IRA MELANOX, LA COLERE DES TENEBRES - SERGE BRUSSOLO
Après une longue période de chômage, c'est avec soulagement que David accepte un emploi d'infirmier à Saint Alex pour s'occuper de malades atteints par une épidémie de décalcification osseuse. Il rejoint donc l'institut du professeur Minsky, un complexe hospitalier quasi désert où des patients en phase terminale servent de cobayes volontaires à ses thérapies originales. Le professeur ne quittant jamais son laboratoire c'est Julie, son assistante, qui prend David en charge et lui fait découvrir les lieux et les tâches qu'il devra accomplir.
Très vite, David se rend compte que les malades ne sont qu'un paravent dissimulant d'autres recherches. Alors que fait donc l'étrange professeur dans les profondeurs de l'institut ? Y-a-t-il un rapport avec les mystérieuses disparitions survenues sur la lande toute proche ? Et que sait Julie, la jolie rousse qui semble avoir bien des idées derrière la tête ?
Quand bien même on m'aurait caché le titre et le nom de l'auteur de ce roman, je n'aurais pas mis bien longtemps à reconnaître la prose de Serge Brussolo. En premier lieu, il y a le cadre : un institut délabré, isolé tout au bout d'une lande parsemée de menhirs et perché en haut d'une falaise dont les parois s'effritent ; le cadre rêvé pour ces huis-clos éprouvants que l'auteur affectionne.
Second indice, les personnages. Un savant passablement déjanté mis au ban de sa profession et deux jeunes dépourvus de repères. Le premier, kleptomane hanté par le souvenir d'une catastrophe mortelle dont il fut la cause involontaire, la seconde ne vivant que pour se venger de la société qui condamna son père au bagne.
Troisièmement, les noms et notamment celui de David Serella dont les homonymes sont légion dans l'œuvre de l'auteur ou encore ce professeur au crâne chauve et à fortes moustaches qui se nomme ici Minsky mais qu'on retrouve en d'autres occasions sous le patronyme de Mikofsky, Et si ça n'était pas suffisant, il y a encore les nombreux clins d'œil et allusions à ses autres livres : le "village d'Hurlemort" et le "docteur squelette" que l'on croise au détour d'un périodique que David lit, enfant, dans le grenier de son grand-père, "Funnyway" qui est ici un bagne ou une marque de vélo et les "soldats de goudrons" qui font une apparition remarquablement violente en fin de récit.
Mais surtout, ce à quoi l'on reconnaît sa patte et qui fait l'essentiel de son talent, c'est cette capacité à grossir et déformer la réalité pour aboutir à des situations incroyables. Dans le cas présent, il commence par donner à une maladie toute simple des proportions phénoménales. Il transforme ainsi une sorte d'ostéoporose psychosomatique en "maladie des os de verre" puissance 1000. Un geste un peu brusque, c'est la fracture, un effort trop soutenu, votre cage thoracique se fêle et, dans les cas extrême, c'est la calotte crânienne qui s'effondre entraînant du même coup une perforation du cerveau !
Mais le bougre ne s'arrête pas là et continue son délire. Il nous transporte dans une cité balnéaire où des patients plus ou moins atteints viennent renforcer leur os au soleil. Il imagine que ces "plâtreux" toujours plus nombreux finissent par imposer leurs conditions. Ils forcent les restaurants à indiquer sur leur carte le poids des assiettes, tasses et couverts pour éviter de soulever un objet trop lourd. Ils font fermer la salle de culturisme pour cause d'atteinte à leur moral et intentent tellement de procès en raison d'une collision accidentelle que les biens portants osent à peine circuler en ville...
Puis, une fois le sujet suffisamment exploité, c'est une autre idée qu'il soumet à la loupe déformante de son imagination décomplexée. Cette fois-ci, il s'agit de sauterelles extraterrestres que la prodigieuse vitesse de leurs sauts transforme en projectiles. L'intrigue tourne alors autour de ces dangereux insectes que nos deux héros entreprennent de domestiquer en traduisant le langage de leurs phéromones. Là encore il pousse le bouchon en imaginant de les transformer en véritables petites balles de chitines téléguidées par des odeurs répandues au préalable sur la cible choisie.
Il y a encore bien d'autres idées surprenantes et je signalerais pêle-mêle la musique qui rend fou enregistrée à partir des encéphalogrammes de psychopathes, la maison du chanteur Hannafosse transformée en musée dans lequel d'innombrables statuts reproduisent les différentes scènes de son assassinat et de son agonie, les arbres à tonnerre...
Ira Melanox est donc un Brussolo tout à fait classique dans lequel on retrouve toutes les obsessions de l'auteur : la folie, les corps martyrisés et l'isolement. On y bouge peut-être un peu plus que d'habitude (Saint Alex et ses curistes, l'institut Minsky, Saint Euphrate bouclé par la police) et pour une fois le livre se clos sur une fin un peu plus définitive (excusez le pléonasme) puisque nos deux héros y trouvent une mort assez logique et sans doute aussi un peu méritée.
Fleuve Noir Anticipation - 1986




















