CHARLES WILSON

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Une bonne partie des romans de RCW est construite sur l’idée de l’irruption d’un phénomène inexpliqué qui vient bouleverser le quotidien de l’humanité. "Les chronolithes", « Spin » ou encore « Darwinia » en sont de bons exemples. « Les derniers jours du paradis » s’inscrit dans cette continuité avec tout de même une différence notable puisqu’ici seul un petit nombre d’individus a conscience de ce changement.

Le postulat est le suivant : au début du XXème siècle, une entité extra-terrestre semblable à un gigantesque nuage de spores a colonisé la radiosphère (la couche située au-dessus de l’atmosphère) et contrôle depuis les communications terrestres afin d’orienter les politiques, les recherches bref, la destinée de la planète. Une manipulation secrète mais pas forcément néfaste pour l’humanité. L’hypercolonie – c’est le nom donné à l’entité – agit un peu à la façon d’un symbiote. Pour assurer en toute sécurité sa reproduction et son essaimage, elle a besoin des capacités techniques que lui procurent les hommes et veille donc à ce que notre planète soit la plus tranquille possible. Peu de guerres, une prospérité à peu près universelle, la Terre soumise au règne de l’hypercolonie a des allures de paradis. Pourtant, cent ans plus tard, des hommes et des femmes s’opposent à cette dictature bénéfique. Ce sont pour la plupart des scientifiques et leurs familles regroupés au sein d’une organisation parallèle : la Correspondence Society. Peu nombreux, ils sont contraints de vivre dans la clandestinité pour échapper aux Simulacres (les Sims), des humanoïdes chargés d’éliminer ceux des humains qui viendraient à s’opposer aux projets de l’hypercolonie…

En dépit de cette idée assez captivante, le traitement de l’intrigue n’a rien de particulièrement neuf. Remplacez l’hypercolonie par une agence gouvernementale du genre CIA ou KGB, les Sims par des tueurs à gage et les membres de la Correspondance Society par des résistants et vous aboutissez à une histoire d’espionnage et de guerre souterraine relativement banale. Quelques fusillades, des fuites, des planques et des rendez-vous manqués, le plus clair de l’intrigue reprend le schéma très classique de ce type de récits. Celui-ci est heureusement entrecoupé par les souvenirs des différents personnages qui nous montrent de quelle façon les résistants ont découvert le pot aux roses et comment ils ont entrepris de lutter contre ce qu’ils considèrent comme une invasion.

Ces personnages sont d’ailleurs, et c’est une constante chez l’auteur, particulièrement bien croqués. Psychologie, rapports humains, espoirs ou déceptions, leurs caractères sont formidablement exploités et c’est avec plaisir que nous suivons quatre ados confrontés à des responsabilités qui les dépassent, un couple séparé depuis de nombreuses années mais contraint de faire cause commune, un paranoïaque, un junkie… Cela n’est malheureusement pas suffisant pour faire de ce livre un grand roman de SF et ce ne sont pas les ultimes révélations ni les sympathiques allusions à « L’invasion des profanateurs de sépultures » ou aux « Coucous de Midwich » qui me feront changer d’avis. Reste qu’il nous propose une invasion extra-terrestre pour le moins originale et nous invite à réfléchir à une question qui ne l’est pas moins : peut-on, en échange d’une vie meilleure, aliéner notre libre arbitre et accepter de n’être plus totalement maître de notre destinée ?

Denoël - Lunes d'Encre - 2014

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16 février 2020

WANG - PIERRE BORDAGE

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La science-fiction est souvent utilisée comme un moyen détourné pour nous faire réfléchir au devenir de notre société. En imaginant des futurs possibles, en forçant le trait, en appuyant là où ça fait mal, les auteurs de SF nous invitent à prendre conscience des dangers qui nous guettent, à considérer nos responsabilités et qui sait, à réfréner nos mauvais penchants. C’est probablement ce que Pierre Bordage a voulu faire avec Wang en nous proposant un futur dystopique où l’Occident aurait rompu avec le reste du monde en érigeant un mur infranchissable.

Retranché derrière une gigantesque barrière électromagnétique, les occidentaux, européens et nord-américains, coulent donc des jours heureux dans des cités futuristes et entièrement automatisées. Les aléas du climat ont été domptés, l’espérance de vie considérablement allongée et leur seul véritable souci est d’éviter de sombrer dans l’ennui. Ils utilisent pour cela les sensors, appareils ultra sophistiqués qui leur permettent de ressentir les émotions d’autrui, notamment celles des participants aux jeux uchroniques, des affrontements grandeur nature au cours desquels se rejouent les grands conflits de l’histoire de l’humanité. Bien sûr, les participants ne se bousculent pas pour participer à un jeu où ils risquent leur peau. Raison pour laquelle tous les deux ans, le Mur s’ouvre pour laisser passer un certain nombre d’immigrants qui se pressent pour échapper aux néo-triades de la République Populaire Sino-Russe ou aux mollah de la Grande Nation de l’Islam, ignorants qu’un sort peu enviable les attends au-delà du rideau. Parmi eux Wang, un jeune chinois déterminé à faire tomber le mur et cesser l’exploitation de ses semblables.

En opposant les forces vives d’un « deuxième monde » gorgé d’une jeunesse vigoureuse et combative à la décadence d’un Occident peuplé de vieillards dégénérés, en désignant le vieux continent et l’Amérique comme seuls responsables des misères du reste du monde, Pierre Bordage se laisse aller à un altermondialisme béat un peu agaçant. Certes, beaucoup de ses critiques sont fondées et certaines de ses remarques pertinentes. Je pense notamment à ses attaques contre les multinationales plus puissantes que les états ou les dérives de la société-spectacle. Malheureusement, sa démonstration est tellement caricaturale et grossière qu‘elle en perd toute force de persuasion. Dommage !

Par contre, la qualité de l’intrigue et la richesse des personnages sont indéniables. L’histoire est portée par un souffle épique remarquable, particulièrement sensible dans sa toute première partie qui narre l’épopée de Wang et Lhassa vers la porte de Most. Il y a dans ces pages une multitude de détails qui permettent de susciter des sensations, des odeurs, des impressions. On a froid et faim en même temps qu’eux. On espère et on craint. On s’aime et on s’emporte. Nous sommes plongés dans un quotidien misérable et terriblement dangereux, dans une lutte pour la survie absolument terrifiante… Les jeux uchroniques qui constituent les morceaux de bravoure du récit ne manquent pas non plus d’attrait. Guerre des Gaules ou des Boers, glaive et armure, fusil et cavalerie, les amateurs de stratégie et d’épopées guerrières seront servis. Une certaine routine finit bien par s’installer mais globalement ces passages guerriers s’intègrent parfaitement au récit, ponctuent l’intrigue et la relancent même parfois.

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Quant au jeune Wang, le héros de cette histoire, il figure un personnage auquel il est bien agréable de s’attacher. Volontaire, débrouillard et fidèle à ses idéaux il poursuivra jusqu’au bout la mission dont il se sent investi non sans passer par des phases de découragements, d’excitation ou de doute. Sa compagne, la douce Lhassa, ne joue en revanche qu’un rôle très secondaire, largement supplanté par d’autres individualités beaucoup plus riches : le stratège aveuglé par ses rêves de gloire, la jeune idéaliste en quête d’absolu, la psychologue tiraillée entre ambition et sentiment…

Tout cela fait donc de « Wang » un fort bon roman que l’on rapprochera facilement du célèbre « Hunger Games » pour l’idée de personnages jouant leur vie dans des combats mortels diffusés à la télé, mais avec un côté « politique » plus assumé.

