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« Les juifs hors d’Autriche ! » C’est avec ce mot d’ordre que le Dr Schwertfeger, chef du parti social-chrétien a fait campagne. Devenu chancelier, il met en œuvre son programme en promulguant une loi qui oblige les non-aryens à quitter le pays. Mais tout ne va pas se passer comme il l’espérait et les autrichiens vont vite se rendre compte qu’un pays ne se prive pas de ses forces vives sans en subir les conséquences.

Ecrit en 1922, soit une dizaine d’années avant qu’Hitler ne s’empare du pouvoir en Allemagne, « La ville sans juifs » prouve que les théories nazies étaient déjà largement répandues dans la société autrichienne. C’est même très vraisemblablement pour cela que Hugo Bettauer a jugé nécessaire de les brocarder en proposant à ces concitoyens cet ouvrage qui a pris depuis une résonance toute particulière.

L’idée de son roman est fort simple. Il s’agit de démontrer par l’absurde que les autrichiens d’origine juive ne sont pas responsables des problèmes auquel le pays est confronté et que, loin d’améliorer la situation, leur départ ne ferait qu’aggraver les choses. Son récit commence donc par leur expulsion d’Autriche et notamment de Vienne où se déroule l’essentiel de l’histoire. Celle-ci se compose d’une succession de tableaux qui nous montrent les effets de cette décision sur la population et en particulier sur Léo Strakosch et Lotte Spineder, des Roméo et Juliette viennois dont les amours contrariées jouent un peu le rôle de fil conducteur.

L’ambiance est d’abord à la joie et l’allégresse. Les viennois se félicitent de trouver des logements vacants et de récupérer les emplois des juifs. L’Etat confisque une partie des biens des expulsés et les spéculateurs se frottent les mains. Seuls quelques grincheux trouvent motif à se plaindre : un député qui a voté la loi se rend compte un peu tard que son gendre est un juif converti et que ses petits enfants vont le suivre en exil, un avocat antisémite se plaint d’avoir perdu ses bouc-émissaires favoris et des femmes de petite vertu regrettent une clientèle fidèle et généreuse. Et puis, petit à petit, les choses s’enveniment. L’inflation s’installe, l’économie est en berne et l’avenir s’annonce sombre. Les commerçants peinent à gagner leur vie, les entrepreneurs font faillite, les ouvriers pointent au chômage et tous regrettent bientôt l’atmosphère de prospérité qui avait cours du temps des juifs.

Le livre de Bettauer est une satire extrêmement corrosive. Le monsieur n’y va pas avec le dos de la cuillère pour critiquer l’état d’esprit de ces concitoyens. Le trait est forcé et parfois même outrancier. Il est en effet difficile d’admettre que la situation économique et culturelle de l’Autriche puisse sombrer en l’espace d’une seule année. Difficile aussi de croire que les autrichiens soient si peu doués qu’ils ne parviennent pas à commercer, à diriger une banque ou une grande société ni même à écrire une pièce de théâtre digne de ce nom. Mais en montrant ses compatriotes aussi démunis après le départ des juifs Hugo Bettauer ne fait que démontrer la stupidité du discours antisémite selon lequel ces derniers accaparent les richesses et tiennent les leviers économiques, politiques et culturels du pays. Prenant ce postulat au pied de la lettre, le retournant à son profit, il nous montre tout à fait logiquement des chrétiens incapables d’exercer des tâches et des métiers qui n’étaient pas les leurs.

Il se moque également de l’aspiration des autrichiens – qui sera aussi celles des nazis - à un retour aux traditions germaniques et campagnardes. On ne s’habille plus qu'en loden ou en flanelle, on ressort les costumes tyroliens et bientôt la capitale prend des allures de grand village, un peu comme si avec le départ les juifs, l’esprit viennois et le rayonnement international de la ville s’en étaient allés.

Mais satire et dérision ne veulent pas nécessairement dire légèreté. L’humour n’enlève rien à la gravité des faits dénoncés et derrière la farce transparaît toute l’ignominie de l’idéologie nazie. On retrouve dans la bouche des dirigeants et des gens du peuple sa rhétorique assassine (la juiverie internationale, le complot maçonnique, la définition de ce qu’est un aryen de souche…) et, même s'il n'est pas question de solution finale, il est tout de même prévu de supprimer les juifs qui ne quitteraient pas le pays ou tenteraient d'y revenir.

Le roman de Bettauer se termine néanmoins par une happy-end et une vision de l’avenir plutôt optimiste. L’histoire lui donnera malheureusement tort. Trois ans plus tard il tombera sous les balles d’un nazi et les décennies suivantes verront les juifs d’Europe subir le sort que l’on sait.

Belfond - Vintage - 2017