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1872 : les hommes du futur ont créé dans les plaines de l’Illinois la cité de Futurity, deux immenses tours jumelles servant de porte d’accès aux touristes du XXIème siécle et de barnum technologique à destination des américains du cru. Pour avoir sauvé la vie du président Grant, Jesse Cullum, un autochtone affecté à la sécurité, se voit proposer une promotion. En compagnie d’une ancienne « marine », il enquêtera désormais sur le trafic d’objets du futur. Leurs investigations vont emmener les deux partenaires bien plus loin qu’ils ne le supposaient 

Le thème du voyage temporel est un sujet qui intéresse visiblement beaucoup Robert Charles Wilson. Il lui a consacré plusieurs romans dans lesquels il a exprimé cet intérêt de façon tantôt classique (A travers temps), tantôt  insolite (Les chronolithes). Ici, l’approche apparaît de prime abord très conventionnelle. Il y a une porte temporelle au fonds d’un bunker ultra protégé qui n’est pas sans rappeler la Stargate de la série télévisée, ainsi que ces inévitables scènes où les héros se tirent d’affaire grâce à leurs connaissances du futur et quelques objets d’une technologie toute neuve. Pourtant, ce n’est pas le voyage en lui-même qui intéresse l’auteur, ni les paradoxes qui l’accompagnent et qui sont d’ailleurs très vite évacués grâce à la notion de futurs multiples. Non, ce qui semble le passionner, c’est la confrontation de deux mondes et les réactions des gens face à l’inconnu et l’incompréhensible.

Ce choc des cultures – presque de civilisation - est plutôt bien restitué. Il occupe l’essentiel de la première des trois parties du livre, laquelle nous permet d’appréhender la nature des relations que les visiteurs du futur entretiennent avec les « locaux ». On est ainsi à même de mesurer le gouffre qui sépare leurs mentalités respectives, les premiers reprochant aux seconds leur racisme et leur misogynie tandis que ces derniers ont bien du mal à s’habituer à ces touristes venus d’un monde « de putains, de tapettes, de chinois et de nègres ». Le roman est riche de détails qui illustrent fort bien l’état d’esprit des uns et des autres, en particulier le sentiment de supériorité des « touristes » qui s’offusquent du manque d’hygiène de leurs hôtes mais s’interrogent aussi sur leurs responsabilités vis-à-vis d’eux (Peut-on influer sur leur destinée ? Est-il juste de leur refuser les connaissances qui permettraient de soulager certains de leurs maux ?).

Côté scénario, j’ai été moins séduit. Passées les deux premières parties où il est question de trafic d’armes du XXIème siècle et de fugitifs qui comptent refaire leur vie dans une jeune Amérique fantasmée, le récit se transforme en un thriller qui reprend le thème archi connu de la gosse de riche qui s’est enfuie pour faire la nique à son paternel et qu’il faut retrouver avant que le fenêtre temporelle ne se referme. C’est mené tambour battant, l’action est au rendez-vous, la reconstitution historique tient la route mais ça ne casse pas trois pattes à un canard. Fort heureusement, tout cela nous est raconté par Jesse, employé local de Futurity, qui traîne derrière lui un passé compliqué et un ennemi aussi vicieux que revanchard. Le duo qu’il forme avec Elisabeth, lui l’homme du passé, elle la femme du futur, et leur impossible histoire d’amour apporte au récit une touche sentimentale qui lui va bien sans toutefois le faire sombrer dans le sirupeux ou le larmoyant.

La qualité de ces personnages et la belle écriture de l’auteur m’ont donc une fois de plus happé dès les premières pages et j’avoue avoir eu du mal lâcher cette histoire avant que de l’avoir fini. D’autant qu’elle n’est pas seulement divertissante mais invite aussi à réfléchir. Peut-être verra-t-on alors dans les reproches adressés à Futurity par Jesse et quelques autres, une critique d’un capitalisme sans conscience qui s’installe, fait des profits en exploitant les richesses et les populations locales et se retire quand il n’y a plus rien à gagner, sans se soucier des conséquences de ses activités.

Denoël - Folio SF - 2019