Le Livre de Poche - 2018

11 décembre 2019

SORTIE 32.b - ANTONIO DA SILVA

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Comme son titre le laisse supposer, « Sortie 32.b » emmène son lecteur dans un long voyage autoroutier, un road trip aussi pêchu et survitaminé que la Camaro qui figure sur sa couverture. Toute l’histoire se déroule en effet le long d’une autoroute avec tout juste quelques haltes dans les stations essences ou sur les aires de repos. Impossible de quitter le long ruban d’asphalte. Les sorties sont bloquées par la police ou des barrages d’une nature inconnue et les automobilistes sont contraint de tracer leur route. Lucille et son équipe de basket, Aaron et ses frères se retrouvent lancés dans ce qui ressemble à un jeu vidéo grandeur nature où il faut triompher d’obstacles qu’on croirait inventés par un geek morbide, pour passer au « next level » et conserver une chance de survie.

On sent tout de suite les emprunts à la littérature de genre et notamment à l’univers de Stephen King auquel il fait d’ailleurs un petit clin d’œil. L'atmosphère inquiétante de son roman m’a un peu rappelé celle des Langoliers puisqu'il est là aussi question d'un groupe d’individus d’origines diverses confrontés à un évènement incompréhensible et contre lequel ils n’ont aucune prise. Une grosse différence toutefois : le roman de Da Silva est bourré d'action. Passés quelques chapitres introductifs qui servent à nous présenter les différents protagonistes de l'histoire et les premières manifestations du phénomène contre lequel ils devront lutter, le récit prend un rythme redoutablement vif.

En un crescendo presque exténuant, les personnages sont soumis à une succession d’épreuves aussi folles que dangereusement mortelles et doivent faire preuve d’imagination et de volonté pour rester en vie. Il leur faudra tour à tour affronter des adultes transformés en meurtriers psychopathes, des poulpes volants, des drones canardeurs et bien d’autres mauvaises surprises. C’est intriguant et haletant. On ne sait rien de ce qui se passe, on a quelques idées, on formule des hypothèses mais l’enchainement des évènements les rend vite obsolètes. On finit alors par se laisser porter par le rythme étourdissant du récit en se contentant de frémir et d’espérer pour nos jeunes héros.

La plume d’Antonio Da Silva est idéale pour le public « young adult » auquel son roman est a priori destiné. D’une lecture aisée, sans termes ou concepts trop compliqués (exception faite de certaines explications sur la nature du phénomène dont je ne dirai rien pour ne pas déflorer l’intrigue), son écriture coule facilement et permet d’enquiller les chapitres sans s’en rendre compte. Pour autant l’auteur ne se censure nullement et ses descriptions sonnent justes avec des images parfois dures mais jamais choquantes. En fait, le côté « littérature jeunesse » est surtout palpable au niveau des personnages. Nous suivons en effet des ados de 15-17 ans, un groupe de filles et un autre de garçons, avec toutes les histoires de cœur, les petites rivalités et les clashs auxquels on peut s’attendre de la part de jeunes de cet âge. Les individualités sont bien marquées et les personnalités fouillées. L’auteur parvient à nous les rendre proches grâce à un important travail sur les caractères, nous dévoilant peu à peu leurs qualités et leurs faiblesses, leurs fêlures et leurs espoirs et toute leur histoire intime. Un joli travail sur la psychologie de chacun qui constitue sans conteste l’une des réussites de ce roman.

On est donc d’autant plus surpris du changement radical (dont je ne dirai rien pour ne pas déflorer l’intrigue) qui s’opère chez eux en cours de route. Un bouleversement déstabilisant pour le lecteur, dangereux pour la cohésion du roman et qui, tout compte fait – n’apporte pas de réelle plus-value à l’intrigue. L’auteur s’en sort heureusement bien en conservant l’essentiel, c’est-à-dire l’esprit de corps qui nait des épreuves, l’amitié forgée dans l’adversité et l’amour triomphant des difficultés ! La conclusion m’a en revanche laissé un peu sceptique par son côté un peu trop ouvert. A moins qu’une suite ne soit prévue ?

Editions du Rouergue - Epik - 2019

 

4 décembre 2019

LA CITE DU FUTUR - ROBERT CHARLES WILSON

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1872 : les hommes du futur ont créé dans les plaines de l’Illinois la cité de Futurity, deux immenses tours jumelles servant de porte d’accès aux touristes du XXIème siécle et de barnum technologique à destination des américains du cru. Pour avoir sauvé la vie du président Grant, Jesse Cullum, un autochtone affecté à la sécurité, se voit proposer une promotion. En compagnie d’une ancienne « marine », il enquêtera désormais sur le trafic d’objets du futur. Leurs investigations vont emmener les deux partenaires bien plus loin qu’ils ne le supposaient 

Le thème du voyage temporel est un sujet qui intéresse visiblement beaucoup Robert Charles Wilson. Il lui a consacré plusieurs romans dans lesquels il a exprimé cet intérêt de façon tantôt classique (A travers temps), tantôt  insolite (Les chronolithes). Ici, l’approche apparaît de prime abord très conventionnelle. Il y a une porte temporelle au fonds d’un bunker ultra protégé qui n’est pas sans rappeler la Stargate de la série télévisée, ainsi que ces inévitables scènes où les héros se tirent d’affaire grâce à leurs connaissances du futur et quelques objets d’une technologie toute neuve. Pourtant, ce n’est pas le voyage en lui-même qui intéresse l’auteur, ni les paradoxes qui l’accompagnent et qui sont d’ailleurs très vite évacués grâce à la notion de futurs multiples. Non, ce qui semble le passionner, c’est la confrontation de deux mondes et les réactions des gens face à l’inconnu et l’incompréhensible.

Ce choc des cultures – presque de civilisation - est plutôt bien restitué. Il occupe l’essentiel de la première des trois parties du livre, laquelle nous permet d’appréhender la nature des relations que les visiteurs du futur entretiennent avec les « locaux ». On est ainsi à même de mesurer le gouffre qui sépare leurs mentalités respectives, les premiers reprochant aux seconds leur racisme et leur misogynie tandis que ces derniers ont bien du mal à s’habituer à ces touristes venus d’un monde « de putains, de tapettes, de chinois et de nègres ». Le roman est riche de détails qui illustrent fort bien l’état d’esprit des uns et des autres, en particulier le sentiment de supériorité des « touristes » qui s’offusquent du manque d’hygiène de leurs hôtes mais s’interrogent aussi sur leurs responsabilités vis-à-vis d’eux (Peut-on influer sur leur destinée ? Est-il juste de leur refuser les connaissances qui permettraient de soulager certains de leurs maux ?).

