tsf46tsf50-1979titsf57-1982tsf58

D'un niveau comparable au "Terremer" d'Ursula La Guin « Les chroniques de Tornor » est l'un des tout meilleurs cycles de fantasy qu'il m'ait été donné de lire. Rien à voir avec les sempiternelles quêtes et autres épopées guerrières. Ses personnages sont parfois des soldats mais plus souvent encore des paysans, des danseurs ou des marchands. Ils sont puissants ou misérables, influent sur la destinée des peuples ou seulement sur leur pauvre existence. Ils cherchent quel sens donner à leur vie ou sont à la recherche de leurs origines. Ils voyagent, expérimentent, ressentent et réfléchissent. Ils vivent, tout simplement. L'aspect psychologique des personnages est donc particulièrement développé. Il permet de rendre compte de l'évolution de leur état d'esprit, du cheminement des idées et des décisions qu'elles impliquent. On est bien loin des guerriers sûrs d’eux même et des magiciens tout puissants, et c’est tant mieux.


La fantasy d’Elisabeth Lynn est donc assez sobre. Chez elle, pas de dragons ni d’épées magiques, tout juste des sorciers aux dons bien modestes, télépathes, télékinésistes et devins. Le cadre est certes imaginaire mais il se distingue fort peu du monde réel. En fait, ce qui surprendra le plus le lecteur, c'est la place faite aux femmes et le traitement de la sexualité. Exception faite des citadelles du nord, l'égalité hommes/femmes est partout de mise et ces dernières jouent même très souvent les premiers rôles dans la société. Quant à la sexualité des personnages, qu'elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle, elle est parfaitement libre et assumée et surtout présentée comme étant tout à fait normale, comme allant de soi. D'une manière générale l'auteur se plaît à bousculer les stéréotypes : des danseurs battent les guerriers, les femmes triomphent et les vieux soldats vomissent après le combat. Cela nous change agréablement des bouquins chargés de testostérone dans lesquels les femmes sont trop souvent réduites au rôle de repos du guerrier !


Le style de l'auteur est extrêmement fluide avec des phrases plutôt courtes et un vocabulaire assez simple. Ses descriptions n'en sont pas moins très réussies. Elle s'attarde sur les menus faits quotidiens et sur le mode de vie des divers peuples rencontrés (travaux, habitat, artisanat...) permettant ainsi une réelle immersion dans ce pays d'Arun. On ressent parfaitement l’atmosphère et l'attachement, presque la symbiose, des personnages envers leur environnement. Son évocation des paysages enneigés du nord, du froid et de l'humidité des vieux donjons tout comme celles des villes du sud avec leurs rues grouillantes d'un petit peuple industrieux est particulièrement belle et participe grandement à la qualité de ces trois romans :


« La tour de guet » aurait pu n'être qu'une histoire de vengeance et de reconquête du pouvoir. Au lieu de cela l’auteur a opté pour une lutte plus intime, celle que livre Ryke contre son éducation et ses préjugés. Le capitaine respecté vivant dans un monde régit par la force et les traditions va voir son univers s’effondrer et ses certitudes disparaître les unes après les autres. Il apprendra notamment que la non-violence exige plus de courage que la force brute et constatera qu’une femme peut gouverner aussi bien et même mieux qu’un homme. Il découvrira aussi son homosexualité, se rendant finalement compte qu'il ne convoitait la sœur de son seigneur que pour sa ressemblance avec son frère.


« Les danseurs d’Arun » est plus "anodin". Il permet surtout de faire le lien entre le premier et le troisième volet de la trilogie, entre l’univers guerrier et féodal du nord et le monde marchand et démocratique du sud, entre la montagne et la mer, le froid et le soleil. C’est un volume à la fois plus rural et plus doux. Il s’y passe moins d’évènements importants ou impliquant l’avenir des nations. Une histoire toute simple, celle d’un jeune manchot qui quitte le nord et le métier de scribe que lui imposait son infirmité pour suivre un groupe de danseurs dirigés par son frère aîné. C’est une petite ode à la tolérance qui nous invite à accepter notre différence et celle des autres, celle de l’infirme par rapport aux valides, celles des sorciers que leurs dons isole et rend suspects, celles des nomades Anesh vis-à-vis des habitants d'Elath.


« La fille du nord » est un peu une synthèse des précédents, mélangeant l’intime et le public. C’est aussi un volume plus politique. Diplomatie, espionnage, alliances et assassinats sont au cœur du récit. L'atmosphère est plus sombre, on sent que des forces sont à l'œuvre qui vont bientôt bouleverser l'ordre des choses. C'est qu'à Kendra-du-Delta, l'équilibre est précaire entre les Grandes Maisons qui gouvernent la cité et les guildes de marchands et de sorciers qui aimeraient bien récupérer une partie du pouvoir. On a aussi le sentiment d'être parvenu à la fin d'une époque, de vivre les derniers temps d'une utopie. La société matriarcale et non violente est minée par l'ambition des uns et la haine des autres. Les armes tranchantes, bannies depuis longtemps, font leur réapparition et la force brute le dispute de nouveau à la raison. Ce roman fait aussi la part belle au sexe faible - ou prétendu tel - avec le portait de trois femmes de caractères : Sorren la jeune serve , Paxe la maître d'arme et Arré Med leur maîtresse.


Même s’ils peuvent se lire indépendamment, il faut mieux aborder ces romans dans l’ordre chronologique. Chaque volume est  séparé du précédent par plus d'un siècle. On ne retrouve donc jamais les personnages des tomes précédents et, si les trois histoires commencent ou finissent au donjon de Tornor, l’environnement est chaque fois différent. Il y a néanmoins une grande unité entre ces récits que fédère l'histoire de l'émergence, du développement et de l'évolution d'un art martial. J’ai particulièrement apprécié de voir l'évolution sur plusieurs siècles de ce Kea que l’on voit au fil du temps se dédoubler et se transformer en chorégraphie, spectacle puis religion. Il est également intéressant d'assister à l’évolution du vocabulaire et de voir les héros des premiers volumes devenir des personnages légendaires dont l'existence réelle finit par être mise en doute.


"Les chroniques de Tornor " sont donc une fantasy subtile qui fait la part belle à l'individu et nous invite à vivre nos choix sans se laisser influencer inutilement par ceux des autres.

J-C Lattès - Titres SF 1981