LES BUVEURS D'OCEAN - H. J. MAGOG
En 2050, le monde est partagé en cinq blocs continentaux : la confédération européenne, les États-Unis d'Amérique, les républiques africaine et océanienne et enfin, l'Asie sous la domination du tout puissant japon.
De Tokyo justement, le Docteur Kasuga s'embarque pour San Francisco pour aller y demander la main de la ravissante Suzanna, fille du Marquis de Glandèves et petite fille du richissime Jim Sandy. Mais la jeune femme étant déjà fiancée à un attaché d'ambassade français, la proposition de l'asiatique est rejetée sans ménagement.
Loin de s'avouer vaincu, le pugnace docteur propose alors au gouvernement américain un odieux marché : la moitié des bénéfices générés par un projet titanesque en échange de la femme qu'il convoite.
Avec ce livre écrit en 1926, H. J. Magog nous offre une œuvre qui souffre sans problème la comparaison avec quelques uns des meilleurs Jules Verne.
Il s'agit pourtant au premier abord d'un roman feuilleton tout ce qu'il y a de plus classique. Le récit semble même s'y cantonner à une succession d'enlèvements, d'emprisonnements et d'évasions rocambolesques au cours desquels presque tous les moyens de transports sont utilisés : voitures, trains, navires, pousse-pousse et même (c'est encore tout neuf) l'aéroplane.
Les personnages y font exactement ce que l'on attend d'eux : Suzanna est une jolie héroïne qui s'évanouit toujours fort à propos, Jean d'Entrevaux est droit et fougueux comme il convient à un jeune premier tandis que Kasuga est un méchant vraiment très...méchant. En fait, ce sont les seconds rôles qui apportent leur touche de fantaisie à l'histoire, en particulier Guilledou, le valet neurasthénique poursuivi par sa guigne et Mr Big qui compose un modèle de savant misanthrope rarement égalé.Tout cela est donc extrêmement romanesque mais non dénué d'humour. Presque un vaudeville.
Mais que les amateurs de SF se rassurent, la seconde partie du roman verse totalement dans le genre qui les intéresse. Le mystérieux projet du Docteur Kasuga grâce auquel il espère asseoir sa puissance et accessoirement obtenir la main de Suzanna, consiste en effet à vider les océans pour coloniser les espaces sous-marins. Pour ce faire, les japonais ont entrepris de creuser la croute terrestre afin de précipiter ces milliards de mètres cubes d'eau salée dans le cœur incandescent de la Terre et les faire s'évaporer.
De longs passages sont consacrés à la vision de ce chantier incroyable qui s'étend à des kilomètres sous terre et dans lequel s'échinent des millions d'esclaves chinois et indiens. L'autre vision hallucinante que nous propose Magog, c'est celle de l'océan Pacifique totalement asséché, nous dévoilant ses fosses marines, la faune des hauts-fonds et les squelettes d'anciennes épaves.
Je n'ai pu me garder de voir dans cette entreprise, la vision quasi prophétique d'un Japon expansionniste ainsi que la préfiguration des horreurs de la seconde guerre mondiale puisqu'il est aussi question de camps de travail et de fours crématoires.
On notera encore avec intérêt que le gouvernement de la confédération américaine est le fait d'un conseil des trusts dont les membres sont choisis parmi les plus puissants capitaines d'industrie. La finance dictant sa loi au politique : c'est bien de la pure SF !
Glénat - Marginalia - 1979