Côté scénario, j’ai été moins séduit. Passées les deux premières parties où il est question de trafic d’armes du XXIème siècle et de fugitifs qui comptent refaire leur vie dans une jeune Amérique fantasmée, le récit se transforme en un thriller qui reprend le thème archi connu de la gosse de riche qui s’est enfuie pour faire la nique à son paternel et qu’il faut retrouver avant que le fenêtre temporelle ne se referme. C’est mené tambour battant, l’action est au rendez-vous, la reconstitution historique tient la route mais ça ne casse pas trois pattes à un canard. Fort heureusement, tout cela nous est raconté par Jesse, employé local de Futurity, qui traîne derrière lui un passé compliqué et un ennemi aussi vicieux que revanchard. Le duo qu’il forme avec Elisabeth, lui l’homme du passé, elle la femme du futur, et leur impossible histoire d’amour apporte au récit une touche sentimentale qui lui va bien sans toutefois le faire sombrer dans le sirupeux ou le larmoyant.

La qualité de ces personnages et la belle écriture de l’auteur m’ont donc une fois de plus happé dès les premières pages et j’avoue avoir eu du mal lâcher cette histoire avant que de l’avoir fini. D’autant qu’elle n’est pas seulement divertissante mais invite aussi à réfléchir. Peut-être verra-t-on alors dans les reproches adressés à Futurity par Jesse et quelques autres, une critique d’un capitalisme sans conscience qui s’installe, fait des profits en exploitant les richesses et les populations locales et se retire quand il n’y a plus rien à gagner, sans se soucier des conséquences de ses activités.

Denoël - Folio SF - 2019

20 novembre 2019

LES RATES - GILLES THOMAS

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Au chômage et sans aucun espoir de retrouver un emploi, Julien Méry accepte de participer à un projet scientifique ultra secret. En compagnie de cinq autres candidats, il se retrouve alors coupé du monde, prisonnier dans un domaine parfaitement clos et gardé par des vigiles peu amènes. Le temps passant, les jeunes cobayes s’interrogent sur leur devenir et l’angoisse s’installe chaque jour un peu plus. 

Les romans de Gilles Thomas représentent ce que la collection Anticipation du Fleuve Noir a produit de mieux : des récits d’aventures sans prétention mais bien construits avec un parfait dosage d’action, de personnages bien caractérisés, de back-grounds fouillés et des intrigues qui tiennent la route. La plupart du temps il s’agit d’histoires de science-fiction qui nous emmènent sur des planètes lointaines où la science la plus évoluée côtoie des peuples rétrogrades dans des ambiances souvent médiévales. Elle s’est aussi essayée avec beaucoup de bonheur au post-apo ainsi qu’en témoigne sa célèbre trilogie de l’Autoroute Sauvage.

« Les ratés » est en revanche un roman d’anticipation dont le thème n’est pas particulièrement original puisqu’il y est question de mutants dotés de pouvoirs psy et de leur inévitable lutte contre les méchants humains qui en sont dépourvus. Ce manque d’audace n’est toutefois pas bien grave puisque l’auteur s’intéresse plus à la manière dont ses héros acquièrent ces capacités hors normes qu’à la façon dont ils les utilisent. Le récit débute d’ailleurs par une longue entrée en matière qui nous montre pourquoi et comment Julien et ses compagnons d’infortune furent contraints de servir de cobaye à des scientifiques et des industriels sans scrupules.

On est de suite immergé dans une France alternative en proie à une gigantesque crise économique et l’on ressent parfaitement le marasme social où se débat le narrateur. Les CV sans réponses, les entretiens avec des cadres méprisants, les économies qui fondent, les repas sautés et la peur de la rue, son quotidien est parfaitement restitué. Il en va de même ensuite pour les conditions de vie dans le centre où doivent avoir lieu les expériences. Le domaine ultra-protégé où les volontaires jouissent d’un confort dont ils n’avaient plus l’habitude a tôt fait de se transformer en prison. Les brimades, la tension, les pressions s’enchaînent jusqu’à ce que souffle l’heure de la révolte… Quant à la façon dont leurs pouvoirs se font jour, elle est aussi très bien amenée de même que cette idée que les « talents » des uns et des autres doivent se conjuguer pour former un tout qui les rend quasi invincibles.

On regrettera sans doute une fin un peu précipitée qui, une fois n’est pas coutume, ne doit rien au format court de la collection mais découle des pouvoirs acquis par les personnages. C’est d’ailleurs toute la limite des histoires de mutants. Devenus tout-puissants, les héros ne risquent plus grand-chose et le lecteur cesse alors de s’inquiéter de leur sort. Un état de fait que j’avais déjà pu constater dans un précédent roman de l’auteur et qui l’avait contraint, là aussi, à hâter sa conclusion.(cf : Les hommes marqués). Mais qu’importe ce petit bémol puisque le voyage en compagnie de Julien, Léna, Michel et les autres aura été bien agréable !

Fleuve Noir Anticiaption - 1989

2 octobre 2019

LA TRACE DES RÊVES - JEAN-PIERRE ANDREVON

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Treize hommes s’éveillent en même temps dans les profondeurs d’une caverne, sans autres connaissances que leur nom. Après quelques instants de stupeur, ils s’aventurent à l’extérieur où ils découvrent une faune et une flore étonnante ainsi que bien d’autres surprises : des femmes, d’autres hommes, des dieux… 

S’il n’avait pas été écrit par Jean-Pierre Andrevon, j’aurai sans doute eu beaucoup de mal à aller au bout de ce roman de plus de 300 pages. Ce n’est pas que l’histoire soit mauvaise, mais l’intrigue – disons plutôt le fil conducteur – est tellement ténue et prévisible qu’elle n’incite guère à persévérer dans notre lecture. Heureusement, la belle écriture de l’auteur et cette façon bien à lui de traiter des rapports humains ont une fois de plus fait merveille. Il faut dire qu’en la matière, il avait largement de quoi faire. Il nous propose en effet de suivre quelques dizaines d’individus sortis d’un long sommeil cryogénique et ayant tout oublié de leur existence. Une idée qui lui permet de nous montrer par le menu l’éveil à la conscience de ces hommes et de ses femmes ainsi que le lent apprentissage de leur condition humaine.

Il fait preuve pour cela d’une belle imagination et d’un grand sens de la déduction pour nous faire ressentir leurs premières sensations (faim, soif, fatigue) et leurs premiers sentiments (colère, amitié, amour). On assiste à la transformation de ces chasseurs-cueilleurs un peu frustes en membres d’une communauté villageoise soudée où chacun se spécialise et où les découvertes (feu, artisanat, écriture..) se succèdent à un rythme effréné. Malheureusement, d’autres concepts tels que la religion et la guerre seront également de la partie… C’est donc tout un pan de l’histoire de l’humanité que nous revivons en accéléré, un peu comme si des générations et des générations de Cro-Magnon défilaient sous nos yeux pour nous faire revivre leur longue épopée sur le chemin de la connaissance et de l’organisation sociale.

L’histoire prend une tournure radicalement différente lorsque la petite communauté tombe sur les traces des humains qui les ont précédés. Voyant en eux leurs créateurs ou leurs dieux, ils se lancent alors dans la dangereuse quête de leurs origines dont, ainsi que je l’ai dit plus haut, on imagine assez facilement sur quoi elle va aboutir. Après quelques vilaines rencontres et des scènes fortes en émotions, les survivants obtiendront toutes les réponses à leurs questions métaphysiques, et plus encore. Quant au lecteur, il aura passé un agréable moment en compagnie de personnages attachants en qui il se reconnaîtra sans doute un peu.

