img

Mais que font le prosecteur Cotentin, l'horloger Norbert et sa fille Christine dans leur petite boutique de l'Ile Saint Louis ? Quel est ce mystérieux personnage, beau comme un dieu, qui vit cloîtré dans la demeure de l'horloger ? De quelle étrange maladie souffre leur voisine, la marquise de Coulteray ? Qui est l'assassin de jeunes femmes qui sévit dans la petite ville de Corbillières ? Voici quelques unes des énigmes auxquelles Bénédict Masson, le relieur d'art au visage hideux, voisin des Norbert et amoureux transi de la jolie Christine, va se retrouver mêlé. Assassin présumé, victime, enquêteur, "homme-machine", il endossera bien des rôles avant que la vérité ne se fasse jour.

Gaston Leroux est surtout connu pour sa série des Roulletabille (Le mystère de la chambre jaune, Le parfum de la dame en noir) ou pour son célèbre Fantôme de l'opéra. Son œuvre est pourtant riche de nombreux romans où la SF et le fantastique sont bien présents. La poupée sanglante est de ceux-là.

Avec une plume raffinée il nous propose une enquête policière déconcertante qui emprunte à Dracula et Frankenstein. Mais s'il mêle dans son roman ces deux grands mythes littéraires, il y apporte aussi de subtiles différences. Ainsi, sa créature est le fruit de la collaboration de deux génies : un artisan horloger à la recherche du mouvement perpétuel et un éminent chirurgien travaillant sur la conservation des tissus. Quant aux vampires, ils n'ont pas grand chose à voir avec le seigneur des Carpathes. Il y a bien un vieux château et une morte qui s'échappe chaque nuit de son tombeau mais les chauves souris et les canines bien aiguisées ne sont pas au rendez-vous. Ses suceurs de sang sont d'un genre plus discret et utilisent les moyens de la science moderne pour soutirer à leurs victimes leur ration d'hémoglobine. Du vampirisme scientifique en quelque sorte. Il y a aussi un soupçon d'exotisme avec la présence des terribles Thugs, les fameux étrangleurs dévoués à la déesse Kâlî.

Le récit de Gaston Leroux n'est pas linéaire. Les retours en arrière y sont fréquents et les digressions nombreuses. Il prend tout son temps pour nous présenter ses personnages et chacun d'entre eux, même mineur, est évoqué avec précision et, le plus souvent, avec humour.

Un humour qui se change en ironie mordante lorsqu'il s'agit de se moquer de la police et des politiques ou encore de ces journaux avides de scoops, qui se livrent à une course à l'échalote quitte à provoquer panique et catastrophes en chaîne. Le saccage du musée Fralin (frère jumeau du Grévin) en sera une des conséquences irrésistibles de drôlerie.

Ce roman est aussi une belle histoire d'amour impossible avec de jolies et profondes réflexions sur la beauté, physique et intérieure. Le personnage de Bénédict Masson est de ce point de vue extrêmement émouvant, cachant sous une apparence repoussante une âme de poète et des trésors de dévouement. Mais les autres acteurs de ce drame ne sont pas moins intéressants et sont tous, à leur manière, en quête d'absolu.

Dramatique et joyeux, drôle et tragique ou, pour reprendre l'expression de l'auteur : "épouvantablement rigolo", La poupée sanglante est un roman qui mérite d'être redécouvert.

Le Livre de Poche - 1976