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Si vous poussez quelqu’un à bout, il finit en général par exploser. Il en va de même des peuples. Vous pouvez les contrôler, les brimer, les torturer ou, plus insidieusement, les endormir à coup de télé et de RSA, lorsque le point de non-retour est atteint, quand la désespérance est trop vive, ils finissent toujours par se révolter. La France en sait quelque chose qui connut quantité de soulèvements populaires : 1789, 1830, 1848, la commune de Paris et jusqu’à ses derniers avatars : le front populaire et mai 68. Mais ce n’est pas de la France et de Paris que Marie-Fleur Albecker a choisi de nous parler. Elle a franchi la Manche pour nous raconter la Révolte des Paysans de 1381 qui vit les habitants du Kent et de l’Essex monter à Londres pour exiger du roi le renvoi de ses conseillers.

Quantité de raisons président à la naissance de ce mouvement spontané. Il y a les séquelles de la grande peste et la misère qui s’est installée depuis ; il y a la guerre contre la France qui n’en finit pas et les taxes toujours plus nombreuses pour la financer. Mais ce qui par-dessus tout pousse les paysans à quitter leurs fermes pour gagner la capitale, c’est l’injustice. Ou plutôt toutes les injustices. Celle qui fait d’un seigneur un individu tout puissant, celle qui empêche le serf de quitter son village pour aller chercher fortune ailleurs, celle qui accable d'impôts les humbles et enrichit les puissants sans oublier bien sûr les emprisonnements arbitraires, les spoliations, les exécutions…

« Et j’abattrai l’arrogance des tyrans » nous propose une immersion parmi ce petit peuple d’ouvriers, d’artisans et de paysans qui décidèrent un beau matin qu’ils en avaient assez. Des prémisses de leur révolte jusqu’à sa répression finale, nous suivons le long des routes cette troupe hétéroclite qui s’agrandit jour après jour de tous les mécontentements et de toutes les souffrances. Nous assistons donc au lynchage des collecteurs d’impôts de Brentwood qui lança le signal de la rébellion ; nous accompagnons les révoltés lors de la prise de Canterbury qui aboutit notamment à la libération de John Ball, ce prêtre dissident qui prêche l’égalité de tous ; nous participons avec eux au sac du palais du régent dans la bonne ville de Londres et aux rencontres avec le jeune souverain.

Mais, si nous côtoyons les grands noms de l’histoire, le roi, l’archevêque de Canterbury ainsi que le fameux Wat Tyler qui prit la tête de la rébellion, c’est à des individus beaucoup plus humbles que l’auteur a choisi de s’intéresser. Elle a choisi un panel assez représentatif dont elle nous fait partager le quotidien et pénétrer les pensées. Il y a là un vieux bourgeois épris de droiture et d’équité, un jeune homme fougueux avide de gloire, un vétéran des campagnes françaises, une femme. Cette femme c’est Johanna et c’est à travers ses yeux que nous contemplons ces quelques semaines de liberté et d’espoir. C’est une femme forte que Johanna. Une femme qui saisit là l’occasion de crier à la face du monde son besoin de liberté et qui décide de vivre enfin la vie qu’elle s’est choisie et non pas celle que son mari, sa famille, l’église et la société lui ont imposée. Johanna, c’est une révolte dans la révolte, c’est le féminisme avant même que le mot n’existe. C’est surtout une femme extrêmement touchante, blessée, rudoyée, rabaissée mais qui reste arcboutée à son désir d’émancipation.

S’il met un coup de projecteur sur cet épisode méconnu de l’histoire d’Angleterre, le principal intérêt de ce roman est bien de nous montrer que les aspirations des peuples sont toujours les mêmes et que la soif de justice n’a pas faibli. Le besoin de liberté et d’égalité est toujours d’actualité. Il ne suffit pas de les ériger en principes et les inscrire au fronton des mairies, il faut les faire vivre, pleinement. Nos politiques feraient bien de ne pas l’oublier. A défaut, ils s’exposent à l’un de ses accès de fièvre qui renversent tout sur leur passage et n’accouchent pas forcément du meilleur. Et comme le dernier remonte à plus de 50 ans je ne serai pas surpris qu’un Wat Tyler ou une Johanna viennent très prochainement nous sortir de notre léthargie.

Le fait que Marie-Fleur Albecker fasse parler ses personnages exactement comme nos contemporains renforce cette proximité entre notre époque et la leur. Pour autant je dois avouer ne pas avoir été séduit par les intonations que cela donne parfois à son roman. Ce n’est pas le décalage, pour ne pas dire l’anachronisme, entre le langage d’aujourd’hui et le moyen-âge qu'elle fait revivre qui m’a gêné. Bien au contraire. Je déteste ces romans historiques dans lesquels l’auteur se croit obligé d’insérer un vocabulaire d'époque pour "faire vrai". C’est simplement que cet apport est parfois un peu outrancier et n’apporte aucune valeur ajoutée à son propos. Un exemple parmi d’autres : en page 145 elle présente le jeune roi Richard II en ces termes : « il est considéré comme plutôt beau gosse, grand avec le visage bien blanc et les cheveux blonds. Sans doute une sorte de jeune Brad Pitt avec de belles fringues brodées d’or ». Jusque-là, rien à dire. Le portrait est rapide, clair et la comparaison avec l’ex d’Angelina, parlante. Mais elle ne s’arrête pas là et continue en ces termes : « Paradoxalement, ça peut ramener de la minette ; de toute façon, quand t’es le King, tu chopes en masse ». Et là, j’ai le sentiment qu’elle recherche davantage la complicité avec son auditoire qu’à transmettre une information. J’ai un peu l’impression d’assister à l’un des cours de l’auteur (elle est prof d’histoire-géo) où elle tenterait d’intéresser ses élèves en s’exprimant comme eux et en se les mettant dans la poche avec un humour à deux balles.

Ceci étant, le résultat est globalement satisfaisant et l’objectif atteint. Marie-Fleur Albecker est bel est bien parvenue à nous intéresser au destin de ces hommes et de ses femmes qui vécurent il y a six cent ans mais qui nous paraissent pourtant si proches tant leurs aspirations ressemblent aux nôtres.

Aux Forges de Vulcain - 2018