Le Livre de Poche - 1995

14 juillet 2019

BLUE - JOËL HOUSSIN

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Pour le quinquagénaire que je suis, Il est bien difficile de ne pas faire de lien entre "Blue" et "Les Guerrier de la nuit", ce film de Walter Hill sorti dans les salles en 1979. Certes, le film a pour cadre le New-York des seventies et non un Paris post-apocalyptique mais, cette différence exceptée, les deux œuvres se ressemblent tout de même sacrément. Elles partagent notamment une atmosphère est un thème fort proches puisqu’il est question dans les deux cas de gangs urbains ultra violents qui se livrent une guerre sans merci ponctuée de trêves et, plus rarement, d’alliances.

Une bonne part du roman est tout naturellement consacrée aux combats de toute nature au cours desquels les différents clans font preuve de la même sauvagerie, se distinguant seulement par leur façon de liquider leurs adversaires. Les « Saignants » sont ainsi adeptes des armes blanches, les « Youves » préfèrent les armes à feu tandis que les « Bouleurs » utilisent la plaque d’acier qu’ils se font greffer sur le front pour estourbir les malchanceux qui croisent leur chemin. Quant à Blue, c’est le chef des « Patineurs », le clan le plus puissant du moment qui règne sur les ruines du Trocadero grâce à la mobilité de ses truands équipés de rollers. Une suprématie qui ne le satisfait toutefois pas. Ce qu’il veut Blue, c’est franchir le Mur, la gigantesque barrière de béton qui ceinture la capitale. Mais pour cela, il faut anéantir les innombrables guerriers télépathes armés de lasers qui opposent à toute tentative de franchissement une résistance farouche. D’autres que lui, et de plus puissants, s’y sont déjà cassé les dents. Alors il est contraint de trouver des alliés et même, c’est un comble, de solliciter l’aide des Saignants.

Toute l’intrigue va donc reposer sur les relations entre Blue et les autres chefs de gang. Suspicions, trahisons, vengeances, le jeu de la haine et de la diplomatie va s’exprimer dans toute sa cruauté avec ce qu’il faut de meurtres et de règlements de comptes. C’est sans doute un peu léger niveau scénario mais Joël Houssin a du métier. Il fait intervenir de nombreux personnages de premier plan et initie suffisamment d’intrigues parallèles pour maintenir un suspens constant. Cela permet d’atteindre sans ennui la bataille finale, véritable point d’orgue du roman au terme duquel on espère découvrir ce qui se cache derrière le mur. La révélation sera à la hauteur de nos attentes : sombre et grandiose. Dérisoire aussi, avec un petit goût de cendre, surtout pour les personnages !

Fleuve Noir Anticipation - 1982

23 juin 2019

SOLEIL VERT - HARRY HARRISON

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Andy Rush est un jeune flic new-yorkais chargé de retrouver l’assassin d’un gros ponte du marché noir. Une mission d’autant plus compliquée que Billy, le meurtrier, a trouvé refuge parmi les millions de sans-abri que compte la ville surpeuplée. Entre son enquête et la répression des manifestations de plus en plus violentes, Andy n’ a que peu de temps à consacrer à la jolie Shirl qui vit de plus en plus mal leurs conditions de vie précaires… 

Il est assez rare qu’une adaptation cinématographique soit meilleure que le livre dont elle s’inspire. C’est pourtant le cas avec ce roman d’Harry Harrison qui souffre indubitablement de la comparaison qu’on ne peut manquer de faire avec le film de Richard Fleischer. Difficile en effet de lutter contre Charlton Heston et Edward G. Robinson ou d’oublier des images aussi frappantes que l’euthanasie du vieux Sol et les manifestants écrasés par les bulldozers. Difficile surtout de faire l’impasse sur la terrible révélation finale. Or si l’intrigue du film et celle du roman différent très peu, le mystère autour de l'approvisionnement alimentaire de la population n'existe pas dans le second. On doit donc se contenter d'une enquête toute simple sur l'assassinat d'un mafieux qui avait des accointances politiques et de la traque de son assassin. Une enquête guère passionnante qui me fait penser qu’elle n’est peut-être qu’un alibi permettant à l’auteur de nous immerger dans ce New-York de 1999 pour nous proposer une tranche de vie de quelques-uns de ses 35 millions d’habitants.

Et de ce point de vue, le roman est tout à fait réussi. En compagnie d’Andy, de Shirl et de Billy nous plongeons dans cette cité tentaculaire où la richesse la plus tapageuse côtoie l’extrême misère. Immeubles insalubres et surpeuplés, rationnement de l’eau et de la nourriture, marché noir et corruption généralisée, on a le sentiment d’évoluer dans une société tiers-mondisée et sans avenir. La survie devient une lutte quotidienne et, semble-t-il, perdue d’avance. Les responsables - surexploitation des ressources naturelles, pollution - sont clairement désignés et ne surprendront pas le lecteur de 2019. L’auteur met en revanche l’accent sur les effets dévastateurs d’une démographie incontrôlée, n’hésitant pas à pointer du doigt certains responsables, au premier rang desquels les religions et leurs dogmes.

Bon, le roman se passe en 1999 et force est de constater que, 20 ans plus tard, nous n'en sommes pas encore arrivés à cette situation extrême. Ceci étant et vu notre mode de vie, l’échéance se rapproche de plus en plus vite. Sept milliards d’habitants, 10 milliards, 15 milliards, la bombe à retardement écologique, comme un gros soleil vert, finira quand même par exploser.

Pocket SF - 1988

9 juin 2019

DANGER, PARKING MINE ! - SERGE BRUSSOLO

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Dans un monde et une société indéterminés mais qui semblent bien proches de sombrer, une unité de l’armée veille sur une zone protégée où vivent deux clans ennemis. Chaque année les deux peuples s’affrontent dans un combat épique, ceux du sol se lançant à l’assaut des tours où vivent leurs adversaires. Mais cette année pourrait bien être celle du dernier combat, de l’ultime bataille… 

« Danger, parking miné ! » est un Brussolo pur jus quoiqu’un peu en-deçà de sa production habituelle pour ce qui est du nombre et de la qualité de ces idées époustouflantes qui sont sa marque de fabrique. Ici l’histoire se résume à la confrontation entre deux tribus dont le mode de vie et les coutumes s’opposent à peu près sur tout. Une intrigue relativement faible heureusement compensée par la présentation passionnante de ces deux clans, peuples, sectes, on ne sait pas trop comment les qualifier. La description de leur univers est en effet d’une précision redoutable. L’auteur fait preuve d’une rigueur et d’un sens du détail quasi scientifiques et on a parfois l’impression de lire une étude anthropologique.

Le roman débute par deux chapitres qui servent d’introduction, un peu, et à planter le décor, beaucoup. Ce dernier se limite à un morceau de ville dominé par quelques buildings qui constitue une sorte de réserve naturelle dans laquelle vivent deux peuples qui ont considérablement régressés et que, pour d’obscures raisons, le pouvoir a décidé de protéger de toute influence extérieure afin d’observer leur évolution. Deux peuplades ennemies donc mais qui partagent une origine commune ou plutôt, qui se sont constitués sur un même rejet de la société.

