untitledDuane Fitzgerald est un cyborg. Un être humain modifié par l'armée américaine pour en faire un soldat d'élite, capable de performances inouïes et quasi indestructible. Enfin, sur le papier. Parce que dans les faits, on est bien loin du compte. L'électronique dont son corps est truffé a des ratés, son ossature en titane se grippe et sa pile nucléaire pourrait bien un jour lui jouer des tours. C'est d'ailleurs pour çà que lui-même et les autres Steel Men ont été mis en retraite anticipée. Pas assez fiables. Dépassés avant même que d'avoir servis.

Duane vit désormais à Dingle, une petite ville de la côte irlandaise, où il partage son temps entre ses visites à la bibliothèque municipale, ses balades en bord de mer et la lecture de Sénèque. Sans oublier Bridget, la jolie directrice de l'hôtel Brennan dont il est secrètement amoureux et qu'il prend plaisir à rencontrer chaque fois que cela lui est possible. Une petite vie tranquille, rangée, austère.

Jusqu'au jour où il est abordé par un avocat qui semble tout savoir de sa vraie nature, des conséquences sur sa santé et qui lui propose de faire un procès aux autorités américaines. Mais l'homme de loi est bientôt assassiné et pour Duane les ennuis commencent.


"Le dernier de son espèce" nous raconte quelques jours de la vie d'un cyborg, ancien militaire devenu inutile, voire même vaguement gênant pour l'armée et les services secrets. Mais ceux qui pense avoir affaire à une histoire de surhomme ou d'universal soldiers à la Van Damme risquent d'être profondément déçus. Notre héros ressemble plus à un Terminator en phase terminale qu'à l'homme qui valait trois milliards et le récit accorde plus d'importance à la philosophie et à l'introspection qu'à l'action ou la violence. C'est d'ailleurs tout l'attrait de ce livre que de se pencher sur les états d'âmes d'un Steve Austin sur le retour dont la vie s'est transformée en chemin de croix à cause d'une mécanique défaillante.

Nous découvrons son calvaire par le biais du journal qu'il tient. Une narration en temps réel puisque notre héros peut enregistrer ses pensées dès qu'elles se forment. Or, le fait que ce journal soit écrit au présent de l'indicatif lui donne une spontanéité remarquable. Les réflexions du narrateur sont prises sur le vif, sans cette distanciation que permettent habituellement les récits à l'imparfait. Nous pénétrons l'esprit même de Duane Fitzgerald. Nous devenons Duane Fitzgerald.

Et ce que nous découvrons n'a rien de très réjouissant. Son quotidien est rythmé par les ennuis de santé tandis que les inconvénients liés à sa nature lui imposent de nombreuses contraintes (notamment l'obligation de n'ingurgiter qu'une horrible mixture). Privés de bien des joies, grandes ou petites, il lui est donc difficile de se projeter dans l'avenir et encore moins d'envisager une vie de couple ou la construction d'une famille. Pas davantage de réconfort côté passé puisque les nombreux flashbacks qui parsèment le récit ne nous montrent qu'une jeunesse difficile et sa douloureuse transformation en "surhomme".


Triste et morose, l'atmosphère qui baigne le récit s'accorde bien à l'histoire. Il faut dire que l'Irlande se prête magnifiquement aux ambiances mélancoliques avec ses landes désertes, son ciel bas, le gris de la mer et l'ombre de l'IRA. D'une manière générale, le background est complet et réaliste. Les nombreux personnages secondaires (le docteur, la bibliothécaire, le musicien...) sont joliment croqués tout comme le petit village de Dingle, ses rues, son port et son pub. Même la Guiness est de la partie, Andreas Eschbach consacrant presque une page à la description d'une pinte de cette bière si particulière ! "

Le dernier de son espèce est donc un très beau livre, à la fois violente critique de la raison d'état et jolie réflexion sur ce qui fait la valeur d'une vie. L'intelligence d'Andreas Eschbach est de s'être attaché à l'homme plutôt qu'au super héros et d'avoir fait ressortir la profonde humanité de son personnage. Malgré ses transformations, malgré la volonté des militaires, Duane est resté un homme. Et c'est en homme qu'il entend finir sa vie. Un homme avec ses doutes et ses faiblesses, mais également doté d'une grande force morale. Un peu le triomphe de l'humain sur la machine, la victoire de l'individu sur le matricule.

L'Atalante - La dentelle du Cygne - 2006