Il y a d’abord les Anonymes qui ont colonisés les parkings au pied des immeubles et qui vivent parmi les ruines des infrastructures et les carcasses de voitures sans pouvoir pénétrer dans les tours dont les accès ont été murés. Leur crédo, on s’en doute vu leur nom, est l’anonymat. Afin de ne plus être fichés, répertoriés, archivés, ils ont décidés de s’affranchir de tout ce qui permettait de les individualiser et donc de les identifier. Finis les noms et les adresses, adieu les numéros, de téléphone, de compte bancaire, de sécurité sociale… La distinction est bannie, l’uniformité devient la règle. Tous les points de repères sont gommés. Il n’y a plus de couples ni de familles et les enfants changent de nourrice chaque année pour éviter le moindre attachement. Tous les anonymes sont vêtus du même imperméable de caoutchouc noir et leurs visages sont tatoués de trois bandes horizontales de manière à amoindrir les traits distinctifs que sont les yeux, le nez et la bouche…

Les Hypernommés ont en revanche un culte de la personnalité très affirmé dont la manifestation la plus évidente réside dans leurs noms à rallonge composés de surnoms et de qualificatifs qui résument les évènements qui ont jalonnés leur vie. Ils sont les descendants des agents de maintenances des buildings qui ont fini par emménager à demeure en haut des tours pour échapper à la pollution et à des conditions de vie au sol de plus en plus dégradées. Ils continuent désormais de vivre au sommet des immeubles où ils entretiennent avec dévotion les gigantesques enseignes néons qui les coiffent provoquant ainsi la haine des anonymes qui y voient une atteinte caractérisée à leur mode de vie.

La découverte de ces tribus rivales se fait par l’entremise de l’un de leur membre que nous suivons sur quelques journées. Deux héros qui n’en sont pas vraiment puisque Nath-Freuden-Yellow-Anchor-Sextant-bleu-du-cap-anglais et la jeune anonyme n’ont aucune prise sur les évènements et ne donnent pas franchement envie de s’identifier à eux ou de frémir pour leur sécurité. Ce serait de toute façon peine perdue puisque tout se termine sur un gigantesque combat entre les deux groupes ethniques et la mort de presque tous les protagonistes de l’histoire. Bref, une fin tout à fait brussolienne qui ne résout rien et qui se termine mal !

Fleuve Noir Anticipation - 1986

31 mars 2019

LE TERRITOIRE HUMAIN - MICHEL JEURY

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Sous la férule du Grand Etat II, il est bien difficile de trouver sa place. Que vous soyez un pauvre étudiant, la fille du directeur de l’AIRE de Normandie ou un estimé procurateur, tout semble joué d’avance. Seul le Timindia, pays de rêve et de folie où furent jadis déportés les opposants politiques semble en mesure d’offrir quelques perspectives. Mais qui peut l’affirmer avec certitude ? 

L’une des raisons pour lesquelles j’aime autant la science-fiction c’est qu’elle laisse aux écrivains une liberté quasi totale qui leur permet toutes les audaces sans être freinés par les contingences de la réalité et du plausible. Mais, pour que les lecteurs puissent pénétrer leur univers, encore faut-il que les auteurs leur en donne les clés et veillent à leur offrir des repères suffisants pour visualiser leur monde et, pourquoi-pas, s’identifier à leurs personnages. Or, qu’il s’agisse des protagonistes du roman, du décor ou de l’intrigue, je suis resté totalement extérieur à cette histoire de Michel Jeury.

C’est d’abord avec ses personnages que j’ai eu du mal à me familiariser. On ne sait pas grand-chose d’eux, leurs motivations restent obscures et leur comportement est le plus souvent imprévisible voire même proche de la folie. Qu’est-ce qui pousse Jonas Claude à entrer en opposition avec le gouvernement mondial ? Dona Rejren n’est-elle qu’une gosse de riche en rupture avec le système ? Qu’espère Jaël Denak en se réfugiant au Timindia ? Beaucoup de questions, aucune réponse. Bien difficile dans ces conditions d’éprouver de l’empathie à leur égard ou de comprendre leurs raisonnements et leurs aspirations.

Idem pour ce qui est de l’univers. On n’en sait pas assez même si l’on imagine sans trop de mal ce qui a pu conduire notre planète à son et état présent : capitalisme débridé, apocalypse écologique et régime dictatorial. Mais là encore l’auteur ne va pas au fond des choses. Exception faite d'une sorte de poste frontière, on ne visite pas le Timindia, ce territoire mystérieux qui semble être l’enjeu de toutes les convoitises et on ne connaît du reste du monde qu’un château normand ou une résidence marocaine. Il y a bien un long passage qui se déroule dans une sorte de campus où résident les jeunes convoqués au service civique mais les descriptions restent assez confuses et ne permettent pas de visualiser correctement les lieux et leurs occupants. On n’en voit ni le début ni la fin, les gens y errent sans but, se heurtent et se rencontrent sans vraiment se lier nous laissant une impression de vacuité assez désagréable.

Quant à l’intrigue, je ne sais qu'en dire ou en penser. On devine un jeu de pouvoirs entre industriels et politiques, une révolution de palais et quelques intérêts particuliers mais cela reste trop flou pour s'y retrouver. D'une manière générale "Le territoire humain" est un roman abscons et fort étrange dans lequel on a du mal à pénétrer et dont on n’est pas mécontent de sortir. Ce n’était sans doute pas la meilleure porte d’entrée dans l’œuvre de l’auteur et je retenterai sans doute ma chance avec Jeury un autre jour.

Pocket SF - 1985

20 janvier 2019

POUR UNE POIGNEE D'HELIX POMATIAS - MICHEL PAGEL

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Chris Malet est un mutant capable de pénétrer au cœur des œuvres romanesques pour en vivre les aventures et, à l’occasion, en changer le déroulement. Il travaille pour le compte des services secrets français qui utilisent son don pour modifier les romans qui porteraient atteinte au prestige de la nation. Sa dernière mission consiste à protéger la gastronomie française en empêchant qu’un personnage ne meure après avoir mangé des escargots de Bourgogne. Un travail qui pourrait être facile si le gourmet en question n’avait élu domicile dans un roman gore... 

Encore un Fleuve Noir Anticipation construit sur une idée foncièrement originale mais dont le traitement laisse malheureusement à désirer. Il y avait pourtant de quoi faire avec ce personnage capable de s’immiscer à l’intérieur des romans et d’en modifier la trame. Avec un tel sujet, on était en droit d’espérer une histoire passionnante qui nous aurait, pourquoi pas, permis de revisiter quelques-unes des grandes œuvres de la littérature.

Hélas, Michel Pagel a choisi une approche purement humoristique et son livre n’est, de bout en bout, qu’une parodie poussive des différents genres de la litt’ pop. Cela commence comme un roman gore, se poursuit à la manière d’un polar avant de se transformer en roman d’espionnage puis en roman d’aventures. Il fait appel à tous les stéréotypes et poncifs de ces genres et convoque sans aucune vergogne les figures traditionnelles du policier désabusé, du serial killer, de la jolie espionne et du savant fou.

Sans doute faut-il voir ce livre comme un hommage appuyé à la littérature populaire. C’est bourré de clins d'œil ou d’images assez sympathiques et les apparitions de l’écrivain en plein milieu de son histoire ainsi que les innombrables notes de bas de page entretiennent une certaine complicité entre l’auteur et son lecteur. Le souci, c’est qu’on ne dépasse jamais le stade de la gentille pochade, celle qui vous arrache un sourire de temps en temps mais qui peine à vous tenir en haleine.

Le livre étant heureusement fort court on parvient tout de même à son terme sans trop s’ennuyer mais il s’agit là d’une bien maigre consolation. Et comme si ce n’était pas suffisant, l’auteur ne nous offre même pas une fin digne de ce nom et conclut son histoire sur la promesse d'une suite qui, bien sûr, ne vit jamais le jour. "Pour une poignée d'Helix Pomatias" rejoint donc la longue liste de ces FNA qui, sans être franchement mauvais, ne contribuent pas à relever le niveau général de la collection. 

Fleuve Noir Anticipation - 1988

19 août 2018

SILO - HUGH HOWEY

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Le silo est une structure souterraine de plus de 140 étages dans laquelle vivent les descendants d’une catastrophe de nature indéterminée, quelques milliers d’individus soumis à des lois strictes et une organisation rigoureuse destinée à permettre leur survie dans un espace extrêmement restreint. Chaque habitant se voit ainsi assigné un travail, un conjoint et seule une loterie détermine s’il aura ou non des enfants. Toute contestation, toute tentative d’émancipation ou de remise en cause du dogme officiel entraîne un bannissement immédiat hors du silo, c’est-à-dire la mort à très courte échéance. En enquêtant sur la mort du maire de la cité, le shérif Juliette Nichols se rend compte que l’organisation du silo est fondée sur un gigantesque mensonge. Elle va alors s’employer à faire éclater la vérité. 

Silo est un phénomène littéraire. D’abord publiées à compte d’auteur en version numérique, les nouvelles de Hugh Howey rencontrent un succès immédiat qui permet leur réédition en un volume, lequel va lui-même connaître une fantastique carrière de best-seller. Pour ma part, je n’avais pas prévu de céder à la « silomania », non pour me distinguer mais parce que son sujet me paraissait passablement éculé. Il faut dire que des récits de sociétés souterraines créées pour survivre à l’apocalypse, j’en ai déjà lus un bon nombre, quatre rien que dans la collection Anticipation du Fleuve Noir (« Malterre » de Hugues Douriaux, « L’heure perdue » de Guy Charmasson, « La légende des niveaux fermés » de Gilles Thomas et « Divine entreprise » de Roger Facon) sans oublier bien sûr le plus que célèbre « Age de cristal » adapté tant au cinéma qu’à la télévision. Dans ces conditions, difficile d’imaginer quelque chose de neuf sur un sujet aussi rabâché.

Et puis Noël est passé par là et je l’ai trouvé au fond de ma chaussette. Bien obligé de le lire, j’ai encore attendu quelques mois afin de profiter de mes deux semaines de farniente estival pour me plonger dans ce pavé de plus de 700 pages. Finalement, il ne m’aura pas fallu plus de trois jours pour en venir à bout, ce qui en dit long sur sa capacité à tenir le lecteur en haleine. Et pourtant ça n’était pas gagné d’avance. J’ai même cru que mes craintes allaient se réaliser en découvrant l’univers du silo qui correspondait en tout point à ce que je m’attendais à y trouver, c’est-à-dire une société hiérarchisée et compartimentée, une gestion stricte des ressources et ses conséquences sur la vie sociale, des cultures hydroponiques et bien sûr de vilains dirigeants qui mentent à leurs concitoyens pour faire perdurer un système qui les avantage. Mais cette impression de déjà lu n’a pas duré bien longtemps, ou plutôt, elle fut largement compensée par un traitement original et tout à fait nouveau du sujet.

Tout d’abord, le roman de Hugh Howey commence là où la plupart des récits du genre se terminent. Dès les premiers chapitres, nous savons à quoi nous en tenir sur la nature de la société et sur le fait que «  l’extérieur » est sans doute bien différent de ce qu’il paraît être. Le scénario ne repose donc pas sur cette seule découverte mais sur une succession de rebondissements. C’est d’ailleurs la grande force de l’auteur que de parvenir à relancer constamment l’intrigue. On est en présence d’un véritable page-turner où chaque chapitre se termine sur la promesse d’une révélation.

En second lieu il convient de signaler que l’action est épaulée par de nombreux personnages de premier plan. Cela permet de suivre différents fils narratifs et d’introduire un peu de variété dans le récit. On suit ainsi à tour de rôle les aventures de Juliette hors du silo, la révolte des mécanos dans les plus bas étages ou la formation de Lukas au difficile métier de dirigeant. Ces personnages ont de la consistance, un vécu qui nous est abondamment détaillé et des espoirs dans un futur pourtant incertain. On apprend à les connaître, on s’attache à eux même si Hugh Howey n’hésite pas à les faire disparaître parfois fort rapidement.

Enfin, l’épaisseur du livre lui permet de peaufiner son décor. On a tout le temps de s’imprégner de cet univers si particulier où il faut près de trois jours pour parcourir les 144 étages qui le composent. Il y a quelques jolies trouvailles comme les ombres, ces apprentis qui suivent pas à pas le travailleur qu’ils sont appelés à remplacer un jour et, d’une manière générale, l’atmosphère sonne plutôt juste.

Le livre se termine malheureusement sur une fin provisoire qui appelle une suite. Celle-ci a été publiée un an après et, pour faire bonne mesure, elle a été précédée d’une préquelle. L’apprenti écrivain qui s’auto-éditait sur le web a bien grandi…

Actes Sud - Le Livre de Poche - 2016

5 juin 2018

MARINA - CARLOS RUIZ ZAFON

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Dès qu’il le peut, le jeune Oscar s’échappe du pensionnat où il est interne pour déambuler dans les quartiers les plus reculés de Barcelone. A l’occasion de l’une de ces virées il rencontre Marina, une fille de son âge qui vit avec son père malade dans une villa décrépite. A l’affut de la moindre aventure, les deux ados s’intéressent à une femme qui, chaque dimanche, vient fleurir une tombe ornée d’un étrange papillon noir. Qui est-elle ? Quelle est l’identité de l’occupant de cette tombe anonyme ? Déterminés à percer ces secrets, Oscar et Marina vont se trouver confrontés aux ultimes rebondissements d’un mystère vieux de trente ans.                                                            

Bien que paru en France après les deux immenses succès littéraires que furent « L’ombre du vent » et « Le jeu de l'ange », « Marina » a été rédigé quelques années auparavant. On s’en rend immédiatement compte en constatant qu’il contient en germe ce qui fera le succès de ses œuvres futures. La ressemblance avec « L’ombre du vent » est d’ailleurs pour le moins frappante puisque la plupart des thèmes de ce roman s’y trouvent déjà abordés avec cet d’adolescent qui enquête sur la vie d’un homme disparut trente ans plus tôt, des amours contrariées et une relation père/fille qui n’est pas sans rappeler celle qui unit Daniel Sempere à son père. Sans oublier bien sûr cette Barcelone d’ombres et de mystère qu’il affectionne tant et où tout semble possible.

Carlos Ruiz Zafon a un véritable don pour créer des ambiances étranges et ténébreuses. Villa en ruine, cimetière, égouts, théâtre abandonné, il aime évoquer des lieux sombres et déserts, propres à susciter l’angoisse des protagonistes de son histoire et l’intérêt de son lecteur. Ici une foule de détails (les mannequins, la serre…) et de personnages (l’assassin à l’odeur infecte, la femme défigurée…) viennent ajouter à cette atmosphère inquiétante et embrouiller à plaisir une intrigue retorse. Plus le récit avance, plus nous en apprenons sur les méandres de cette sombre histoire et plus la vérité semble nous échapper.

C’est d’ailleurs une habitude de l’auteur que de faire progresser les recherches de ses héros grâce à une succession de confessions qui, bien souvent, compliquent les choses davantage qu’elles ne les éclairent. Ici, nous commençons par une simple énigme concernant une tombe sans nom pour nous retrouver emportés dans une vaste affaire de malversation financière, d’expérience interdite et de vengeance. Une histoire où il sera aussi question de monstres et d’immortalité car, si les romans du « Cycle du cimetière des livres oubliés » ne faisaient que flirter avec le fantastique, « Marina » y entre de plain-pied.

Il lui manque finalement peu de choses pour se hisser au niveau des opus suivants, un style un peu plus solide et quelques respirations dans le défilement des péripéties. Il eut aussi fallu travailler davantage sur le back-ground afin de parvenir à une immersion plus complète dans la capitale catalane. On s’y déplace beaucoup, on visite quantité d’endroits, on y prend le tramway ou le téléphérique mais il manque ce qui faisait l’une des qualités des autres romans : ce petit peuple barcelonais qui apportait au récit sa véracité et sa saveur. Ici, la toile de fond est à ce point délaissée que, si l’auteur ne l’avait précisé, on serait incapable de deviner que l’histoire se déroule en 1980 !

« Marina » est donc un roman mineur dans l’œuvre de Zafon mais il préfigure sans conteste ses réussites à venir.

Robert Laffont - 2011

18 mai 2018

LES CHRONOLITHES - ROBERT CHARLES WILSON

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En 2021 Scott Warden réside avec sa femme et sa fille en Thaïlande quand surgit près de Chumphon le premier chronolithe, un monument célébrant la victoire d’un certain Kuin survenue en 2041. Il ignore alors qu'il s'agit du premier d'une longue série et que son existence et celles de ses proches seront étroitement liées à ces étranges manifestations du futur.

Avant d’entamer la lecture de ce roman je comptais déjà deux RCW à mon compteur : « Darwinia » et « A travers temps ». Le premier comportait une idée époustouflante mais bien mal exploitée. Pour le second c’était exactement l’inverse : un sujet extrêmement classique (le voyage temporel) mais traité de fort agréable manière. Avec « Les chronolithes », l’auteur a réussi la synthèse de ces deux exigences : originalité et traitement intelligent.

Pour ce qui est de l'originalité il est vrai que l'on est dans le haut de gamme même si c'est une nouvelle fois le temps et ses paradoxes qui sont conviés. Imaginez de gigantesques obélisques qui surgissent un peu partout sur Terre et qui commémorent les victoires d'un conquérant... 20 ans plus tard ! Un tel postulat pose naturellement un grand nombre de questions dont on espère des révélations exceptionnelles. Qui est ce fameux Kuin qui figure sur ces incroyables monuments, est-il de nature humaine ou extra-terrestre, comment s’y prend-il pour les faire surgir dans le passé et bien sûr pourquoi ? La réponse à ces interrogations sera bien évidemment au cœur du récit avec une autre, sans doute la plus importante de toutes : peut-on empêcher ce futur angoissant de se produire.

Pour enquêter sur ce phénomène l’auteur a bien sûr réuni quelques grosses têtes. Il y a là Sulamit Chopra, une physicienne de renom aux théories aussi surprenantes que son physique et quelques autres scientifiques en compagnie desquels nous faisons connaissance avec des théories aussi absconses que les turbulences Tau ou les espaces Calabi-Yau. Heureusement, il y a aussi Scott Warden, le héros de l’histoire, dont la présence dans l’équipe de Sulamit oblige les scientifiques à se mettre à son niveau – et au notre- et à vulgariser ce qu’il faut pour nous empêcher de lâcher prise. Malgré tout, j’ai craint un moment que l'histoire ne bascule dans la hard-science pure et dure et que l’auteur ne finisse par nous endormir avec ses spéculations difficilement compréhensibles. Mais non. Il nous ramène très vite à un niveau plus intime et à des considérations plus terre à terre.

Dès la seconde partie (sur les trois que compte le roman), Scott reprend sa liberté pour s'occuper de sa famille. L'intrigue prend alors un tour bien différent qui s'apparente même le temps de quelques chapitres à une enquête policière avec exfiltration et tout et tout. Dès lors, l’histoire s’attache au quotidien de Scott, à celui de son ex, de sa fille, de sa nouvelle compagne… L’histoire couvre en effet une période d’une vingtaine d’années qui nous permettent de constater de quelle façon leur vie est impactée par cet évènement.

Robert Charles Wilson a particulièrement soigné le back-ground. Ses descriptions d'un futur pas très lointain ou le monde est confronté à une redoutable crise ecolomique (ou éconogique, c'est vous qui voyez !) et où les progrès scientifiques (télécommunications, santé) voisinent avec une misère d’un autre siècle (tickets de rationnement, troc, soupe populaire…) sont sobres mais frappantes. Mais l’influence des chronolithes se fait aussi sentir sur le plan moral et l’émergence de mouvements et de sectes favorables au conquérant du futur jouera aussi un rôle de premier plan.

Pour autant, RCW n’a pas oublié son sujet en cours de route. Il explore plus particulièrement la notion de « Boucle de rétroaction », un concept passionnant selon lequel la connaissance d’un évènement du futur agirait inconsciemment sur nos actes et favoriserait donc sa réalisation. Une idée qui n’est pas du goût de Sulamit Chopra qui lui oppose sa conviction que rien n’est jamais écrit et que le futur se forge dans le présent et non pas le contraire...

Denoël - Lunes d'Encre - 2003

23 avril 2018

LE LIVRE D'OR DE LA SCIENCE-FICTION - JOHN WYNDHAM

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Editée dans le courant des années quatre-vingts par les éditions Pocket, la collection « Le livre d’or de la Science-Fiction » s’était donné pour objectif de mettre en lumière quelques grands noms de la SF au travers de leur talent de novelliste. Parmi eux, la place de Wyndham n’est assurément pas usurpée. Il est en effet l’un des plus célèbres représentant de l’école britannique et le papa de « La révolte des Triffides », des « Coucous de Midwich » et de « Choky ». En dix nouvelles - dont sa toute première parue en 1931 - nous découvrons des textes appartenant à toutes les branches de la SF (space opera, voyage temporel, invasion ET) avec même quelques intrusions dans le domaine du fantastique. Des textes au ton généralement assez léger avec un humour parfois franc et grossier mais le plus souvent beaucoup plus subtil, ironique voire même cruel.

Le troc des mondes est l’histoire d’une invasion extra temporelle : et si nos lointains descendants nous obligeaient à échanger leur planète vieillissante contre la nôtre ?

Le monstre invisible nous démontre que l’auteur de "Choky" sait faire peur et n’hésite pas à donner dans l'hémoglobine avec un texte où il est question d’une mystérieuse entité extra-terrestre qui se nourrit d’à peu près tout ce qui passe à sa portée.

Adaptation commence comme une histoire classique de conquête et de terraformation de la planète Mars et se termine sur un retournement complet de point de vue : et si c'était à l'homme de s'adapter à son environnement ?

Indiscrets passe-temps de Pawley ressemble fort au « Martiens go home » de Fredric Brown sauf qu’ici ce ne sont pas de facétieux ET qui ennuient les habitants de Westwich mais des voyageurs du futur venant observer la façon dont vivaient leurs ancêtres.

Péril rouge est un petit space opera assez classique où il est question d’une entité extra-terrestre ressemblant à une gelée rouge qui se propage dangereusement dans l’univers. Toute comparaison avec certaine doctrine communiste ne serait absolument pas fortuite.

La roue m'a rappelé la fin de "Ravage" de René Barjavel. Dans un village qui semble vivre à l’ère du néolithique un jeune garçon qui vient d’inventer la roue est condamné par sa communauté. Son grand-père lui explique pourquoi toute forme de progrès est taboue.

Casse-tête chinois est la nouvelle la plus délibérément comique du recueil. Avec ce texte qui met en scène les troubles causés par l’introduction d’un dragon asiatique au Pays de Galles, Wyndham en profite pour égratigner de nouveau le communisme au travers d’un militant syndical ridicule et outrancier tout en se moquant des gallois et de leurs traditions.

Abus de confiance appartient également au genre fantastique. Un petit échantillon de londoniens est précipité en enfer. Ils vont constater que le monde des ténèbres, comme le paradis, n’engage que ceux qui y croient.

Ce rêve étrange et pénétrant est une nouvelle anecdotique et sans grand intérêt qui nous conte les déboires de deux femmes qu’un homme vient visiter dans leurs rêves.

La quête aléatoire est une jolie histoire d’amour qui oscille entre rêve et réalité et où il est question du passage du temps et des caprices de la vie.

Pocket - Le Livre d'Or de la Science-Fiction - 1987

25 février 2018

VENUS PLUS X - THEODORE STURGEON

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Lorsqu’il se réveille après ce qui ressemble à un long cauchemar, Charlie Johns découvre avec stupeur qu’il a été catapulté dans un lointain futur où hommes et femmes ont laissé place aux ledoms, une race androgyne extrêmement évoluée. Accueilli avec chaleur et gentillesse, il va de découvertes en révélations avant de soupçonner ses charmants hôtes de dissimuler des intentions peut-être moins désintéressées qu’il n’y parait.

Presque tous les romans de Theodore Sturgeon s’intéressent aux relations humaines et au vivre ensemble. Avec toujours beaucoup de sensibilité, il y prône la tolérance et appelle à surmonter toutes les différences, qu’elles soient fondées sur le physique (Cristal qui songe) ou sur le mental (Les plus qu’humains). Ici, c’est aux relations hommes/femmes qu’il s’intéresse et, dans une moindre mesure, à l’amour et à l’éducation que nous donnons à nos enfants.

Avec « Vénus plus X », il nous propose une histoire un peu déconcertante puisqu’elle alterne de longs passages dans un monde futuriste et d’autres, plus courts, se déroulant à notre époque ou du moins celle de l’auteur lorsqu’il écrivit son roman. La première n’a a priori rien de particulièrement surprenante. L’auteur utilise la trame ultra-classique de l’homme du XXème siècle (ou du XXIème, j’ai souvent tendance à oublier que nous avons changé de siècle et de millénaire !) confronté à une société nettement plus développée que la sienne. Nous sommes cette fois en présence d’un voyageur du temps projeté à son corps défendant dans un lointain futur et qui constate que la Terre et ses habitants ont bien évolués.

Il faut dire que ce qu’il découvre a de quoi l’étonner. Le monde Ledom surprend autant pas ses manifestations architecturales et technologiques que par le mode de vie de ses habitants. On est en présence d’une sorte d’utopie new age, une société un peu naïve où les hippies seraient parvenus à imposer leurs vues : vie pastorale, méditation de groupe, collectivisme… Un retour à la nature et à la simplicité toutefois tempéré par une science incroyablement avancée. Le premier tiers du roman est d’ailleurs pour une bonne part consacré à la description de toutes leurs inventions dont les plus fascinantes sont les Champs-A, des champs de force utilisés pour les déplacements, les constructions et la médecine, et le cérébrostyle qui permet d’acquérir n’importe quelle connaissance en quelques minutes.

Mais le caractère le plus étonnant de la société Ledom réside dans le fait que tous ses membres sont hermaphrodites. Un particularisme considéré par ce peuple étrange comme un gage de stabilité et de bonheur car, ainsi que l’un d’entre eux le rappelle au héros, l’histoire de l’humanité prouve la propension de l’être humain à tyranniser ses semblables et celle de l’homme à dominer son pendant féminin. Il nous rappelle aussi comment nous sommes conditionnés dès notre plus jeune âge avec des jouets, des vêtements et des activités genrés : les poupées, les robes et la cuisine pour les filles, les voitures, les pantalons et le foot pour les garçons.

Ce discours qui pourrait sembler à certains très théorique et légèrement pontifiant est fort justement étayé par les passages qui se déroule aux States à notre époque. Ce deuxième fil narratif nous montre en effet un couple d’américains moyens dans quelques scènes de leur vie quotidienne. On y suit notamment un père de famille qui se rend progressivement compte que son attitude vis-à-vis de sa femme et de ses enfants est empreinte de sexisme. Et par sexisme j’entends non pas la discrimination dont sont victime les femmes, laquelle n’est malheureusement plus à démontrer, mais le simple fait de se comporter différemment en fonction du sexe de son interlocuteur ou de son vis-à-vis. Une scène du roman illustre parfaitement cette idée. On y voit un père souhaiter bonne nuit à ses enfants, embrasser sa fille en lui disant combien il l’aime puis serrer la main de son fils et le quitter sur un viril « Bonne nuit mon gars ». Ce passage prouve à quel point nos attitudes et nos comportements sont imprégnés par cette distinction homme/femme alors même qu’il y a, entre l’un et l’autre, beaucoup plus de similitudes que de différences.

Alors la société Ledom est-elle le bon remède à cette « guerre des sexes » ? Assurément non ! Au lieu de travailler à leur rapprochement, à une meilleure compréhension entre les hommes et les femmes et à des relations fondées sur le respect mutuel, les ledoms ont préféré supprimer la différence et créer des citoyens androgynes. Une solution radicale qui ressemble tout de même beaucoup à un constat d’échec.

« Vénus plus X » rebutera peut-être ceux qui préfèrent l’action à la réflexion. Et pourtant, ce roman vaut vraiment la peine de s’accrocher ne serait-ce que pour sa chute qui nous réserve une kyrielle de surprises.

Jean-Claude Lattès - Titres SF - 1980

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